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Michel Delpech, c’est toujours chouette

Le 2 janvier 2016, le cancer emportait définitivement le chanteur, après avoir emporté sa voix


Michel Delpech, c’est toujours chouette
Le chanteur français Michel Delpech (1946-2016). DR.

Le chanteur disparaissait il y a dix ans. Pascal Louvrier, son biographe, se souvient de leurs rencontres.


Je m’en souviens comme si c’était hier. J’arrive chez lui, une vaste maison qu’il loue dans Chatou paisible. Je sonne, Delpech vient m’ouvrir, un vieux chien me renifle. Visage un peu fatigué, barbe de trois jours, épais sourcils en arrondi qui lui donnent un air mélancolique. Il a mis un an avant de répondre favorablement à ma demande : écrire sa bio, à ma façon.

Un secret

Il est aimable, me regarde, me pose quelques questions, se tait. Son instinct lui dit « banco », la bio se fera, il me donne tous les contacts dont je vais avoir besoin, immédiatement. Il me laissera libre d’écrire, il relira, fera deux ou trois remarques, c’est tout. De loin, il surveillera mon travail. Il appellera ses rares copains de la belle époque, celle où il enregistrait un tube par an, parfois deux, et où il était sur les routes 365 jours par an. Il a juste été contrarié quand j’ai eu au téléphone Michel Rivat, son parolier le plus inspiré, l’homme de ses plus grands succès, à commencer par cette chanson culte, cathartique et ô combien lucide : « Quand j’étais chanteur ». Rivat au téléphone m’a confié que Michel avait un secret, et que ce secret expliquait sa dépression, son saut dans le vide alors qu’il était à une marche d’être définitivement l’égal de Sardou, son rival. Je n’ai jamais su lequel.

Michel est né le 26 janvier 1946, à Courbevoie, dans un paysage de province. Sa mère se prénomme Christiane. Quand j’écris sa bio, il l’appelle tous les dimanches. Son père, Bertrand, possède un atelier de nickelage-chromage sur métaux. Il emploie quatre compagnons. Il travaille douze heures par jour. Michel est l’aîné de trois enfants. Il a deux sœurs dont la dernière à onze ans de moins que lui. C’est une famille sans histoire, un peu grise, dure à la tâche, honnête. Ses parents seront contents du succès de leur fils, mais ils n’aimeront pas tout ce tintamarre fait autour de son personnage avec brushing, gros ceinturon, pantalon patte d’eph et chemise col pelle à tarte. Michel s’ennuie au lycée. Il trouve refuge « Chez Laurette ». Il racontera ça et la chanson deviendra son premier succès. Michel a le truc, il sait se produire sur scène et sa voix chaude, pure, lumineuse, envoûte. Il aurait pu être crooner. Quand il est face au public, il n’est plus le même. Il est radieux, oublie les emmerdes, la tristesse poisseuse, le doute. Je m’en suis rendu compte lors d’un concert à Blois. Il était morose toute la journée. Cet angoissé chronique n’arrivait pas à se détendre. Il fumait, me parlait à peine. Il pestait contre le son. Il avait repéré les failles de la salle ; il ferait avec. Et quand il a interprété « Pour un flirt », le public s’est levé, les jeunes filles sont devenues hystériques. Dans la loge, fumant une brune, la serviette sur les épaules, les traits tirés par le spectacle de plus de deux heures, il me glisse : « Vous voyez, ça marche encore. Il y a des chansons intemporelles. » On ne s’est jamais tutoyés. Michel était très pudique.

Faux soleils

Delpech, comme la plupart des artistes de cette époque – 1965/1977 – a connu une « vie de dingue ». Son secrétaire particulier, Philippe Debenay, s’occupe de tout. Il le réveille, lui présente l’agenda de la journée, les chèques à signer, il est son chauffeur, son garde du corps, recrute les musiciens, gère les filles qui se glissent dans le lit de la star, etc. Michel me confie : « Je ne savais même pas faire un plein d’essence. J’étais totalement assisté. Je me conduisais comme un petit con. Je pouvais être exécrable ». Debenay me le confirme : « Déjà en 1966, quand je l’ai connu en première partie de Brel, ses adieux à l’Olympia, c’était un petit emmerdeur. » Les succès s’enchaînent donc. C’est la fête permanente, les excès, drogue, alcool, sexe, mouvement perpétuel, gloire sous les sunlights, ces faux soleils qui brûlent l’âme. Ajoutons un divorce terrible, deux enfants qu’on ne voit pas grandir, les innombrables passages à la télé, l’usure due à la boulimie de concerts. En 1977, Michel n’en peut plus. Il enregistre son dernier tube, « Le Loir-et-Cher », en hommage à son enfance passée l’été en Sologne, avec des piqures pour retrouver sa voix. Il craque. Trou noir, longue maladie. Il reviendra progressivement, aidé par sa nouvelle femme, Geneviève, et leur fils, Emmanuel, la foi, l’amour de son métier. Il se souviendra avoir été un ange dans son « habit de communion » tenant « la main de maman ». Envie de retrouver l’authenticité, en somme. Il était diablement attachant.

Le succès colossal de son album de duos, en 2006, ne lui était pas monté à la tête. Il m’avait dit : « C’est bien, profitons de l’instant, car c’est peu probable que ça dure. » Il était revenu de tout, sans être blasé, juste philosophe. Michel Drucker, dans la préface à la réédition de ma bio, en 2016, écrit : « Il a été héroïque face au cancer. Il s’est vu mourir. Pendant un an, une ou deux fois par semaine, je lui ai rendu visite. Chez lui, à l’hôpital, dans une maison de repos, en soins palliatifs. Il a vécu un calvaire. La maladie a détruit sa voix, ce don du ciel. Il a été d’un courage inouï. » Il a gardé sa lucidité effrayante. Quand on lui affirmait qu’il était en rémission, il rétorquait, en souriant : « Je ne pense pas être en rémission pour rien. » Michel est mort le 2 janvier 2016. Dix ans déjà.

Il nous reste de magnifiques chansons, notamment des instantanés sociologiques, à la manière des films de Sautet, comme « Les Divorcés », texte écrit deux ans avant la loi instituant le divorce par consentement mutuel, « Ce lundi-là » sur le burn-out, « Le Chasseur » sur le respect des animaux et la beauté de la nature que l’anthropocentrisme détruit, « Les Aveux » sur la vie factice, « Fuir au soleil » sur l’envie de tout plaquer, comprenant que la vie est ailleurs – là était peut-être son secret. Oui, il a chanté les problèmes de son temps et les valeurs qui fondent l’Homme. C’est pour cela qu’il restera. Comme son sourire, son « atout majeur. »

Michel Delpech, c’était chouette, préface de Michel Drucker, l’Archipel. 255 pages

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À noter l’album hommage de Pascal Obispo consacré à Michel Delpech, avec deux duos virtuels inédits ; une compilation de 80 titres ainsi qu’une intégrale remasterisée de 21 albums studios, incluant quatre inédits.




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Pascal Louvrier est écrivain. Derniers ouvrages parus: biographie « Malraux maintenant », Le Passeur éditeur; roman « Portuaire », Kubik Editions.

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