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Même en philosophie, on peine désormais à débattre

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La discipline de l’esprit critique et de l’argumentation dérive vers un cléricalisme dogmatique sous l’autorité de jeunes professeurs et chercheurs gonflés de leurs certitudes wokes.


Plus personne n’ignore que la vie politique tend partout à se polariser, c’est-à-dire à voir s’affronter deux camps se désignant mutuellement comme adversaires, voire comme ennemis. Si l’on s’intéresse à la vie universitaire, on sait aussi que les sciences humaines et les sciences de la nature ne sont pas épargnées par ce phénomène de polarisation politique. Les enjeux idéologiques sont partout présents dans les programmes de recherche, les recrutements, les financements et les enseignements.

Mais qu’en est-il de la philosophie, qui a pour vocation, prétention et réputation de se tenir à l’écart de l’esprit partisan, des biais idéologiques, des idées reçues, des préjugés, bref, de tout ce qui entrave la recherche du vrai ? Qu’est-ce que philosopher, sinon faire l’effort de gouverner ses idées en prenant pour guide la raison, l’expérience, la réflexion et autres outils de l’intelligence censés écarter les certitudes toutes faites ? En matière d’esprit critique, les philosophes voudraient être des champions.

La réalité est moins glorieuse. Année après année, les descendants de Socrate (voulant débattre avec tout le monde) et de Descartes (pratiquant un « doute radical ») deviennent de méconnaissables idéologues dogmatiques gonflés de certitudes a priori. Le champ des idées discutables se réduit comme peau de chagrin.

Restriction du domaine de la lutte

Quand j’étais élève en classe de Terminale, dans les années 1990, un sujet classique était : « Toutes les cultures se valent-elles ? ». Les correcteurs du Baccalauréat, qui n’attendaient pas de réponse en particulier, s’attachaient surtout à considérer la force des arguments et à attendre des candidats qu’ils interrogent leurs critères d’évaluation. Aujourd’hui, la simple possibilité qu’on puisse conclure à la hiérarchie des cultures est exclue. On ne consent à réfléchir au sujet qu’avec l’assurance de parvenir à la bonne conclusion (belle méthode de travail…). Dans une société de plus en plus multiculturelle il n’y a que deux réponses possibles : « Oui, toutes les cultures se valent » et « Non, la culture occidentale est pire que les autres, étant donnés les problèmes qu’elle a occasionnés – impérialisme, colonialisme, esclavage, bombe atomique et ravages environnementaux ».

D’autres sujets sortent tendanciellement de la discussion (des salles de classe, des amphis universitaires, des soutenances de Thèse ou des revues spécialisées). Par exemple, il est impossible (allez, soyons modérés : il est difficile) de se demander si les institutions et les comportements humains ont des origines naturelles. La réponse est fournie a priori : tout est culturel. Le recours à « la nature » n’est acceptable que dans la mesure où il permet l’émancipation (des minorités ou des femmes) et la « lutte contre les discriminations ». D’une façon générale, il vaut mieux ne pas parler de nature, de gènes ni d’hérédité.

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Je rapportais une banalité scientifique, l’autre jour, devant des étudiants : la question n’est pas de savoir si tout est nature ou culture, mais quel taux d’héritabilité explique la variance d’un trait quelconque au sein d’une population donnée (taille corporelle, réussite scolaire,  hétérosexualité, amour du chocolat ou n’importe quel trait psycho-comportemental). Cette part, disais-je pour simplifier, varie de 1% à 99%. J’ai vu les visages se décomposer. Envisager ainsi le problème mettait tout le monde mal à l’aise. Les étudiants, qui sentaient que le terrain était politiquement dangereux, semblaient paniquer intérieurement. Une jeune femme, très affectée à l’idée que la réussite scolaire puisse avoir rapport à l’hérédité (même à hauteur d’1%), s’exclama que ce genre de recherche devrait être interdit. Les autres approuvaient. Tant pis pour la science, la connaissance et finalement la vérité. La sécurité émotionnelle s’était imposée contre ces beaux idéaux.

La philosophie politique est avant tout une philosophie politisée

Tout ce qui ressemble de près ou de loin à une « idée de droite » (autorité, ordre, hiérarchie, identité, tradition) est considéré sur l’agora philosophique comme une alimentation intellectuelle avariée. Sauf si on trouve un moyen d’embaucher ces idées au service de la bonne cause (les minorités et les victimes, qui ont, elles, droit à leurs identités et traditions).

La réflexion sur la justice est de plus en plus encadrée par l’idée et l’impératif de « justice sociale ». Enseignants et étudiants identifient spontanément « justice » et « égalité ». Pour la forme, les dissertateurs veulent bien envisager l’hypothèse qu’il existe des inégalités justes (la hiérarchie qui émane des concours de recrutement) et des égalités injustes (comme celles qui ne tiennent aucun compte des talents ni des mérites), mais à condition qu’ils retombent sur leurs pattes ensuite.

Quand un enseignant traite de notions telles que « le travail » et « la technique », il admet provisoirement que le premier est libératoire et la seconde une économie de moyens, mais c’est pour mieux montrer in fine que le salariat est une aliénation et la modernité technologique une calamité. La méthode dissertative devient une façon subtile d’emprunter un boulevard à sens unique. Le message (implicite ou explicite) d’un nombre croissant de professeurs du Secondaire est que la société est un dispositif mal construit (ou construit pour opprimer) et qu’il faut le reconstruire sur de meilleures bases. En premier lieu, abolir le capitalisme et le patriarcat.

Détérioration récente du climat intellectuel

Ces certitudes indiscutables ont surtout leur siège dans le cerveau des jeunes enseignants et chercheurs. Les boomers marxistes et post-structuralistes sont doublés sur leur gauche par une nouvelle garde, qui combine marxisme et wokisme à la sauce féministe et écologiste. Il existe dans cette mouvance d’authentiques penseurs ouverts à l’argumentation honnête, mais ils sont plus discrets que les autres.

Il n’existe pas de statistiques fiables sur le taux d’intolérance parmi les philosophes, car les plus intolérants d’entre eux prônent tous azimuts la « tolérance », la « différence », la « diversité » et l’« inclusion ». La « culture de l’annulation » avance masquée en philosophie, tant cette méthode de résolution des conflits est contraire à l’esprit originaire de la discipline. Tout ce que l’on peut affirmer avec certitude est que les intimidations se multiplient et le climat intellectuel se détériore.

La revue Le Débat a cessé de paraître en 2020 notamment parce que les débats sont devenus des batailles[1]. Un colloque a été organisé en Sorbonne sous l’égide du Collège de philosophie[2] comme une contre-offensive au sein d’une guerre entre deux armées d’intellectuels (dans lesquelles les philosophes ont une large place). En dirigeant un numéro de revue thématique « Masculin / Féminin »[3], j’ai pu constater qu’il était impossible d’aborder la question du sexe et du genre sans voir voler des flèches empoisonnées.

Le principal carburant de ces joutes est que chaque clan s’estime acculé par l’autre et donc légitime à contre-attaquer violemment. Sans faire un décompte précis des forces en présence, je crois pouvoir affirmer sans peine que le contingent des « éveillés » intersectionnistes s’est considérablement renforcé ces dernières années. Comme ceux-ci s’imaginent pourtant être les victimes persécutées du capitalisme patriarcal, ils s’autorisent à endoctriner leur auditoire et ostraciser leurs adversaires sans vergogne.

Intolérance, censure et irritabilité infantile

La question n’est pas de savoir si les idées de nos fonctionnaires révolutionnaires sont pertinentes ou stériles, mais seulement si elles peuvent supporter la contradiction au sein des institutions d’enseignement et de recherche. La vraie opposition n’est pas entre les idées de droite et celles de gauche, mais entre ceux qui acceptent le débat et les autres. Autrement dit, le vrai clivage ne sépare pas deux positionnements philosophico-politiques, mais des tolérants pluralistes et des censeurs. D’un côté, ceux qui sont capables d’être en désaccord sans s’offusquer, et de l’autre ceux qui, tyrannisés par leur émotivité sur les « sujets sensibles », mettent partout des bornes à la libre pensée.

Dans cette atmosphère de sensiblerie infantile, philosopher devient l’art de marcher sur des œufs. Violence accusatoire, ostracisme, insultes et censure, tels sont les procédés en vogue aujourd’hui dans la discipline de Voltaire.

La philosophie redevenue religieuse

La philosophie européenne, qui est sortie de la théologie à partir du XIe siècle, est en train d’y replonger. Le wokisme ressemble à une nouvelle orthodoxie dogmatique. En questionner les principes, c’est risquer l’excommunication. Quant aux hérétiques, ils sont mis à l’index (les postes universitaires et les rattachements au CNRS ne seront pas pour eux). Mais la nouvelle Inquisition n’a pas le mérite de l’ancienne, qui était claire et franche. Elle est désormais insidieuse, sournoise et maquillée. Elle agit par des méthodes de cooptation, de diffusion de ragots et de gestion des réputations. Vous êtes sur un bûcher dont vous ne sentez pas les flammes et devant un tribunal auquel vous ne pouvez vous adresser pour plaider votre cause.

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Les théologiens-philosophes ont leurs Saints et leurs Bibles : Marx, Beauvoir, Foucault, Butler, etc. D’une façon générale, l’enseignement de la philosophie (surtout en France et depuis longtemps) fait la part belle au commentarisme des « grands auteurs ». Les exégètes se sont donné un canon et des autorités sacrées. Il s’agit de les étudier servilement jusqu’au Doctorat et au-delà. Les cours dispensés ressemblent à du catéchisme, car il s’agit soit d’enseigner les doctrines des grands maîtres, soit de faire penser les élèves et les étudiants correctement – c’est-à-dire de les armer intellectuellement en vue de la révolution (prolétarienne, féministe, écologiste ou décolonialiste). Les lycées et les universités sont pleins de petits prêtres déguisés en Socrate.

Une si douce inquisition

Les plus modérés se contentent d’un prêchi-prêcha victimolâtre post-chrétien. Dans sa version la plus soft, la religiosité des philosophes contemporains se fait moralo-humanitaire : il s’agit de promouvoir « le soin », « l’hospitalité », « la reconnaissance », « la protection » et « l’inclusion ».  Ces sympathiques thématiques ne sont pas davantage favorables aux débats d’idées, car on ne peut s’opposer à cette pensée mielleuse sans passer pour un « haineux », un « raciste », un « viriliste » ou un « belliciste ». Que pouvez-vous rétorquer à quelqu’un qui prétend soigner le monde et les malheureux, protéger la nature et les victimes ? Vous passerez immanquablement pour un élément nuisible – on ne discutera pas avec vous et on vous censurera (pour la bonne cause de l’inclusion).

Entre pseudo-science et moralisme

En somme, il ne faut pas compter sur la philosophie contemporaine pour protéger la liberté d’expression. La situation est même pire en philosophie qu’ailleurs. Dans les sciences, on peut s’appuyer sur des données, des statistiques, des formalismes et des expérimentations. Ce bouclier est souple, car tout est à interpréter et aucune vérité ne sort d’un tube à essais comme le lapin d’un chapeau de magicien ; mais enfin, ces procédures de décentrement aident à plaider une cause non politiquement correcte.

En art et en littérature, on peut avancer des idées transgressives en se couvrant derrière l’esthétique ou le romanesque. Dans l’espace politique, les luttes idéologiques sont rudes, mais au moins elles sont explicites. Tandis qu’en philosophie, un curieux mélange de pseudo-science et de morale empêche la confrontation des arguments et entrave la liberté intellectuelle.

Ceux qui se sentent visés par cet article y verrons une énième attaque de « la droite » à leur endroit. Contre-sens : vous n’êtes pas du tout une cible – ni vous, ni vos idées. Je défendrai votre propre liberté de pensée quand elle sera menacée par les mécanismes que vous mettez en œuvre et qui finiront par se retourner contre nous tous. Je ne veux pas vous annuler ou vous faire taire, mais simplement n’être pas étouffé par votre conception très singulière de la « tolérance ».


[1] C’est l’une des raisons avancées par le philosophe Marcel Gauchet (qui en était le rédacteur en chef) dans divers entretiens, notamment celui accordé au Nouvel Obs.

[2] « Après la déconstruction : reconstruire les sciences et la culture », les 7 et 8 janvier 2022.

[3] Le Philosophoire, 56, 2021.

🎙️ Podcast: Iran, la fin (enfin) du régime des mollahs?

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Avec Didier Idjadi, intellectuel franco-iranien, et Jeremy Stubbs.


Nous savons que, en Iran, des manifestations anti-régime se multiplient à travers le territoire et se poursuivront cette nuit et au cours des jours à venir. Qu’est ce qui est en train de se passer au juste ? Didier Idjadi, sociologue, universitaire, intellectuel franco-iranien, réfugié politique, nous donne son analyse d’expert.

Il y a déjà eu des mouvements de contestation contre le régime des mollahs. Qu’est-ce qui est différent cette fois? Nous savons que la révolte couve depuis longtemps chez beaucoup de femmes et de jeunes qui acceptent très mal le joug du régime islamique totalitaire. Aujourd’hui, une partie des bazaris, cette classe qui est au coeur de l’activité économique en Iran et qui était jusqu’ici favorable à l’ordre établi, a rejoint le mouvement politique qui défie le pouvoir en place. Car la crise politique se double – et se trouve aggravée par – une crise économique. Le système à la fois étatique et corrompu est arrivé à un tel point d’épuisement que le nombre des insatisfaits du régime se multiplie dans ce pays de plus de 87 millions d’habitants.

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Les trois piliers institutionnels du régime – le Corps des gardiens de la révolution islamique, le Bassidj ou police paramilitaire, et l’armée – commencent à donner des signes de faiblesse. Les pays étrangers qui soutiennent le régime – la Chine (uniquement intéressée par des questions commerciales), la Russie (incapable d’intervenir directement), la Corée du Nord, et Cuba – sont détestés par le peuple iranien. Deux autres alliés, MM. Assad et Maduro, ne sont plus au pouvoir. Deux puissances encouragent la révolte, les Etats-Unis et Israël, représentés par le régime comme le Grand Satan et le Petit Satan. Bien que les manifestants iraniens ne soient pas favorables à une ingérence étrangère dans leur pays, les menaces de Donald Trump en cas d’actes de violence par les autorités sont appréciées, et le peuple ne partage pas la haine d’Israël que les mollahs veulent lui imposer.

En cas de chute du régime, qui est-ce qui pourrait remplir le vide qu’il laisserait? Il y a des opposants internes en Iran, mais ils ont été brutalement réprimés par le pouvoir. Beaucoup languissent actuellement en prison et, d’une manière générale, l’opposition n’est pas du tout organisée. Il y a des groupes à l’étranger qui sont organisés, mais on en dénombre pas moins d’une cinquantaine et ils ne sont pas unis. Pourtant, une dynamique se dessine pour former une coalition. Quelqu’un qui pourrait jouer un rôle dans une transition vers un régime plus démocratique est le descendant du dernier Chah d’Iran, le prince Reza Pahlavi.

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Si la révolution aboutit cette fois, elle fera la joie du peuple iranien et sera accueillie très favorablement par les gouvernements occidentaux. Seuls les mollahs seront déconfits, ainsi que nos propres islamo-gauchistes.

A suivre !

Démission piège à cons !

Mélenchon, Fillon ou Philippe appellent le président Macron à quitter le pouvoir. Lors de ses vœux, ce dernier a assuré qu’il exercerait ses fonctions «jusqu’à la dernière seconde».


Notre plume n’a jamais été macroniste ainsi que ces colonnes en attestent. Le second mandat du huitième président de la Vème République se déroule bien plus difficilement que le premier, et les problèmes s’accumulent. La majorité hybride qu’a générée la dissolution de 2024 pourrait avoir sonné le glas de la Vème. Et elle a aussi, de facto, réduit le second mandat à une sorte de chemin de croix. Ainsi le locataire de l’Elysée est à un niveau d’impopularité record depuis 2017: 25 % (Toluna-Harris Interactive en ligne du 22 au 23 décembre 2025).

Hésitations autour de l’utilisation du 49.3

On peut aussi émettre les plus vives inquiétudes pour 2026, avec une telle Assemblée nationale abêtie à souhaits et un gouvernement aussi inepte. A-t-on déjà vu un Premier ministre déclarer ainsi son impuissance jusqu’à se faire hara-kiri avec le 49-3 ? Il pourrait bien d’ailleurs devoir se renier là-dessus ! Face à cette incurie exécutive et parlementaire, il y a aussi cette insécurité généralisée, ce pouvoir d’achat en berne, ces agriculteurs en colère… Sans même avoir attendu les municipales du printemps prochain, notre population semble déjà avoir choisi un duel LFI/RN pour 2027. Tous les autres mouvements politiques semblent avoir déjà des longueurs de retard… Mais, il est vrai qu’il reste encore un peu moins d’un an et demi et que, comme l’on dit, de l’eau va couler sous les ponts !

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A la suite de cette dissolution et du déroulé pour le moins chaotique du 2e mandat d’Emmanuel Macron (trois locataires de Matignon en à peine plus d’un an, tout de même !), une majorité d’observateurs, de chroniqueurs et de responsables politiques plus ou moins éclairés ont plaidé et plaident encore pour la démission du président. Le plus inouï, c’est de voir parmi eux Edouard Philippe, venu de la droite, et dont on sait très bien qu’il n’aurait jamais accédé à Matignon sans Emmanuel Macron ! Ce dernier se montrant d’ailleurs plutôt magnanime, puisque deux mois avant son élection, le maire du Havre, devenu chroniqueur à Libé, vilipendait à l’envi le futur président. L’ingratitude est toujours une sorte de faiblesse : Je n’ai jamais vu que les hommes capables se soient montrés ingrats (Goethe). Dans le sillage de l’ancien Premier ministre se sont inscrits LFI (et le zélé défenseur de Maduro, Jean-Luc Mélenchon), bien évidemment, et plus récemment François Fillon. 

Eh bien, toutes ces personnalités se trompent. Si le président de la République est comme dépourvu en matière de politique intérieure, il essaie d’œuvrer sur l’Europe avec par exemple la « coalition des volontaires » pour l’Ukraine. En matière internationale, il peine de plus en plus à faire entendre la voix de la France. On dirait qu’il agit tel un derviche tourneur face aux trois grands (Etats-Unis, Chine, Russie) se repartageant le monde. La France devant se réduire à être de la revue… Emmanuel Macron a plutôt mal géré le Mercosur qui est, il est vrai, enclenché depuis plus de vingt ans. La colère paysanne est réelle et surtout bien ancrée. Et il y a un risque réel qu’elle s’agglomère avec d’autres.

Un choix personnel

Nonobstant tout cela, le président Macron n’a aucun motif juridique de partir. D’abord, rien dans la Constitution ne l’y oblige. Rien n’est même prévu à ce sujet, à vrai dire. Une démission relève du seul choix personnel du chef de l’Etat. Ainsi, en 1969, Charles de Gaulle démissionne de sa fonction suite au référendum[1] perdu.

Par la suite, la santé de deux locataires de l’Elysée n’a pas été loin de poser problème. C’est d’abord Georges Pompidou, rongé par une leucémie incurable qui le poussa jusqu’à son décès en 1974. En aucune manière, ainsi qu’en a attesté Edouard Balladur, son plus proche conseiller, le Cantalien le plus célèbre n’a songé à partir. C’est ensuite François Mitterrand, atteint d’un cancer depuis son premier mandat et qui resta en place jusqu’à la fin du deuxième bien que très atteint physiquement. A plusieurs reprises, ainsi que nous l’a confié M. Charasse, l’ancien maire de Château-Chinon demanda à ses plus proches conseillers de l’alerter si ses capacités intellectuelles diminuaient… Dans l’affirmative, il aurait démissionné.

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Même une dissolution manquée (1997 et 2024) ne saurait donc contraindre le locataire de l’Elysée à quitter le pouvoir. Imaginons carrément Emmanuel Macron souhaitant dissoudre une seconde fois. En l’état actuel, le résultat lui serait certainement encore plus défavorable. Eh bien, sauf scrupule bien placé, il n’aurait pas à démissionner. Comme le disait Mitterrand, « le président représente le miroir entier de la nation. Les députés sont le miroir brisé ». Ce à quoi Chirac ajoutait : « Ce n’est pas la même élection, ni bien sûr la même légitimité ».

Trois projets pour 2026

Alors que l’horizon de 2027 sature déjà l’espace politique, Emmanuel Macron a tenu très récemment à clarifier sa position personnelle. Ce fut lors de ses vœux de la Saint-Sylvestre. Conscient de son affaiblissement politique, il a opposé une fin de non-recevoir à ceux qui suggèrent une démission prématurée. Il a assuré qu’il exercera ses fonctions « jusqu’à la dernière seconde ». L’année 2026 est présentée comme une étape « utile » de son quinquennat, articulée autour de trois marqueurs législatifs et sociétaux. La montée en puissance du service militaire volontaire avec sa première cohorte, la régulation de l’accès des adolescents aux écrans et aux réseaux sociaux via un projet de loi imminent, ainsi que la poursuite du texte sur la fin de vie doivent constituer l’ossature de l’activité parlementaire à venir.

Rien sur le pouvoir d’achat, les problèmes sécuritaires, pas plus que sur la crise agricole. Bref une approche pour le moins très décalée des priorités des Français. A noter que, pour la première fois depuis 2017, son audience ce soir-là a rassemblé à peine 9 millions de téléspectateurs. Si le président a souligné qu’il ne participerait pas, pour la première fois en une décennie, à la campagne électorale en tant que candidat, il s’est engagé à garantir un scrutin protégé des ingérences étrangères. Il sera aussi intéressant de voir s’il se prononcera et, dans l’affirmative, pour qui il le fera. Quant à son héritage, il sera probablement très contrasté voire lourd. « Les héritages c’est comme les chromosomes, ça se choisit pas. » (Jean Forest).


[1] La question posée aux Français était la suivante : « Approuvez-vous le projet de loi soumis au peuple français par le président de la République et relatif à la création de régions et à la rénovation du Sénat ? ». La participation est de 80 %. Le non l’emporte à 52% NDLR.

Y a-t-il vraiment un parti d’extrême droite en France?

Existe-t-il vraiment une droite chauvine, antidémocratique et autoritaire aujourd’hui en France? Ce que l’on appelle « extrême droite » est en réalité une nécessité: entre mobile et alibi pour la gauche… Analyse.


La pensée dite progressiste oppose les « valeurs de la République » à l’âme de la France. La gauche, inspirée par le think tank Terra nova[1], est devenue un conglomérat de revendications communautaristes sans autre cohérence que la fin de l’Etat-nation qu’elle a pourtant contribué à édifier avec son cortège de « hussards noirs ». Le migrant est devenu son nouveau prolétaire. Le PS prête allégeance à la clique incendiaire de LFI malgré ses relents antisémites. La rupture, ici ou là, est trop marginale pour être significative. LFI, EELV et le PS restent des alliés objectifs pour, comme à Montrouge, annuler la programmation d’Historock, l’opéra rock de Dimitri Casali qui ferait courir le risque… d’aimer la France !

Table rase

Mais, cette tabula rasa n’a pas l’assentiment du peuple français. Il voit la réalité que répugne à lui montrer l’audiovisuel public qui, au détriment du principe de neutralité[2], déverse sa propagande immigrationniste et diversitaire, décerne des labels d’honorabilité et voue aux gémonies toute dissidence. Désavouée par l’Arcom, France 2 a dû supprimer des séquences du magazine Complément d’enquête diffusé le 27 novembre 2025, fondées, pour dénoncer « la méthode CNews », sur l’inexactitude des chiffres de Reporters sans frontières. La menace de l’excommunication médiatique plane sur « le groupe Bolloré », catalogué d’extrême droite, au mépris de la liberté d’expression et du pluralisme que la gauche chérissait tant lorsque la contradiction était réduite à peau de chagrin. C’est pourtant à l’opposé de l’échiquier politique que prospère la pression séparatiste.

Le rapport de la commission d’enquête[3], sur les liens existants entre les représentants de mouvements politiques et des organisations et réseaux soutenant l’action terroriste ou propageant l’idéologie islamiste, révèle qu’ « il existe bien des connivences et des proximités affichées entre certains élus, principalement du mouvement La France insoumise, et des individus promouvant cette idéologie […]. » En s’alliant avec LFI, le PS noue un pacte faustien. Quel est le mobile de cette union avec le cheval de Troie de l’islamo-gauchisme ? Un pis-aller contre la déroute électorale au moyen de désistements réciproques qui ne semblent même pas de mise pour les prochaines élections municipales du mois de mars prochain. Son alibi ? « Le front républicain », en réactivant le piège mitterrandien qui, à chaque élection encore, se referme sur la droite. S’il n’était pas dépourvu de toute pertinence au temps des outrances du FN, nostalgique de l’OAS, qu’en est-il aujourd’hui ? Y a-t-il vraiment en France un parti politique d’extrême droite ? La réponse est devenue une martingale qui permet d’envoyer la réplique antifasciste.

La droite est traversée par trois courants : libéral-conservateur avec Les Républicains (LR), national-souverainiste avec le RN, et national-identitaire avec Reconquête !

Le parti d’Éric Zemmour fond sa narration sur le Grand remplacement (2015), emprunté à Renaud Camus, et au Choc des civilisations (1996), prophétisé par Samuel Huntington, contre le mythe d’une « fin de l’histoire » (1992), annoncée par Francis Fukuyama, sous les auspices de la démocratie libérale qu’aurait consacrée la chute du mur de Berlin. Cette tripartition ne correspond pas à la classification initialement proposée par René Rémond[4] entre légitimistes, orléanistes et bonapartistes qui avait encore quelques réalités au XIXème siècle. Le clivage à droite semble désormais se polariser entre la droite néolibérale et la droite nationaliste ou souverainiste comme le montre l’historien Gilles Richard[5].

Le placement d’un mouvement sur l’échiquier politique relève davantage du jeu des politologues que celui des juristes. Mais, le Conseil d’Etat joue l’arbitre des élégances !

Chauvinisme et autoritarisme

La partie politiste est conceptuelle. Elle a nécessairement pour atout la référence historique des ligues d’extrême-droite et de l’Action-française qui sévissaient dans l’entre-deux-guerres, et au fascisme proprement dit, porté au pouvoir sous le régime de Vichy à partir de 1943, comme le relève René Rémond[6]. Le politologue doit donc jauger la plateforme programmatique et idéologique à l’aune de cette histoire politique, pour évaluer utilement le niveau de défiance vis-à-vis de l’Etat de droit. Quoi de commun avec les droites aujourd’hui ? Charles Sapin[7] retient que « historiquement, les critères de définition les plus redondants sont le chauvinisme, un discours autoritariste, un nativisme mâtiné de crainte d’un effondrement démographique et, surtout le rejet du modèle démocratique comme des institutions, exprimé notamment par un antiparlementarisme radical, quand ce n’est pas une volonté d’obtenir le pouvoir par la force ». Et de conclure que ces critiques sont « difficilement applicables aux forces nationalistes auxquelles est consacré le présent ouvrage ».

Mais, pour tenir tendu « le cordon sanitaire », on décèle dans la volonté de restreindre l’immigration, « le rejet de l’autre, par permutation entre l’ethnique et le culturel »[8]. Le camp patriotique reste donc assigné à l’extrême droite pour avoir dénoncé « l’insécurité culturelle » (Laurent Bouvet), frappant les dépossédés de Péripheria (Christophe Guilluy). L’approche essentialiste est privilégiée afin de minorer les mutations idéologiques et stratégiques. Si l’on voulait plagier La Fontaine on déclamerait si ce n’est toi, c’est donc ton père (frère) !

Un peu de nuance

La partie juridique est fonctionnelle. Elle permet de situer les mouvements politiques les uns par rapport aux autres. Elle est donc contingente et relative. A propos de la circulaire du 16 août 2023 du ministre Gérald Darmanin alors ministre de l’Intérieur, concernant l’attribution des nuances politiques, aux candidats aux élections sénatoriales de 2023, le Conseil d’Etat a validé (arrêt rendu le 11 mars 2024 n°488378) le classement du RN à « extrême-droite » en considérant que : « en rattachant la nuance politique  » Rassemblement national  » au bloc de clivages  » extrême droite « , la circulaire attaquée ne méconnaît pas le principe de sincérité du scrutin, que l’attribution d’une nuance politique différente de l’étiquette politique n’affecte pas, et n’est pas entachée d’aucune erreur manifeste d’appréciation. Elle ne méconnaît pas davantage, en tout état de cause, le principe d’égalité en procédant à un tel rattachement, tout en attribuant la nuance  » Gauche  » aux formations politiques  » Parti communiste français  » et  » La France insoumise ». Cette motivation sibylline invite à consulter les conclusions du rapporteur public qui posent les critères de qualification juridique « d’extrême droite. »[9]

Éric Ciotti et Jordan Bardella, audition du Medef avant les élections législatives, le 20 juin 2024, Paris © J.E.E/SIPA

Le rapporteur retenait d’une part, l’affiliation du parti à la flamme au groupe politique Identité et démocratie (ID) au Parlement européen auquel est toujours membre l’AfD allemande. Cette approche métonymique, assimilant une partie (RN) au tout (ID), manque de rigueur scientifique, ce d’autant que le RN a, certes postérieurement à cet arrêt, mis fin à son alliance avec l’AfD après les déclarations scandaleuses de Maximilian Krah sur les SS. Le RN désormais membre du groupe « Patriotes pour l’Europe » dans lequel se retrouve le parti du Premier ministre hongrois, Victor Orban. Reconquête est affilié au groupe des Conservateurs et réformistes européens (ECR), auquel appartient Fratelli d’Italia de Giorgia Meloni. Le fascisme est-il au pouvoir en Hongrie et en Italie ? La réponse est dans la question tellement elle confine à l’absurde !

Le rapporteur public invoque d’autre part, les positions du parti de Jordan Bardella sur l’immigration et la préférence nationale. Mais la seule référence à ces thématiques ne suffit pas à qualifier comme on l’a vu une force politique d’extrême-droite. Il manque singulièrement l’autoritarisme, l’antiparlementarisme, l’antisémitisme, la volonté impérialiste…

En ce qui concerne la préférence nationale, la loi Immigration, avant d’être censurée par le Conseil constitutionnel (DC n°2023-863 du 25 janvier 2024), soumettait (article 19), le bénéfice du droit au logement, de l’aide personnelle au logement, de l’allocation personnalisée d’autonomie et des prestations familiales (aides sociales non contributives) pour l’étranger non ressortissant de l’Union européenne, à une condition de résidence en France d’une durée d’au moins cinq ans ou d’affiliation au titre d’une activité professionnelle depuis au moins trente mois. Mais, l’anti-universalisme, qui subordonne l’agrégation au destin national, à l’identité ethnique ou à la religion, fait manifestement défaut pour emporter la qualification « extrême-droite ».

En revanche, c’est l’extrême-gauche de LFI qui, en important le wokisme venu des campus nord-américains, lance ses injonctions indigénistes et décoloniales, crache ses slogans « anti-flics ». Le mépris consternant, exprimé par le député insoumis du Val d’Oise, Carlos Martens Bilongo, associant le racisme et la « pauvreté intellectuelle » du Nord, illustre une fois encore la haine de la France. La gauche, séduite par les chimères d’une société multiculturelle a fait voler en éclat les vertus républicaines de l’assimilation. Face à ce maelström d’imposture morale et de terrorisme intellectuel[10], le temps n’est donc plus à finasser ou tergiverser ! La droite doit cesser de trembler devant les oukases moralisateurs de la gauche car, mesurée à l’aune de l’histoire, le spectre du fascisme n’a pas aujourd’hui en France, et c’est heureux, de réalité tangible.

L’opération d’extension du domaine de l’extrême-droite vise à « diaboliser » des adversaires et non à préserver l’Etat de droit

Ce sont aujourd’hui les groupuscules d’extrême-gauche, qui investissent la violence et spéculent sur l’opportunité d’une insurrection. La gauche républicaine serait bien inspirée de regarder enfin à l’extrémité de son spectre politique, plutôt que de jouer la comédie antifasciste.

Le récit national d’adhésion et la promotion du droit à la continuité historique, dont les principes furent posés par Ernest Renan n’ont rien de communs avec l’extrême-droite mais permettent au contraire de s’en prémunir car, « l’homme n’est esclave ni de sa race, ni de sa langue, ni de sa religion… ». Ainsi peut-on devenir français car, « la nation est une âme, un principe spirituel…le désir de vivre ensemble, la volonté de continuer à faire valoir l’héritage qu’on a reçu indivis…avoir fait de grandes choses ensemble, vouloir en faire encore, voilà les conditions essentielles pour être un peuple… » (Qu’est-ce qu’une nation, 1869). C’est bien cet acte d’adhésion avec son fameux « plébiscite de chaque jour », antidote de la cancel culture, qui est attendu de ceux qui veulent intégrer le destin national pour devenir « Français de désir » (Ph. de Villiers), à l’instar de Boualem Sansal.


[1] Gauche : quelle majorité électorale pour 2012 ?

[2] Commission d’enquête sur la neutralité, le fonctionnement et le financement de l’audiovisuel public, créée le 28 oct. 2025

[3] Assemblée nationale, 17 décembre 2025

[4] Les droites en France, 1ère parution 1954

[5] Histoire des droites en France, Perrin 2017

[6] Les droites aujourd’hui, Points 2007, p.252.

[7] Les moissons de la colère. Plongée dans l’Europe nationaliste, Cerf, 2024

[8] F. Johannès, « Nicolas Lebourg : L’extrême droite est une vision du monde, pas un programme », Le Monde, 2021, cité par Ch. Sapin, op.cit.)

[9] Voir en ce sens Romain Rambaud, Professeur de droit public : Nuances politiques : Le rassemblement national reste d’extrême droite, AJDA 2024, page 1117.

[10] Jean Sévilla, Les habits neufs du terrorisme intellectuel, Perrin, 2025.

Géopolitique: le grand retour du réel

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Depuis la fin de la pandémie, le réel fait son retour. Russie, Chine, et maintenant États-Unis rappellent à l’Europe la réalité du monde et des relations entre États. Après l’Ukraine, la leçon se poursuit. Avec l’opération militaire américaine à Caracas et les menaces d’annexion du Groenland, la seconde administration Trump assume désormais le réalisme brut, les rapports de force nus, la défense frontale des intérêts nationaux. Et face à ce retour de la puissance dans sa dimension la plus brutale, les Européens, atlantistes en tête, découvrent leur propre vide stratégique. Trois décennies d’internationalisme béat les ont laissés désarmés militairement, désindustrialisés, offrant le spectacle pathétique de vassaux ne pouvant contempler que leur propre effacement.


« Nous vivons dans le monde réel, un monde régi par la force, la puissance et le pouvoir. Ce sont là des lois immuables, à l’œuvre depuis la nuit des temps ». C’est par ces mots que Stephen Miller, conseiller de Donald Trump, a justifié sur CNN l’intervention américaine au Venezuela ainsi que les ambitions affichées des États-Unis sur le Groenland.

Après la capture du président Nicolás Maduro à Caracas, Donald Trump a annoncé que les États-Unis allaient désormais « diriger » le Venezuela. L’opération, menée sans consultation du Congrès, a été justifiée tour à tour par la lutte antidrogue, le soutien à la démocratie, avant que Trump n’assume un autre objectif : « Nous allons reconstruire l’infrastructure pétrolière. » Les échos de l’Irak en 2003 résonnent dans toutes les têtes.

Contrairement aux interventions du passé, cette opération se distingue par sa brutalité assumée et l’absence totale de légitimation internationale. L’évangélisme démocratique des néocons d’hier a cédé la place à une froideur stratégique héritée du réalisme géopolitique du XXᵉ siècle.

Le Groenland : la prochaine proie ?

À peine l’opération vénézuélienne achevée, Donald Trump a replacé le Groenland au centre de l’agenda. Le message publié sur X par Katie Miller, épouse de Stephen Miller, conseiller de Donald Trump, a glacé les chancelleries européennes : une carte du Groenland aux couleurs américaines, accompagnée d’un seul mot, « SOON ». Devant la presse, le président américain a réaffirmé le 4 janvier que selon lui, « les États-Unis ont besoin du Groenland » et que « le Danemark ne sera pas en mesure de s’en occuper », ajoutant avec sarcasme que Copenhague venait de renforcer la sécurité du territoire avec « un traîneau à chiens supplémentaire ».

Bien que la diplomatie américaine ait depuis tempéré les ardeurs expansionnistes du président, cette séquence illustre le retour d’un réalisme brut dans les relations internationales. Ressources, géographie, puissance militaire : voilà désormais ce qui prime.

Le discours sur les valeurs démocratiques brandi depuis la fin de la guerre froide n’était qu’un vernis, aujourd’hui assumé comme tel et désormais abandonné. Comme le résumait déjà Thucydide il y a plus de deux millénaires : « Les forts font ce qu’ils peuvent et les faibles subissent ce qu’ils ont à subir ». Le Groenland, avec ses minerais critiques et sa position stratégique dans l’Arctique, est désormais dans le collimateur. Et face à une Europe impuissante, qui pourrait réellement empêcher l’empire américain de se servir ?

Les nouveaux néocons : même doctrine, nouveaux habits

Le retour de l’interventionnisme américain n’est pas le fait du hasard. Il est porté par une nouvelle génération de néoconservateurs qui a récupéré le populisme trumpiste. Marco Rubio au Département d’État, Pete Hegseth à la Défense, Stephen Miller comme éminence grise : le triumvirat qui orchestre la politique étrangère américaine est ouvertement belliciste.

Cette prise de pouvoir s’est faite au détriment des non-interventionnistes du mouvement MAGA. Tulsi Gabbard, nommée directrice du renseignement national malgré ses positions critiques envers l’interventionnisme américain, a été marginalisée. J.D. Vance lui-même, pourtant vice-président et ancien opposant aux guerres sans fin, semble s’être rallié à la ligne dure, défendant publiquement l’opération vénézuélienne.

A lire aussi, Harold Hyman et Randy Yaloz : Venezuela: «La base trumpiste rejette les guerres longues mais pas les opérations chirurgicales»

La rupture avec le néoconservatisme de l’ère Bush Jr est désormais nette. Elle tient à l’abandon du récit wilsonien qui servait autrefois de vernis idéologique aux interventions américaines. Plus question d’exporter la démocratie ou de défendre des valeurs libérales universelles. À la place, une affirmation brute et assumée des intérêts nationaux des États-Unis. Donald Trump l’a formulée sans détour à propos du Venezuela : les compagnies pétrolières américaines auraient été « volées » et il serait temps de « récupérer ce qui nous appartient ».

Cette doctrine Monroe 2.0, telle que définie dans la stratégie de sécurité nationale publiée par la Maison-Blanche en novembre 2025, transforme l’hémisphère occidental en zone d’influence exclusive, où Washington s’arroge un droit quasi souverain sur le destin politique des États. « America First » ne signifie plus le retrait du monde, mais l’expansion sans complexe des intérêts américains, affranchie de toute justification morale.

Le dialogue mélien 2.0

La réaction européenne face aux velléités impérialistes de l’oncle Sam apparaît, au mieux, d’une grande tiédeur. Elle n’est pas sans rappeler les plaidoyers désespérés des citoyens de Mélos face à l’impérialisme athénien, avec l’issue que l’on sait. L’Union européenne invoque mollement le « droit international » et « l’intégrité territoriale », autant d’incantations sans effet face au déséquilibre des rapports de force.

L’internationalisme se révèle dans toute sa nudité : incapable de défendre ses propres intérêts, encore moins ceux de ses membres. Le Danemark – qui a espionné les dirigeants européens au profit de la NSA américaine – se trouve aujourd’hui dans la ligne de mire de son « allié » principal. L’ironie est cruelle. L’OTAN, censée garantir la sécurité de ses membres, devient le cadre dans lequel un État membre menace ouvertement d’en annexer un autre.

La dépendance militaire et technologique de l’Europe à l’égard des États-Unis apparaît pour ce qu’elle est : un piège stratégique. Sans capacité de défense autonome, sans industrie d’armement réellement indépendante, le continent demeure à la merci des décisions prises à Washington.

Et les Européens seraient naïfs de croire qu’un changement de président américain résoudrait le problème. Barack Obama défendait tout autant les intérêts américains, mais avec plus de subtilité et d’élégance diplomatique. Trump a simplement ôté le masque.

L’Europe prisonnière de sa nature

Le paradoxe est vertigineux. Thucydide, Machiavel, Richelieu, Hobbes – les fondateurs de la pensée réaliste en relations internationales sont tous Européens. C’est sur ce continent que s’est élaborée l’idée même de raison d’État, que s’est théorisée la primauté de l’intérêt national, que s’est pensée la politique comme art du rapport de force. L’Europe a inventé le réalisme politique moderne. Elle en est devenue l’antithèse. Pendant qu’elle sacralise le droit international et prêche le multilatéralisme, les États-Unis, la Chine et la Russie appliquent les préceptes de ses propres philosophes. L’Europe, elle, a fait de ses classiques des objets de contemplation académique, dépouillés de toute pertinence pratique. Elle a transformé la raison d’État en tabou moral, le réalisme en archaïsme honteux. Ses propres penseurs doivent se retourner dans leurs tombes.

Les Européens sont prisonniers d’eux-mêmes. Pour rivaliser avec les grandes puissances et les pays qui adoptent une politique hostile à son encontre (Algérie, Turquie…), il faudrait que l’Europe adopte leurs méthodes : interventionnisme économique, protectionnisme assumé, culture de la force, capacité à faire plier les États récalcitrants. Mais cela supposerait de dynamiter les fondements de l’Union que sont le libre-échange sacré, l’humanisme abstrait, et le fétichisme du multilatéralisme. L’Europe s’est bâtie comme l’antithèse de la puissance, comme le dépassement des logiques nationales et impériales.

Mais pour s’imposer dans un monde de rapports de force, elle devra abandonner le récit qui justifie son existence.

Un président sans histoire

Alain Finkielkraut déplore que les revirements idéologiques d’Emmanuel Macron aient empêché de sauver l’école du désastre et de maîtriser les flux migratoires. Il est moins critique concernant sa politique étrangère en Ukraine et au Proche-Orient. Mais il s’inquiète que le « progrès » soit devenu un processus incontrôlable.


Causeur. Que sauvez-vous de la présidence d’Emmanuel Macron ?

Alain Finkielkraut. Dans La Révolte des masses, José Ortega y Gasset fait du droit à la continuité historique le droit fondamental de l’homme. Ce droit est aujourd’hui menacé par la crise de la transmission et par l’immigration massive, qui change le visage de la France. Il faut donc de toute urgence refonder l’école et maîtriser les flux migratoires. Sur ces deux points, Emmanuel Macron a failli. Entre Jean-Michel Blanquer et Pap Ndiaye, il a mené une politique scolaire erratique. Blanquer voulait réintroduire l’exigence et remettre la culture à l’honneur. Pap Ndiaye pensait, comme Emmanuel Macron en 2017, qu’il n’y a pas de culture française, mais qu’il y a une culture en France et qu’elle est diverse. Gabriel Attal a essayé de redresser la barre, malheureusement cette tentative a été stoppée net par Élisabeth Borne. La destruction de l’école a donc suivi son cours. Le bac est resté une blague et, selon un récent rapport de l’OCDE, 10 % des diplômés de l’enseignement supérieur français ont le niveau d’écriture d’un élève du primaire.

Pour ce qui est de l’immigration, Élisabeth Badinter écrivait dès 2012 : « Une seconde société tente de s’imposer au sein de notre République, tournant le dos à celle-ci, visant explicitement le séparatisme, voire la sécession. Le tout avec notre complicité active ou passive. » Avec la « loi contre le séparatisme » de 2021, Macron a tardivement validé ce diagnostic. Mais à la différence des sociaux-démocrates danois, il n’a rien fait pour renverser la tendance. Pensant comme la gauche radicale et les grands patrons que les hommes sont interchangeables, il a laissé se constituer et se renforcer ce que les Insoumis appellent la « nouvelle France ».

Je serai en revanche moins critique pour ce qui concerne la politique étrangère.

Vous allez nous parler de sa politique ukrainienne, mais quels en sont les résultats ?

Après le déclenchement de l’opération militaire spéciale russe en Ukraine, Emmanuel Macron a pensé qu’on pouvait amadouer Poutine. Il a donc pris langue avec lui. Mais il a très vite compris à qui il avait affaire et, avec les autres grands dirigeants européens, il a choisi son camp. L’aide militaire fournie par les puissances occidentales a empêché l’absorption totale de l’Ukraine par la Russie au nom de la lutte contre le « nazisme LGBT ». Aujourd’hui, l’Europe elle-même est dans la ligne de mire de la Russie, comme en témoigne la guerre hybride d’ores et déjà menée par le tsar du Kremlin en Pologne, dans les pays baltes, mais aussi en Allemagne et même en France. Souvenons-nous de l’avertissement de Julien Freund à Jean Hyppolite : « Comme tous les pacifistes, vous pensez que c’est vous qui désignez l’ennemi. Du moment que nous ne voulons pas d’ennemis, nous n’en avons pas, raisonnez-vous. Or, c’est l’ennemi qui vous désigne et vous pouvez lui faire les plus belles des protestations d’amitié, s’il veut que vous soyez son ennemi, vous l’êtes et il vous empêchera même de cultiver votre jardin. » Quelle honte nous éprouverions si la République française était maintenant dirigée par Philippe de Villiers ou Jean-Luc Mélenchon !

Vous ne pouvez pas les mettre sur le même plan ! Sur le Moyen-Orient aussi, à la différence de beaucoup de personnalités et intellectuels juifs, vous approuvez Emmanuel Macron ?

Sur le Moyen-Orient, il a dit une chose et son contraire, mais il a eu raison de reconnaître l’État de Palestine. La promiscuité entre les deux peuples est mortelle pour l’un et pour l’autre. Les exactions des colons de Cisjordanie doivent cesser et elles ne cesseront que si se forme en Israël un gouvernement de séparation nationale. Comment se résoudre à voir l’idée sioniste saccagée par Ben-Gvir et Smotrich ? « Aidez-nous à divorcer », suppliait Amos Oz. Macron agit maintenant dans ce sens.

Sur le papier, Macron avait tout pour être un grand président : l’intelligence, l’audace et une vision, certes contestable. Qu’est-ce qui a manqué ? Est-il victime de sa psychologie, comme le pensent nombre de commentateurs ?

La vision de Macron, c’était la « start-up nation ». Il voulait aussi remplacer l’opposition, à ses yeux caduque, entre la droite et la gauche, par l’opposition des conservateurs et des progressistes. Mais le progrès lui-même est devenu un processus inquiétant et incontrôlable, sur lequel les politiques ont de moins en moins de prise. Dix grands patrons de l’intelligence artificielle viennent d’être choisis comme personnalités de l’année 2025 par le magazine Time. C’est un tournant historique et même historial. Emmanuel Macron devrait lire et méditer Le Principe responsabilité de Hans Jonas : « Née de la menace, la nouvelle obligation insiste nécessairement avant tout sur l’éthique de la conservation, de la préservation, de l’empêchement et non sur une éthique du progrès et de la perfection. » Mais sans doute est-il trop tard.

Que répondez-vous à Nicolas Baverez, qui s’est inquiété récemment dans Le Figaro du projet de labellisation des médias par Reporters sans frontières soutenu par Macron ?

Il n’y a pas que Baverez. Des chroniqueurs de CNews, qui font les yeux doux à Poutine, martèlent du matin au soir qu’avec ce projet de labellisation, la France est en train de prendre un virage autoritaire et même totalitaire. À voir le traitement d’Emmanuel Macron dans les médias, on est très loin du compte.

Cela ne l’empêche pas nécessairement d’avoir une visée liberticide. Macron et les politiques sont-ils les principaux responsables de notre marasme ? Les Français n’ont-ils pas une part de responsabilité ?

Les Français sont majoritairement favorables à l’abrogation de la réforme des retraites. Comme si le déficit n’existait pas et comme si le travail était nécessairement une malédiction ! Les politiques ne sont pas seuls coupables de la déréliction de la France. Le peuple et les médias ont aussi leur part de responsabilité. Le courage de prendre l’opinion à rebrousse-poil, voilà ce qui manque à la plupart des politiques aujourd’hui.

Après huit ans de présidence d’Emmanuel Macron, pensez-vous que la jeunesse est un handicap pour exercer le pouvoir ?

Dans Les Battements du monde, son livre d’entretiens avec moi, Peter Sloterdijk écrit que, jeune, il voulait vieillir et devenir quelqu’un de très âgé. Il réclamait trois mille ans d’histoire européenne incarnée, selon la recommandation de Goethe aux élites cultivées de son époque. Qui aujourd’hui formule ce genre de souhait ? Même les vieux sont jeunes, hélas.

FOG: sortir du gauchemar

Voyage dans la France d’avant est une brillante et passionnante autobiographie. Mais Franz-Olivier Giesbert dresse aussi le constat d’un pays gravement malade dont l’origine des maux se niche dans son passé révolutionnaire et dans son actuelle américanisation. Il est pourtant convaincu que la France finira par se relever.


La vie de Franz-Olivier Giesbert vaut certainement d’avoir été vécue. Discuter le bout de gras avec tous les présidents, de Mitterrand à Macron, dîner avec Alain Delon, prendre des cuites avec Pasqua ou Mélenchon, interviewer Clint Eastwood, fraterniser avec Giacometti ou Brigitte Bardot… Avoir un père Américain, connaître ce continent aux États hétérogènes, se faire traiter de « sale youpin » parce qu’on défend Israël et, grand écart, profondément aimer la Normandie et la Provence. Tout ceci fait désormais de lui une voix, débarrassée des soupçons de gauchisme mondain du Nouvel Obs ou du social-traître rallié au Figaro. Le Point fut son havre : en se plaçant dans le sillage de Claude Imbert et de Jean-François Revel, FOG retrouve sa trajectoire intellectuelle. Notre pays se barre en sucette – la franchise aurait même conduit à troquer la friandise contre une paire de gonades. Après avoir cru en l’immigration heureuse – sans réaliser que les immigrés européens de la première moitié du xxe siècle s’accommodaient mieux de nos calvaires ou de nos églises que ceux qui traversent aujourd’hui la Méditerranée – après s’être entiché de Tariq Ramadan (!), le fils de GI a fini par se ranger au constat de maints réprouvés : la France, ses dirigeants, son administration, ses intellectuels, son peuple fracturé, tous s’enfoncent dans une crise dont on ne voit pas la fin. Haine de soi, déculturation, américanisation, « culte du robespierrisme » et de sa violence, islamisation, fiscalisme, égalitarisme, folie des normes et de la bureaucratie, médiocrité abyssale du personnel politique (Ségolène, si tu nous lis)… n’en jetez plus. Cherchez effectivement les pays qui nous prennent comme modèle, dressez la liste – ça ne devrait pas vous ruiner en encre.

L’origine de nos maux

Ce Voyage dans la France d’avant ne se réduit pas à la nostalgie des Bourvil, des Fernandel ou des Joe Dassin – FOG aime la musique, toutes les musiques, y compris les plus savantes au demeurant, mais le faible qu’il affiche pour les sociétaires de Maritie et Gilbert Carpentier détonne au milieu des multiples références artistiques, philosophiques ou littéraires qui émaillent les 467 pages.

A lire aussi, Elisabeth Lévy et Jean-Baptiste Roques: La chute d’un tombeur

Il s’attache avant tout à trouver dans notre passé révolutionnaire l’origine des maux qui nous broient. On révise avec lui François Furet ou Jean Sévillia dans la contre-histoire de la Révolution, de la Commune (« l’ignoble expérience », dixit George Sand) qu’il nous livre. Qui se souvient que les révolutionnaires allèrent jusqu’au cannibalisme ? En nous alertant sur l’incroyable déchaînement de violence dont les jacobins, les communards ou les résistants de la 25e heure ont fait preuve, Giesbert nous met en garde contre les néo-Robespierre de l’antifascisme qui attendent leur heure, alliés aux islamistes que l’auteur ne veut pas confondre avec les musulmans… tout en comptant les femmes voilées dans les rues de Marseille qu’il considère être « les soldats de l’islam ». Tracer une limite claire entre foulard et voile demeure un vœu pieux. Chercher à être absolument juste conduit à ne rien faire. Bonne nouvelle, c’est exactement ce que nous faisons. Il en va de même de l’américanisation de la France et de l’Europe. FOG la déplore, avec quelques arguments. Violence endémique, culte obscène de l’argent, sous-culture – c’est le cocktail de nos banlieues –, déculturation – ça c’est le succès de la danse country chez les gilets jaunes – wokisme des universités et des métropoles. Tout y est. Allez après cela pleurer comme il le fait devant un Johnny Hallyday, rocker franco-belge, certes christique mais, sauf erreur, légèrement américanisé… Franz n’est pas moins paradoxal que le commun des mortels. Sans parler du diagnostic parfaitement posé quant à la solidité du nationalisme américain : une spiritualité omniprésente que l’immigration sud-américaine (éprise du même Dieu qu’Obama ou Trump) ne remet pas en cause. God bless America donc, alors que nous sommes devenus, entre-temps, « la fille gênée de l’Église catholique » (merci à Jean-Baptiste Roques) et que Giesbert ne semble guère porté sur le goupillon. Il faudra sans doute attendre un nouvel opus de l’auteur pour savoir si la France doit divorcer d’avec l’Amérique trumpisée ou s’inspirer d’elle.

Mélenchon pulvérisé

Pourtant, il reste optimiste. La liberté d’expression ? Il ne la sent pas menacée – que ne propose-t-il pas de republier les caricatures de Mahomet… Il se dit persuadé que la France, bien mal en point ces temps-ci, finira par se relever et dénicher un nouveau de Gaulle pour retrouver la voie de la cohésion et son Rueff 2.0 pour la désintoxiquer de son addiction à la dépense publique. Il souligne d’ailleurs le lien de causalité entre la gestion calamiteuse des finances publiques de la République de Weimar et l’accession d’Hitler au pouvoir. Les crétins y liront un avertissement face au péril du Rassemblement national ; les lucides penseront aux black blocs, aux Frères musulmans et à leur barycentre : Mélenchon. FOG le précise à toutes fins utiles : « Le fascisme revient sous le visage avenant de l’antifascisme. » Toute cette gauche stalino-maoïste, génocidaire, confite devant les impostures de Lacan hier ou celles de Piketty aujourd’hui, toujours béate face à Jean-Paul Sartre – dont l’œil torve vantait « l’admirable modération » du Grand Timonier aux 70 millions de morts. Ce « camp du progrès », géniteur du wokisme purificateur dispose de relais puissants dans un Hexagone titubant. Gare aux minorités agissantes.

« La guillotine est toujours dans les têtes », s’alarme Giesbert. Notamment dans celle du Conducatore lfiste qui, à la fin d’un aimable dîner chez les d’Ormesson, confia à son hôte et à son hôtesse : « Je vous aime bien mais, si nous arrivons au pouvoir, nous vous couperons la tête. » Les tyrans tiennent toujours leurs promesses. Voyageons donc dans la France d’avant et trouvons-y l’inspiration pour sortir du « gauchemar » de la France d’après.


Voyage dans la France d’avant – Franz-Olivier Giesbert, Gallimard, 2025. 480 pages

Voyage dans la France d'avant

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L’argent du leurre


Olivier De Schutter, rapporteur spécial de l’ONU sur l’extrême pauvreté et les droits humains, appartient à cette catégorie d’experts qui, bien au chaud dans les institutions internationales, expliquent au reste du monde que la prospérité matérielle serait un leurre.

Comme il l’avance, dans un récent entretien au magazine Socialter, « la croissance du PIB ne permet pas […] de sortir les populations de la misère ». À l’écouter, il faudrait donc faire comme si, historiquement, l’effondrement de la mortalité infantile, l’allongement de l’espérance de vie et la sortie de centaines de millions de personnes de la pauvreté n’avaient rien à voir avec la croissance ! Pour essayer de donner un semblant de pertinence à cette thèse saugrenue, De Schutter distingue la « bonne » croissance – celle des pays pauvres, mais à condition qu’elle ne soit pas fondée sur l’extraction des ressources naturelles – et la croissance « suicidaire » dans les pays riches, qui auraient dépassé un mystérieux seuil où les avantages de la croissance seraient inférieurs à ses coûts environnementaux. Or ce ne sont pas les pays pauvres qui sont protégés des problèmes environnementaux et des aléas climatiques, mais les pays riches. Quant à la ritournelle contre la croissance « extractiviste », elle oublie que la prospérité implique l’extraction de ressources. Il est également facile pour un expert d’avancer, sur le papier, que la croissance économique ne serait qu’un caprice culturel ou une idéologie à dépasser. Mais il n’est pas sûr que les pauvres de ce monde l’entendent de cette oreille.

De Schutter a donc tout faux. Venant d’un quidam, on aurait pu passer ses erreurs sous silence. Mais son label onusien donne du prestige à des positions qui ne sont que des invitations à renoncer : renoncer à la prospérité, renoncer à l’innovation, renoncer à sortir les miséreux de leur condition. Pour qui croyait que l’ONU devait œuvrer au développement des sociétés humaines, force est donc de constater qu’elle se livre implicitement à une promotion de la pauvreté.

Réformes: la vérité, une langue morte?

Réformer ou ne pas plaire : telle est la question


Notre incapacité à réformer ne repose-t-elle pas sur un discours de vérité impossible à tenir ? Le choix est simple pour les politiques qui ont, comme tout le monde, une clientèle à satisfaire ; soit vous vendez le produit souhaité par vos clients et vous êtes élu, soit vous leur dites la vérité et vous êtes battu. Si vous êtes élu sur une argumentation « commerciale » vaguement dans la ligne de votre parti, une fois élu, vous aurez le choix entre tenir vos promesses électorales (mission impossible), ou fâcher sérieusement votre électorat. En effet, une fois que vous avez dit à votre clientèle fatiguée par un métier pénible que vous vous battrez pour qu’elle parte à la retraite à 60 ans, allez donc lui expliquer une fois élu, que finalement ce sera à 67 ans (voire 64 ou 62 ans selon le degré de démagogie), et il en est pratiquement de même pour tous les sujets abordés.

Convictions et ambition

La seule solution résiderait dans une action pédagogique désintéressée, réaliste, fondée sur la vérité des chiffres, confirmée par les rapports qui s’accumulent, en impliquant fonctionnaires, écoles et facs… on voit que l’espoir est mince.

Alors, il reste le courage (cherchez la définition dans le dictionnaire !).

Cela dit, une fois n’est pas coutume : on a le droit de faire beaucoup plus confiance aux femmes. Les femmes en général s’engagent non pas seulement pour une ascension professionnelle, mais tout simplement parce qu’elles ont chevillée au corps la certitude d’être plus courageuses que les hommes et de prendre plutôt vite et mieux les bonnes décisions. En atteignant des niveaux élevés dans un parcours politique, elles se focalisent sur l’action à mener, car elles sont programmées dans leur quotidien, dans tous les domaines, pour passer à l’acte. Elles comprennent mal les pudeurs de leurs confrères masculins. « Bon appétit ! messieurs ! ô ministres [inquiets] ! Conseillers [planqués]… […]
Donc vous n’avez pas honte et vous choisissez l’heure,
L’heure sombre où [la France] agonisante pleure !
Donc vous n’avez ici pas d’autres intérêts
Que gagner [votre mandat sans souci de l’après] ! »

Ruy Blas de Victor Hugo (Acte III, Scène 2)

Les rapports de force entre hommes jalonnent leur parcours professionnel, reléguant leurs convictions derrière leurs élections. Le besoin de reconnaissance hiérarchique, la priorité inconditionnelle de leur égo sur le reste, tracent ce qu’ils appellent fièrement « leur carrière ». C’est ce mal d’égo ou ces mâles égotistes dont souffre notre pays tout entier. Les femmes, en revanche, qui concilient leur vie de femme et leur vie professionnelle, justement fortes de cette double vie, sont là pour réussir ce qu’elles entreprennent.

Procrastination masculine

Les femmes ne sont pas guidées par leur égo, mais par leurs tripes !

En outre, leur intuition prend le pas sur les tergiversations. Plusieurs chercheurs américains ont d’ailleurs découvert que l’intuition n’était pas une invention de baba cool mais bien une extrapolation de l’intelligence ; elle court-circuite les cheminements d’un raisonnement pour arriver droit au but, sans prendre forcément en considération tous les détours de l’analyse, et pourtant à l’arrivée, c’est majoritairement l’intuition qui est la grande gagnante ! Intuition qui fonctionne en ce qui concerne la perception des individus, les chemins à prendre, la prise en compte de ceux dont il faut se méfier, et surtout l’application évidente et naturelle de ce qu’on appelle le « bon sens ».

Il semblerait donc, dans cette période de grande lâcheté que nous vivons, qu’il faudrait peut-être faire majoritairement confiance aux femmes ; non pas pour une énième question de parité, mais bien parce que : non ! « les femmes ne sont pas des hommes comme les autres ». Oui, elles ont besoin d’atteindre l’objectif dont elles sont convaincues et qu’on leur a fixé, c’est pour elles prioritaire. En un mot, elles osent, quitte à en payer le prix. Pendant ce temps, l’homme louvoie, pour attendre le moment opportun pour lui, il procrastine… il est prêt à renier une conviction pour satisfaire un plus puissant que lui utile à sa carrière.

Or, l’état de notre pays et les réformes incontournables que nous avons à mener partout, à chaque instant, dans tous les domaines, nécessitent qu’on se jette à l’eau… La vérité nécessite avant tout l’audace d’affirmer et de tenir bon en ce début d’année de tous les dangers. Une femme forte regarde un défi droit dans les yeux et lui fait un clin d’œil… 

Béla Tarr, maître hongrois du noir et blanc

Très apprécié des cinéphiles exigeants, Béla Tarr s’est éteint le 6 janvier en Hongrie à l’âge de 70 ans. Sa disparition laisse un vide singulier, celui d’un cinéaste qui n’a jamais cédé, jamais transigé…


Réputé pour son cinéma austère et sublime, très aimé des cinéphiles exigeants, Béla Tarr avait tourné dix longs-métrages majeurs et quelques courts métrages. Il s’est éteint le 6 janvier à Budapest en Hongrie, à l’âge de 70 ans. Sa disparition laisse un vide singulier, celui d’un cinéaste qui n’a jamais cédé, jamais transigé. Son cinéma, porté par un noir et blanc d’une beauté ascétique et par l’usage magistral du plan-séquence, aura été une longue méditation sur l’épuisement du monde, sur la lenteur comme résistance, sur le temps comme matière morale.

Des débuts ancrés dans le réel

Né en 1955 à Pécs, dans un milieu artistique, Béla Tarr commence très jeune à filmer la réalité la plus rugueuse. Ses premiers films, ancrés dans un réalisme social sans fard (Le Nid familial, L’Outsider, Rapports préfabriqués), témoignent déjà d’une attention profonde aux corps fatigués, aux vies entravées. Almanach d’automne (1984), son dernier film en couleur, marque un seuil : après lui, le monde de Tarr s’assombrit, se resserre, se ralentit.

Le tournant Krasznahorkai : une éthique du regard

La rencontre avec l’écrivain László Krasznahorkai ouvre un second souffle, plus radical encore. Avec Damnation (1987), Béla Tarr abandonne définitivement la couleur, allonge la durée de ses plans, fait du plan-séquence non un effet de style mais une véritable éthique du regard.

Un cinéma de la durée et de la nuit

Béla Tarr appartient à cette race rare de cinéastes qui ne font pas des films mais creusent le monde, plan après plan, jusqu’à l’os. Son cinéma est une lente traversée de la nuit, une marche obstinée dans la boue du réel, où le temps s’étire comme une plainte sourde et où chaque visage semble porter le poids d’une humanité à bout de souffle. Regarder un film de Béla Tarr, c’est accepter de se défaire de l’impatience, d’entrer dans une durée morale autant que cinématographique.

Dunkerque, 1995 : la rencontre

En 1995, j’ai invité Béla Tarr à venir présenter Damnation (1987) lors des 9ᵉˢ Rencontres cinématographiques de Dunkerque. Ce choix évident s’imposait. Damnation est un film de pluie et de cendres, un poème noir traversé de travellings hypnotiques, où les êtres avancent comme déjà vaincus, sans pathos ni illusion. Un film d’une rigueur implacable, d’une beauté âpre, qui exige du spectateur autant qu’il lui donne. Le montrer à Dunkerque, c’était faire le pari de l’intelligence, de la patience, de la disponibilité au cinéma.

Damnation, 1987 

Une œuvre radicale et cohérente

L’œuvre de Béla Tarr s’est construite dans une radicalité croissante. De ses premiers films encore ancrés dans un réalisme social brutal, il a peu à peu glissé vers une forme de tragédie métaphysique où le monde semble se répéter jusqu’à l’épuisement. Avec Sátántangó, son chef-d’œuvre monumental et vertigineux, il invente un cinéma de la durée extrême, où la répétition devient destin et où la caméra accompagne les corps comme un témoin obstiné de leur lente déchéance.

Les Harmonies Werckmeister déploient ensuite une vision cosmique du chaos, portée par un noir et blanc somptueux et une musique lancinante, tandis que L’Homme de Londres, adaptation d’un roman de Georges Simenon, enferme la morale humaine dans une nuit épaisse, brumeuse, presque visqueuse.

Le Cheval de Turin : un adieu

Le Cheval de Turin, enfin, son film testamentaire, est une extinction. Jour après jour, le monde s’y retire, la lumière s’éteint, les gestes se raréfient. Plus rien ne progresse, tout se fige dans une fatigue définitive. C’est un adieu d’une austérité bouleversante, un dernier regard posé sur l’entropie du vivant.

L’homme derrière l’œuvre

Mais Béla Tarr n’était pas seulement ce cinéaste exigeant, rigoureux jusqu’à l’ascèse. L’homme que j’ai rencontré à Dunkerque était intelligent, profondément cultivé, charmant, courtois, et doté d’une malice discrète qui contrastait avec la noirceur de ses films. Derrière la gravité de l’œuvre, il y avait un regard vif, une présence chaleureuse. Cette alliance rare entre une radicalité artistique sans concession et une humanité dense rendait l’échange d’autant plus précieux. Inviter Béla Tarr en 1995, c’était affirmer une certaine idée du cinéma : un cinéma qui ne flatte pas, qui ne rassure pas, mais qui tient debout face à l’effondrement. Un cinéma de résistance, de temps long, de fidélité à une vision. Un cinéma nécessaire pour mieux vivre.

Même en philosophie, on peine désormais à débattre

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© Image d'illustration Freepik

La discipline de l’esprit critique et de l’argumentation dérive vers un cléricalisme dogmatique sous l’autorité de jeunes professeurs et chercheurs gonflés de leurs certitudes wokes.


Plus personne n’ignore que la vie politique tend partout à se polariser, c’est-à-dire à voir s’affronter deux camps se désignant mutuellement comme adversaires, voire comme ennemis. Si l’on s’intéresse à la vie universitaire, on sait aussi que les sciences humaines et les sciences de la nature ne sont pas épargnées par ce phénomène de polarisation politique. Les enjeux idéologiques sont partout présents dans les programmes de recherche, les recrutements, les financements et les enseignements.

Mais qu’en est-il de la philosophie, qui a pour vocation, prétention et réputation de se tenir à l’écart de l’esprit partisan, des biais idéologiques, des idées reçues, des préjugés, bref, de tout ce qui entrave la recherche du vrai ? Qu’est-ce que philosopher, sinon faire l’effort de gouverner ses idées en prenant pour guide la raison, l’expérience, la réflexion et autres outils de l’intelligence censés écarter les certitudes toutes faites ? En matière d’esprit critique, les philosophes voudraient être des champions.

La réalité est moins glorieuse. Année après année, les descendants de Socrate (voulant débattre avec tout le monde) et de Descartes (pratiquant un « doute radical ») deviennent de méconnaissables idéologues dogmatiques gonflés de certitudes a priori. Le champ des idées discutables se réduit comme peau de chagrin.

Restriction du domaine de la lutte

Quand j’étais élève en classe de Terminale, dans les années 1990, un sujet classique était : « Toutes les cultures se valent-elles ? ». Les correcteurs du Baccalauréat, qui n’attendaient pas de réponse en particulier, s’attachaient surtout à considérer la force des arguments et à attendre des candidats qu’ils interrogent leurs critères d’évaluation. Aujourd’hui, la simple possibilité qu’on puisse conclure à la hiérarchie des cultures est exclue. On ne consent à réfléchir au sujet qu’avec l’assurance de parvenir à la bonne conclusion (belle méthode de travail…). Dans une société de plus en plus multiculturelle il n’y a que deux réponses possibles : « Oui, toutes les cultures se valent » et « Non, la culture occidentale est pire que les autres, étant donnés les problèmes qu’elle a occasionnés – impérialisme, colonialisme, esclavage, bombe atomique et ravages environnementaux ».

D’autres sujets sortent tendanciellement de la discussion (des salles de classe, des amphis universitaires, des soutenances de Thèse ou des revues spécialisées). Par exemple, il est impossible (allez, soyons modérés : il est difficile) de se demander si les institutions et les comportements humains ont des origines naturelles. La réponse est fournie a priori : tout est culturel. Le recours à « la nature » n’est acceptable que dans la mesure où il permet l’émancipation (des minorités ou des femmes) et la « lutte contre les discriminations ». D’une façon générale, il vaut mieux ne pas parler de nature, de gènes ni d’hérédité.

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Je rapportais une banalité scientifique, l’autre jour, devant des étudiants : la question n’est pas de savoir si tout est nature ou culture, mais quel taux d’héritabilité explique la variance d’un trait quelconque au sein d’une population donnée (taille corporelle, réussite scolaire,  hétérosexualité, amour du chocolat ou n’importe quel trait psycho-comportemental). Cette part, disais-je pour simplifier, varie de 1% à 99%. J’ai vu les visages se décomposer. Envisager ainsi le problème mettait tout le monde mal à l’aise. Les étudiants, qui sentaient que le terrain était politiquement dangereux, semblaient paniquer intérieurement. Une jeune femme, très affectée à l’idée que la réussite scolaire puisse avoir rapport à l’hérédité (même à hauteur d’1%), s’exclama que ce genre de recherche devrait être interdit. Les autres approuvaient. Tant pis pour la science, la connaissance et finalement la vérité. La sécurité émotionnelle s’était imposée contre ces beaux idéaux.

La philosophie politique est avant tout une philosophie politisée

Tout ce qui ressemble de près ou de loin à une « idée de droite » (autorité, ordre, hiérarchie, identité, tradition) est considéré sur l’agora philosophique comme une alimentation intellectuelle avariée. Sauf si on trouve un moyen d’embaucher ces idées au service de la bonne cause (les minorités et les victimes, qui ont, elles, droit à leurs identités et traditions).

La réflexion sur la justice est de plus en plus encadrée par l’idée et l’impératif de « justice sociale ». Enseignants et étudiants identifient spontanément « justice » et « égalité ». Pour la forme, les dissertateurs veulent bien envisager l’hypothèse qu’il existe des inégalités justes (la hiérarchie qui émane des concours de recrutement) et des égalités injustes (comme celles qui ne tiennent aucun compte des talents ni des mérites), mais à condition qu’ils retombent sur leurs pattes ensuite.

Quand un enseignant traite de notions telles que « le travail » et « la technique », il admet provisoirement que le premier est libératoire et la seconde une économie de moyens, mais c’est pour mieux montrer in fine que le salariat est une aliénation et la modernité technologique une calamité. La méthode dissertative devient une façon subtile d’emprunter un boulevard à sens unique. Le message (implicite ou explicite) d’un nombre croissant de professeurs du Secondaire est que la société est un dispositif mal construit (ou construit pour opprimer) et qu’il faut le reconstruire sur de meilleures bases. En premier lieu, abolir le capitalisme et le patriarcat.

Détérioration récente du climat intellectuel

Ces certitudes indiscutables ont surtout leur siège dans le cerveau des jeunes enseignants et chercheurs. Les boomers marxistes et post-structuralistes sont doublés sur leur gauche par une nouvelle garde, qui combine marxisme et wokisme à la sauce féministe et écologiste. Il existe dans cette mouvance d’authentiques penseurs ouverts à l’argumentation honnête, mais ils sont plus discrets que les autres.

Il n’existe pas de statistiques fiables sur le taux d’intolérance parmi les philosophes, car les plus intolérants d’entre eux prônent tous azimuts la « tolérance », la « différence », la « diversité » et l’« inclusion ». La « culture de l’annulation » avance masquée en philosophie, tant cette méthode de résolution des conflits est contraire à l’esprit originaire de la discipline. Tout ce que l’on peut affirmer avec certitude est que les intimidations se multiplient et le climat intellectuel se détériore.

La revue Le Débat a cessé de paraître en 2020 notamment parce que les débats sont devenus des batailles[1]. Un colloque a été organisé en Sorbonne sous l’égide du Collège de philosophie[2] comme une contre-offensive au sein d’une guerre entre deux armées d’intellectuels (dans lesquelles les philosophes ont une large place). En dirigeant un numéro de revue thématique « Masculin / Féminin »[3], j’ai pu constater qu’il était impossible d’aborder la question du sexe et du genre sans voir voler des flèches empoisonnées.

Le principal carburant de ces joutes est que chaque clan s’estime acculé par l’autre et donc légitime à contre-attaquer violemment. Sans faire un décompte précis des forces en présence, je crois pouvoir affirmer sans peine que le contingent des « éveillés » intersectionnistes s’est considérablement renforcé ces dernières années. Comme ceux-ci s’imaginent pourtant être les victimes persécutées du capitalisme patriarcal, ils s’autorisent à endoctriner leur auditoire et ostraciser leurs adversaires sans vergogne.

Intolérance, censure et irritabilité infantile

La question n’est pas de savoir si les idées de nos fonctionnaires révolutionnaires sont pertinentes ou stériles, mais seulement si elles peuvent supporter la contradiction au sein des institutions d’enseignement et de recherche. La vraie opposition n’est pas entre les idées de droite et celles de gauche, mais entre ceux qui acceptent le débat et les autres. Autrement dit, le vrai clivage ne sépare pas deux positionnements philosophico-politiques, mais des tolérants pluralistes et des censeurs. D’un côté, ceux qui sont capables d’être en désaccord sans s’offusquer, et de l’autre ceux qui, tyrannisés par leur émotivité sur les « sujets sensibles », mettent partout des bornes à la libre pensée.

Dans cette atmosphère de sensiblerie infantile, philosopher devient l’art de marcher sur des œufs. Violence accusatoire, ostracisme, insultes et censure, tels sont les procédés en vogue aujourd’hui dans la discipline de Voltaire.

La philosophie redevenue religieuse

La philosophie européenne, qui est sortie de la théologie à partir du XIe siècle, est en train d’y replonger. Le wokisme ressemble à une nouvelle orthodoxie dogmatique. En questionner les principes, c’est risquer l’excommunication. Quant aux hérétiques, ils sont mis à l’index (les postes universitaires et les rattachements au CNRS ne seront pas pour eux). Mais la nouvelle Inquisition n’a pas le mérite de l’ancienne, qui était claire et franche. Elle est désormais insidieuse, sournoise et maquillée. Elle agit par des méthodes de cooptation, de diffusion de ragots et de gestion des réputations. Vous êtes sur un bûcher dont vous ne sentez pas les flammes et devant un tribunal auquel vous ne pouvez vous adresser pour plaider votre cause.

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Les théologiens-philosophes ont leurs Saints et leurs Bibles : Marx, Beauvoir, Foucault, Butler, etc. D’une façon générale, l’enseignement de la philosophie (surtout en France et depuis longtemps) fait la part belle au commentarisme des « grands auteurs ». Les exégètes se sont donné un canon et des autorités sacrées. Il s’agit de les étudier servilement jusqu’au Doctorat et au-delà. Les cours dispensés ressemblent à du catéchisme, car il s’agit soit d’enseigner les doctrines des grands maîtres, soit de faire penser les élèves et les étudiants correctement – c’est-à-dire de les armer intellectuellement en vue de la révolution (prolétarienne, féministe, écologiste ou décolonialiste). Les lycées et les universités sont pleins de petits prêtres déguisés en Socrate.

Une si douce inquisition

Les plus modérés se contentent d’un prêchi-prêcha victimolâtre post-chrétien. Dans sa version la plus soft, la religiosité des philosophes contemporains se fait moralo-humanitaire : il s’agit de promouvoir « le soin », « l’hospitalité », « la reconnaissance », « la protection » et « l’inclusion ».  Ces sympathiques thématiques ne sont pas davantage favorables aux débats d’idées, car on ne peut s’opposer à cette pensée mielleuse sans passer pour un « haineux », un « raciste », un « viriliste » ou un « belliciste ». Que pouvez-vous rétorquer à quelqu’un qui prétend soigner le monde et les malheureux, protéger la nature et les victimes ? Vous passerez immanquablement pour un élément nuisible – on ne discutera pas avec vous et on vous censurera (pour la bonne cause de l’inclusion).

Entre pseudo-science et moralisme

En somme, il ne faut pas compter sur la philosophie contemporaine pour protéger la liberté d’expression. La situation est même pire en philosophie qu’ailleurs. Dans les sciences, on peut s’appuyer sur des données, des statistiques, des formalismes et des expérimentations. Ce bouclier est souple, car tout est à interpréter et aucune vérité ne sort d’un tube à essais comme le lapin d’un chapeau de magicien ; mais enfin, ces procédures de décentrement aident à plaider une cause non politiquement correcte.

En art et en littérature, on peut avancer des idées transgressives en se couvrant derrière l’esthétique ou le romanesque. Dans l’espace politique, les luttes idéologiques sont rudes, mais au moins elles sont explicites. Tandis qu’en philosophie, un curieux mélange de pseudo-science et de morale empêche la confrontation des arguments et entrave la liberté intellectuelle.

Ceux qui se sentent visés par cet article y verrons une énième attaque de « la droite » à leur endroit. Contre-sens : vous n’êtes pas du tout une cible – ni vous, ni vos idées. Je défendrai votre propre liberté de pensée quand elle sera menacée par les mécanismes que vous mettez en œuvre et qui finiront par se retourner contre nous tous. Je ne veux pas vous annuler ou vous faire taire, mais simplement n’être pas étouffé par votre conception très singulière de la « tolérance ».


[1] C’est l’une des raisons avancées par le philosophe Marcel Gauchet (qui en était le rédacteur en chef) dans divers entretiens, notamment celui accordé au Nouvel Obs.

[2] « Après la déconstruction : reconstruire les sciences et la culture », les 7 et 8 janvier 2022.

[3] Le Philosophoire, 56, 2021.

🎙️ Podcast: Iran, la fin (enfin) du régime des mollahs?

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Panneau d'affichage, Téhéran, Iran, le 6 janvier 2026. MEK/ The Media Express/SIPA

Avec Didier Idjadi, intellectuel franco-iranien, et Jeremy Stubbs.


Nous savons que, en Iran, des manifestations anti-régime se multiplient à travers le territoire et se poursuivront cette nuit et au cours des jours à venir. Qu’est ce qui est en train de se passer au juste ? Didier Idjadi, sociologue, universitaire, intellectuel franco-iranien, réfugié politique, nous donne son analyse d’expert.

Il y a déjà eu des mouvements de contestation contre le régime des mollahs. Qu’est-ce qui est différent cette fois? Nous savons que la révolte couve depuis longtemps chez beaucoup de femmes et de jeunes qui acceptent très mal le joug du régime islamique totalitaire. Aujourd’hui, une partie des bazaris, cette classe qui est au coeur de l’activité économique en Iran et qui était jusqu’ici favorable à l’ordre établi, a rejoint le mouvement politique qui défie le pouvoir en place. Car la crise politique se double – et se trouve aggravée par – une crise économique. Le système à la fois étatique et corrompu est arrivé à un tel point d’épuisement que le nombre des insatisfaits du régime se multiplie dans ce pays de plus de 87 millions d’habitants.

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Les trois piliers institutionnels du régime – le Corps des gardiens de la révolution islamique, le Bassidj ou police paramilitaire, et l’armée – commencent à donner des signes de faiblesse. Les pays étrangers qui soutiennent le régime – la Chine (uniquement intéressée par des questions commerciales), la Russie (incapable d’intervenir directement), la Corée du Nord, et Cuba – sont détestés par le peuple iranien. Deux autres alliés, MM. Assad et Maduro, ne sont plus au pouvoir. Deux puissances encouragent la révolte, les Etats-Unis et Israël, représentés par le régime comme le Grand Satan et le Petit Satan. Bien que les manifestants iraniens ne soient pas favorables à une ingérence étrangère dans leur pays, les menaces de Donald Trump en cas d’actes de violence par les autorités sont appréciées, et le peuple ne partage pas la haine d’Israël que les mollahs veulent lui imposer.

En cas de chute du régime, qui est-ce qui pourrait remplir le vide qu’il laisserait? Il y a des opposants internes en Iran, mais ils ont été brutalement réprimés par le pouvoir. Beaucoup languissent actuellement en prison et, d’une manière générale, l’opposition n’est pas du tout organisée. Il y a des groupes à l’étranger qui sont organisés, mais on en dénombre pas moins d’une cinquantaine et ils ne sont pas unis. Pourtant, une dynamique se dessine pour former une coalition. Quelqu’un qui pourrait jouer un rôle dans une transition vers un régime plus démocratique est le descendant du dernier Chah d’Iran, le prince Reza Pahlavi.

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Si la révolution aboutit cette fois, elle fera la joie du peuple iranien et sera accueillie très favorablement par les gouvernements occidentaux. Seuls les mollahs seront déconfits, ainsi que nos propres islamo-gauchistes.

A suivre !

Démission piège à cons !

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© Jacques Witt/SIPA

Mélenchon, Fillon ou Philippe appellent le président Macron à quitter le pouvoir. Lors de ses vœux, ce dernier a assuré qu’il exercerait ses fonctions «jusqu’à la dernière seconde».


Notre plume n’a jamais été macroniste ainsi que ces colonnes en attestent. Le second mandat du huitième président de la Vème République se déroule bien plus difficilement que le premier, et les problèmes s’accumulent. La majorité hybride qu’a générée la dissolution de 2024 pourrait avoir sonné le glas de la Vème. Et elle a aussi, de facto, réduit le second mandat à une sorte de chemin de croix. Ainsi le locataire de l’Elysée est à un niveau d’impopularité record depuis 2017: 25 % (Toluna-Harris Interactive en ligne du 22 au 23 décembre 2025).

Hésitations autour de l’utilisation du 49.3

On peut aussi émettre les plus vives inquiétudes pour 2026, avec une telle Assemblée nationale abêtie à souhaits et un gouvernement aussi inepte. A-t-on déjà vu un Premier ministre déclarer ainsi son impuissance jusqu’à se faire hara-kiri avec le 49-3 ? Il pourrait bien d’ailleurs devoir se renier là-dessus ! Face à cette incurie exécutive et parlementaire, il y a aussi cette insécurité généralisée, ce pouvoir d’achat en berne, ces agriculteurs en colère… Sans même avoir attendu les municipales du printemps prochain, notre population semble déjà avoir choisi un duel LFI/RN pour 2027. Tous les autres mouvements politiques semblent avoir déjà des longueurs de retard… Mais, il est vrai qu’il reste encore un peu moins d’un an et demi et que, comme l’on dit, de l’eau va couler sous les ponts !

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A la suite de cette dissolution et du déroulé pour le moins chaotique du 2e mandat d’Emmanuel Macron (trois locataires de Matignon en à peine plus d’un an, tout de même !), une majorité d’observateurs, de chroniqueurs et de responsables politiques plus ou moins éclairés ont plaidé et plaident encore pour la démission du président. Le plus inouï, c’est de voir parmi eux Edouard Philippe, venu de la droite, et dont on sait très bien qu’il n’aurait jamais accédé à Matignon sans Emmanuel Macron ! Ce dernier se montrant d’ailleurs plutôt magnanime, puisque deux mois avant son élection, le maire du Havre, devenu chroniqueur à Libé, vilipendait à l’envi le futur président. L’ingratitude est toujours une sorte de faiblesse : Je n’ai jamais vu que les hommes capables se soient montrés ingrats (Goethe). Dans le sillage de l’ancien Premier ministre se sont inscrits LFI (et le zélé défenseur de Maduro, Jean-Luc Mélenchon), bien évidemment, et plus récemment François Fillon. 

Eh bien, toutes ces personnalités se trompent. Si le président de la République est comme dépourvu en matière de politique intérieure, il essaie d’œuvrer sur l’Europe avec par exemple la « coalition des volontaires » pour l’Ukraine. En matière internationale, il peine de plus en plus à faire entendre la voix de la France. On dirait qu’il agit tel un derviche tourneur face aux trois grands (Etats-Unis, Chine, Russie) se repartageant le monde. La France devant se réduire à être de la revue… Emmanuel Macron a plutôt mal géré le Mercosur qui est, il est vrai, enclenché depuis plus de vingt ans. La colère paysanne est réelle et surtout bien ancrée. Et il y a un risque réel qu’elle s’agglomère avec d’autres.

Un choix personnel

Nonobstant tout cela, le président Macron n’a aucun motif juridique de partir. D’abord, rien dans la Constitution ne l’y oblige. Rien n’est même prévu à ce sujet, à vrai dire. Une démission relève du seul choix personnel du chef de l’Etat. Ainsi, en 1969, Charles de Gaulle démissionne de sa fonction suite au référendum[1] perdu.

Par la suite, la santé de deux locataires de l’Elysée n’a pas été loin de poser problème. C’est d’abord Georges Pompidou, rongé par une leucémie incurable qui le poussa jusqu’à son décès en 1974. En aucune manière, ainsi qu’en a attesté Edouard Balladur, son plus proche conseiller, le Cantalien le plus célèbre n’a songé à partir. C’est ensuite François Mitterrand, atteint d’un cancer depuis son premier mandat et qui resta en place jusqu’à la fin du deuxième bien que très atteint physiquement. A plusieurs reprises, ainsi que nous l’a confié M. Charasse, l’ancien maire de Château-Chinon demanda à ses plus proches conseillers de l’alerter si ses capacités intellectuelles diminuaient… Dans l’affirmative, il aurait démissionné.

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Même une dissolution manquée (1997 et 2024) ne saurait donc contraindre le locataire de l’Elysée à quitter le pouvoir. Imaginons carrément Emmanuel Macron souhaitant dissoudre une seconde fois. En l’état actuel, le résultat lui serait certainement encore plus défavorable. Eh bien, sauf scrupule bien placé, il n’aurait pas à démissionner. Comme le disait Mitterrand, « le président représente le miroir entier de la nation. Les députés sont le miroir brisé ». Ce à quoi Chirac ajoutait : « Ce n’est pas la même élection, ni bien sûr la même légitimité ».

Trois projets pour 2026

Alors que l’horizon de 2027 sature déjà l’espace politique, Emmanuel Macron a tenu très récemment à clarifier sa position personnelle. Ce fut lors de ses vœux de la Saint-Sylvestre. Conscient de son affaiblissement politique, il a opposé une fin de non-recevoir à ceux qui suggèrent une démission prématurée. Il a assuré qu’il exercera ses fonctions « jusqu’à la dernière seconde ». L’année 2026 est présentée comme une étape « utile » de son quinquennat, articulée autour de trois marqueurs législatifs et sociétaux. La montée en puissance du service militaire volontaire avec sa première cohorte, la régulation de l’accès des adolescents aux écrans et aux réseaux sociaux via un projet de loi imminent, ainsi que la poursuite du texte sur la fin de vie doivent constituer l’ossature de l’activité parlementaire à venir.

Rien sur le pouvoir d’achat, les problèmes sécuritaires, pas plus que sur la crise agricole. Bref une approche pour le moins très décalée des priorités des Français. A noter que, pour la première fois depuis 2017, son audience ce soir-là a rassemblé à peine 9 millions de téléspectateurs. Si le président a souligné qu’il ne participerait pas, pour la première fois en une décennie, à la campagne électorale en tant que candidat, il s’est engagé à garantir un scrutin protégé des ingérences étrangères. Il sera aussi intéressant de voir s’il se prononcera et, dans l’affirmative, pour qui il le fera. Quant à son héritage, il sera probablement très contrasté voire lourd. « Les héritages c’est comme les chromosomes, ça se choisit pas. » (Jean Forest).


[1] La question posée aux Français était la suivante : « Approuvez-vous le projet de loi soumis au peuple français par le président de la République et relatif à la création de régions et à la rénovation du Sénat ? ». La participation est de 80 %. Le non l’emporte à 52% NDLR.

Y a-t-il vraiment un parti d’extrême droite en France?

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Rassemblement à Paris du groupe d’extrême droite Comité du 9 mai, 10 mai 2025 © Cesar VILETTE/OLA NEWS/SIPA

Existe-t-il vraiment une droite chauvine, antidémocratique et autoritaire aujourd’hui en France? Ce que l’on appelle « extrême droite » est en réalité une nécessité: entre mobile et alibi pour la gauche… Analyse.


La pensée dite progressiste oppose les « valeurs de la République » à l’âme de la France. La gauche, inspirée par le think tank Terra nova[1], est devenue un conglomérat de revendications communautaristes sans autre cohérence que la fin de l’Etat-nation qu’elle a pourtant contribué à édifier avec son cortège de « hussards noirs ». Le migrant est devenu son nouveau prolétaire. Le PS prête allégeance à la clique incendiaire de LFI malgré ses relents antisémites. La rupture, ici ou là, est trop marginale pour être significative. LFI, EELV et le PS restent des alliés objectifs pour, comme à Montrouge, annuler la programmation d’Historock, l’opéra rock de Dimitri Casali qui ferait courir le risque… d’aimer la France !

Table rase

Mais, cette tabula rasa n’a pas l’assentiment du peuple français. Il voit la réalité que répugne à lui montrer l’audiovisuel public qui, au détriment du principe de neutralité[2], déverse sa propagande immigrationniste et diversitaire, décerne des labels d’honorabilité et voue aux gémonies toute dissidence. Désavouée par l’Arcom, France 2 a dû supprimer des séquences du magazine Complément d’enquête diffusé le 27 novembre 2025, fondées, pour dénoncer « la méthode CNews », sur l’inexactitude des chiffres de Reporters sans frontières. La menace de l’excommunication médiatique plane sur « le groupe Bolloré », catalogué d’extrême droite, au mépris de la liberté d’expression et du pluralisme que la gauche chérissait tant lorsque la contradiction était réduite à peau de chagrin. C’est pourtant à l’opposé de l’échiquier politique que prospère la pression séparatiste.

Le rapport de la commission d’enquête[3], sur les liens existants entre les représentants de mouvements politiques et des organisations et réseaux soutenant l’action terroriste ou propageant l’idéologie islamiste, révèle qu’ « il existe bien des connivences et des proximités affichées entre certains élus, principalement du mouvement La France insoumise, et des individus promouvant cette idéologie […]. » En s’alliant avec LFI, le PS noue un pacte faustien. Quel est le mobile de cette union avec le cheval de Troie de l’islamo-gauchisme ? Un pis-aller contre la déroute électorale au moyen de désistements réciproques qui ne semblent même pas de mise pour les prochaines élections municipales du mois de mars prochain. Son alibi ? « Le front républicain », en réactivant le piège mitterrandien qui, à chaque élection encore, se referme sur la droite. S’il n’était pas dépourvu de toute pertinence au temps des outrances du FN, nostalgique de l’OAS, qu’en est-il aujourd’hui ? Y a-t-il vraiment en France un parti politique d’extrême droite ? La réponse est devenue une martingale qui permet d’envoyer la réplique antifasciste.

La droite est traversée par trois courants : libéral-conservateur avec Les Républicains (LR), national-souverainiste avec le RN, et national-identitaire avec Reconquête !

Le parti d’Éric Zemmour fond sa narration sur le Grand remplacement (2015), emprunté à Renaud Camus, et au Choc des civilisations (1996), prophétisé par Samuel Huntington, contre le mythe d’une « fin de l’histoire » (1992), annoncée par Francis Fukuyama, sous les auspices de la démocratie libérale qu’aurait consacrée la chute du mur de Berlin. Cette tripartition ne correspond pas à la classification initialement proposée par René Rémond[4] entre légitimistes, orléanistes et bonapartistes qui avait encore quelques réalités au XIXème siècle. Le clivage à droite semble désormais se polariser entre la droite néolibérale et la droite nationaliste ou souverainiste comme le montre l’historien Gilles Richard[5].

Le placement d’un mouvement sur l’échiquier politique relève davantage du jeu des politologues que celui des juristes. Mais, le Conseil d’Etat joue l’arbitre des élégances !

Chauvinisme et autoritarisme

La partie politiste est conceptuelle. Elle a nécessairement pour atout la référence historique des ligues d’extrême-droite et de l’Action-française qui sévissaient dans l’entre-deux-guerres, et au fascisme proprement dit, porté au pouvoir sous le régime de Vichy à partir de 1943, comme le relève René Rémond[6]. Le politologue doit donc jauger la plateforme programmatique et idéologique à l’aune de cette histoire politique, pour évaluer utilement le niveau de défiance vis-à-vis de l’Etat de droit. Quoi de commun avec les droites aujourd’hui ? Charles Sapin[7] retient que « historiquement, les critères de définition les plus redondants sont le chauvinisme, un discours autoritariste, un nativisme mâtiné de crainte d’un effondrement démographique et, surtout le rejet du modèle démocratique comme des institutions, exprimé notamment par un antiparlementarisme radical, quand ce n’est pas une volonté d’obtenir le pouvoir par la force ». Et de conclure que ces critiques sont « difficilement applicables aux forces nationalistes auxquelles est consacré le présent ouvrage ».

Mais, pour tenir tendu « le cordon sanitaire », on décèle dans la volonté de restreindre l’immigration, « le rejet de l’autre, par permutation entre l’ethnique et le culturel »[8]. Le camp patriotique reste donc assigné à l’extrême droite pour avoir dénoncé « l’insécurité culturelle » (Laurent Bouvet), frappant les dépossédés de Péripheria (Christophe Guilluy). L’approche essentialiste est privilégiée afin de minorer les mutations idéologiques et stratégiques. Si l’on voulait plagier La Fontaine on déclamerait si ce n’est toi, c’est donc ton père (frère) !

Un peu de nuance

La partie juridique est fonctionnelle. Elle permet de situer les mouvements politiques les uns par rapport aux autres. Elle est donc contingente et relative. A propos de la circulaire du 16 août 2023 du ministre Gérald Darmanin alors ministre de l’Intérieur, concernant l’attribution des nuances politiques, aux candidats aux élections sénatoriales de 2023, le Conseil d’Etat a validé (arrêt rendu le 11 mars 2024 n°488378) le classement du RN à « extrême-droite » en considérant que : « en rattachant la nuance politique  » Rassemblement national  » au bloc de clivages  » extrême droite « , la circulaire attaquée ne méconnaît pas le principe de sincérité du scrutin, que l’attribution d’une nuance politique différente de l’étiquette politique n’affecte pas, et n’est pas entachée d’aucune erreur manifeste d’appréciation. Elle ne méconnaît pas davantage, en tout état de cause, le principe d’égalité en procédant à un tel rattachement, tout en attribuant la nuance  » Gauche  » aux formations politiques  » Parti communiste français  » et  » La France insoumise ». Cette motivation sibylline invite à consulter les conclusions du rapporteur public qui posent les critères de qualification juridique « d’extrême droite. »[9]

Éric Ciotti et Jordan Bardella, audition du Medef avant les élections législatives, le 20 juin 2024, Paris © J.E.E/SIPA

Le rapporteur retenait d’une part, l’affiliation du parti à la flamme au groupe politique Identité et démocratie (ID) au Parlement européen auquel est toujours membre l’AfD allemande. Cette approche métonymique, assimilant une partie (RN) au tout (ID), manque de rigueur scientifique, ce d’autant que le RN a, certes postérieurement à cet arrêt, mis fin à son alliance avec l’AfD après les déclarations scandaleuses de Maximilian Krah sur les SS. Le RN désormais membre du groupe « Patriotes pour l’Europe » dans lequel se retrouve le parti du Premier ministre hongrois, Victor Orban. Reconquête est affilié au groupe des Conservateurs et réformistes européens (ECR), auquel appartient Fratelli d’Italia de Giorgia Meloni. Le fascisme est-il au pouvoir en Hongrie et en Italie ? La réponse est dans la question tellement elle confine à l’absurde !

Le rapporteur public invoque d’autre part, les positions du parti de Jordan Bardella sur l’immigration et la préférence nationale. Mais la seule référence à ces thématiques ne suffit pas à qualifier comme on l’a vu une force politique d’extrême-droite. Il manque singulièrement l’autoritarisme, l’antiparlementarisme, l’antisémitisme, la volonté impérialiste…

En ce qui concerne la préférence nationale, la loi Immigration, avant d’être censurée par le Conseil constitutionnel (DC n°2023-863 du 25 janvier 2024), soumettait (article 19), le bénéfice du droit au logement, de l’aide personnelle au logement, de l’allocation personnalisée d’autonomie et des prestations familiales (aides sociales non contributives) pour l’étranger non ressortissant de l’Union européenne, à une condition de résidence en France d’une durée d’au moins cinq ans ou d’affiliation au titre d’une activité professionnelle depuis au moins trente mois. Mais, l’anti-universalisme, qui subordonne l’agrégation au destin national, à l’identité ethnique ou à la religion, fait manifestement défaut pour emporter la qualification « extrême-droite ».

En revanche, c’est l’extrême-gauche de LFI qui, en important le wokisme venu des campus nord-américains, lance ses injonctions indigénistes et décoloniales, crache ses slogans « anti-flics ». Le mépris consternant, exprimé par le député insoumis du Val d’Oise, Carlos Martens Bilongo, associant le racisme et la « pauvreté intellectuelle » du Nord, illustre une fois encore la haine de la France. La gauche, séduite par les chimères d’une société multiculturelle a fait voler en éclat les vertus républicaines de l’assimilation. Face à ce maelström d’imposture morale et de terrorisme intellectuel[10], le temps n’est donc plus à finasser ou tergiverser ! La droite doit cesser de trembler devant les oukases moralisateurs de la gauche car, mesurée à l’aune de l’histoire, le spectre du fascisme n’a pas aujourd’hui en France, et c’est heureux, de réalité tangible.

L’opération d’extension du domaine de l’extrême-droite vise à « diaboliser » des adversaires et non à préserver l’Etat de droit

Ce sont aujourd’hui les groupuscules d’extrême-gauche, qui investissent la violence et spéculent sur l’opportunité d’une insurrection. La gauche républicaine serait bien inspirée de regarder enfin à l’extrémité de son spectre politique, plutôt que de jouer la comédie antifasciste.

Le récit national d’adhésion et la promotion du droit à la continuité historique, dont les principes furent posés par Ernest Renan n’ont rien de communs avec l’extrême-droite mais permettent au contraire de s’en prémunir car, « l’homme n’est esclave ni de sa race, ni de sa langue, ni de sa religion… ». Ainsi peut-on devenir français car, « la nation est une âme, un principe spirituel…le désir de vivre ensemble, la volonté de continuer à faire valoir l’héritage qu’on a reçu indivis…avoir fait de grandes choses ensemble, vouloir en faire encore, voilà les conditions essentielles pour être un peuple… » (Qu’est-ce qu’une nation, 1869). C’est bien cet acte d’adhésion avec son fameux « plébiscite de chaque jour », antidote de la cancel culture, qui est attendu de ceux qui veulent intégrer le destin national pour devenir « Français de désir » (Ph. de Villiers), à l’instar de Boualem Sansal.


[1] Gauche : quelle majorité électorale pour 2012 ?

[2] Commission d’enquête sur la neutralité, le fonctionnement et le financement de l’audiovisuel public, créée le 28 oct. 2025

[3] Assemblée nationale, 17 décembre 2025

[4] Les droites en France, 1ère parution 1954

[5] Histoire des droites en France, Perrin 2017

[6] Les droites aujourd’hui, Points 2007, p.252.

[7] Les moissons de la colère. Plongée dans l’Europe nationaliste, Cerf, 2024

[8] F. Johannès, « Nicolas Lebourg : L’extrême droite est une vision du monde, pas un programme », Le Monde, 2021, cité par Ch. Sapin, op.cit.)

[9] Voir en ce sens Romain Rambaud, Professeur de droit public : Nuances politiques : Le rassemblement national reste d’extrême droite, AJDA 2024, page 1117.

[10] Jean Sévilla, Les habits neufs du terrorisme intellectuel, Perrin, 2025.

Géopolitique: le grand retour du réel

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Le vice-président JD Vance et son épouse visitent la base de Pituffik des forces armées américaines au Groenland, le 28 mars 2025 © Jim Watson/AP/SIPA

Depuis la fin de la pandémie, le réel fait son retour. Russie, Chine, et maintenant États-Unis rappellent à l’Europe la réalité du monde et des relations entre États. Après l’Ukraine, la leçon se poursuit. Avec l’opération militaire américaine à Caracas et les menaces d’annexion du Groenland, la seconde administration Trump assume désormais le réalisme brut, les rapports de force nus, la défense frontale des intérêts nationaux. Et face à ce retour de la puissance dans sa dimension la plus brutale, les Européens, atlantistes en tête, découvrent leur propre vide stratégique. Trois décennies d’internationalisme béat les ont laissés désarmés militairement, désindustrialisés, offrant le spectacle pathétique de vassaux ne pouvant contempler que leur propre effacement.


« Nous vivons dans le monde réel, un monde régi par la force, la puissance et le pouvoir. Ce sont là des lois immuables, à l’œuvre depuis la nuit des temps ». C’est par ces mots que Stephen Miller, conseiller de Donald Trump, a justifié sur CNN l’intervention américaine au Venezuela ainsi que les ambitions affichées des États-Unis sur le Groenland.

Après la capture du président Nicolás Maduro à Caracas, Donald Trump a annoncé que les États-Unis allaient désormais « diriger » le Venezuela. L’opération, menée sans consultation du Congrès, a été justifiée tour à tour par la lutte antidrogue, le soutien à la démocratie, avant que Trump n’assume un autre objectif : « Nous allons reconstruire l’infrastructure pétrolière. » Les échos de l’Irak en 2003 résonnent dans toutes les têtes.

Contrairement aux interventions du passé, cette opération se distingue par sa brutalité assumée et l’absence totale de légitimation internationale. L’évangélisme démocratique des néocons d’hier a cédé la place à une froideur stratégique héritée du réalisme géopolitique du XXᵉ siècle.

Le Groenland : la prochaine proie ?

À peine l’opération vénézuélienne achevée, Donald Trump a replacé le Groenland au centre de l’agenda. Le message publié sur X par Katie Miller, épouse de Stephen Miller, conseiller de Donald Trump, a glacé les chancelleries européennes : une carte du Groenland aux couleurs américaines, accompagnée d’un seul mot, « SOON ». Devant la presse, le président américain a réaffirmé le 4 janvier que selon lui, « les États-Unis ont besoin du Groenland » et que « le Danemark ne sera pas en mesure de s’en occuper », ajoutant avec sarcasme que Copenhague venait de renforcer la sécurité du territoire avec « un traîneau à chiens supplémentaire ».

Bien que la diplomatie américaine ait depuis tempéré les ardeurs expansionnistes du président, cette séquence illustre le retour d’un réalisme brut dans les relations internationales. Ressources, géographie, puissance militaire : voilà désormais ce qui prime.

Le discours sur les valeurs démocratiques brandi depuis la fin de la guerre froide n’était qu’un vernis, aujourd’hui assumé comme tel et désormais abandonné. Comme le résumait déjà Thucydide il y a plus de deux millénaires : « Les forts font ce qu’ils peuvent et les faibles subissent ce qu’ils ont à subir ». Le Groenland, avec ses minerais critiques et sa position stratégique dans l’Arctique, est désormais dans le collimateur. Et face à une Europe impuissante, qui pourrait réellement empêcher l’empire américain de se servir ?

Les nouveaux néocons : même doctrine, nouveaux habits

Le retour de l’interventionnisme américain n’est pas le fait du hasard. Il est porté par une nouvelle génération de néoconservateurs qui a récupéré le populisme trumpiste. Marco Rubio au Département d’État, Pete Hegseth à la Défense, Stephen Miller comme éminence grise : le triumvirat qui orchestre la politique étrangère américaine est ouvertement belliciste.

Cette prise de pouvoir s’est faite au détriment des non-interventionnistes du mouvement MAGA. Tulsi Gabbard, nommée directrice du renseignement national malgré ses positions critiques envers l’interventionnisme américain, a été marginalisée. J.D. Vance lui-même, pourtant vice-président et ancien opposant aux guerres sans fin, semble s’être rallié à la ligne dure, défendant publiquement l’opération vénézuélienne.

A lire aussi, Harold Hyman et Randy Yaloz : Venezuela: «La base trumpiste rejette les guerres longues mais pas les opérations chirurgicales»

La rupture avec le néoconservatisme de l’ère Bush Jr est désormais nette. Elle tient à l’abandon du récit wilsonien qui servait autrefois de vernis idéologique aux interventions américaines. Plus question d’exporter la démocratie ou de défendre des valeurs libérales universelles. À la place, une affirmation brute et assumée des intérêts nationaux des États-Unis. Donald Trump l’a formulée sans détour à propos du Venezuela : les compagnies pétrolières américaines auraient été « volées » et il serait temps de « récupérer ce qui nous appartient ».

Cette doctrine Monroe 2.0, telle que définie dans la stratégie de sécurité nationale publiée par la Maison-Blanche en novembre 2025, transforme l’hémisphère occidental en zone d’influence exclusive, où Washington s’arroge un droit quasi souverain sur le destin politique des États. « America First » ne signifie plus le retrait du monde, mais l’expansion sans complexe des intérêts américains, affranchie de toute justification morale.

Le dialogue mélien 2.0

La réaction européenne face aux velléités impérialistes de l’oncle Sam apparaît, au mieux, d’une grande tiédeur. Elle n’est pas sans rappeler les plaidoyers désespérés des citoyens de Mélos face à l’impérialisme athénien, avec l’issue que l’on sait. L’Union européenne invoque mollement le « droit international » et « l’intégrité territoriale », autant d’incantations sans effet face au déséquilibre des rapports de force.

L’internationalisme se révèle dans toute sa nudité : incapable de défendre ses propres intérêts, encore moins ceux de ses membres. Le Danemark – qui a espionné les dirigeants européens au profit de la NSA américaine – se trouve aujourd’hui dans la ligne de mire de son « allié » principal. L’ironie est cruelle. L’OTAN, censée garantir la sécurité de ses membres, devient le cadre dans lequel un État membre menace ouvertement d’en annexer un autre.

La dépendance militaire et technologique de l’Europe à l’égard des États-Unis apparaît pour ce qu’elle est : un piège stratégique. Sans capacité de défense autonome, sans industrie d’armement réellement indépendante, le continent demeure à la merci des décisions prises à Washington.

Et les Européens seraient naïfs de croire qu’un changement de président américain résoudrait le problème. Barack Obama défendait tout autant les intérêts américains, mais avec plus de subtilité et d’élégance diplomatique. Trump a simplement ôté le masque.

L’Europe prisonnière de sa nature

Le paradoxe est vertigineux. Thucydide, Machiavel, Richelieu, Hobbes – les fondateurs de la pensée réaliste en relations internationales sont tous Européens. C’est sur ce continent que s’est élaborée l’idée même de raison d’État, que s’est théorisée la primauté de l’intérêt national, que s’est pensée la politique comme art du rapport de force. L’Europe a inventé le réalisme politique moderne. Elle en est devenue l’antithèse. Pendant qu’elle sacralise le droit international et prêche le multilatéralisme, les États-Unis, la Chine et la Russie appliquent les préceptes de ses propres philosophes. L’Europe, elle, a fait de ses classiques des objets de contemplation académique, dépouillés de toute pertinence pratique. Elle a transformé la raison d’État en tabou moral, le réalisme en archaïsme honteux. Ses propres penseurs doivent se retourner dans leurs tombes.

Les Européens sont prisonniers d’eux-mêmes. Pour rivaliser avec les grandes puissances et les pays qui adoptent une politique hostile à son encontre (Algérie, Turquie…), il faudrait que l’Europe adopte leurs méthodes : interventionnisme économique, protectionnisme assumé, culture de la force, capacité à faire plier les États récalcitrants. Mais cela supposerait de dynamiter les fondements de l’Union que sont le libre-échange sacré, l’humanisme abstrait, et le fétichisme du multilatéralisme. L’Europe s’est bâtie comme l’antithèse de la puissance, comme le dépassement des logiques nationales et impériales.

Mais pour s’imposer dans un monde de rapports de force, elle devra abandonner le récit qui justifie son existence.

Un président sans histoire

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Alain Finkielkraut © Hannah Assouline

Alain Finkielkraut déplore que les revirements idéologiques d’Emmanuel Macron aient empêché de sauver l’école du désastre et de maîtriser les flux migratoires. Il est moins critique concernant sa politique étrangère en Ukraine et au Proche-Orient. Mais il s’inquiète que le « progrès » soit devenu un processus incontrôlable.


Causeur. Que sauvez-vous de la présidence d’Emmanuel Macron ?

Alain Finkielkraut. Dans La Révolte des masses, José Ortega y Gasset fait du droit à la continuité historique le droit fondamental de l’homme. Ce droit est aujourd’hui menacé par la crise de la transmission et par l’immigration massive, qui change le visage de la France. Il faut donc de toute urgence refonder l’école et maîtriser les flux migratoires. Sur ces deux points, Emmanuel Macron a failli. Entre Jean-Michel Blanquer et Pap Ndiaye, il a mené une politique scolaire erratique. Blanquer voulait réintroduire l’exigence et remettre la culture à l’honneur. Pap Ndiaye pensait, comme Emmanuel Macron en 2017, qu’il n’y a pas de culture française, mais qu’il y a une culture en France et qu’elle est diverse. Gabriel Attal a essayé de redresser la barre, malheureusement cette tentative a été stoppée net par Élisabeth Borne. La destruction de l’école a donc suivi son cours. Le bac est resté une blague et, selon un récent rapport de l’OCDE, 10 % des diplômés de l’enseignement supérieur français ont le niveau d’écriture d’un élève du primaire.

Pour ce qui est de l’immigration, Élisabeth Badinter écrivait dès 2012 : « Une seconde société tente de s’imposer au sein de notre République, tournant le dos à celle-ci, visant explicitement le séparatisme, voire la sécession. Le tout avec notre complicité active ou passive. » Avec la « loi contre le séparatisme » de 2021, Macron a tardivement validé ce diagnostic. Mais à la différence des sociaux-démocrates danois, il n’a rien fait pour renverser la tendance. Pensant comme la gauche radicale et les grands patrons que les hommes sont interchangeables, il a laissé se constituer et se renforcer ce que les Insoumis appellent la « nouvelle France ».

Je serai en revanche moins critique pour ce qui concerne la politique étrangère.

Vous allez nous parler de sa politique ukrainienne, mais quels en sont les résultats ?

Après le déclenchement de l’opération militaire spéciale russe en Ukraine, Emmanuel Macron a pensé qu’on pouvait amadouer Poutine. Il a donc pris langue avec lui. Mais il a très vite compris à qui il avait affaire et, avec les autres grands dirigeants européens, il a choisi son camp. L’aide militaire fournie par les puissances occidentales a empêché l’absorption totale de l’Ukraine par la Russie au nom de la lutte contre le « nazisme LGBT ». Aujourd’hui, l’Europe elle-même est dans la ligne de mire de la Russie, comme en témoigne la guerre hybride d’ores et déjà menée par le tsar du Kremlin en Pologne, dans les pays baltes, mais aussi en Allemagne et même en France. Souvenons-nous de l’avertissement de Julien Freund à Jean Hyppolite : « Comme tous les pacifistes, vous pensez que c’est vous qui désignez l’ennemi. Du moment que nous ne voulons pas d’ennemis, nous n’en avons pas, raisonnez-vous. Or, c’est l’ennemi qui vous désigne et vous pouvez lui faire les plus belles des protestations d’amitié, s’il veut que vous soyez son ennemi, vous l’êtes et il vous empêchera même de cultiver votre jardin. » Quelle honte nous éprouverions si la République française était maintenant dirigée par Philippe de Villiers ou Jean-Luc Mélenchon !

Vous ne pouvez pas les mettre sur le même plan ! Sur le Moyen-Orient aussi, à la différence de beaucoup de personnalités et intellectuels juifs, vous approuvez Emmanuel Macron ?

Sur le Moyen-Orient, il a dit une chose et son contraire, mais il a eu raison de reconnaître l’État de Palestine. La promiscuité entre les deux peuples est mortelle pour l’un et pour l’autre. Les exactions des colons de Cisjordanie doivent cesser et elles ne cesseront que si se forme en Israël un gouvernement de séparation nationale. Comment se résoudre à voir l’idée sioniste saccagée par Ben-Gvir et Smotrich ? « Aidez-nous à divorcer », suppliait Amos Oz. Macron agit maintenant dans ce sens.

Sur le papier, Macron avait tout pour être un grand président : l’intelligence, l’audace et une vision, certes contestable. Qu’est-ce qui a manqué ? Est-il victime de sa psychologie, comme le pensent nombre de commentateurs ?

La vision de Macron, c’était la « start-up nation ». Il voulait aussi remplacer l’opposition, à ses yeux caduque, entre la droite et la gauche, par l’opposition des conservateurs et des progressistes. Mais le progrès lui-même est devenu un processus inquiétant et incontrôlable, sur lequel les politiques ont de moins en moins de prise. Dix grands patrons de l’intelligence artificielle viennent d’être choisis comme personnalités de l’année 2025 par le magazine Time. C’est un tournant historique et même historial. Emmanuel Macron devrait lire et méditer Le Principe responsabilité de Hans Jonas : « Née de la menace, la nouvelle obligation insiste nécessairement avant tout sur l’éthique de la conservation, de la préservation, de l’empêchement et non sur une éthique du progrès et de la perfection. » Mais sans doute est-il trop tard.

Que répondez-vous à Nicolas Baverez, qui s’est inquiété récemment dans Le Figaro du projet de labellisation des médias par Reporters sans frontières soutenu par Macron ?

Il n’y a pas que Baverez. Des chroniqueurs de CNews, qui font les yeux doux à Poutine, martèlent du matin au soir qu’avec ce projet de labellisation, la France est en train de prendre un virage autoritaire et même totalitaire. À voir le traitement d’Emmanuel Macron dans les médias, on est très loin du compte.

Cela ne l’empêche pas nécessairement d’avoir une visée liberticide. Macron et les politiques sont-ils les principaux responsables de notre marasme ? Les Français n’ont-ils pas une part de responsabilité ?

Les Français sont majoritairement favorables à l’abrogation de la réforme des retraites. Comme si le déficit n’existait pas et comme si le travail était nécessairement une malédiction ! Les politiques ne sont pas seuls coupables de la déréliction de la France. Le peuple et les médias ont aussi leur part de responsabilité. Le courage de prendre l’opinion à rebrousse-poil, voilà ce qui manque à la plupart des politiques aujourd’hui.

Après huit ans de présidence d’Emmanuel Macron, pensez-vous que la jeunesse est un handicap pour exercer le pouvoir ?

Dans Les Battements du monde, son livre d’entretiens avec moi, Peter Sloterdijk écrit que, jeune, il voulait vieillir et devenir quelqu’un de très âgé. Il réclamait trois mille ans d’histoire européenne incarnée, selon la recommandation de Goethe aux élites cultivées de son époque. Qui aujourd’hui formule ce genre de souhait ? Même les vieux sont jeunes, hélas.

FOG: sortir du gauchemar

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Franz-Olivier Giesbert © Hannah Assouline

Voyage dans la France d’avant est une brillante et passionnante autobiographie. Mais Franz-Olivier Giesbert dresse aussi le constat d’un pays gravement malade dont l’origine des maux se niche dans son passé révolutionnaire et dans son actuelle américanisation. Il est pourtant convaincu que la France finira par se relever.


La vie de Franz-Olivier Giesbert vaut certainement d’avoir été vécue. Discuter le bout de gras avec tous les présidents, de Mitterrand à Macron, dîner avec Alain Delon, prendre des cuites avec Pasqua ou Mélenchon, interviewer Clint Eastwood, fraterniser avec Giacometti ou Brigitte Bardot… Avoir un père Américain, connaître ce continent aux États hétérogènes, se faire traiter de « sale youpin » parce qu’on défend Israël et, grand écart, profondément aimer la Normandie et la Provence. Tout ceci fait désormais de lui une voix, débarrassée des soupçons de gauchisme mondain du Nouvel Obs ou du social-traître rallié au Figaro. Le Point fut son havre : en se plaçant dans le sillage de Claude Imbert et de Jean-François Revel, FOG retrouve sa trajectoire intellectuelle. Notre pays se barre en sucette – la franchise aurait même conduit à troquer la friandise contre une paire de gonades. Après avoir cru en l’immigration heureuse – sans réaliser que les immigrés européens de la première moitié du xxe siècle s’accommodaient mieux de nos calvaires ou de nos églises que ceux qui traversent aujourd’hui la Méditerranée – après s’être entiché de Tariq Ramadan (!), le fils de GI a fini par se ranger au constat de maints réprouvés : la France, ses dirigeants, son administration, ses intellectuels, son peuple fracturé, tous s’enfoncent dans une crise dont on ne voit pas la fin. Haine de soi, déculturation, américanisation, « culte du robespierrisme » et de sa violence, islamisation, fiscalisme, égalitarisme, folie des normes et de la bureaucratie, médiocrité abyssale du personnel politique (Ségolène, si tu nous lis)… n’en jetez plus. Cherchez effectivement les pays qui nous prennent comme modèle, dressez la liste – ça ne devrait pas vous ruiner en encre.

L’origine de nos maux

Ce Voyage dans la France d’avant ne se réduit pas à la nostalgie des Bourvil, des Fernandel ou des Joe Dassin – FOG aime la musique, toutes les musiques, y compris les plus savantes au demeurant, mais le faible qu’il affiche pour les sociétaires de Maritie et Gilbert Carpentier détonne au milieu des multiples références artistiques, philosophiques ou littéraires qui émaillent les 467 pages.

A lire aussi, Elisabeth Lévy et Jean-Baptiste Roques: La chute d’un tombeur

Il s’attache avant tout à trouver dans notre passé révolutionnaire l’origine des maux qui nous broient. On révise avec lui François Furet ou Jean Sévillia dans la contre-histoire de la Révolution, de la Commune (« l’ignoble expérience », dixit George Sand) qu’il nous livre. Qui se souvient que les révolutionnaires allèrent jusqu’au cannibalisme ? En nous alertant sur l’incroyable déchaînement de violence dont les jacobins, les communards ou les résistants de la 25e heure ont fait preuve, Giesbert nous met en garde contre les néo-Robespierre de l’antifascisme qui attendent leur heure, alliés aux islamistes que l’auteur ne veut pas confondre avec les musulmans… tout en comptant les femmes voilées dans les rues de Marseille qu’il considère être « les soldats de l’islam ». Tracer une limite claire entre foulard et voile demeure un vœu pieux. Chercher à être absolument juste conduit à ne rien faire. Bonne nouvelle, c’est exactement ce que nous faisons. Il en va de même de l’américanisation de la France et de l’Europe. FOG la déplore, avec quelques arguments. Violence endémique, culte obscène de l’argent, sous-culture – c’est le cocktail de nos banlieues –, déculturation – ça c’est le succès de la danse country chez les gilets jaunes – wokisme des universités et des métropoles. Tout y est. Allez après cela pleurer comme il le fait devant un Johnny Hallyday, rocker franco-belge, certes christique mais, sauf erreur, légèrement américanisé… Franz n’est pas moins paradoxal que le commun des mortels. Sans parler du diagnostic parfaitement posé quant à la solidité du nationalisme américain : une spiritualité omniprésente que l’immigration sud-américaine (éprise du même Dieu qu’Obama ou Trump) ne remet pas en cause. God bless America donc, alors que nous sommes devenus, entre-temps, « la fille gênée de l’Église catholique » (merci à Jean-Baptiste Roques) et que Giesbert ne semble guère porté sur le goupillon. Il faudra sans doute attendre un nouvel opus de l’auteur pour savoir si la France doit divorcer d’avec l’Amérique trumpisée ou s’inspirer d’elle.

Mélenchon pulvérisé

Pourtant, il reste optimiste. La liberté d’expression ? Il ne la sent pas menacée – que ne propose-t-il pas de republier les caricatures de Mahomet… Il se dit persuadé que la France, bien mal en point ces temps-ci, finira par se relever et dénicher un nouveau de Gaulle pour retrouver la voie de la cohésion et son Rueff 2.0 pour la désintoxiquer de son addiction à la dépense publique. Il souligne d’ailleurs le lien de causalité entre la gestion calamiteuse des finances publiques de la République de Weimar et l’accession d’Hitler au pouvoir. Les crétins y liront un avertissement face au péril du Rassemblement national ; les lucides penseront aux black blocs, aux Frères musulmans et à leur barycentre : Mélenchon. FOG le précise à toutes fins utiles : « Le fascisme revient sous le visage avenant de l’antifascisme. » Toute cette gauche stalino-maoïste, génocidaire, confite devant les impostures de Lacan hier ou celles de Piketty aujourd’hui, toujours béate face à Jean-Paul Sartre – dont l’œil torve vantait « l’admirable modération » du Grand Timonier aux 70 millions de morts. Ce « camp du progrès », géniteur du wokisme purificateur dispose de relais puissants dans un Hexagone titubant. Gare aux minorités agissantes.

« La guillotine est toujours dans les têtes », s’alarme Giesbert. Notamment dans celle du Conducatore lfiste qui, à la fin d’un aimable dîner chez les d’Ormesson, confia à son hôte et à son hôtesse : « Je vous aime bien mais, si nous arrivons au pouvoir, nous vous couperons la tête. » Les tyrans tiennent toujours leurs promesses. Voyageons donc dans la France d’avant et trouvons-y l’inspiration pour sortir du « gauchemar » de la France d’après.


Voyage dans la France d’avant – Franz-Olivier Giesbert, Gallimard, 2025. 480 pages

Voyage dans la France d'avant

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L’argent du leurre

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Le Belge Olivier De Schutter, rapporteur spécial aux Nations Unies. DR.

Olivier De Schutter, rapporteur spécial de l’ONU sur l’extrême pauvreté et les droits humains, appartient à cette catégorie d’experts qui, bien au chaud dans les institutions internationales, expliquent au reste du monde que la prospérité matérielle serait un leurre.

Comme il l’avance, dans un récent entretien au magazine Socialter, « la croissance du PIB ne permet pas […] de sortir les populations de la misère ». À l’écouter, il faudrait donc faire comme si, historiquement, l’effondrement de la mortalité infantile, l’allongement de l’espérance de vie et la sortie de centaines de millions de personnes de la pauvreté n’avaient rien à voir avec la croissance ! Pour essayer de donner un semblant de pertinence à cette thèse saugrenue, De Schutter distingue la « bonne » croissance – celle des pays pauvres, mais à condition qu’elle ne soit pas fondée sur l’extraction des ressources naturelles – et la croissance « suicidaire » dans les pays riches, qui auraient dépassé un mystérieux seuil où les avantages de la croissance seraient inférieurs à ses coûts environnementaux. Or ce ne sont pas les pays pauvres qui sont protégés des problèmes environnementaux et des aléas climatiques, mais les pays riches. Quant à la ritournelle contre la croissance « extractiviste », elle oublie que la prospérité implique l’extraction de ressources. Il est également facile pour un expert d’avancer, sur le papier, que la croissance économique ne serait qu’un caprice culturel ou une idéologie à dépasser. Mais il n’est pas sûr que les pauvres de ce monde l’entendent de cette oreille.

De Schutter a donc tout faux. Venant d’un quidam, on aurait pu passer ses erreurs sous silence. Mais son label onusien donne du prestige à des positions qui ne sont que des invitations à renoncer : renoncer à la prospérité, renoncer à l’innovation, renoncer à sortir les miséreux de leur condition. Pour qui croyait que l’ONU devait œuvrer au développement des sociétés humaines, force est donc de constater qu’elle se livre implicitement à une promotion de la pauvreté.

Réformes: la vérité, une langue morte?

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Sophie de Menthon © Eric Fougère

Réformer ou ne pas plaire : telle est la question


Notre incapacité à réformer ne repose-t-elle pas sur un discours de vérité impossible à tenir ? Le choix est simple pour les politiques qui ont, comme tout le monde, une clientèle à satisfaire ; soit vous vendez le produit souhaité par vos clients et vous êtes élu, soit vous leur dites la vérité et vous êtes battu. Si vous êtes élu sur une argumentation « commerciale » vaguement dans la ligne de votre parti, une fois élu, vous aurez le choix entre tenir vos promesses électorales (mission impossible), ou fâcher sérieusement votre électorat. En effet, une fois que vous avez dit à votre clientèle fatiguée par un métier pénible que vous vous battrez pour qu’elle parte à la retraite à 60 ans, allez donc lui expliquer une fois élu, que finalement ce sera à 67 ans (voire 64 ou 62 ans selon le degré de démagogie), et il en est pratiquement de même pour tous les sujets abordés.

Convictions et ambition

La seule solution résiderait dans une action pédagogique désintéressée, réaliste, fondée sur la vérité des chiffres, confirmée par les rapports qui s’accumulent, en impliquant fonctionnaires, écoles et facs… on voit que l’espoir est mince.

Alors, il reste le courage (cherchez la définition dans le dictionnaire !).

Cela dit, une fois n’est pas coutume : on a le droit de faire beaucoup plus confiance aux femmes. Les femmes en général s’engagent non pas seulement pour une ascension professionnelle, mais tout simplement parce qu’elles ont chevillée au corps la certitude d’être plus courageuses que les hommes et de prendre plutôt vite et mieux les bonnes décisions. En atteignant des niveaux élevés dans un parcours politique, elles se focalisent sur l’action à mener, car elles sont programmées dans leur quotidien, dans tous les domaines, pour passer à l’acte. Elles comprennent mal les pudeurs de leurs confrères masculins. « Bon appétit ! messieurs ! ô ministres [inquiets] ! Conseillers [planqués]… […]
Donc vous n’avez pas honte et vous choisissez l’heure,
L’heure sombre où [la France] agonisante pleure !
Donc vous n’avez ici pas d’autres intérêts
Que gagner [votre mandat sans souci de l’après] ! »

Ruy Blas de Victor Hugo (Acte III, Scène 2)

Les rapports de force entre hommes jalonnent leur parcours professionnel, reléguant leurs convictions derrière leurs élections. Le besoin de reconnaissance hiérarchique, la priorité inconditionnelle de leur égo sur le reste, tracent ce qu’ils appellent fièrement « leur carrière ». C’est ce mal d’égo ou ces mâles égotistes dont souffre notre pays tout entier. Les femmes, en revanche, qui concilient leur vie de femme et leur vie professionnelle, justement fortes de cette double vie, sont là pour réussir ce qu’elles entreprennent.

Procrastination masculine

Les femmes ne sont pas guidées par leur égo, mais par leurs tripes !

En outre, leur intuition prend le pas sur les tergiversations. Plusieurs chercheurs américains ont d’ailleurs découvert que l’intuition n’était pas une invention de baba cool mais bien une extrapolation de l’intelligence ; elle court-circuite les cheminements d’un raisonnement pour arriver droit au but, sans prendre forcément en considération tous les détours de l’analyse, et pourtant à l’arrivée, c’est majoritairement l’intuition qui est la grande gagnante ! Intuition qui fonctionne en ce qui concerne la perception des individus, les chemins à prendre, la prise en compte de ceux dont il faut se méfier, et surtout l’application évidente et naturelle de ce qu’on appelle le « bon sens ».

Il semblerait donc, dans cette période de grande lâcheté que nous vivons, qu’il faudrait peut-être faire majoritairement confiance aux femmes ; non pas pour une énième question de parité, mais bien parce que : non ! « les femmes ne sont pas des hommes comme les autres ». Oui, elles ont besoin d’atteindre l’objectif dont elles sont convaincues et qu’on leur a fixé, c’est pour elles prioritaire. En un mot, elles osent, quitte à en payer le prix. Pendant ce temps, l’homme louvoie, pour attendre le moment opportun pour lui, il procrastine… il est prêt à renier une conviction pour satisfaire un plus puissant que lui utile à sa carrière.

Or, l’état de notre pays et les réformes incontournables que nous avons à mener partout, à chaque instant, dans tous les domaines, nécessitent qu’on se jette à l’eau… La vérité nécessite avant tout l’audace d’affirmer et de tenir bon en ce début d’année de tous les dangers. Une femme forte regarde un défi droit dans les yeux et lui fait un clin d’œil… 

Béla Tarr, maître hongrois du noir et blanc

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Le Réalisateur et scénariste hongrois Béla Tarr photographié en 2011 © STR/NBC/AP/SIPA

Très apprécié des cinéphiles exigeants, Béla Tarr s’est éteint le 6 janvier en Hongrie à l’âge de 70 ans. Sa disparition laisse un vide singulier, celui d’un cinéaste qui n’a jamais cédé, jamais transigé…


Réputé pour son cinéma austère et sublime, très aimé des cinéphiles exigeants, Béla Tarr avait tourné dix longs-métrages majeurs et quelques courts métrages. Il s’est éteint le 6 janvier à Budapest en Hongrie, à l’âge de 70 ans. Sa disparition laisse un vide singulier, celui d’un cinéaste qui n’a jamais cédé, jamais transigé. Son cinéma, porté par un noir et blanc d’une beauté ascétique et par l’usage magistral du plan-séquence, aura été une longue méditation sur l’épuisement du monde, sur la lenteur comme résistance, sur le temps comme matière morale.

Des débuts ancrés dans le réel

Né en 1955 à Pécs, dans un milieu artistique, Béla Tarr commence très jeune à filmer la réalité la plus rugueuse. Ses premiers films, ancrés dans un réalisme social sans fard (Le Nid familial, L’Outsider, Rapports préfabriqués), témoignent déjà d’une attention profonde aux corps fatigués, aux vies entravées. Almanach d’automne (1984), son dernier film en couleur, marque un seuil : après lui, le monde de Tarr s’assombrit, se resserre, se ralentit.

Le tournant Krasznahorkai : une éthique du regard

La rencontre avec l’écrivain László Krasznahorkai ouvre un second souffle, plus radical encore. Avec Damnation (1987), Béla Tarr abandonne définitivement la couleur, allonge la durée de ses plans, fait du plan-séquence non un effet de style mais une véritable éthique du regard.

Un cinéma de la durée et de la nuit

Béla Tarr appartient à cette race rare de cinéastes qui ne font pas des films mais creusent le monde, plan après plan, jusqu’à l’os. Son cinéma est une lente traversée de la nuit, une marche obstinée dans la boue du réel, où le temps s’étire comme une plainte sourde et où chaque visage semble porter le poids d’une humanité à bout de souffle. Regarder un film de Béla Tarr, c’est accepter de se défaire de l’impatience, d’entrer dans une durée morale autant que cinématographique.

Dunkerque, 1995 : la rencontre

En 1995, j’ai invité Béla Tarr à venir présenter Damnation (1987) lors des 9ᵉˢ Rencontres cinématographiques de Dunkerque. Ce choix évident s’imposait. Damnation est un film de pluie et de cendres, un poème noir traversé de travellings hypnotiques, où les êtres avancent comme déjà vaincus, sans pathos ni illusion. Un film d’une rigueur implacable, d’une beauté âpre, qui exige du spectateur autant qu’il lui donne. Le montrer à Dunkerque, c’était faire le pari de l’intelligence, de la patience, de la disponibilité au cinéma.

Damnation, 1987 

Une œuvre radicale et cohérente

L’œuvre de Béla Tarr s’est construite dans une radicalité croissante. De ses premiers films encore ancrés dans un réalisme social brutal, il a peu à peu glissé vers une forme de tragédie métaphysique où le monde semble se répéter jusqu’à l’épuisement. Avec Sátántangó, son chef-d’œuvre monumental et vertigineux, il invente un cinéma de la durée extrême, où la répétition devient destin et où la caméra accompagne les corps comme un témoin obstiné de leur lente déchéance.

Les Harmonies Werckmeister déploient ensuite une vision cosmique du chaos, portée par un noir et blanc somptueux et une musique lancinante, tandis que L’Homme de Londres, adaptation d’un roman de Georges Simenon, enferme la morale humaine dans une nuit épaisse, brumeuse, presque visqueuse.

Le Cheval de Turin : un adieu

Le Cheval de Turin, enfin, son film testamentaire, est une extinction. Jour après jour, le monde s’y retire, la lumière s’éteint, les gestes se raréfient. Plus rien ne progresse, tout se fige dans une fatigue définitive. C’est un adieu d’une austérité bouleversante, un dernier regard posé sur l’entropie du vivant.

L’homme derrière l’œuvre

Mais Béla Tarr n’était pas seulement ce cinéaste exigeant, rigoureux jusqu’à l’ascèse. L’homme que j’ai rencontré à Dunkerque était intelligent, profondément cultivé, charmant, courtois, et doté d’une malice discrète qui contrastait avec la noirceur de ses films. Derrière la gravité de l’œuvre, il y avait un regard vif, une présence chaleureuse. Cette alliance rare entre une radicalité artistique sans concession et une humanité dense rendait l’échange d’autant plus précieux. Inviter Béla Tarr en 1995, c’était affirmer une certaine idée du cinéma : un cinéma qui ne flatte pas, qui ne rassure pas, mais qui tient debout face à l’effondrement. Un cinéma de résistance, de temps long, de fidélité à une vision. Un cinéma nécessaire pour mieux vivre.