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La fessée a bon dos

Le Conseil de l’Europe lance une campagne[1. Déjà soutenue par des personnalités rompues à l’art d’éduquer les enfants et les masses, ou plutôt les masses comme des enfants (ou l’inverse) : une comédienne jadis sensuelle (Claudia Cardinale), un prince espagnol, une reine scandinave et un ancien président du Soviet suprême qui sut si bien tenir son pays qu’il changea de régime, à l’insu de son plein gré. Autant de garants de l’intelligence du réel, de l’âme humaine et de la manière dont on devient homme (ou humain…).] pour faire interdire la fessée dans les pays qui ne l’interdisent pas encore. Sur les quarante-sept pays que compte cette institution, dix-huit pays l’ont déjà interdite, c’est-à-dire criminalisée.

Vouloir interdire la fessée paraît d’une timidité affligeante. Ce qu’il faut interdire, c’est la punition, quelle qu’en fût la forme : il faut interdire les coins, arrondir les angles, supprimer les mots désagréables qui servent à humilier les enfants – car il y a des fessées psychologiques, n’en doutons pas, qui sont à l’éducation ce que le harcèlement moral est au monde du travail – et les plongent dans une honte traumatisante, interdire l’usage de l’encre rouge dans la correction des copies (je crois que c’est déjà fait), car c’est la couleur du sang et de la violence, interdire les commentaires vexants et décourageants du type « peut mieux faire » (je crois que ce fut fait aussi, du temps où Ségolène Royal officiait au ministère de l’enseignement secondaire), il faut interdire les classements, les notes, les évaluations qui sont autant de punitions pour ceux qui n’arrivent pas, qui ne travaillent pas, qui ne veulent pas avoir à passer par les fourches caudines du jugement des adultes alors qu’ils ne sont que des enfants.

En finir avec l’éducation
À bien y réfléchir, la punition elle-même n’est encore qu’un symptôme, un moyen, dont la fessée représente la forme physique la plus courante – la forme paradigmatique d’une certaine manière, car elle vaut pour la petite tape sur la main, la gifle, le martinet, etc. Ce qui choque et choquera toujours davantage, dans le devenir infantile de nos sociétés, dans le devenir muet de ces sociétés d’enfants sans discours qui bavassent interminablement pour ne rien dire, c’est l’idée même d’éducation, de limite et d’élévation, c’est-à-dire l’idée qu’une différence entre enfance et âge adulte existant, il faut faire accéder les uns à l’âge adulte et qu’ils n’y peuvent accéder que si les autres les y élèvent en les instruisant, en leur assignant des exigences de formes sans cesse plus hautes, lesquelles exigences consistent pour une grande part dans l’acceptation de limites à l’action et à la parole, autant qu’aux désirs des enfants.

Tout doit désormais être mis au même niveau : l’idée d’âge adulte d’où tomberait la norme sur la tête d’enfants est devenue elle-même insupportable. Les enfants, désormais pierres de touche et clefs de voûte de notre société hypermoderne, n’ont nul besoin qu’on leur dise quoi que ce fût : ils savent mieux ce qu’il en est de ce monde d’appareils divers dont ils expliquent, souvent sans patience, le fonctionnement à leurs parents idiots – et conscients de l’être, autant qu’admiratifs de l’ingenium de leur progéniture.

Newsweek soutenait, il y a peu, qu’il convenait de fermer les écoles et de mettre les enfants devant internet où ils sauraient bien s’instruire tout seuls du monde hypermoderne tel qu’il va, où ils sauraient bien apprendre l’avenir, le passé étant de toute manière devenu caduc, lourd, inutile et incertain, ne valant plus guère une heure de peine, et certainement pas une heure d’attention.

Mon père, cet oppresseur au visage si dur
La figure paternelle (qui était souvent assumée par des femmes), son autorité, sa punition, sa fessée sont insupportables : ils sont le symbole de l’oppression séculaire sur le reste de la société, à savoir les femmes et les enfants. Or, il est devenu scandinaviser[1. Les premiers pays à avoir criminalisé la fessée sont en effet la Suède et ses voisins. Le système scolaire danois ignore et interdit les notes jusqu’à quinze ans, les travaux étant de toute manière réalisés en groupe. La Finlande dont on vante tant le système scolaire est aussi ce pays d’Europe où les seuls massacres à l’arme à feu furent accomplis dans l’enceinte d’un lycée, à la mode américaine – il est étrange qu’on s’interroge si peu des raisons de tels actes dans un système présenté comme le meilleur d’Europe, sinon du monde.] le monde tout entier, en commençant par le reste de l’Europe, et de lui donner sa seule et unique forme moderne et morale : « femmes et enfants seulement », non pas d’abord comme dans les naufrages, mais seuls.

On laisse désormais les hommes à fond de cale, tandis que sombre, chaque jour davantage l’imposant et monumental paquebot de la civilisation européenne : sur de légères chaloupes, les enfants, les femmes, les quelques hommes devenus enfants et femmes, voguent librement en toutes directions à condition de s’éloigner du vieux paquebot encore un peu visible de l’ancien monde, celui où existaient plusieurs étages, où on pouvait désirer monter du bas vers le haut, grandir, s’instruire, se cultiver, progresser personnellement…

Désormais, la progression, sur la chaloupe légère du progrès inexorable, n’a plus lieu qu’à l’horizontal, sur les flots infinis de l’insignifiance et de l’ignorance, et en groupes. On ne s’élève plus seul – quel égoïsme – non plus qu’on s’élève tout court d’ailleurs. On pratique le « vivre-ensemble », le « surfer-ensemble », en ramant dans l’insensé, heureux de trouver du nouveau à chaque nouvel vague qui vient, oubliant ce qui vient de passer, la mémoire n’étant plus tournée que vers l’avenir que nous désirons si fort, sans limite.

Les parents sont devenus une incongruïté qu’il faudra bien se résoudre à supprimer, comme on l’a déjà plus ou moins fait des professeurs – désormais salutairement « animateurs du groupe-classe ». On en fera sans doute des « animateurs du groupe-famille ».

Tous des enfants !
Nous sommes tous maintenant des enfants et nous refusons la violence, la limite, l’oppression et la réalité. Un autre monde est en effet possible. Un autre réel est possible. Une autre enfance est possible. Un autre possible est possible. Ensemble, tout devient possible et rien n’est plus réel. Nous sommes tous animés d’un désir d’avenir – qui sans ce désir risquerait de n’advenir jamais – et d’une haine bien légitime du passé.

Le parent n’est-il pas, au moins étymologiquement, un résidu de « père » dans notre langue et dans nos mœurs ? La punition ne sert à rien. Les prisons le montrent bien, qui ne résolvent pas le problème qu’elles sont censées régler.

Ce qu’il faut, c’est de la mère, non, il faut de la maman, de l’amour, toujours plus d’amour. C’est important l’amour ; c’est important d’apprendre le vivre-ensemble. Ensemble, plus de différence. Nous sommes tous dans la même chaloupe où nous n’avons pas choisis nos compagnons de naufrage, mais nous sommes forts de notre diversité qui fait de notre chaloupe une chaloupe métissée sans différence réelle, mais où on respecte toutes les différences apparentes et possibles.

Dans le monde d’après – dont la France d’après fait évidemment partie – il n’y aura bientôt plus qu’une immense mer d’indifférence parcourue en tous sens par ces chaloupes du progrès, barrées par les consciences du temps, femmes ou souteneurs de la cause des femmes, ou plutôt mamans aimantes du genre humain, régnant par le bisou sur les grappes d’enfants-rois de 7 à 77 ans.

Et ces mamans, et leur chapelet d’enfants jeunes et vieux, ne comprendront pas d’où vient cette violence que leurs enfants persistent à nourrir et dont ils s’obstinent à pratiquer les plus ignobles formes.

Parce qu’en réponse à une transgression infantile, bêtise ou insolence, n’aura jamais été donnée cette petite fessée ou cette petite tape sur la main[2. Rappelons qu’une loi interdit déjà la maltraitance physique qui commence au-delà de la fessée. Aucune loi n’est envisagée contre la maltraitance linguistique (ne pas vraiment enseigner à parler, ou si peu et si mal, ne pas vraiment apprendre à lire et à écrire), contre la maltraitance culturelle (ne rien enseigner de l’histoire et des formes de l’humanité passée et présente), contre la maltraitance morale (inculquer à l’enfant l’art de l’excuse anticipant et justifiant tout échec, et lui donner des droits sur la douleur passée de ses aïeux), contre la maltraitance politique (ne pas instruire l’enfant de ses droits et devoirs réels), la maltraitance humaine, tout simplement, enfin, qui consiste à le réduire à un simple consommateur, à une cible d’annonceurs, à une cible des sondeurs… Toutes maltraitances qui, aggravées par la précarité économique légale, conduisent assurément à la plus coruscante barbarie.], dont la douleur est oubliée l’instant d’après, mais dont l’effet psychologique et narcissique dure et permet de prendre conscience d’une limite, parce qu’elle n’aura donc jamais été donnée, alors que les occasions l’exigeant se multiplièrent, parce que toute limite aura en conséquence été effacée, parce que l’éducation aura été finalement dissoute, la fonction d’adulte et de parent supprimée, on se rendra compte, sans doute trop tard, que ces quelques chaloupes de naufragés, où nous voyons toujours des victimes, sont aussi et souvent, l’embarcation de terribles pirates qui sont prêts à tout pour prendre le contrôle de tout ce qui leur fait envie, l’esquif pas si frêle de barbares que toute construction solide rend méchant au point qu’ils se mettent en peine de l’abattre, ne supportant que l’instable, le temporaire, le transitoire et l’infantile. Comme Billy Budd, pire même que Billy Budd qui cognait parce qu’ils ne parvenaient pas à articuler les mots, nos enfants universels et illimités seront eux aussi d’odieux marins toujours ivres de pouvoir, de boisson, de plaisir et soucieux de n’obéir qu’à leur capitaine : celui d’entre eux qui sera parvenu à faire croire à tous qu’il est le plus fort et le plus fou[3. Cette prédiction fut déjà formulée voilà quelques années par Christian Combaz dans l’excellent opuscule intitulée Enfants sans foi ni loi (Editions du Rocher, Paris, 2002) dont le point de départ fut la lecture d’une thèse de doctorat soutenue en 1997 par Mme Georgette Mouton intitulée : Jeunesse et Genèse du nazisme. La thèse qu’en retient Christian Combaz est la suivante : « La jeunesse invente, par la violence, l’autorité qu’elle n’a jamais subie.].

Causeur en finale !

8

La Coupe du monde débute le 11 juin et déjà, de Pivot à Finkielkraut, on broie du noir pour les Bleus. Y a de quoi ! Aux manettes : Domenech, le sélectionneur qui écoute les astres, se déclare « amoureux » les soirs de défaite et « confiant » ceux d’élimination. Les meneurs qu’il a désignés dans l’équipe ? Thierry Henry, risée planétaire pour sa main face à l’Irlande, est scotché au banc des remplaçants dans son club. Eric Abidal, lui, ne figure même plus sur les feuilles de match du Barça – ce qui vaut peut-être mieux pour ce défenseur calamiteux, surnommé « penalty-expulsion ». Reste Franck Ribéry, dont on ne sait toujours pas s’il sera ou non mis en examen dans une affaire assez scabreuse de mineure, mais qui a d’ores et déjà été exclu de la finale de la Champions’ League pour son comportement violent. Aux supporteurs tricolores qui redoutent donc « la campagne française la plus catastrophique depuis 2000 ans », un conseil : cet été, oubliez la télé ! Le beau jeu et les plus beaux contre-pieds seront sur Causeur.

Elections anglaises : no future !

On savait que les scores seraient serrés, on savait que le hung Parliament, le Parlement suspendu minoritaire, pendait au nez des Britanniques. Les sondages et les observateurs le sentaient venir. Mais personne n’avait osé imaginer la cacophonie et le blues électoral qui régnaient à Londres vendredi matin après une longue, très longue nuit. Les premiers résultats ne sont jamais révélés avant 23 heures et enclenchent un interminable compte-gouttes pour identifier les 650 députés. De quoi faire périr d’ennui l’observateur le plus enthousiaste qui remercie à genoux le ciel de n’avoir à supporter qu’un seul tour de ce pensum. Centralisés dans d’immenses gymnases ou hangars à zeppelin, les bulletins arrivent de tout le Royaume pour être flegmatiquement comptés et recomptés. De quoi laisser rêveur le Français habitué à tout savoir dès 20 heures avant d’assister blasé aux habituelles empoignades où tout le monde a gagné. Ici on ne s’empoigne pas, mais on ne sait toujours pas qui est élu et qui ne l’est pas douze heures après le scrutin.

Comme prévu les tories l’ont bien emporté (36% des voix) mais n’ont pas atteint la majorité. Même avec l’appui traditionnel de leurs amis du parti unioniste irlandais, ceux qui défilent tous les ans dans les quartiers catholiques au son des fifres et des tambours pour commémorer joyeusement et sans aucune provocation la conquête de l’Irlande et sa soumission à la Couronne.

Alliance lib-lab : qui perd gagne ?
Comme prévu, Brown a perdu (29%), mais il devance néanmoins Nick Clegg et ses Lib-dems, ce qui est presque une petite victoire en soi. Si les grandes manœuvres qui ont déjà commencé dès cette nuit des longs couteaux aboutissent, une coalition très bigarrée lib-lab-nationalistes gallois et écossais peut coiffer les tories sur le fil et obtenir d’un ou deux sièges cette fameuse majorité absolue de 326 qui est le gage de la stabilité politique du Royaume et de la stabilité tout court. Bien qu’arrivé second, rien ni personne ne peut l’obliger constitutionnellement à démissionner s’il a trouvé des appuis.

L’équation est donc simple mais diaboliquement perverse. Le très pâle vainqueur, celui à qui on promettait la victoire par KO il y a six mois, va-t-il être privé de son modeste mais incontestable succès ? L’inusable vaincu, le survivant du bigotsgate, va-t-il finalement gagner alors que le pays l’a désavoué mais pas trop ? Chacun a aussitôt claironné devant les caméras avoir remporté l’élection par défaut, chacun se dit prêt à mener le pays vers la prospérité et les lendemains qui chantent. On imagine déjà une sorte de course en sac dans les jardins de Buckingham pour les départager et la reine au chrono… Ou Cameron tentant de forcer la porte du 10 Downing Street pendant que Brown s’arc-boute pour lui interdire d’entrer.

Nick Clegg : retour au réel
Comme prévu, Nick Clegg sera bien le kingmaker annoncé, mais le FPTP a ramené le sémillant Lib-dem sur terre. 23 % des voix, mais seulement 51 sièges pour le moment, moins que dans la chambre précédente, un comble. Sacré nouvelle star de la vie politique britannique par la grâce télévisuelle de débats habilement menés, il paie le scrutin uninominal à un tour qui lamine à chaque fois son parti. Tous les ténors du Labour, d’Alan Johnson, le Home secretary (ministre de l’Intérieur) à Lord Mandelson (commissaire européen au commerce) ont entamé devant lui une gracieuse parade nuptiale destinée à le convaincre d’apporter son soutien en échange d’une réforme immédiate du mode de scrutin. La proposition est tentante. C’est même le rêve d’une vie. Mais peut-il décemment soutenir celui qu’il traite à qui veut l’entendre d’homme du passé ? Les négociations porteraient sur le départ de Gordon Brown et son remplacement à la tête du parti par un jeune loup, une sorte de Clegg bis travailliste, pour former un tandem new look. Il devra être capable de s’imposer à un parlement lui-même très renouvelé, 350 députés ayant sombré corps et biens dans le scandale des dépenses.

Une certitude malgré tout. Le FPTP est mort définitivement cette nuit. Injuste voire scandaleux, il n’avait qu’une vertu : assurer au pays la stabilité politique. Ce n’est plus le cas. Après 715 ans de d’existence indiscutable et d’identification à la démocratie britannique, les trois petits tours devant les caméras d’un jeune candidat aux dents blanches inconnu il y a trois semaines auront suffit à le rendre insupportable à tout un pays. On est peu de chose.

Bien malin qui peut prédire la suite. Elle est quelque part entre les mains de Nick Clegg, la conscience de Gordon Brown, les tripes de David Cameron et les nerfs de la reine. Good luck à tous, la journée va être très, très longue.

La faute de l’abbé Onfray

Même avec Freud, Michel Onfray règle ses comptes avec la religion.
Même avec Freud, Michel Onfray règle ses comptes avec la religion.

On attendait saint Michel terrassant le dragon. C’est la concierge qui est venue, cancanant dans les communs sur la vie dissolue du locataire du 1er. « Ah ! Ce Viennois à la triste barbiche, quel sagouin, ne me racontez pas : si on l’avait laissé faire, il aurait couché avec sa mère, tué son père tellement il le détestait et gamahuché sa petite dernière. Un monstre, je vous dis. »

En consacrant un gros livre (il est des gros livres comme des gros mots) à l’imposture freudienne, Michel Onfray n’y va pas de main morte : la haine qu’il consacrait alors exclusivement aux monothéismes, il la déverse sur le médecin viennois. Dans la Weltanschauung onfrayienne, Freud et Moïse, chargés tous deux de toutes les tares, se partagent désormais la paternité de tous les maux. La psychanalyse est une religion à la rationalité toute déglinguée, nous dit en substance Onfray, et le récit qu’elle fait de la nature humaine nous aliène bien plus qu’il nous libère. Le pire est que les tenants de Freud se comporteraient comme des gardiens du dogme et que le moindre critique serait voué aux gémonies. Qu’importe, Michel Onfray, lui, ose braver l’interdit et y aller franco.

Malheureusement, la philosophie n’a pas attendu Michel Onfray pour se livrer à une critique sans concession de la psychanalyse et de ses présupposés. Karl Popper et Jacques Bouveresse, pour ne citer qu’eux, ont, depuis longtemps, critiqué la rationalité même de la théorie freudienne, lui déniant notamment sa prétention scientifique et la validité des lois psychiques qu’elle entend édicter.

[access capability= »lire_inedits »]Freud, un maître du soupçon

En un peu plus de cent ans, les questions soulevées par Freud n’ont pas simplement été au centre du débat philosophique : elles ont assuré une bonne part de la fécondité de ce dernier. Ricoeur l’a écrit : avec Nietzsche et Marx, Freud demeure l’un des « maîtres du soupçon ». Tous trois remettent en cause la philosophie classique du Sujet. La liberté dont nous nous prévalons n’est qu’une illusion : si nous voulons être libres, nous devons prendre conscience des déterminismes qui agissent en nous. La célèbre formule de Freud résume parfaitement l’entreprise : « Wo Es war, soll Ich werden » (là où le Ça était, le Moi doit advenir).

Aussi paradoxal que cela puisse paraître aux esprits binaires, cette formule contient l’intégralité du programme génétique de la civilisation occidentale, celle dont les sujets se disent avoir été conçus à l’image d’un Dieu disant de lui-même : « Ego sum qui sum. » Surprenante formule à la grammaire bancale (« Ego sum qui est » aurait été plus latin), mais qui irrigue toute l’histoire de la pensée, allant du « Nesquio quid, ego ipse sum » d’Augustin au « Cogito, ergo sum » de Descartes, pour finir entre les bras de Freud. Passionnantes aventures d’un roseau qui essaie de se penser. Même pas besoin d’avoir fait Lacan première langue pour se rendre compte d’une chose : celui qui veut se penser veut avant tout se panser, c’est-à-dire raconter son chagrin pour pouvoir l’endurer.

Lorsque l’on prête un peu d’attention aux textes du corpus freudien, sans y projeter ses propres fantasmes et névroses, on s’aperçoit que la critique est au centre de la démarche de Freud : en permanence, il remet en cause ses présupposés les plus fondamentaux, il alterne études cliniques et théoriques. Il se trompe, l’avoue, recommence, remet le travail sur le métier et met à jour l’appareil psychique, le rôle primordial de l’enfance et la part que joue la sexualité dans l’affirmation de la personnalité de chacun. Freud travaille avec une incommensurable patience : il avance pas à pas, modestement. C’est que tout le monde ne s’appelle pas Michel Onfray, qui peut vous expliquer péremptoirement la marche du monde, la mort de Dieu et la nature humaine en trois coups de cuiller à pot.

Ce qui gêne Onfray, au fond, c’est que Freud instille le soupçon sur le désir humain. Nous ne sommes pas mus simplement par la recherche de notre propre satisfaction, du plaisir ou du bonheur cher aux hédonistes anciens. La compulsion de répétition, chez Freud, nous annonce, au contraire, que nous poursuivons, malgré nous, notre malheur. Qu’on appelle ça le péché originel, le diable ou ses démons n’y change rien : des passions qui ne dépendent pas de nous agissent en nous et notre liberté vaut le travail que nous consacrons à les connaître pour nous en affranchir. Voilà ce qu’on appelle la civilisation occidentale.

La philosophie ravalée au rang du simple commérage

Mais Michel Onfray ne se contente pas de pratiquer la « philosophie » à coups de marteau-piqueur. En publiant ce livre que les lectrices des pages « psy » des magazines s’arracheront pour l’été (autant de parts de marché piquées à André Comte-Sponville), Onfray ravale la philosophie au rang du simple commérage. Sur la foi de ragots colportés par les détracteurs de Freud de son vivant et totalement démentis depuis par les historiens sérieux de la psychanalyse, notre bon Sigismond est accusé de tous les maux : il est antisémite parce qu’il a écrit Moïse et le monothéisme, fasciste tendance admirateur du Duce, donc quasi nazi, incestueux et pédophile. N’en jetez plus, qu’on lui coupe la tête ! En gros, si Freud met au point la psychanalyse, nous dit Onfray, c’est qu’il a des problèmes de slip. Une telle démarche a un nom : le freudisme de pissotière. Héraclite disait qu’on ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve. Michel Onfray vient d’apporter la preuve qu’on peut puiser, à moindres frais, l’encre de ses livres dans la rigole des vespasiennes.

Le livre de trop ? Sans doute. Le livre du moins qui invalide tous les autres. Tant que Michel Onfray s’attaquait aux monothéismes et disait à peu près n’importe quoi sur la théologie et l’Église (on se souviendra qu’il écrivait que Jean Paul II se réjouissait du génocide rwandais…), personne ou presque n’y trouvait rien à redire. Parce que la critique irrationnelle et infondée de l’Église est le pont aux ânes du politiquement correct. Or, en s’attaquant à la psychanalyse, Onfray s’attaque à une discipline dont les tenants et les spécialistes ne sont pas prêts à se laisser impressionner par le Surhomme de la « philosophie » française.[/access]

Taxi, suivez ce garçon !

Alexandre Dufoix, Sigmund Freud
Alexandre Dufoix, Sigmund Freud

Pour son 23e numéro, Causeur a demandé à un jeune artiste parisien, Alexandre Dufoix, de lui dessiner l’illustration de couverture : un Freud qui aurait lu le nouveau livre de Michel Onfray…

Né à Saint-Malo en 1983, Alexandre Dufoix est sorti d’hypokhâgne en 2002 pour étudier à l’école d’art d’Avignon et à celle de Nimes, décrochant un diplôme national d’arts plastiques et un diplôme national supérieur d’expression plastique. Il a surtout un trait et un talent incomparables. Nul doute que vous retrouverez bientôt cet artiste prometteur dans votre mensuel préféré.

Découvrir le travail d’Alexandre Dufoix.

Monsieur le Président, présidez !

Angela Merkel et Nicolas Sarkozy
Angela Merkel et Nicolas Sarkozy. Photo Flickr / france.diplomatie

« Mi 2011, on aura fait passer toutes les réformes. Après, on ne fera que de la politique ». Ces propos tenus par Nicolas Sarkozy aux députés UMP au cours d’une séance de câlinage ont tout d’un aveu inconscient. Alors, on voit bien ce qu’il a voulu dire : le boulot sérieux et les mesures impopulaires maintenant, la bagarre électorale avec son cortège de coups plus ou moins bas et de promesses qui engageront ceux qui y croiront ensuite. Sauf que, Monsieur le président, les mots parlent. Vous n’avez pas été élu pour être un « entrepreneur en élection », formule que j’emprunte à Marcel Gauchet, mais, précisément, pour faire de la politique. Beaucoup de verbe, souvent flamboyant, peu d’action : même pour ceux qui ne vous rendent pas responsable de tous les malheurs de la France et de l’Europe, le compte n’y est pas.

Mettez les pieds dans le plat bruxellois !

Faire de la politique, mais encore, me direz-vous ? Cela signifie reprendre la main, et pour commencer, faire taire tous ceux qui vous susurrent qu’on ne peut rien faire. Vous avez choisi, avec la loi sur le voile intégral, de ne pas suivre les conseils du Conseil d’Etat et de braver la réprobation médiatique, fort bien. Mais faire de la politique aujourd’hui, c’est peut-être prendre le risque d’irriter les Allemands, d’affoler les marchés et de réveiller Jean-Claude Trichet – encore qu’il serait peut-être préférable de le laisser dormir.

Faire de la politique, c’est avoir le courage de mettre les pieds dans le plat bruxellois et de dire que cette usine à gaz ne marche pas. Faire de la politique, c’est exiger qu’on cesse de torturer les peuples avec l’euro, comme le dit Emmanuel Todd.

Faire de la politique, ce n’est certainement pas se raconter, comme vous le faites avec madame Merkel, qu’on va créer un super-Etat auquel on délèguera le budget après avoir renoncé à l’arme monétaire. Faire de la politique, ce n’est pas nous offrir comme unique horizon de rentrer dans l’épure pré-dessinée des 3% de déficit – surtout quand vous savez que cet objectif, qui n’a pas grand sens dans la période que nous vivons, est, par surcroît, parfaitement irréaliste. Faire de la politique, c’est affronter le réel et le réel nous dit que tous les bons sentiments et pieuses proclamations européennes ne suffisent pas à faire disparaître les rapports de force et les divergences d’intérêts entre les vieux pays que nous sommes.

Sous prétexte de nous protéger de la guerre, ce qui est fort louable, l’Europe interdit en vérité l’expression de tout conflit, prétendant nous faire marcher du même pas d’Oslo à Athènes. Or, la politique, c’est le conflit mais aussi et par là-même la possibilité de sa résolution pacifique. Personne ne vous demande de faire sauter la baraque à coups de cocktails Molotov. Entre nations civilisées, on doit pouvoir négocier, faire des compromis et même, aller ensemble à l’épreuve de force. Ces fameux et étranges marchés qui semblent être devenus nos vrais dirigeants savent désormais que l’Europe est un ventre mou qui, justement, ne fait pas de politique. Aux Etats, donc à vous, de leur montrer qui sont les patrons. Faites leur la guerre avec leurs armes, ruinez quelques traders et banquiers indélicats, obligez la Banque centrale européenne à jeter son poids financier dans la bataille – c’est sur notre travail à tous qu’est gagé l’euro qu’elle défend avec des mines de veuve jalouse. S’il le faut, empruntez-leur l’argent qui les mettra à genoux. Ou alors, monsieur le Président, confiez-leur les clés et prenez du bon temps. Avec Madame Merkel si ça vous chante.

Tragédie grecque et farce bruxelloise

Grèce

Le premier sang a coulé. C’était à Athènes, mercredi après-midi. Trois employés de banque sont morts sur leur lieu de travail. Il paraît que des anarchistes ont attaqué l’établissement à coup de cocktails Molotov. C’est sans doute vrai. Que les bombes aient été concoctées dans de confortables bureaux climatisés du côté de Washington, de Bruxelles ou de Berlin, on se gardera bien de le dire. Ce ne serait pas convenable.

Il faisait beau. Ce doit être particulièrement pénible de mourir par une belle journée de printemps pour quelque chose qui s’appelle un déficit, une dette ou une monnaie unique dont les billets sont illustrés de paysages et monuments sortis d’un programme informatique. Mourir à cause de quelque chose de profondément irréel, quelque chose de « fétiche » aurait dit Marx et qui n’est visible que dans quelques graphiques tracés par des khmers de salles des marchés, toujours prêts à privatiser des profits démentiels et à socialiser des pertes délirantes. Quelque chose dont Guy Debord, en 1988 déjà, dans ses Commentaires sur la société du spectacle avait déjà parfaitement compris le fonctionnement: « Jamais censure n’a été plus parfaite. Jamais l’opinion de ceux à qui l’on fait croire encore, dans quelques pays, qu’ils sont restés des citoyens libres, n’a été moins autorisée à se faire connaître, chaque fois qu’il s’agit d’un choix qui affectera leur vie réelle. »

Des cercueils remplis d’abstractions

On aura rempli le cercueil de trois employés de banque avec des abstractions. Seuls les corps carbonisés et asphyxiés rappelleront que quelque chose a vraiment eu lieu. Il ne faudrait tout de même pas qu’il y en ait trop. Les odeurs de charnier, même au ciel des Idées du néolibéralisme, ça va finir par faire mauvais genre.

Contrairement aux idées reçues, les tragédies se passent le plus souvent en plein soleil. Les Grecs s’y connaissent, en tragédie. La tragédie, Eschyle et Sophocle l’ont inventée, tout de même. Une tragédie, c’est une fatalité mise en scène, une contradiction sans fin, un dilemme insurmontable : les Perses, les Turcs, les Nazis, la Guerre civile entre communistes et royalistes dans les années 46-49, la dictature des colonels en 67. Et maintenant, le bombardement assassin du bimoteur UE-FMI. Un modèle assez lent au démarrage mais aux attaques en piqué redoutables.

Qui pouvait penser un seul instant que le peuple grec allait se laisser faire ? Même le Premier ministre, Papandréou n’y croyait pas. Sa belle gueule désespérée, quand il a annoncé le plan de rigueur, joli nom de napalmage social exigé par l’Union Européenne sous contrôle allemand d’un côté et par le FMI sous contrôle des agences de notation de l’autre, rappelait celles de tous les chefs d’Etat qui acceptent avec un flingue sur la tempe une catastrophe pour éviter une catastrophe plus grande encore tout en sachant qu’ils font une saloperie dont personne ne leur sera reconnaissant. Pétain, Jaruzelski, on vous laisse le choix de la couleur parce qu’il n’y a pas de couleur, seulement une attitude assez fréquente dans l’Histoire. Les acteurs changent mais le scénario reste le même. Cette impression, oui, qu’il allait consciemment à la mort, au moins politique. Comme un héros de tragédie.

Qui se souvient de Franchet d’Esperey ?

Qui pouvait penser un seul instant qu’un peuple comme celui-là allait avaler les couleuvres idéologiques du néo-libéralisme et accepter de payer pour une situation créée il y a moins de deux ans par ces mêmes donneurs de leçons, ces mêmes experts ? Du sang et des larmes ? C’est ça ? Vraiment ? Pour apurer la folie des financiers à qui la BCE continue à prêter à 1% tandis que les banques vont prêter à la Grèce à des taux allant de 4 à 8% ?

Ils vont penser quoi, les Grecs, des « pays frères » de l’Union Européenne ? Ils croyaient qu’ils étaient de la famille, que l’Europe était une famille. Quand vous avez un cousin dépensier mais cultivé, légèrement bohème, s’il vous demande un peu de pognon, vous lui demandez des intérêts, vous ?

Et pourtant, la Grèce et la France, c’est une vieille histoire d’amour. On les a toujours aidés contre les Turcs et c’est de Salonique qu’est partie la magnifique armée Franchet d’Esperey en 1918 pour aller libérer les Balkans avec des bribes de troupes grecques et serbes. C’est en français, encore aujourd’hui, que certaines boîtes aux lettres indiquent fièrement leur appartenance aux « Postes Helléniques ». En français, avant l’anglais, que dans de nombreux petits musées des Cyclades ou d’Argolide, de sages étiquettes tapées à la machine vous indiquent que se trouve, sous la vitrine un peu poussiéreuse, du bracelet torsadé ayant appartenu à une coquette mycénienne.

Spécialité de la France : renier Jacques Bainville et passer son temps à insulter ou à blesser ses alliés historiques dans la région. Ce n’est pas les Allemands qui feraient un coup comme ça aux Hongrois ou aux Croates. Mais la France, elle, qui s’oublie en matière de politique extérieure comme s’oublient les vieilles dames, n’a pas hésité à bombarder Belgrade et le Kosovo en 1999. On pourra lire à ce sujet le récent Roman de Belgrade de Jean-Christophe Buisson pour mesurer à quel point on sait décevoir, et même désespérer nos meilleurs amis.

Gobseck gifle Aphrodite

Et là, dix ans plus tard, on pousse discrètement l’infamie un peu plus loin. On ne bombarde pas le peuple grec, non (ou pas encore), on lui prête avec intérêt. 4 milliards à 5%, sur trois ans. Ce n’est plus Hugo versifiant la guerre d’indépendance dans les Orientales ou Delacroix peignant les massacres de Scio, c’est juste Gobseck qui gifle Aphrodite.

On en attend quoi, en admettant, choses hautement improbables, que les choses se passent comme dans les rêves des éditorialistes économiques ? Un retour sur investissement avec un bénéfice de quelques centaines de millions d’euros ? Et on les aura gagnés sur quoi, ces deniers de Judas ? Léon Bloy aurait dit sur le sang du pauvre. Disons, pour être clairs, sur la mort supplémentaire de quelques vieillards dans des urgences surchargées du côté de Patras ou celle de quelques ouvriers sur un chantier où ne règnera plus que le fantôme d’un quelconque droit du travail. Parce que si l’UE a adoré légiférer sur l’appellation contrôlée de la féta, elle sera beaucoup moins regardante sur la manière dont les Grecs s’y prendront pour rabouler la thune et elle n’ira pas compter le nombre réglementaire des boulons sur un échafaudage.

Il serait peut-être temps que la France qui a encore quelques défenses immunitaires contre la muflerie marchande, cesse de se comporter comme l’un des rayons de l’épicerie planétaire et comprenne que ce n’est pas un plan économique d’austérité qui est infligé à la Grèce : c’est un acte de guerre contre un peuple, un peuple qui n’a plus ce fameux droit à disposer de lui-même.

Il serait peut-être temps que la France se souvienne qu’il y a entre elle et la liberté du monde un pacte vingt fois séculaire, comme disait notre dernière grande silhouette. Et que la liberté du monde, elle fut justement pensée pour la première fois quelque part dans le matin bleu et profond de ce que les historiens ont appelé, comme par hasard, le miracle grec. Un miracle auquel, pour le coup, nous devons tout ou presque.

Obsolète, qui disent…

La dernière chance de ne pas sombrer dans le meilleur des mondes avec son androgynisation forcée et sa reproduction sans sexualité risque de disparaitre dans les semaines qui viennent. Il existe en effet une loi qui aurait pu tout sauver (mais pour combien de temps encore ?), et que seul le laxisme des pouvoirs successifs avait laissé tomber en désuétude. Elle date du 26 brumaire an VIII et précise que « toute femme désirant s’habiller en homme doit se présenter à la Préfecture de police pour en obtenir l’autorisation ». Bien sûr, quelques lâches aménagements, quelques honteuses dérogations avaient déjà tenté de saper ce texte essentiel pour ceux qui ne voulaient pas voir disparaître les jambes nues, bronzées ou gainées de noir, arpentant le monde comme des compas. Ou qui aimaient surprendre le spectacle délicieux de ces femmes s’asseyant sur un banc et laissant entrevoir malgré elles la zone magique qui va du haut du dim-up à la naissance de la petite culotte.

Ainsi, les circulaires de 1892 et 1909, au nom déjà de l’adaptation au progrès (mais de quel progrès parle-on ici ?) indiquaient que les femmes pouvaient mettre un pantalon si c’était pour pousser le guidon d’une bicyclette ou tenir les rênes d’un cheval. Il n’y a plus de chevaux, et presque plus de vélos. Rien n’aurait donc empêché un gouvernement courageux, dans la foulée de l’interdiction de la burqa d’exiger, au nom de la loi, l’interdiction du port du jean qui n’est rien d’autre qu’un voile des cuisses, finalement. Hélas, trois fois hélas, les députés radicaux de gauche qui n’ont manifestement que ça à foutre en ces temps de débats sur les retraites et la crise grecque, se sont avisés d’en finir avec ce texte qu’ils disent obsolète.

Le premier après le poteau !

Qui entrera au 10 Downing Street ?

Imaginez un pays où le parti arrivé en troisième position peut néanmoins être déclaré vainqueur. Où le second, avec un tiers des voix, n’obtient que quelques misérables sièges de consolation au Parlement. Où le premier n’a plus que les yeux de ses militants pour pleurer. Un tel mépris de l’électeur vous incitera sans doute à situer ce non-sens électoral quelque part entre feu l’URSS et la grande muraille de Chine (avec détour par PyongYang) plutôt qu’en Europe. Pourtant, il suffit de prendre l’Eurostar pour l’observer.

Escroquerie électorale

Par la grâce du first past the post (FPTP), ou « premier après le poteau » dans une traduction rugbystique littérale, le Royaume-Uni s’apprête à renouveler jeudi son Parlement… D’aucuns diraient à nous jouer la dernière version de son escroquerie électorale quinquennale tant le cru 2010 semble concentrer magistralement à peu près tous les défauts du scrutin uninominal majoritaire à un tour.
Le FPTP a pourtant les faveurs de 45 % de la population mondiale, et sans doute aussi des bonobos s’il leur prenait l’envie de désigner leur chef. Dans les cavernes cro-magnonesques, aujourd’hui au Royaume-Uni et dans tous les Etats du Commonwealth, aux USA pour élire le Président, celui qui est arrivé en tête remporte l’élection quel que soit son score, même s’il n’a pas la majorité des suffrages exprimés. Simple, clair, limpide et sans ambigüité.

Concrètement, le Premier ministre a cinq ans jour pour jour pour convoquer de nouvelles élections. Quand l’envie lui en prend ou quand le délai est échu, il se rend à Buckingham (station de métro Green Park) et demande à la reine de dissoudre le Parlement pour convoquer de nouvelles élections qui auront lieu le premier jeudi du mois suivant. Pourquoi ? Personne n’en sait rien, c’est la tradition, c’est l’Angleterre. Six cent cinquante circonscriptions, chacune comptant à peu près 70.000 électeurs, vont envoyer au palais de Westminster un député ou member of Parliament (MP’s) élu selon la règle du FPTP.

Une vieille démocratie pas si démocratique

Attention, le vote est rustique et n’a pas dû beaucoup changer depuis Edouard Ier, quand en 1295 la Chambre des Communes a vu le jour. Pas de panneau d’affichage devant les bureaux de vote, pas d’envoi aux électeurs d’une enveloppe de présentation des candidats et des programmes. L’électeur qui vit dans la lune découvre les noms des impétrants dans le bureau de vote. Dans l’isoloir sans rideau, il coche au crayon de bois le nom de son choix, plie la feuille A4 et la glisse dans l’urne (opaque !). Il s’est contenté de tendre sa carte d’électeur reçue quelques jours auparavant sans justifier de son identité puisque la carte du même nom a été jugée odieusement attentatoire aux libertés individuelles. Mais pas les huit caméras de surveillance qui le filment en permanence, où qu’il soit. Passons.

Le tour unique oblige à voter utile, les voix ne s’éparpillent pas entre « Chasse, Pêche, Nature et Tradition » ou autres « candidats des maires » plus ou moins fantaisistes, les extrêmes sont de fait marginalisés et le bipartisme favorisé. Les verts contre les bleus, comme à Byzance.
Le lien entre l’électeur et son député est net et franc : Une circonscription, un peuple, un député.

Le parti qui obtient la majorité absolue des sièges au Parlement forme le gouvernement et son leader devient automatiquement Premier ministre.

C’est simple, pas cher et ça peut rapporter cinq ans de pouvoir.
Depuis 715 ans, les Britanniques s’y accrochent et vous disent avec fierté et un rien de condescendance qu’ils forment la plus vieille démocratie du monde. Vieille, indéniablement, démocratie… Pas si sûr.

Westminster, chasse gardée de l’homme blanc

À y regarder de plus près, on se rend assez vite compte que pour élire un député du Labour, il faut 27 000 voix, 46 000 pour un conservateur et 96 000 pour un libéral-démocrate, la faute à un redécoupage électoral récent fignolé aux petits oignons par le parti au pouvoir depuis 13 ans. Il faudra au moins 8 points d’avance à David Cameron pour obtenir la majorité absolue au Parlement quand Gordon Brown peut gagner en ayant moins de voix que lui ! C’est de bonne guerre, en 1951 les Tories l’ont emporté dans ces conditions. Outré, le Labour avait alors demandé une modification du système électoral, pour oublier mystérieusement cette exigence une fois revenu aux affaires.
Par ailleurs, on cherche les femmes et les représentants des minorités, sacrifiés sur l’autel du réalisme politique. Une seule candidature par parti et par circonscription… Westminster est la chasse gardée de l’homme blanc. Voilà qui donne toute sa valeur à la carrière exceptionnelle de Margaret Thatcher. On peut penser ce que l’on veut de la dame de fer qui ne se bat plus aujourd’hui que contre Alzheimer, mais s’imposer aux Tories et au pays le plus conservateur du monde est un exploit véritablement inouï.

Un Parlement sans majorité ?

Plus grave, la conversion des suffrages exprimés en sièges parlementaires est arbitraire et trompeuse, voire carrément injuste. On peut être majoritaire aux Communes avec moins de 50% des voix sur l’ensemble du pays. Ainsi, en mai 2005, avec 35% des voix, le Labour a gagné 356 sièges, avec 32% les Tories ont du se contenter de 197 sièges et les Lib-dem, 22% des voix et bon derniers, de 62 sièges. Depuis 1974, une nette majorité s’est toujours dessinée par la grâce de cette amplification systémique, à défaut d’être miraculeuse, des résultats.

Mais nous ne sommes pas, cette année, au bout de nos surprises… La poussée très spectaculaire des Lib-dem après les débats brouille singulièrement les cartes et ramène sur le devant de la scène le spectre du « Parlement suspendu » ou hung parliament, l’absence de majorité imposant des coalitions ou des alliances ponctuelles, vote par vote.

Si le Labour remporte aujourd’hui les élections dans de telles conditions, Nick Clegg a déjà pris les devants. « On ne pourra plus faire rentrer le génie dans la bouteille »… La formule est alambiquée mais la menace à peine voilée. En deuxième position actuellement, il accordera son soutien au parti qui acceptera de réformer ce hold-up électoral. Mais il n’est pas impossible qu’il se refuse à jouer le jeu pour forcer les futurs MP’s à prendre leurs responsabilités. Le Royaume–Uni se réveillerait donc avec la gueule de bois vendredi sans majorité et un Parlement ingouvernable. Son voisin Edouard Ier va se retourner dans sa tombe à Westminster.

Pour manger avec le diable, il faut une longue cuillère. En France, les apprentis-sorciers du scrutin qui seraient tentés par les sirènes du FPTP pour favoriser le parti du Président devraient garder un œil sur Londres et se méfier des vieilles recettes dans de vieux pots séculaires.

Helléniques mieux

Le Monde Magazine de cette semaine s’intéresse en une à la Grèce actuellement martyrisée par la spéculation avant d’être prochainement guérie morte par une bonne saignée des Diafoirus européens et/ou effémistes. On pourra lire notamment les portraits d’une professeur, d’une infirmière et d’une jeune chômeuse qui réussissent à rester jolies malgré les quelques centaines d’euros mensuels qui leur restent pour survivre, alors même que les plans draconiens qui vont les achever ne sont pas encore entrés en vigueur. Sans rapport (même sexuel) apparent, on peut aussi lire dans ce même Monde Magazine, annoncé en accroche, une étude marronnier sur le plaisir féminin et ses mystères. Et de nous souvenir soudain que l’acte sexuel, en argomuche, s’est longtemps appelé « le café du pauvre ». Jeunes femmes grecques, toujours plus belles, faites l’amour en attendant de faire la révolution. S’il se révèle aussi bon que votre café, soyez certaines que le plaisir, pour vous au moins, n’aura plus aucun mystère.

La fessée a bon dos

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Le Conseil de l’Europe lance une campagne[1. Déjà soutenue par des personnalités rompues à l’art d’éduquer les enfants et les masses, ou plutôt les masses comme des enfants (ou l’inverse) : une comédienne jadis sensuelle (Claudia Cardinale), un prince espagnol, une reine scandinave et un ancien président du Soviet suprême qui sut si bien tenir son pays qu’il changea de régime, à l’insu de son plein gré. Autant de garants de l’intelligence du réel, de l’âme humaine et de la manière dont on devient homme (ou humain…).] pour faire interdire la fessée dans les pays qui ne l’interdisent pas encore. Sur les quarante-sept pays que compte cette institution, dix-huit pays l’ont déjà interdite, c’est-à-dire criminalisée.

Vouloir interdire la fessée paraît d’une timidité affligeante. Ce qu’il faut interdire, c’est la punition, quelle qu’en fût la forme : il faut interdire les coins, arrondir les angles, supprimer les mots désagréables qui servent à humilier les enfants – car il y a des fessées psychologiques, n’en doutons pas, qui sont à l’éducation ce que le harcèlement moral est au monde du travail – et les plongent dans une honte traumatisante, interdire l’usage de l’encre rouge dans la correction des copies (je crois que c’est déjà fait), car c’est la couleur du sang et de la violence, interdire les commentaires vexants et décourageants du type « peut mieux faire » (je crois que ce fut fait aussi, du temps où Ségolène Royal officiait au ministère de l’enseignement secondaire), il faut interdire les classements, les notes, les évaluations qui sont autant de punitions pour ceux qui n’arrivent pas, qui ne travaillent pas, qui ne veulent pas avoir à passer par les fourches caudines du jugement des adultes alors qu’ils ne sont que des enfants.

En finir avec l’éducation
À bien y réfléchir, la punition elle-même n’est encore qu’un symptôme, un moyen, dont la fessée représente la forme physique la plus courante – la forme paradigmatique d’une certaine manière, car elle vaut pour la petite tape sur la main, la gifle, le martinet, etc. Ce qui choque et choquera toujours davantage, dans le devenir infantile de nos sociétés, dans le devenir muet de ces sociétés d’enfants sans discours qui bavassent interminablement pour ne rien dire, c’est l’idée même d’éducation, de limite et d’élévation, c’est-à-dire l’idée qu’une différence entre enfance et âge adulte existant, il faut faire accéder les uns à l’âge adulte et qu’ils n’y peuvent accéder que si les autres les y élèvent en les instruisant, en leur assignant des exigences de formes sans cesse plus hautes, lesquelles exigences consistent pour une grande part dans l’acceptation de limites à l’action et à la parole, autant qu’aux désirs des enfants.

Tout doit désormais être mis au même niveau : l’idée d’âge adulte d’où tomberait la norme sur la tête d’enfants est devenue elle-même insupportable. Les enfants, désormais pierres de touche et clefs de voûte de notre société hypermoderne, n’ont nul besoin qu’on leur dise quoi que ce fût : ils savent mieux ce qu’il en est de ce monde d’appareils divers dont ils expliquent, souvent sans patience, le fonctionnement à leurs parents idiots – et conscients de l’être, autant qu’admiratifs de l’ingenium de leur progéniture.

Newsweek soutenait, il y a peu, qu’il convenait de fermer les écoles et de mettre les enfants devant internet où ils sauraient bien s’instruire tout seuls du monde hypermoderne tel qu’il va, où ils sauraient bien apprendre l’avenir, le passé étant de toute manière devenu caduc, lourd, inutile et incertain, ne valant plus guère une heure de peine, et certainement pas une heure d’attention.

Mon père, cet oppresseur au visage si dur
La figure paternelle (qui était souvent assumée par des femmes), son autorité, sa punition, sa fessée sont insupportables : ils sont le symbole de l’oppression séculaire sur le reste de la société, à savoir les femmes et les enfants. Or, il est devenu scandinaviser[1. Les premiers pays à avoir criminalisé la fessée sont en effet la Suède et ses voisins. Le système scolaire danois ignore et interdit les notes jusqu’à quinze ans, les travaux étant de toute manière réalisés en groupe. La Finlande dont on vante tant le système scolaire est aussi ce pays d’Europe où les seuls massacres à l’arme à feu furent accomplis dans l’enceinte d’un lycée, à la mode américaine – il est étrange qu’on s’interroge si peu des raisons de tels actes dans un système présenté comme le meilleur d’Europe, sinon du monde.] le monde tout entier, en commençant par le reste de l’Europe, et de lui donner sa seule et unique forme moderne et morale : « femmes et enfants seulement », non pas d’abord comme dans les naufrages, mais seuls.

On laisse désormais les hommes à fond de cale, tandis que sombre, chaque jour davantage l’imposant et monumental paquebot de la civilisation européenne : sur de légères chaloupes, les enfants, les femmes, les quelques hommes devenus enfants et femmes, voguent librement en toutes directions à condition de s’éloigner du vieux paquebot encore un peu visible de l’ancien monde, celui où existaient plusieurs étages, où on pouvait désirer monter du bas vers le haut, grandir, s’instruire, se cultiver, progresser personnellement…

Désormais, la progression, sur la chaloupe légère du progrès inexorable, n’a plus lieu qu’à l’horizontal, sur les flots infinis de l’insignifiance et de l’ignorance, et en groupes. On ne s’élève plus seul – quel égoïsme – non plus qu’on s’élève tout court d’ailleurs. On pratique le « vivre-ensemble », le « surfer-ensemble », en ramant dans l’insensé, heureux de trouver du nouveau à chaque nouvel vague qui vient, oubliant ce qui vient de passer, la mémoire n’étant plus tournée que vers l’avenir que nous désirons si fort, sans limite.

Les parents sont devenus une incongruïté qu’il faudra bien se résoudre à supprimer, comme on l’a déjà plus ou moins fait des professeurs – désormais salutairement « animateurs du groupe-classe ». On en fera sans doute des « animateurs du groupe-famille ».

Tous des enfants !
Nous sommes tous maintenant des enfants et nous refusons la violence, la limite, l’oppression et la réalité. Un autre monde est en effet possible. Un autre réel est possible. Une autre enfance est possible. Un autre possible est possible. Ensemble, tout devient possible et rien n’est plus réel. Nous sommes tous animés d’un désir d’avenir – qui sans ce désir risquerait de n’advenir jamais – et d’une haine bien légitime du passé.

Le parent n’est-il pas, au moins étymologiquement, un résidu de « père » dans notre langue et dans nos mœurs ? La punition ne sert à rien. Les prisons le montrent bien, qui ne résolvent pas le problème qu’elles sont censées régler.

Ce qu’il faut, c’est de la mère, non, il faut de la maman, de l’amour, toujours plus d’amour. C’est important l’amour ; c’est important d’apprendre le vivre-ensemble. Ensemble, plus de différence. Nous sommes tous dans la même chaloupe où nous n’avons pas choisis nos compagnons de naufrage, mais nous sommes forts de notre diversité qui fait de notre chaloupe une chaloupe métissée sans différence réelle, mais où on respecte toutes les différences apparentes et possibles.

Dans le monde d’après – dont la France d’après fait évidemment partie – il n’y aura bientôt plus qu’une immense mer d’indifférence parcourue en tous sens par ces chaloupes du progrès, barrées par les consciences du temps, femmes ou souteneurs de la cause des femmes, ou plutôt mamans aimantes du genre humain, régnant par le bisou sur les grappes d’enfants-rois de 7 à 77 ans.

Et ces mamans, et leur chapelet d’enfants jeunes et vieux, ne comprendront pas d’où vient cette violence que leurs enfants persistent à nourrir et dont ils s’obstinent à pratiquer les plus ignobles formes.

Parce qu’en réponse à une transgression infantile, bêtise ou insolence, n’aura jamais été donnée cette petite fessée ou cette petite tape sur la main[2. Rappelons qu’une loi interdit déjà la maltraitance physique qui commence au-delà de la fessée. Aucune loi n’est envisagée contre la maltraitance linguistique (ne pas vraiment enseigner à parler, ou si peu et si mal, ne pas vraiment apprendre à lire et à écrire), contre la maltraitance culturelle (ne rien enseigner de l’histoire et des formes de l’humanité passée et présente), contre la maltraitance morale (inculquer à l’enfant l’art de l’excuse anticipant et justifiant tout échec, et lui donner des droits sur la douleur passée de ses aïeux), contre la maltraitance politique (ne pas instruire l’enfant de ses droits et devoirs réels), la maltraitance humaine, tout simplement, enfin, qui consiste à le réduire à un simple consommateur, à une cible d’annonceurs, à une cible des sondeurs… Toutes maltraitances qui, aggravées par la précarité économique légale, conduisent assurément à la plus coruscante barbarie.], dont la douleur est oubliée l’instant d’après, mais dont l’effet psychologique et narcissique dure et permet de prendre conscience d’une limite, parce qu’elle n’aura donc jamais été donnée, alors que les occasions l’exigeant se multiplièrent, parce que toute limite aura en conséquence été effacée, parce que l’éducation aura été finalement dissoute, la fonction d’adulte et de parent supprimée, on se rendra compte, sans doute trop tard, que ces quelques chaloupes de naufragés, où nous voyons toujours des victimes, sont aussi et souvent, l’embarcation de terribles pirates qui sont prêts à tout pour prendre le contrôle de tout ce qui leur fait envie, l’esquif pas si frêle de barbares que toute construction solide rend méchant au point qu’ils se mettent en peine de l’abattre, ne supportant que l’instable, le temporaire, le transitoire et l’infantile. Comme Billy Budd, pire même que Billy Budd qui cognait parce qu’ils ne parvenaient pas à articuler les mots, nos enfants universels et illimités seront eux aussi d’odieux marins toujours ivres de pouvoir, de boisson, de plaisir et soucieux de n’obéir qu’à leur capitaine : celui d’entre eux qui sera parvenu à faire croire à tous qu’il est le plus fort et le plus fou[3. Cette prédiction fut déjà formulée voilà quelques années par Christian Combaz dans l’excellent opuscule intitulée Enfants sans foi ni loi (Editions du Rocher, Paris, 2002) dont le point de départ fut la lecture d’une thèse de doctorat soutenue en 1997 par Mme Georgette Mouton intitulée : Jeunesse et Genèse du nazisme. La thèse qu’en retient Christian Combaz est la suivante : « La jeunesse invente, par la violence, l’autorité qu’elle n’a jamais subie.].

Causeur en finale !

8

La Coupe du monde débute le 11 juin et déjà, de Pivot à Finkielkraut, on broie du noir pour les Bleus. Y a de quoi ! Aux manettes : Domenech, le sélectionneur qui écoute les astres, se déclare « amoureux » les soirs de défaite et « confiant » ceux d’élimination. Les meneurs qu’il a désignés dans l’équipe ? Thierry Henry, risée planétaire pour sa main face à l’Irlande, est scotché au banc des remplaçants dans son club. Eric Abidal, lui, ne figure même plus sur les feuilles de match du Barça – ce qui vaut peut-être mieux pour ce défenseur calamiteux, surnommé « penalty-expulsion ». Reste Franck Ribéry, dont on ne sait toujours pas s’il sera ou non mis en examen dans une affaire assez scabreuse de mineure, mais qui a d’ores et déjà été exclu de la finale de la Champions’ League pour son comportement violent. Aux supporteurs tricolores qui redoutent donc « la campagne française la plus catastrophique depuis 2000 ans », un conseil : cet été, oubliez la télé ! Le beau jeu et les plus beaux contre-pieds seront sur Causeur.

Elections anglaises : no future !

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On savait que les scores seraient serrés, on savait que le hung Parliament, le Parlement suspendu minoritaire, pendait au nez des Britanniques. Les sondages et les observateurs le sentaient venir. Mais personne n’avait osé imaginer la cacophonie et le blues électoral qui régnaient à Londres vendredi matin après une longue, très longue nuit. Les premiers résultats ne sont jamais révélés avant 23 heures et enclenchent un interminable compte-gouttes pour identifier les 650 députés. De quoi faire périr d’ennui l’observateur le plus enthousiaste qui remercie à genoux le ciel de n’avoir à supporter qu’un seul tour de ce pensum. Centralisés dans d’immenses gymnases ou hangars à zeppelin, les bulletins arrivent de tout le Royaume pour être flegmatiquement comptés et recomptés. De quoi laisser rêveur le Français habitué à tout savoir dès 20 heures avant d’assister blasé aux habituelles empoignades où tout le monde a gagné. Ici on ne s’empoigne pas, mais on ne sait toujours pas qui est élu et qui ne l’est pas douze heures après le scrutin.

Comme prévu les tories l’ont bien emporté (36% des voix) mais n’ont pas atteint la majorité. Même avec l’appui traditionnel de leurs amis du parti unioniste irlandais, ceux qui défilent tous les ans dans les quartiers catholiques au son des fifres et des tambours pour commémorer joyeusement et sans aucune provocation la conquête de l’Irlande et sa soumission à la Couronne.

Alliance lib-lab : qui perd gagne ?
Comme prévu, Brown a perdu (29%), mais il devance néanmoins Nick Clegg et ses Lib-dems, ce qui est presque une petite victoire en soi. Si les grandes manœuvres qui ont déjà commencé dès cette nuit des longs couteaux aboutissent, une coalition très bigarrée lib-lab-nationalistes gallois et écossais peut coiffer les tories sur le fil et obtenir d’un ou deux sièges cette fameuse majorité absolue de 326 qui est le gage de la stabilité politique du Royaume et de la stabilité tout court. Bien qu’arrivé second, rien ni personne ne peut l’obliger constitutionnellement à démissionner s’il a trouvé des appuis.

L’équation est donc simple mais diaboliquement perverse. Le très pâle vainqueur, celui à qui on promettait la victoire par KO il y a six mois, va-t-il être privé de son modeste mais incontestable succès ? L’inusable vaincu, le survivant du bigotsgate, va-t-il finalement gagner alors que le pays l’a désavoué mais pas trop ? Chacun a aussitôt claironné devant les caméras avoir remporté l’élection par défaut, chacun se dit prêt à mener le pays vers la prospérité et les lendemains qui chantent. On imagine déjà une sorte de course en sac dans les jardins de Buckingham pour les départager et la reine au chrono… Ou Cameron tentant de forcer la porte du 10 Downing Street pendant que Brown s’arc-boute pour lui interdire d’entrer.

Nick Clegg : retour au réel
Comme prévu, Nick Clegg sera bien le kingmaker annoncé, mais le FPTP a ramené le sémillant Lib-dem sur terre. 23 % des voix, mais seulement 51 sièges pour le moment, moins que dans la chambre précédente, un comble. Sacré nouvelle star de la vie politique britannique par la grâce télévisuelle de débats habilement menés, il paie le scrutin uninominal à un tour qui lamine à chaque fois son parti. Tous les ténors du Labour, d’Alan Johnson, le Home secretary (ministre de l’Intérieur) à Lord Mandelson (commissaire européen au commerce) ont entamé devant lui une gracieuse parade nuptiale destinée à le convaincre d’apporter son soutien en échange d’une réforme immédiate du mode de scrutin. La proposition est tentante. C’est même le rêve d’une vie. Mais peut-il décemment soutenir celui qu’il traite à qui veut l’entendre d’homme du passé ? Les négociations porteraient sur le départ de Gordon Brown et son remplacement à la tête du parti par un jeune loup, une sorte de Clegg bis travailliste, pour former un tandem new look. Il devra être capable de s’imposer à un parlement lui-même très renouvelé, 350 députés ayant sombré corps et biens dans le scandale des dépenses.

Une certitude malgré tout. Le FPTP est mort définitivement cette nuit. Injuste voire scandaleux, il n’avait qu’une vertu : assurer au pays la stabilité politique. Ce n’est plus le cas. Après 715 ans de d’existence indiscutable et d’identification à la démocratie britannique, les trois petits tours devant les caméras d’un jeune candidat aux dents blanches inconnu il y a trois semaines auront suffit à le rendre insupportable à tout un pays. On est peu de chose.

Bien malin qui peut prédire la suite. Elle est quelque part entre les mains de Nick Clegg, la conscience de Gordon Brown, les tripes de David Cameron et les nerfs de la reine. Good luck à tous, la journée va être très, très longue.

La faute de l’abbé Onfray

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Même avec Freud, Michel Onfray règle ses comptes avec la religion.
Même avec Freud, Michel Onfray règle ses comptes avec la religion.
Même avec Freud, Michel Onfray règle ses comptes avec la religion.
Même avec Freud, Michel Onfray règle ses comptes avec la religion.

On attendait saint Michel terrassant le dragon. C’est la concierge qui est venue, cancanant dans les communs sur la vie dissolue du locataire du 1er. « Ah ! Ce Viennois à la triste barbiche, quel sagouin, ne me racontez pas : si on l’avait laissé faire, il aurait couché avec sa mère, tué son père tellement il le détestait et gamahuché sa petite dernière. Un monstre, je vous dis. »

En consacrant un gros livre (il est des gros livres comme des gros mots) à l’imposture freudienne, Michel Onfray n’y va pas de main morte : la haine qu’il consacrait alors exclusivement aux monothéismes, il la déverse sur le médecin viennois. Dans la Weltanschauung onfrayienne, Freud et Moïse, chargés tous deux de toutes les tares, se partagent désormais la paternité de tous les maux. La psychanalyse est une religion à la rationalité toute déglinguée, nous dit en substance Onfray, et le récit qu’elle fait de la nature humaine nous aliène bien plus qu’il nous libère. Le pire est que les tenants de Freud se comporteraient comme des gardiens du dogme et que le moindre critique serait voué aux gémonies. Qu’importe, Michel Onfray, lui, ose braver l’interdit et y aller franco.

Malheureusement, la philosophie n’a pas attendu Michel Onfray pour se livrer à une critique sans concession de la psychanalyse et de ses présupposés. Karl Popper et Jacques Bouveresse, pour ne citer qu’eux, ont, depuis longtemps, critiqué la rationalité même de la théorie freudienne, lui déniant notamment sa prétention scientifique et la validité des lois psychiques qu’elle entend édicter.

[access capability= »lire_inedits »]Freud, un maître du soupçon

En un peu plus de cent ans, les questions soulevées par Freud n’ont pas simplement été au centre du débat philosophique : elles ont assuré une bonne part de la fécondité de ce dernier. Ricoeur l’a écrit : avec Nietzsche et Marx, Freud demeure l’un des « maîtres du soupçon ». Tous trois remettent en cause la philosophie classique du Sujet. La liberté dont nous nous prévalons n’est qu’une illusion : si nous voulons être libres, nous devons prendre conscience des déterminismes qui agissent en nous. La célèbre formule de Freud résume parfaitement l’entreprise : « Wo Es war, soll Ich werden » (là où le Ça était, le Moi doit advenir).

Aussi paradoxal que cela puisse paraître aux esprits binaires, cette formule contient l’intégralité du programme génétique de la civilisation occidentale, celle dont les sujets se disent avoir été conçus à l’image d’un Dieu disant de lui-même : « Ego sum qui sum. » Surprenante formule à la grammaire bancale (« Ego sum qui est » aurait été plus latin), mais qui irrigue toute l’histoire de la pensée, allant du « Nesquio quid, ego ipse sum » d’Augustin au « Cogito, ergo sum » de Descartes, pour finir entre les bras de Freud. Passionnantes aventures d’un roseau qui essaie de se penser. Même pas besoin d’avoir fait Lacan première langue pour se rendre compte d’une chose : celui qui veut se penser veut avant tout se panser, c’est-à-dire raconter son chagrin pour pouvoir l’endurer.

Lorsque l’on prête un peu d’attention aux textes du corpus freudien, sans y projeter ses propres fantasmes et névroses, on s’aperçoit que la critique est au centre de la démarche de Freud : en permanence, il remet en cause ses présupposés les plus fondamentaux, il alterne études cliniques et théoriques. Il se trompe, l’avoue, recommence, remet le travail sur le métier et met à jour l’appareil psychique, le rôle primordial de l’enfance et la part que joue la sexualité dans l’affirmation de la personnalité de chacun. Freud travaille avec une incommensurable patience : il avance pas à pas, modestement. C’est que tout le monde ne s’appelle pas Michel Onfray, qui peut vous expliquer péremptoirement la marche du monde, la mort de Dieu et la nature humaine en trois coups de cuiller à pot.

Ce qui gêne Onfray, au fond, c’est que Freud instille le soupçon sur le désir humain. Nous ne sommes pas mus simplement par la recherche de notre propre satisfaction, du plaisir ou du bonheur cher aux hédonistes anciens. La compulsion de répétition, chez Freud, nous annonce, au contraire, que nous poursuivons, malgré nous, notre malheur. Qu’on appelle ça le péché originel, le diable ou ses démons n’y change rien : des passions qui ne dépendent pas de nous agissent en nous et notre liberté vaut le travail que nous consacrons à les connaître pour nous en affranchir. Voilà ce qu’on appelle la civilisation occidentale.

La philosophie ravalée au rang du simple commérage

Mais Michel Onfray ne se contente pas de pratiquer la « philosophie » à coups de marteau-piqueur. En publiant ce livre que les lectrices des pages « psy » des magazines s’arracheront pour l’été (autant de parts de marché piquées à André Comte-Sponville), Onfray ravale la philosophie au rang du simple commérage. Sur la foi de ragots colportés par les détracteurs de Freud de son vivant et totalement démentis depuis par les historiens sérieux de la psychanalyse, notre bon Sigismond est accusé de tous les maux : il est antisémite parce qu’il a écrit Moïse et le monothéisme, fasciste tendance admirateur du Duce, donc quasi nazi, incestueux et pédophile. N’en jetez plus, qu’on lui coupe la tête ! En gros, si Freud met au point la psychanalyse, nous dit Onfray, c’est qu’il a des problèmes de slip. Une telle démarche a un nom : le freudisme de pissotière. Héraclite disait qu’on ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve. Michel Onfray vient d’apporter la preuve qu’on peut puiser, à moindres frais, l’encre de ses livres dans la rigole des vespasiennes.

Le livre de trop ? Sans doute. Le livre du moins qui invalide tous les autres. Tant que Michel Onfray s’attaquait aux monothéismes et disait à peu près n’importe quoi sur la théologie et l’Église (on se souviendra qu’il écrivait que Jean Paul II se réjouissait du génocide rwandais…), personne ou presque n’y trouvait rien à redire. Parce que la critique irrationnelle et infondée de l’Église est le pont aux ânes du politiquement correct. Or, en s’attaquant à la psychanalyse, Onfray s’attaque à une discipline dont les tenants et les spécialistes ne sont pas prêts à se laisser impressionner par le Surhomme de la « philosophie » française.[/access]

Taxi, suivez ce garçon !

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Alexandre Dufoix, Sigmund Freud
Alexandre Dufoix, Sigmund Freud
Alexandre Dufoix, Sigmund Freud
Alexandre Dufoix, Sigmund Freud

Pour son 23e numéro, Causeur a demandé à un jeune artiste parisien, Alexandre Dufoix, de lui dessiner l’illustration de couverture : un Freud qui aurait lu le nouveau livre de Michel Onfray…

Né à Saint-Malo en 1983, Alexandre Dufoix est sorti d’hypokhâgne en 2002 pour étudier à l’école d’art d’Avignon et à celle de Nimes, décrochant un diplôme national d’arts plastiques et un diplôme national supérieur d’expression plastique. Il a surtout un trait et un talent incomparables. Nul doute que vous retrouverez bientôt cet artiste prometteur dans votre mensuel préféré.

Découvrir le travail d’Alexandre Dufoix.

Monsieur le Président, présidez !

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Angela Merkel et Nicolas Sarkozy
Angela Merkel et Nicolas Sarkozy. Photo Flickr / france.diplomatie
Angela Merkel et Nicolas Sarkozy
Angela Merkel et Nicolas Sarkozy. Photo Flickr / france.diplomatie

« Mi 2011, on aura fait passer toutes les réformes. Après, on ne fera que de la politique ». Ces propos tenus par Nicolas Sarkozy aux députés UMP au cours d’une séance de câlinage ont tout d’un aveu inconscient. Alors, on voit bien ce qu’il a voulu dire : le boulot sérieux et les mesures impopulaires maintenant, la bagarre électorale avec son cortège de coups plus ou moins bas et de promesses qui engageront ceux qui y croiront ensuite. Sauf que, Monsieur le président, les mots parlent. Vous n’avez pas été élu pour être un « entrepreneur en élection », formule que j’emprunte à Marcel Gauchet, mais, précisément, pour faire de la politique. Beaucoup de verbe, souvent flamboyant, peu d’action : même pour ceux qui ne vous rendent pas responsable de tous les malheurs de la France et de l’Europe, le compte n’y est pas.

Mettez les pieds dans le plat bruxellois !

Faire de la politique, mais encore, me direz-vous ? Cela signifie reprendre la main, et pour commencer, faire taire tous ceux qui vous susurrent qu’on ne peut rien faire. Vous avez choisi, avec la loi sur le voile intégral, de ne pas suivre les conseils du Conseil d’Etat et de braver la réprobation médiatique, fort bien. Mais faire de la politique aujourd’hui, c’est peut-être prendre le risque d’irriter les Allemands, d’affoler les marchés et de réveiller Jean-Claude Trichet – encore qu’il serait peut-être préférable de le laisser dormir.

Faire de la politique, c’est avoir le courage de mettre les pieds dans le plat bruxellois et de dire que cette usine à gaz ne marche pas. Faire de la politique, c’est exiger qu’on cesse de torturer les peuples avec l’euro, comme le dit Emmanuel Todd.

Faire de la politique, ce n’est certainement pas se raconter, comme vous le faites avec madame Merkel, qu’on va créer un super-Etat auquel on délèguera le budget après avoir renoncé à l’arme monétaire. Faire de la politique, ce n’est pas nous offrir comme unique horizon de rentrer dans l’épure pré-dessinée des 3% de déficit – surtout quand vous savez que cet objectif, qui n’a pas grand sens dans la période que nous vivons, est, par surcroît, parfaitement irréaliste. Faire de la politique, c’est affronter le réel et le réel nous dit que tous les bons sentiments et pieuses proclamations européennes ne suffisent pas à faire disparaître les rapports de force et les divergences d’intérêts entre les vieux pays que nous sommes.

Sous prétexte de nous protéger de la guerre, ce qui est fort louable, l’Europe interdit en vérité l’expression de tout conflit, prétendant nous faire marcher du même pas d’Oslo à Athènes. Or, la politique, c’est le conflit mais aussi et par là-même la possibilité de sa résolution pacifique. Personne ne vous demande de faire sauter la baraque à coups de cocktails Molotov. Entre nations civilisées, on doit pouvoir négocier, faire des compromis et même, aller ensemble à l’épreuve de force. Ces fameux et étranges marchés qui semblent être devenus nos vrais dirigeants savent désormais que l’Europe est un ventre mou qui, justement, ne fait pas de politique. Aux Etats, donc à vous, de leur montrer qui sont les patrons. Faites leur la guerre avec leurs armes, ruinez quelques traders et banquiers indélicats, obligez la Banque centrale européenne à jeter son poids financier dans la bataille – c’est sur notre travail à tous qu’est gagé l’euro qu’elle défend avec des mines de veuve jalouse. S’il le faut, empruntez-leur l’argent qui les mettra à genoux. Ou alors, monsieur le Président, confiez-leur les clés et prenez du bon temps. Avec Madame Merkel si ça vous chante.

Tragédie grecque et farce bruxelloise

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Grèce

Grèce

Le premier sang a coulé. C’était à Athènes, mercredi après-midi. Trois employés de banque sont morts sur leur lieu de travail. Il paraît que des anarchistes ont attaqué l’établissement à coup de cocktails Molotov. C’est sans doute vrai. Que les bombes aient été concoctées dans de confortables bureaux climatisés du côté de Washington, de Bruxelles ou de Berlin, on se gardera bien de le dire. Ce ne serait pas convenable.

Il faisait beau. Ce doit être particulièrement pénible de mourir par une belle journée de printemps pour quelque chose qui s’appelle un déficit, une dette ou une monnaie unique dont les billets sont illustrés de paysages et monuments sortis d’un programme informatique. Mourir à cause de quelque chose de profondément irréel, quelque chose de « fétiche » aurait dit Marx et qui n’est visible que dans quelques graphiques tracés par des khmers de salles des marchés, toujours prêts à privatiser des profits démentiels et à socialiser des pertes délirantes. Quelque chose dont Guy Debord, en 1988 déjà, dans ses Commentaires sur la société du spectacle avait déjà parfaitement compris le fonctionnement: « Jamais censure n’a été plus parfaite. Jamais l’opinion de ceux à qui l’on fait croire encore, dans quelques pays, qu’ils sont restés des citoyens libres, n’a été moins autorisée à se faire connaître, chaque fois qu’il s’agit d’un choix qui affectera leur vie réelle. »

Des cercueils remplis d’abstractions

On aura rempli le cercueil de trois employés de banque avec des abstractions. Seuls les corps carbonisés et asphyxiés rappelleront que quelque chose a vraiment eu lieu. Il ne faudrait tout de même pas qu’il y en ait trop. Les odeurs de charnier, même au ciel des Idées du néolibéralisme, ça va finir par faire mauvais genre.

Contrairement aux idées reçues, les tragédies se passent le plus souvent en plein soleil. Les Grecs s’y connaissent, en tragédie. La tragédie, Eschyle et Sophocle l’ont inventée, tout de même. Une tragédie, c’est une fatalité mise en scène, une contradiction sans fin, un dilemme insurmontable : les Perses, les Turcs, les Nazis, la Guerre civile entre communistes et royalistes dans les années 46-49, la dictature des colonels en 67. Et maintenant, le bombardement assassin du bimoteur UE-FMI. Un modèle assez lent au démarrage mais aux attaques en piqué redoutables.

Qui pouvait penser un seul instant que le peuple grec allait se laisser faire ? Même le Premier ministre, Papandréou n’y croyait pas. Sa belle gueule désespérée, quand il a annoncé le plan de rigueur, joli nom de napalmage social exigé par l’Union Européenne sous contrôle allemand d’un côté et par le FMI sous contrôle des agences de notation de l’autre, rappelait celles de tous les chefs d’Etat qui acceptent avec un flingue sur la tempe une catastrophe pour éviter une catastrophe plus grande encore tout en sachant qu’ils font une saloperie dont personne ne leur sera reconnaissant. Pétain, Jaruzelski, on vous laisse le choix de la couleur parce qu’il n’y a pas de couleur, seulement une attitude assez fréquente dans l’Histoire. Les acteurs changent mais le scénario reste le même. Cette impression, oui, qu’il allait consciemment à la mort, au moins politique. Comme un héros de tragédie.

Qui se souvient de Franchet d’Esperey ?

Qui pouvait penser un seul instant qu’un peuple comme celui-là allait avaler les couleuvres idéologiques du néo-libéralisme et accepter de payer pour une situation créée il y a moins de deux ans par ces mêmes donneurs de leçons, ces mêmes experts ? Du sang et des larmes ? C’est ça ? Vraiment ? Pour apurer la folie des financiers à qui la BCE continue à prêter à 1% tandis que les banques vont prêter à la Grèce à des taux allant de 4 à 8% ?

Ils vont penser quoi, les Grecs, des « pays frères » de l’Union Européenne ? Ils croyaient qu’ils étaient de la famille, que l’Europe était une famille. Quand vous avez un cousin dépensier mais cultivé, légèrement bohème, s’il vous demande un peu de pognon, vous lui demandez des intérêts, vous ?

Et pourtant, la Grèce et la France, c’est une vieille histoire d’amour. On les a toujours aidés contre les Turcs et c’est de Salonique qu’est partie la magnifique armée Franchet d’Esperey en 1918 pour aller libérer les Balkans avec des bribes de troupes grecques et serbes. C’est en français, encore aujourd’hui, que certaines boîtes aux lettres indiquent fièrement leur appartenance aux « Postes Helléniques ». En français, avant l’anglais, que dans de nombreux petits musées des Cyclades ou d’Argolide, de sages étiquettes tapées à la machine vous indiquent que se trouve, sous la vitrine un peu poussiéreuse, du bracelet torsadé ayant appartenu à une coquette mycénienne.

Spécialité de la France : renier Jacques Bainville et passer son temps à insulter ou à blesser ses alliés historiques dans la région. Ce n’est pas les Allemands qui feraient un coup comme ça aux Hongrois ou aux Croates. Mais la France, elle, qui s’oublie en matière de politique extérieure comme s’oublient les vieilles dames, n’a pas hésité à bombarder Belgrade et le Kosovo en 1999. On pourra lire à ce sujet le récent Roman de Belgrade de Jean-Christophe Buisson pour mesurer à quel point on sait décevoir, et même désespérer nos meilleurs amis.

Gobseck gifle Aphrodite

Et là, dix ans plus tard, on pousse discrètement l’infamie un peu plus loin. On ne bombarde pas le peuple grec, non (ou pas encore), on lui prête avec intérêt. 4 milliards à 5%, sur trois ans. Ce n’est plus Hugo versifiant la guerre d’indépendance dans les Orientales ou Delacroix peignant les massacres de Scio, c’est juste Gobseck qui gifle Aphrodite.

On en attend quoi, en admettant, choses hautement improbables, que les choses se passent comme dans les rêves des éditorialistes économiques ? Un retour sur investissement avec un bénéfice de quelques centaines de millions d’euros ? Et on les aura gagnés sur quoi, ces deniers de Judas ? Léon Bloy aurait dit sur le sang du pauvre. Disons, pour être clairs, sur la mort supplémentaire de quelques vieillards dans des urgences surchargées du côté de Patras ou celle de quelques ouvriers sur un chantier où ne règnera plus que le fantôme d’un quelconque droit du travail. Parce que si l’UE a adoré légiférer sur l’appellation contrôlée de la féta, elle sera beaucoup moins regardante sur la manière dont les Grecs s’y prendront pour rabouler la thune et elle n’ira pas compter le nombre réglementaire des boulons sur un échafaudage.

Il serait peut-être temps que la France qui a encore quelques défenses immunitaires contre la muflerie marchande, cesse de se comporter comme l’un des rayons de l’épicerie planétaire et comprenne que ce n’est pas un plan économique d’austérité qui est infligé à la Grèce : c’est un acte de guerre contre un peuple, un peuple qui n’a plus ce fameux droit à disposer de lui-même.

Il serait peut-être temps que la France se souvienne qu’il y a entre elle et la liberté du monde un pacte vingt fois séculaire, comme disait notre dernière grande silhouette. Et que la liberté du monde, elle fut justement pensée pour la première fois quelque part dans le matin bleu et profond de ce que les historiens ont appelé, comme par hasard, le miracle grec. Un miracle auquel, pour le coup, nous devons tout ou presque.

Obsolète, qui disent…

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La dernière chance de ne pas sombrer dans le meilleur des mondes avec son androgynisation forcée et sa reproduction sans sexualité risque de disparaitre dans les semaines qui viennent. Il existe en effet une loi qui aurait pu tout sauver (mais pour combien de temps encore ?), et que seul le laxisme des pouvoirs successifs avait laissé tomber en désuétude. Elle date du 26 brumaire an VIII et précise que « toute femme désirant s’habiller en homme doit se présenter à la Préfecture de police pour en obtenir l’autorisation ». Bien sûr, quelques lâches aménagements, quelques honteuses dérogations avaient déjà tenté de saper ce texte essentiel pour ceux qui ne voulaient pas voir disparaître les jambes nues, bronzées ou gainées de noir, arpentant le monde comme des compas. Ou qui aimaient surprendre le spectacle délicieux de ces femmes s’asseyant sur un banc et laissant entrevoir malgré elles la zone magique qui va du haut du dim-up à la naissance de la petite culotte.

Ainsi, les circulaires de 1892 et 1909, au nom déjà de l’adaptation au progrès (mais de quel progrès parle-on ici ?) indiquaient que les femmes pouvaient mettre un pantalon si c’était pour pousser le guidon d’une bicyclette ou tenir les rênes d’un cheval. Il n’y a plus de chevaux, et presque plus de vélos. Rien n’aurait donc empêché un gouvernement courageux, dans la foulée de l’interdiction de la burqa d’exiger, au nom de la loi, l’interdiction du port du jean qui n’est rien d’autre qu’un voile des cuisses, finalement. Hélas, trois fois hélas, les députés radicaux de gauche qui n’ont manifestement que ça à foutre en ces temps de débats sur les retraites et la crise grecque, se sont avisés d’en finir avec ce texte qu’ils disent obsolète.

Le premier après le poteau !

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Qui entrera au 10 Downing Street ?
Qui entrera au 10 Downing Street ?

Imaginez un pays où le parti arrivé en troisième position peut néanmoins être déclaré vainqueur. Où le second, avec un tiers des voix, n’obtient que quelques misérables sièges de consolation au Parlement. Où le premier n’a plus que les yeux de ses militants pour pleurer. Un tel mépris de l’électeur vous incitera sans doute à situer ce non-sens électoral quelque part entre feu l’URSS et la grande muraille de Chine (avec détour par PyongYang) plutôt qu’en Europe. Pourtant, il suffit de prendre l’Eurostar pour l’observer.

Escroquerie électorale

Par la grâce du first past the post (FPTP), ou « premier après le poteau » dans une traduction rugbystique littérale, le Royaume-Uni s’apprête à renouveler jeudi son Parlement… D’aucuns diraient à nous jouer la dernière version de son escroquerie électorale quinquennale tant le cru 2010 semble concentrer magistralement à peu près tous les défauts du scrutin uninominal majoritaire à un tour.
Le FPTP a pourtant les faveurs de 45 % de la population mondiale, et sans doute aussi des bonobos s’il leur prenait l’envie de désigner leur chef. Dans les cavernes cro-magnonesques, aujourd’hui au Royaume-Uni et dans tous les Etats du Commonwealth, aux USA pour élire le Président, celui qui est arrivé en tête remporte l’élection quel que soit son score, même s’il n’a pas la majorité des suffrages exprimés. Simple, clair, limpide et sans ambigüité.

Concrètement, le Premier ministre a cinq ans jour pour jour pour convoquer de nouvelles élections. Quand l’envie lui en prend ou quand le délai est échu, il se rend à Buckingham (station de métro Green Park) et demande à la reine de dissoudre le Parlement pour convoquer de nouvelles élections qui auront lieu le premier jeudi du mois suivant. Pourquoi ? Personne n’en sait rien, c’est la tradition, c’est l’Angleterre. Six cent cinquante circonscriptions, chacune comptant à peu près 70.000 électeurs, vont envoyer au palais de Westminster un député ou member of Parliament (MP’s) élu selon la règle du FPTP.

Une vieille démocratie pas si démocratique

Attention, le vote est rustique et n’a pas dû beaucoup changer depuis Edouard Ier, quand en 1295 la Chambre des Communes a vu le jour. Pas de panneau d’affichage devant les bureaux de vote, pas d’envoi aux électeurs d’une enveloppe de présentation des candidats et des programmes. L’électeur qui vit dans la lune découvre les noms des impétrants dans le bureau de vote. Dans l’isoloir sans rideau, il coche au crayon de bois le nom de son choix, plie la feuille A4 et la glisse dans l’urne (opaque !). Il s’est contenté de tendre sa carte d’électeur reçue quelques jours auparavant sans justifier de son identité puisque la carte du même nom a été jugée odieusement attentatoire aux libertés individuelles. Mais pas les huit caméras de surveillance qui le filment en permanence, où qu’il soit. Passons.

Le tour unique oblige à voter utile, les voix ne s’éparpillent pas entre « Chasse, Pêche, Nature et Tradition » ou autres « candidats des maires » plus ou moins fantaisistes, les extrêmes sont de fait marginalisés et le bipartisme favorisé. Les verts contre les bleus, comme à Byzance.
Le lien entre l’électeur et son député est net et franc : Une circonscription, un peuple, un député.

Le parti qui obtient la majorité absolue des sièges au Parlement forme le gouvernement et son leader devient automatiquement Premier ministre.

C’est simple, pas cher et ça peut rapporter cinq ans de pouvoir.
Depuis 715 ans, les Britanniques s’y accrochent et vous disent avec fierté et un rien de condescendance qu’ils forment la plus vieille démocratie du monde. Vieille, indéniablement, démocratie… Pas si sûr.

Westminster, chasse gardée de l’homme blanc

À y regarder de plus près, on se rend assez vite compte que pour élire un député du Labour, il faut 27 000 voix, 46 000 pour un conservateur et 96 000 pour un libéral-démocrate, la faute à un redécoupage électoral récent fignolé aux petits oignons par le parti au pouvoir depuis 13 ans. Il faudra au moins 8 points d’avance à David Cameron pour obtenir la majorité absolue au Parlement quand Gordon Brown peut gagner en ayant moins de voix que lui ! C’est de bonne guerre, en 1951 les Tories l’ont emporté dans ces conditions. Outré, le Labour avait alors demandé une modification du système électoral, pour oublier mystérieusement cette exigence une fois revenu aux affaires.
Par ailleurs, on cherche les femmes et les représentants des minorités, sacrifiés sur l’autel du réalisme politique. Une seule candidature par parti et par circonscription… Westminster est la chasse gardée de l’homme blanc. Voilà qui donne toute sa valeur à la carrière exceptionnelle de Margaret Thatcher. On peut penser ce que l’on veut de la dame de fer qui ne se bat plus aujourd’hui que contre Alzheimer, mais s’imposer aux Tories et au pays le plus conservateur du monde est un exploit véritablement inouï.

Un Parlement sans majorité ?

Plus grave, la conversion des suffrages exprimés en sièges parlementaires est arbitraire et trompeuse, voire carrément injuste. On peut être majoritaire aux Communes avec moins de 50% des voix sur l’ensemble du pays. Ainsi, en mai 2005, avec 35% des voix, le Labour a gagné 356 sièges, avec 32% les Tories ont du se contenter de 197 sièges et les Lib-dem, 22% des voix et bon derniers, de 62 sièges. Depuis 1974, une nette majorité s’est toujours dessinée par la grâce de cette amplification systémique, à défaut d’être miraculeuse, des résultats.

Mais nous ne sommes pas, cette année, au bout de nos surprises… La poussée très spectaculaire des Lib-dem après les débats brouille singulièrement les cartes et ramène sur le devant de la scène le spectre du « Parlement suspendu » ou hung parliament, l’absence de majorité imposant des coalitions ou des alliances ponctuelles, vote par vote.

Si le Labour remporte aujourd’hui les élections dans de telles conditions, Nick Clegg a déjà pris les devants. « On ne pourra plus faire rentrer le génie dans la bouteille »… La formule est alambiquée mais la menace à peine voilée. En deuxième position actuellement, il accordera son soutien au parti qui acceptera de réformer ce hold-up électoral. Mais il n’est pas impossible qu’il se refuse à jouer le jeu pour forcer les futurs MP’s à prendre leurs responsabilités. Le Royaume–Uni se réveillerait donc avec la gueule de bois vendredi sans majorité et un Parlement ingouvernable. Son voisin Edouard Ier va se retourner dans sa tombe à Westminster.

Pour manger avec le diable, il faut une longue cuillère. En France, les apprentis-sorciers du scrutin qui seraient tentés par les sirènes du FPTP pour favoriser le parti du Président devraient garder un œil sur Londres et se méfier des vieilles recettes dans de vieux pots séculaires.

Helléniques mieux

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Le Monde Magazine de cette semaine s’intéresse en une à la Grèce actuellement martyrisée par la spéculation avant d’être prochainement guérie morte par une bonne saignée des Diafoirus européens et/ou effémistes. On pourra lire notamment les portraits d’une professeur, d’une infirmière et d’une jeune chômeuse qui réussissent à rester jolies malgré les quelques centaines d’euros mensuels qui leur restent pour survivre, alors même que les plans draconiens qui vont les achever ne sont pas encore entrés en vigueur. Sans rapport (même sexuel) apparent, on peut aussi lire dans ce même Monde Magazine, annoncé en accroche, une étude marronnier sur le plaisir féminin et ses mystères. Et de nous souvenir soudain que l’acte sexuel, en argomuche, s’est longtemps appelé « le café du pauvre ». Jeunes femmes grecques, toujours plus belles, faites l’amour en attendant de faire la révolution. S’il se révèle aussi bon que votre café, soyez certaines que le plaisir, pour vous au moins, n’aura plus aucun mystère.