Le philosophe Alain Badiou publie Eloge de l'amour, chez Flammarion.
Il n’est rien de plus réactionnaire qu’un ancien révolutionnaire. D’abord parce qu’il a déjà voulu tout casser et que le résultat n’est pas forcément satisfaisant. Ensuite parce que la révolution fait aujourd’hui figure de réaction face au rouleau compresseur de la libre société de marché, dans laquelle la liberté de consommer sans fin absorbe peu à peu toutes les autres.
Marcel Gauchet a bien expliqué cet effet de ciseaux entre la gauche et la droite : aujourd’hui la gauche aspire à conserver les restes de vieux monde que la droite s’empresse de liquider avec une frénésie « modernisatrice » – on l’a vu encore récemment avec la loi sur le travail le dimanche. Et, à la lumière de cette image, tout, soudain, s’éclaire : Debray est devenu péguyste, Gallo est catho, et Badiou est claudélien. En l’occurrence, il l’a toujours été, car j’ai découvert dans ce très beau livre d’entretiens qu’il avait étroitement collaboré à la mythique mise en scène du Soulier de Satin par Vitez. Tout cela fait sens, donc, comme on dit dans le jargon psy, qui ne manque pas non plus (mais sans excès) dans cet ouvrage, où il est question de sentiments et de désir, en passant par la case Lacan, c’était inévitable – Badiou rappelle fort à propos que le fameux « il n’y a pas de rapport sexuel » n’était pas seulement une provocation, mais une vision très profonde et très juste de l’impossible rencontre réelle des individus dans la jouissance.
Mais il est aussi question de durée et de conservation. Et c’est là que ça devient intéressant. L’amour n’est franchement pas moderne, nous dit-il, parce que l’amour n’est ni confortable, ni commode, ni prévisible, ni optionnel, ni jetable. Il est un risque à prendre et, à ce titre, il fait partie du vieux monde : comme jadis la culture, il est ce qui nous reste quand on a tout oublié, ou plus exactement, tout consommé.
Tel Caliban dans la caverne de La Tempête, Badiou rappelle donc aux jeunes princes et princesses modernes de notre brave new world, émerveillés par les infinies possibilités de Meetic et autres sites de rencontre, que l’amour est un risque, un beau risque, un risque à prendre absolument. Parce qu’il reste peut-être le dernier moyen de nous extorquer hors de notre moi en ces temps où tout nous pousse au confort narcissique et à la satisfaction immédiate de nos désirs.
Aller au devant d’autrui, terre inconnue, imprévisible, difficile, nous force à déployer nos ressources et notre énergie dans un but extérieur : comprendre l’autre, vouloir le changer, se découvrir capable d’attention, de prévenance, de tendresse, de violence. C’est toute la beauté de la rencontre. « Que d’enfants si le regard pouvaient féconder ! Et que de morts s’ils pouvaient tuer ! Les rues seraient pleines de cadavres et de femmes grosses ! », écrivait Paul Valéry. Encore faut-il, pour aimer, sortir de soi-même.
SOS racisme accuse le parc Eurodisney de pratiquer une préférence ethnique dans le recrutement de son personnel. Il est vrai que ça manque de diversité parmi les figurants dans les attractions proposées. Dans « La belle au bois dormant » : des blancs. Dans « Cendrillon » : des blancs. Dans « Blanche-neige », des blancs. Dans « Bernard et Bianca », des souris blanches. Craignant d’être trainé en justice dans la même charrette, le parc Astérix réagit et crée coup sur coup deux nouveaux manèges pour rompre avec une politique raciste à l’embauche et éviter les ennuis : « Le voleur de Bagdad » et « La case de l’oncle Tom ».
On ne va pas vous refaire tout le film plan par plan. À moins de n’être abonné qu’à Disney Channel ou d’avoir emménagé sur l’atoll de Clipperton, vous le connaissez aussi bien que nous. N’empêche, le pitch, à lui seul est impressionnant. C’est l’histoire d’un indestructible que mêmes ses pires ennemis voyaient, il y a trois mois à peine, déjà réélu les doigts dans le nez en 2012 et qui se met soudain à douter de tout. Le casting, lui aussi est redoutable: outre le héros, on voit aussi défiler au fil des rushes son propre fils, la plupart de ses ministres (Frédéric Mitterrand, Rama Yade, Roselyne Bachelot, Brice Hortefeux, Patrick Devedjian, sans oublier le come-back de François Fillon après deux ans de congé sabbatique). On n’omettra pas de citer quelques guest-stars (DDV, Raffarin, Guaino). Du lourd, quoi. Du si lourd que chacun se demande, à commencer par le principal intéressé, si on n’a pas un peu trop chargé la barque, si l’indestructible était réellement insubmersible.
Oui vraiment tout ça c’est beaucoup trop. Sauf qu’en vrai, non, tout ça c’est peanuts. Aucune des avanies advenues durant cet autumnus horribilis n’était ingérable et même leur conjonction dans un si bref délai n’était pas en soi apocalyptique. Pendant deux ans, la machine sarkozyste en a vu d’autres, et des vraiment archipires, et ce, dès ses balbutiements aux affaires. Dans le seul registre du symbolique pur, il y a eu le Fouquet’s, le yacht Bolloré, les vacances américaines. Dans le registre contigu du symbolico-politique, le quinquennat a débuté en fanfare avec le bouclier fiscal, massivement perçu par l’opinion comme un cadeau fait aux plus riches. Et pourtant, malgré les tollés, les sondages, les Guignols, les « unes » sur le bling-bling ou les livres de Badiou, tout ça avait été admirablement aplani par un Sarkozy comme thaumaturge.
Alors qu’est-ce qui a changé ? Pourquoi celui qui pouvait le plus ne peut-il plus le moins ? Pourquoi se sent-il même obligé d’user de modes de communication semi-rocambolesques pour expliquer, sans l’expliquer, à l’heure du thé qu’il s’est planté? Il y a bien sûr un coup de com’. Le président veut plaider sa totale sincérité ; hélas, pour en donner la preuve scientifique, il ne peut tout de même pas pleurer en public façon Annie Girardot ou Thierry Ardisson, alors il dramatise à l’Elysée et méaculpise à gogo avec l’aimable complicité de ses mystérieux visiteurs du soir.
Mais, à propos, que faut-il penser quand le président affirme s’être trompé, par exemple sur l’affaire Jean S. ? Eh bien qu’il a raison de le dire, mais qu’il aurait bien tort de le penser, si tel est le cas. Car en amont, il n’y a pas eu d’erreur technique dans l’affaire de l’EPAD : pris isolément, le coup-là était archi-jouable, cent fois plus jouable en tout cas que le travail du dimanche ou la nomination d’un patron du CAC 40 à la tête d’EDF. D’ailleurs la tempête précédente (Polanski-Mitterrand) avait été, in fine, résorbée sans casse, dans la fermeté et la lucidité. Faut croire que ça ne marche pas à tous les coups, et qu’un truc s’était cassé.
On conviendra donc, pour une fois en accord avec le reste de la profession, que l’EPAD a fait déborder le vase. Là où, fort vite, nous divergerons de la meute des collègues, c’est sur la nature de ce vase. Parce qu’il n’était pas trop plein, mais trop vide. Et nous insisterons sur une donnée dont tout le monde parle, sans jamais s’y intéresser vraiment : la spécificité du sarkozysme. Nous avons déjà évoqué ici même la novation communicationnelle du phénomène, on n’y reviendra donc pas chaque semaine, on n’est quand même pas Alain Duhamel. Mais l’autre spécificité du sarkozysme, pour n’être pas absolue, n’en est pas moins spectaculaire. C’est la première fois, depuis 1981, qu’un président est élu par des Français qui croyaient que les choses allaient changer vraiment , ou plus exactement, pour s’approcher du leitmotiv rimbaldo-mitterrandien des belles années, que le président élu allait changer la vie, donc changer leur vie. Ceux de 81 avaient déchanté au bout de deux ans et se jurèrent qu’on ne les y prendrait plus. Il aura fallu attendre qu’une génération passe pour que le serment soit à nouveau viable, pour qu’un candidat éligible fasse à nouveau rêver la politique.
Ce rêve incarné, ce fut la force de Nicolas Sarkozy il y a deux ans, c’est aujourd’hui son drame.
Disons-le sans détour : ce n’est pas le Nicolas Sarkozy père de son fils, mari de sa femme, ou protecteur de Frédéric Mitterrand qui est aujourd’hui dans le rouge, c’est celui qui allait s’occuper personnellement de votre feuille de paye, de votre emploi, chercher la croissance avec les dents et, en prime, renvoyer à la niche les petits morveux qui parfument votre cage d’escalier au chichon libanais
Manque de bol, le vase est vide. Emploi, salaire, retraites, école, rien n’a changé, si ce n’est en pire, et il en va de même sur ce qui fût autrefois le créneau porteur de la sécurité. Quand rien de tout cela ne bougeait du temps de Chirac, tout le monde s’en foutait, parce qu’on l’avait élu sans illusion, ce brave Jacques. Là, ça tangue très fort parce que précisément, Nicolas Sarkozy a été élu avec illusions.
Paradoxalement, la crise mondiale lui aura offert un sursis, durant lequel il aura pu chanter sur tous les tons J’voudrais bien, mais j’peux point. Mais l’éloignement plus rapide d’un scénario catastrophe type 1929 est une vraie mauvaise surprise pour Nicolas Sarkozy. Remis de leurs paniques, rendus à des préoccupations plus ordinaires, ses chers électeurs se regardent au fond de leurs propres yeux et constatent que contrairement à ce qu’ils avaient cru en 2007, ils ne sont pas plus riches, ni plus en sécurité, ni même plus minces (quand on commence à rêver, on sait jamais où ça va s’arrêter). Non, ils se trouvent juste un peu plus cons d’y avoir cru.
Deux ans après avoir été élu le drame de Nicolas Sarkozy est le même que celui de François Mitterrand en 1983 : ce n’est pas l’omni-présidence mais l’omni-impuissance.
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Pour se les procurer, c’est ici que ça se passe.
Je dois l’avouer, cette histoire de grippe machin nin nin ne m’intéresse que de très loin. Cette dernière pandémie en date et en tournée mondiale, enfin sur tous les écrans pour l’instant, me laisse froid. On a un peu trop crié au loup ces dernières années et je ne marche pas.
Souvenez-vous de la vache folle. Au départ la promesse d’une hécatombe qui pourrait bien régler les problèmes du chômage, des retraites et des embouteillages sur lesquels butent toutes les politiques. A l’arrivée, des milliers d’animaux abattus, plus de rognons, de tripes et de cervelles sur les marchés (ce qui est pour les fins gourmets une catastrophe en soi) et des mesures protectionnistes contre la perfide Albion à cornes. Evidemment, avec cette politique sanitaire, on n’a plus entendu les enfants pleurer dans les cantines et avec cette politique agricole, on n’a plus entendu les paysans pleurnicher pendant une bonne semaine mais on attend encore la vague de décès spongiformes promise. Aujourd’hui, tout le monde vous le dira, Kreutzfeld-Jakob, c’est très surfait.
Pour les médias, un clou du spectacle chasse l’autre et quand les moutons et les vaches épargnés sont retournés paître, ce sont les volailles qu’on a prises en grippe. Quelques milliers de poulets refroidis, quelques centaines de canards assignés à résidence et quelques dizaines de crétins masqués dans la rue mais la grippe aviaire ne s’est pas envolée comme prévu. Les soupçons se sont alors portés sur les Mexicains mais ceux-ci ont des ambassadeurs dans le monde entier contrairement aux cochons, vous connaissez la suite, la grippe est devenue porcine. Les pauvres n’ont pas eu le temps de faire nouf nouf qu’ils étaient à leur tour abattus en masse. Particulièrement dans l’un de ces pays du soleil moyennement levé où l’islam et son rapport aux porcs à quatre pattes a encore prouvé au monde son caractère visionnaire.
À l’époque, si j’avais été guide suprême du monde libre, j’aurais volontiers levé une armée pour faire payer leur crime aux islamistes qui ont sauté sur l’occasion pour régler des comptes anciens en obtenant la tête de nos frères porcins car je me sens plus d’affinités avec mes cousins à la queue en tire-bouchon qu’avec les obscurantistes qui leur font la peau. Mais je ne suis guide de rien et c’est sûrement une chance pour la paix mondiale.
Voilà pourquoi cette nouvelle forme de grippe apocalyptique qui ressemble surtout à l’Arlésienne, je m’en fous, je l’ignore, je la méprise. Pas de quoi justifier les salaires des pontes de l’OMS ni l’armée de fonctionnaires que la peur entretient.
Pour tout dire, la chin et nin, je l’avais presque oubliée quand je suis tombé sur une affiche qui en traitait et dont le slogan était : « VACCIN = GENOCIDE ». Comme on dit, ça m’a interpellé. Mais comment peut-on être aussi contre ? J’ai beau savoir depuis Julien Coupat que les contres, ça ose tout et que c’est même à ça qu’on les reconnaît, je suis toujours surpris quand le grotesque rejoint à ce point l’indécence.
Les antis-vaccins, groupuscule parti en croisade pour nous convaincre que les laboratoires nous empoisonnent pour arrondir leurs fins de mois avec la complicité de l’Eétat et de tous les médias à part peut-être Daniel Mermet, quoique, n’ont pas l’air vaccinés contre le ridicule. De rage, je serais presque allé me faire vacciner. Après m’être un peu emporté contre ces enfants gâtés de la société industrielle, je me suis revu en guide suprême de ce monde où la science et le médicament ont eu raison de l’offrande et de la prière aux dieux des maladies mortelles et je me suis mis à rêver que du haut de mon pouvoir absolu, je pourrais prendre ces imbéciles au mot.
Je commencerai par leur interdire l’accès à tous les vaccins et, avec l’assurance que donne l’exercice de la dictature, je les regarderai crever doucement de toutes ces affections dont ils ont oublié jusqu’à l’existence. Quand leurs enfants commenceront à s’éteindre de la rougeole comme c’est le cas en Afrique faute de vaccins, et que ces militants viendront demander pardon à plat ventre, je me montrerai clément et les ferai interner dans l’hôpital psychiatrique de leur choix.
Mais tout ça n’arrivera pas. D’abord parce que la dictature est un rêve que je caresse souvent mais qui ne me tente pas vraiment. Je suis sûr que commander absolument, à part pour quelques pervers, doit être aussi ennuyeux qu’obéir absolument. Ensuite parce que je connais un peu ces ingrats que la société du progrès médical inquiète. En pleine santé, ils alarment, pétitionnent, affichent et propagent les rumeurs les plus absurdes mais dans la souffrance, font table rase de l’idéologie paranoïaque qui les nourrit et courent à l’hôpital pour exiger le droit à la morphine pour tous. Et c’est tant mieux. Quand le bon sens l’emporte sur la peur, ça me rassure. Même chez le roi des contres.
On pourrait banalement archiver dans le rayon « Je me fous du monde et tant pis pour ceux qui croient à mes pignolades » la déclaration faite ce matin sur RTL par Roselyne Bachelot concernant ses relations avec Rama Yade : « Je me considère comme une grande soeur. » Sans vouloir m’exprimer sur le fond du désaccord (si tant est qu’il y en ait un), je me permettrais de rappeler à Roselyne que cette sortie paternaliste (à moins qu’il faille dire maternaliste, fraternaliste ou sororitaliste, faudra que je consulte la Halde) a déjà servi à une autre ministre de tutelle, confrontée aux ruades d’une supposée féale, et qu’elle ne lui a pas porté bonheur. C’était il y a environ un an et ce même argument massue avait été utilisé par Christine Boutin pour remettre à sa place Fadela Amara. Devinez qui est resté dans le bateau ?
Depuis plusieurs jours, Rama Yade fait l’objet de tirs nourris de la part de la plupart des chevau-(pas très)légers de la Sarkozie. Nadine Morano et Frédéric Lefebvre, avec leur finesse habituelle, avaient ouvert le feu. Il semble bien que François Fillon, dont le boulot semble bien de se débarrasser des importuns[1. Spéciale dédicace à Dame Christine Boutin.], leur ait emboîté le pas ce matin.
Rama Yade agace le président depuis plusieurs mois. Sa sortie lors de la venue du Guide libyen fin 2007, son refus de mener la liste francilienne aux élections européennes, ses déclarations en pleine affaire « Jean de l’EPAD » ont déplu, doux euphémisme, à Nicolas Sarkozy. Et, malgré le fait qu’elle soit dans le collimateur, alors qu’un vent de révolte souffle parmi sénateurs et députés, voilà la secrétaire d’Etat au sport qui se désolidarise de sa ministre de tutelle sur la suppression du droit collectif à l’image, niche fiscale permettant aux clubs professionnels de mieux rémunérer leur joueurs.
Sur ce dossier, Rama Yade a, à la fois, tort et raison. Tort parce qu’il est absolument indigne en cette période de crise que subsiste ce genre d’avantage. On aimerait d’ailleurs que le bouclier fiscal fasse l’objet de la même indignation. Raison parce qu’il ne faudra pas s’étonner que les championnats nationaux, et notamment celui de football, redeviennent encore moins attractifs qu’auparavant pour les meilleurs joueurs, nos clubs étant particulièrement désavantagés par rapport à l’Angleterre et l’Espagne. Que l’on sache, ce n’est pas Rama Yade qui s’est couchée à Biarritz l’an dernier lorsqu’il s’agissait de vendre à la Commission de Bruxelles un retour au quota de joueurs nationaux[2. Le fameux 6+5 cher à Joseph Blatter, président de la FIFA.] dans les équipes. C’est son prédécesseur Bernard Laporte et… Nicolas Sarkozy lui-même qui se faisait pourtant fort d’imposer une spécificité sportive et qui, disait-il, avait convaincu son collègue Gordon Brown. Devant l’idéologie de la concurrence libre et non faussée, tout ce joli monde a cédé et a renoncé à la seule solution qui permettrait un rééquilibre dans les championnats, quelle que soit la fiscalité des pays.
Depuis quelques jours, donc, les appels à la démission de Rama Yade n’ont pas porté leur fruit tant désiré. « Un ministre, ça ferme sa gueule ou ça démissionne », disait Jean-Pierre Chevènement, qui s’y connaît puisqu’il a quitté trois gouvernements[3. En 1983, sur le tournant de la rigueur, en 1991 à propos de la guerre en Irak puis en 2000 sur un projet portant atteinte à l’indivisibilité de la République. Admettons qu’à chaque fois, le panache ne manquait pas.]. Mais cette jurisprudence n’est plus de saison. D’abord, parce que les Chevènement ne courent plus les rues désormais. Ensuite, parce que la nature d’un gouvernement nommé par Nicolas Sarkozy relève davantage aujourd’hui du casting, comme dirait Eric Zemmour. Dans ce schéma, ce n’est pas aux acteurs de démissionner, mais au metteur en scène de virer ceux qui ne lui conviennent plus. Enfin, Rama Yade est la personnalité du gouvernement la plus haute dans les sondages de popularité. Son intérêt n’est pas de démissionner, surtout sur un sujet aussi mineur qu’une niche fiscale pour sportifs pros, mais plutôt de se faire virer pour indiscipline, laquelle s’avère la composante essentielle de sa bonne image dans le pays.
A l’heure où j’écris ses lignes, on ne peut évidemment pas savoir qui gagnera le bras de fer. Si Rama Yade, finalement, ne résiste pas à la pression – et démissionne -, ou si Nicolas Sarkozy et François Fillon doivent se résoudre à en faire une martyre ou, pis encore, passer l’éponge. Cette dernière solution ne semble pas idéale pour calmer les ardeurs des parlementaires qui pourrissent actuellement la vie du gouvernement.
Si on m’avait dit un jour que je regretterais Chirac, j’aurais bien ri. Tout de même, Chirac… Le parangon du politique ambitieux, du technocrate à sang froid avec suffisamment d’instinct populiste pour donner l’illusion de l’amour du peuple. La France des DS et du SAC, des films d’Yves Boisset ou de L’Horloger de Saint-Paul de Tavernier, une France dans notre naïveté que l’on croyait vraiment de droite, alors qu’on le sait, maintenant que on est devenu de grands garçons, il s’agissait de conservateurs sociaux bon teint avec, chez la plupart d’entre eux, des anticorps venus de la Résistance ou de la lutte à mort contre l’OAS. Certes, on peut penser que Michelle Alliot-Marie ou Brice Hortefeux sont des Raymond Marcellin assistés par ordinateurs, mais, malgré tout, il y avait tout de même quelque chose de moins glaçant, de moins posthumain dans cette droite-là.
Et pourtant, qu’est-ce qu’il nous faisait peur, Chirac… C’était le serial killer sans pitié, l’homme des basses œuvres qui préféra le gaullisme immobilier de Pompidou au gaullisme gaulliste de De Gaulle, et le libéralisme avancé de Giscard à la nouvelle société de Chaban. Puis à partir de 1976, la volte-face et le travail à son compte : la guerre d’usure contre Giscard jusqu’à jouer en sous-main Mitterrand au second tour de 1981, le mitraillage continu de Raymond Barre en 1988, l’exécution en masse des quadra rénovateurs l’année suivante (Ô, combien de Michèle Barzach, de Michel Noir…) et enfin l’admirable redressement contre Balladur en 1995 et la vengeance sans pitié dans les années qui suivirent, genre massacre des conjurés de Catilina dans une grotte et au lacet. En plus, le seul que l’on aurait aimé que Chirac réussisse à faire exploser en plein vol, c’était Sarkozy mais hélas, comme Henry Fonda dans Mon nom est personne, il commençait à voir de plus en plus trouble et mettre un temps fou à recharger sa winchester.
Et puis les choses ont changé en 2003. Nous n’osions pas forcément nous l’avouer mais on se disait déjà plus ou moins consciemment que des choses ne nous déplaisaient pas au fond, chez Chirac. L’appel de Cochin, tiens, depuis un hôpital, contre le Parti de l’étranger. Ce côté « la république est en danger mais je suis là », comité de salut public, Robespierre en béquilles.
Alors là, pour éviter la séduction, on se rappelle décembre 1986, la nuit où les pelotons de motards voltigeurs tuèrent Malik Oussekine et où les CRS nous chargeaient sur le pont Alexandre III. Et pourtant : près d’un quart de siècle après, si on se souvient encore de la trouille et de la colère éprouvées à ce moment-là, on ne peut s’empêcher de penser en frissonnant ce qu’aurait donné un Sarkozy aux commandes à l’époque… Si un mort et plusieurs blessés graves lui auraient suffi à lui faire retirer le projet dès le lendemain, au louable prétexte qu’aucune réforme ne justifie la mort d’un jeune homme.
Oui, décidément, Chirac, ça devenait plus compliqué que ça n’en avait l’air. Sa campagne de 1995, par exemple, sur la fracture sociale, il a vraiment fallu que l’on se force, au second tour pour aller voter pour le très social-libéral candidat à tête de prof de maths contre celui qui disait que l’emploi n’était pas l’ennemi de la fiche de paie. Et puis, on ne s’en est pas vanté, sur le moment, mais la reprise des essais nucléaires dans la foulée, histoire de montrer qu’il n’y avait pas que les Amerloques, les Australiens et les Japonais pour faire la loi dans le Pacifique sud, on avait plutôt aimé la beauté du geste. Ce n’était pas une décision franchement pacifiste ni écologiste, mais malgré tout presque poétique dans ce désir de montrer que l’on était toujours une grande puissance, avec nos valeurs de liberté, d’égalité et de fraternité.
En 2002, évidemment, nous n’avons pas voté pour lui. Il était tout de même largement responsable de ce qui lui arrivait. Notre idée, c’était plutôt de le laisser en tête à tête avec Le Pen, gagner par 65 % contre 35 % avec un taux de vote blancs bien significatif. Les arguments de mes camarades antifascistes qui me parlaient de l’ »image de la France à l’étranger » me semblaient un peu étonnants tout de même : d’abord, c’était bien la première fois qu’ils s’occupaient de l’image de la France à l’étranger et, ensuite, de toute manière, avec Le Pen au second tour le mal était déjà fait.
Et puis après, bien sûr, la guerre en Irak. Alors là, il faut bien reconnaître que ça a été la très grande classe. Villepin à l’ONU retournant les éructations de Rumsfeld sur la « vielle Europe », l’impression d’être les seuls au monde à ne pas perdre nos nerfs dans cette affaire, on ne s’est jamais senti aussi proche de lui.
Alors, maintenant que l’on vient le chercher pour le traduire en correctionnelle, on trouve ça franchement inélégant. Il fallait soutenir Montebourg à la fin des années 1990 quand il cherchait à réunir suffisamment de députés pour amener le Président devant la Haute cour. Là, on était dans un duel à la loyale, puissance contre puissance.
Mais aujourd’hui, sérieusement… Quand c’est plus l’heure, c’est plus l’heure. À part vouloir rabaisser le dernier président qui donna quelques orgasmes à l’histoire de France alors que l’actuel locataire de l’Elysée la confond avec une société anonyme ou une maison de disques, je ne vois pas le but de la manœuvre.
Jacques Chirac, pour qui je n’ai jamais voté, c’est aussi, à sa manière, une partie de mon identité nationale. Alors, on n’y touche pas, s’il vous plait.
L’ineffable Christian Estrosi, ministre de l’Industrie, dont le monde entier nous envie les aptitudes motocyclistes, néologise à tout va pour rassurer ma mémé de Lozère inquiète pour ses cartes de vœux de 2010 en déclarant : « Il faut rendre la Poste imprivatisable. Dans le même temps, on apprend que la société Alternative Post pénètre déjà le marché, sans attendre la date officielle de la libéralisation en 2011 et, depuis deux ans déjà, s’occupe de la distribution du courrier de moins de 50 grammes. L’Arcep, théoriquement chargée de surveiller la concurrence, semble frappée d’une étrange langueur. Il ne reste donc plus à Christian Estrosi qu’à chevaucher sa Kawa et à aller porter lui-même le courrier à ma mémé. Merci pour elle, Christian.
En ce moment, vous le savez chers compatriotes, c’est le grand débat sur l’identité nationale, organisé pour nous par le ministre. M. Besson avait sans doute peur qu’on s’ennuie en attendant de pouvoir siffler l’équipe de France au cours du match retour de barrage contre l’Eire, il nous a trouvé pour patienter une activité d’éveil : débat collectif sur l’identité nationale. « C’est quoi, pour vous, concrètement, au jour d’aujourd’hui, être français ? » Ainsi interpellé, nous voici bientôt, dociles administrés, qui nous penchons sur nos copies pour répondre comme il se doit un truc à la fois cool et original au ministre. « Ma France à moi, c koi ? »
C’est sympatoche comme débat, il y en aura à coup sûr pour tous et pour tous les goûts, la France n’est pas le pays des mille fromages pour rien. Dans le lot, il y en a quelques uns qui sont battus, débattus et rebattus. Il faut que chacun parle, et soit bien consulté jusqu’au bout pour que ça fermente. Après, un bureaucrate fera une synthèse, je lui souhaite bon courage. Espérons que le produit fini ne sera pas trop fade. Mais vu la quantité de harissa, de piment antillais, et pourquoi pas d’épices du Sichuan que d’aucuns veulent y introduire, j’en doute.
Est-ce qu’on nous dira après dans le poste ce que devra être notre identité toute neuve et métissée, fruit de milliers de débats citoyens, et approuvée par le ministre? La France, cette ex-grande nation industrielle qui ne produit plus rien, peut-être pourra-t-elle au moins produire ex nihilo sa propre identité. Comme c’est hype et moderne, très américain au fond, s’inventer soi-même, à coup de débat citoyen, sa propre identité. L’identité reçue du fond des âges, c’était bon pour nos vieux pères, ces aliénés. L’identité nationale, y’a pas de raison, c’est comme l’orientation ou même l’identité sexuelles, choisi, pas imposé. Je fais ce que je veux avec ma France. Peut-être, in fine, pour rendre tout cela plus proche des gens, un projet de loi sera-t-il adopté pour nous expliquer à tous « c’est quoi, concrètement, être Français aujourd’hui ». Et on devra se le tenir pour dit, puisque c’est nous qu’on l’aura choisie notre France à nous…
À ce propos, chacun se souvient certainement de la contribution prophétique de l’immense artiste française qu’est Diam’s à ce débat sur l’identité nationale, contribution qui a provoqué il y a quelques années un vif enthousiasme et des cris d’admiration jusque dans les plus hautes sphères de notre vieille nation. Ainsi Ségolène Royal, après avoir affirmé qu’elle n’aimait rien tant que la musique, déclarait, au cours du journal de la France profonde présenté par Jean-Pierre Pernaud sur TF1 à la mi-journée, préférer Diam’s à Piaf parce que la première « dit beaucoup de choses sur ma France à moi », et aussi parce qu’elle « s’est engagée pour la citoyenneté », et qu’elle « transmet des valeurs », alors que la seconde, cette distraite, se contentait de chanter divinement.
Rappelons pour le plaisir des sens et pour celui de notre intelligence, et aussi pour féconder notre déjà riche débat identitaire, une petite partie seulement de ce que ce sont ce « beaucoup de choses » sur « ma France à moi » que nous apprenait alors Diam’s, et ce que sont aussi ces chouettes valeurs qu’elle nous transmettait alors:
« Ma France à moi, c’est pas la leur, celle qui vote extrême,
Celle qui bannit les jeunes, anti-rap sur la FM,
Celle qui s’croit au Texas, celle qui a peur de nos bandes,
Celle qui vénère Sarko, intolérante et gênante.
Celle qui regarde Julie Lescaut et regrette le temps des Choristes,
Qui laisse crever les pauvres, et met ses propres parents à l’hospice,
Non, ma France à moi c’est pas la leur qui fête le Beaujolais,
Et qui prétend s’être fait baiser par l’arrivée des immigrés,
Celle qui pue le racisme mais qui fait semblant d’être ouverte,
Cette France hypocrite qui est peut être sous ma fenêtre,
Celle qui pense que la police a toujours bien fait son travail,
Celle qui se gratte les couilles à table en regardant Laurent Gerra,
Non, c’est pas ma France à moi, cette France profonde…
Alors peut être qu’on dérange mais nos valeurs vaincront…
Et si on est des citoyens, alors aux armes la jeunesse,
Ma France à moi leur tiendra tête, jusqu’à ce qu’ils nous respectent. »
Depuis 2007 Diam’s a fait des émules. Car voilà qu’un ami me fait parvenir une contribution anonyme à la manière de Diam’s, et adressée à la grande prophétesse elle-même, à notre beau débat sur l’identité nationale.
« C’est vrai, Diam’s, t’as raison, moi le vieux beauf,
Qui regarde Julie Lescaut, et l’été fait du pédalof,
Je te l’écris
Ma France à moi, c’est pas la tienne, celle des jeunes qui s’aiment,
Celle qui bannit les vieux, anticlassique sur la FM,
Celle qui s’croit à Vegas, celle qui jamais ne débande,
Celle qui vénère Dieudo et fait de la France sa prébende,
Celle qui s’gave d’Virgin 17 et de coca-cola,
Qui chante le bled et crèverait pour rester là.
Non, ma France à moi c’est pas la tienne qui fête l’Aïd,
Et qui ne cesse de gémir malgré ses airs de caïd,
Celle qui dénonce le racisme mais qui toujours sort couverte,
Cette France qui joue la proscrite et parade sous ma fenêtre,
Celle qui pense que les keufs c’est tous des enculés,
Celle qui se gratte les couilles à table en regardant ses couilles,
Non, c’est pas ma France à moi, cette France du cybermonde,
Alors peut-être qu’on te dérange, excuse-moi d’être là
Depuis quelques siècles parfois…
Et si on est des souchiens, alors à la niche la vieillesse,
Ma France à moi baissera la tête, jusqu’à ce… »
La contribution au débat s’arrête là, brutalement, sans un mot d’explication, je sais, c’est pas très citoyen comme façon de procéder.
Mais au fait, Ségolène Royal pense-t-elle que cet anonyme contributeur « transmet des valeurs » aussi bien que Diam’s en transmettait elle-même en 2007 ? Et ces éventuelles valeurs doivent-elles être constitutives de notre nouvelle identité en gestation ? Personnellement, mon attachement à la République m’amène à penser que non. Cet affreux anonyme ne devrait pas avoir voix au chapitre. Qu’il se taise à jamais. Son laïus est infâme, et parfaitement antifrançais.
Mais si l’on en juge par l’accueil triomphal réservé naguère à Diam’s par Ségolène Royal, et par le public aussi d’ailleurs, je dirais qu’il ne faut préjuger de rien.
D’ailleurs, les préjugés, c’est mal, c’est pas national.
Le philosophe Alain Badiou publie Eloge de l'amour, chez Flammarion.
Le philosophe Alain Badiou publie Eloge de l'amour, chez Flammarion.
Il n’est rien de plus réactionnaire qu’un ancien révolutionnaire. D’abord parce qu’il a déjà voulu tout casser et que le résultat n’est pas forcément satisfaisant. Ensuite parce que la révolution fait aujourd’hui figure de réaction face au rouleau compresseur de la libre société de marché, dans laquelle la liberté de consommer sans fin absorbe peu à peu toutes les autres.
Marcel Gauchet a bien expliqué cet effet de ciseaux entre la gauche et la droite : aujourd’hui la gauche aspire à conserver les restes de vieux monde que la droite s’empresse de liquider avec une frénésie « modernisatrice » – on l’a vu encore récemment avec la loi sur le travail le dimanche. Et, à la lumière de cette image, tout, soudain, s’éclaire : Debray est devenu péguyste, Gallo est catho, et Badiou est claudélien. En l’occurrence, il l’a toujours été, car j’ai découvert dans ce très beau livre d’entretiens qu’il avait étroitement collaboré à la mythique mise en scène du Soulier de Satin par Vitez. Tout cela fait sens, donc, comme on dit dans le jargon psy, qui ne manque pas non plus (mais sans excès) dans cet ouvrage, où il est question de sentiments et de désir, en passant par la case Lacan, c’était inévitable – Badiou rappelle fort à propos que le fameux « il n’y a pas de rapport sexuel » n’était pas seulement une provocation, mais une vision très profonde et très juste de l’impossible rencontre réelle des individus dans la jouissance.
Mais il est aussi question de durée et de conservation. Et c’est là que ça devient intéressant. L’amour n’est franchement pas moderne, nous dit-il, parce que l’amour n’est ni confortable, ni commode, ni prévisible, ni optionnel, ni jetable. Il est un risque à prendre et, à ce titre, il fait partie du vieux monde : comme jadis la culture, il est ce qui nous reste quand on a tout oublié, ou plus exactement, tout consommé.
Tel Caliban dans la caverne de La Tempête, Badiou rappelle donc aux jeunes princes et princesses modernes de notre brave new world, émerveillés par les infinies possibilités de Meetic et autres sites de rencontre, que l’amour est un risque, un beau risque, un risque à prendre absolument. Parce qu’il reste peut-être le dernier moyen de nous extorquer hors de notre moi en ces temps où tout nous pousse au confort narcissique et à la satisfaction immédiate de nos désirs.
Aller au devant d’autrui, terre inconnue, imprévisible, difficile, nous force à déployer nos ressources et notre énergie dans un but extérieur : comprendre l’autre, vouloir le changer, se découvrir capable d’attention, de prévenance, de tendresse, de violence. C’est toute la beauté de la rencontre. « Que d’enfants si le regard pouvaient féconder ! Et que de morts s’ils pouvaient tuer ! Les rues seraient pleines de cadavres et de femmes grosses ! », écrivait Paul Valéry. Encore faut-il, pour aimer, sortir de soi-même.
SOS racisme accuse le parc Eurodisney de pratiquer une préférence ethnique dans le recrutement de son personnel. Il est vrai que ça manque de diversité parmi les figurants dans les attractions proposées. Dans « La belle au bois dormant » : des blancs. Dans « Cendrillon » : des blancs. Dans « Blanche-neige », des blancs. Dans « Bernard et Bianca », des souris blanches. Craignant d’être trainé en justice dans la même charrette, le parc Astérix réagit et crée coup sur coup deux nouveaux manèges pour rompre avec une politique raciste à l’embauche et éviter les ennuis : « Le voleur de Bagdad » et « La case de l’oncle Tom ».
On ne va pas vous refaire tout le film plan par plan. À moins de n’être abonné qu’à Disney Channel ou d’avoir emménagé sur l’atoll de Clipperton, vous le connaissez aussi bien que nous. N’empêche, le pitch, à lui seul est impressionnant. C’est l’histoire d’un indestructible que mêmes ses pires ennemis voyaient, il y a trois mois à peine, déjà réélu les doigts dans le nez en 2012 et qui se met soudain à douter de tout. Le casting, lui aussi est redoutable: outre le héros, on voit aussi défiler au fil des rushes son propre fils, la plupart de ses ministres (Frédéric Mitterrand, Rama Yade, Roselyne Bachelot, Brice Hortefeux, Patrick Devedjian, sans oublier le come-back de François Fillon après deux ans de congé sabbatique). On n’omettra pas de citer quelques guest-stars (DDV, Raffarin, Guaino). Du lourd, quoi. Du si lourd que chacun se demande, à commencer par le principal intéressé, si on n’a pas un peu trop chargé la barque, si l’indestructible était réellement insubmersible.
Oui vraiment tout ça c’est beaucoup trop. Sauf qu’en vrai, non, tout ça c’est peanuts. Aucune des avanies advenues durant cet autumnus horribilis n’était ingérable et même leur conjonction dans un si bref délai n’était pas en soi apocalyptique. Pendant deux ans, la machine sarkozyste en a vu d’autres, et des vraiment archipires, et ce, dès ses balbutiements aux affaires. Dans le seul registre du symbolique pur, il y a eu le Fouquet’s, le yacht Bolloré, les vacances américaines. Dans le registre contigu du symbolico-politique, le quinquennat a débuté en fanfare avec le bouclier fiscal, massivement perçu par l’opinion comme un cadeau fait aux plus riches. Et pourtant, malgré les tollés, les sondages, les Guignols, les « unes » sur le bling-bling ou les livres de Badiou, tout ça avait été admirablement aplani par un Sarkozy comme thaumaturge.
Alors qu’est-ce qui a changé ? Pourquoi celui qui pouvait le plus ne peut-il plus le moins ? Pourquoi se sent-il même obligé d’user de modes de communication semi-rocambolesques pour expliquer, sans l’expliquer, à l’heure du thé qu’il s’est planté? Il y a bien sûr un coup de com’. Le président veut plaider sa totale sincérité ; hélas, pour en donner la preuve scientifique, il ne peut tout de même pas pleurer en public façon Annie Girardot ou Thierry Ardisson, alors il dramatise à l’Elysée et méaculpise à gogo avec l’aimable complicité de ses mystérieux visiteurs du soir.
Mais, à propos, que faut-il penser quand le président affirme s’être trompé, par exemple sur l’affaire Jean S. ? Eh bien qu’il a raison de le dire, mais qu’il aurait bien tort de le penser, si tel est le cas. Car en amont, il n’y a pas eu d’erreur technique dans l’affaire de l’EPAD : pris isolément, le coup-là était archi-jouable, cent fois plus jouable en tout cas que le travail du dimanche ou la nomination d’un patron du CAC 40 à la tête d’EDF. D’ailleurs la tempête précédente (Polanski-Mitterrand) avait été, in fine, résorbée sans casse, dans la fermeté et la lucidité. Faut croire que ça ne marche pas à tous les coups, et qu’un truc s’était cassé.
On conviendra donc, pour une fois en accord avec le reste de la profession, que l’EPAD a fait déborder le vase. Là où, fort vite, nous divergerons de la meute des collègues, c’est sur la nature de ce vase. Parce qu’il n’était pas trop plein, mais trop vide. Et nous insisterons sur une donnée dont tout le monde parle, sans jamais s’y intéresser vraiment : la spécificité du sarkozysme. Nous avons déjà évoqué ici même la novation communicationnelle du phénomène, on n’y reviendra donc pas chaque semaine, on n’est quand même pas Alain Duhamel. Mais l’autre spécificité du sarkozysme, pour n’être pas absolue, n’en est pas moins spectaculaire. C’est la première fois, depuis 1981, qu’un président est élu par des Français qui croyaient que les choses allaient changer vraiment , ou plus exactement, pour s’approcher du leitmotiv rimbaldo-mitterrandien des belles années, que le président élu allait changer la vie, donc changer leur vie. Ceux de 81 avaient déchanté au bout de deux ans et se jurèrent qu’on ne les y prendrait plus. Il aura fallu attendre qu’une génération passe pour que le serment soit à nouveau viable, pour qu’un candidat éligible fasse à nouveau rêver la politique.
Ce rêve incarné, ce fut la force de Nicolas Sarkozy il y a deux ans, c’est aujourd’hui son drame.
Disons-le sans détour : ce n’est pas le Nicolas Sarkozy père de son fils, mari de sa femme, ou protecteur de Frédéric Mitterrand qui est aujourd’hui dans le rouge, c’est celui qui allait s’occuper personnellement de votre feuille de paye, de votre emploi, chercher la croissance avec les dents et, en prime, renvoyer à la niche les petits morveux qui parfument votre cage d’escalier au chichon libanais
Manque de bol, le vase est vide. Emploi, salaire, retraites, école, rien n’a changé, si ce n’est en pire, et il en va de même sur ce qui fût autrefois le créneau porteur de la sécurité. Quand rien de tout cela ne bougeait du temps de Chirac, tout le monde s’en foutait, parce qu’on l’avait élu sans illusion, ce brave Jacques. Là, ça tangue très fort parce que précisément, Nicolas Sarkozy a été élu avec illusions.
Paradoxalement, la crise mondiale lui aura offert un sursis, durant lequel il aura pu chanter sur tous les tons J’voudrais bien, mais j’peux point. Mais l’éloignement plus rapide d’un scénario catastrophe type 1929 est une vraie mauvaise surprise pour Nicolas Sarkozy. Remis de leurs paniques, rendus à des préoccupations plus ordinaires, ses chers électeurs se regardent au fond de leurs propres yeux et constatent que contrairement à ce qu’ils avaient cru en 2007, ils ne sont pas plus riches, ni plus en sécurité, ni même plus minces (quand on commence à rêver, on sait jamais où ça va s’arrêter). Non, ils se trouvent juste un peu plus cons d’y avoir cru.
Deux ans après avoir été élu le drame de Nicolas Sarkozy est le même que celui de François Mitterrand en 1983 : ce n’est pas l’omni-présidence mais l’omni-impuissance.
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Pour le deuxième anniversaire de Causeur – le temps passe si vite quand on s’amuse si bien – nous proposons à nos lecteurs non pas un gros gâteau, mais des fabuleux T-shirts. Si vous cherchez à surprendre un ami, à flatter un supérieur ou à combler une conquête, voire à vous faire égoïstement plaisir avec un cadeau original mais trop chic, n’hésitez pas à acheter ces produits dérivés d’excellente qualité qui portent l’inscription “Un t-shirt, ça va. C’est quand il y en a beaucoup qu’il y a des problèmes.” Et justement, nous en avons beaucoup…
Pour se les procurer, c’est ici que ça se passe.
Je dois l’avouer, cette histoire de grippe machin nin nin ne m’intéresse que de très loin. Cette dernière pandémie en date et en tournée mondiale, enfin sur tous les écrans pour l’instant, me laisse froid. On a un peu trop crié au loup ces dernières années et je ne marche pas.
Souvenez-vous de la vache folle. Au départ la promesse d’une hécatombe qui pourrait bien régler les problèmes du chômage, des retraites et des embouteillages sur lesquels butent toutes les politiques. A l’arrivée, des milliers d’animaux abattus, plus de rognons, de tripes et de cervelles sur les marchés (ce qui est pour les fins gourmets une catastrophe en soi) et des mesures protectionnistes contre la perfide Albion à cornes. Evidemment, avec cette politique sanitaire, on n’a plus entendu les enfants pleurer dans les cantines et avec cette politique agricole, on n’a plus entendu les paysans pleurnicher pendant une bonne semaine mais on attend encore la vague de décès spongiformes promise. Aujourd’hui, tout le monde vous le dira, Kreutzfeld-Jakob, c’est très surfait.
Pour les médias, un clou du spectacle chasse l’autre et quand les moutons et les vaches épargnés sont retournés paître, ce sont les volailles qu’on a prises en grippe. Quelques milliers de poulets refroidis, quelques centaines de canards assignés à résidence et quelques dizaines de crétins masqués dans la rue mais la grippe aviaire ne s’est pas envolée comme prévu. Les soupçons se sont alors portés sur les Mexicains mais ceux-ci ont des ambassadeurs dans le monde entier contrairement aux cochons, vous connaissez la suite, la grippe est devenue porcine. Les pauvres n’ont pas eu le temps de faire nouf nouf qu’ils étaient à leur tour abattus en masse. Particulièrement dans l’un de ces pays du soleil moyennement levé où l’islam et son rapport aux porcs à quatre pattes a encore prouvé au monde son caractère visionnaire.
À l’époque, si j’avais été guide suprême du monde libre, j’aurais volontiers levé une armée pour faire payer leur crime aux islamistes qui ont sauté sur l’occasion pour régler des comptes anciens en obtenant la tête de nos frères porcins car je me sens plus d’affinités avec mes cousins à la queue en tire-bouchon qu’avec les obscurantistes qui leur font la peau. Mais je ne suis guide de rien et c’est sûrement une chance pour la paix mondiale.
Voilà pourquoi cette nouvelle forme de grippe apocalyptique qui ressemble surtout à l’Arlésienne, je m’en fous, je l’ignore, je la méprise. Pas de quoi justifier les salaires des pontes de l’OMS ni l’armée de fonctionnaires que la peur entretient.
Pour tout dire, la chin et nin, je l’avais presque oubliée quand je suis tombé sur une affiche qui en traitait et dont le slogan était : « VACCIN = GENOCIDE ». Comme on dit, ça m’a interpellé. Mais comment peut-on être aussi contre ? J’ai beau savoir depuis Julien Coupat que les contres, ça ose tout et que c’est même à ça qu’on les reconnaît, je suis toujours surpris quand le grotesque rejoint à ce point l’indécence.
Les antis-vaccins, groupuscule parti en croisade pour nous convaincre que les laboratoires nous empoisonnent pour arrondir leurs fins de mois avec la complicité de l’Eétat et de tous les médias à part peut-être Daniel Mermet, quoique, n’ont pas l’air vaccinés contre le ridicule. De rage, je serais presque allé me faire vacciner. Après m’être un peu emporté contre ces enfants gâtés de la société industrielle, je me suis revu en guide suprême de ce monde où la science et le médicament ont eu raison de l’offrande et de la prière aux dieux des maladies mortelles et je me suis mis à rêver que du haut de mon pouvoir absolu, je pourrais prendre ces imbéciles au mot.
Je commencerai par leur interdire l’accès à tous les vaccins et, avec l’assurance que donne l’exercice de la dictature, je les regarderai crever doucement de toutes ces affections dont ils ont oublié jusqu’à l’existence. Quand leurs enfants commenceront à s’éteindre de la rougeole comme c’est le cas en Afrique faute de vaccins, et que ces militants viendront demander pardon à plat ventre, je me montrerai clément et les ferai interner dans l’hôpital psychiatrique de leur choix.
Mais tout ça n’arrivera pas. D’abord parce que la dictature est un rêve que je caresse souvent mais qui ne me tente pas vraiment. Je suis sûr que commander absolument, à part pour quelques pervers, doit être aussi ennuyeux qu’obéir absolument. Ensuite parce que je connais un peu ces ingrats que la société du progrès médical inquiète. En pleine santé, ils alarment, pétitionnent, affichent et propagent les rumeurs les plus absurdes mais dans la souffrance, font table rase de l’idéologie paranoïaque qui les nourrit et courent à l’hôpital pour exiger le droit à la morphine pour tous. Et c’est tant mieux. Quand le bon sens l’emporte sur la peur, ça me rassure. Même chez le roi des contres.
On pourrait banalement archiver dans le rayon « Je me fous du monde et tant pis pour ceux qui croient à mes pignolades » la déclaration faite ce matin sur RTL par Roselyne Bachelot concernant ses relations avec Rama Yade : « Je me considère comme une grande soeur. » Sans vouloir m’exprimer sur le fond du désaccord (si tant est qu’il y en ait un), je me permettrais de rappeler à Roselyne que cette sortie paternaliste (à moins qu’il faille dire maternaliste, fraternaliste ou sororitaliste, faudra que je consulte la Halde) a déjà servi à une autre ministre de tutelle, confrontée aux ruades d’une supposée féale, et qu’elle ne lui a pas porté bonheur. C’était il y a environ un an et ce même argument massue avait été utilisé par Christine Boutin pour remettre à sa place Fadela Amara. Devinez qui est resté dans le bateau ?
Depuis plusieurs jours, Rama Yade fait l’objet de tirs nourris de la part de la plupart des chevau-(pas très)légers de la Sarkozie. Nadine Morano et Frédéric Lefebvre, avec leur finesse habituelle, avaient ouvert le feu. Il semble bien que François Fillon, dont le boulot semble bien de se débarrasser des importuns[1. Spéciale dédicace à Dame Christine Boutin.], leur ait emboîté le pas ce matin.
Rama Yade agace le président depuis plusieurs mois. Sa sortie lors de la venue du Guide libyen fin 2007, son refus de mener la liste francilienne aux élections européennes, ses déclarations en pleine affaire « Jean de l’EPAD » ont déplu, doux euphémisme, à Nicolas Sarkozy. Et, malgré le fait qu’elle soit dans le collimateur, alors qu’un vent de révolte souffle parmi sénateurs et députés, voilà la secrétaire d’Etat au sport qui se désolidarise de sa ministre de tutelle sur la suppression du droit collectif à l’image, niche fiscale permettant aux clubs professionnels de mieux rémunérer leur joueurs.
Sur ce dossier, Rama Yade a, à la fois, tort et raison. Tort parce qu’il est absolument indigne en cette période de crise que subsiste ce genre d’avantage. On aimerait d’ailleurs que le bouclier fiscal fasse l’objet de la même indignation. Raison parce qu’il ne faudra pas s’étonner que les championnats nationaux, et notamment celui de football, redeviennent encore moins attractifs qu’auparavant pour les meilleurs joueurs, nos clubs étant particulièrement désavantagés par rapport à l’Angleterre et l’Espagne. Que l’on sache, ce n’est pas Rama Yade qui s’est couchée à Biarritz l’an dernier lorsqu’il s’agissait de vendre à la Commission de Bruxelles un retour au quota de joueurs nationaux[2. Le fameux 6+5 cher à Joseph Blatter, président de la FIFA.] dans les équipes. C’est son prédécesseur Bernard Laporte et… Nicolas Sarkozy lui-même qui se faisait pourtant fort d’imposer une spécificité sportive et qui, disait-il, avait convaincu son collègue Gordon Brown. Devant l’idéologie de la concurrence libre et non faussée, tout ce joli monde a cédé et a renoncé à la seule solution qui permettrait un rééquilibre dans les championnats, quelle que soit la fiscalité des pays.
Depuis quelques jours, donc, les appels à la démission de Rama Yade n’ont pas porté leur fruit tant désiré. « Un ministre, ça ferme sa gueule ou ça démissionne », disait Jean-Pierre Chevènement, qui s’y connaît puisqu’il a quitté trois gouvernements[3. En 1983, sur le tournant de la rigueur, en 1991 à propos de la guerre en Irak puis en 2000 sur un projet portant atteinte à l’indivisibilité de la République. Admettons qu’à chaque fois, le panache ne manquait pas.]. Mais cette jurisprudence n’est plus de saison. D’abord, parce que les Chevènement ne courent plus les rues désormais. Ensuite, parce que la nature d’un gouvernement nommé par Nicolas Sarkozy relève davantage aujourd’hui du casting, comme dirait Eric Zemmour. Dans ce schéma, ce n’est pas aux acteurs de démissionner, mais au metteur en scène de virer ceux qui ne lui conviennent plus. Enfin, Rama Yade est la personnalité du gouvernement la plus haute dans les sondages de popularité. Son intérêt n’est pas de démissionner, surtout sur un sujet aussi mineur qu’une niche fiscale pour sportifs pros, mais plutôt de se faire virer pour indiscipline, laquelle s’avère la composante essentielle de sa bonne image dans le pays.
A l’heure où j’écris ses lignes, on ne peut évidemment pas savoir qui gagnera le bras de fer. Si Rama Yade, finalement, ne résiste pas à la pression – et démissionne -, ou si Nicolas Sarkozy et François Fillon doivent se résoudre à en faire une martyre ou, pis encore, passer l’éponge. Cette dernière solution ne semble pas idéale pour calmer les ardeurs des parlementaires qui pourrissent actuellement la vie du gouvernement.
Si on m’avait dit un jour que je regretterais Chirac, j’aurais bien ri. Tout de même, Chirac… Le parangon du politique ambitieux, du technocrate à sang froid avec suffisamment d’instinct populiste pour donner l’illusion de l’amour du peuple. La France des DS et du SAC, des films d’Yves Boisset ou de L’Horloger de Saint-Paul de Tavernier, une France dans notre naïveté que l’on croyait vraiment de droite, alors qu’on le sait, maintenant que on est devenu de grands garçons, il s’agissait de conservateurs sociaux bon teint avec, chez la plupart d’entre eux, des anticorps venus de la Résistance ou de la lutte à mort contre l’OAS. Certes, on peut penser que Michelle Alliot-Marie ou Brice Hortefeux sont des Raymond Marcellin assistés par ordinateurs, mais, malgré tout, il y avait tout de même quelque chose de moins glaçant, de moins posthumain dans cette droite-là.
Et pourtant, qu’est-ce qu’il nous faisait peur, Chirac… C’était le serial killer sans pitié, l’homme des basses œuvres qui préféra le gaullisme immobilier de Pompidou au gaullisme gaulliste de De Gaulle, et le libéralisme avancé de Giscard à la nouvelle société de Chaban. Puis à partir de 1976, la volte-face et le travail à son compte : la guerre d’usure contre Giscard jusqu’à jouer en sous-main Mitterrand au second tour de 1981, le mitraillage continu de Raymond Barre en 1988, l’exécution en masse des quadra rénovateurs l’année suivante (Ô, combien de Michèle Barzach, de Michel Noir…) et enfin l’admirable redressement contre Balladur en 1995 et la vengeance sans pitié dans les années qui suivirent, genre massacre des conjurés de Catilina dans une grotte et au lacet. En plus, le seul que l’on aurait aimé que Chirac réussisse à faire exploser en plein vol, c’était Sarkozy mais hélas, comme Henry Fonda dans Mon nom est personne, il commençait à voir de plus en plus trouble et mettre un temps fou à recharger sa winchester.
Et puis les choses ont changé en 2003. Nous n’osions pas forcément nous l’avouer mais on se disait déjà plus ou moins consciemment que des choses ne nous déplaisaient pas au fond, chez Chirac. L’appel de Cochin, tiens, depuis un hôpital, contre le Parti de l’étranger. Ce côté « la république est en danger mais je suis là », comité de salut public, Robespierre en béquilles.
Alors là, pour éviter la séduction, on se rappelle décembre 1986, la nuit où les pelotons de motards voltigeurs tuèrent Malik Oussekine et où les CRS nous chargeaient sur le pont Alexandre III. Et pourtant : près d’un quart de siècle après, si on se souvient encore de la trouille et de la colère éprouvées à ce moment-là, on ne peut s’empêcher de penser en frissonnant ce qu’aurait donné un Sarkozy aux commandes à l’époque… Si un mort et plusieurs blessés graves lui auraient suffi à lui faire retirer le projet dès le lendemain, au louable prétexte qu’aucune réforme ne justifie la mort d’un jeune homme.
Oui, décidément, Chirac, ça devenait plus compliqué que ça n’en avait l’air. Sa campagne de 1995, par exemple, sur la fracture sociale, il a vraiment fallu que l’on se force, au second tour pour aller voter pour le très social-libéral candidat à tête de prof de maths contre celui qui disait que l’emploi n’était pas l’ennemi de la fiche de paie. Et puis, on ne s’en est pas vanté, sur le moment, mais la reprise des essais nucléaires dans la foulée, histoire de montrer qu’il n’y avait pas que les Amerloques, les Australiens et les Japonais pour faire la loi dans le Pacifique sud, on avait plutôt aimé la beauté du geste. Ce n’était pas une décision franchement pacifiste ni écologiste, mais malgré tout presque poétique dans ce désir de montrer que l’on était toujours une grande puissance, avec nos valeurs de liberté, d’égalité et de fraternité.
En 2002, évidemment, nous n’avons pas voté pour lui. Il était tout de même largement responsable de ce qui lui arrivait. Notre idée, c’était plutôt de le laisser en tête à tête avec Le Pen, gagner par 65 % contre 35 % avec un taux de vote blancs bien significatif. Les arguments de mes camarades antifascistes qui me parlaient de l’ »image de la France à l’étranger » me semblaient un peu étonnants tout de même : d’abord, c’était bien la première fois qu’ils s’occupaient de l’image de la France à l’étranger et, ensuite, de toute manière, avec Le Pen au second tour le mal était déjà fait.
Et puis après, bien sûr, la guerre en Irak. Alors là, il faut bien reconnaître que ça a été la très grande classe. Villepin à l’ONU retournant les éructations de Rumsfeld sur la « vielle Europe », l’impression d’être les seuls au monde à ne pas perdre nos nerfs dans cette affaire, on ne s’est jamais senti aussi proche de lui.
Alors, maintenant que l’on vient le chercher pour le traduire en correctionnelle, on trouve ça franchement inélégant. Il fallait soutenir Montebourg à la fin des années 1990 quand il cherchait à réunir suffisamment de députés pour amener le Président devant la Haute cour. Là, on était dans un duel à la loyale, puissance contre puissance.
Mais aujourd’hui, sérieusement… Quand c’est plus l’heure, c’est plus l’heure. À part vouloir rabaisser le dernier président qui donna quelques orgasmes à l’histoire de France alors que l’actuel locataire de l’Elysée la confond avec une société anonyme ou une maison de disques, je ne vois pas le but de la manœuvre.
Jacques Chirac, pour qui je n’ai jamais voté, c’est aussi, à sa manière, une partie de mon identité nationale. Alors, on n’y touche pas, s’il vous plait.
L’ineffable Christian Estrosi, ministre de l’Industrie, dont le monde entier nous envie les aptitudes motocyclistes, néologise à tout va pour rassurer ma mémé de Lozère inquiète pour ses cartes de vœux de 2010 en déclarant : « Il faut rendre la Poste imprivatisable. Dans le même temps, on apprend que la société Alternative Post pénètre déjà le marché, sans attendre la date officielle de la libéralisation en 2011 et, depuis deux ans déjà, s’occupe de la distribution du courrier de moins de 50 grammes. L’Arcep, théoriquement chargée de surveiller la concurrence, semble frappée d’une étrange langueur. Il ne reste donc plus à Christian Estrosi qu’à chevaucher sa Kawa et à aller porter lui-même le courrier à ma mémé. Merci pour elle, Christian.
En ce moment, vous le savez chers compatriotes, c’est le grand débat sur l’identité nationale, organisé pour nous par le ministre. M. Besson avait sans doute peur qu’on s’ennuie en attendant de pouvoir siffler l’équipe de France au cours du match retour de barrage contre l’Eire, il nous a trouvé pour patienter une activité d’éveil : débat collectif sur l’identité nationale. « C’est quoi, pour vous, concrètement, au jour d’aujourd’hui, être français ? » Ainsi interpellé, nous voici bientôt, dociles administrés, qui nous penchons sur nos copies pour répondre comme il se doit un truc à la fois cool et original au ministre. « Ma France à moi, c koi ? »
C’est sympatoche comme débat, il y en aura à coup sûr pour tous et pour tous les goûts, la France n’est pas le pays des mille fromages pour rien. Dans le lot, il y en a quelques uns qui sont battus, débattus et rebattus. Il faut que chacun parle, et soit bien consulté jusqu’au bout pour que ça fermente. Après, un bureaucrate fera une synthèse, je lui souhaite bon courage. Espérons que le produit fini ne sera pas trop fade. Mais vu la quantité de harissa, de piment antillais, et pourquoi pas d’épices du Sichuan que d’aucuns veulent y introduire, j’en doute.
Est-ce qu’on nous dira après dans le poste ce que devra être notre identité toute neuve et métissée, fruit de milliers de débats citoyens, et approuvée par le ministre? La France, cette ex-grande nation industrielle qui ne produit plus rien, peut-être pourra-t-elle au moins produire ex nihilo sa propre identité. Comme c’est hype et moderne, très américain au fond, s’inventer soi-même, à coup de débat citoyen, sa propre identité. L’identité reçue du fond des âges, c’était bon pour nos vieux pères, ces aliénés. L’identité nationale, y’a pas de raison, c’est comme l’orientation ou même l’identité sexuelles, choisi, pas imposé. Je fais ce que je veux avec ma France. Peut-être, in fine, pour rendre tout cela plus proche des gens, un projet de loi sera-t-il adopté pour nous expliquer à tous « c’est quoi, concrètement, être Français aujourd’hui ». Et on devra se le tenir pour dit, puisque c’est nous qu’on l’aura choisie notre France à nous…
À ce propos, chacun se souvient certainement de la contribution prophétique de l’immense artiste française qu’est Diam’s à ce débat sur l’identité nationale, contribution qui a provoqué il y a quelques années un vif enthousiasme et des cris d’admiration jusque dans les plus hautes sphères de notre vieille nation. Ainsi Ségolène Royal, après avoir affirmé qu’elle n’aimait rien tant que la musique, déclarait, au cours du journal de la France profonde présenté par Jean-Pierre Pernaud sur TF1 à la mi-journée, préférer Diam’s à Piaf parce que la première « dit beaucoup de choses sur ma France à moi », et aussi parce qu’elle « s’est engagée pour la citoyenneté », et qu’elle « transmet des valeurs », alors que la seconde, cette distraite, se contentait de chanter divinement.
Rappelons pour le plaisir des sens et pour celui de notre intelligence, et aussi pour féconder notre déjà riche débat identitaire, une petite partie seulement de ce que ce sont ce « beaucoup de choses » sur « ma France à moi » que nous apprenait alors Diam’s, et ce que sont aussi ces chouettes valeurs qu’elle nous transmettait alors:
« Ma France à moi, c’est pas la leur, celle qui vote extrême,
Celle qui bannit les jeunes, anti-rap sur la FM,
Celle qui s’croit au Texas, celle qui a peur de nos bandes,
Celle qui vénère Sarko, intolérante et gênante.
Celle qui regarde Julie Lescaut et regrette le temps des Choristes,
Qui laisse crever les pauvres, et met ses propres parents à l’hospice,
Non, ma France à moi c’est pas la leur qui fête le Beaujolais,
Et qui prétend s’être fait baiser par l’arrivée des immigrés,
Celle qui pue le racisme mais qui fait semblant d’être ouverte,
Cette France hypocrite qui est peut être sous ma fenêtre,
Celle qui pense que la police a toujours bien fait son travail,
Celle qui se gratte les couilles à table en regardant Laurent Gerra,
Non, c’est pas ma France à moi, cette France profonde…
Alors peut être qu’on dérange mais nos valeurs vaincront…
Et si on est des citoyens, alors aux armes la jeunesse,
Ma France à moi leur tiendra tête, jusqu’à ce qu’ils nous respectent. »
Depuis 2007 Diam’s a fait des émules. Car voilà qu’un ami me fait parvenir une contribution anonyme à la manière de Diam’s, et adressée à la grande prophétesse elle-même, à notre beau débat sur l’identité nationale.
« C’est vrai, Diam’s, t’as raison, moi le vieux beauf,
Qui regarde Julie Lescaut, et l’été fait du pédalof,
Je te l’écris
Ma France à moi, c’est pas la tienne, celle des jeunes qui s’aiment,
Celle qui bannit les vieux, anticlassique sur la FM,
Celle qui s’croit à Vegas, celle qui jamais ne débande,
Celle qui vénère Dieudo et fait de la France sa prébende,
Celle qui s’gave d’Virgin 17 et de coca-cola,
Qui chante le bled et crèverait pour rester là.
Non, ma France à moi c’est pas la tienne qui fête l’Aïd,
Et qui ne cesse de gémir malgré ses airs de caïd,
Celle qui dénonce le racisme mais qui toujours sort couverte,
Cette France qui joue la proscrite et parade sous ma fenêtre,
Celle qui pense que les keufs c’est tous des enculés,
Celle qui se gratte les couilles à table en regardant ses couilles,
Non, c’est pas ma France à moi, cette France du cybermonde,
Alors peut-être qu’on te dérange, excuse-moi d’être là
Depuis quelques siècles parfois…
Et si on est des souchiens, alors à la niche la vieillesse,
Ma France à moi baissera la tête, jusqu’à ce… »
La contribution au débat s’arrête là, brutalement, sans un mot d’explication, je sais, c’est pas très citoyen comme façon de procéder.
Mais au fait, Ségolène Royal pense-t-elle que cet anonyme contributeur « transmet des valeurs » aussi bien que Diam’s en transmettait elle-même en 2007 ? Et ces éventuelles valeurs doivent-elles être constitutives de notre nouvelle identité en gestation ? Personnellement, mon attachement à la République m’amène à penser que non. Cet affreux anonyme ne devrait pas avoir voix au chapitre. Qu’il se taise à jamais. Son laïus est infâme, et parfaitement antifrançais.
Mais si l’on en juge par l’accueil triomphal réservé naguère à Diam’s par Ségolène Royal, et par le public aussi d’ailleurs, je dirais qu’il ne faut préjuger de rien.
D’ailleurs, les préjugés, c’est mal, c’est pas national.