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Delpech, chantre de la nostalgie

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Michel Delpech nous a quittés, il y a dix ans, il aurait fêté ses 80 ans à la fin du mois de janvier. Paris Match a dernièrement classé ses 223 chansons et Monsieur Nostalgie n’a pas oublié ce banlieusard aux origines solognotes à la voix ambrée. Alors, pour le plaisir, on se retourne encore du côté de chez Michel…


Depuis plusieurs années, le sujet m’obsède ; je tourne autour, j’essaye d’en trouver la clé, mais il m’échappe. Est-il le réceptacle de nos émotions du passé ou la réinterprétation imaginaire de nos sentiments ? J’ai beaucoup lu, je me suis beaucoup renseigné. En vain. Certains auteurs m’ont guidé vers la lumière et se sont approchés au plus près de cette onde pour en définir l’intensité, en dessiner le halo très grossièrement car aucun n’a touché la mécanique de la nostalgie qui est à la fois une sensation physique et une déambulation de l’esprit. Une harmonie étrange où la tristesse et la joie s’accorderaient, une terre promise où les élans du cœur et les souvenirs reposeraient enfin en paix. L’homme qui vivrait sans nostalgie est, à mon sens, inapte, dépossédé de l’essentiel, il ne comprend que l’écume des jours. Il erre dans le présent en se morfondant sur son futur. La nostalgie fixe, ancre, elle est à la fois cap et borne, elle adoucit le présent sans hypothéquer l’avenir. Elle n’est pas ressassement ou radotage d’un âge d’or. Elle est le temps permanent de la nuance. Notre mausolée à tous. Les mots écrits, un peu secs, maladroits par leur froideur, imprimés sur la page, trop directifs, même de la part des meilleurs romanciers, ne provoquent pas le chavirement, le voyage intérieur et le frisson d’une fin d’été. Ils ne sont pas suffisants pour sonder les aléas, forer les interstices. Fades, imprécis, ils relatent, ils racontent mais passent souvent à côté. Ils sous-estiment les interférences et les collages d’images dispersées. La nostalgie est le territoire béni des contradictions et des fluctuations.  Les mots écrits n’arrivent pas à atteindre ces espace-temps plus flous, plus vagabonds, au goût doux-amer. Ils leur manquent une voix pour les transporter ailleurs.

A lire aussi, Pascal Louvrier: Michel Delpech, c’est toujours chouette

Et puis un jour, à Saint-Georges dans l’Indre, dans ma Mercedes, l’évidence m’est apparue. Elle était là, devant mes yeux, en chemise ouverte sur un médaillon et gros ceinturon, dans les émissions de variété de mon enfance, sur un plateau des Carpentier ou de Monsieur Lux. La lumière m’est enfin venue. Michel Delpech est et restera notre entremetteur souriant, cachant ses doutes sous sa moustache et ses rengaines populaires. Il faisait la kermesse. C’était lui le découvreur, l’inventeur du trésor. Les sachants mirent du temps à s’en rendre compte. Ils daubèrent, ils négligèrent cet artiste majeur, il leur a fallu quarante ans pour se réveiller, pour enfin saisir la portée de Michel Delpech, son aisance vocale, joueuse et tendre ; sans aigus et lamentations, il était bien le seul à ouvrir les portes de l’invisible. Il chantait la nostalgie comme on respire. Naturellement connecté à elle, il en distillait les mille merveilles, les mille délicatesses, les milles routines. Un fil invisible le reliait à un inframonde enfoui d’émotions refoulées, de plaisirs coupables, de plaisirs anodins, de petits riens qui sont un tout indispensable. Vous lui donniez un champ battu par les vents, une route boueuse, un bistrot des copains, un zinc des solitudes, une ville de banlieue, il vous transformait la banalité en cantate, un divorce en mélancolie soyeuse, un flirt en poème épique. Ce chanteur-artisan, qui tournait dans nos provinces et dont les tubes s’exfiltraient du transistor de nos grands-mères pendant qu’elles équeutaient des haricots verts, avait un cousin du grand Nord, le québécois Robert Charlebois. Plus gouailleur, plus rockeur, avec la langue juteuse de nos frères acadiens, il parlait lui aussi de cette nostalgie, de cet Eldorado. Quand l’un chantait « Je reviendrai à Montréal » en février 1976, quelques mois auparavant, l’autre entonnait « Quand j’étais chanteur » que Paris Match a classé 2ème dans son Top 223. Il y a entre les deux, un même terroir, la même symphonie des égratignures, la même recherche esthétique. On leur pardonnait tous leurs écarts. Michel, au-delà de distraire nos vies, fut et demeure notre éclaireur.  

Il y a une vie après l’Assemblée

83 % des Français estiment que les députés donnent une mauvaise image de l’Assemblée nationale. La contestation des crèches de Noël, l’activisme des néo-féministes, la tolérance de l’immigration irrégulière et le lâchage des agriculteurs donnent aussi une mauvaise image de la France.


Début décembre, un sondage OpinionWay pour Le Figaro révélait que « 83 % des personnes interrogées jugent que les députés donnent une mauvaise image de l’Assemblée. » Et 66 % des Français estiment qu’ils sont mal représentés par les partis politiques. En cette période de « bonnes résolutions », j’ai quelques idées d’économies à proposer les concernant…

Laïcité

29 novembre 2025 : inauguration de la crèche de Noël de l’hôtel de ville de Béziers en présence de plusieurs centaines de personnes venues l’applaudir et l’admirer, dont des représentants des différents cultes (catholique bien sûr, mais aussi juif, musulman, protestant et évangélique). En face, entre 50 (selon la police) et 100 (selon les organisateurs : Ligue des droits de l’homme, CGT, Libre Pensée et quelques-uns de nos opposants locaux…) manifestants pour la vilipender aux cris de « Ménard délinquant » ou « Ménard en prison ». Pour exprimer leur courroux, ils ont immédiatement et copieusement sifflé les chants de Noël entonnés par la chorale de nos « petits chanteurs »… Bon, je vous le dis tout de suite, siffler et huer des enfants qui chantent des cantiques de Noël ne les a pas rendus très populaires. Mais la meilleure réponse à toute cette agitation, c’est vous qui l’apportez : selon un sondage CSA pour CNews, Europe 1 et Le JDD, 79 % des Français sont favorables à la présence de crèches de Noël dans les mairies. Allez, circulez !

Marianne d’or

Une récompense au goût de revanche… Le 9 décembre dernier, Béziers (eh oui, encore !) a reçu une Marianne d’Or, symbole de l’engagement républicain et de l’innovation au service de la collectivité, pour la brigade antistupéfiants de sa police municipale. Composée d’une dizaine d’agents particulièrement aguerris (je les surnomme « les Golgoths »), l’unité opère jour et nuit. Elle ne mène pas d’enquêtes judiciaires – elle n’en a pas le droit –, mais elle occupe le terrain et perturbe les trafics par une présence dissuasive constante. Le principe est simple : moins il y aura de points de deal actifs, moins il y aura de consommateurs… Mais figurez-vous que cette initiative n’a pas été du goût de tout le monde. Des dealers, on s’en doute. Mais pas non plus d’un certain syndicat de Police nationale, qui y a vu une sorte de « concurrence déloyale »… On croit rêver !

Décourageant

L’Assemblée nationale a adopté en première lecture une proposition de loi socialiste instaurant une présomption de minorité pour les mineurs étrangers non accompagnés. Actuellement, lorsqu’une première évaluation de leur âge conclut à leur majorité, ils ne sont plus considérés comme des mineurs et ne peuvent plus être pris en charge par les services de protection de l’enfance. Avec ce nouveau texte, il leur suffira de se déclarer « mineur » pour être considéré comme tel par l’administration française. Et puisqu’on n’est pas à une aberration près, les députés ont également supprimé les examens radiologiques osseux, dentaires ou du développement pubertaire qui permettent justement de déterminer l’âge de la personne contrôlée. Bah voyons ! Petite précision : cette proposition de loi a pu être votée du fait de l’absence massive des députés LR et du RN… On comprend mieux les 66 % de Français qui estiment être mal représentés par les partis politiques ! CQFD…

Crèche de Noël suite…

Et de deux ! Deux procès en référé perdus pour nos détracteurs qui espéraient faire condamner la Ville de Béziers pour sa crèche de Noël et la faire déplacer. Les juges montpelliérains ont jugé qu’il n’y avait pas d’urgence à statuer et que ces polémiques pouvaient bien attendre… Au fait, au 19 décembre, soit quelques jours avant Noël, c’est déjà 34 137 personnes qui étaient venues admirer notre crèche. Record largement battu !

Jacquerie

Nos agriculteurs sont de nouveau dans la rue, sur les ronds-points, sur les autoroutes. Je les comprends. Ce n’est plus une question de prix, de concurrence déloyale, de vaccins ou de pesticides. C’est une question de dignité. Travailler soixante-dix heures par semaine et gagner 500 à 600 euros par mois n’est pas acceptable. Un paysan se suicide chaque jour dans notre pays. Attention à leur colère ! Et prenez garde à la jacquerie ! Contrairement aux apparences, cela pourrait bien être un mot d’avenir…

Bis repetita

Désireux de rester « fidèle à ses convictions », Olivier Bourjot, le maire de Chessy (Seine-et-Marne), refuse de marier une femme finlandaise et un Algérien visé par une obligation de quitter le territoire français (OQTF) et dont les déclarations laissent à penser que le fiancé souhaite se marier pour régulariser sa situation administrative en France. Ça vous rappelle quelqu’un ? Sommés par la justice de procéder au mariage avant la fin de l’année 2025, le maire et ses adjoints décident alors de présenter leur démission. Laquelle est refusée par la préfecture. Aïe ! C’était pourtant bien pensé. Et plutôt courageux ! Je vous rappelle la peine encourue pour refuser de marier quelqu’un : cinq ans de prison, 75 000 euros d’amende et cinq années d’inéligibilité… Rien que ça ! Mais pourquoi un maire devrait-il, sous peine de sanctions pénales, obéir à une décision de justice quand c’est l’État lui-même qui est défaillant dans l’exécution de ses propres décisions que sont les OQTF. Personne ne demande de comptes à l’État pour ses carences quand le maire doit, lui, répondre à la fois devant la justice et devant ses administrés ! La jacquerie dont je parlais plus haut pourrait aussi s’étendre à nos communes…

Sales connes

Nous vivons une époque formidable ! Prenez l’épisode des « sales connes ». Ce ne sont pas les féministes du collectif #NousToutes qui ont été dénoncées pour avoir perturbé le spectacle de Ary Abittan, et tenté ainsi de se substituer à la justice en accusant, en toute connaissance de cause, le comédien d’un crime dont il a été blanchi. Non, c’est bien Brigitte Macron qui a été soumise à la vindicte populaire. Son tort ? Avoir traité de « sales connes », non pas les victimes de violences sexuelles, mais les militantes en question. Soyons réalistes, la présomption d’innocence a du plomb dans l’aile. Aucune raison que ça s’arrange en 2026 !

Avoir raison avec Jean-Pierre Winter

Le psychanalyste et écrivain, compagnon de route de Causeur, est mort le 9 décembre 2025. Penseur lucide, il refusait le consensus, appelait à parler vrai, à accepter le conflit, à assumer la peur et à renoncer à l’illusion de l’innocence. Tout ce que refuse l’air du temps qui, lentement, décompose les sociétés occidentales.


Jean-Pierre Winter est mort dans un monde qui n’attend plus des penseurs qu’ils éclairent le réel, mais qu’ils l’adoucissent, le travestissent, le rendent tolérable à force de précautions morales. Sa disparition ne fera pas événement, car il n’était ni conciliant ni récupérable. Il parlait trop droit dans une époque vouée au flou, refusait trop nettement dans une société qui confond la pensée avec l’adhésion émotive. Il appartenait à cette catégorie désormais rare d’hommes que l’on écoute de loin, par intermittence, avant de les effacer sans remords, soulagé qu’ils cessent de rappeler ce que l’on s’efforce d’oublier.

Winter n’a jamais consenti à faire de la psychanalyse une technique d’adaptation à la déréliction générale. Il rappelait, avec une constance presque entêtante, que dès qu’elle renonce à affronter le réel, elle se mue en industrie de la consolation, en auxiliaire discret du mensonge social. Il refusait de réparer les individus pour mieux les ajuster à un monde malade. Il insistait sur une vérité devenue indécente : l’homme n’est pas d’abord une victime, mais un être capable de violence, et toute société qui feint de l’ignorer prépare le retour de cette violence sous ses formes les plus brutes.

Ce qu’il analysait, à rebours de l’air du temps, c’est la décomposition lente, presque imperceptible, des sociétés occidentales. Non pas une chute spectaculaire, mais un effondrement par renoncements successifs. Renoncement à la loi sous couvert de compassion, renoncement à la transmission au nom de la protection. L’anomie, montrait-il, n’est plus ressentie comme une crise à surmonter, mais comme une norme moralement acceptable, parfois même revendiquée, et l’on finit par prendre pour humanité ce qui n’est souvent qu’une démission.

Dans ce paysage appauvri, l’individu n’est pas libéré, il est abandonné. Et l’abandon crée toujours un appel d’air. Winter voyait dans la fragmentation contemporaine moins une promesse qu’un péril : celui de la concurrence de loyautés incompatibles, là où la loi commune n’ose plus s’imposer. Quand l’État se tait, d’autres discours s’engouffrent dans le vide, et l’obéissance revient, plus rigide, plus close, souvent plus violente, sous les habits trompeurs du choix et de l’émancipation. On croit multiplier les libertés, on ne fait souvent que multiplier les dépendances. Et l’on appelle tolérance ce qui n’est parfois qu’une peur panique de nommer.

Il y avait, chez Winter, une solitude presque structurelle. Non pas une posture d’ermite, mais la conséquence d’une fidélité à la parole tenue dans un monde qui ne supporte plus la contradiction. Car notre temps ne réfute pas, il disqualifie. Il ne débat pas, il soupçonne. Il ne pense pas, il moralise. Et dans cette police douce des consciences, l’intellectuel n’est plus celui qui trouble, mais celui qui certifie. La psychanalyse elle-même, trop souvent, se rêve en supplément de bienveillance, en onction de l’air du temps. Winter, lui, refusait d’être l’employé du consensus.

Il a abordé sans détour la question de l’antisémitisme, notamment dans « De l’antisémitisme comme perversion[1] », l’analysant comme un symptôme central des sociétés en crise. Il invitait à y voir non une opinion marginale, mais une pathologie du lien : la désignation d’un responsable lorsque la division interne devient insupportable. Sous ses formes contemporaines, morales ou idéologiques, l’antisémitisme lui apparaissait comme une tentative désespérée de fermer le sens par la haine, de suturer le manque par la fabrication d’un ennemi absolu.

Cette analyse s’enracinait dans une filiation plus profonde, perceptible dans son rapport à la loi, au conflit et à la responsabilité, et que l’on peut relier à la pensée juive profane. Non comme identité proclamée, mais comme structure intime de la pensée. Refus de l’innocence, conscience de la faute, acceptation d’un monde qui ne se réconcilie pas. Une pensée pour laquelle le lien social ne se construit ni dans la fusion ni dans la rédemption collective, mais dans la tension assumée et le prix payé pour cette tension.

Winter rappelait que le conflit n’est pas une pathologie du vivre-ensemble, mais sa condition même. Ce qui détruit les sociétés, selon lui, ce n’est pas la violence reconnue et travaillée, mais la violence niée, moralisée et déplacée vers des abstractions commodes. D’où sa défiance envers les discours qui promettent la paix au prix du renoncement à la loi et à la responsabilité.

Il invitait également à comprendre le retour du religieux et des offres de sens closes comme un symptôme d’un monde qui ne supporte plus ni l’incertitude, ni la division, ni le temps long de la transmission. Lorsque le langage commun ne contient plus la peur, d’autres récits s’imposent, porteurs d’un ordre total qui exige la soumission en échange du sens.

Winter refusait toute posture de sauveur. Il ne proposait ni programme politique, ni récit de rédemption collective. Convaincu que toute promesse de guérison globale dissimule une tentation de domination, il se méfiait des nouveaux prêtres du sens. Il ne laissait qu’une exigence rude, presque ascétique : parler vrai, accepter le conflit, assumer la peur, renoncer à l’illusion de l’innocence.

Jean-Pierre Winter est mort. Son œuvre restera sans doute marginale, parce que notre temps ne cherche pas la lucidité, mais l’apaisement. Pourtant, à travers cette œuvre se dessine un avertissement que notre époque ferait bien d’entendre : une démocratie qui renonce à nommer le réel, par crainte d’offenser ou de préserver sa bonne conscience, abdique en silence et prépare elle-même les maîtres qu’elle prétendra ensuite combattre.


[1] In Pardès, 2004/2, n° 37, pages 35 à 42.

L’âme d’embruns de Danielle Borla Hurel

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Chaque semaine, Philippe Lacoche nous donne des nouvelles de Picardie…


Nous sommes chez le peintre Danielle Borla Hurel, dans son bel appartement du centre-ville d’Amiens. Il y a des œuvres (tableaux, sculptures, objets, etc.) dans tous les coins. Ma Sauvageonne en profite ; elle fouille, retourne les toiles, les contemple, les observe. Je la contemple ; je l’observe. Elle m’amuse mais je ne dis rien. A mon tour, je regarde les œuvres ; ce sont celles de Danielle qui m’intéressent. Ses jolis tableaux inspirés par la mer, qu’elle signe du simple nom Hurel, m’émeuvent. Des bleus souvent tendres, ou plus éclatants, ou carrément sombres. Selon la marée de son humeur, peut-être. Elle sort une bouteille de crémant. On discute. Je l’interroge sur sa vie, son œuvre, son parcours. Née en 1944, elle a suivi une formation de secrétaire, métier qu’elle a exercé quelques années avant d’aménager des plateaux. Elle a également été responsable d’une boutique, rue de Seine, à Paris, puis s’est mise à créer des bijoux, « ce de façon naturelle, sans dessins préalables, et de manière autodidacte. Ça a très bien marché », dit-elle. « J’ai commencé à peindre ; c’était il y a une douzaine d’années », continue-t-elle, précisant que son peintre préféré est Nicolas de Staël et qu’elle ne se considère pas comme une artiste mais comme une simple artisane. « Je suis autodidacte. Mon thème de prédilection ? La mer. Je dis toujours que mon âme est faite d’embruns. Comme technique, j’utilise la peinture acrylique sur un support carton ; j’utilise aussi la matière que j’ai sous la main : du sable, des cailloux, du tissu. » 

A lire aussi: Cuisine d’antan et art moderne

La première année, elle n’a cessé d’exposer à raison d’une exposition par mois, un peu partout en Picardie (Amiens, Corbie, Boves, Bertangles, Saint-Fuscien, etc.) mais aussi à Mons, en Belgique, et en Bretagne. « Je ne travaille pas avec des pinceaux mais avec des outils de carreleur. J’utilise de l’argile, du plâtre, tout ce que j’ai sous la main. Ma peinture est contemporaine mais elle part toujours du réel. Je prends souvent des photos. Je m’en inspire, puis je divague. Il y a donc une partie de réel ; une autre, d’imaginaire. » Depuis le 7 janvier et jusqu’au 27 février, elle expose au musée Lombart, à Doullens, dans la Somme (03 22 77 02 55). Elle y présente cinq ou six grandes toiles, et une vingtaine de petites, toutes sur le thème de la mer. Le vernissage aura lieu le samedi 17 janvier, à 11 heures. Vous savez ce qu’il vous reste à faire…

Photo: P. Lacoche

Le Maroc, quand la religion devient un instrument géopolitique

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Mohammed VI, « Commandeur des croyants », est à la tête d’un modèle islamique cohérent, institutionnalisé et exportable.


S’appuyant sur un rapport de référence publié en 2026 par l’Institute for Strategic Dialogue (ISD) — l’un des think tanks britanniques les plus reconnus sur les enjeux de radicalisation, de soft power et de géopolitique religieuse — cette analyse met en lumière l’originalité et l’efficacité de la diplomatie religieuse marocaine. Intitulé Morocco’s Religious Diplomacy: Soft Power, Sovereignty and the Politics of Faith, ce travail de fond, fondé sur des enquêtes de terrain et des entretiens avec des responsables religieux et politiques, montre comment Rabat a bâti un modèle islamique cohérent, institutionnalisé et exportable, aujourd’hui sans équivalent dans le monde musulman.

Dans un monde musulman marqué par la fragmentation doctrinale, la concurrence entre autorités religieuses et l’essor de l’islam politique et du salafisme, le Maroc fait figure d’exception stratégique. Le royaume a bâti ce que peu d’États ont su construire : un système religieux national unifié, théologiquement cohérent, institutionnellement discipliné et diplomatiquement exportable. Cette architecture repose sur un pilier unique dans l’islam sunnite contemporain : le roi du Maroc est Amir al-Mu’minin, Commandeur des croyants, détenteur d’une autorité religieuse constitutionnelle, enracinée dans une légitimité historique et généalogique remontant au Prophète.

Cette fonction permet au souverain de jouer un rôle d’arbitre suprême du champ religieux, de fixer les limites de l’orthodoxie et de neutraliser les forces centrifuges qui, ailleurs, produisent chaos doctrinal et radicalisation. Contrairement aux États qui subissent leur islam politique ou leurs prédicateurs, Rabat gouverne le religieux comme un espace stratégique.

Le “quadrilatère marocain” : une théologie de stabilité

Le rapport identifie quatre fondations indissociables de ce modèle : le droit malikite, la théologie acharite, le soufisme sunnite et l’autorité religieuse du monarque. Ce « quadrilatère doctrinal » confère au Maroc un avantage structurel. Le malikisme, par son recours à la coutume (‘urf) et à l’intérêt général (maslaha), offre une grande plasticité juridique. L’acharisme, théologie rationnelle, empêche la dérive littéraliste propre aux salafismes. Le soufisme, profondément enraciné dans les sociétés maghrébines et ouest-africaines, assure une légitimité populaire et une continuité historique. Enfin, l’Amir al-Mu’minin garantit l’unité de commandement et la cohérence interprétative.

Là où d’autres États musulmans doivent composer avec des autorités concurrentes, des oulémas indépendants ou des clercs politisés, le Maroc dispose d’un système intégré où fatwas, formation, prêche et politique publique relèvent d’une même logique.

2003 : la naissance d’un État religieux moderne

Les attentats de Casablanca ont agi comme un électrochoc. Ils ont révélé l’existence d’un champ religieux désorganisé, perméable aux influences salafistes transnationales. La réponse marocaine fut massive et structurelle. Le ministère des Affaires islamiques a été renforcé, le Conseil supérieur des oulémas est devenu l’unique autorité habilitée à émettre des fatwas, la Rabita Mohammedia des oulémas a été chargée de produire et diffuser la doctrine officielle, et les programmes éducatifs ont été réécrits autour de la tolérance, de la cohésion nationale et de la modération.

Dans le même mouvement, le Maroc a professionnalisé le clergé, modernisé la prédication et intégré la dimension de prévention. La création des murshidat, guides religieuses formées par l’État, a permis d’ancrer ce dispositif dans les quartiers, les prisons, les écoles et les associations, notamment auprès des femmes et des jeunes. Le royaume a ainsi construit un écosystème religieux de prévention, bien avant que la plupart des pays musulmans n’intègrent cette dimension.

La diplomatie des imams : l’Afrique comme profondeur stratégique

Cette puissance religieuse n’est pas confinée au territoire national. Elle constitue le cœur de la diplomatie marocaine en Afrique. À travers l’Institut Mohammed VI de formation des imams, Rabat accueille chaque année des centaines d’étudiants venus du Mali, du Sénégal, de Guinée, de Côte d’Ivoire ou du Niger. Ils y reçoivent une formation théologique, pédagogique, civique et culturelle destinée à produire des élites religieuses capables de contrer le djihadisme, de stabiliser leurs sociétés et de diffuser un islam compatible avec l’État.

À cela s’ajoutent la Fondation Mohammed VI des oulémas africains, les accords bilatéraux religieux, les échanges de savants, les conférences et la diplomatie symbolique du roi. Le Maroc a ainsi bâti un réseau religieux panafricain qui fonctionne comme une infrastructure d’influence aussi puissante que ses investissements économiques.

Cette stratégie est d’autant plus efficace qu’elle repose sur une continuité culturelle : l’Afrique de l’Ouest est historiquement malikite et soufie. Le Maroc n’y exporte pas une idéologie étrangère, mais réactive un héritage commun en l’adossant à un État moderne.

La religion comme levier de souveraineté

Cette diplomatie spirituelle sert directement les intérêts géopolitiques du royaume, en particulier sur le Sahara occidental. En structurant des réseaux religieux, en formant des imams et en cultivant des alliances spirituelles, Rabat consolide un capital politique qui a contribué à l’isolement du Polisario et au ralliement de nombreux États africains à sa position.

Dans un continent où la légitimité religieuse pèse lourd dans la politique, le Maroc a compris que la foi est un multiplicateur de puissance.

Une singularité mondiale

Ni l’Arabie saoudite, prisonnière de son idéologie wahhabite, ni la Turquie, dominée par un islam nationaliste, ni l’Égypte, limitée à une diplomatie savante, n’ont atteint ce degré d’intégration entre religion, État et diplomatie. Le Maroc a inventé une souveraineté spirituelle : un modèle où la religion est gouvernée, institutionnalisée, modernisée et projetée à l’international.

Dans un monde musulman éclaté, traversé par les radicalismes et la concurrence des puissances religieuses, Rabat s’impose ainsi comme l’un des rares pôles capables de transformer l’islam en facteur d’ordre, de stabilité et de puissance géopolitique durable.

Juif sur le vif

Le président d’Avocats sans frontières écoute encore France Inter. Et une fois encore, ils ont invité un bon juif, c’est-à-dire un juif qui déteste Israël.


C’est une première en direct. Il faut que je me calme, que je passe ma colère à mon lecteur. Qu’il la partage en frère. C’est une manière d’exorciser le présent. Il est 8 h 40 et nous sommes samedi le 20 décembre, encore en 2025. C’est le jour d’Ali Baddou et Marion L’Hour. C’est donc du lourd. Dans mon énervement, j’allais oublier de vous dire que j’étais sur Inter.

Ils viennent d’interroger le dessinateur Art Spiegelman. La L’Hour avait déjà défrayé la chronique quand elle a interviewé un autre célèbre dessinateur juif en la personne de Joann Sfar. C’était en février, les corps des enfants Bibas et de leur mère, suppliciés par le Hamas ou leurs supplétifs, venaient d’être restitués à Israël. Sfar se trouvait sur la place des otages à Tel-Aviv. Et la bécasse avait prononcé cette phrase : « C’est l’armée israélienne qui dit qu’ils ont été étranglés à mains nues. Le Hamas dit qu’ils sont morts dans un bombardement israélien. Je vous répète ce que dit le Hamas. » Sfar avait répliqué, passablement énervé : « Vous répétez ce que vous voulez. On répète un peu trop ce que dit le Hamas. »

Avec Spiegelman, il y avait moins de risques d’engueulade. On est revenu dans la norme du Sévice Public : quand on reçoit un Arabe, il est anti-israélien. Et quand on reçoit un juif il est anti-israélien. Eh bien ce matin, France Inter n’a pas dérogé à la norme. Spiegelman a fait montre d’un antisionisme impeccable. Il était le candidat juif idéal.

Le dessinateur, rendu célèbre par sa bédé sur la Shoah où les juifs sont des souris et les nazis, des rats, a déclaré pour le plus grand plaisir de ses hôtes : « Israël est une expérience ratée. » Ce n’est pas le 7-Octobre qui lui a fait le plus mal, mais le 8, quand l’État hébreu a appliqué à la lettre, l’adage biblique : « Œil pour œil, dent pour dent. » D’après lui, l’État juif a commis, je vous re-cite, « un genociddish ». Elle est pas bonne celle-là ? Le mariage entre le déicide modernisé et la Shoah ringardisée. Il vient d’ailleurs à Paris dans le cadre d’une journée propalestinienne. Mais vous n’avez encore rien entendu.

A lire aussi, Cyril Bennasar: Le village de ma grand-mère

À aucun moment, je dis bien à aucun moment, le mot Hamas n’a été prononcé même par Marion L’Hour qui répète habituellement ce qu’il dit. À aucun moment le grand pogrom qui a été le début de tout ou la souffrance juive n’ont été abordés. Exactement dans la même lignée que l’article de Télérama que j’ai sous les yeux et qui reprend très exactement la phraséologie radiophonique. Tout y est passé ce matin et qui résume tout. L’idéologie d’extrême gauche médiatique devenue folle. L’alacrité pathologique à l’écart du camp agressé qui n’a d’égale que l’indulgence absolue à l’égard du bourreau terroriste agresseur.

Avec en prime la contribution de l’antisionisme juif et de la mémoire de la Shoah au juste combat contre l’ État génocidaire diabolique. Un divin renfort.

J’en profite pour vous dire que la veille, à 23 heures, la même radio publique avait repris sa désinformation habituelle en communiquant un bilan de la défense civile de Gaza en cachant qu’il s’agissait du Hamas.

J’ai eu beau obtenir de l’Arcom en 2023 pour Avocats sans frontières une mise en garde sévère demandant à France Inter de bien vouloir désormais sourcer ces informations sur ce conflit, rien n’y fait.

Il est vrai qu’il s’agissait d’un énième avertissement sans frais.

Bon, je vous laisse, un peu soulagé de vous avoir énervés.

Post-scriptum : merci de transmettre ce billet aux bons soins de Monsieur Alloncle Charles, rapporteur de la commission d’enquête sur l’audiovisuel public, Assemblée nationale.

Ça pourrait lui servir.

Samedi 20 décembre 2025. Neuf heures douze d’un matin bien chagrin.

Vol au-dessus d'un nid de cocus

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Jim Jarmusch: petites et grandes gênes


Le nouveau film du cinéaste américain Jim Jarmusch, Father Mother Sister Brother, se présente sous la forme de trois sketches, qui illustrent l’incommunicabilité profonde entre les parents et les enfants. Dans les deux premières histoires, Jarmusch observe le moment crucial de la rencontre, de la confrontation, devrait-on dire. Les interminables silences gênés laissent parfois la place à un énervement mal contenu, comme lorsque Tom Waits, dans le premier sketch, s’empare d’une hache et, la faisant virevolter devant lui, manque de blesser sa fille. Acte manqué ? Ça y ressemble un peu. Mais Jim Jarmusch fait en sorte de conserver l’ambiguïté des relations entre les personnages, et de ne jamais conclure définitivement. « Où se trouve la vérité ? », pourra se demander le spectateur. Elle est sans cesse remise en question grâce à une ironie fondamentale, qui ne quitte à aucun moment les différentes narrations.

Tom Waits en Diogène moderne

La première partie, dans le New Jersey, avec Tom Waits, donc, en ermite cynique adepte de Diogène, m’a vraiment séduit. Jarmusch y fait preuve d’une grande maîtrise, jusqu’à la chute, rapide et surprenante, qui remet tout en question. Les enfants ont été menés en bateau d’une façon assez amusante par le vieux père. Leur point de vue sur lui se révèle faux. Cette incommunicabilité à couper au couteau annonce un manque de transparence terrible dans les relations filiales, comme si elles étaient basées sur le mensonge. La question pourrait être : les enfants doivent-ils chercher à connaître leurs parents ? Est-ce même possible ? Ici, la réponse est non. Dans cette petite histoire, Jarmusch montre admirablement le renversement entre réalité et fiction. Il arrive à faire percevoir un malaise dans les rapports humains, qui met discrètement en perspective le concept de « modernité ».

Tom Waits (C) Films du Losange

La cérémonie du thé

Dans la partie qui se passe à Dublin, la plus drôle, Charlotte Rampling, mère souveraine, reçoit ses deux filles à prendre le thé, selon un cérémonial rigoureux où aucune erreur de bienséance n’est permise. L’une des deux filles est jouée par l’extraordinaire Cate Blanchett, ici méconnaissable derrière ses grosses lunettes d’écaille. J’ai bien aimé également l’intéressante Vicky Krieps, qui joue sa jeune sœur, fringante mais fauchée. Là aussi, on ressent le fossé des générations, même si les trois femmes s’entendent à merveille. Le problème des deux filles, face à leur mère, est qu’elles n’ont rien à lui dire, sinon des phrases d’une banalité affligeante, comme : « L’eau a un goût d’eau… » Nous sommes transportés dans l’insignifiance des échanges en famille, que seule peut-être l’affection sincère qu’elles se portent les unes les autres sauve de la catastrophe. Jarmusch filme le vide, celui qui règne entre les personnages. Ceux-ci le ressentent comme un fardeau, ou une sorte de mise en sommeil d’eux-mêmes. Manifestement, la mère, pourtant intelligente, est dépassée par les événements. D’ailleurs, elle est romancière (il y est fait allusion comme s’il s’agissait d’un secret), et on imagine sans mal que ses vrais enfants, ce sont ses livres.

Paris filmé comme jamais

Le troisième épisode prend place à Paris. Sur le plan esthétique, c’est le plus beau. Il est l’occasion pour Jarmusch de filmer admirablement les rues de Paris et de rendre, ce faisant, un hommage appuyé à cette ville dont il est certainement amoureux, comme beaucoup, dont moi je dois dire. Il s’agit ici d’un frère et d’une sœur, de nationalité américaine (la fille habite New York). Leurs parents viennent de mourir, apparemment dans un accident d’avion. Ils arrivent dans l’appartement où ils ont vécu, étant enfants. Ils sont jumeaux, et donc existe entre eux deux une rare complicité, pour vous dire, semblable à celle des deux petits héritiers dizygotes de la principauté de Monaco, Jacques et Gabriella. C’est avec leurs parents que le fossé s’était installé. Assis à même le parquet, dans l’appartement vide, ils évoquent leurs père et mère, feuilletant des documents que le frère a retrouvés dans les tiroirs. Leurs géniteurs leur apparaissent désormais sous un jour nouveau, comme des étrangers presque interlopes.

Father Mother Sister Brother, Lion d’or à la Mostra de Venise,est un film qui se laisse voir avec un immense plaisir. Il y a des répliques qui risquent de rester dans les annales, comme : « Ça a été formidable de vous voir ! » Pour moi, c’est toujours un grand moment de retrouver Tom Waits, et son univers si particulier. Charlotte Rampling et Cate Blanchett sont formidables et font des numéros d’anthologie. La première, tout en majesté, brandit la théière en porcelaine comme un trophée royal. Jim Jarmusch fait certes des films made in America, mais dans le cinéma dit « indépendant ». Cela sauve tout. Il y a chez lui une touche de raffinement, peu fréquente dans le Hollywood actuel. Jarmusch filme la lenteur des choses, le manque. Je retrouve chez lui une inspiration japonaise (Ozu ?), un minimalisme zen, auquel je suis sensible, et aussi, sans doute, ce que les Japonais appellent le « wabi-sabi », attitude morale qui consiste à accepter la beauté des choses dans leur imperfection même, à condition qu’elles restent naturelles. Le bol du pèlerin par exemple n’est pas intact, car il a beaucoup voyagé. Il est ébréché en de nombreux endroits. Ainsi de nos vies qui s’abîment inexorablement dans la répétition des jours. Être wabi-sabi, c’est l’accepter avec patience et y trouver une raison de vivre. C’est l’explication toute personnelle que je donnerais, en particulier du sketch avec Tom Waits. Et là, nous plongeons dans l’essentiel, mine de rien.


1h 51. En salle depuis mercredi 7 janvier.

Sur le courant « wabi-sabi », cf. Leonard Koren, Wabi-sabi à l’usage des artistes, designers, poètes & philosophes. Éd. Sully — Le Prunier, 2015. 108 pages

L’écologie sans idéologie

Le beau nouveau film du photographe Vincent Munier est un véritable hymne au retrait, au silence, à l’émerveillement, conditions oubliées pour renouer notre rapport authentique à la beauté immanente de la nature…


Dans une époque saturée de bruit, d’affolement, gavée de gadgets technologiques qui nous coupent de la présence au monde, Le Chant des forêts de Vincent Munier prend le parti inverse. Plus qu’un documentaire naturaliste, le film propose une pédagogie du regard et du silence pour renouer notre rapport authentique à la beauté immanente de la nature.

Dévoilement

La brume enveloppe encore la forêt. Puis, lentement, à mesure qu’elle s’élève, elle dévoile l’étendue du manteau bleuté des chênes et des sapins. Tout apparaît progressivement, dans un mouvement de retrait plutôt que d’exposition. La forêt ne s’impose pas: elle se révèle. C’est là, sans doute, que réside la vérité du Chant des forêts. Tout y est affaire de dévoilement.

Après La Panthère des neiges (2021), le photographe et cinéaste Vincent Munier, qui se définit lui-même comme un guetteur de lune, signe un nouveau documentaire naturaliste d’une grande beauté. Il y convie son père Michel, grand observateur de la nature qui l’a formé, ainsi que son fils Simon, âgé de douze ans. Ensemble, ils partent sur les traces du grand tétras, gallinacé forestier au plumage noir, autrefois familier de nos montagnes et aujourd’hui menacé.

Une grande partie du film se déroule au cœur des forêts vosgiennes, avant une expédition dans le grand froid du nord scandinave.

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Mais cette quête est aussi une histoire de révélations successives. Le père découvre sa vocation le jour où, enfant, il voit pour la première fois un chevreuil. Le grand-père, avant lui, est marqué à jamais par la rencontre fondatrice avec le grand tétras. Le fils, lui, traverse un rite initiatique, celui de l’apprentissage de l’observation, de la patience et de l’émerveillement.

La nature à hauteur d’enfant

Le documentaire nous place d’ailleurs à sa hauteur. Comme lui, le spectateur apprend à se tenir en retrait, presque invisible, à écouter pour mieux regarder et laisser surgir l’inattendu. Le regard doit s’ajuster lentement, comme lorsque les bois d’un cerf se confondent d’abord avec les branches, avant que la silhouette de l’animal n’émerge enfin du paysage.

Parmi ces présences discrètes, la chouette de Tengmalm apparaît à la nuit tombée. Comme la chouette de Minerve, elle ne se révèle que dans l’obscurité. Gardienne silencieuse, elle rappelle que la sagesse naît lorsque le brouhaha se tait.

Lorsque la neige tombe, éclairée par la lune, elle glisse sur les arbres comme une poussière d’or. Les sapins deviennent alors de véritables cathédrales d’épines, architectures quasi immobiles, magnifiées par une lumière vaporeuse et diffuse.

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A la nuit tombée , à la lumière des bougies dans la cabane, les visages surgissent de l’ombre, comme dans les tableaux de Georges de La Tour. Autour du poêle, les récits d’apparitions presque miraculeuses, d’un cerf, d’un grand tétras, passent du grand-père au petit-fils. Non comme des exploits, mais comme une leçon de patience : savoir demeurer immobile, tapi dans les branches d’un sapin, accepter de ne rien voir tout de suite et attendre.

Cette transmission humaine trouve son pendant dans la forêt elle-même. Un arbre mort, allongé sur le sol, continue pourtant de nourrir le vivant. De la mousse, des feuillus, de jeunes sapins ont planté leurs racines dans son tronc ancien. La forêt enseigne ainsi la continuité, la cohabitation, la transmission silencieuse du vivant par-delà la mort.

© Vincent Munier

La forêt, ici, n’est pas un décor : elle est un lieu formateur et habitable. Contrairement à la mer, elle offre des refuges et des ressources. On peut s’y abriter, y construire une cabane, y survivre. La mer, elle, expose l’homme à un dénuement radical ; la forêt, même lorsqu’on s’y perd, laisse une chance. Descartes le notait déjà dans son Discours de la méthode : dans la forêt, pour retrouver son chemin, il suffit d’aller droit devant soi. Une issue existe.

Le Chant des forêts rappelle, sans militantisme, une évidence oubliée : l’écologie n’est pas une idéologie qui corrige et enlaidit le monde à coups de normes punitives et de gadgets technologiques, mais l’art de le conserver. Car on ne protège que ce que l’on a appris à regarder et à aimer. Et regarder suppose le silence, cette disponibilité intérieure dont la forêt demeure peut-être l’un des derniers refuges.

1h33

Le Chant des forêts

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Au pays du surréalisme, les « Magritte » deviennent les « René du cinéma » sur fond de  polémiques à répétition

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Oui : surréaliste !


Il existe au pays du surréalisme une grand-messe annuelle du cinéma qu’absolument personne en réalité ne regarde, dont les primés sont presque gênés d’apparaître au palmarès et qui finissent toujours par susciter la polémique. Pendant quinze années, cette cérémonie pompeuse fut appelée les « Magritte du Cinéma », mais, las de voir le célèbre peintre couvert de honte, ses ayants droit ont décidé de retirer leur soutien. L’événement s’appellera donc désormais les « René du cinéma ». Ou même les « René.e » comme laisse supposer le « e » final, subrepticement redoublé sur le logo. Défense de rire.

Ceci n’est pas une pipe

Et si l’on ne rigole pas, c’est que la raison, largement tue par les médias, réside dans les propos qui y sont tenus, chaque année moins drôles et plus politiques, parvenant  presque à rendre élégante et légère une cérémonie des César présidée par Marina Foïs, hystérisée par une Corinne Masiero dénudée et interrompue par un coup de gueule néo-féministe d’Adèle Haenel – sans même une tirade inspirée de l’immense Fanny Ardant pour relever le niveau. Tout comme ceci n’était pas une pipe pour René Magritte, ceci n’était plus une cérémonie consacrée au cinéma, mais un meeting politique.

La politisation à gauche toute avait atteint, en 2025, son paroxysme. Une ô combien courageuse artiste dénonça alors « la montée de l’extrême droite partout dans le monde, entraînant un recul alarmant des droits humains, car aujourd’hui, ce sont les droits des femmes, des personnes queer, des personnes trans, des personnes racisées, ainsi que les droits des exilés qui sont bel et bien mis en péril ». Un autre acteur appela à  “déconstruire les imaginaires coloniaux, racistes, misogynes, islamophobes et homophobes.” Le président du parti libéral belge, sorte de Sarkozy du plat pays – sans la carrière littéraire de ce dernier – fut pris pour cible. A l’époque, à peine 15.000 téléspectateurs avaient regardé cet entre-soi, évidemment généreusement financé par le contribuable.

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La guerre battait alors son plein à Gaza, occasion rêvée pour les apprentis résistants de déverser leur haine contre Israël et son Premier ministre. Plus gênante que jamais, de l’aveu même de ceux qui d’ordinaire la soutiennent, Charline Vanhoenacker, dans ses habits de maîtresse de cérémonie, annonça la nomination de Benyamin Netanyahou dans la catégorie du meilleur décor « pour la bande de Gaza », le tout accompagné de quelques sifflets du public, à défaut de rires. Mais pas de quoi décontenancer l’humoriste, heureuse de cibler également Donald Trump : « Au cinéma, faire peur, ça s’appelle un film d’horreur. En politique, faire peur, ça s’appelle le programme de l’extrême droite ». Troquant une casquette MAGA rouge par une bleue, elle conclut : « Magritte du Cinéma Great Again ». Un an plus tard, on rit encore aux éclats.

Fini de rire

Les « Magritte » comme on les appelait en Belgique avaient déjà connu leur palanquée de polémiques. Le célèbre critique de cinéma Hugues Dayez avait ainsi été poursuivi en 2017 par le Conseil des femmes francophones de Belgique après avoir crié un malséant « A poil ! » à la maîtresse de cérémonie. Après plusieurs années de procédures, la justice déclara irrecevables les poursuites contre le malotru. En 2020, des professionnels du cinéma s’étaient élevés contre une cérémonie « lamentable » ; parmi ceux-ci Joachim Lafosse avait déclaré que « l’art belge vaut mieux que ça ».

Et il a raison car tout ceci ne devrait pas faire oublier la richesse du cinéma belge, mélange de surréalisme, de poésie et d’humour, avec souvent une dimension sociale. Il a toujours été porté par des acteurs de talent, comme Cécile de France, excellente dans différents registres (L’auberge espagnoleMademoiselle de JoncquièresQuand j’étais chanteur…), Matthias Schoenaerts (BullheadDe rouille et d’os…) ou la regrettée Emilie Dequenne qui se fit connaître dans Rosetta. Et pour terminer, deux ou trois films à voir ou à revoir : C’est arrivé près de chez vous, marquant les débuts de Benoît Poelvoorde, Toto le Héros de Jaco Vandormael et bien sûr, pour rire et comprendre la belgitude, Dikkenek avec François Damiens.

«Éli, Éli, lama sabachthani?»

Si nous pouvons envier la liberté d’expression des Américains, on n’est pas mécontent de ne pas voir nos édiles devoir prêter serment sur des textes religieux…


Les serments, comme les personnes, perdent leur force en vieillissant.
Marcel Pagnol.

Oaths are but words, and words but wind. (En v.o.)
Les serments sont des mots, et les mots ne sont que du vent. (En v.f.)
Samuel Butler.


On l’a vu, le droit américain est on ne peut plus voltairien sur le plan de la liberté d’expression. Pas d’Arcom, pas de liberticides et inutiles lois anti négationnistes, ou réprimant les incitations à la haine, etc.

Mais quid de la laïcité, en principe protégée également par le premier amendement de la Constitution? Le tableau est ici plus sombre, et les pères fondateurs, héritiers des Lumières françaises, souvent libres penseurs, à la rigueur vaguement déistes, se sentiraient trahis par la gangrène cléricale qui attaque les institutions civiles depuis les dernières décennies. Par l’arrêt Zorach v. Clauson (1952), la Cour suprême enseigne, sans rire, que les institutions nationales « présupposent un être suprême ». Le patriotique serment d’allégeance au drapeau des États-Unis (« Pledge of Allegiance » en v.o.) que doivent réciter presque tous les écoliers américains rassemblés dans la cour le matin devint loi en 1942, mais les mots « sous l’autorité de Dieu » (« under God », en v.o.) y furent ajoutés en 1954. Dans la foulée de l’adoption de la devise « Nous avons foi en Dieu » (« In God we trust », en v.o.) par le congrès en 1956, on ne compte plus les locaux institutionnels fédéraux et d’État (parlements, écoles publiques et même juridictions judiciaires) où trône cette devise. Sans oublier la monnaie.

Et la haute juridiction déclare, toujours sans rire, que ces lois ne font pas des athées/agnostiques des citoyens de seconde zone.

Comme quoi la pensée rationnelle n’aboutit pas toujours linéairement à la mise à l’écart de superstitions et mythes ancestraux. Les Etats-Unis sont la preuve que l’on peut même revenir en arrière. Le phénomène a pris son essor avec Ronald Reagan, dont l’indifférence religieuse ne l’empêchait nullement de racoler les évangélistes et il s’est aggravé avec le mouvement MAGA, nourri par les fondamentalistes rednecks consanguins, qui a aussi produit des juges inféodés aux clercs en matière d’avortement.

En ce qui concerne les élus et les personnes nommées à de hautes fonctions publiques/politiques, signalons un phénomène bien américain : les cérémoniaux d’investiture, comportant la prestation de serment. Cela est impensable en France, car il tombe sous le sens que les intéressés doivent tout simplement respecter les obligations que leur impose la loi dans l’exercice de leurs fonctions. Rien de plus, rien de moins. Mais, en Amérique, il faut réciter une formule qui est directement inspirée de celle qui est consacrée par la section 1 de l’article II de la Constitution pour le président-élu.

Le 1er janvier dernier, à 00h01, le nouveau maire de New York, féru de symboles, a choisi pour cadre de son assermentation une station de métro désaffectée, « Old City », aux voûtes élégantes et verrières colorées datant de 1904, lors d’une cérémonie « privée » (mais qu’on peut voir sur les réseaux sociaux!). Fort bien. Mais, surprise, ce n’était que l’acte I. L’après-midi même, rebelote, acte II : une autre cérémonie devant la mairie, devant plusieurs milliers de personnes, et à nouveau avec prestation de serment.

Autre importante première : il a prêté serment sur le Qu’ran (lequel, incidemment, interdit aux femmes de plus de 9 ans d’épouser un roumi, et prescrit la peine de mort pour les apostats). Pardon, 2 Qu’rans. Encore pardon, 2×2 Qu’rans au final, choisis en fonction de leur histoire et de leur symbolisme.

(Incidemment, vu la dimension liturgique de l’événement, on comprend d’autant plus mal cette répétition : peut-on imaginer l’utilité d’un 2e baptême ou d’une 2e circoncision?).

D’aucuns y verront favorablement un reflet de la diversité accrue de la société américaine. Par contre, certains conservateurs dénoncent une invasion, faisant ainsi écho à l’horreur qu’inspirèrent, au XIXe siècle, les hordes de papistes irlandais, canadiens-français et italiens, sans oublier les juifs, incompatibles avec l’idéal américain protestant.

Les deux serments furent administrés comme suit (en v.f.) :

« Je, Zohran Kwame Mamdani, jure solennellement que je préserverai la Constitution des États-Unis, la Constitution de l’État de New York, et la Charte de la ville de New York, et que j’exécuterai loyalement la charge de maire de la ville de New York du mieux de mes capacités. [Jusque-là, tout va bien, mais…] Que Dieu me vienne en aide ».

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Chaque fois, il fut ainsi conclu respectivement par Laetitia James, procureure générale de New York, et par Bernie Sanders, sénateur indépendant du Vermont : « Félicitations, M. le maire », émulant ainsi la pratique des juges en chef de la Cour suprême américaine. Le message porté est clair : si la dernière phrase n’est pas prononcée, il n’y a pas intronisation; l’entrée en fonction est conditionnée par une supplique adressée au Créateur du ciel et de la terre. Puisqu’elle a été dictée par Mme James et M. Sanders, elle apparaît plus qu’obligatoire : sacramentelle. Ce que la loi civile exclut pourtant formellement.

M. le maire est ainsi resté captif d’une déplorable tradition, qui s’est cristallisée insidieusement au fil des décennies, en dépit des prescriptions légales, qui n’imposent aucun rite religieux talismanique. Mais puisque cette prestation de serment est inscrite dans la loi, elle est là pour rester. Pas d’influence française à espérer de côté-là.

Pour autant, même dans ces paramètres légaux, le nouveau maire disposait d’une marge de manœuvre, mais il a raté une occasion en or de passer à l’Histoire de manière encore plus consensuelle. Tout d’abord, au lieu de singer ses prédécesseurs, il eût pu s’abstenir d’exhiber ses quatre grimoires censés consigner des révélations divines. Encore que s’il tenait vraiment à s’appuyer sur des bases scripturales, il eût pu s’inspirer de l’exemple du président John Quincy Adams, qui, en 1825, prêta serment, non pas sur la Bible, mais sur… la Constitution américaine! Tout simplement. Vu les éléments constitutifs de son engagement, M. Mamdani eût donc pu empiler les trois vénérables et pertinents documents séculiers encadrant la vie publique : la Constitution de son pays, celle de son État, et la Charte de sa ville et y poser sa main droite.

Et surtout, il était impératif d’omettre la dernière phrase.

Son serment eût alors revêtu une signification purement laïque et citoyenne (on peut « jurer » sans qu’il y ait connotation religieuse) dans lequel eussent pu se reconnaître tous les New Yorkais de toutes croyances et de non croyances. Bien entendu, chaque élu demeure entièrement libre d’attribuer toute lumière perçue en son for intérieur à une secourable intervention divine, sans qu’il ait besoin de faire étalage de ses croyances surnaturelles. Qu’importe aux administrés que leur élu croit, ou feint de croire qu’un (in)certain Yehochoua a marché sur les eaux, qu’un marchand de chameau a chevauché nuitamment son bouraq.

Dommage que, comme ses prédécesseurs judéo-chrétiens, M. Mamdani n’a pas compris qu’il n’y a rien de plus œcuménique, rien de plus humaniste, rien de plus universel, que la laïcité.

Alors, pourquoi pas le Kama-Sutra?

Delpech, chantre de la nostalgie

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Michel Delpech et Sheila, 1975 © BENAROCH/SIPA

Michel Delpech nous a quittés, il y a dix ans, il aurait fêté ses 80 ans à la fin du mois de janvier. Paris Match a dernièrement classé ses 223 chansons et Monsieur Nostalgie n’a pas oublié ce banlieusard aux origines solognotes à la voix ambrée. Alors, pour le plaisir, on se retourne encore du côté de chez Michel…


Depuis plusieurs années, le sujet m’obsède ; je tourne autour, j’essaye d’en trouver la clé, mais il m’échappe. Est-il le réceptacle de nos émotions du passé ou la réinterprétation imaginaire de nos sentiments ? J’ai beaucoup lu, je me suis beaucoup renseigné. En vain. Certains auteurs m’ont guidé vers la lumière et se sont approchés au plus près de cette onde pour en définir l’intensité, en dessiner le halo très grossièrement car aucun n’a touché la mécanique de la nostalgie qui est à la fois une sensation physique et une déambulation de l’esprit. Une harmonie étrange où la tristesse et la joie s’accorderaient, une terre promise où les élans du cœur et les souvenirs reposeraient enfin en paix. L’homme qui vivrait sans nostalgie est, à mon sens, inapte, dépossédé de l’essentiel, il ne comprend que l’écume des jours. Il erre dans le présent en se morfondant sur son futur. La nostalgie fixe, ancre, elle est à la fois cap et borne, elle adoucit le présent sans hypothéquer l’avenir. Elle n’est pas ressassement ou radotage d’un âge d’or. Elle est le temps permanent de la nuance. Notre mausolée à tous. Les mots écrits, un peu secs, maladroits par leur froideur, imprimés sur la page, trop directifs, même de la part des meilleurs romanciers, ne provoquent pas le chavirement, le voyage intérieur et le frisson d’une fin d’été. Ils ne sont pas suffisants pour sonder les aléas, forer les interstices. Fades, imprécis, ils relatent, ils racontent mais passent souvent à côté. Ils sous-estiment les interférences et les collages d’images dispersées. La nostalgie est le territoire béni des contradictions et des fluctuations.  Les mots écrits n’arrivent pas à atteindre ces espace-temps plus flous, plus vagabonds, au goût doux-amer. Ils leur manquent une voix pour les transporter ailleurs.

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Et puis un jour, à Saint-Georges dans l’Indre, dans ma Mercedes, l’évidence m’est apparue. Elle était là, devant mes yeux, en chemise ouverte sur un médaillon et gros ceinturon, dans les émissions de variété de mon enfance, sur un plateau des Carpentier ou de Monsieur Lux. La lumière m’est enfin venue. Michel Delpech est et restera notre entremetteur souriant, cachant ses doutes sous sa moustache et ses rengaines populaires. Il faisait la kermesse. C’était lui le découvreur, l’inventeur du trésor. Les sachants mirent du temps à s’en rendre compte. Ils daubèrent, ils négligèrent cet artiste majeur, il leur a fallu quarante ans pour se réveiller, pour enfin saisir la portée de Michel Delpech, son aisance vocale, joueuse et tendre ; sans aigus et lamentations, il était bien le seul à ouvrir les portes de l’invisible. Il chantait la nostalgie comme on respire. Naturellement connecté à elle, il en distillait les mille merveilles, les mille délicatesses, les milles routines. Un fil invisible le reliait à un inframonde enfoui d’émotions refoulées, de plaisirs coupables, de plaisirs anodins, de petits riens qui sont un tout indispensable. Vous lui donniez un champ battu par les vents, une route boueuse, un bistrot des copains, un zinc des solitudes, une ville de banlieue, il vous transformait la banalité en cantate, un divorce en mélancolie soyeuse, un flirt en poème épique. Ce chanteur-artisan, qui tournait dans nos provinces et dont les tubes s’exfiltraient du transistor de nos grands-mères pendant qu’elles équeutaient des haricots verts, avait un cousin du grand Nord, le québécois Robert Charlebois. Plus gouailleur, plus rockeur, avec la langue juteuse de nos frères acadiens, il parlait lui aussi de cette nostalgie, de cet Eldorado. Quand l’un chantait « Je reviendrai à Montréal » en février 1976, quelques mois auparavant, l’autre entonnait « Quand j’étais chanteur » que Paris Match a classé 2ème dans son Top 223. Il y a entre les deux, un même terroir, la même symphonie des égratignures, la même recherche esthétique. On leur pardonnait tous leurs écarts. Michel, au-delà de distraire nos vies, fut et demeure notre éclaireur.  

Il y a une vie après l’Assemblée

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© Mairie de Béziers

83 % des Français estiment que les députés donnent une mauvaise image de l’Assemblée nationale. La contestation des crèches de Noël, l’activisme des néo-féministes, la tolérance de l’immigration irrégulière et le lâchage des agriculteurs donnent aussi une mauvaise image de la France.


Début décembre, un sondage OpinionWay pour Le Figaro révélait que « 83 % des personnes interrogées jugent que les députés donnent une mauvaise image de l’Assemblée. » Et 66 % des Français estiment qu’ils sont mal représentés par les partis politiques. En cette période de « bonnes résolutions », j’ai quelques idées d’économies à proposer les concernant…

Laïcité

29 novembre 2025 : inauguration de la crèche de Noël de l’hôtel de ville de Béziers en présence de plusieurs centaines de personnes venues l’applaudir et l’admirer, dont des représentants des différents cultes (catholique bien sûr, mais aussi juif, musulman, protestant et évangélique). En face, entre 50 (selon la police) et 100 (selon les organisateurs : Ligue des droits de l’homme, CGT, Libre Pensée et quelques-uns de nos opposants locaux…) manifestants pour la vilipender aux cris de « Ménard délinquant » ou « Ménard en prison ». Pour exprimer leur courroux, ils ont immédiatement et copieusement sifflé les chants de Noël entonnés par la chorale de nos « petits chanteurs »… Bon, je vous le dis tout de suite, siffler et huer des enfants qui chantent des cantiques de Noël ne les a pas rendus très populaires. Mais la meilleure réponse à toute cette agitation, c’est vous qui l’apportez : selon un sondage CSA pour CNews, Europe 1 et Le JDD, 79 % des Français sont favorables à la présence de crèches de Noël dans les mairies. Allez, circulez !

Marianne d’or

Une récompense au goût de revanche… Le 9 décembre dernier, Béziers (eh oui, encore !) a reçu une Marianne d’Or, symbole de l’engagement républicain et de l’innovation au service de la collectivité, pour la brigade antistupéfiants de sa police municipale. Composée d’une dizaine d’agents particulièrement aguerris (je les surnomme « les Golgoths »), l’unité opère jour et nuit. Elle ne mène pas d’enquêtes judiciaires – elle n’en a pas le droit –, mais elle occupe le terrain et perturbe les trafics par une présence dissuasive constante. Le principe est simple : moins il y aura de points de deal actifs, moins il y aura de consommateurs… Mais figurez-vous que cette initiative n’a pas été du goût de tout le monde. Des dealers, on s’en doute. Mais pas non plus d’un certain syndicat de Police nationale, qui y a vu une sorte de « concurrence déloyale »… On croit rêver !

Décourageant

L’Assemblée nationale a adopté en première lecture une proposition de loi socialiste instaurant une présomption de minorité pour les mineurs étrangers non accompagnés. Actuellement, lorsqu’une première évaluation de leur âge conclut à leur majorité, ils ne sont plus considérés comme des mineurs et ne peuvent plus être pris en charge par les services de protection de l’enfance. Avec ce nouveau texte, il leur suffira de se déclarer « mineur » pour être considéré comme tel par l’administration française. Et puisqu’on n’est pas à une aberration près, les députés ont également supprimé les examens radiologiques osseux, dentaires ou du développement pubertaire qui permettent justement de déterminer l’âge de la personne contrôlée. Bah voyons ! Petite précision : cette proposition de loi a pu être votée du fait de l’absence massive des députés LR et du RN… On comprend mieux les 66 % de Français qui estiment être mal représentés par les partis politiques ! CQFD…

Crèche de Noël suite…

Et de deux ! Deux procès en référé perdus pour nos détracteurs qui espéraient faire condamner la Ville de Béziers pour sa crèche de Noël et la faire déplacer. Les juges montpelliérains ont jugé qu’il n’y avait pas d’urgence à statuer et que ces polémiques pouvaient bien attendre… Au fait, au 19 décembre, soit quelques jours avant Noël, c’est déjà 34 137 personnes qui étaient venues admirer notre crèche. Record largement battu !

Jacquerie

Nos agriculteurs sont de nouveau dans la rue, sur les ronds-points, sur les autoroutes. Je les comprends. Ce n’est plus une question de prix, de concurrence déloyale, de vaccins ou de pesticides. C’est une question de dignité. Travailler soixante-dix heures par semaine et gagner 500 à 600 euros par mois n’est pas acceptable. Un paysan se suicide chaque jour dans notre pays. Attention à leur colère ! Et prenez garde à la jacquerie ! Contrairement aux apparences, cela pourrait bien être un mot d’avenir…

Bis repetita

Désireux de rester « fidèle à ses convictions », Olivier Bourjot, le maire de Chessy (Seine-et-Marne), refuse de marier une femme finlandaise et un Algérien visé par une obligation de quitter le territoire français (OQTF) et dont les déclarations laissent à penser que le fiancé souhaite se marier pour régulariser sa situation administrative en France. Ça vous rappelle quelqu’un ? Sommés par la justice de procéder au mariage avant la fin de l’année 2025, le maire et ses adjoints décident alors de présenter leur démission. Laquelle est refusée par la préfecture. Aïe ! C’était pourtant bien pensé. Et plutôt courageux ! Je vous rappelle la peine encourue pour refuser de marier quelqu’un : cinq ans de prison, 75 000 euros d’amende et cinq années d’inéligibilité… Rien que ça ! Mais pourquoi un maire devrait-il, sous peine de sanctions pénales, obéir à une décision de justice quand c’est l’État lui-même qui est défaillant dans l’exécution de ses propres décisions que sont les OQTF. Personne ne demande de comptes à l’État pour ses carences quand le maire doit, lui, répondre à la fois devant la justice et devant ses administrés ! La jacquerie dont je parlais plus haut pourrait aussi s’étendre à nos communes…

Sales connes

Nous vivons une époque formidable ! Prenez l’épisode des « sales connes ». Ce ne sont pas les féministes du collectif #NousToutes qui ont été dénoncées pour avoir perturbé le spectacle de Ary Abittan, et tenté ainsi de se substituer à la justice en accusant, en toute connaissance de cause, le comédien d’un crime dont il a été blanchi. Non, c’est bien Brigitte Macron qui a été soumise à la vindicte populaire. Son tort ? Avoir traité de « sales connes », non pas les victimes de violences sexuelles, mais les militantes en question. Soyons réalistes, la présomption d’innocence a du plomb dans l’aile. Aucune raison que ça s’arrange en 2026 !

Avoir raison avec Jean-Pierre Winter

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Jean-Pierre Winter © Hannah Assouline

Le psychanalyste et écrivain, compagnon de route de Causeur, est mort le 9 décembre 2025. Penseur lucide, il refusait le consensus, appelait à parler vrai, à accepter le conflit, à assumer la peur et à renoncer à l’illusion de l’innocence. Tout ce que refuse l’air du temps qui, lentement, décompose les sociétés occidentales.


Jean-Pierre Winter est mort dans un monde qui n’attend plus des penseurs qu’ils éclairent le réel, mais qu’ils l’adoucissent, le travestissent, le rendent tolérable à force de précautions morales. Sa disparition ne fera pas événement, car il n’était ni conciliant ni récupérable. Il parlait trop droit dans une époque vouée au flou, refusait trop nettement dans une société qui confond la pensée avec l’adhésion émotive. Il appartenait à cette catégorie désormais rare d’hommes que l’on écoute de loin, par intermittence, avant de les effacer sans remords, soulagé qu’ils cessent de rappeler ce que l’on s’efforce d’oublier.

Winter n’a jamais consenti à faire de la psychanalyse une technique d’adaptation à la déréliction générale. Il rappelait, avec une constance presque entêtante, que dès qu’elle renonce à affronter le réel, elle se mue en industrie de la consolation, en auxiliaire discret du mensonge social. Il refusait de réparer les individus pour mieux les ajuster à un monde malade. Il insistait sur une vérité devenue indécente : l’homme n’est pas d’abord une victime, mais un être capable de violence, et toute société qui feint de l’ignorer prépare le retour de cette violence sous ses formes les plus brutes.

Ce qu’il analysait, à rebours de l’air du temps, c’est la décomposition lente, presque imperceptible, des sociétés occidentales. Non pas une chute spectaculaire, mais un effondrement par renoncements successifs. Renoncement à la loi sous couvert de compassion, renoncement à la transmission au nom de la protection. L’anomie, montrait-il, n’est plus ressentie comme une crise à surmonter, mais comme une norme moralement acceptable, parfois même revendiquée, et l’on finit par prendre pour humanité ce qui n’est souvent qu’une démission.

Dans ce paysage appauvri, l’individu n’est pas libéré, il est abandonné. Et l’abandon crée toujours un appel d’air. Winter voyait dans la fragmentation contemporaine moins une promesse qu’un péril : celui de la concurrence de loyautés incompatibles, là où la loi commune n’ose plus s’imposer. Quand l’État se tait, d’autres discours s’engouffrent dans le vide, et l’obéissance revient, plus rigide, plus close, souvent plus violente, sous les habits trompeurs du choix et de l’émancipation. On croit multiplier les libertés, on ne fait souvent que multiplier les dépendances. Et l’on appelle tolérance ce qui n’est parfois qu’une peur panique de nommer.

Il y avait, chez Winter, une solitude presque structurelle. Non pas une posture d’ermite, mais la conséquence d’une fidélité à la parole tenue dans un monde qui ne supporte plus la contradiction. Car notre temps ne réfute pas, il disqualifie. Il ne débat pas, il soupçonne. Il ne pense pas, il moralise. Et dans cette police douce des consciences, l’intellectuel n’est plus celui qui trouble, mais celui qui certifie. La psychanalyse elle-même, trop souvent, se rêve en supplément de bienveillance, en onction de l’air du temps. Winter, lui, refusait d’être l’employé du consensus.

Il a abordé sans détour la question de l’antisémitisme, notamment dans « De l’antisémitisme comme perversion[1] », l’analysant comme un symptôme central des sociétés en crise. Il invitait à y voir non une opinion marginale, mais une pathologie du lien : la désignation d’un responsable lorsque la division interne devient insupportable. Sous ses formes contemporaines, morales ou idéologiques, l’antisémitisme lui apparaissait comme une tentative désespérée de fermer le sens par la haine, de suturer le manque par la fabrication d’un ennemi absolu.

Cette analyse s’enracinait dans une filiation plus profonde, perceptible dans son rapport à la loi, au conflit et à la responsabilité, et que l’on peut relier à la pensée juive profane. Non comme identité proclamée, mais comme structure intime de la pensée. Refus de l’innocence, conscience de la faute, acceptation d’un monde qui ne se réconcilie pas. Une pensée pour laquelle le lien social ne se construit ni dans la fusion ni dans la rédemption collective, mais dans la tension assumée et le prix payé pour cette tension.

Winter rappelait que le conflit n’est pas une pathologie du vivre-ensemble, mais sa condition même. Ce qui détruit les sociétés, selon lui, ce n’est pas la violence reconnue et travaillée, mais la violence niée, moralisée et déplacée vers des abstractions commodes. D’où sa défiance envers les discours qui promettent la paix au prix du renoncement à la loi et à la responsabilité.

Il invitait également à comprendre le retour du religieux et des offres de sens closes comme un symptôme d’un monde qui ne supporte plus ni l’incertitude, ni la division, ni le temps long de la transmission. Lorsque le langage commun ne contient plus la peur, d’autres récits s’imposent, porteurs d’un ordre total qui exige la soumission en échange du sens.

Winter refusait toute posture de sauveur. Il ne proposait ni programme politique, ni récit de rédemption collective. Convaincu que toute promesse de guérison globale dissimule une tentation de domination, il se méfiait des nouveaux prêtres du sens. Il ne laissait qu’une exigence rude, presque ascétique : parler vrai, accepter le conflit, assumer la peur, renoncer à l’illusion de l’innocence.

Jean-Pierre Winter est mort. Son œuvre restera sans doute marginale, parce que notre temps ne cherche pas la lucidité, mais l’apaisement. Pourtant, à travers cette œuvre se dessine un avertissement que notre époque ferait bien d’entendre : une démocratie qui renonce à nommer le réel, par crainte d’offenser ou de préserver sa bonne conscience, abdique en silence et prépare elle-même les maîtres qu’elle prétendra ensuite combattre.


[1] In Pardès, 2004/2, n° 37, pages 35 à 42.

L’âme d’embruns de Danielle Borla Hurel

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© Philippe Lacoche

Chaque semaine, Philippe Lacoche nous donne des nouvelles de Picardie…


Nous sommes chez le peintre Danielle Borla Hurel, dans son bel appartement du centre-ville d’Amiens. Il y a des œuvres (tableaux, sculptures, objets, etc.) dans tous les coins. Ma Sauvageonne en profite ; elle fouille, retourne les toiles, les contemple, les observe. Je la contemple ; je l’observe. Elle m’amuse mais je ne dis rien. A mon tour, je regarde les œuvres ; ce sont celles de Danielle qui m’intéressent. Ses jolis tableaux inspirés par la mer, qu’elle signe du simple nom Hurel, m’émeuvent. Des bleus souvent tendres, ou plus éclatants, ou carrément sombres. Selon la marée de son humeur, peut-être. Elle sort une bouteille de crémant. On discute. Je l’interroge sur sa vie, son œuvre, son parcours. Née en 1944, elle a suivi une formation de secrétaire, métier qu’elle a exercé quelques années avant d’aménager des plateaux. Elle a également été responsable d’une boutique, rue de Seine, à Paris, puis s’est mise à créer des bijoux, « ce de façon naturelle, sans dessins préalables, et de manière autodidacte. Ça a très bien marché », dit-elle. « J’ai commencé à peindre ; c’était il y a une douzaine d’années », continue-t-elle, précisant que son peintre préféré est Nicolas de Staël et qu’elle ne se considère pas comme une artiste mais comme une simple artisane. « Je suis autodidacte. Mon thème de prédilection ? La mer. Je dis toujours que mon âme est faite d’embruns. Comme technique, j’utilise la peinture acrylique sur un support carton ; j’utilise aussi la matière que j’ai sous la main : du sable, des cailloux, du tissu. » 

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La première année, elle n’a cessé d’exposer à raison d’une exposition par mois, un peu partout en Picardie (Amiens, Corbie, Boves, Bertangles, Saint-Fuscien, etc.) mais aussi à Mons, en Belgique, et en Bretagne. « Je ne travaille pas avec des pinceaux mais avec des outils de carreleur. J’utilise de l’argile, du plâtre, tout ce que j’ai sous la main. Ma peinture est contemporaine mais elle part toujours du réel. Je prends souvent des photos. Je m’en inspire, puis je divague. Il y a donc une partie de réel ; une autre, d’imaginaire. » Depuis le 7 janvier et jusqu’au 27 février, elle expose au musée Lombart, à Doullens, dans la Somme (03 22 77 02 55). Elle y présente cinq ou six grandes toiles, et une vingtaine de petites, toutes sur le thème de la mer. Le vernissage aura lieu le samedi 17 janvier, à 11 heures. Vous savez ce qu’il vous reste à faire…

Photo: P. Lacoche

Le Maroc, quand la religion devient un instrument géopolitique

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L'institut Mohammed VI, Rabat, novembre 2015 © ERIC DESSONS/JDD/SIPA

Mohammed VI, « Commandeur des croyants », est à la tête d’un modèle islamique cohérent, institutionnalisé et exportable.


S’appuyant sur un rapport de référence publié en 2026 par l’Institute for Strategic Dialogue (ISD) — l’un des think tanks britanniques les plus reconnus sur les enjeux de radicalisation, de soft power et de géopolitique religieuse — cette analyse met en lumière l’originalité et l’efficacité de la diplomatie religieuse marocaine. Intitulé Morocco’s Religious Diplomacy: Soft Power, Sovereignty and the Politics of Faith, ce travail de fond, fondé sur des enquêtes de terrain et des entretiens avec des responsables religieux et politiques, montre comment Rabat a bâti un modèle islamique cohérent, institutionnalisé et exportable, aujourd’hui sans équivalent dans le monde musulman.

Dans un monde musulman marqué par la fragmentation doctrinale, la concurrence entre autorités religieuses et l’essor de l’islam politique et du salafisme, le Maroc fait figure d’exception stratégique. Le royaume a bâti ce que peu d’États ont su construire : un système religieux national unifié, théologiquement cohérent, institutionnellement discipliné et diplomatiquement exportable. Cette architecture repose sur un pilier unique dans l’islam sunnite contemporain : le roi du Maroc est Amir al-Mu’minin, Commandeur des croyants, détenteur d’une autorité religieuse constitutionnelle, enracinée dans une légitimité historique et généalogique remontant au Prophète.

Cette fonction permet au souverain de jouer un rôle d’arbitre suprême du champ religieux, de fixer les limites de l’orthodoxie et de neutraliser les forces centrifuges qui, ailleurs, produisent chaos doctrinal et radicalisation. Contrairement aux États qui subissent leur islam politique ou leurs prédicateurs, Rabat gouverne le religieux comme un espace stratégique.

Le “quadrilatère marocain” : une théologie de stabilité

Le rapport identifie quatre fondations indissociables de ce modèle : le droit malikite, la théologie acharite, le soufisme sunnite et l’autorité religieuse du monarque. Ce « quadrilatère doctrinal » confère au Maroc un avantage structurel. Le malikisme, par son recours à la coutume (‘urf) et à l’intérêt général (maslaha), offre une grande plasticité juridique. L’acharisme, théologie rationnelle, empêche la dérive littéraliste propre aux salafismes. Le soufisme, profondément enraciné dans les sociétés maghrébines et ouest-africaines, assure une légitimité populaire et une continuité historique. Enfin, l’Amir al-Mu’minin garantit l’unité de commandement et la cohérence interprétative.

Là où d’autres États musulmans doivent composer avec des autorités concurrentes, des oulémas indépendants ou des clercs politisés, le Maroc dispose d’un système intégré où fatwas, formation, prêche et politique publique relèvent d’une même logique.

2003 : la naissance d’un État religieux moderne

Les attentats de Casablanca ont agi comme un électrochoc. Ils ont révélé l’existence d’un champ religieux désorganisé, perméable aux influences salafistes transnationales. La réponse marocaine fut massive et structurelle. Le ministère des Affaires islamiques a été renforcé, le Conseil supérieur des oulémas est devenu l’unique autorité habilitée à émettre des fatwas, la Rabita Mohammedia des oulémas a été chargée de produire et diffuser la doctrine officielle, et les programmes éducatifs ont été réécrits autour de la tolérance, de la cohésion nationale et de la modération.

Dans le même mouvement, le Maroc a professionnalisé le clergé, modernisé la prédication et intégré la dimension de prévention. La création des murshidat, guides religieuses formées par l’État, a permis d’ancrer ce dispositif dans les quartiers, les prisons, les écoles et les associations, notamment auprès des femmes et des jeunes. Le royaume a ainsi construit un écosystème religieux de prévention, bien avant que la plupart des pays musulmans n’intègrent cette dimension.

La diplomatie des imams : l’Afrique comme profondeur stratégique

Cette puissance religieuse n’est pas confinée au territoire national. Elle constitue le cœur de la diplomatie marocaine en Afrique. À travers l’Institut Mohammed VI de formation des imams, Rabat accueille chaque année des centaines d’étudiants venus du Mali, du Sénégal, de Guinée, de Côte d’Ivoire ou du Niger. Ils y reçoivent une formation théologique, pédagogique, civique et culturelle destinée à produire des élites religieuses capables de contrer le djihadisme, de stabiliser leurs sociétés et de diffuser un islam compatible avec l’État.

À cela s’ajoutent la Fondation Mohammed VI des oulémas africains, les accords bilatéraux religieux, les échanges de savants, les conférences et la diplomatie symbolique du roi. Le Maroc a ainsi bâti un réseau religieux panafricain qui fonctionne comme une infrastructure d’influence aussi puissante que ses investissements économiques.

Cette stratégie est d’autant plus efficace qu’elle repose sur une continuité culturelle : l’Afrique de l’Ouest est historiquement malikite et soufie. Le Maroc n’y exporte pas une idéologie étrangère, mais réactive un héritage commun en l’adossant à un État moderne.

La religion comme levier de souveraineté

Cette diplomatie spirituelle sert directement les intérêts géopolitiques du royaume, en particulier sur le Sahara occidental. En structurant des réseaux religieux, en formant des imams et en cultivant des alliances spirituelles, Rabat consolide un capital politique qui a contribué à l’isolement du Polisario et au ralliement de nombreux États africains à sa position.

Dans un continent où la légitimité religieuse pèse lourd dans la politique, le Maroc a compris que la foi est un multiplicateur de puissance.

Une singularité mondiale

Ni l’Arabie saoudite, prisonnière de son idéologie wahhabite, ni la Turquie, dominée par un islam nationaliste, ni l’Égypte, limitée à une diplomatie savante, n’ont atteint ce degré d’intégration entre religion, État et diplomatie. Le Maroc a inventé une souveraineté spirituelle : un modèle où la religion est gouvernée, institutionnalisée, modernisée et projetée à l’international.

Dans un monde musulman éclaté, traversé par les radicalismes et la concurrence des puissances religieuses, Rabat s’impose ainsi comme l’un des rares pôles capables de transformer l’islam en facteur d’ordre, de stabilité et de puissance géopolitique durable.

Juif sur le vif

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DR.

Le président d’Avocats sans frontières écoute encore France Inter. Et une fois encore, ils ont invité un bon juif, c’est-à-dire un juif qui déteste Israël.


C’est une première en direct. Il faut que je me calme, que je passe ma colère à mon lecteur. Qu’il la partage en frère. C’est une manière d’exorciser le présent. Il est 8 h 40 et nous sommes samedi le 20 décembre, encore en 2025. C’est le jour d’Ali Baddou et Marion L’Hour. C’est donc du lourd. Dans mon énervement, j’allais oublier de vous dire que j’étais sur Inter.

Ils viennent d’interroger le dessinateur Art Spiegelman. La L’Hour avait déjà défrayé la chronique quand elle a interviewé un autre célèbre dessinateur juif en la personne de Joann Sfar. C’était en février, les corps des enfants Bibas et de leur mère, suppliciés par le Hamas ou leurs supplétifs, venaient d’être restitués à Israël. Sfar se trouvait sur la place des otages à Tel-Aviv. Et la bécasse avait prononcé cette phrase : « C’est l’armée israélienne qui dit qu’ils ont été étranglés à mains nues. Le Hamas dit qu’ils sont morts dans un bombardement israélien. Je vous répète ce que dit le Hamas. » Sfar avait répliqué, passablement énervé : « Vous répétez ce que vous voulez. On répète un peu trop ce que dit le Hamas. »

Avec Spiegelman, il y avait moins de risques d’engueulade. On est revenu dans la norme du Sévice Public : quand on reçoit un Arabe, il est anti-israélien. Et quand on reçoit un juif il est anti-israélien. Eh bien ce matin, France Inter n’a pas dérogé à la norme. Spiegelman a fait montre d’un antisionisme impeccable. Il était le candidat juif idéal.

Le dessinateur, rendu célèbre par sa bédé sur la Shoah où les juifs sont des souris et les nazis, des rats, a déclaré pour le plus grand plaisir de ses hôtes : « Israël est une expérience ratée. » Ce n’est pas le 7-Octobre qui lui a fait le plus mal, mais le 8, quand l’État hébreu a appliqué à la lettre, l’adage biblique : « Œil pour œil, dent pour dent. » D’après lui, l’État juif a commis, je vous re-cite, « un genociddish ». Elle est pas bonne celle-là ? Le mariage entre le déicide modernisé et la Shoah ringardisée. Il vient d’ailleurs à Paris dans le cadre d’une journée propalestinienne. Mais vous n’avez encore rien entendu.

A lire aussi, Cyril Bennasar: Le village de ma grand-mère

À aucun moment, je dis bien à aucun moment, le mot Hamas n’a été prononcé même par Marion L’Hour qui répète habituellement ce qu’il dit. À aucun moment le grand pogrom qui a été le début de tout ou la souffrance juive n’ont été abordés. Exactement dans la même lignée que l’article de Télérama que j’ai sous les yeux et qui reprend très exactement la phraséologie radiophonique. Tout y est passé ce matin et qui résume tout. L’idéologie d’extrême gauche médiatique devenue folle. L’alacrité pathologique à l’écart du camp agressé qui n’a d’égale que l’indulgence absolue à l’égard du bourreau terroriste agresseur.

Avec en prime la contribution de l’antisionisme juif et de la mémoire de la Shoah au juste combat contre l’ État génocidaire diabolique. Un divin renfort.

J’en profite pour vous dire que la veille, à 23 heures, la même radio publique avait repris sa désinformation habituelle en communiquant un bilan de la défense civile de Gaza en cachant qu’il s’agissait du Hamas.

J’ai eu beau obtenir de l’Arcom en 2023 pour Avocats sans frontières une mise en garde sévère demandant à France Inter de bien vouloir désormais sourcer ces informations sur ce conflit, rien n’y fait.

Il est vrai qu’il s’agissait d’un énième avertissement sans frais.

Bon, je vous laisse, un peu soulagé de vous avoir énervés.

Post-scriptum : merci de transmettre ce billet aux bons soins de Monsieur Alloncle Charles, rapporteur de la commission d’enquête sur l’audiovisuel public, Assemblée nationale.

Ça pourrait lui servir.

Samedi 20 décembre 2025. Neuf heures douze d’un matin bien chagrin.

Vol au-dessus d'un nid de cocus

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Jim Jarmusch: petites et grandes gênes

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Vicky Krieps, Cate Blanchett, et Charlotte Rampling dans "Father Mother Sister Brother", un film de Jim Jarmush © Vague Notion / Films du Losange

Le nouveau film du cinéaste américain Jim Jarmusch, Father Mother Sister Brother, se présente sous la forme de trois sketches, qui illustrent l’incommunicabilité profonde entre les parents et les enfants. Dans les deux premières histoires, Jarmusch observe le moment crucial de la rencontre, de la confrontation, devrait-on dire. Les interminables silences gênés laissent parfois la place à un énervement mal contenu, comme lorsque Tom Waits, dans le premier sketch, s’empare d’une hache et, la faisant virevolter devant lui, manque de blesser sa fille. Acte manqué ? Ça y ressemble un peu. Mais Jim Jarmusch fait en sorte de conserver l’ambiguïté des relations entre les personnages, et de ne jamais conclure définitivement. « Où se trouve la vérité ? », pourra se demander le spectateur. Elle est sans cesse remise en question grâce à une ironie fondamentale, qui ne quitte à aucun moment les différentes narrations.

Tom Waits en Diogène moderne

La première partie, dans le New Jersey, avec Tom Waits, donc, en ermite cynique adepte de Diogène, m’a vraiment séduit. Jarmusch y fait preuve d’une grande maîtrise, jusqu’à la chute, rapide et surprenante, qui remet tout en question. Les enfants ont été menés en bateau d’une façon assez amusante par le vieux père. Leur point de vue sur lui se révèle faux. Cette incommunicabilité à couper au couteau annonce un manque de transparence terrible dans les relations filiales, comme si elles étaient basées sur le mensonge. La question pourrait être : les enfants doivent-ils chercher à connaître leurs parents ? Est-ce même possible ? Ici, la réponse est non. Dans cette petite histoire, Jarmusch montre admirablement le renversement entre réalité et fiction. Il arrive à faire percevoir un malaise dans les rapports humains, qui met discrètement en perspective le concept de « modernité ».

Tom Waits (C) Films du Losange

La cérémonie du thé

Dans la partie qui se passe à Dublin, la plus drôle, Charlotte Rampling, mère souveraine, reçoit ses deux filles à prendre le thé, selon un cérémonial rigoureux où aucune erreur de bienséance n’est permise. L’une des deux filles est jouée par l’extraordinaire Cate Blanchett, ici méconnaissable derrière ses grosses lunettes d’écaille. J’ai bien aimé également l’intéressante Vicky Krieps, qui joue sa jeune sœur, fringante mais fauchée. Là aussi, on ressent le fossé des générations, même si les trois femmes s’entendent à merveille. Le problème des deux filles, face à leur mère, est qu’elles n’ont rien à lui dire, sinon des phrases d’une banalité affligeante, comme : « L’eau a un goût d’eau… » Nous sommes transportés dans l’insignifiance des échanges en famille, que seule peut-être l’affection sincère qu’elles se portent les unes les autres sauve de la catastrophe. Jarmusch filme le vide, celui qui règne entre les personnages. Ceux-ci le ressentent comme un fardeau, ou une sorte de mise en sommeil d’eux-mêmes. Manifestement, la mère, pourtant intelligente, est dépassée par les événements. D’ailleurs, elle est romancière (il y est fait allusion comme s’il s’agissait d’un secret), et on imagine sans mal que ses vrais enfants, ce sont ses livres.

Paris filmé comme jamais

Le troisième épisode prend place à Paris. Sur le plan esthétique, c’est le plus beau. Il est l’occasion pour Jarmusch de filmer admirablement les rues de Paris et de rendre, ce faisant, un hommage appuyé à cette ville dont il est certainement amoureux, comme beaucoup, dont moi je dois dire. Il s’agit ici d’un frère et d’une sœur, de nationalité américaine (la fille habite New York). Leurs parents viennent de mourir, apparemment dans un accident d’avion. Ils arrivent dans l’appartement où ils ont vécu, étant enfants. Ils sont jumeaux, et donc existe entre eux deux une rare complicité, pour vous dire, semblable à celle des deux petits héritiers dizygotes de la principauté de Monaco, Jacques et Gabriella. C’est avec leurs parents que le fossé s’était installé. Assis à même le parquet, dans l’appartement vide, ils évoquent leurs père et mère, feuilletant des documents que le frère a retrouvés dans les tiroirs. Leurs géniteurs leur apparaissent désormais sous un jour nouveau, comme des étrangers presque interlopes.

Father Mother Sister Brother, Lion d’or à la Mostra de Venise,est un film qui se laisse voir avec un immense plaisir. Il y a des répliques qui risquent de rester dans les annales, comme : « Ça a été formidable de vous voir ! » Pour moi, c’est toujours un grand moment de retrouver Tom Waits, et son univers si particulier. Charlotte Rampling et Cate Blanchett sont formidables et font des numéros d’anthologie. La première, tout en majesté, brandit la théière en porcelaine comme un trophée royal. Jim Jarmusch fait certes des films made in America, mais dans le cinéma dit « indépendant ». Cela sauve tout. Il y a chez lui une touche de raffinement, peu fréquente dans le Hollywood actuel. Jarmusch filme la lenteur des choses, le manque. Je retrouve chez lui une inspiration japonaise (Ozu ?), un minimalisme zen, auquel je suis sensible, et aussi, sans doute, ce que les Japonais appellent le « wabi-sabi », attitude morale qui consiste à accepter la beauté des choses dans leur imperfection même, à condition qu’elles restent naturelles. Le bol du pèlerin par exemple n’est pas intact, car il a beaucoup voyagé. Il est ébréché en de nombreux endroits. Ainsi de nos vies qui s’abîment inexorablement dans la répétition des jours. Être wabi-sabi, c’est l’accepter avec patience et y trouver une raison de vivre. C’est l’explication toute personnelle que je donnerais, en particulier du sketch avec Tom Waits. Et là, nous plongeons dans l’essentiel, mine de rien.


1h 51. En salle depuis mercredi 7 janvier.

Sur le courant « wabi-sabi », cf. Leonard Koren, Wabi-sabi à l’usage des artistes, designers, poètes & philosophes. Éd. Sully — Le Prunier, 2015. 108 pages

L’écologie sans idéologie

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© Vincent Munier / Haut et court

Le beau nouveau film du photographe Vincent Munier est un véritable hymne au retrait, au silence, à l’émerveillement, conditions oubliées pour renouer notre rapport authentique à la beauté immanente de la nature…


Dans une époque saturée de bruit, d’affolement, gavée de gadgets technologiques qui nous coupent de la présence au monde, Le Chant des forêts de Vincent Munier prend le parti inverse. Plus qu’un documentaire naturaliste, le film propose une pédagogie du regard et du silence pour renouer notre rapport authentique à la beauté immanente de la nature.

Dévoilement

La brume enveloppe encore la forêt. Puis, lentement, à mesure qu’elle s’élève, elle dévoile l’étendue du manteau bleuté des chênes et des sapins. Tout apparaît progressivement, dans un mouvement de retrait plutôt que d’exposition. La forêt ne s’impose pas: elle se révèle. C’est là, sans doute, que réside la vérité du Chant des forêts. Tout y est affaire de dévoilement.

Après La Panthère des neiges (2021), le photographe et cinéaste Vincent Munier, qui se définit lui-même comme un guetteur de lune, signe un nouveau documentaire naturaliste d’une grande beauté. Il y convie son père Michel, grand observateur de la nature qui l’a formé, ainsi que son fils Simon, âgé de douze ans. Ensemble, ils partent sur les traces du grand tétras, gallinacé forestier au plumage noir, autrefois familier de nos montagnes et aujourd’hui menacé.

Une grande partie du film se déroule au cœur des forêts vosgiennes, avant une expédition dans le grand froid du nord scandinave.

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Mais cette quête est aussi une histoire de révélations successives. Le père découvre sa vocation le jour où, enfant, il voit pour la première fois un chevreuil. Le grand-père, avant lui, est marqué à jamais par la rencontre fondatrice avec le grand tétras. Le fils, lui, traverse un rite initiatique, celui de l’apprentissage de l’observation, de la patience et de l’émerveillement.

La nature à hauteur d’enfant

Le documentaire nous place d’ailleurs à sa hauteur. Comme lui, le spectateur apprend à se tenir en retrait, presque invisible, à écouter pour mieux regarder et laisser surgir l’inattendu. Le regard doit s’ajuster lentement, comme lorsque les bois d’un cerf se confondent d’abord avec les branches, avant que la silhouette de l’animal n’émerge enfin du paysage.

Parmi ces présences discrètes, la chouette de Tengmalm apparaît à la nuit tombée. Comme la chouette de Minerve, elle ne se révèle que dans l’obscurité. Gardienne silencieuse, elle rappelle que la sagesse naît lorsque le brouhaha se tait.

Lorsque la neige tombe, éclairée par la lune, elle glisse sur les arbres comme une poussière d’or. Les sapins deviennent alors de véritables cathédrales d’épines, architectures quasi immobiles, magnifiées par une lumière vaporeuse et diffuse.

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A la nuit tombée , à la lumière des bougies dans la cabane, les visages surgissent de l’ombre, comme dans les tableaux de Georges de La Tour. Autour du poêle, les récits d’apparitions presque miraculeuses, d’un cerf, d’un grand tétras, passent du grand-père au petit-fils. Non comme des exploits, mais comme une leçon de patience : savoir demeurer immobile, tapi dans les branches d’un sapin, accepter de ne rien voir tout de suite et attendre.

Cette transmission humaine trouve son pendant dans la forêt elle-même. Un arbre mort, allongé sur le sol, continue pourtant de nourrir le vivant. De la mousse, des feuillus, de jeunes sapins ont planté leurs racines dans son tronc ancien. La forêt enseigne ainsi la continuité, la cohabitation, la transmission silencieuse du vivant par-delà la mort.

© Vincent Munier

La forêt, ici, n’est pas un décor : elle est un lieu formateur et habitable. Contrairement à la mer, elle offre des refuges et des ressources. On peut s’y abriter, y construire une cabane, y survivre. La mer, elle, expose l’homme à un dénuement radical ; la forêt, même lorsqu’on s’y perd, laisse une chance. Descartes le notait déjà dans son Discours de la méthode : dans la forêt, pour retrouver son chemin, il suffit d’aller droit devant soi. Une issue existe.

Le Chant des forêts rappelle, sans militantisme, une évidence oubliée : l’écologie n’est pas une idéologie qui corrige et enlaidit le monde à coups de normes punitives et de gadgets technologiques, mais l’art de le conserver. Car on ne protège que ce que l’on a appris à regarder et à aimer. Et regarder suppose le silence, cette disponibilité intérieure dont la forêt demeure peut-être l’un des derniers refuges.

1h33

Le Chant des forêts

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Au pays du surréalisme, les « Magritte » deviennent les « René du cinéma » sur fond de  polémiques à répétition

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L'humoriste belge Charline Vanhoenacker à Bruxelles, le 23 février 2025 © Shutterstock/SIPA

Oui : surréaliste !


Il existe au pays du surréalisme une grand-messe annuelle du cinéma qu’absolument personne en réalité ne regarde, dont les primés sont presque gênés d’apparaître au palmarès et qui finissent toujours par susciter la polémique. Pendant quinze années, cette cérémonie pompeuse fut appelée les « Magritte du Cinéma », mais, las de voir le célèbre peintre couvert de honte, ses ayants droit ont décidé de retirer leur soutien. L’événement s’appellera donc désormais les « René du cinéma ». Ou même les « René.e » comme laisse supposer le « e » final, subrepticement redoublé sur le logo. Défense de rire.

Ceci n’est pas une pipe

Et si l’on ne rigole pas, c’est que la raison, largement tue par les médias, réside dans les propos qui y sont tenus, chaque année moins drôles et plus politiques, parvenant  presque à rendre élégante et légère une cérémonie des César présidée par Marina Foïs, hystérisée par une Corinne Masiero dénudée et interrompue par un coup de gueule néo-féministe d’Adèle Haenel – sans même une tirade inspirée de l’immense Fanny Ardant pour relever le niveau. Tout comme ceci n’était pas une pipe pour René Magritte, ceci n’était plus une cérémonie consacrée au cinéma, mais un meeting politique.

La politisation à gauche toute avait atteint, en 2025, son paroxysme. Une ô combien courageuse artiste dénonça alors « la montée de l’extrême droite partout dans le monde, entraînant un recul alarmant des droits humains, car aujourd’hui, ce sont les droits des femmes, des personnes queer, des personnes trans, des personnes racisées, ainsi que les droits des exilés qui sont bel et bien mis en péril ». Un autre acteur appela à  “déconstruire les imaginaires coloniaux, racistes, misogynes, islamophobes et homophobes.” Le président du parti libéral belge, sorte de Sarkozy du plat pays – sans la carrière littéraire de ce dernier – fut pris pour cible. A l’époque, à peine 15.000 téléspectateurs avaient regardé cet entre-soi, évidemment généreusement financé par le contribuable.

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La guerre battait alors son plein à Gaza, occasion rêvée pour les apprentis résistants de déverser leur haine contre Israël et son Premier ministre. Plus gênante que jamais, de l’aveu même de ceux qui d’ordinaire la soutiennent, Charline Vanhoenacker, dans ses habits de maîtresse de cérémonie, annonça la nomination de Benyamin Netanyahou dans la catégorie du meilleur décor « pour la bande de Gaza », le tout accompagné de quelques sifflets du public, à défaut de rires. Mais pas de quoi décontenancer l’humoriste, heureuse de cibler également Donald Trump : « Au cinéma, faire peur, ça s’appelle un film d’horreur. En politique, faire peur, ça s’appelle le programme de l’extrême droite ». Troquant une casquette MAGA rouge par une bleue, elle conclut : « Magritte du Cinéma Great Again ». Un an plus tard, on rit encore aux éclats.

Fini de rire

Les « Magritte » comme on les appelait en Belgique avaient déjà connu leur palanquée de polémiques. Le célèbre critique de cinéma Hugues Dayez avait ainsi été poursuivi en 2017 par le Conseil des femmes francophones de Belgique après avoir crié un malséant « A poil ! » à la maîtresse de cérémonie. Après plusieurs années de procédures, la justice déclara irrecevables les poursuites contre le malotru. En 2020, des professionnels du cinéma s’étaient élevés contre une cérémonie « lamentable » ; parmi ceux-ci Joachim Lafosse avait déclaré que « l’art belge vaut mieux que ça ».

Et il a raison car tout ceci ne devrait pas faire oublier la richesse du cinéma belge, mélange de surréalisme, de poésie et d’humour, avec souvent une dimension sociale. Il a toujours été porté par des acteurs de talent, comme Cécile de France, excellente dans différents registres (L’auberge espagnoleMademoiselle de JoncquièresQuand j’étais chanteur…), Matthias Schoenaerts (BullheadDe rouille et d’os…) ou la regrettée Emilie Dequenne qui se fit connaître dans Rosetta. Et pour terminer, deux ou trois films à voir ou à revoir : C’est arrivé près de chez vous, marquant les débuts de Benoît Poelvoorde, Toto le Héros de Jaco Vandormael et bien sûr, pour rire et comprendre la belgitude, Dikkenek avec François Damiens.

«Éli, Éli, lama sabachthani?»

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New-York, 1er janvier 2026 © Richard Swafford/ZUMA/SIPA

Si nous pouvons envier la liberté d’expression des Américains, on n’est pas mécontent de ne pas voir nos édiles devoir prêter serment sur des textes religieux…


Les serments, comme les personnes, perdent leur force en vieillissant.
Marcel Pagnol.

Oaths are but words, and words but wind. (En v.o.)
Les serments sont des mots, et les mots ne sont que du vent. (En v.f.)
Samuel Butler.


On l’a vu, le droit américain est on ne peut plus voltairien sur le plan de la liberté d’expression. Pas d’Arcom, pas de liberticides et inutiles lois anti négationnistes, ou réprimant les incitations à la haine, etc.

Mais quid de la laïcité, en principe protégée également par le premier amendement de la Constitution? Le tableau est ici plus sombre, et les pères fondateurs, héritiers des Lumières françaises, souvent libres penseurs, à la rigueur vaguement déistes, se sentiraient trahis par la gangrène cléricale qui attaque les institutions civiles depuis les dernières décennies. Par l’arrêt Zorach v. Clauson (1952), la Cour suprême enseigne, sans rire, que les institutions nationales « présupposent un être suprême ». Le patriotique serment d’allégeance au drapeau des États-Unis (« Pledge of Allegiance » en v.o.) que doivent réciter presque tous les écoliers américains rassemblés dans la cour le matin devint loi en 1942, mais les mots « sous l’autorité de Dieu » (« under God », en v.o.) y furent ajoutés en 1954. Dans la foulée de l’adoption de la devise « Nous avons foi en Dieu » (« In God we trust », en v.o.) par le congrès en 1956, on ne compte plus les locaux institutionnels fédéraux et d’État (parlements, écoles publiques et même juridictions judiciaires) où trône cette devise. Sans oublier la monnaie.

Et la haute juridiction déclare, toujours sans rire, que ces lois ne font pas des athées/agnostiques des citoyens de seconde zone.

Comme quoi la pensée rationnelle n’aboutit pas toujours linéairement à la mise à l’écart de superstitions et mythes ancestraux. Les Etats-Unis sont la preuve que l’on peut même revenir en arrière. Le phénomène a pris son essor avec Ronald Reagan, dont l’indifférence religieuse ne l’empêchait nullement de racoler les évangélistes et il s’est aggravé avec le mouvement MAGA, nourri par les fondamentalistes rednecks consanguins, qui a aussi produit des juges inféodés aux clercs en matière d’avortement.

En ce qui concerne les élus et les personnes nommées à de hautes fonctions publiques/politiques, signalons un phénomène bien américain : les cérémoniaux d’investiture, comportant la prestation de serment. Cela est impensable en France, car il tombe sous le sens que les intéressés doivent tout simplement respecter les obligations que leur impose la loi dans l’exercice de leurs fonctions. Rien de plus, rien de moins. Mais, en Amérique, il faut réciter une formule qui est directement inspirée de celle qui est consacrée par la section 1 de l’article II de la Constitution pour le président-élu.

Le 1er janvier dernier, à 00h01, le nouveau maire de New York, féru de symboles, a choisi pour cadre de son assermentation une station de métro désaffectée, « Old City », aux voûtes élégantes et verrières colorées datant de 1904, lors d’une cérémonie « privée » (mais qu’on peut voir sur les réseaux sociaux!). Fort bien. Mais, surprise, ce n’était que l’acte I. L’après-midi même, rebelote, acte II : une autre cérémonie devant la mairie, devant plusieurs milliers de personnes, et à nouveau avec prestation de serment.

Autre importante première : il a prêté serment sur le Qu’ran (lequel, incidemment, interdit aux femmes de plus de 9 ans d’épouser un roumi, et prescrit la peine de mort pour les apostats). Pardon, 2 Qu’rans. Encore pardon, 2×2 Qu’rans au final, choisis en fonction de leur histoire et de leur symbolisme.

(Incidemment, vu la dimension liturgique de l’événement, on comprend d’autant plus mal cette répétition : peut-on imaginer l’utilité d’un 2e baptême ou d’une 2e circoncision?).

D’aucuns y verront favorablement un reflet de la diversité accrue de la société américaine. Par contre, certains conservateurs dénoncent une invasion, faisant ainsi écho à l’horreur qu’inspirèrent, au XIXe siècle, les hordes de papistes irlandais, canadiens-français et italiens, sans oublier les juifs, incompatibles avec l’idéal américain protestant.

Les deux serments furent administrés comme suit (en v.f.) :

« Je, Zohran Kwame Mamdani, jure solennellement que je préserverai la Constitution des États-Unis, la Constitution de l’État de New York, et la Charte de la ville de New York, et que j’exécuterai loyalement la charge de maire de la ville de New York du mieux de mes capacités. [Jusque-là, tout va bien, mais…] Que Dieu me vienne en aide ».

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Chaque fois, il fut ainsi conclu respectivement par Laetitia James, procureure générale de New York, et par Bernie Sanders, sénateur indépendant du Vermont : « Félicitations, M. le maire », émulant ainsi la pratique des juges en chef de la Cour suprême américaine. Le message porté est clair : si la dernière phrase n’est pas prononcée, il n’y a pas intronisation; l’entrée en fonction est conditionnée par une supplique adressée au Créateur du ciel et de la terre. Puisqu’elle a été dictée par Mme James et M. Sanders, elle apparaît plus qu’obligatoire : sacramentelle. Ce que la loi civile exclut pourtant formellement.

M. le maire est ainsi resté captif d’une déplorable tradition, qui s’est cristallisée insidieusement au fil des décennies, en dépit des prescriptions légales, qui n’imposent aucun rite religieux talismanique. Mais puisque cette prestation de serment est inscrite dans la loi, elle est là pour rester. Pas d’influence française à espérer de côté-là.

Pour autant, même dans ces paramètres légaux, le nouveau maire disposait d’une marge de manœuvre, mais il a raté une occasion en or de passer à l’Histoire de manière encore plus consensuelle. Tout d’abord, au lieu de singer ses prédécesseurs, il eût pu s’abstenir d’exhiber ses quatre grimoires censés consigner des révélations divines. Encore que s’il tenait vraiment à s’appuyer sur des bases scripturales, il eût pu s’inspirer de l’exemple du président John Quincy Adams, qui, en 1825, prêta serment, non pas sur la Bible, mais sur… la Constitution américaine! Tout simplement. Vu les éléments constitutifs de son engagement, M. Mamdani eût donc pu empiler les trois vénérables et pertinents documents séculiers encadrant la vie publique : la Constitution de son pays, celle de son État, et la Charte de sa ville et y poser sa main droite.

Et surtout, il était impératif d’omettre la dernière phrase.

Son serment eût alors revêtu une signification purement laïque et citoyenne (on peut « jurer » sans qu’il y ait connotation religieuse) dans lequel eussent pu se reconnaître tous les New Yorkais de toutes croyances et de non croyances. Bien entendu, chaque élu demeure entièrement libre d’attribuer toute lumière perçue en son for intérieur à une secourable intervention divine, sans qu’il ait besoin de faire étalage de ses croyances surnaturelles. Qu’importe aux administrés que leur élu croit, ou feint de croire qu’un (in)certain Yehochoua a marché sur les eaux, qu’un marchand de chameau a chevauché nuitamment son bouraq.

Dommage que, comme ses prédécesseurs judéo-chrétiens, M. Mamdani n’a pas compris qu’il n’y a rien de plus œcuménique, rien de plus humaniste, rien de plus universel, que la laïcité.

Alors, pourquoi pas le Kama-Sutra?