Accueil Site Page 3237

Sniffer n’est pas jouer

Pendant que ses collègues de travail cavalent sur les courts de Roland Garros, Richard Gasquet, 22 ans, petit prodige du tennis français, est au piquet. Dans la presse on le dit « caché quelque part en France » en attendant son jugement. Il risque deux ans de suspension ferme. Deux ans d’interdiction professionnelle. Rien que ça. Il est même tricard dans l’enceinte du stade. « Sa présence n’est pas souhaitable », a décrété la Fédération internationale de tennis. Mince, à croire que le gamin de Sérignan a choppé la grippe mexicaine, violé des enfants et braqué le sac une petite vieille.

Tout commence pour l’infortuné Gasquet au tournoi de Miami en mars dernier. Souvent blessé, le fragile jeune homme déclare forfait une fois de plus à la veille du début du tournoi. Quand ce n’est pas le coude, c’est l’épaule. Se croyant en vacances forcées, il fait ce que tout jeune de son âge ferait à sa place : direction Miami Beach, ses clubs, ses filles, ses DJ adulés.

Gasquet aurait mieux fait de rester à l’hôtel à jouer au scrabble avec son coach. Le lendemain, il subit un test antidopage. On trouve des « traces » infinitésimales de cocaïne. C’est le début de sa descente aux enfers. L’usage de coke, considérée comme une drogue festive, sans le moindre intérêt dopant pour un joueur de tennis, n’est pas sanctionné en dehors des périodes de compétition. La boulette de Gasquet est d’avoir cru qu’il était « hors compétition » après avoir déclaré forfait. Sa simple présence à Miami suffisait à le rendre éligible à un test antidoping… Bref, Gasquet a été pris par la patrouille après s’être emmêlé les pinceaux dans le règlement. Il s’agit donc d’une bêtise sans grand intérêt, et sans aucune volonté de « tricher » de la part du joueur. Gasquet mérite peut-être une punition (pour infraction à la législation sur les stupéfiants ? ndlr), pas une exécution publique. Pourtant, la sanction risque d’être la même pour ce pauvre môme que pour un sportif qui se chargerait aux hormones de croissance pour chevaux, ou qui prendrait de l’EPO chaque matin au petit-déjeuner.

Si le règlement, totalement absurde, est appliqué strictement, Gasquet pourrait être suspendu deux ans. Une sanction presque sûrement synonyme de fin de carrière car on ne revient pas à son niveau après une si longue absence des courts. Bref, le soldat Gasquet risque le peloton d’exécution pour une malheureuse ligne de coke. (Ses analyses capillaires ont prouvé qu’il n’était pas un utilisateur régulier).

Cette ridicule et banale histoire n’a pas de morale. Je ressens juste un sentiment de malaise devant l’indifférence de l’opinion à l’égard de cette injustice. Le politiquement correct et les opinions binaires qui ne laissent pas place à la moindre zone de gris gagnent du terrain dans tous les domaines possibles et imaginables. Dans cette affaire, les médias ont lâché Gasquet parce que « la drogue ce n’est pas bien ». Les humoristes qui adorent tirer sur les ambulances se sont déchaînés. Les responsables du tennis l’ont traité comme un criminel pour rassurer les sponsors, et préserver l’image de la poule aux œufs d’or. Ses « camarades » de Coupe Davis ne risquent pas de se mettre en grève pour exiger sa relaxe. On n’est pas chez Molex et ATP n’est pas la CGT. Même Yannick Noah, le king de l’impertinence et du politiquement incorrect, supposé proche de Richard Gasquet, n’a pas levé le petit doigt. Alors, ça m’a fait du bien d’entendre Nelson Montfort remettre à sa place Henri Leconte qui en remettait une couche.

En attendant, le French Open ne sera pas troublé par la moindre évocation du « délinquant ». La « grande famille du tennis » fait singulièrement penser à un congrès du PS.

L’Europe abonnée au gaz russe

Pendant que les têtes de listes aux élections européennes font les guignols devant des travées vides, les affaires, les vraies, continuent dans la coulisse et révèlent une Union européenne où le « jeu perso » ainsi que la maltraitance à Bruxelles des petits à la récré démentent les envolées lyriques des eurobardes[1. J’exige le copyright avec mention d’origine sur ce néologisme qui désigne les Guetta, Duhamels, Delafon, Olivennes, Colombani et consorts qui finiront accrochés à un arbre et bâillonnés lors des prochains banquets républicains !].

À l’occasion d’une petite virée en Europe centrale, je me suis intéressé à une question aussi aride que malodorante, au propre comme au figuré : celle de l’approvisionnement de nos pays en gaz naturel. On a déjà oublié, ou presque, qu’au plus fort de l’hiver le plus rigoureux de la décennie (bonjour le réchauffement climatique !), un conflit entre la Russie et l’Ukraine fit greloter des milliers de foyers en Europe centrale, car l’équipe Poutine-Medvedev avait fermé le robinet du seul gazoduc qui achemine, à travers l’Ukraine, cette source d’énergie vers l’ouest.

La France fut touchée, mais cela ne s’est pas traduit par une hécatombe de vieillards privés de chauffage par -15°. La diversité de nos approvisionnements gaziers (Algérie, mer du Nord) et le poids du nucléaire dans la production d’énergie relativisent chez nous les conséquences des accès de mauvaise humeur moscovite.

Néanmoins, ces dernières années, à la suite notamment de la renationalisation par Vladimir Poutine des grandes entreprises productrices d’hydrocarbures, l’idée a germé dans quelques têtes d’œufs bruxelloises (qui ne sont pas toujours aussi stupides qu’on le croit) qu’il serait prudent de diversifier, dans le futur, les sources d’approvisionnement en gaz naturel, une énergie d’avenir, moins polluante que le pétrole et dont les réserves estimées sont nettement plus importantes que celles de l’or noir.

C’est ainsi que naquit le projet Nabucco, qui, comme son nom l’indique, consiste à aller chercher du gaz dans la région où règnait jadis Nabuchodonosor, dont Giuseppe Verdi, pour des raisons de marketing, simplifia le nom en Nabucco. Il s’agit d’un gazoduc de 3300 kilomètres qui transporterait le gaz d’Iran, du Kurdistan irakien et de la région de la Caspienne, tous lieux où les réserves répertoriées sont prometteuses, vers l’Europe, en évitant soigneusement de traverser la Russie. Le trajet se ferait par la Turquie, la Bulgarie, la Roumanie, la Hongrie et aboutirait en Autriche, d’où il pourrait alimenter les réseaux d’Europe centrale et occidentale.

On voit le but de la manœuvre : pouvoir faire un joyeux bras d’honneur à Poutine ou celui de ses successeurs qui s’aviserait de se comporter comme il est de tradition chez les Russes, même post-soviétiques : comme je suis le plus fort, je cogne avant de causer.

La Commission européenne applaudit à ce projet et promet monts et merveilles pour son financement. Un consortium se met en place, qui rassemble les principales entreprises de distribution d’énergie des pays directement concernés (Turquie, Bulgarie, Roumanie, Hongrie et Autriche, ce dernier pays étant chef de file du projet par l’intermédiaire de l’entreprise OMV, qui est à la fois le Total et le GDF du pays de Mozart). Une entreprise allemande, RWE, s’associe également au projet, car ses concurrentes outre-Rhin, E-On en tête, fricotent avec les Russes, comme on le verra plus loin.

Dans un premier temps, Suez-GDF marque de l’intérêt pour Nabucco et fait acte de candidature pour être le septième partenaire de l’opération. Cette offre est rejetée par la Turquie : le Parlement français venait de voter, à la grande fureur d’Ankara, une loi mémorielle sur le génocide arménien. Mais la raison essentielle de cette fin de non-recevoir est la méfiance généralisée qu’inspirent nos grandes entreprises plus ou moins liées à l’Etat à des partenaires plus petits, qui ont médité l’exemple de la Belgique, dont les entreprises énergétiques ont été avalées en une seule bouchée par Gerard Mestrallet, le Gargantua du secteur. Aujourd’hui, Suez-GDF se fait tout petit et modeste pour obtenir un strapontin dans North Stream.

Les coups les plus rudes au projet Nabucco ont été portés simultanément à Berlin par la chancelière Angela Merkel et à Rome par Silvio Berlusconi. Le gouvernement allemand est engagé depuis maintenant cinq ans dans une entreprise de construction d’un gazoduc sous la Baltique, dénommé North Stream, qui acheminerait directement le gaz russe exploité en Sibérie occidentale vers l’Allemagne, sans passer par la Biélorussie et la Pologne, une perspective qui est considérée avec une hostilité certaine à Varsovie. Ce deal a été conclu du temps du chancelier Schröder, immédiatement nommé à la tête du consortium russo-allemand qui pilote le projet. À côté, les petites magouilles d’un François Pérol pour devenir le patron de la Caisse d’Épargne-Banque Populaire font vraiment provinciales et petit bras…

En Italie, Berlusconi, qui est au mieux avec Vladimir Poutine, a présidé au mariage du trust pétrolier transalpin ENI avec Gazprom pour lancer un projet concurrent à Nabucco, South-Stream, qui amènerait le gaz russe jusqu’en Italie en traversant la Mer Noire, la Grèce et la Serbie (le tracé n’est pas encore définitivement fixé).

La présidence tchèque de l’UE, tirant les leçons de la crise gazière avec l’Ukraine, a fortement plaidé pour que la priorité des aides européennes, qui se montent à 3,5 milliards d’euros, soit dirigée vers Nabucco, au nom de la nécessaire diversification des approvisionnements. Il s’est vertement fait rappeler à l’ordre fin mars par Angela Merkel, qui, tout en soutenant du bout des lèvres le projet Nabucco, exige que l’UE traite à égalité les projets Nord Stream et South Stream, ce qui revient, dans les faits, à torpiller Nabucco. Elle se permet, de plus, de donner des conseils à ses voisins, comme de faire des économies d’énergie et d’importer moins de gaz. Und damit Schluss ! Paris, dans ce dossier où la France est moins impliquée, soutient Berlin et Rome, dans l’espoir de se voir renvoyer l’ascenseur dans d’autres dossiers, le ferroviaire ou le nucléaire par exemple.

Qui a gagné au bout du compte ? Gazprom et Poutine… Vodka pour tout le monde ! J’ai cru percevoir, dans mes discussions avec des dirigeants tchèques et hongrois, ces dernières semaines, comme un brin d’amertume… S’ils la manifestent un peu trop bruyamment, il se trouvera bien quelque part en Europe un ersatz de Chirac pour leur faire remarquer qu’ils ont encore perdu une bonne occasion de se taire. Comme de cela je n’ai strictement rien entendu de quiconque ayant le culot de se présenter aux européennes, je ferai comme j’ai dit : j’irai pas !

L’ordre règne à l’École

Ce gouvernement ne respecte rien. Même pas cet être sacré qu’est l’enfant, innocent y compris quand il est coupable – et qu’on ne m’enquiquine pas avec des saletés de psychanalyste. Non contente de traquer les étrangers au point de s’attaquer à leurs mômes, la République sarkozyste s’en prend maintenant aux nôtres. En quelques jours, les signes d’une volonté de réprimer dès le plus jeune âge se sont multipliés. Il y a quelques semaines, la réaction scandaleuse d’un instituteur avait montré que la tentation répressive gangrène l’institution scolaire elle-même. Menaçant sur le ton de la plaisanterie un élève de 9 ans qui avait l’habitude de « montrer son zizi » à ses camarades de « couper ce qui dépassait », ce tortionnaire a reçu son juste châtiment comme l’a fort bien narré l’ami David Desgouilles : 500 € d’amende et une privation de son droit d’enseigner. On espère que l’enfant traumatisé a pu reprendre son innocente activité, désormais fort de la certitude que, face aux adultes, prof ou gendarme, il est le plus fort. Quant aux gamins qui s’étaient offusqués de ses agissements auprès de l’instituteur, sans doute de la graine de fachos et de délateurs, voilà qui leur apprendra à être plus cool.

On espère bien que les deux policiers qui ont odieusement procédé à une rafle de deux gosses de dix ans pour une sombre histoire de bicyclette seront, eux aussi, durement sanctionnés. En attendant, toute leur classe a été confiée aux bons soins d’une cellule d’aide psychologique qui tentera de leur faire oublier ces heures les plus noires de leur enfance.

Comme d’habitude, pour justifier le tour de vis, on nous joue la vieille antienne de l’insécurité. Certains médias aux ordres en font des caisses. De malheureux tirs de kalachnikovs contre les flics à La Courneuve, et le chœur des vierges sécuritaires nous fait croire que c’est la guerre. Heureusement de grands esprits comme Laurent Mucchielli nous expliquent que cette violence est « un processus circulaire » dont « les jeunes et les policiers sont, tour à tour, les acteurs ». Que le meilleur gagne. Un prof poignardé dans un collège « sans histoires » ? Tout au plus un cas isolé dont il convient de ne pas exagérer la signification mais qui nourrit les fantasmes de quelques vieux apeurés, réacs égarés et sarkozystes en quête de voix lepénistes. Le sentiment d’insécurité continue à faire des ravages.

Peu importe donc que la violence soit devenue le quotidien de pas mal d’établissements, que les cas de profs agressés se multiplient, que la délinquance, la vraie, touche des mineurs de plus en plus jeunes et que des enfants parfois âgés de dix ans narguent en toute impunité – et souvent avec le soutien de leurs parents – les profs, les flics et les juges. Le scandale n’est pas que des parents soutiennent leurs rejetons contre les profs ensuite accusés de démission ni que des enseignants qui tentent (parfois maladroitement) d’exercer une autorité soient lâchés en rase campagne par leur hiérarchie. Il n’est pas non plus dans le fait que des armes puissent entrer à l’école, mais dans la méthode proposée par Xavier Darcos pour tenter de l’empêcher.

Bien au-delà des habituelles pleureuses des Inrocks et de Télérama, un tollé polyphonique a accueilli la proposition du ministre de l’Éducation de fouiller les cartables des élèves. « Remède pire que le mal », selon un responsable de la FCPE, « fausses réponses » à en croire le patron de la FSU, Gérard Aschieri, qui voit dans cette « cette gesticulation sécuritaire » le résultat « d’une atmosphère malsaine qui est en train de décrire l’école comme le lieu de tous les dangers, et les enfants comme des dangers potentiels ». Son de cloche identique chez les politiques jusque dans les rangs de la majorité. Jean-Christophe Cambadélis dénonce un « GIGN scolaire ». Même MAM fait la fine bouche, reconnaissant que tout ça va être un peu plus compliqué. La bonne blague. Alors que la réalité est si simple.

Bref, nous voilà menacés non pas par l’irruption de la délinquance et parfois du banditisme dans l’enceinte de l’institution scolaire, mais par la création d’une police des écoles. On verra sans doute sous peu la gauche réconciliée scander, la mine grave, dans les rues de Paris : « L’ordre règne à l’École ! » Et puis quoi encore ? À ce train-là, on nous expliquera sous peu que la loi doit s’appliquer aussi dans les salles de classes et les cours de récré. L’autorité, voilà l’ennemi !

D’accord, l’interpellation de deux minots pour un vol qu’ils n’avaient pas commis ressemble à un excès de zèle. Mais enfin, à qui va-t-on faire croire que des mômes abreuvés de télé plusieurs heures par jour, souvent confrontés, à l’intérieur ou à l’extérieur de l’école, aux rackets, tournantes et autres joyeusetés, vont rester terrorisés à vie pour avoir passé deux heures dans un commissariat (au cours desquelles on espère qu’on leur a offert des carambars) ? Si les professionnels de l’indignation et de la compassion se souciaient réellement des séquelles, ils auraient minimisé l’incident sur le mode : « Ça vous fera un souvenir marrant et une histoire pour les copains. » Après tout, ils auront eu le quart d’heure de célébrité dont on rêve désormais dès le berceau et leur innocence a été rapidement reconnue, voilà qui devrait leur donner confiance dans la police de leur pays. Et puis merde, j’ose, en imaginant à l’avance le torrent qui va s’abattre sur moi : peut-être que cette mini-bavure aura dissuadé quelques futurs candidats au vol de vélo et autres biens matériels. Je suggère donc au jeune Hicham, à son cousin et à leurs familles de considérer cet épisode comme l’une des petites aventures qui font une existence, plutôt que comme la plus grande bavure policière depuis la mort de Malik Oussekine. Cette micro-affaire est peut-être regrettable, il n’y a pas de quoi en faire ces épais fromage.

De même, je ne sais pas si la méthode proposée par Xavier Darcos est techniquement la bonne. Mais quand j’ai entendu, vendredi matin sur France Inter, le sociologue de service affirmer très sérieusement que fouiller les cartables serait porter atteinte à l’intégrité des enfants (tandis que laisser certains agresser leurs profs ou leurs élèves ne porte atteinte qu’à l’intégrité des victimes, sans doute), je me suis demandé lequel des deux, lui ou moi, était complètement barré. Je le dis sans hésitation : c’est ce dealer de bonnes nouvelles qu’il faudrait enfermer, lui et toutes les belles âmes qui nous expliquent que, si on n’avait pas réduit le nombre de surveillants, on n’en serait pas là. Des pions contre des armes blanches. « Il faut rétablir l’autorité », a affirmé Marielle de Sarnez, la garde rapprochée de François Bayrou à elle toute seule[1. Il est vrai que Bayrou préfère, lui, l’éducation par la torgnole, surtout quand il y a des caméras, comme il en avait fait la démonstration au cours d’une visite dans le quartier de la Meinau à Strasbourg, pendant la campagne présidentielle de 2002, en administrant une baffe à un gamin qui tentait de lui faire les poches.]. Quelle heureuse découverte. Et comment donc ma bonne dame ? À force de compréhension, de bienveillance et de respect de l’intégrité ? En laissant seuls en première ligne des profs qu’on a consciencieusement dépouillés de tous les attributs symboliques de leur autorité ?

Réveillez-vous, les gars. Il est trop tard pour proclamer la sanctuarisation de l’École. Il fallait y penser avant, avant de laisser la doxa, la télé et toutes les doléances et dérèglements de la société l’envahir. On pouvait s’attendre à ce que la violence, la délinquance, l’incivilité s’engouffrent dans la brèche. Et il faudrait maintenant qu’on la sanctuarise pour la protéger de la Loi ? Oui, il faut protéger l’École, mais du crime, pas de la Loi.

Pendant que les marchands de rêve continuent à jurer que « le réel ne passera pas », une majorité silencieuse fait entendre une autre musique. Pendant que leurs « représentants » syndicaux font assaut de bons sentiments, des profs en ont marre d’aller faire cours la peur au ventre. L’une d’elle a publié un livre intitulé Ces profs qu’on assassine. Les gens qui sont allés voir La Journée de la jupe veulent d’abord qu’on arrête de leur raconter qu’ils ne vivent pas ce qu’ils vivent… Parce que ça, ça rend fou. C’est pour faire cesser ce déni de réel que beaucoup ont voté pour Nicolas Sarkozy. Qu’ils aient eu ou non raison de le faire est une autre histoire. Comme l’a justement relevé Frédéric Ploquin, ce qu’ils reprochent à Sarkozy, ce n’est pas d’avoir promis de nettoyer « les 4000 » au karcher, c’est d’avoir échoué à le faire.

La loi qui protège et la liberté qui opprime, vous en avez entendu causer, vous dont la bonne conscience n’a d’égale que l’aveuglement ? Oui, la plupart des braves gens veulent que force reste à la loi. Ils veulent que l’État se défende et que ceux qui lui font la guerre sachent qu’à la guerre on peut mourir. Oui, il faut que l’ordre règne à l’École. À toujours préférer le désordre à l’injustice, on finit toujours par avoir et le désordre et l’injustice.

Ces profs qu'on assassine

Prix: 3,47 €

1 d'occasion et neuf disponible à partir de

La vista, tu l’as ou tu l’as pas

Georgios Anastassopoulos aurait pu faire une carrière assez honorable dans Les aventures de Tintin, s’il n’avait déjà trouvé un boulot en politique. Député de Nea Dimokratia (conservateurs grecs) au Parlement européen, il rédigea en 1998 un rapport préconisant de créer des circonscriptions électorales dans les pays de plus de vingt millions d’habitants. Résultat : en 2003, le Premier ministre de l’époque, Jean-Pierre Raffarin, créa huit circonscriptions pour élire les députés européens. À dire vrai, il ne s’agissait pas en France de suivre à la lettre les recommandations du Parlement de Strasbourg, mais bien de lutter contre la dispersion des voix générée par la multiplication des « petites listes ». Rendez-vous compte : en 1999, vingt listes, dont certaines assez bizarroïdes, se présentaient aux européennes ! Grâce à l’initiative de Jean-Pierre Raffarin – la vista, tu l’as ou tu l’as pas –, ce ne sont pas moins de 161 listes qui sont en lice en 2009. Si l’on s’avisait de rapporter ce chiffre à la situation de 1999, quand existait la circonscription unique, on s’apercevrait que Jean-Pierre Raffarin a réussi son coup : en moyenne, un Français aura en 2009 le choix entre vingt listes différentes, alors que vingt se présentaient à son suffrage dix ans auparavant. Si Jean-Pierre Raffarin n’existait pas, eh bien on se demande parfois si. Enfin, non, on ne se demande rien.

Cohn-Bendit : ne le recyclez pas !

33

Ne comptez pas sur moi pour lancer la pierre à Daniel Cohn-Bendit. J’ai deux ans de moins que lui et encore assez de force dans les bras pour pouvoir le faire, mais j’avoue tout de suite mon crime : je l’aime bien. À dire vrai, je l’adore. Sa dégaine, ses yeux frondeurs, son air de ne pas y toucher m’émoustillent. Si un jour il devait coucher dans ma baignoire – il est préférable de faire dormir les roux dans sa salle de bains, plutôt que de vitupérer contre votre pressing qui n’a pas réussi à en ôter l’odeur de vos draps[1. La solution pourtant existe. Si, par mégarde, un roux couche dans vos draps, il vous suffit de les tremper 45 minutes dans de l’essence, puis d’y mettre le feu. Aux draps, pas au roux.] –, je ne suis pas certaine de rester dans mon lit. Mon admiration n’est pas que physique. Elle est intellectuelle, morale, politique. Ce qui me plaît le plus, chez lui, c’est sa constance en toutes choses.

Déjà en 1968, il appelait à en finir avec les anciennes générations et à envoyer à la retraite ces hommes politiques qui étaient aux manettes depuis plus de vingt ans. Daniel Cohn-Bendit n’a pas changé et, contrairement à beaucoup de politiciens qui bercent le bon peuple de vaines paroles, il met en accord ses pensées et ses actes : chez les Verts français, il a fait le ménage et a viré, manu militari, tous les vieux croulants des listes aux élections européennes. Roulez jeunesse !

Il a commencé avec Marie-Anne Isler-Béguin : figurez-vous que cette vieillarde de 53 ans siège au Parlement européen depuis 1994 ! Oui, vous ne rêvez pas : elle est députée depuis le siècle dernier ! Daniel est humain, il ne l’a pas virée sans ménagement. Un âge aussi vénérable mérite quelques égards. Il lui a donc promis une place dans une maison de retraite, entièrement chauffée au solaire, avec bac à compost, nourriture bio et wc secs au fond du jardin. Il n’eut plus qu’à la faire asseoir, à lui poser un plaid sur les genoux et à faire rouler son fauteuil vers la sortie.

Gérard Onesta fut, lui, un cas plus dur à traiter. Ce Mathusalem de 49 ans, député écologiste depuis 1999, voulait jouer les récalcitrants. C’est compréhensible : ce centenaire, né sous le général de Gaulle (c’est dire si ça remonte), est dénué de tout sens politique. Où l’aurait-il acquis d’ailleurs, lui qui n’avait que huit ans en 1968 et n’a même pas conscience que les vieux doivent se résoudre à laisser leur place aux jeunes ? Daniel Cohn-Bendit envoya donc José Bové persuader Onesta de se retirer sans rien dire. Âgé de seulement 53 ans – et encore, l’air de la campagne vous en donne toujours trente de moins –, le leader paysan n’est pas du genre à se laisser démonter. Il s’est planté en face du sinistre barbon :

– Tu les as vues, mes moustaches ? Dis, tu les as vues ?

Un bourre-pif plus tard, Onesta était allongé de tout son long et le jeune Bové pouvait se présenter à sa place.

C’est une question de principe. En France, les Verts sont le mouvement politique le plus démocratique qui soit. Et, en 2004, ils ont adopté l’un de leurs plus grands textes, un plaidoyer pour une VIe République. Ils y écrivent notamment : « La limitation du nombre de mandats successifs exercés par le même titulaire est une condition d’un fonctionnement sain de la démocratie, à tous les niveaux de représentation. L’absence de règles dans ce domaine constitue sans doute l’une des raisons du vieillissement inquiétant de la représentation nationale constaté depuis le début des années quatre-vingt. En 1982, l’âge moyen du représentant syndical ou politique était de 45 ans, il est de 59 ans aujourd’hui. C’est pourquoi nous proposons de limiter à deux renouvellements, soit trois mandats, l’ensemble des mandats électifs. Limiter à cinq ans la durée de tous les mandats électifs. Cette proposition couplée avec l’interdiction de dépasser trois mandats successifs empêcherait ainsi d’exercer plus de quinze années consécutives le même mandat. » C’est beau comme du Montesquieu[2. Comparé à Eva Joly, jeune candidate d’Europe Ecologie d’à-peine 66 ans, Montesquieu n’a jamais rien fait contre Elf : qui ne dit mot consent.].

Pourquoi n’en parle-t-on pas ? Pourquoi les commentateurs politiques restent-ils muets là-dessus ? C’est pourtant rarissime qu’un parti tienne ses engagements et place la morale publique à un tel niveau que chacune de ses propositions l’oblige lui-même. Combien faudra-t-il encore de mandats à Daniel Cohn-Bendit pour qu’il parvienne à changer les mœurs politiques en France et en Europe et persuade les autres parlementaires européens que trois mandats ça suffit ?

Dany, qui s’apprête à entamer son quatrième mandat dans quelques semaines, le sait bien : les quinze années qu’il vient de passer au Parlement européen lui ont permis de constater les dégâts du grand âge sur ces élus installés depuis cinq ou dix ans dans les mêmes fonctions. Le vieillissement n’est pas sain pour la démocratie. Les vieux ne sont pas sains. Et plus ça va, plus ils deviennent inquiétants. Le péril vieux, voilà l’ennemi ! Chassons de nos Parlements les vieillards et leur trou de…, enfin leur perte de… Comment dit-on ? Vous savez bien quand on ne se souvient plus d’une chose qu’on a dite la veille. Ça me reviendra. Peut-être pas.

Photo de une : cc Parlement européen, flickr.

Nadine Morano, un sujet porteur

« Je suis favorable aux femmes porteuses », déclare Nadine Morano, secrétaire d’Etat à la Famille et au Picon bière, également conseillère politique de l’UMP, dans un entretien à nos confrères du Monde. Il est quand même extrêmement rassurant de voir, enfin, un ministre de la République et responsable du principal parti de la majorité présidentielle revenir à des positions de bon sens sur les rapports hommes femmes après des décennies de délires féministes. La femme porteuse est, bien entendu, l’avenir de l’homme qui n’aime pas faire les courses dans les hypermarchés de zones rurbaines un samedi après-midi ou qui a oublié d’aller remonter les packs d’eau de la cave. De même, quand elle est grosse, la femme porteuse représente un intérêt indéniable sur le plan boursier, même si comme le remarque fort justement Nadine Morano dans son entretien, il ne faut pas « raisonner uniquement sur le seul risque de marchandisation des corps ».

Jour de fête à Libération

284

Comme mon quotidien du matin a pris l’habitude de ne plus paraître les jours fériés, je me suis, en ce jeudi de l’Ascension, rabattu sur liberation.fr pour savoir ce qui se passait dans le monde. Pas grand chose à se mettre sous la dent, si ce n’est la détestable affaire qui oppose la famille d’Ilan Halimi au mensuel Choc, qui vient de faire sa « une » avec une photo prise par les ravisseurs. Ce cliché montre Ilan Halimi, pistolet sur la tempe, les poignets liés, avec un quotidien du jour posé sur sa poitrine dans la meilleure tradition des preneurs d’otages.

Détestable affaire parce qu’on est sans illusions sur la démarche de Choc, qui se voit contraint de booster ses ventes chancelantes avec des vrais bouts de futur cadavre, son lectorat habituel étant j’imagine peu sensible au classement du salaire des cadres dans l’immobilier ou au régime minceur miracle des francs-maçons.

Les avocats de Choc, nos amis Richard Malka et Claire Chaillou, ont mené de meilleurs combats – et malgré l’amitié, je ne les suivrai pas dans celui-ci. Dur métier, tout de même. Lors de l’audience, mercredi dernier, Me Chaillou a plaidé la vertu pédagogique de cette photo pour le jeune lectorat, estimant que la publication de cette photo avait une utilité. J’ai beau être amateur de chutzpah, notamment judiciaire, je la préfère quand même dans la fameuse blague yiddish où l’avocat commis d’office réclame l’acquittement de son client qui a égorgé père et mère en expliquant au juge : « Vous n’allez tout de même pas condamner un malheureux orphelin ! » Mais bon, tout le monde – Choc comme Fofana compris – a droit à un avocat et ledit avocat ne peut pas s’écrier, comme dans les procès de Moscou : « Mon client est coupable, punissez-le sévèrement ! »

N’empêche, quelle que soit la validité juridique de leur argumentation, on se dit que sur ce coup-là, il leur fallait défendre l’indéfendable. Le Parquet a en tout cas pris une décision exceptionnelle en ordonnant le retrait du mensuel des kiosques à partir de vendredi 14 heures. Une sanction financière très lourde – qui pourrait être plus lourde que celle qui s’abattra sur Fofana, comme l’a noté Richard Malka. Cela dit, malgré tout le mal que je pense de Choc et de sa « une », il est vrai qu’en refusant à celui-ci la possibilité de plaider en appel avant que la sanction soit effective, le tribunal s’est assis sur un principe normalement intangible de notre droit : tout le monde a le droit à un deuxième procès. Même Choc. (L’audience aura finalement lieu lundi après-midi.)

Merci les gars. La « volonté d’informer » du mensuel va de toute évidence créer un précédent juridique. On n’avait pas retiré de la vente un journal depuis des décennies, gageons qu’une fois que les magistrats auront repris ce genre d’habitude, les demandes de saisies en kiosques vont pleuvoir, et pour des cas autrement plus litigieux. Je sens que la liberté de la presse va encore faire un bond en avant.

Toutes considérations dont je ne trouvai bien sûr pas trace dans mon Libé numérique de ce jeudi. Ce qu’on y vendait au lecteur comme un article sur l’affaire était, en fait, une dépêche AFP qu’on ne s’était même pas donné la peine de rebricoler, j’imagine qu’en cherchant bien, on doit trouver, au mot près, le même article sur une série de sites. Publier plein d’articles et coller à l’actu, ça fait riche…

Ce qu’en revanche, on ne trouvait que sur libération.fr, c’étaient les commentaires de lecteurs. Des commentaires doublement modérés, puisqu’il faut être inscrit sur le site pour pouvoir donner son avis sur les violences policières qui montent ou le lait qui baisse. Là-dessus intervient un modérateur dont on présume que le métier est de veiller à ce que les propos tenus restent dans le cadre des lois en vigueur. Peut-être ce modérateur était-il de repos en ce jeudi de l’Ascension, sinon il n’aurait pas fallu attendre ce vendredi après-midi pour qu’on se décide à retirer du fil des commentaires comme celui-ci, publié par le courageux internaute Guilec741, jeudi à 20 h 52 : « Trop drôle. Les juifs n’aiment pas l’argent nous dit-on, mais ils réclament 100 000 euros, en quoi cet argent va-t-il les soulager, je suis mort de rire de ses contradictions. »

Mort de rire. Trop drôle en effet de voir les immondices qu’ose publier un quotidien qui donne des leçons de morale à la planète entière, qui s’érige régulièrement en arbitre des élégances médiatiques et notamment webistiques. Trop drôle de constater que Joffrin et son armée mexicaine de sous-chefaillons sont tous partis faire le pont à Cannes sans laisser de consignes minima, genre surveiller les sujets « sensibles » voire, si on n’est pas équipé pour, les fermer tout bêtement aux commentaires, comme cela se fait couramment dans les bonnes maisons.

Trop drôle de voir que le modérateur de Libé (ou selon certains bruits de couloirs, le modérateur sous-traité par Libé), de retour de son repos forcé n’ait pas cru utile de zapper le commentaire de Beya, mis en ligne le 21 mai à 14 h 19 et toujours en place ce vendredi soir, qu’il a donc dû juger conforme aux valeurs du journal. Jugez par vous-même : « Je peux dire liberté d’expression tout simplement l’affaire est publique. Les photos aussi à moins qu’il s’agit de pièces à convictions. Et puis les 100 000 euros c’est pourquoi faire !! tout est louche.. A la fin ce n’est plus un français tué par un barbare mais un musulman « barbare » tue un juif « innocent ». »

Ilan Halimi, un juif « innocent » ? Après les photos, doit-on aussi imposer à sa famille le supplice des guillemets ?

Il est vrai que l’affaire n’a pas encore été jugée…

Ultragauche contre SNCF : l’escalade

L’antiterrorisme français est sur les dents. Après les rafles rouennaises et forcalquieroises de « proches de Julien Coupat », le pouvoir a subi la riposte de la dangereuse internationale tiqqunienne qui a franchi une étape supplémentaire dans l’horreur. Utilisant ses pouvoirs parapsychiques, elle a provoqué un mercredi noir, veille de l’Ascension, chez les usagers de la SNCF par un attentat terroriste inquiétant : la collision entre deux trains de fret aux environs d’Angoulême en Charente, dans le tunnel du Livernan. Le chargement de tractopelles d’un train d’ECR, filiale de la compagnie ferroviaire allemande Deutsche Bahn, visiblement mal arrimé, s’est déplacé, « engageant le gabarit de la voie contiguë ». Circulant dans le sens Paris-Bordeaux, le convoi a ainsi « frotté », en le croisant, un autre train de fret, cette fois-ci appartenant à la SNCF. Blessé, le conducteur de ce dernier a été hospitalisé. Il souffre d’une fracture du poignet. L’internationale tiqqunienne n’a évidemment pas revendiqué cet attentat psychique se contentant de manipuler mentalement les archéostaliniens de la CGT qui ont déclaré : « La recherche du profit conduit les entreprises à économiser sur les organisations du travail, les conditions sociales, les procédures réglementaires et les formations. » N’importe quoi.

Les racines de l’Olivier

Le saviez-vous ? L’extrême gauche est au cœur des débats politiques hexagonaux. Le PS lui reproche de faire le jeu de la droite, tandis que celle-ci l’accuse d’orchestrer la contestation sociale sous toutes ses formes, dans les entreprises, le secteur public, les universités et jusque dans nos bras…

Pour comprendre ce phénomène (de foire), il faut remonter non pas les Champs-Elysées mais le fil de notre histoire jusqu’à la Révolution française. Celle-ci est, entre autres titres de gloire, la source de tous les courants de pensée et mouvements d’extrême gauche dont notre vie politique s’enorgueillit depuis deux cents et plus. Sans 89 point de 93, comme eût dit M. de La Palice, point de Babeuf ni de Hébert, ni même de Robespierre pour réconcilier ces frères ennemis sur la guillotine avant d’y passer à son tour, fermant cette marche funèbre et sanglante.

Point non plus d’Auguste Blanqui qui (admirons l’allitération !) à force d’appeler à l’insurrection sociale, sera entendu… par la justice bourgeoise, qui le collera au trou.

Plus profondément même, sans la suppression des corporations verticales, point de syndicats horizontaux, donc révolutionnaires. Sans la dictature d’une minorité cumulant tous les pouvoirs politiques et économiques, point de révolte de ces « classes laborieuses, classes dangereuses » qui vont servir de carburant à la Révolution industrielle.

Sans la prise de la Bastille, point de Trois Glorieuses en 1830, ni de ces Misérables inspirés par les barricades de 1832 ; point de révolution de 1848, de Commune de Paris ni même, selon toute vraisemblance, de cette Révolution russe qui va remodeler durablement – jusqu’à nos jours ! – l’extrême gauche française.

La jonction est opérée par la figure emblématique de Trotski. Après sa rupture avec Staline dans les années 20, ce serial killer à tête de prof barbichu acquiert très vite une auréole de « dissident » qui le lave de tous ses crimes avant même qu’il n’en soit accusé. Il ne le sera donc jamais.

Au contraire, réfugié en France à partir de 1933, il ne tarde pas à devenir la coqueluche du tout-Paris intello-culturel, de Malraux à Breton. Léon a son rond de serviette – et aujourd’hui sa plaque en cuivre – à la Closerie des Lilas. C’est chez nous que paraît le premier journal trotskiste, Vérité (Pravda) et que la IVe Internationale est fondée. Il aura le temps d’effectuer plusieurs séjours en France, et même d’y laisser une trace indélébile, avant de mourir en martyr en 40 au Mexique, d’un fameux coup de piolet transmis par un émissaire de son ancien camarade de jeu Staline.

Las ! La deuxième Guerre mondiale va diviser la famille trotskiste. A l’issue d’intenses débats tant stratégiques que tactiques, les uns (à l’instar de Charles Maurras) concluent à la neutralité entre le clan des « yes » et le clan des « ya », les autres à l’engagement dans la Résistance. On s’étonne presque qu’aucun de ces intellos fumeux n’ait poussé la logique floue jusqu’à soutenir l’Allemagne nazie… Mais il y a une raison de fond : Staline l’avait fait avant eux !

Tout le fan club français de feu Léon se retrouvera en revanche solidaire des combats anticoloniaux en général et du terrorisme progressiste du FLN algérien en particulier. Là au moins, c’est clair : plus il y aura de nouveaux pays, plus la révolution à venir sera mondiale, comme le souhaitait Trotski !

Dans les années 1960, la IVe Internationale subit la concurrence du maoïsme. Plus fort que la révolution mondiale qui défie l’espace, voici la révolution permanente (a.k.a. « culturelle ») qui défie également le temps !

Hélas ça ne durera pas, et moins encore en France qu’en Chine. Il faut dire que, contrairement à Trotski, Mao Zedong n’a jamais séjourné dans l’Hexagone. Résultat : l’engouement français pour la « révo cul » sera de courte durée, même s’il gagne un temps de grands esprits comme Jean-Paul Sartre ou le proto André Glucksmann, vite reconvertis respectivement dans l’antitotalitarisme « néo-philosophique » et le Grand Sommeil tout court.

Le trotskisme français, lui, persiste dans l’être ; il en sera finalement récompensé après la chute du Mur de Berlin et l’effondrement subséquent du PCF. Dès 1998, ce sont des militants trotskistes pur jus qui créent le syndicat Sud, toujours aussi hype vingt ans après. Puis vient la reconnaissance électorale, avec les succès d’Arlette Laguiller (5, 30 % à la présidentielle de 1995) et d’Olivier Besancenot ( 4,08 en 2007), ouvrant la voie à la fondation du NPA.

Entretemps, comme une Eglise catholique normale, l’ex-secte des barbichus a fait son aggiornamento, intégrant successivement à son combat les justes luttes des LGBT (ex-« pédés & gouines rouges »), des « sans-papiers » (ex clandestins) et des altermondialistes d’Attac (ex babas du Larzac).

Mais qu’on se rassure : comme pour l’Eglise encore, le projet n’a pas substantiellement changé. Il reste toujours fondé sur le fantasme en collier de nouilles de la grève générale, de l’insurrection spontanée et de la prise du pouvoir par le peuple – c’est-à-dire par son avant-garde conscientisée (le NPA). Même que le facteur joufflu éprouve toujours les plus grandes difficultés à expliquer ce qu’il restera des libertés quand elles auront cessé d’être « formelles », c’est-à-dire au lendemain matin de l’hypothétique Grand Soir.

Par chance, on ne lui pose plus guère la question ! Il faut dire aussi que le trotskisme dominant, aujourd’hui en France, comme dirait Le Parisien, ce n’est pas celui de Besancenot et du Krivine maintenu. Plutôt celui d’une intelligentsia d’origine trotskiste qui regarde avec une tendresse amusée les p’tits gars du NPA jouer à la Révolution. Pourquoi voudriez-vous qu’ils s’en inquiétassent ? Ça leur rappelle leur adolescence, et personne n’a peur de sa propre madeleine…

Halte à la junk-food

9

Une nouvelle affaire de bébé congelé vient d’éclater à Metz où une femme de 32 ans a été mise en examen « pour délaissement de mineur ayant entraîné la mort ». Le nouveau-né a été retrouvé par le fils aîné qui était allé chercher une glace. Cet enfant, lui-même placé en foyer, ne voyait sa mère que durant les week-ends. Suivie par les services sociaux, elle semblait vivre dans un grand dénuement et, manifestement, n’observait pas les préceptes diététiques du ministère de la Santé recommandant la consommation de cinq fruits et légumes différents par jour. Bébés, glaces, pizza, hamburgers, on ne dira jamais assez les ravages de la junk food et de la viande de mauvaise qualité dans les classes populaires. Et qu’on n’aille pas chercher l’alibi facile de la crise ou de la baisse du pouvoir d’achat. Il y en a décidément assez de cette culture de l’excuse.

Sniffer n’est pas jouer

57

Pendant que ses collègues de travail cavalent sur les courts de Roland Garros, Richard Gasquet, 22 ans, petit prodige du tennis français, est au piquet. Dans la presse on le dit « caché quelque part en France » en attendant son jugement. Il risque deux ans de suspension ferme. Deux ans d’interdiction professionnelle. Rien que ça. Il est même tricard dans l’enceinte du stade. « Sa présence n’est pas souhaitable », a décrété la Fédération internationale de tennis. Mince, à croire que le gamin de Sérignan a choppé la grippe mexicaine, violé des enfants et braqué le sac une petite vieille.

Tout commence pour l’infortuné Gasquet au tournoi de Miami en mars dernier. Souvent blessé, le fragile jeune homme déclare forfait une fois de plus à la veille du début du tournoi. Quand ce n’est pas le coude, c’est l’épaule. Se croyant en vacances forcées, il fait ce que tout jeune de son âge ferait à sa place : direction Miami Beach, ses clubs, ses filles, ses DJ adulés.

Gasquet aurait mieux fait de rester à l’hôtel à jouer au scrabble avec son coach. Le lendemain, il subit un test antidopage. On trouve des « traces » infinitésimales de cocaïne. C’est le début de sa descente aux enfers. L’usage de coke, considérée comme une drogue festive, sans le moindre intérêt dopant pour un joueur de tennis, n’est pas sanctionné en dehors des périodes de compétition. La boulette de Gasquet est d’avoir cru qu’il était « hors compétition » après avoir déclaré forfait. Sa simple présence à Miami suffisait à le rendre éligible à un test antidoping… Bref, Gasquet a été pris par la patrouille après s’être emmêlé les pinceaux dans le règlement. Il s’agit donc d’une bêtise sans grand intérêt, et sans aucune volonté de « tricher » de la part du joueur. Gasquet mérite peut-être une punition (pour infraction à la législation sur les stupéfiants ? ndlr), pas une exécution publique. Pourtant, la sanction risque d’être la même pour ce pauvre môme que pour un sportif qui se chargerait aux hormones de croissance pour chevaux, ou qui prendrait de l’EPO chaque matin au petit-déjeuner.

Si le règlement, totalement absurde, est appliqué strictement, Gasquet pourrait être suspendu deux ans. Une sanction presque sûrement synonyme de fin de carrière car on ne revient pas à son niveau après une si longue absence des courts. Bref, le soldat Gasquet risque le peloton d’exécution pour une malheureuse ligne de coke. (Ses analyses capillaires ont prouvé qu’il n’était pas un utilisateur régulier).

Cette ridicule et banale histoire n’a pas de morale. Je ressens juste un sentiment de malaise devant l’indifférence de l’opinion à l’égard de cette injustice. Le politiquement correct et les opinions binaires qui ne laissent pas place à la moindre zone de gris gagnent du terrain dans tous les domaines possibles et imaginables. Dans cette affaire, les médias ont lâché Gasquet parce que « la drogue ce n’est pas bien ». Les humoristes qui adorent tirer sur les ambulances se sont déchaînés. Les responsables du tennis l’ont traité comme un criminel pour rassurer les sponsors, et préserver l’image de la poule aux œufs d’or. Ses « camarades » de Coupe Davis ne risquent pas de se mettre en grève pour exiger sa relaxe. On n’est pas chez Molex et ATP n’est pas la CGT. Même Yannick Noah, le king de l’impertinence et du politiquement incorrect, supposé proche de Richard Gasquet, n’a pas levé le petit doigt. Alors, ça m’a fait du bien d’entendre Nelson Montfort remettre à sa place Henri Leconte qui en remettait une couche.

En attendant, le French Open ne sera pas troublé par la moindre évocation du « délinquant ». La « grande famille du tennis » fait singulièrement penser à un congrès du PS.

L’Europe abonnée au gaz russe

50

Pendant que les têtes de listes aux élections européennes font les guignols devant des travées vides, les affaires, les vraies, continuent dans la coulisse et révèlent une Union européenne où le « jeu perso » ainsi que la maltraitance à Bruxelles des petits à la récré démentent les envolées lyriques des eurobardes[1. J’exige le copyright avec mention d’origine sur ce néologisme qui désigne les Guetta, Duhamels, Delafon, Olivennes, Colombani et consorts qui finiront accrochés à un arbre et bâillonnés lors des prochains banquets républicains !].

À l’occasion d’une petite virée en Europe centrale, je me suis intéressé à une question aussi aride que malodorante, au propre comme au figuré : celle de l’approvisionnement de nos pays en gaz naturel. On a déjà oublié, ou presque, qu’au plus fort de l’hiver le plus rigoureux de la décennie (bonjour le réchauffement climatique !), un conflit entre la Russie et l’Ukraine fit greloter des milliers de foyers en Europe centrale, car l’équipe Poutine-Medvedev avait fermé le robinet du seul gazoduc qui achemine, à travers l’Ukraine, cette source d’énergie vers l’ouest.

La France fut touchée, mais cela ne s’est pas traduit par une hécatombe de vieillards privés de chauffage par -15°. La diversité de nos approvisionnements gaziers (Algérie, mer du Nord) et le poids du nucléaire dans la production d’énergie relativisent chez nous les conséquences des accès de mauvaise humeur moscovite.

Néanmoins, ces dernières années, à la suite notamment de la renationalisation par Vladimir Poutine des grandes entreprises productrices d’hydrocarbures, l’idée a germé dans quelques têtes d’œufs bruxelloises (qui ne sont pas toujours aussi stupides qu’on le croit) qu’il serait prudent de diversifier, dans le futur, les sources d’approvisionnement en gaz naturel, une énergie d’avenir, moins polluante que le pétrole et dont les réserves estimées sont nettement plus importantes que celles de l’or noir.

C’est ainsi que naquit le projet Nabucco, qui, comme son nom l’indique, consiste à aller chercher du gaz dans la région où règnait jadis Nabuchodonosor, dont Giuseppe Verdi, pour des raisons de marketing, simplifia le nom en Nabucco. Il s’agit d’un gazoduc de 3300 kilomètres qui transporterait le gaz d’Iran, du Kurdistan irakien et de la région de la Caspienne, tous lieux où les réserves répertoriées sont prometteuses, vers l’Europe, en évitant soigneusement de traverser la Russie. Le trajet se ferait par la Turquie, la Bulgarie, la Roumanie, la Hongrie et aboutirait en Autriche, d’où il pourrait alimenter les réseaux d’Europe centrale et occidentale.

On voit le but de la manœuvre : pouvoir faire un joyeux bras d’honneur à Poutine ou celui de ses successeurs qui s’aviserait de se comporter comme il est de tradition chez les Russes, même post-soviétiques : comme je suis le plus fort, je cogne avant de causer.

La Commission européenne applaudit à ce projet et promet monts et merveilles pour son financement. Un consortium se met en place, qui rassemble les principales entreprises de distribution d’énergie des pays directement concernés (Turquie, Bulgarie, Roumanie, Hongrie et Autriche, ce dernier pays étant chef de file du projet par l’intermédiaire de l’entreprise OMV, qui est à la fois le Total et le GDF du pays de Mozart). Une entreprise allemande, RWE, s’associe également au projet, car ses concurrentes outre-Rhin, E-On en tête, fricotent avec les Russes, comme on le verra plus loin.

Dans un premier temps, Suez-GDF marque de l’intérêt pour Nabucco et fait acte de candidature pour être le septième partenaire de l’opération. Cette offre est rejetée par la Turquie : le Parlement français venait de voter, à la grande fureur d’Ankara, une loi mémorielle sur le génocide arménien. Mais la raison essentielle de cette fin de non-recevoir est la méfiance généralisée qu’inspirent nos grandes entreprises plus ou moins liées à l’Etat à des partenaires plus petits, qui ont médité l’exemple de la Belgique, dont les entreprises énergétiques ont été avalées en une seule bouchée par Gerard Mestrallet, le Gargantua du secteur. Aujourd’hui, Suez-GDF se fait tout petit et modeste pour obtenir un strapontin dans North Stream.

Les coups les plus rudes au projet Nabucco ont été portés simultanément à Berlin par la chancelière Angela Merkel et à Rome par Silvio Berlusconi. Le gouvernement allemand est engagé depuis maintenant cinq ans dans une entreprise de construction d’un gazoduc sous la Baltique, dénommé North Stream, qui acheminerait directement le gaz russe exploité en Sibérie occidentale vers l’Allemagne, sans passer par la Biélorussie et la Pologne, une perspective qui est considérée avec une hostilité certaine à Varsovie. Ce deal a été conclu du temps du chancelier Schröder, immédiatement nommé à la tête du consortium russo-allemand qui pilote le projet. À côté, les petites magouilles d’un François Pérol pour devenir le patron de la Caisse d’Épargne-Banque Populaire font vraiment provinciales et petit bras…

En Italie, Berlusconi, qui est au mieux avec Vladimir Poutine, a présidé au mariage du trust pétrolier transalpin ENI avec Gazprom pour lancer un projet concurrent à Nabucco, South-Stream, qui amènerait le gaz russe jusqu’en Italie en traversant la Mer Noire, la Grèce et la Serbie (le tracé n’est pas encore définitivement fixé).

La présidence tchèque de l’UE, tirant les leçons de la crise gazière avec l’Ukraine, a fortement plaidé pour que la priorité des aides européennes, qui se montent à 3,5 milliards d’euros, soit dirigée vers Nabucco, au nom de la nécessaire diversification des approvisionnements. Il s’est vertement fait rappeler à l’ordre fin mars par Angela Merkel, qui, tout en soutenant du bout des lèvres le projet Nabucco, exige que l’UE traite à égalité les projets Nord Stream et South Stream, ce qui revient, dans les faits, à torpiller Nabucco. Elle se permet, de plus, de donner des conseils à ses voisins, comme de faire des économies d’énergie et d’importer moins de gaz. Und damit Schluss ! Paris, dans ce dossier où la France est moins impliquée, soutient Berlin et Rome, dans l’espoir de se voir renvoyer l’ascenseur dans d’autres dossiers, le ferroviaire ou le nucléaire par exemple.

Qui a gagné au bout du compte ? Gazprom et Poutine… Vodka pour tout le monde ! J’ai cru percevoir, dans mes discussions avec des dirigeants tchèques et hongrois, ces dernières semaines, comme un brin d’amertume… S’ils la manifestent un peu trop bruyamment, il se trouvera bien quelque part en Europe un ersatz de Chirac pour leur faire remarquer qu’ils ont encore perdu une bonne occasion de se taire. Comme de cela je n’ai strictement rien entendu de quiconque ayant le culot de se présenter aux européennes, je ferai comme j’ai dit : j’irai pas !

L’ordre règne à l’École

194

Ce gouvernement ne respecte rien. Même pas cet être sacré qu’est l’enfant, innocent y compris quand il est coupable – et qu’on ne m’enquiquine pas avec des saletés de psychanalyste. Non contente de traquer les étrangers au point de s’attaquer à leurs mômes, la République sarkozyste s’en prend maintenant aux nôtres. En quelques jours, les signes d’une volonté de réprimer dès le plus jeune âge se sont multipliés. Il y a quelques semaines, la réaction scandaleuse d’un instituteur avait montré que la tentation répressive gangrène l’institution scolaire elle-même. Menaçant sur le ton de la plaisanterie un élève de 9 ans qui avait l’habitude de « montrer son zizi » à ses camarades de « couper ce qui dépassait », ce tortionnaire a reçu son juste châtiment comme l’a fort bien narré l’ami David Desgouilles : 500 € d’amende et une privation de son droit d’enseigner. On espère que l’enfant traumatisé a pu reprendre son innocente activité, désormais fort de la certitude que, face aux adultes, prof ou gendarme, il est le plus fort. Quant aux gamins qui s’étaient offusqués de ses agissements auprès de l’instituteur, sans doute de la graine de fachos et de délateurs, voilà qui leur apprendra à être plus cool.

On espère bien que les deux policiers qui ont odieusement procédé à une rafle de deux gosses de dix ans pour une sombre histoire de bicyclette seront, eux aussi, durement sanctionnés. En attendant, toute leur classe a été confiée aux bons soins d’une cellule d’aide psychologique qui tentera de leur faire oublier ces heures les plus noires de leur enfance.

Comme d’habitude, pour justifier le tour de vis, on nous joue la vieille antienne de l’insécurité. Certains médias aux ordres en font des caisses. De malheureux tirs de kalachnikovs contre les flics à La Courneuve, et le chœur des vierges sécuritaires nous fait croire que c’est la guerre. Heureusement de grands esprits comme Laurent Mucchielli nous expliquent que cette violence est « un processus circulaire » dont « les jeunes et les policiers sont, tour à tour, les acteurs ». Que le meilleur gagne. Un prof poignardé dans un collège « sans histoires » ? Tout au plus un cas isolé dont il convient de ne pas exagérer la signification mais qui nourrit les fantasmes de quelques vieux apeurés, réacs égarés et sarkozystes en quête de voix lepénistes. Le sentiment d’insécurité continue à faire des ravages.

Peu importe donc que la violence soit devenue le quotidien de pas mal d’établissements, que les cas de profs agressés se multiplient, que la délinquance, la vraie, touche des mineurs de plus en plus jeunes et que des enfants parfois âgés de dix ans narguent en toute impunité – et souvent avec le soutien de leurs parents – les profs, les flics et les juges. Le scandale n’est pas que des parents soutiennent leurs rejetons contre les profs ensuite accusés de démission ni que des enseignants qui tentent (parfois maladroitement) d’exercer une autorité soient lâchés en rase campagne par leur hiérarchie. Il n’est pas non plus dans le fait que des armes puissent entrer à l’école, mais dans la méthode proposée par Xavier Darcos pour tenter de l’empêcher.

Bien au-delà des habituelles pleureuses des Inrocks et de Télérama, un tollé polyphonique a accueilli la proposition du ministre de l’Éducation de fouiller les cartables des élèves. « Remède pire que le mal », selon un responsable de la FCPE, « fausses réponses » à en croire le patron de la FSU, Gérard Aschieri, qui voit dans cette « cette gesticulation sécuritaire » le résultat « d’une atmosphère malsaine qui est en train de décrire l’école comme le lieu de tous les dangers, et les enfants comme des dangers potentiels ». Son de cloche identique chez les politiques jusque dans les rangs de la majorité. Jean-Christophe Cambadélis dénonce un « GIGN scolaire ». Même MAM fait la fine bouche, reconnaissant que tout ça va être un peu plus compliqué. La bonne blague. Alors que la réalité est si simple.

Bref, nous voilà menacés non pas par l’irruption de la délinquance et parfois du banditisme dans l’enceinte de l’institution scolaire, mais par la création d’une police des écoles. On verra sans doute sous peu la gauche réconciliée scander, la mine grave, dans les rues de Paris : « L’ordre règne à l’École ! » Et puis quoi encore ? À ce train-là, on nous expliquera sous peu que la loi doit s’appliquer aussi dans les salles de classes et les cours de récré. L’autorité, voilà l’ennemi !

D’accord, l’interpellation de deux minots pour un vol qu’ils n’avaient pas commis ressemble à un excès de zèle. Mais enfin, à qui va-t-on faire croire que des mômes abreuvés de télé plusieurs heures par jour, souvent confrontés, à l’intérieur ou à l’extérieur de l’école, aux rackets, tournantes et autres joyeusetés, vont rester terrorisés à vie pour avoir passé deux heures dans un commissariat (au cours desquelles on espère qu’on leur a offert des carambars) ? Si les professionnels de l’indignation et de la compassion se souciaient réellement des séquelles, ils auraient minimisé l’incident sur le mode : « Ça vous fera un souvenir marrant et une histoire pour les copains. » Après tout, ils auront eu le quart d’heure de célébrité dont on rêve désormais dès le berceau et leur innocence a été rapidement reconnue, voilà qui devrait leur donner confiance dans la police de leur pays. Et puis merde, j’ose, en imaginant à l’avance le torrent qui va s’abattre sur moi : peut-être que cette mini-bavure aura dissuadé quelques futurs candidats au vol de vélo et autres biens matériels. Je suggère donc au jeune Hicham, à son cousin et à leurs familles de considérer cet épisode comme l’une des petites aventures qui font une existence, plutôt que comme la plus grande bavure policière depuis la mort de Malik Oussekine. Cette micro-affaire est peut-être regrettable, il n’y a pas de quoi en faire ces épais fromage.

De même, je ne sais pas si la méthode proposée par Xavier Darcos est techniquement la bonne. Mais quand j’ai entendu, vendredi matin sur France Inter, le sociologue de service affirmer très sérieusement que fouiller les cartables serait porter atteinte à l’intégrité des enfants (tandis que laisser certains agresser leurs profs ou leurs élèves ne porte atteinte qu’à l’intégrité des victimes, sans doute), je me suis demandé lequel des deux, lui ou moi, était complètement barré. Je le dis sans hésitation : c’est ce dealer de bonnes nouvelles qu’il faudrait enfermer, lui et toutes les belles âmes qui nous expliquent que, si on n’avait pas réduit le nombre de surveillants, on n’en serait pas là. Des pions contre des armes blanches. « Il faut rétablir l’autorité », a affirmé Marielle de Sarnez, la garde rapprochée de François Bayrou à elle toute seule[1. Il est vrai que Bayrou préfère, lui, l’éducation par la torgnole, surtout quand il y a des caméras, comme il en avait fait la démonstration au cours d’une visite dans le quartier de la Meinau à Strasbourg, pendant la campagne présidentielle de 2002, en administrant une baffe à un gamin qui tentait de lui faire les poches.]. Quelle heureuse découverte. Et comment donc ma bonne dame ? À force de compréhension, de bienveillance et de respect de l’intégrité ? En laissant seuls en première ligne des profs qu’on a consciencieusement dépouillés de tous les attributs symboliques de leur autorité ?

Réveillez-vous, les gars. Il est trop tard pour proclamer la sanctuarisation de l’École. Il fallait y penser avant, avant de laisser la doxa, la télé et toutes les doléances et dérèglements de la société l’envahir. On pouvait s’attendre à ce que la violence, la délinquance, l’incivilité s’engouffrent dans la brèche. Et il faudrait maintenant qu’on la sanctuarise pour la protéger de la Loi ? Oui, il faut protéger l’École, mais du crime, pas de la Loi.

Pendant que les marchands de rêve continuent à jurer que « le réel ne passera pas », une majorité silencieuse fait entendre une autre musique. Pendant que leurs « représentants » syndicaux font assaut de bons sentiments, des profs en ont marre d’aller faire cours la peur au ventre. L’une d’elle a publié un livre intitulé Ces profs qu’on assassine. Les gens qui sont allés voir La Journée de la jupe veulent d’abord qu’on arrête de leur raconter qu’ils ne vivent pas ce qu’ils vivent… Parce que ça, ça rend fou. C’est pour faire cesser ce déni de réel que beaucoup ont voté pour Nicolas Sarkozy. Qu’ils aient eu ou non raison de le faire est une autre histoire. Comme l’a justement relevé Frédéric Ploquin, ce qu’ils reprochent à Sarkozy, ce n’est pas d’avoir promis de nettoyer « les 4000 » au karcher, c’est d’avoir échoué à le faire.

La loi qui protège et la liberté qui opprime, vous en avez entendu causer, vous dont la bonne conscience n’a d’égale que l’aveuglement ? Oui, la plupart des braves gens veulent que force reste à la loi. Ils veulent que l’État se défende et que ceux qui lui font la guerre sachent qu’à la guerre on peut mourir. Oui, il faut que l’ordre règne à l’École. À toujours préférer le désordre à l’injustice, on finit toujours par avoir et le désordre et l’injustice.

Ces profs qu'on assassine

Prix: 3,47 €

1 d'occasion et neuf disponible à partir de

La vista, tu l’as ou tu l’as pas

10

Georgios Anastassopoulos aurait pu faire une carrière assez honorable dans Les aventures de Tintin, s’il n’avait déjà trouvé un boulot en politique. Député de Nea Dimokratia (conservateurs grecs) au Parlement européen, il rédigea en 1998 un rapport préconisant de créer des circonscriptions électorales dans les pays de plus de vingt millions d’habitants. Résultat : en 2003, le Premier ministre de l’époque, Jean-Pierre Raffarin, créa huit circonscriptions pour élire les députés européens. À dire vrai, il ne s’agissait pas en France de suivre à la lettre les recommandations du Parlement de Strasbourg, mais bien de lutter contre la dispersion des voix générée par la multiplication des « petites listes ». Rendez-vous compte : en 1999, vingt listes, dont certaines assez bizarroïdes, se présentaient aux européennes ! Grâce à l’initiative de Jean-Pierre Raffarin – la vista, tu l’as ou tu l’as pas –, ce ne sont pas moins de 161 listes qui sont en lice en 2009. Si l’on s’avisait de rapporter ce chiffre à la situation de 1999, quand existait la circonscription unique, on s’apercevrait que Jean-Pierre Raffarin a réussi son coup : en moyenne, un Français aura en 2009 le choix entre vingt listes différentes, alors que vingt se présentaient à son suffrage dix ans auparavant. Si Jean-Pierre Raffarin n’existait pas, eh bien on se demande parfois si. Enfin, non, on ne se demande rien.

Cohn-Bendit : ne le recyclez pas !

33

Ne comptez pas sur moi pour lancer la pierre à Daniel Cohn-Bendit. J’ai deux ans de moins que lui et encore assez de force dans les bras pour pouvoir le faire, mais j’avoue tout de suite mon crime : je l’aime bien. À dire vrai, je l’adore. Sa dégaine, ses yeux frondeurs, son air de ne pas y toucher m’émoustillent. Si un jour il devait coucher dans ma baignoire – il est préférable de faire dormir les roux dans sa salle de bains, plutôt que de vitupérer contre votre pressing qui n’a pas réussi à en ôter l’odeur de vos draps[1. La solution pourtant existe. Si, par mégarde, un roux couche dans vos draps, il vous suffit de les tremper 45 minutes dans de l’essence, puis d’y mettre le feu. Aux draps, pas au roux.] –, je ne suis pas certaine de rester dans mon lit. Mon admiration n’est pas que physique. Elle est intellectuelle, morale, politique. Ce qui me plaît le plus, chez lui, c’est sa constance en toutes choses.

Déjà en 1968, il appelait à en finir avec les anciennes générations et à envoyer à la retraite ces hommes politiques qui étaient aux manettes depuis plus de vingt ans. Daniel Cohn-Bendit n’a pas changé et, contrairement à beaucoup de politiciens qui bercent le bon peuple de vaines paroles, il met en accord ses pensées et ses actes : chez les Verts français, il a fait le ménage et a viré, manu militari, tous les vieux croulants des listes aux élections européennes. Roulez jeunesse !

Il a commencé avec Marie-Anne Isler-Béguin : figurez-vous que cette vieillarde de 53 ans siège au Parlement européen depuis 1994 ! Oui, vous ne rêvez pas : elle est députée depuis le siècle dernier ! Daniel est humain, il ne l’a pas virée sans ménagement. Un âge aussi vénérable mérite quelques égards. Il lui a donc promis une place dans une maison de retraite, entièrement chauffée au solaire, avec bac à compost, nourriture bio et wc secs au fond du jardin. Il n’eut plus qu’à la faire asseoir, à lui poser un plaid sur les genoux et à faire rouler son fauteuil vers la sortie.

Gérard Onesta fut, lui, un cas plus dur à traiter. Ce Mathusalem de 49 ans, député écologiste depuis 1999, voulait jouer les récalcitrants. C’est compréhensible : ce centenaire, né sous le général de Gaulle (c’est dire si ça remonte), est dénué de tout sens politique. Où l’aurait-il acquis d’ailleurs, lui qui n’avait que huit ans en 1968 et n’a même pas conscience que les vieux doivent se résoudre à laisser leur place aux jeunes ? Daniel Cohn-Bendit envoya donc José Bové persuader Onesta de se retirer sans rien dire. Âgé de seulement 53 ans – et encore, l’air de la campagne vous en donne toujours trente de moins –, le leader paysan n’est pas du genre à se laisser démonter. Il s’est planté en face du sinistre barbon :

– Tu les as vues, mes moustaches ? Dis, tu les as vues ?

Un bourre-pif plus tard, Onesta était allongé de tout son long et le jeune Bové pouvait se présenter à sa place.

C’est une question de principe. En France, les Verts sont le mouvement politique le plus démocratique qui soit. Et, en 2004, ils ont adopté l’un de leurs plus grands textes, un plaidoyer pour une VIe République. Ils y écrivent notamment : « La limitation du nombre de mandats successifs exercés par le même titulaire est une condition d’un fonctionnement sain de la démocratie, à tous les niveaux de représentation. L’absence de règles dans ce domaine constitue sans doute l’une des raisons du vieillissement inquiétant de la représentation nationale constaté depuis le début des années quatre-vingt. En 1982, l’âge moyen du représentant syndical ou politique était de 45 ans, il est de 59 ans aujourd’hui. C’est pourquoi nous proposons de limiter à deux renouvellements, soit trois mandats, l’ensemble des mandats électifs. Limiter à cinq ans la durée de tous les mandats électifs. Cette proposition couplée avec l’interdiction de dépasser trois mandats successifs empêcherait ainsi d’exercer plus de quinze années consécutives le même mandat. » C’est beau comme du Montesquieu[2. Comparé à Eva Joly, jeune candidate d’Europe Ecologie d’à-peine 66 ans, Montesquieu n’a jamais rien fait contre Elf : qui ne dit mot consent.].

Pourquoi n’en parle-t-on pas ? Pourquoi les commentateurs politiques restent-ils muets là-dessus ? C’est pourtant rarissime qu’un parti tienne ses engagements et place la morale publique à un tel niveau que chacune de ses propositions l’oblige lui-même. Combien faudra-t-il encore de mandats à Daniel Cohn-Bendit pour qu’il parvienne à changer les mœurs politiques en France et en Europe et persuade les autres parlementaires européens que trois mandats ça suffit ?

Dany, qui s’apprête à entamer son quatrième mandat dans quelques semaines, le sait bien : les quinze années qu’il vient de passer au Parlement européen lui ont permis de constater les dégâts du grand âge sur ces élus installés depuis cinq ou dix ans dans les mêmes fonctions. Le vieillissement n’est pas sain pour la démocratie. Les vieux ne sont pas sains. Et plus ça va, plus ils deviennent inquiétants. Le péril vieux, voilà l’ennemi ! Chassons de nos Parlements les vieillards et leur trou de…, enfin leur perte de… Comment dit-on ? Vous savez bien quand on ne se souvient plus d’une chose qu’on a dite la veille. Ça me reviendra. Peut-être pas.

Photo de une : cc Parlement européen, flickr.

Nadine Morano, un sujet porteur

20

« Je suis favorable aux femmes porteuses », déclare Nadine Morano, secrétaire d’Etat à la Famille et au Picon bière, également conseillère politique de l’UMP, dans un entretien à nos confrères du Monde. Il est quand même extrêmement rassurant de voir, enfin, un ministre de la République et responsable du principal parti de la majorité présidentielle revenir à des positions de bon sens sur les rapports hommes femmes après des décennies de délires féministes. La femme porteuse est, bien entendu, l’avenir de l’homme qui n’aime pas faire les courses dans les hypermarchés de zones rurbaines un samedi après-midi ou qui a oublié d’aller remonter les packs d’eau de la cave. De même, quand elle est grosse, la femme porteuse représente un intérêt indéniable sur le plan boursier, même si comme le remarque fort justement Nadine Morano dans son entretien, il ne faut pas « raisonner uniquement sur le seul risque de marchandisation des corps ».

Jour de fête à Libération

284

Comme mon quotidien du matin a pris l’habitude de ne plus paraître les jours fériés, je me suis, en ce jeudi de l’Ascension, rabattu sur liberation.fr pour savoir ce qui se passait dans le monde. Pas grand chose à se mettre sous la dent, si ce n’est la détestable affaire qui oppose la famille d’Ilan Halimi au mensuel Choc, qui vient de faire sa « une » avec une photo prise par les ravisseurs. Ce cliché montre Ilan Halimi, pistolet sur la tempe, les poignets liés, avec un quotidien du jour posé sur sa poitrine dans la meilleure tradition des preneurs d’otages.

Détestable affaire parce qu’on est sans illusions sur la démarche de Choc, qui se voit contraint de booster ses ventes chancelantes avec des vrais bouts de futur cadavre, son lectorat habituel étant j’imagine peu sensible au classement du salaire des cadres dans l’immobilier ou au régime minceur miracle des francs-maçons.

Les avocats de Choc, nos amis Richard Malka et Claire Chaillou, ont mené de meilleurs combats – et malgré l’amitié, je ne les suivrai pas dans celui-ci. Dur métier, tout de même. Lors de l’audience, mercredi dernier, Me Chaillou a plaidé la vertu pédagogique de cette photo pour le jeune lectorat, estimant que la publication de cette photo avait une utilité. J’ai beau être amateur de chutzpah, notamment judiciaire, je la préfère quand même dans la fameuse blague yiddish où l’avocat commis d’office réclame l’acquittement de son client qui a égorgé père et mère en expliquant au juge : « Vous n’allez tout de même pas condamner un malheureux orphelin ! » Mais bon, tout le monde – Choc comme Fofana compris – a droit à un avocat et ledit avocat ne peut pas s’écrier, comme dans les procès de Moscou : « Mon client est coupable, punissez-le sévèrement ! »

N’empêche, quelle que soit la validité juridique de leur argumentation, on se dit que sur ce coup-là, il leur fallait défendre l’indéfendable. Le Parquet a en tout cas pris une décision exceptionnelle en ordonnant le retrait du mensuel des kiosques à partir de vendredi 14 heures. Une sanction financière très lourde – qui pourrait être plus lourde que celle qui s’abattra sur Fofana, comme l’a noté Richard Malka. Cela dit, malgré tout le mal que je pense de Choc et de sa « une », il est vrai qu’en refusant à celui-ci la possibilité de plaider en appel avant que la sanction soit effective, le tribunal s’est assis sur un principe normalement intangible de notre droit : tout le monde a le droit à un deuxième procès. Même Choc. (L’audience aura finalement lieu lundi après-midi.)

Merci les gars. La « volonté d’informer » du mensuel va de toute évidence créer un précédent juridique. On n’avait pas retiré de la vente un journal depuis des décennies, gageons qu’une fois que les magistrats auront repris ce genre d’habitude, les demandes de saisies en kiosques vont pleuvoir, et pour des cas autrement plus litigieux. Je sens que la liberté de la presse va encore faire un bond en avant.

Toutes considérations dont je ne trouvai bien sûr pas trace dans mon Libé numérique de ce jeudi. Ce qu’on y vendait au lecteur comme un article sur l’affaire était, en fait, une dépêche AFP qu’on ne s’était même pas donné la peine de rebricoler, j’imagine qu’en cherchant bien, on doit trouver, au mot près, le même article sur une série de sites. Publier plein d’articles et coller à l’actu, ça fait riche…

Ce qu’en revanche, on ne trouvait que sur libération.fr, c’étaient les commentaires de lecteurs. Des commentaires doublement modérés, puisqu’il faut être inscrit sur le site pour pouvoir donner son avis sur les violences policières qui montent ou le lait qui baisse. Là-dessus intervient un modérateur dont on présume que le métier est de veiller à ce que les propos tenus restent dans le cadre des lois en vigueur. Peut-être ce modérateur était-il de repos en ce jeudi de l’Ascension, sinon il n’aurait pas fallu attendre ce vendredi après-midi pour qu’on se décide à retirer du fil des commentaires comme celui-ci, publié par le courageux internaute Guilec741, jeudi à 20 h 52 : « Trop drôle. Les juifs n’aiment pas l’argent nous dit-on, mais ils réclament 100 000 euros, en quoi cet argent va-t-il les soulager, je suis mort de rire de ses contradictions. »

Mort de rire. Trop drôle en effet de voir les immondices qu’ose publier un quotidien qui donne des leçons de morale à la planète entière, qui s’érige régulièrement en arbitre des élégances médiatiques et notamment webistiques. Trop drôle de constater que Joffrin et son armée mexicaine de sous-chefaillons sont tous partis faire le pont à Cannes sans laisser de consignes minima, genre surveiller les sujets « sensibles » voire, si on n’est pas équipé pour, les fermer tout bêtement aux commentaires, comme cela se fait couramment dans les bonnes maisons.

Trop drôle de voir que le modérateur de Libé (ou selon certains bruits de couloirs, le modérateur sous-traité par Libé), de retour de son repos forcé n’ait pas cru utile de zapper le commentaire de Beya, mis en ligne le 21 mai à 14 h 19 et toujours en place ce vendredi soir, qu’il a donc dû juger conforme aux valeurs du journal. Jugez par vous-même : « Je peux dire liberté d’expression tout simplement l’affaire est publique. Les photos aussi à moins qu’il s’agit de pièces à convictions. Et puis les 100 000 euros c’est pourquoi faire !! tout est louche.. A la fin ce n’est plus un français tué par un barbare mais un musulman « barbare » tue un juif « innocent ». »

Ilan Halimi, un juif « innocent » ? Après les photos, doit-on aussi imposer à sa famille le supplice des guillemets ?

Il est vrai que l’affaire n’a pas encore été jugée…

Ultragauche contre SNCF : l’escalade

26

L’antiterrorisme français est sur les dents. Après les rafles rouennaises et forcalquieroises de « proches de Julien Coupat », le pouvoir a subi la riposte de la dangereuse internationale tiqqunienne qui a franchi une étape supplémentaire dans l’horreur. Utilisant ses pouvoirs parapsychiques, elle a provoqué un mercredi noir, veille de l’Ascension, chez les usagers de la SNCF par un attentat terroriste inquiétant : la collision entre deux trains de fret aux environs d’Angoulême en Charente, dans le tunnel du Livernan. Le chargement de tractopelles d’un train d’ECR, filiale de la compagnie ferroviaire allemande Deutsche Bahn, visiblement mal arrimé, s’est déplacé, « engageant le gabarit de la voie contiguë ». Circulant dans le sens Paris-Bordeaux, le convoi a ainsi « frotté », en le croisant, un autre train de fret, cette fois-ci appartenant à la SNCF. Blessé, le conducteur de ce dernier a été hospitalisé. Il souffre d’une fracture du poignet. L’internationale tiqqunienne n’a évidemment pas revendiqué cet attentat psychique se contentant de manipuler mentalement les archéostaliniens de la CGT qui ont déclaré : « La recherche du profit conduit les entreprises à économiser sur les organisations du travail, les conditions sociales, les procédures réglementaires et les formations. » N’importe quoi.

Les racines de l’Olivier

174

Le saviez-vous ? L’extrême gauche est au cœur des débats politiques hexagonaux. Le PS lui reproche de faire le jeu de la droite, tandis que celle-ci l’accuse d’orchestrer la contestation sociale sous toutes ses formes, dans les entreprises, le secteur public, les universités et jusque dans nos bras…

Pour comprendre ce phénomène (de foire), il faut remonter non pas les Champs-Elysées mais le fil de notre histoire jusqu’à la Révolution française. Celle-ci est, entre autres titres de gloire, la source de tous les courants de pensée et mouvements d’extrême gauche dont notre vie politique s’enorgueillit depuis deux cents et plus. Sans 89 point de 93, comme eût dit M. de La Palice, point de Babeuf ni de Hébert, ni même de Robespierre pour réconcilier ces frères ennemis sur la guillotine avant d’y passer à son tour, fermant cette marche funèbre et sanglante.

Point non plus d’Auguste Blanqui qui (admirons l’allitération !) à force d’appeler à l’insurrection sociale, sera entendu… par la justice bourgeoise, qui le collera au trou.

Plus profondément même, sans la suppression des corporations verticales, point de syndicats horizontaux, donc révolutionnaires. Sans la dictature d’une minorité cumulant tous les pouvoirs politiques et économiques, point de révolte de ces « classes laborieuses, classes dangereuses » qui vont servir de carburant à la Révolution industrielle.

Sans la prise de la Bastille, point de Trois Glorieuses en 1830, ni de ces Misérables inspirés par les barricades de 1832 ; point de révolution de 1848, de Commune de Paris ni même, selon toute vraisemblance, de cette Révolution russe qui va remodeler durablement – jusqu’à nos jours ! – l’extrême gauche française.

La jonction est opérée par la figure emblématique de Trotski. Après sa rupture avec Staline dans les années 20, ce serial killer à tête de prof barbichu acquiert très vite une auréole de « dissident » qui le lave de tous ses crimes avant même qu’il n’en soit accusé. Il ne le sera donc jamais.

Au contraire, réfugié en France à partir de 1933, il ne tarde pas à devenir la coqueluche du tout-Paris intello-culturel, de Malraux à Breton. Léon a son rond de serviette – et aujourd’hui sa plaque en cuivre – à la Closerie des Lilas. C’est chez nous que paraît le premier journal trotskiste, Vérité (Pravda) et que la IVe Internationale est fondée. Il aura le temps d’effectuer plusieurs séjours en France, et même d’y laisser une trace indélébile, avant de mourir en martyr en 40 au Mexique, d’un fameux coup de piolet transmis par un émissaire de son ancien camarade de jeu Staline.

Las ! La deuxième Guerre mondiale va diviser la famille trotskiste. A l’issue d’intenses débats tant stratégiques que tactiques, les uns (à l’instar de Charles Maurras) concluent à la neutralité entre le clan des « yes » et le clan des « ya », les autres à l’engagement dans la Résistance. On s’étonne presque qu’aucun de ces intellos fumeux n’ait poussé la logique floue jusqu’à soutenir l’Allemagne nazie… Mais il y a une raison de fond : Staline l’avait fait avant eux !

Tout le fan club français de feu Léon se retrouvera en revanche solidaire des combats anticoloniaux en général et du terrorisme progressiste du FLN algérien en particulier. Là au moins, c’est clair : plus il y aura de nouveaux pays, plus la révolution à venir sera mondiale, comme le souhaitait Trotski !

Dans les années 1960, la IVe Internationale subit la concurrence du maoïsme. Plus fort que la révolution mondiale qui défie l’espace, voici la révolution permanente (a.k.a. « culturelle ») qui défie également le temps !

Hélas ça ne durera pas, et moins encore en France qu’en Chine. Il faut dire que, contrairement à Trotski, Mao Zedong n’a jamais séjourné dans l’Hexagone. Résultat : l’engouement français pour la « révo cul » sera de courte durée, même s’il gagne un temps de grands esprits comme Jean-Paul Sartre ou le proto André Glucksmann, vite reconvertis respectivement dans l’antitotalitarisme « néo-philosophique » et le Grand Sommeil tout court.

Le trotskisme français, lui, persiste dans l’être ; il en sera finalement récompensé après la chute du Mur de Berlin et l’effondrement subséquent du PCF. Dès 1998, ce sont des militants trotskistes pur jus qui créent le syndicat Sud, toujours aussi hype vingt ans après. Puis vient la reconnaissance électorale, avec les succès d’Arlette Laguiller (5, 30 % à la présidentielle de 1995) et d’Olivier Besancenot ( 4,08 en 2007), ouvrant la voie à la fondation du NPA.

Entretemps, comme une Eglise catholique normale, l’ex-secte des barbichus a fait son aggiornamento, intégrant successivement à son combat les justes luttes des LGBT (ex-« pédés & gouines rouges »), des « sans-papiers » (ex clandestins) et des altermondialistes d’Attac (ex babas du Larzac).

Mais qu’on se rassure : comme pour l’Eglise encore, le projet n’a pas substantiellement changé. Il reste toujours fondé sur le fantasme en collier de nouilles de la grève générale, de l’insurrection spontanée et de la prise du pouvoir par le peuple – c’est-à-dire par son avant-garde conscientisée (le NPA). Même que le facteur joufflu éprouve toujours les plus grandes difficultés à expliquer ce qu’il restera des libertés quand elles auront cessé d’être « formelles », c’est-à-dire au lendemain matin de l’hypothétique Grand Soir.

Par chance, on ne lui pose plus guère la question ! Il faut dire aussi que le trotskisme dominant, aujourd’hui en France, comme dirait Le Parisien, ce n’est pas celui de Besancenot et du Krivine maintenu. Plutôt celui d’une intelligentsia d’origine trotskiste qui regarde avec une tendresse amusée les p’tits gars du NPA jouer à la Révolution. Pourquoi voudriez-vous qu’ils s’en inquiétassent ? Ça leur rappelle leur adolescence, et personne n’a peur de sa propre madeleine…

Halte à la junk-food

9

Une nouvelle affaire de bébé congelé vient d’éclater à Metz où une femme de 32 ans a été mise en examen « pour délaissement de mineur ayant entraîné la mort ». Le nouveau-né a été retrouvé par le fils aîné qui était allé chercher une glace. Cet enfant, lui-même placé en foyer, ne voyait sa mère que durant les week-ends. Suivie par les services sociaux, elle semblait vivre dans un grand dénuement et, manifestement, n’observait pas les préceptes diététiques du ministère de la Santé recommandant la consommation de cinq fruits et légumes différents par jour. Bébés, glaces, pizza, hamburgers, on ne dira jamais assez les ravages de la junk food et de la viande de mauvaise qualité dans les classes populaires. Et qu’on n’aille pas chercher l’alibi facile de la crise ou de la baisse du pouvoir d’achat. Il y en a décidément assez de cette culture de l’excuse.