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L’écologie sans idéologie

« Le Chant des forêts », ou la pédagogie du regard (actuellement en salles)


L’écologie sans idéologie
© Vincent Munier / Haut et court

Le beau nouveau film du photographe Vincent Munier est un véritable hymne au retrait, au silence, à l’émerveillement, conditions oubliées pour renouer notre rapport authentique à la beauté immanente de la nature…


Dans une époque saturée de bruit, d’affolement, gavée de gadgets technologiques qui nous coupent de la présence au monde, Le Chant des forêts de Vincent Munier prend le parti inverse. Plus qu’un documentaire naturaliste, le film propose une pédagogie du regard et du silence pour renouer notre rapport authentique à la beauté immanente de la nature.

Dévoilement

La brume enveloppe encore la forêt. Puis, lentement, à mesure qu’elle s’élève, elle dévoile l’étendue du manteau bleuté des chênes et des sapins. Tout apparaît progressivement, dans un mouvement de retrait plutôt que d’exposition. La forêt ne s’impose pas: elle se révèle. C’est là, sans doute, que réside la vérité du Chant des forêts. Tout y est affaire de dévoilement.

Après La Panthère des neiges (2021), le photographe et cinéaste Vincent Munier, qui se définit lui-même comme un guetteur de lune, signe un nouveau documentaire naturaliste d’une grande beauté. Il y convie son père Michel, grand observateur de la nature qui l’a formé, ainsi que son fils Simon, âgé de douze ans. Ensemble, ils partent sur les traces du grand tétras, gallinacé forestier au plumage noir, autrefois familier de nos montagnes et aujourd’hui menacé.

Une grande partie du film se déroule au cœur des forêts vosgiennes, avant une expédition dans le grand froid du nord scandinave.

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Mais cette quête est aussi une histoire de révélations successives. Le père découvre sa vocation le jour où, enfant, il voit pour la première fois un chevreuil. Le grand-père, avant lui, est marqué à jamais par la rencontre fondatrice avec le grand tétras. Le fils, lui, traverse un rite initiatique, celui de l’apprentissage de l’observation, de la patience et de l’émerveillement.

La nature à hauteur d’enfant

Le documentaire nous place d’ailleurs à sa hauteur. Comme lui, le spectateur apprend à se tenir en retrait, presque invisible, à écouter pour mieux regarder et laisser surgir l’inattendu. Le regard doit s’ajuster lentement, comme lorsque les bois d’un cerf se confondent d’abord avec les branches, avant que la silhouette de l’animal n’émerge enfin du paysage.

Parmi ces présences discrètes, la chouette de Tengmalm apparaît à la nuit tombée. Comme la chouette de Minerve, elle ne se révèle que dans l’obscurité. Gardienne silencieuse, elle rappelle que la sagesse naît lorsque le brouhaha se tait.

Lorsque la neige tombe, éclairée par la lune, elle glisse sur les arbres comme une poussière d’or. Les sapins deviennent alors de véritables cathédrales d’épines, architectures quasi immobiles, magnifiées par une lumière vaporeuse et diffuse.

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A la nuit tombée , à la lumière des bougies dans la cabane, les visages surgissent de l’ombre, comme dans les tableaux de Georges de La Tour. Autour du poêle, les récits d’apparitions presque miraculeuses, d’un cerf, d’un grand tétras, passent du grand-père au petit-fils. Non comme des exploits, mais comme une leçon de patience : savoir demeurer immobile, tapi dans les branches d’un sapin, accepter de ne rien voir tout de suite et attendre.

Cette transmission humaine trouve son pendant dans la forêt elle-même. Un arbre mort, allongé sur le sol, continue pourtant de nourrir le vivant. De la mousse, des feuillus, de jeunes sapins ont planté leurs racines dans son tronc ancien. La forêt enseigne ainsi la continuité, la cohabitation, la transmission silencieuse du vivant par-delà la mort.

© Vincent Munier

La forêt, ici, n’est pas un décor : elle est un lieu formateur et habitable. Contrairement à la mer, elle offre des refuges et des ressources. On peut s’y abriter, y construire une cabane, y survivre. La mer, elle, expose l’homme à un dénuement radical ; la forêt, même lorsqu’on s’y perd, laisse une chance. Descartes le notait déjà dans son Discours de la méthode : dans la forêt, pour retrouver son chemin, il suffit d’aller droit devant soi. Une issue existe.

Le Chant des forêts rappelle, sans militantisme, une évidence oubliée : l’écologie n’est pas une idéologie qui corrige et enlaidit le monde à coups de normes punitives et de gadgets technologiques, mais l’art de le conserver. Car on ne protège que ce que l’on a appris à regarder et à aimer. Et regarder suppose le silence, cette disponibilité intérieure dont la forêt demeure peut-être l’un des derniers refuges.

1h33

Le Chant des forêts

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