Voyage dans la France d’avant est une brillante et passionnante autobiographie. Mais Franz-Olivier Giesbert dresse aussi le constat d’un pays gravement malade dont l’origine des maux se niche dans son passé révolutionnaire et dans son actuelle américanisation. Il est pourtant convaincu que la France finira par se relever.

La vie de Franz-Olivier Giesbert vaut certainement d’avoir été vécue. Discuter le bout de gras avec tous les présidents, de Mitterrand à Macron, dîner avec Alain Delon, prendre des cuites avec Pasqua ou Mélenchon, interviewer Clint Eastwood, fraterniser avec Giacometti ou Brigitte Bardot… Avoir un père Américain, connaître ce continent aux États hétérogènes, se faire traiter de « sale youpin » parce qu’on défend Israël et, grand écart, profondément aimer la Normandie et la Provence. Tout ceci fait désormais de lui une voix, débarrassée des soupçons de gauchisme mondain du Nouvel Obs ou du social-traître rallié au Figaro. Le Point fut son havre : en se plaçant dans le sillage de Claude Imbert et de Jean-François Revel, FOG retrouve sa trajectoire intellectuelle. Notre pays se barre en sucette – la franchise aurait même conduit à troquer la friandise contre une paire de gonades. Après avoir cru en l’immigration heureuse – sans réaliser que les immigrés européens de la première moitié du xxe siècle s’accommodaient mieux de nos calvaires ou de nos églises que ceux qui traversent aujourd’hui la Méditerranée – après s’être entiché de Tariq Ramadan (!), le fils de GI a fini par se ranger au constat de maints réprouvés : la France, ses dirigeants, son administration, ses intellectuels, son peuple fracturé, tous s’enfoncent dans une crise dont on ne voit pas la fin. Haine de soi, déculturation, américanisation, « culte du robespierrisme » et de sa violence, islamisation, fiscalisme, égalitarisme, folie des normes et de la bureaucratie, médiocrité abyssale du personnel politique (Ségolène, si tu nous lis)… n’en jetez plus. Cherchez effectivement les pays qui nous prennent comme modèle, dressez la liste – ça ne devrait pas vous ruiner en encre.
L’origine de nos maux
Ce Voyage dans la France d’avant ne se réduit pas à la nostalgie des Bourvil, des Fernandel ou des Joe Dassin – FOG aime la musique, toutes les musiques, y compris les plus savantes au demeurant, mais le faible qu’il affiche pour les sociétaires de Maritie et Gilbert Carpentier détonne au milieu des multiples références artistiques, philosophiques ou littéraires qui émaillent les 467 pages.
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Il s’attache avant tout à trouver dans notre passé révolutionnaire l’origine des maux qui nous broient. On révise avec lui François Furet ou Jean Sévillia dans la contre-histoire de la Révolution, de la Commune (« l’ignoble expérience », dixit George Sand) qu’il nous livre. Qui se souvient que les révolutionnaires allèrent jusqu’au cannibalisme ? En nous alertant sur l’incroyable déchaînement de violence dont les jacobins, les communards ou les résistants de la 25e heure ont fait preuve, Giesbert nous met en garde contre les néo-Robespierre de l’antifascisme qui attendent leur heure, alliés aux islamistes que l’auteur ne veut pas confondre avec les musulmans… tout en comptant les femmes voilées dans les rues de Marseille qu’il considère être « les soldats de l’islam ». Tracer une limite claire entre foulard et voile demeure un vœu pieux. Chercher à être absolument juste conduit à ne rien faire. Bonne nouvelle, c’est exactement ce que nous faisons. Il en va de même de l’américanisation de la France et de l’Europe. FOG la déplore, avec quelques arguments. Violence endémique, culte obscène de l’argent, sous-culture – c’est le cocktail de nos banlieues –, déculturation – ça c’est le succès de la danse country chez les gilets jaunes – wokisme des universités et des métropoles. Tout y est. Allez après cela pleurer comme il le fait devant un Johnny Hallyday, rocker franco-belge, certes christique mais, sauf erreur, légèrement américanisé… Franz n’est pas moins paradoxal que le commun des mortels. Sans parler du diagnostic parfaitement posé quant à la solidité du nationalisme américain : une spiritualité omniprésente que l’immigration sud-américaine (éprise du même Dieu qu’Obama ou Trump) ne remet pas en cause. God bless America donc, alors que nous sommes devenus, entre-temps, « la fille gênée de l’Église catholique » (merci à Jean-Baptiste Roques) et que Giesbert ne semble guère porté sur le goupillon. Il faudra sans doute attendre un nouvel opus de l’auteur pour savoir si la France doit divorcer d’avec l’Amérique trumpisée ou s’inspirer d’elle.
Mélenchon pulvérisé
Pourtant, il reste optimiste. La liberté d’expression ? Il ne la sent pas menacée – que ne propose-t-il pas de republier les caricatures de Mahomet… Il se dit persuadé que la France, bien mal en point ces temps-ci, finira par se relever et dénicher un nouveau de Gaulle pour retrouver la voie de la cohésion et son Rueff 2.0 pour la désintoxiquer de son addiction à la dépense publique. Il souligne d’ailleurs le lien de causalité entre la gestion calamiteuse des finances publiques de la République de Weimar et l’accession d’Hitler au pouvoir. Les crétins y liront un avertissement face au péril du Rassemblement national ; les lucides penseront aux black blocs, aux Frères musulmans et à leur barycentre : Mélenchon. FOG le précise à toutes fins utiles : « Le fascisme revient sous le visage avenant de l’antifascisme. » Toute cette gauche stalino-maoïste, génocidaire, confite devant les impostures de Lacan hier ou celles de Piketty aujourd’hui, toujours béate face à Jean-Paul Sartre – dont l’œil torve vantait « l’admirable modération » du Grand Timonier aux 70 millions de morts. Ce « camp du progrès », géniteur du wokisme purificateur dispose de relais puissants dans un Hexagone titubant. Gare aux minorités agissantes.
« La guillotine est toujours dans les têtes », s’alarme Giesbert. Notamment dans celle du Conducatore lfiste qui, à la fin d’un aimable dîner chez les d’Ormesson, confia à son hôte et à son hôtesse : « Je vous aime bien mais, si nous arrivons au pouvoir, nous vous couperons la tête. » Les tyrans tiennent toujours leurs promesses. Voyageons donc dans la France d’avant et trouvons-y l’inspiration pour sortir du « gauchemar » de la France d’après.
Voyage dans la France d’avant – Franz-Olivier Giesbert, Gallimard, 2025. 480 pages





