Michel Delpech nous a quittés, il y a dix ans, il aurait fêté ses 80 ans à la fin du mois de janvier. Paris Match a dernièrement classé ses 223 chansons et Monsieur Nostalgie n’a pas oublié ce banlieusard aux origines solognotes à la voix ambrée. Alors, pour le plaisir, on se retourne encore du côté de chez Michel…
Depuis plusieurs années, le sujet m’obsède ; je tourne autour, j’essaye d’en trouver la clé, mais il m’échappe. Est-il le réceptacle de nos émotions du passé ou la réinterprétation imaginaire de nos sentiments ? J’ai beaucoup lu, je me suis beaucoup renseigné. En vain. Certains auteurs m’ont guidé vers la lumière et se sont approchés au plus près de cette onde pour en définir l’intensité, en dessiner le halo très grossièrement car aucun n’a touché la mécanique de la nostalgie qui est à la fois une sensation physique et une déambulation de l’esprit. Une harmonie étrange où la tristesse et la joie s’accorderaient, une terre promise où les élans du cœur et les souvenirs reposeraient enfin en paix. L’homme qui vivrait sans nostalgie est, à mon sens, inapte, dépossédé de l’essentiel, il ne comprend que l’écume des jours. Il erre dans le présent en se morfondant sur son futur. La nostalgie fixe, ancre, elle est à la fois cap et borne, elle adoucit le présent sans hypothéquer l’avenir. Elle n’est pas ressassement ou radotage d’un âge d’or. Elle est le temps permanent de la nuance. Notre mausolée à tous. Les mots écrits, un peu secs, maladroits par leur froideur, imprimés sur la page, trop directifs, même de la part des meilleurs romanciers, ne provoquent pas le chavirement, le voyage intérieur et le frisson d’une fin d’été. Ils ne sont pas suffisants pour sonder les aléas, forer les interstices. Fades, imprécis, ils relatent, ils racontent mais passent souvent à côté. Ils sous-estiment les interférences et les collages d’images dispersées. La nostalgie est le territoire béni des contradictions et des fluctuations. Les mots écrits n’arrivent pas à atteindre ces espace-temps plus flous, plus vagabonds, au goût doux-amer. Ils leur manquent une voix pour les transporter ailleurs.
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Et puis un jour, à Saint-Georges dans l’Indre, dans ma Mercedes, l’évidence m’est apparue. Elle était là, devant mes yeux, en chemise ouverte sur un médaillon et gros ceinturon, dans les émissions de variété de mon enfance, sur un plateau des Carpentier ou de Monsieur Lux. La lumière m’est enfin venue. Michel Delpech est et restera notre entremetteur souriant, cachant ses doutes sous sa moustache et ses rengaines populaires. Il faisait la kermesse. C’était lui le découvreur, l’inventeur du trésor. Les sachants mirent du temps à s’en rendre compte. Ils daubèrent, ils négligèrent cet artiste majeur, il leur a fallu quarante ans pour se réveiller, pour enfin saisir la portée de Michel Delpech, son aisance vocale, joueuse et tendre ; sans aigus et lamentations, il était bien le seul à ouvrir les portes de l’invisible. Il chantait la nostalgie comme on respire. Naturellement connecté à elle, il en distillait les mille merveilles, les mille délicatesses, les milles routines. Un fil invisible le reliait à un inframonde enfoui d’émotions refoulées, de plaisirs coupables, de plaisirs anodins, de petits riens qui sont un tout indispensable. Vous lui donniez un champ battu par les vents, une route boueuse, un bistrot des copains, un zinc des solitudes, une ville de banlieue, il vous transformait la banalité en cantate, un divorce en mélancolie soyeuse, un flirt en poème épique. Ce chanteur-artisan, qui tournait dans nos provinces et dont les tubes s’exfiltraient du transistor de nos grands-mères pendant qu’elles équeutaient des haricots verts, avait un cousin du grand Nord, le québécois Robert Charlebois. Plus gouailleur, plus rockeur, avec la langue juteuse de nos frères acadiens, il parlait lui aussi de cette nostalgie, de cet Eldorado. Quand l’un chantait « Je reviendrai à Montréal » en février 1976, quelques mois auparavant, l’autre entonnait « Quand j’étais chanteur » que Paris Match a classé 2ème dans son Top 223. Il y a entre les deux, un même terroir, la même symphonie des égratignures, la même recherche esthétique. On leur pardonnait tous leurs écarts. Michel, au-delà de distraire nos vies, fut et demeure notre éclaireur.
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