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McDo, c’est fini

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Il y avait la queue, ce 31 octobre, en Islande, devant tous les McDo de l’ile. Sortie d’un nouveau bigmac à la sauce Björk ? Concert gratuit de Sigur Rós entre les milkshakes et les frites ? Que nenni ! Ronald Mc Donald n’est pas si clown qu’il n’y paraît : ayant eu vent de la crise économique qui sévissait en Islande, il a décidé d’y fermer le jour-même tous ses établissements. Mais la raison invoquée vaut son pesant de cacahuètes, pardon de harðfiskur : si McDo plie boutique en Islande c’est qu’il importait toutes ses matières premières de la zone euro. Non seulement les Islandais n’ont jamais rien vendu à McDo, mais en plus, dès la première avanie venue, McDo se casse et ne veut plus d’eux. Ça valait bien de faire la queue tout le 31 octobre, non ?

Le niveau baisse

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C’est Alain Finkielkraut qui va être content : l’actualité nous apporte une nouvelle preuve, s’il en était besoin, que le niveau d’instruction des Français n’est vraiment plus ce qu’il était. Le Figaro rapporte, en effet, que le corps sans vie d’un alpiniste français a été retrouvé aujourd’hui sous le pic d’Esparrets, à 2200 mètres d’altitude. Il faut vraiment être nul en géographie pour être alpiniste et mourir dans les Pyrénées espagnoles !

France-Allemagne, pour mémoire

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François Mitterrand et Helmut Kohl, le 11 novembre 1984, à Verdun.
François Mitterrand et Helmut Kohl, le 11 novembre 1984, à Verdun.

J’ai fait Verdun, la Voie sacrée, le Chemin des Dames. D’accord, ce n’était pas en 1916, et cela même eût-il été, je serais dans l’incapacité de dire sous quel uniforme j’aurais figuré dans la boue des tranchées et dans les assauts furieux sous la mitraille. Ceux qui ont engendré mes géniteurs se partagent équitablement en porteurs de bleu horizon et de feldgrau.

J’étais donc le 11 novembre 1984, devant l’ossuaire de Douaumont. J’avais été dépêché par mon employeur de l’époque, Serge July, pour rendre compte dans Libération de la première célébration franco-allemande du 70e anniversaire de l’armistice mettant fin à la première guerre mondiale. Il faisait un temps de chien. La petite troupe des journalistes couvrant l’événement devait être acheminée par hélicoptère de la base aérienne de Toul jusqu’à Douaumont. Peu avant le départ, une certaine agitation était perceptible au sein des équipages et des propos, sans doutes vifs, s’échangeaient entre la tour de contrôle et les pilotes, dont les passagers ne pouvaient percevoir la teneur en raison du bruit assourdissant des rotors. Nous apprendrons plus tard qu’il s’agissait d’évaluer le danger de ce vol dans une météo déchaînée : les rafales de vent avoisinaient les 100 km heure.

L’ordre tomba d’en haut, de très haut : on décolle ! Mieux valait risquer la vie de quelques plumitifs que de voir un moment historique soigneusement mis au point à Paris et à Bonn se dérouler en catimini. La canaille étant l’enfant chéri de la chance, nous arrivâmes sans pertes devant l’imposant monument funéraire.

Plus prévoyant que moi, mon confrère Jean-Yves Lhomeau, du Monde, s’était muni d’un parapluie format escouade, dont il fit profiter quelques amis et concurrents. C’est donc ainsi, sous les rafales de vent mêlées de pluie, que nous assistâmes au geste à vocation historique : François Mitterrand et Helmut Kohl, pendant la traditionnelle minute de silence en mémoire des soldats tombés au champ d’honneur, se prirent mutuellement la main.

Par-delà deux guerres mondiales, deux peuples, par l’intermédiaire de leurs plus hauts dirigeants scellaient leur réconciliation devant un monument érigé en mémoire des victimes de la déraison de leurs prédécesseurs.

Personne n’était d’humeur à ironiser sur ce geste mis au point par des « communicants » – à l’époque Colé et Pilhan – qui visait à faire remonter dans l’opinion une cote présidentielle mise à mal par les errances économiques du début du septennat. Nous étions émus malgré notre cuir de journaleux réputé épais et rugueux.

Pour le retour, on jugea qu’il était préférable de transporter ces messieurs-dames de la presse et les invités officiels en autobus jusqu’à l’aéroport où les attendait l’avion présidentiel pour le retour à Paris.
Je me retrouvais donc assis dans un bus à côté de Pierre Bertaux, grand germaniste et non moins grand résistant, qui fut commissaire de la République à Toulouse en 1944. Quelques rangs plus loin était assis le presque centenaire Ernst Jünger, invité personnel de François Mitterrand à la cérémonie (jamais Helmut Kohl n’eût oser emmener dans sa suite cet écrivain sulfureux, dont les écrits magnifiques sur la
guerre de 14-18 ne peuvent totalement faire oublier son adhésion esthétique au nationalisme extrême entre les deux guerres et sa présence dans l’état major des forces d’occupation à Paris entre 1940 et 1944). 

« Je ne lui serrerai pas la main, ah ça non ! » A mi-voix, mais sincèrement offusqué, Pierre Bertaux me prenait à témoin de son courroux de se voir embarqué dans le même carrosse que l’auteur d’Orages d’acier. Il n’avait pas le jugement plus nuancé sur Jünger des actuels historiens de la littérature, qui le créditent d’un mépris aristocratique vis-à-vis d’Hitler et du nazisme. Son activité à l’Hôtel Majestic, siège de l’occupant nazi à Paris, suffisait à le disqualifier au yeux du résistant Bertaux. Deux mains s’étaient donc amicalement serrées alors que deux autres s’étaient soigneusement évitées.

Naturellement, l’Histoire ne retint que les première, les secondes relevant de l’anecdote. Sur le moment, on ne vit dans le geste symbolique que le parachèvement de cette réconciliation franco-allemande construite pierre par pierre depuis la signature en 1962, du traité de l’Elysée par Charles de Gaulle et Konrad Adenauer. L’alliance franco-allemande fondée sur l’acceptation, par l’Allemagne d’un statut de géant économique doublé d’un nain politique semblait être coulée dans le bronze, vu de Paris, bien sûr. Quelque mois plus tôt, dans un discours devant le Bundestag, François Mitterrand avait soutenu l’installation, en Allemagne, des missiles de croisières américains, réponse aux SS20 soviétiques positionnés en RDA. Cela avait mis en fureur les « camarades » du SPD allemand, fer de lance de la contestation pacifiste.

Qui aurait pu penser que cinq ans plus tard, la donne aurait totalement changée et que cette poignée de main clôturait une époque plutôt qu’elle ne marquait l’avènement d’une autre ?

La relation franco-allemande n’est plus le socle incontournable de la construction européenne. Elle ne s’active que lorsque les intérêts des deux pays convergent, ce qui est de plus en plus rarement le cas. Les dernières péripéties de la coopération industrielle (turbulences chez EADS, divorce Siemens-Areva), le tropisme russe qui se manifeste aussi bien chez un social-démocrate comme Gerhrard Schröder que chez la chrétienne-démocrate Angela Merkel, les réponses pour le moins divergentes au défi posé par la crise économique par Berlin et Paris ne sont pas compensées par des convergences politiques et stratégiques aussi fortes que jadis…

En Allemagne, au moins dans les contrées catholiques, le 11 novembre est la date traditionnelle de la première réunion des sociétés de carnaval pour préparer la mi-carême. On ne commémore pas plus cette journée qu’ils ne célèbrent la capitulation française de Sedan…

Angela Merkel, protestante austère, ne sera pas privée d’une participation à une quelconque assemblée de bouffons en venant à Paris ranimer la flamme de la tombe du soldat inconnu aux côtés de Nicolas Sarkozy. Mais quel sens aura ce geste ? Si l’on s’en réfère à Verdun 84, il est peut-être prématuré d’en donner une interprétation trop hâtive. Si c’est pour faire savoir au peuple qu’il n’est pas question de recommencer les folies du siècle dernier, pourquoi pas ? Les piqures de rappel ont leur utilité. Pour le reste, rendez vous, mettons, dans vingt-cinq ans…

Orages d'acier

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Le sourire à visage posthumain

Réalité virtuelle ?
Réalité virtuelle ?

Kikou31, tel fut le pseudonyme anodin que j’improvisai lorsque, à 11 ans, en cachette de mes parents comme il se doit, mes parents qui dormaient, fébrilement j’ouvris une nuit leur minitel, et tout aussi fébrilement composai le numéro rose dérobé au dos d’un des magazines gratuits que nous recevions déjà dans notre boite à lettres. Ca n’est pas d’aujourd’hui, comme on voit, que le journalisme nous veut du bien. Kikou31 je devenais, Kikou31 j’étais, naïf, au milieu de plus entreprenants et suggestifs Poufiasse75, Tbm22, Orgasmik ou encore, Soumisôtalons, parmi bien d’autres.

J’ai beaucoup ri, cette nuit-là, index gauche index droit, entrant à deux doigts dans l’âge des adultes et leur bonheur de conversation. J‘ai ri beaucoup moins, je l’avoue, lorsque, à un mois de cette première communion, mes parents me convoquèrent un jour, m’accueillant avec les lampions de leur joviale humeur – nous approchions de la saint Nicolas, mais c’est à moi qu’on voulut faire la fête : Kikou, me dit papa, Kikou et ça commençait mal, mon surnom enfantin, dans la bouche du père, signant, je le savais, les prémices faussement tranquilles d’une imminente engueulade.

2217 francs. Le chiffre ne tournait pas rond et je m’en souviens encore. 2217 francs, annonça papa, le fruit de vingt longues connexions nocturnes, à répondre d’abord maladroitement, puis de plus en plus tranquille, doué que j’étais pour la parodie du langage, à Poufiasse75, Tbm22 et dix autres satires turgescents. France Telecom, qui veut la paix des familles, avait justifié le chiffre astronomique en entrant dans les détails.

Il fallut faire un mea culpa.

Mon père ne m’en voulut pas, enfin pas longtemps. Seulement, il joua comme il se doit le père la morale, m’expliquant que ces nocturnes conversations, si elles avaient débouché sur des rencontres, auraient peu me coûter bien plus qu’un mois de ses émoluments.

Il va sans dire que je ne recommençai pas.

Enfin, c’est à voir : Kikou31, c’est le surnom toujours anodin que je n’eus pas de mal à trouver lorsque, à 18 ans, l’empire du Bien ayant rangé le minitel au placard et m’assurant désormais de la grâce internet immédiate, j’entrai le pseudonyme qu’on me demandait, tandis que je me connectai à mon premier site de jeu en ligne, et me voilà parti pour de virtuels combats.

J’ai beaucoup ri, cette nuit-là, index gauche index droit, bombardant à deux doigts, caché sous mon pseudonyme létal. Un Russe et un Autrichien furent mes adversaires d’un soir. J‘ai ri beaucoup moins, je l’avoue, lorsque, à un mois de ce premier Austerlitz, mon père m’a convoqué – je vivais encore sous son toit. Je n’avais pas dormi de la nuit et de son prêche matinal je retins que le bac, à ce jeu-là, serait pour moi un Trafalgar.

Il va sans dire que je promis de ne recommencer pas. Et que ma promesse, je ne la tins pas. J’étais en âge adulte, papa, ton autorité peu à peu remisée au placard. Je me mettais sous la protection de l’empire du Bien, qui ne pouvait pas me vouloir du mal. La preuve, chaque jour davantage, il encourageait mon pseudonymat . À 20 ans, bac en poche, depuis un an parti pour la fac, je quittai la cellule familiale. Je m’approchais d’une vie de travail : la journée, les bancs de la fac, le soir, mes premiers jobs d’étudiant et la nuit, la nuit… Kikou31 en ligne, pour de nouvelles batailles ; Kikou31 en ligne, pour consulter mon premier compte en banque, Kikou31 encore, pour m’inscrire sur un, deux, dix forums, où je pouvais désormais laisser les commentaires que je voulais, en réponse à un article de journal.

Cela me faisait beaucoup rire, je l’avoue, de me moquer en quelques clics d’un internaute qui ouvrait son article aux commentaires. Bien à l’abri sous mon pseudonyme, je pouvais faire le malin, pavoiser, l’insulter, c’était selon. L’empire du Bien me le permettait, n’est-ce pas, il m’admonestait de loin, souriant paternellement.

Aujourd’hui, j’ai 43 ans et l’empire du Bien veille toujours mieux sur moi. Chaque nuit, lorsque j’ai couché les enfants, lorsque ma femme elle aussi dort, main gauche main droite, avec mes dix doigts je frappe frénétiquement sur les touches du clavier de mon ordinateur portable. Avec ce sourire du Bien au dessus de moi, qui veille comme un ange, je commence mon rituel nocturne, invariable : Kikou31 je suis et j’ouvre une première fenêtre, rejoins la communauté en ligne qui se livre d’amicaux combats ; Kikou31 je suis et j’ouvre une seconde fenêtre, consulte mon quotidien favori : tiens, un article sur l’islam, un autre sur l’affaire Polanski, ce soir, c’est fête sur la Toile, Kikou va pouvoir se lâcher, laisser un premier commentaire, attendre une réponse, et puis voilà la chaîne démocratique partie ! Cela fait tellement de bien, cette communauté virtuelle, la nuit, après une dure journée de labeur ; quel plaisir de lyncher tous ensemble, de compagnie ! Mais Kikou n’en a pas fini : une autre fenêtre, et mon compte bancaire apparaît, en ligne, histoire de savoir quelle somme, sur un site de poker, je pourrai me permettre de parier.

Hier, j’ai perdu 300 euros, en ligne. Cela m’a énervé, on comprend. Du coup, pour me calmer, j’ai entré à nouveau mon pseudo, et me suis défoulé, je l’avoue, sur un site pornographique. L’œil du Bien, au dessus de moi, s’est plissé d’un sourire coquin. On est des hommes, semblait-il me dire, ou on ne l’est pas.

Papa, lui, est malade. J’ai appris sa maladie le jour même où mon quotidien favori m’annonçait que la Française des jeux ouvrait ses paris en ligne. Ca m’a fait drôle, on comprend. Il va falloir quand même faire attention. J’ai eu une admonestation de ma banque. J’ai 43 ans, et mon père ne pense même plus à me faire la morale. Mon pseudo, pour ces futurs paris, je le connais d’avance. Je suis libre, libre ! La liberté est en ligne ! L’empire du Bien est toujours là, je le sais. Cela me rassure cet œil, ce sourire, vigilants et tranquilles.

Papa est triste, de plus en plus triste. C’est un vieil homme. Un homme obsolète, voilà ce qu’il disait de lui-même, lorsque je suis allé le voir, à l’hôpital. L’empire du Bien, lui, garde son sourire, invariable.

Vive la French pride !

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Eugène Delacroix, <em>La liberté guidant le peuple</em>.
Eugène Delacroix, La liberté guidant le peuple.

C’est parti. Depuis que Nicolas Sarkozy et Eric Besson se sont mis en mouvement pour lancer le « grand débat » sur l’identité nationale et l’immigration, les commentateurs habituels se sont mis en ordre de bataille. Les premières salves on été tirées depuis les tranchées idéologiques d’où les soldats de la pensée politique de droite, de gauche, du centre et d’ailleurs s’observaient en attendant le meilleur moment pour en découdre.

Jusqu’à présent, on ne peut pas dire que ce début d’affrontement sur le thème du « qui sommes-nous ? » ait apporté de nouvelles lumières permettant de faire de chacun d’entre nous un Français à l’aise dans ses baskets.

Passons rapidement sur la réaction des antisarkozystes systématiques qui ne voient dans ce surgissement du thème de la Nation dans le débat public qu’une manœuvre politique destinée à faire oublier les dernières polémiques publiques autour des affaires Clearstream, Polanski-Mitterrand et Jean Sarkozy. L’affaire était planifiée par les stratèges élyséens bien avant que n’éclatent les affaires susnommées. Avec la complicité active d’un think tank proche du Medef, l’institut Montaigne[1. L’Institut Montaigne est à l’origine de la publication, le 17 novembre prochain, d’un ouvrage collectif Qu’est-ce qu’être français ? où interviennent, au côté d’universitaires de renom, des personnalités françaises d’origine étrangère.], le parti présidentiel avait décidé de lancer le premier étage de la fusée destinée à propulser Nicolas Sarkozy vers un second quinquennat. S’inspirant de la méthode Mitterrand (François, pas Fred), le président de la République fait l’analyse qu’un premier mandat s’obtient en réussissant à incarner la rupture, alors que pour être réélu, il est nécessaire de se présenter comme un rassembleur. Pour Mitterrand c’était « la force tranquille » en 1981 et « la France unie » en 1988.

La méthode Sarkozy exige que l’on soit constamment à l’offensive dans la bataille des idées, sans laisser à l’adversaire le loisir de proposer son ordre du jour au peuple considéré comme l’arbitre de ces joutes intellectuelles.

Cette question de l’identité nationale ne surgit pas du néant : ceux qui sont chargés d’ausculter le cœur, les reins et l’âme de la nation pour le compte du pouvoir ont perçu comme un flottement dans l’image d’eux-mêmes des Français.

Ces derniers ont fini par se rendre compte que notre pays n’était plus la « Grande nation » qu’elle prétendait encore être au milieu du siècle dernier. Ils ont fait savoir, par divers canaux, dont le suffrage universel, qu’ils n’étaient pas disposés à substituer une conscience européenne à une identité nationale, même en crise.

Le repli sur la sphère individuelle, familiale, locale, régionale ou communautaire n’a pas aboli ce « besoin de France », dont chacun sent plus ou moins confusément qu’il est nécessaire à la survie matérielle et morale des citoyens de ce pays dans ce monde de brutes mondialisées.

Ce n’est donc pas une mauvaise idée que de lancer nos meilleurs esprits dans une stimulante compétition visant à refonder théoriquement la Nation, pour que le pouvoir puisse mettre en œuvre les moyens de la consolider dans le cœur et l’esprit de ses citoyens.

C’est ainsi que l’on a procédé à l’époque des Lumières : les académies, nationales ou provinciales, lançaient des concours pour que les philosophes proposent leurs solutions aux problèmes du moment.

C’est ainsi, peut-être, que l’on parviendra à sortir des oppositions stériles entre eux qui veulent à tout prix maintenir en l’état le vieux paradigme (France-république-une et indivisible-laïque-assimilationniste) en dépit des changement démographiques et sociologiques intervenus dans le pays, et ceux qui se font les chantres du métissage généralisé des individus et des cultures.

Mais il n’appartient pas au pouvoir, où à ceux qui l’incarnent, de définir l’identité nationale par décret. Les prédécesseurs de Nicolas Sarkozy ne s’y étaient pas risqués. Cette « certaine idée de la France », dont Charles de Gaulle s’honorait d’être habité n’a jamais été exposée dans les détails pour que le peuple l’adopte telle quelle. Elle se lisait dans l’action du général, qui se contentait de l’évoquer dans ses discours par des tautologies ronflantes. La France de Mitterrand n’était pas moins ambiguë, mêlant celle de Jacques Chardonne à celle de Jean Jaurès.
Ce qui revient, en revanche, au pouvoir, c’est de créer les conditions pour qu’une expression collective de cette identité nationale soit possible, ouverte et accueillante à ceux qui veulent en faire partie.

On pourrait, par exemple, organiser chaque année une French pride ou chacun, comme lors de la fête de la musique, viendrait manifester publiquement de cette « certaine idée de la France » qu’il porte en lui. L’identité nationale ne doit pas être une prise de tête, mais un jour de fête. Par exemple le 14 juillet.

Chacun son tour

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election

La réforme territoriale, présentée la semaine dernière par le président Sarkozy, s’accompagne d’une révolution. Celle-ci ne porte ni sur les structures, ni sur les enchevêtrements de compétences, ni même sur le nombre réduit des élus. Tous ces problèmes constituent d’aimables broutilles par rapport au changement de mode de scrutin.

Qu’il me soit permis de battre ma coulpe : comme la plupart des médias, j’ai tu ce sujet. Alors que la presse commentait encore les déclarations de Jean Sarkozy, mon attention se portait sur un communiqué des Chiennes de garde, la lettre de Guy Môquet et l’annulation d’OM-PSG. Pourtant, dès le début, j’aurais dû ici évoquer le scandale que constitue l’établissement d’un scrutin uninominal à un seul tour pour l’élection de nos élus territoriaux à compter de 2014.

Un scandale, parce qu’il raye, d’un trait de plume, cent cinquante ans de démocratie à deux tours pour les scrutins uninominaux. La France, pays aux plus de trois cents façons de faire du fromage, est aussi une nation qui génère de nombreux partis politiques. Le scrutin à deux tours, qui tend non au bipartisme mais à la bipolarisation, a permis, tout au long de notre histoire démocratique, de combiner richesse et diversité des courants politiques avec efficacité de gouvernement.

Promouvoir un scrutin à un seul tour, c’est prendre le risque de voir la très grande majorité d’élus minoritaires. Cela constitue également un pari ignoble : celui d’accoucher aux forceps – le fameux « vote utile » – du bipartisme. On m’objectera que les Etats-Unis et le Royaume-Uni constituent des démocraties en fonctionnant avec deux grands partis[2. Encore que la lecture des taux de participation aux élections américaines ne m’ont pas fait m’esbaudir lors des trente dernières années.]. Certes. Mais ce bipartisme avait été constitué avec leur démocratie, à leurs débuts, et se trouve donc consubstantiel de leur culture politique. Telle n’a jamais été la nôtre, profondément attachée au multipartisme. Ce dernier doit d’ailleurs être rationnalisé, en évitant la proportionnelle intégrale, laquelle peut aboutir à la paralysie. L’équilibre a finalement toujours pu être trouvé avec ce scrutin à deux tours, uninominal ou de liste. Au premier tour, on choisit ; au second, on élimine. Avec le futur scrutin territorial, il nous sera demandé d’éliminer tout de suite.

Evidemment, on ne peut s’empêcher de penser que la situation de l’UMP d’aujourd’hui, souvent en tête au premier tour mais avec peu de réserves pour le second, motive quelque peu l’opération. On aurait sans doute tort puisque la première expérience aura lieu dans cinq ans, c’est-à-dire à une date à laquelle bien malin peut aujourd’hui prévoir l’état des forces politiques. A part la maigre concession d’un cinquième des sièges accordés à la proportionnelle, il faut davantage y voir la volonté présidentielle de nier, une fois de plus, la culture politique du pays qu’il a pourtant en charge de perpétrer, en copiant, toujours aussi connement que d’habitude, le modèle chéri anglo-saxon. D’autant que, ne nous y trompons pas, les élections locales de 2014 constitueront un galop d’essai pour les futures législatives de 2017. Les promoteurs du nouveau scrutin ne le cachent même pas. Quant à la présidentielle de la même année, pourquoi ne pas non plus faire confiance aux primaires organisées par les grands partis pour suppléer l’habituel premier tour, comme je l’avais déjà expliqué il y a quelques semaines ?

Que Benoît Hamon me pardonne, mais on l’a entendu ces derniers temps sur des sujets beaucoup moins décisifs. Le parti socialiste, en demeurant extrêmement discret sur le futur mode de scrutin à tour unique, croit servir ses intérêts. Il pense que ses positions actuelles lui permettront d’être le gagnant, avec l’UMP, de l’opération. Tout cela rappelle étrangement les lois sur le financement public de la vie politique, « loterie pour les organisateurs de la loterie[3. Droits réservés Chez Alfred. Comprenne qui pourra.] », où les principaux partis s’étaient entendus comme de vulgaires opérateurs de téléphonie, afin qu’aucun nouveau venu ne vienne bouleverser la donne et leur abus de position. Le PS est, à cet égard, aussi coupable que le président de la République. Qu’il se méfie par ailleurs que les Verts ne viennent pas, entretemps, lui souffler la première place de l’opposition.

Car les changements de scrutin n’ont pas toujours profité à ceux qui les initiaient ou les soutenaient, ainsi que le faisait justement remarquer Luc Rosenzweig. Souvenons nous que le PS était en meilleure forme que l’UMP d’aujourd’hui en 2000 soit deux ans avant qu’il ne se fasse chasser du second tour par le Front National. Si un candidat, voire deux, venaient troubler les plans de l’UMPS en 2012, Sarkozy et les socialistes pourraient bien se mordre les doigts d’avoir initié un tel scrutin pour 2014. Il me prend à espérer que les vainqueurs reviendraient, contre leurs intérêts électoraux immédiats, sur cette réforme en rétablissant le scrutin à deux tours. Je rêve ?

Fils à baba

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Au bord du Nil tout comme sur les rives de Seine, les mêmes questions se posent. Au même moment où feue la candidature de Jean Sarkozy à la présidence de l’EPAD faisait débat ici, la presse égyptienne était fort préoccupée par l’avenir professionnel du « fils de » national, Gamal Moubarak. Ce dernier est lui aussi candidat à une présidence, mais, dans son cas, il s’agit de celle de la République arabe d’Egypte. Sinon, les deux débats se ressemblent à s’y méprendre. Ainsi Mohamed Heikal, ancien rédac’ chef de Al Ahram et proche de Nasser, a jugé la candidature de Moubarak Jr inadmissible. Grâce à Zvi Barel de Haaretz nous pouvons vous citer cet extrait aux airs de déjà vu d’un entretien donné par Heikal au quotidien Al-Masri al-Youm : « Même s’il est l’homme le plus qualifié en Egypte pour ce poste [..] être candidat n’est pas son droit parce que précisément il n’est pas un citoyen comme les autres, parce qu’ils lui donnent ce qui n’est pas donné aux autres. » Malgré toutes les médisances, force est de reconnaitre que, dans certains domaines, l’Union pour la Méditerranée avance à grands pas.

On n’est pas sérieux quand on a 76 ans

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Après Roman Polanski, détenu dans la prison de Winterthur pour avoir eu des relations sexuelles il y a trente quatre ans avec une jeune fille mineure, il semblerait que la Nemesis judiciaire de l’Empire du Bien, qui règne désormais sans partage sur les consciences, fasse une fixette d’ordre névrotique et gérontophile sur les septuagénaires, dès qu’ils atteignent très précisément les 76 ans, âge de l’auteur du Bal des Vampires, mais aussi de Sonja Sonder. Cette Allemande vivant en France, aurait appartenu avec Christian Gauger, 68 ans, a une organisation terroriste allemande des années 1970, responsable notamment de l’attentat contre l’OPEP à Vienne en 1975. L’Allemagne, qui avait déjà demandé leur extradition, avait été déboutée en 2000. C’est au nom d’une hypothétique « convention de Dublin » jamais appliquée en France que François Fillon, qui serait Premier ministre, aurait signé un nouveau décret autorisant finalement cette extradition. Nous conseillons donc à toutes les personnes atteignant cet âge fatidique ces jours-ci de bien vérifier les zones d’ombres de leur passé (vols de sucettes, recel de bâtons, rédactions rendues en retard) s’ils veulent éviter une arrestation surprise.

Prix littéraires : tous pourris ?

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Edmond et Jules Goncourt, par Nadar.
Edmond et Jules Goncourt, par Nadar.

Tous les ans, un petit vent d’octobre secoue le même marronnier. Tous les ans, c’est la saison, les gazettes résonnent des mêmes flonflons. Vas-y Mimile, les prix sont corrompus, chauffe Marcel, les renvois d’ascenseurs dans la presse, et allez donc, les copinages, et Galligrasseuil, etc. Ça chaloupe dur pendant quelques semaines, et puis ça se calme, ça reviendra l’année suivante, comme la trêve des confiseurs, les giboulées de mars, le bal du 14 juillet, tout ça. On ne s’en lasse pas. On s’y attache, au contraire. La corruption littéraire fait partie du sympathique folklore français, comme l’accordéon, le béret basque et le fromage qui pue. On y tient. Les Américains, ces puritains, n’en ont pas, eux. Et puis ça ne porte pas à conséquence.

Les Français adorent tourner en rond en répétant les mêmes figures. Mais pour ça, il convient d’endosser le déguisement qui convient. La bourrée de la corruption littéraire se danse en costumes typiques. Costume poujadiste : tous pareils, tous pourris. Costume cynique : corrompus, oui, et alors ? Ça n’empêche pas d’être un bon écrivain. Costume vertueux : il faut dénoncer les collusions, moraliser la vie littéraire. Costume nietzschéen : Et alors ? Les moralistes et les curés nous fatiguent. Costume fataliste : de toutes façons, c’est pareil partout, on n’y peut rien. Costume taquin : c’est çui qui le dit qui y’est. Costume renseigné : mais on le sait bien, tout ça. Chacun fait son petit tour sur scène, c’est joli à regarder.

Chaque année, il faut dire que l’orchestre y met du cœur. On change un peu les paroles, mais ce sont toujours plus ou moins les mêmes musiques. On rit, on s’amuse, on en redemande. Donnons quelques exemples de rengaines, histoire de savoir de quoi nous parlons. Une trouvaille récente : La Bibliothèque nationale de France vient de créer un nouveau prix littéraire, destiné à récompenser un écrivain majeur d’aujourd’hui. Il a été décerné au printemps dernier. Qui est l’heureux lauréat ? Philippe Sollers. Et qui figure dans le jury du prix ? Julia Kristeva, épouse de l’heureux lauréat. Très joli, bravo. Quelqu’un s’est-il ému qu’une institution d’état fonctionne tranquillement au népotisme ?

Il est vrai qu’on a là une figure récurrente du folklore. Pour ne donner que deux autres exemples, Yannick Haenel et François Meyronnis publient en 2005 Poker, un livre d’entretiens avec Sollers, précédé de quelques pages d’adoration lyrique (« Il y a en effet chez Sollers […] cette force d’acuité qui lui permet d’avoir accès aux expériences verbales les plus extrêmes » ; « l’étrange individu nommé Philippe Sollers est capable de jouir des tourbillons de la case vide ; il est donc le mieux placé pour entendre Yannick Haenel, me dis-je, avec une extravagante modestie »). Et qui publie ce livre d’adoration envers Sollers ? Mais Sollers, bien sûr, dans sa collection de « L’Infini ». Pas mal. Peu de temps après, le prix Décembre couronne Yannick Haenel, pour un roman publié dans la collection « L’Infini ». Et qui figure dans le jury du prix ? Philippe Sollers, éditeur de l’heureux lauréat. Car toute peine mérite salaire. C’est à ce prix qu’on arrive.

Mais on n’en finirait pas de faire la liste, BHL (du Point) nous fournirait mille exemples à lui seul. Dernier en date : il vient de faire l’éloge de Yann Moix (du Figaro), qu’il considère comme un grand cinéaste. S’il n’est pas certain que Yann Moix soit un aussi grand cinéaste que, mettons, BHL, il semble en revanche avéré que le sens du grotesque se perd dans nos élites intellectuelles.

Naguère, l’air des articles de complaisance était joué par de vieux ménétriers. La relève est assurée brillamment par les jeunes, notamment Yann Moix, le Howard Hawks du XXIe siècle, qui, dans Le Figaro, trouve que Philippe Labro, du Figaro, est un aigle, un phénix, un Faulkner, ou qui passe la rhubarbe à Beigbeder, lequel lui refile le séné. Sans parler de toute la partie invisible : Machin écrit un article élogieux sur le dernier livre de Truc publié par la maison Chose. On ne sait pas que la maison Chose a versé un copieux à-valoir à Machin pour un livre qu’il n’a jamais écrit. Machin rembourse en articles. Passons sur les jurys de prix littéraires qui volent au secours du succès, ou votent comme de bons godillots pour obéir au président ou aux pressions de leur éditeur.

Oui, mais qui peut se vanter d’être un pur ? Qui est assez impeccable pour donner des leçons ? Tout dénonciateur de pailles n’a-t-il pas une poutre dans l’œil ? Sans endosser le costume du cynique ou du poujadiste, on peut estimer que la compromission est inhérente à la vie sociale et professionnelle. Que vivre, c’est faire des compromis avec ses idées, dans presque toutes les situations, client, parent, amoureux, touriste, salarié, etc. Un écrivain a des amis, des éditeurs, connaît des journalistes, publie des papiers dans tel ou tel journal, reçoit des prix, figure dans des jurys. Peut-il jurer de ne s’être jamais trouvé dans une situation où il va favoriser un ami ? De ne s’être jamais fourvoyé dans des émissions télévisées bas de gamme ? On ne pourrait à la rigueur jouer les purs que si l’on dénonçait les travers du dehors. Mais en travaillant, en consommant, en vivant tout simplement, on est compromis, et on fait des compromis.

Il ne s’agit pas de tout justifier, ni de tomber dans un confortable relativisme mais d’éviter les deux ornières complémentaires du rigorisme moralisant et de l’indifférence cynique. Le puriste dénonce tout le monde indistinctement, ce qui revient à ne pas faire de différence entre les comportements, et les vrais corrompus en profitent pour mener leurs petites affaires tranquillement. Les voilà justifiés : ils ne sont pas pires que les autres, ils sont pareils. Le puriste, qui ne distingue pas, est le complice objectif de la corruption. De même, la rébellion est devenue un argument commercial et une pose de notables. On croule sous les rebelles, mais on manque de critiques.

Faudrait-il alors, pour éviter tout conflit d’intérêt, se retirer du monde ? Faudrait-il que les écrivains ne puissent pas être en même temps critiques littéraires ? Mais qui est vraiment retiré du monde ? L’austère Julien Gracq a pratiqué aussi la critique sur la littérature de son temps. Il s’est engagé. Le meilleur de notre critique, celle qui reste, c’est celle des écrivains : Barbey, Schwob, Bloy, Mérimée, Gourmont, Baudelaire, Sartre, Jacques Laurent, Vialatte, etc. Dans une conception rigoriste de la déontologie littéraire, ils n’auraient pas dû publier d’articles critiques. Et nous n’aurions plus, à ranger dans l’histoire de la critique littéraire, que Paul Souday, Duvergier de Hauranne ou André Chaumeix.

Il faut tenter de coller au plus près à un idéal d’honnêteté, savoir dire non, tout en sachant qu’on est dans le bain, et que dès lors on ne détient aucunement le privilège absolu de la vertu. L’important, c’est de distinguer. Les situations et les cas sont complexes, autant que la réalité humaine. C’est au prix de cette distinction qu’on pourra éventuellement se permettre de dénoncer.

Paradis noirs

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Fashion police à Gaza

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On a trop souvent prétendu, et parfois ici même, que les forces de sécurité gazaouites servaient de couverture légale à des activités terroristes. Ce n’est pas vrai, ou plutôt ce n’est qu’une partie de la vérité, puisque, comme vient de nous l’apprendre le Guardian, elles ont bien d’autres activités. Son envoyé spécial sur place a pu observer la multiplication des contrôles de police sur les plages locales. Des officiels en armes dispersent les couples non mariés, renvoient chez elles les jeunes filles non chaperonnées par un individu mâle de leur famille et, faut-il le dire, font passer un mauvais quart d’heure aux femmes de 0 à 99 ans en tenue jugée indécente. Mais n’allez surtout pas voir là un quelconque sexisme : d’après le reporter du Guardian les messieurs qui auraient le mauvais goût de bronzer vêtus de leur seul maillot de bain sont eux aussi rhabillés pour l’hiver…

McDo, c’est fini

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Il y avait la queue, ce 31 octobre, en Islande, devant tous les McDo de l’ile. Sortie d’un nouveau bigmac à la sauce Björk ? Concert gratuit de Sigur Rós entre les milkshakes et les frites ? Que nenni ! Ronald Mc Donald n’est pas si clown qu’il n’y paraît : ayant eu vent de la crise économique qui sévissait en Islande, il a décidé d’y fermer le jour-même tous ses établissements. Mais la raison invoquée vaut son pesant de cacahuètes, pardon de harðfiskur : si McDo plie boutique en Islande c’est qu’il importait toutes ses matières premières de la zone euro. Non seulement les Islandais n’ont jamais rien vendu à McDo, mais en plus, dès la première avanie venue, McDo se casse et ne veut plus d’eux. Ça valait bien de faire la queue tout le 31 octobre, non ?

Le niveau baisse

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C’est Alain Finkielkraut qui va être content : l’actualité nous apporte une nouvelle preuve, s’il en était besoin, que le niveau d’instruction des Français n’est vraiment plus ce qu’il était. Le Figaro rapporte, en effet, que le corps sans vie d’un alpiniste français a été retrouvé aujourd’hui sous le pic d’Esparrets, à 2200 mètres d’altitude. Il faut vraiment être nul en géographie pour être alpiniste et mourir dans les Pyrénées espagnoles !

France-Allemagne, pour mémoire

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François Mitterrand et Helmut Kohl, le 11 novembre 1984, à Verdun.
François Mitterrand et Helmut Kohl, le 11 novembre 1984, à Verdun.
François Mitterrand et Helmut Kohl, le 11 novembre 1984, à Verdun.

J’ai fait Verdun, la Voie sacrée, le Chemin des Dames. D’accord, ce n’était pas en 1916, et cela même eût-il été, je serais dans l’incapacité de dire sous quel uniforme j’aurais figuré dans la boue des tranchées et dans les assauts furieux sous la mitraille. Ceux qui ont engendré mes géniteurs se partagent équitablement en porteurs de bleu horizon et de feldgrau.

J’étais donc le 11 novembre 1984, devant l’ossuaire de Douaumont. J’avais été dépêché par mon employeur de l’époque, Serge July, pour rendre compte dans Libération de la première célébration franco-allemande du 70e anniversaire de l’armistice mettant fin à la première guerre mondiale. Il faisait un temps de chien. La petite troupe des journalistes couvrant l’événement devait être acheminée par hélicoptère de la base aérienne de Toul jusqu’à Douaumont. Peu avant le départ, une certaine agitation était perceptible au sein des équipages et des propos, sans doutes vifs, s’échangeaient entre la tour de contrôle et les pilotes, dont les passagers ne pouvaient percevoir la teneur en raison du bruit assourdissant des rotors. Nous apprendrons plus tard qu’il s’agissait d’évaluer le danger de ce vol dans une météo déchaînée : les rafales de vent avoisinaient les 100 km heure.

L’ordre tomba d’en haut, de très haut : on décolle ! Mieux valait risquer la vie de quelques plumitifs que de voir un moment historique soigneusement mis au point à Paris et à Bonn se dérouler en catimini. La canaille étant l’enfant chéri de la chance, nous arrivâmes sans pertes devant l’imposant monument funéraire.

Plus prévoyant que moi, mon confrère Jean-Yves Lhomeau, du Monde, s’était muni d’un parapluie format escouade, dont il fit profiter quelques amis et concurrents. C’est donc ainsi, sous les rafales de vent mêlées de pluie, que nous assistâmes au geste à vocation historique : François Mitterrand et Helmut Kohl, pendant la traditionnelle minute de silence en mémoire des soldats tombés au champ d’honneur, se prirent mutuellement la main.

Par-delà deux guerres mondiales, deux peuples, par l’intermédiaire de leurs plus hauts dirigeants scellaient leur réconciliation devant un monument érigé en mémoire des victimes de la déraison de leurs prédécesseurs.

Personne n’était d’humeur à ironiser sur ce geste mis au point par des « communicants » – à l’époque Colé et Pilhan – qui visait à faire remonter dans l’opinion une cote présidentielle mise à mal par les errances économiques du début du septennat. Nous étions émus malgré notre cuir de journaleux réputé épais et rugueux.

Pour le retour, on jugea qu’il était préférable de transporter ces messieurs-dames de la presse et les invités officiels en autobus jusqu’à l’aéroport où les attendait l’avion présidentiel pour le retour à Paris.
Je me retrouvais donc assis dans un bus à côté de Pierre Bertaux, grand germaniste et non moins grand résistant, qui fut commissaire de la République à Toulouse en 1944. Quelques rangs plus loin était assis le presque centenaire Ernst Jünger, invité personnel de François Mitterrand à la cérémonie (jamais Helmut Kohl n’eût oser emmener dans sa suite cet écrivain sulfureux, dont les écrits magnifiques sur la
guerre de 14-18 ne peuvent totalement faire oublier son adhésion esthétique au nationalisme extrême entre les deux guerres et sa présence dans l’état major des forces d’occupation à Paris entre 1940 et 1944). 

« Je ne lui serrerai pas la main, ah ça non ! » A mi-voix, mais sincèrement offusqué, Pierre Bertaux me prenait à témoin de son courroux de se voir embarqué dans le même carrosse que l’auteur d’Orages d’acier. Il n’avait pas le jugement plus nuancé sur Jünger des actuels historiens de la littérature, qui le créditent d’un mépris aristocratique vis-à-vis d’Hitler et du nazisme. Son activité à l’Hôtel Majestic, siège de l’occupant nazi à Paris, suffisait à le disqualifier au yeux du résistant Bertaux. Deux mains s’étaient donc amicalement serrées alors que deux autres s’étaient soigneusement évitées.

Naturellement, l’Histoire ne retint que les première, les secondes relevant de l’anecdote. Sur le moment, on ne vit dans le geste symbolique que le parachèvement de cette réconciliation franco-allemande construite pierre par pierre depuis la signature en 1962, du traité de l’Elysée par Charles de Gaulle et Konrad Adenauer. L’alliance franco-allemande fondée sur l’acceptation, par l’Allemagne d’un statut de géant économique doublé d’un nain politique semblait être coulée dans le bronze, vu de Paris, bien sûr. Quelque mois plus tôt, dans un discours devant le Bundestag, François Mitterrand avait soutenu l’installation, en Allemagne, des missiles de croisières américains, réponse aux SS20 soviétiques positionnés en RDA. Cela avait mis en fureur les « camarades » du SPD allemand, fer de lance de la contestation pacifiste.

Qui aurait pu penser que cinq ans plus tard, la donne aurait totalement changée et que cette poignée de main clôturait une époque plutôt qu’elle ne marquait l’avènement d’une autre ?

La relation franco-allemande n’est plus le socle incontournable de la construction européenne. Elle ne s’active que lorsque les intérêts des deux pays convergent, ce qui est de plus en plus rarement le cas. Les dernières péripéties de la coopération industrielle (turbulences chez EADS, divorce Siemens-Areva), le tropisme russe qui se manifeste aussi bien chez un social-démocrate comme Gerhrard Schröder que chez la chrétienne-démocrate Angela Merkel, les réponses pour le moins divergentes au défi posé par la crise économique par Berlin et Paris ne sont pas compensées par des convergences politiques et stratégiques aussi fortes que jadis…

En Allemagne, au moins dans les contrées catholiques, le 11 novembre est la date traditionnelle de la première réunion des sociétés de carnaval pour préparer la mi-carême. On ne commémore pas plus cette journée qu’ils ne célèbrent la capitulation française de Sedan…

Angela Merkel, protestante austère, ne sera pas privée d’une participation à une quelconque assemblée de bouffons en venant à Paris ranimer la flamme de la tombe du soldat inconnu aux côtés de Nicolas Sarkozy. Mais quel sens aura ce geste ? Si l’on s’en réfère à Verdun 84, il est peut-être prématuré d’en donner une interprétation trop hâtive. Si c’est pour faire savoir au peuple qu’il n’est pas question de recommencer les folies du siècle dernier, pourquoi pas ? Les piqures de rappel ont leur utilité. Pour le reste, rendez vous, mettons, dans vingt-cinq ans…

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Le sourire à visage posthumain

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Réalité virtuelle ?
Réalité virtuelle ?
Réalité virtuelle ?

Kikou31, tel fut le pseudonyme anodin que j’improvisai lorsque, à 11 ans, en cachette de mes parents comme il se doit, mes parents qui dormaient, fébrilement j’ouvris une nuit leur minitel, et tout aussi fébrilement composai le numéro rose dérobé au dos d’un des magazines gratuits que nous recevions déjà dans notre boite à lettres. Ca n’est pas d’aujourd’hui, comme on voit, que le journalisme nous veut du bien. Kikou31 je devenais, Kikou31 j’étais, naïf, au milieu de plus entreprenants et suggestifs Poufiasse75, Tbm22, Orgasmik ou encore, Soumisôtalons, parmi bien d’autres.

J’ai beaucoup ri, cette nuit-là, index gauche index droit, entrant à deux doigts dans l’âge des adultes et leur bonheur de conversation. J‘ai ri beaucoup moins, je l’avoue, lorsque, à un mois de cette première communion, mes parents me convoquèrent un jour, m’accueillant avec les lampions de leur joviale humeur – nous approchions de la saint Nicolas, mais c’est à moi qu’on voulut faire la fête : Kikou, me dit papa, Kikou et ça commençait mal, mon surnom enfantin, dans la bouche du père, signant, je le savais, les prémices faussement tranquilles d’une imminente engueulade.

2217 francs. Le chiffre ne tournait pas rond et je m’en souviens encore. 2217 francs, annonça papa, le fruit de vingt longues connexions nocturnes, à répondre d’abord maladroitement, puis de plus en plus tranquille, doué que j’étais pour la parodie du langage, à Poufiasse75, Tbm22 et dix autres satires turgescents. France Telecom, qui veut la paix des familles, avait justifié le chiffre astronomique en entrant dans les détails.

Il fallut faire un mea culpa.

Mon père ne m’en voulut pas, enfin pas longtemps. Seulement, il joua comme il se doit le père la morale, m’expliquant que ces nocturnes conversations, si elles avaient débouché sur des rencontres, auraient peu me coûter bien plus qu’un mois de ses émoluments.

Il va sans dire que je ne recommençai pas.

Enfin, c’est à voir : Kikou31, c’est le surnom toujours anodin que je n’eus pas de mal à trouver lorsque, à 18 ans, l’empire du Bien ayant rangé le minitel au placard et m’assurant désormais de la grâce internet immédiate, j’entrai le pseudonyme qu’on me demandait, tandis que je me connectai à mon premier site de jeu en ligne, et me voilà parti pour de virtuels combats.

J’ai beaucoup ri, cette nuit-là, index gauche index droit, bombardant à deux doigts, caché sous mon pseudonyme létal. Un Russe et un Autrichien furent mes adversaires d’un soir. J‘ai ri beaucoup moins, je l’avoue, lorsque, à un mois de ce premier Austerlitz, mon père m’a convoqué – je vivais encore sous son toit. Je n’avais pas dormi de la nuit et de son prêche matinal je retins que le bac, à ce jeu-là, serait pour moi un Trafalgar.

Il va sans dire que je promis de ne recommencer pas. Et que ma promesse, je ne la tins pas. J’étais en âge adulte, papa, ton autorité peu à peu remisée au placard. Je me mettais sous la protection de l’empire du Bien, qui ne pouvait pas me vouloir du mal. La preuve, chaque jour davantage, il encourageait mon pseudonymat . À 20 ans, bac en poche, depuis un an parti pour la fac, je quittai la cellule familiale. Je m’approchais d’une vie de travail : la journée, les bancs de la fac, le soir, mes premiers jobs d’étudiant et la nuit, la nuit… Kikou31 en ligne, pour de nouvelles batailles ; Kikou31 en ligne, pour consulter mon premier compte en banque, Kikou31 encore, pour m’inscrire sur un, deux, dix forums, où je pouvais désormais laisser les commentaires que je voulais, en réponse à un article de journal.

Cela me faisait beaucoup rire, je l’avoue, de me moquer en quelques clics d’un internaute qui ouvrait son article aux commentaires. Bien à l’abri sous mon pseudonyme, je pouvais faire le malin, pavoiser, l’insulter, c’était selon. L’empire du Bien me le permettait, n’est-ce pas, il m’admonestait de loin, souriant paternellement.

Aujourd’hui, j’ai 43 ans et l’empire du Bien veille toujours mieux sur moi. Chaque nuit, lorsque j’ai couché les enfants, lorsque ma femme elle aussi dort, main gauche main droite, avec mes dix doigts je frappe frénétiquement sur les touches du clavier de mon ordinateur portable. Avec ce sourire du Bien au dessus de moi, qui veille comme un ange, je commence mon rituel nocturne, invariable : Kikou31 je suis et j’ouvre une première fenêtre, rejoins la communauté en ligne qui se livre d’amicaux combats ; Kikou31 je suis et j’ouvre une seconde fenêtre, consulte mon quotidien favori : tiens, un article sur l’islam, un autre sur l’affaire Polanski, ce soir, c’est fête sur la Toile, Kikou va pouvoir se lâcher, laisser un premier commentaire, attendre une réponse, et puis voilà la chaîne démocratique partie ! Cela fait tellement de bien, cette communauté virtuelle, la nuit, après une dure journée de labeur ; quel plaisir de lyncher tous ensemble, de compagnie ! Mais Kikou n’en a pas fini : une autre fenêtre, et mon compte bancaire apparaît, en ligne, histoire de savoir quelle somme, sur un site de poker, je pourrai me permettre de parier.

Hier, j’ai perdu 300 euros, en ligne. Cela m’a énervé, on comprend. Du coup, pour me calmer, j’ai entré à nouveau mon pseudo, et me suis défoulé, je l’avoue, sur un site pornographique. L’œil du Bien, au dessus de moi, s’est plissé d’un sourire coquin. On est des hommes, semblait-il me dire, ou on ne l’est pas.

Papa, lui, est malade. J’ai appris sa maladie le jour même où mon quotidien favori m’annonçait que la Française des jeux ouvrait ses paris en ligne. Ca m’a fait drôle, on comprend. Il va falloir quand même faire attention. J’ai eu une admonestation de ma banque. J’ai 43 ans, et mon père ne pense même plus à me faire la morale. Mon pseudo, pour ces futurs paris, je le connais d’avance. Je suis libre, libre ! La liberté est en ligne ! L’empire du Bien est toujours là, je le sais. Cela me rassure cet œil, ce sourire, vigilants et tranquilles.

Papa est triste, de plus en plus triste. C’est un vieil homme. Un homme obsolète, voilà ce qu’il disait de lui-même, lorsque je suis allé le voir, à l’hôpital. L’empire du Bien, lui, garde son sourire, invariable.

Vive la French pride !

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Eugène Delacroix, La liberté guidant le peuple.
Eugène Delacroix, <em>La liberté guidant le peuple</em>.
Eugène Delacroix, La liberté guidant le peuple.

C’est parti. Depuis que Nicolas Sarkozy et Eric Besson se sont mis en mouvement pour lancer le « grand débat » sur l’identité nationale et l’immigration, les commentateurs habituels se sont mis en ordre de bataille. Les premières salves on été tirées depuis les tranchées idéologiques d’où les soldats de la pensée politique de droite, de gauche, du centre et d’ailleurs s’observaient en attendant le meilleur moment pour en découdre.

Jusqu’à présent, on ne peut pas dire que ce début d’affrontement sur le thème du « qui sommes-nous ? » ait apporté de nouvelles lumières permettant de faire de chacun d’entre nous un Français à l’aise dans ses baskets.

Passons rapidement sur la réaction des antisarkozystes systématiques qui ne voient dans ce surgissement du thème de la Nation dans le débat public qu’une manœuvre politique destinée à faire oublier les dernières polémiques publiques autour des affaires Clearstream, Polanski-Mitterrand et Jean Sarkozy. L’affaire était planifiée par les stratèges élyséens bien avant que n’éclatent les affaires susnommées. Avec la complicité active d’un think tank proche du Medef, l’institut Montaigne[1. L’Institut Montaigne est à l’origine de la publication, le 17 novembre prochain, d’un ouvrage collectif Qu’est-ce qu’être français ? où interviennent, au côté d’universitaires de renom, des personnalités françaises d’origine étrangère.], le parti présidentiel avait décidé de lancer le premier étage de la fusée destinée à propulser Nicolas Sarkozy vers un second quinquennat. S’inspirant de la méthode Mitterrand (François, pas Fred), le président de la République fait l’analyse qu’un premier mandat s’obtient en réussissant à incarner la rupture, alors que pour être réélu, il est nécessaire de se présenter comme un rassembleur. Pour Mitterrand c’était « la force tranquille » en 1981 et « la France unie » en 1988.

La méthode Sarkozy exige que l’on soit constamment à l’offensive dans la bataille des idées, sans laisser à l’adversaire le loisir de proposer son ordre du jour au peuple considéré comme l’arbitre de ces joutes intellectuelles.

Cette question de l’identité nationale ne surgit pas du néant : ceux qui sont chargés d’ausculter le cœur, les reins et l’âme de la nation pour le compte du pouvoir ont perçu comme un flottement dans l’image d’eux-mêmes des Français.

Ces derniers ont fini par se rendre compte que notre pays n’était plus la « Grande nation » qu’elle prétendait encore être au milieu du siècle dernier. Ils ont fait savoir, par divers canaux, dont le suffrage universel, qu’ils n’étaient pas disposés à substituer une conscience européenne à une identité nationale, même en crise.

Le repli sur la sphère individuelle, familiale, locale, régionale ou communautaire n’a pas aboli ce « besoin de France », dont chacun sent plus ou moins confusément qu’il est nécessaire à la survie matérielle et morale des citoyens de ce pays dans ce monde de brutes mondialisées.

Ce n’est donc pas une mauvaise idée que de lancer nos meilleurs esprits dans une stimulante compétition visant à refonder théoriquement la Nation, pour que le pouvoir puisse mettre en œuvre les moyens de la consolider dans le cœur et l’esprit de ses citoyens.

C’est ainsi que l’on a procédé à l’époque des Lumières : les académies, nationales ou provinciales, lançaient des concours pour que les philosophes proposent leurs solutions aux problèmes du moment.

C’est ainsi, peut-être, que l’on parviendra à sortir des oppositions stériles entre eux qui veulent à tout prix maintenir en l’état le vieux paradigme (France-république-une et indivisible-laïque-assimilationniste) en dépit des changement démographiques et sociologiques intervenus dans le pays, et ceux qui se font les chantres du métissage généralisé des individus et des cultures.

Mais il n’appartient pas au pouvoir, où à ceux qui l’incarnent, de définir l’identité nationale par décret. Les prédécesseurs de Nicolas Sarkozy ne s’y étaient pas risqués. Cette « certaine idée de la France », dont Charles de Gaulle s’honorait d’être habité n’a jamais été exposée dans les détails pour que le peuple l’adopte telle quelle. Elle se lisait dans l’action du général, qui se contentait de l’évoquer dans ses discours par des tautologies ronflantes. La France de Mitterrand n’était pas moins ambiguë, mêlant celle de Jacques Chardonne à celle de Jean Jaurès.
Ce qui revient, en revanche, au pouvoir, c’est de créer les conditions pour qu’une expression collective de cette identité nationale soit possible, ouverte et accueillante à ceux qui veulent en faire partie.

On pourrait, par exemple, organiser chaque année une French pride ou chacun, comme lors de la fête de la musique, viendrait manifester publiquement de cette « certaine idée de la France » qu’il porte en lui. L’identité nationale ne doit pas être une prise de tête, mais un jour de fête. Par exemple le 14 juillet.

Chacun son tour

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election

La réforme territoriale, présentée la semaine dernière par le président Sarkozy, s’accompagne d’une révolution. Celle-ci ne porte ni sur les structures, ni sur les enchevêtrements de compétences, ni même sur le nombre réduit des élus. Tous ces problèmes constituent d’aimables broutilles par rapport au changement de mode de scrutin.

Qu’il me soit permis de battre ma coulpe : comme la plupart des médias, j’ai tu ce sujet. Alors que la presse commentait encore les déclarations de Jean Sarkozy, mon attention se portait sur un communiqué des Chiennes de garde, la lettre de Guy Môquet et l’annulation d’OM-PSG. Pourtant, dès le début, j’aurais dû ici évoquer le scandale que constitue l’établissement d’un scrutin uninominal à un seul tour pour l’élection de nos élus territoriaux à compter de 2014.

Un scandale, parce qu’il raye, d’un trait de plume, cent cinquante ans de démocratie à deux tours pour les scrutins uninominaux. La France, pays aux plus de trois cents façons de faire du fromage, est aussi une nation qui génère de nombreux partis politiques. Le scrutin à deux tours, qui tend non au bipartisme mais à la bipolarisation, a permis, tout au long de notre histoire démocratique, de combiner richesse et diversité des courants politiques avec efficacité de gouvernement.

Promouvoir un scrutin à un seul tour, c’est prendre le risque de voir la très grande majorité d’élus minoritaires. Cela constitue également un pari ignoble : celui d’accoucher aux forceps – le fameux « vote utile » – du bipartisme. On m’objectera que les Etats-Unis et le Royaume-Uni constituent des démocraties en fonctionnant avec deux grands partis[2. Encore que la lecture des taux de participation aux élections américaines ne m’ont pas fait m’esbaudir lors des trente dernières années.]. Certes. Mais ce bipartisme avait été constitué avec leur démocratie, à leurs débuts, et se trouve donc consubstantiel de leur culture politique. Telle n’a jamais été la nôtre, profondément attachée au multipartisme. Ce dernier doit d’ailleurs être rationnalisé, en évitant la proportionnelle intégrale, laquelle peut aboutir à la paralysie. L’équilibre a finalement toujours pu être trouvé avec ce scrutin à deux tours, uninominal ou de liste. Au premier tour, on choisit ; au second, on élimine. Avec le futur scrutin territorial, il nous sera demandé d’éliminer tout de suite.

Evidemment, on ne peut s’empêcher de penser que la situation de l’UMP d’aujourd’hui, souvent en tête au premier tour mais avec peu de réserves pour le second, motive quelque peu l’opération. On aurait sans doute tort puisque la première expérience aura lieu dans cinq ans, c’est-à-dire à une date à laquelle bien malin peut aujourd’hui prévoir l’état des forces politiques. A part la maigre concession d’un cinquième des sièges accordés à la proportionnelle, il faut davantage y voir la volonté présidentielle de nier, une fois de plus, la culture politique du pays qu’il a pourtant en charge de perpétrer, en copiant, toujours aussi connement que d’habitude, le modèle chéri anglo-saxon. D’autant que, ne nous y trompons pas, les élections locales de 2014 constitueront un galop d’essai pour les futures législatives de 2017. Les promoteurs du nouveau scrutin ne le cachent même pas. Quant à la présidentielle de la même année, pourquoi ne pas non plus faire confiance aux primaires organisées par les grands partis pour suppléer l’habituel premier tour, comme je l’avais déjà expliqué il y a quelques semaines ?

Que Benoît Hamon me pardonne, mais on l’a entendu ces derniers temps sur des sujets beaucoup moins décisifs. Le parti socialiste, en demeurant extrêmement discret sur le futur mode de scrutin à tour unique, croit servir ses intérêts. Il pense que ses positions actuelles lui permettront d’être le gagnant, avec l’UMP, de l’opération. Tout cela rappelle étrangement les lois sur le financement public de la vie politique, « loterie pour les organisateurs de la loterie[3. Droits réservés Chez Alfred. Comprenne qui pourra.] », où les principaux partis s’étaient entendus comme de vulgaires opérateurs de téléphonie, afin qu’aucun nouveau venu ne vienne bouleverser la donne et leur abus de position. Le PS est, à cet égard, aussi coupable que le président de la République. Qu’il se méfie par ailleurs que les Verts ne viennent pas, entretemps, lui souffler la première place de l’opposition.

Car les changements de scrutin n’ont pas toujours profité à ceux qui les initiaient ou les soutenaient, ainsi que le faisait justement remarquer Luc Rosenzweig. Souvenons nous que le PS était en meilleure forme que l’UMP d’aujourd’hui en 2000 soit deux ans avant qu’il ne se fasse chasser du second tour par le Front National. Si un candidat, voire deux, venaient troubler les plans de l’UMPS en 2012, Sarkozy et les socialistes pourraient bien se mordre les doigts d’avoir initié un tel scrutin pour 2014. Il me prend à espérer que les vainqueurs reviendraient, contre leurs intérêts électoraux immédiats, sur cette réforme en rétablissant le scrutin à deux tours. Je rêve ?

Fils à baba

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Au bord du Nil tout comme sur les rives de Seine, les mêmes questions se posent. Au même moment où feue la candidature de Jean Sarkozy à la présidence de l’EPAD faisait débat ici, la presse égyptienne était fort préoccupée par l’avenir professionnel du « fils de » national, Gamal Moubarak. Ce dernier est lui aussi candidat à une présidence, mais, dans son cas, il s’agit de celle de la République arabe d’Egypte. Sinon, les deux débats se ressemblent à s’y méprendre. Ainsi Mohamed Heikal, ancien rédac’ chef de Al Ahram et proche de Nasser, a jugé la candidature de Moubarak Jr inadmissible. Grâce à Zvi Barel de Haaretz nous pouvons vous citer cet extrait aux airs de déjà vu d’un entretien donné par Heikal au quotidien Al-Masri al-Youm : « Même s’il est l’homme le plus qualifié en Egypte pour ce poste [..] être candidat n’est pas son droit parce que précisément il n’est pas un citoyen comme les autres, parce qu’ils lui donnent ce qui n’est pas donné aux autres. » Malgré toutes les médisances, force est de reconnaitre que, dans certains domaines, l’Union pour la Méditerranée avance à grands pas.

On n’est pas sérieux quand on a 76 ans

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Après Roman Polanski, détenu dans la prison de Winterthur pour avoir eu des relations sexuelles il y a trente quatre ans avec une jeune fille mineure, il semblerait que la Nemesis judiciaire de l’Empire du Bien, qui règne désormais sans partage sur les consciences, fasse une fixette d’ordre névrotique et gérontophile sur les septuagénaires, dès qu’ils atteignent très précisément les 76 ans, âge de l’auteur du Bal des Vampires, mais aussi de Sonja Sonder. Cette Allemande vivant en France, aurait appartenu avec Christian Gauger, 68 ans, a une organisation terroriste allemande des années 1970, responsable notamment de l’attentat contre l’OPEP à Vienne en 1975. L’Allemagne, qui avait déjà demandé leur extradition, avait été déboutée en 2000. C’est au nom d’une hypothétique « convention de Dublin » jamais appliquée en France que François Fillon, qui serait Premier ministre, aurait signé un nouveau décret autorisant finalement cette extradition. Nous conseillons donc à toutes les personnes atteignant cet âge fatidique ces jours-ci de bien vérifier les zones d’ombres de leur passé (vols de sucettes, recel de bâtons, rédactions rendues en retard) s’ils veulent éviter une arrestation surprise.

Prix littéraires : tous pourris ?

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Edmond et Jules Goncourt, par Nadar.
Edmond et Jules Goncourt, par Nadar.
Edmond et Jules Goncourt, par Nadar.

Tous les ans, un petit vent d’octobre secoue le même marronnier. Tous les ans, c’est la saison, les gazettes résonnent des mêmes flonflons. Vas-y Mimile, les prix sont corrompus, chauffe Marcel, les renvois d’ascenseurs dans la presse, et allez donc, les copinages, et Galligrasseuil, etc. Ça chaloupe dur pendant quelques semaines, et puis ça se calme, ça reviendra l’année suivante, comme la trêve des confiseurs, les giboulées de mars, le bal du 14 juillet, tout ça. On ne s’en lasse pas. On s’y attache, au contraire. La corruption littéraire fait partie du sympathique folklore français, comme l’accordéon, le béret basque et le fromage qui pue. On y tient. Les Américains, ces puritains, n’en ont pas, eux. Et puis ça ne porte pas à conséquence.

Les Français adorent tourner en rond en répétant les mêmes figures. Mais pour ça, il convient d’endosser le déguisement qui convient. La bourrée de la corruption littéraire se danse en costumes typiques. Costume poujadiste : tous pareils, tous pourris. Costume cynique : corrompus, oui, et alors ? Ça n’empêche pas d’être un bon écrivain. Costume vertueux : il faut dénoncer les collusions, moraliser la vie littéraire. Costume nietzschéen : Et alors ? Les moralistes et les curés nous fatiguent. Costume fataliste : de toutes façons, c’est pareil partout, on n’y peut rien. Costume taquin : c’est çui qui le dit qui y’est. Costume renseigné : mais on le sait bien, tout ça. Chacun fait son petit tour sur scène, c’est joli à regarder.

Chaque année, il faut dire que l’orchestre y met du cœur. On change un peu les paroles, mais ce sont toujours plus ou moins les mêmes musiques. On rit, on s’amuse, on en redemande. Donnons quelques exemples de rengaines, histoire de savoir de quoi nous parlons. Une trouvaille récente : La Bibliothèque nationale de France vient de créer un nouveau prix littéraire, destiné à récompenser un écrivain majeur d’aujourd’hui. Il a été décerné au printemps dernier. Qui est l’heureux lauréat ? Philippe Sollers. Et qui figure dans le jury du prix ? Julia Kristeva, épouse de l’heureux lauréat. Très joli, bravo. Quelqu’un s’est-il ému qu’une institution d’état fonctionne tranquillement au népotisme ?

Il est vrai qu’on a là une figure récurrente du folklore. Pour ne donner que deux autres exemples, Yannick Haenel et François Meyronnis publient en 2005 Poker, un livre d’entretiens avec Sollers, précédé de quelques pages d’adoration lyrique (« Il y a en effet chez Sollers […] cette force d’acuité qui lui permet d’avoir accès aux expériences verbales les plus extrêmes » ; « l’étrange individu nommé Philippe Sollers est capable de jouir des tourbillons de la case vide ; il est donc le mieux placé pour entendre Yannick Haenel, me dis-je, avec une extravagante modestie »). Et qui publie ce livre d’adoration envers Sollers ? Mais Sollers, bien sûr, dans sa collection de « L’Infini ». Pas mal. Peu de temps après, le prix Décembre couronne Yannick Haenel, pour un roman publié dans la collection « L’Infini ». Et qui figure dans le jury du prix ? Philippe Sollers, éditeur de l’heureux lauréat. Car toute peine mérite salaire. C’est à ce prix qu’on arrive.

Mais on n’en finirait pas de faire la liste, BHL (du Point) nous fournirait mille exemples à lui seul. Dernier en date : il vient de faire l’éloge de Yann Moix (du Figaro), qu’il considère comme un grand cinéaste. S’il n’est pas certain que Yann Moix soit un aussi grand cinéaste que, mettons, BHL, il semble en revanche avéré que le sens du grotesque se perd dans nos élites intellectuelles.

Naguère, l’air des articles de complaisance était joué par de vieux ménétriers. La relève est assurée brillamment par les jeunes, notamment Yann Moix, le Howard Hawks du XXIe siècle, qui, dans Le Figaro, trouve que Philippe Labro, du Figaro, est un aigle, un phénix, un Faulkner, ou qui passe la rhubarbe à Beigbeder, lequel lui refile le séné. Sans parler de toute la partie invisible : Machin écrit un article élogieux sur le dernier livre de Truc publié par la maison Chose. On ne sait pas que la maison Chose a versé un copieux à-valoir à Machin pour un livre qu’il n’a jamais écrit. Machin rembourse en articles. Passons sur les jurys de prix littéraires qui volent au secours du succès, ou votent comme de bons godillots pour obéir au président ou aux pressions de leur éditeur.

Oui, mais qui peut se vanter d’être un pur ? Qui est assez impeccable pour donner des leçons ? Tout dénonciateur de pailles n’a-t-il pas une poutre dans l’œil ? Sans endosser le costume du cynique ou du poujadiste, on peut estimer que la compromission est inhérente à la vie sociale et professionnelle. Que vivre, c’est faire des compromis avec ses idées, dans presque toutes les situations, client, parent, amoureux, touriste, salarié, etc. Un écrivain a des amis, des éditeurs, connaît des journalistes, publie des papiers dans tel ou tel journal, reçoit des prix, figure dans des jurys. Peut-il jurer de ne s’être jamais trouvé dans une situation où il va favoriser un ami ? De ne s’être jamais fourvoyé dans des émissions télévisées bas de gamme ? On ne pourrait à la rigueur jouer les purs que si l’on dénonçait les travers du dehors. Mais en travaillant, en consommant, en vivant tout simplement, on est compromis, et on fait des compromis.

Il ne s’agit pas de tout justifier, ni de tomber dans un confortable relativisme mais d’éviter les deux ornières complémentaires du rigorisme moralisant et de l’indifférence cynique. Le puriste dénonce tout le monde indistinctement, ce qui revient à ne pas faire de différence entre les comportements, et les vrais corrompus en profitent pour mener leurs petites affaires tranquillement. Les voilà justifiés : ils ne sont pas pires que les autres, ils sont pareils. Le puriste, qui ne distingue pas, est le complice objectif de la corruption. De même, la rébellion est devenue un argument commercial et une pose de notables. On croule sous les rebelles, mais on manque de critiques.

Faudrait-il alors, pour éviter tout conflit d’intérêt, se retirer du monde ? Faudrait-il que les écrivains ne puissent pas être en même temps critiques littéraires ? Mais qui est vraiment retiré du monde ? L’austère Julien Gracq a pratiqué aussi la critique sur la littérature de son temps. Il s’est engagé. Le meilleur de notre critique, celle qui reste, c’est celle des écrivains : Barbey, Schwob, Bloy, Mérimée, Gourmont, Baudelaire, Sartre, Jacques Laurent, Vialatte, etc. Dans une conception rigoriste de la déontologie littéraire, ils n’auraient pas dû publier d’articles critiques. Et nous n’aurions plus, à ranger dans l’histoire de la critique littéraire, que Paul Souday, Duvergier de Hauranne ou André Chaumeix.

Il faut tenter de coller au plus près à un idéal d’honnêteté, savoir dire non, tout en sachant qu’on est dans le bain, et que dès lors on ne détient aucunement le privilège absolu de la vertu. L’important, c’est de distinguer. Les situations et les cas sont complexes, autant que la réalité humaine. C’est au prix de cette distinction qu’on pourra éventuellement se permettre de dénoncer.

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Fashion police à Gaza

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On a trop souvent prétendu, et parfois ici même, que les forces de sécurité gazaouites servaient de couverture légale à des activités terroristes. Ce n’est pas vrai, ou plutôt ce n’est qu’une partie de la vérité, puisque, comme vient de nous l’apprendre le Guardian, elles ont bien d’autres activités. Son envoyé spécial sur place a pu observer la multiplication des contrôles de police sur les plages locales. Des officiels en armes dispersent les couples non mariés, renvoient chez elles les jeunes filles non chaperonnées par un individu mâle de leur famille et, faut-il le dire, font passer un mauvais quart d’heure aux femmes de 0 à 99 ans en tenue jugée indécente. Mais n’allez surtout pas voir là un quelconque sexisme : d’après le reporter du Guardian les messieurs qui auraient le mauvais goût de bronzer vêtus de leur seul maillot de bain sont eux aussi rhabillés pour l’hiver…