Accueil Monde «Éli, Éli, lama sabachthani?»

«Éli, Éli, lama sabachthani?»

« Que Dieu me vienne en aide » : quand la politique américaine devient liturgie


«Éli, Éli, lama sabachthani?»
New-York, 1er janvier 2026 © Richard Swafford/ZUMA/SIPA

Si nous pouvons envier la liberté d’expression des Américains, on n’est pas mécontent de ne pas voir nos édiles devoir prêter serment sur des textes religieux…


Les serments, comme les personnes, perdent leur force en vieillissant.
Marcel Pagnol.

Oaths are but words, and words but wind. (En v.o.)
Les serments sont des mots, et les mots ne sont que du vent. (En v.f.)
Samuel Butler.


On l’a vu, le droit américain est on ne peut plus voltairien sur le plan de la liberté d’expression. Pas d’Arcom, pas de liberticides et inutiles lois anti négationnistes, ou réprimant les incitations à la haine, etc.

Mais quid de la laïcité, en principe protégée également par le premier amendement de la Constitution? Le tableau est ici plus sombre, et les pères fondateurs, héritiers des Lumières françaises, souvent libres penseurs, à la rigueur vaguement déistes, se sentiraient trahis par la gangrène cléricale qui attaque les institutions civiles depuis les dernières décennies. Par l’arrêt Zorach v. Clauson (1952), la Cour suprême enseigne, sans rire, que les institutions nationales « présupposent un être suprême ». Le patriotique serment d’allégeance au drapeau des États-Unis (« Pledge of Allegiance » en v.o.) que doivent réciter presque tous les écoliers américains rassemblés dans la cour le matin devint loi en 1942, mais les mots « sous l’autorité de Dieu » (« under God », en v.o.) y furent ajoutés en 1954. Dans la foulée de l’adoption de la devise « Nous avons foi en Dieu » (« In God we trust », en v.o.) par le congrès en 1956, on ne compte plus les locaux institutionnels fédéraux et d’État (parlements, écoles publiques et même juridictions judiciaires) où trône cette devise. Sans oublier la monnaie.

Et la haute juridiction déclare, toujours sans rire, que ces lois ne font pas des athées/agnostiques des citoyens de seconde zone.

Comme quoi la pensée rationnelle n’aboutit pas toujours linéairement à la mise à l’écart de superstitions et mythes ancestraux. Les Etats-Unis sont la preuve que l’on peut même revenir en arrière. Le phénomène a pris son essor avec Ronald Reagan, dont l’indifférence religieuse ne l’empêchait nullement de racoler les évangélistes et il s’est aggravé avec le mouvement MAGA, nourri par les fondamentalistes rednecks consanguins, qui a aussi produit des juges inféodés aux clercs en matière d’avortement.

En ce qui concerne les élus et les personnes nommées à de hautes fonctions publiques/politiques, signalons un phénomène bien américain : les cérémoniaux d’investiture, comportant la prestation de serment. Cela est impensable en France, car il tombe sous le sens que les intéressés doivent tout simplement respecter les obligations que leur impose la loi dans l’exercice de leurs fonctions. Rien de plus, rien de moins. Mais, en Amérique, il faut réciter une formule qui est directement inspirée de celle qui est consacrée par la section 1 de l’article II de la Constitution pour le président-élu.

Le 1er janvier dernier, à 00h01, le nouveau maire de New York, féru de symboles, a choisi pour cadre de son assermentation une station de métro désaffectée, « Old City », aux voûtes élégantes et verrières colorées datant de 1904, lors d’une cérémonie « privée » (mais qu’on peut voir sur les réseaux sociaux!). Fort bien. Mais, surprise, ce n’était que l’acte I. L’après-midi même, rebelote, acte II : une autre cérémonie devant la mairie, devant plusieurs milliers de personnes, et à nouveau avec prestation de serment.

Autre importante première : il a prêté serment sur le Qu’ran (lequel, incidemment, interdit aux femmes de plus de 9 ans d’épouser un roumi, et prescrit la peine de mort pour les apostats). Pardon, 2 Qu’rans. Encore pardon, 2×2 Qu’rans au final, choisis en fonction de leur histoire et de leur symbolisme.

(Incidemment, vu la dimension liturgique de l’événement, on comprend d’autant plus mal cette répétition : peut-on imaginer l’utilité d’un 2e baptême ou d’une 2e circoncision?).

D’aucuns y verront favorablement un reflet de la diversité accrue de la société américaine. Par contre, certains conservateurs dénoncent une invasion, faisant ainsi écho à l’horreur qu’inspirèrent, au XIXe siècle, les hordes de papistes irlandais, canadiens-français et italiens, sans oublier les juifs, incompatibles avec l’idéal américain protestant.

Les deux serments furent administrés comme suit (en v.f.) :

« Je, Zohran Kwame Mamdani, jure solennellement que je préserverai la Constitution des États-Unis, la Constitution de l’État de New York, et la Charte de la ville de New York, et que j’exécuterai loyalement la charge de maire de la ville de New York du mieux de mes capacités. [Jusque-là, tout va bien, mais…] Que Dieu me vienne en aide ».

A lire aussi: New-York à l’heure du Coran

Chaque fois, il fut ainsi conclu respectivement par Laetitia James, procureure générale de New York, et par Bernie Sanders, sénateur indépendant du Vermont : « Félicitations, M. le maire », émulant ainsi la pratique des juges en chef de la Cour suprême américaine. Le message porté est clair : si la dernière phrase n’est pas prononcée, il n’y a pas intronisation; l’entrée en fonction est conditionnée par une supplique adressée au Créateur du ciel et de la terre. Puisqu’elle a été dictée par Mme James et M. Sanders, elle apparaît plus qu’obligatoire : sacramentelle. Ce que la loi civile exclut pourtant formellement.

M. le maire est ainsi resté captif d’une déplorable tradition, qui s’est cristallisée insidieusement au fil des décennies, en dépit des prescriptions légales, qui n’imposent aucun rite religieux talismanique. Mais puisque cette prestation de serment est inscrite dans la loi, elle est là pour rester. Pas d’influence française à espérer de côté-là.

Pour autant, même dans ces paramètres légaux, le nouveau maire disposait d’une marge de manœuvre, mais il a raté une occasion en or de passer à l’Histoire de manière encore plus consensuelle. Tout d’abord, au lieu de singer ses prédécesseurs, il eût pu s’abstenir d’exhiber ses quatre grimoires censés consigner des révélations divines. Encore que s’il tenait vraiment à s’appuyer sur des bases scripturales, il eût pu s’inspirer de l’exemple du président John Quincy Adams, qui, en 1825, prêta serment, non pas sur la Bible, mais sur… la Constitution américaine! Tout simplement. Vu les éléments constitutifs de son engagement, M. Mamdani eût donc pu empiler les trois vénérables et pertinents documents séculiers encadrant la vie publique : la Constitution de son pays, celle de son État, et la Charte de sa ville et y poser sa main droite.

Et surtout, il était impératif d’omettre la dernière phrase.

Son serment eût alors revêtu une signification purement laïque et citoyenne (on peut « jurer » sans qu’il y ait connotation religieuse) dans lequel eussent pu se reconnaître tous les New Yorkais de toutes croyances et de non croyances. Bien entendu, chaque élu demeure entièrement libre d’attribuer toute lumière perçue en son for intérieur à une secourable intervention divine, sans qu’il ait besoin de faire étalage de ses croyances surnaturelles. Qu’importe aux administrés que leur élu croit, ou feint de croire qu’un (in)certain Yehochoua a marché sur les eaux, qu’un marchand de chameau a chevauché nuitamment son bouraq.

Dommage que, comme ses prédécesseurs judéo-chrétiens, M. Mamdani n’a pas compris qu’il n’y a rien de plus œcuménique, rien de plus humaniste, rien de plus universel, que la laïcité.

Alors, pourquoi pas le Kama-Sutra?



Vous venez de lire un article en accès libre.
Causeur ne vit que par ses lecteurs, c’est la seule garantie de son indépendance.
Pour nous soutenir, achetez Causeur en kiosque ou abonnez-vous !

Article précédent Même en philosophie, on peine désormais à débattre
Article suivant Au pays du surréalisme, les « Magritte » deviennent les « René du cinéma » sur fond de  polémiques à répétition
Les chroniques de Lupus Protospatharius https://philippedecommynes.blogspot.com/

RÉAGISSEZ À CET ARTICLE

Pour laisser un commentaire sur un article, nous vous invitons à créer un compte Disqus ci-dessous (bouton S'identifier) ou à vous connecter avec votre compte existant.
Une tenue correcte est exigée. Soyez courtois et évitez le hors sujet.
Notre charte de modération