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Le Maroc, quand la religion devient un instrument géopolitique

Un État religieux sans théocratie


Le Maroc, quand la religion devient un instrument géopolitique
L'institut Mohammed VI, Rabat, novembre 2015 © ERIC DESSONS/JDD/SIPA

Mohammed VI, « Commandeur des croyants », est à la tête d’un modèle islamique cohérent, institutionnalisé et exportable.


S’appuyant sur un rapport de référence publié en 2026 par l’Institute for Strategic Dialogue (ISD) — l’un des think tanks britanniques les plus reconnus sur les enjeux de radicalisation, de soft power et de géopolitique religieuse — cette analyse met en lumière l’originalité et l’efficacité de la diplomatie religieuse marocaine. Intitulé Morocco’s Religious Diplomacy: Soft Power, Sovereignty and the Politics of Faith, ce travail de fond, fondé sur des enquêtes de terrain et des entretiens avec des responsables religieux et politiques, montre comment Rabat a bâti un modèle islamique cohérent, institutionnalisé et exportable, aujourd’hui sans équivalent dans le monde musulman.

Dans un monde musulman marqué par la fragmentation doctrinale, la concurrence entre autorités religieuses et l’essor de l’islam politique et du salafisme, le Maroc fait figure d’exception stratégique. Le royaume a bâti ce que peu d’États ont su construire : un système religieux national unifié, théologiquement cohérent, institutionnellement discipliné et diplomatiquement exportable. Cette architecture repose sur un pilier unique dans l’islam sunnite contemporain : le roi du Maroc est Amir al-Mu’minin, Commandeur des croyants, détenteur d’une autorité religieuse constitutionnelle, enracinée dans une légitimité historique et généalogique remontant au Prophète.

Cette fonction permet au souverain de jouer un rôle d’arbitre suprême du champ religieux, de fixer les limites de l’orthodoxie et de neutraliser les forces centrifuges qui, ailleurs, produisent chaos doctrinal et radicalisation. Contrairement aux États qui subissent leur islam politique ou leurs prédicateurs, Rabat gouverne le religieux comme un espace stratégique.

Le “quadrilatère marocain” : une théologie de stabilité

Le rapport identifie quatre fondations indissociables de ce modèle : le droit malikite, la théologie acharite, le soufisme sunnite et l’autorité religieuse du monarque. Ce « quadrilatère doctrinal » confère au Maroc un avantage structurel. Le malikisme, par son recours à la coutume (‘urf) et à l’intérêt général (maslaha), offre une grande plasticité juridique. L’acharisme, théologie rationnelle, empêche la dérive littéraliste propre aux salafismes. Le soufisme, profondément enraciné dans les sociétés maghrébines et ouest-africaines, assure une légitimité populaire et une continuité historique. Enfin, l’Amir al-Mu’minin garantit l’unité de commandement et la cohérence interprétative.

Là où d’autres États musulmans doivent composer avec des autorités concurrentes, des oulémas indépendants ou des clercs politisés, le Maroc dispose d’un système intégré où fatwas, formation, prêche et politique publique relèvent d’une même logique.

2003 : la naissance d’un État religieux moderne

Les attentats de Casablanca ont agi comme un électrochoc. Ils ont révélé l’existence d’un champ religieux désorganisé, perméable aux influences salafistes transnationales. La réponse marocaine fut massive et structurelle. Le ministère des Affaires islamiques a été renforcé, le Conseil supérieur des oulémas est devenu l’unique autorité habilitée à émettre des fatwas, la Rabita Mohammedia des oulémas a été chargée de produire et diffuser la doctrine officielle, et les programmes éducatifs ont été réécrits autour de la tolérance, de la cohésion nationale et de la modération.

Dans le même mouvement, le Maroc a professionnalisé le clergé, modernisé la prédication et intégré la dimension de prévention. La création des murshidat, guides religieuses formées par l’État, a permis d’ancrer ce dispositif dans les quartiers, les prisons, les écoles et les associations, notamment auprès des femmes et des jeunes. Le royaume a ainsi construit un écosystème religieux de prévention, bien avant que la plupart des pays musulmans n’intègrent cette dimension.

La diplomatie des imams : l’Afrique comme profondeur stratégique

Cette puissance religieuse n’est pas confinée au territoire national. Elle constitue le cœur de la diplomatie marocaine en Afrique. À travers l’Institut Mohammed VI de formation des imams, Rabat accueille chaque année des centaines d’étudiants venus du Mali, du Sénégal, de Guinée, de Côte d’Ivoire ou du Niger. Ils y reçoivent une formation théologique, pédagogique, civique et culturelle destinée à produire des élites religieuses capables de contrer le djihadisme, de stabiliser leurs sociétés et de diffuser un islam compatible avec l’État.

À cela s’ajoutent la Fondation Mohammed VI des oulémas africains, les accords bilatéraux religieux, les échanges de savants, les conférences et la diplomatie symbolique du roi. Le Maroc a ainsi bâti un réseau religieux panafricain qui fonctionne comme une infrastructure d’influence aussi puissante que ses investissements économiques.

Cette stratégie est d’autant plus efficace qu’elle repose sur une continuité culturelle : l’Afrique de l’Ouest est historiquement malikite et soufie. Le Maroc n’y exporte pas une idéologie étrangère, mais réactive un héritage commun en l’adossant à un État moderne.

La religion comme levier de souveraineté

Cette diplomatie spirituelle sert directement les intérêts géopolitiques du royaume, en particulier sur le Sahara occidental. En structurant des réseaux religieux, en formant des imams et en cultivant des alliances spirituelles, Rabat consolide un capital politique qui a contribué à l’isolement du Polisario et au ralliement de nombreux États africains à sa position.

Dans un continent où la légitimité religieuse pèse lourd dans la politique, le Maroc a compris que la foi est un multiplicateur de puissance.

Une singularité mondiale

Ni l’Arabie saoudite, prisonnière de son idéologie wahhabite, ni la Turquie, dominée par un islam nationaliste, ni l’Égypte, limitée à une diplomatie savante, n’ont atteint ce degré d’intégration entre religion, État et diplomatie. Le Maroc a inventé une souveraineté spirituelle : un modèle où la religion est gouvernée, institutionnalisée, modernisée et projetée à l’international.

Dans un monde musulman éclaté, traversé par les radicalismes et la concurrence des puissances religieuses, Rabat s’impose ainsi comme l’un des rares pôles capables de transformer l’islam en facteur d’ordre, de stabilité et de puissance géopolitique durable.



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Journaliste et essayiste

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