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Autopsie d’un psy

Michel Onfray entend déboulonner la statue de Freud.

Ancien enseignant, fondateur de l’Université populaire de Caen (2002), Michel Onfray était connu jusqu’à présent pour avoir non pas annoncé mais célébré la mort de Dieu. Il mettait dans cet exercice un entrain de gourmet qui se prépare à passer à table. Il attendait, assis sur la rive extrême gauche du fleuve, de voir passer le cadavre de l’Eglise catholique, précédant de peu, au fil de l’eau, les dépouilles de l’islam et du judaïsme. On ne saurait lui reprocher un quelconque choix dans sa détestation des monothéismes : il les déteste tous. Leurs fariboles remontent, selon lui, à un âge révolu de l’évolution humaine, et doivent être entreposées au milieu des vestiges de la pensée magique, parmi les fourberies de grand-prêtre fouillant dans les entrailles fumantes d’un bœuf encore agité des spasmes de l’agonie et les manipulations mentales de gourou assez habile pour soumettre les masses en les menaçant de la géhenne, des flammes éternelles ou du remords d’être né. 

La jouissance heureuse et saine
Gourmet, disions-nous : M. Onfray a chanté les plaisirs de la table avec des accents de patricien de la Rome classique. On l’a vu en compagnie d’un ami restaurateur s’émerveiller d’un plat sorti du four, s’attendrir aux louanges de tel vignoble par un caviste aimable ; on l’a suivi au jardin, où il s’émerveillait des reflets de la lumière sur une rose, et jusqu’au potager, où les tomates paraissaient rougir de la savante et lyrique admiration qu’il leur portait. Des délices de la table aux voluptés de la chair, il n’y a pas toujours la distance qui sépare la salle à manger de la chambre à coucher ; M. Onfray ne se prive pas d’associer les unes et les autres dans un joyeux appétit de commensal débarrassé du sentiment de la faute. Il émane de ses réflexions le goût de la jouissance heureuse et saine.

S’il se montre volontiers pédagogue, avec son air sérieux et modeste, il n’est jamais pédant. Sa très vaste culture l’autorise à oser des combinaisons audacieuses et maîtrisées. Tant et si bien qu’il a réussi à percer dans un rôle convoité, que la seule pertinence d’Alain Finkielkraut et l’extravagance de Bernard-Henri Lévy ne suffisaient plus à remplir : celui du philosophe médiatique. Le premier s’est spécialisé dans le combat frontal contre les conformismes ; le second a échoué dans sa tentative hégémonique de prophète engagé. Si l’on veut comparer les méthodes et leur efficacité, on verra combien Onfray, relativement à ce qu’on nomme le « plan média », surclasse BHL. Onfray se garde bien d’annoncer l’avenir, il ne donne pas l’impression de penser à la place de tous, il ne distribue pas à la volée sa bonne parole, mais la partage et la fait circuler. Il stimule et, bien que percutant voire redoutable, n’use point des formules ronflantes qui signalent en tout lieu la présence de notre vigie post-malrussienne.

Prétentieux et péremptoire ?
Il prospérait, jusqu’à aujourd’hui, sur une judicieuse économie de son image. Quelque chose a changé. Assis sur une réputation flatteuse et une audience considérable, enivré de ses prodiges et de ses succès, Onfray ne serait-il pas devenu prétentieux et définitivement péremptoire ?

Après s’en être violemment pris à Dieu (Traité d’athéologie, physique de la métaphysique, Grasset, 2005), il tire à boulets rouges sur la plus grande idole du XXe siècle, Sigmund Freud (1856-1939), et sur ce qu’il estime être sa religion, la psychanalyse. Certes, il lui reconnaît, ainsi qu’aux précédents cultes, une certaine utilité, démontrée par celles et ceux qui affirment avoir été « guéris » par sa pratique. Mais les prétendus « miracles » de la grotte de Lourdes, ajoute-t-il, ne démontrent pas l’existence de Dieu !

Il convient de reconnaître la formidable efficacité de sa méthode de travail, inspirée de Nietzsche, lequel, dans sa préface au Gai savoir, affirme qu’une pensée est plus ou moins une autobiographie « confectionnée » par le penseur lui-même. De Freud, il a lu l’intégrale de l’œuvre et de la correspondance, il a suivi pas à pas les déplacements et le cours de la vie (a-t-il, à ce sujet, commis des erreurs ? Nous le saurons prochainement, dès que se lèveront des opposants véritables). Puis il a soumis ce vaste corpus à un « remuement » vigoureux, censé provoquer un dépôt de vérité dans un liquide trouble où se suspendent les particules du mensonge, de la renommée, de la contradiction, de la dissimulation.  

Freud, débiteur indélicat ?
C’est une bourrasque contre la légende freudienne que ce livre ! D’abord contre Sigmund, peint en névrosé, affabulateur, maniaco-dépressif, soucieux de laisser une trace indélébile de son passage sur Terre. Le Viennois serait un pilleur d’œuvres, un voleur d’idées, un débiteur indélicat : il prétendrait au statut de savant, « découvrant » des choses déjà pressenties ou largement mises au jour par Empédocle (492-432 av. JC, les principes de vie et de mort), Karl Robert Eduard von Hartmann (1842-1906, l’inconscient) ou Friedrich Nietzsche (1844-1900). Le voici également en tyran sexuel, contraignant sa belle-sœur à une pénible (ou excitante ?) compromission dans le foyer conjugal ! Avec cela, une prétention à donner une valeur universelle à ce qu’il a observé chez lui ! Le désir sexuel qu’il éprouva, enfant, pour sa mère, peut-il fonder le complexe d’Œdipe ? Et encore âpre au gain, politiquement aveugle (ou suspect), au point d’honorer Mussolini d’une dédicace et de travailler à l’Institut Goering, dirigé par le neveu du fameux maréchal !

On attend avec impatience la contre-offensive des bébés brutalement interrompus au stade anal ; celle des pervers polymorphes légitimement outrés. On redoute de voir surgir en direct sur le plateau du JT, les yeux révulsés, dans un chahut de micros heurtés et de chaises renversées, les frères Miller, gardiens du square Sigmund, entraînant après eux quelques autres chaisières de la périphérie freudienne, rouges d’une colère sacrée, qui n’hésiteront sans doute pas à retourner à l’auteur sacrilège le procès en sorcellerie, voire en antisémitisme qu’il intente au fondateur de la psychanalyse.

On m’autorisera plutôt un avis de béotien. Freud demeure l’un des grands rénovateurs de l’imagination. Ses travaux, sa langue admirable, ses intuitions, sa sensibilité constituent l’aliment de la création artistique. En élargissant l’audience de la psyché, il a laissé une immense réserve de fiction, dans laquelle ont puisé la littérature, le cinématographe, la peinture, la poésie, le théâtre modernes. Enfin, nul ne nous convaincra de la nocivité d’un homme qui éprouvait pour son chien « ce sentiment de parenté intime, d’affinité incontestée », et affirmait, dans une lettre à Marie Bonaparte, le 6 décembre 1936 : « Souvent, en caressant Jofi, je me suis surpris à fredonner une mélodie que je connais bien, quoique je ne sois pas du tout musicien : l’Aria de Don Juan. » Finalement, la statue du Commandeur n’est pas si loin.

Ce mois-ci, Causeur consacre son mensuel à la psychanalyse et à la polémique lancée par Michel Onfray.

Le crépuscule d'une idole.

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« Freud n’a jamais été une idole »

Jean-Pierre Winter
Jean-Pierre Winter est psychanalyste, il vient de publier Homoparenté, Albin Michel.

Le livre de Michel Onfray a suscité des flopées de commentaires, parfois indignés, parfois raisonnés. Avez-vous compris ce qui ne va pas dans son raisonnement ?
Sa première erreur est de traiter la psychanalyse comme si c’était une philosophie, ce qu’elle n’est pas. Freud n’est pas Marx ou Kant : il ne prétend nullement énoncer une vision du monde.

Première nouvelle !
Mais si ! La psychanalyse est d’abord une pratique, une méthode. Et s’il existe une ou plutôt plusieurs théories psychanalytiques, elles sont les fruits de cette pratique qu’elles tentent de rendre transmissible. On essaie, pour se mettre à l’écoute de l’inconscient de l’autre, de théoriser ce qu’on fait, mais personne ne prétend démontrer l’existence de l’inconscient ou du transfert. Et la preuve qu’il n’y a pas continuité entre la pratique et les théories, c’est la règle inaugurale de la cure analytique, énoncée par Freud : « À l’orée de toute nouvelle cure, oubliez tout ce que vous savez. » C’est votre patient qui vous apprend ce qu’est la psychanalyse. C’est exactement ce qui est arrivé à Freud avec les premières hystériques qui lui ont dit : « Fermez-la et écoutez-moi ! » Le plus inouï est qu’il l’a fait.

[access capability= »lire_inedits »]Insistons ! Ces observations ébauchent tout de même une conception d’un être humain agi par des forces et soumis à des contraintes qu’il ne maîtrise pas. Cet individu limité ne peut que déplaire à l’homme libéré que prétend célébrer Onfray…
Au risque de me répéter, la psychanalyse ne part pas d’une idée de l’homme mais d’un constat sur les hommes. Elle n’est pas normative, elle prend acte de la complexité de l’appareil psychique humain et essaie de se donner une représentation de son fonctionnement. Mais il ne s’agit en aucun cas d’appliquer une théorie à quelqu’un pour le faire rentrer dans le rang.

Que la psychanalyse soit une philosophie ou non, pour Onfray, elle est réactionnaire. Feriez-vous de cette injure votre nom ?
Pour commencer, Onfray n’a pas toujours pensé ça. La lecture de Freud, à l’âge de 14 ans, a commencé, dit-il, par le déculpabiliser de la masturbation. Il nous explique maintenant que Freud est un censeur réac qui veut limiter la jouissance. Il a mis longtemps à s’en apercevoir ! Comment a-t-il pu être fasciné par Freud au point d’en faire une idole dont il annonce maintenant le crépuscule ? Pour les psychanalystes, Freud n’a jamais été une idole. Et nous sommes bien placés pour savoir que le fondement de l’idolâtrie est toujours une haine inconsciente.

Vous bottez en touche ! Les psychanalystes sont-ils, oui ou non, des défenseurs de la Loi et de l’ordre symbolique qu’Onfray assimile à des instruments de répression ?
Il y a à ce sujet un malentendu extraordinaire. Tout d’abord, la Loi dont il est question dans la psychanalyse, en clair l’Œdipe, l’interdit de l’inceste, s’adresse à des sujets qui ne sont pas des sujets de droit, les enfants (raison pour laquelle elle ne figure pas dans les Dix Commandements qui s’adressent, eux, à des sujets de droit). Ce n’est pas une règle édictée par des bourgeois répressifs ou des emmerdeurs judéo-chrétiens, mais l’injonction de renoncer à sa mère à laquelle tout être désirant est nécessairement confronté parce que ce renoncement est la condition pour qu’il puisse désirer ailleurs. Si ce renoncement ne se fait pas, son désir sera forcément pathologique, possiblement violent. Mais encore une fois, il ne s’agit pas d’une idée mais d’un constat. Quand Freud s’interroge sur le fondement de cette Loi, il doit admettre qu’il n’en sait rien.

Quid de l’argument selon lequel Freud aurait projeté ses propres fantasmes sur les autres et universalisé son propre désir de coucher avec sa mère ?
Onfray n’a rien inventé : cette pénible antienne revient de façon récurrente. L’ennui, c’est que Freud n’est pas franchement le premier à avoir pointé le désir de l’enfant de coucher avec sa mère. Ou alors il a influencé Sophocle et beaucoup d’autres. En effet, contrairement à ce que prétend la mystification générale, chez Sophocle, quand Œdipe couche avec Jocaste, il sait que c’est sa mère. Autrement dit, à l’époque de Sophocle, on savait déjà que les hommes voulaient coucher avec leur mère.

Dans ce cas, au moins le crime de pillage est-il constitué, non ?
Mais Freud ne s’en est jamais caché ! Shakespeare dans Hamlet, Diderot dans Le Neveu de Rameau et bien d’autres ont pressenti l’inconscient et le désir œdipien. Et Freud admet avec humilité que tout ce qu’il dit à ce sujet a déjà été dit par les poètes et les écrivains, et que lui n’a fait que rassembler des éléments épars.

Donc la psychanalyse, qui l’a pourtant théorisé, n’est en rien responsable du régime de répression du désir dans lequel nous vivons ?
Ce qui angoisse les gens qui viennent en analyse n’est pas que leur psy les morigène mais que, quand ils dépassent une certaine frontière dans leur jouissance, ils rencontrent une limite qui tient au fait que cette jouissance est nocive, pour eux et pour leur entourage, et que Freud appelle le Surmoi. Encore faut-il préciser que ce Surmoi est bifide : d’un côté, il ordonne de jouir, de l’autre, sous la face de l’idéal du Moi, il produit de l’autorépression. Ce conflit psychique est à l’œuvre dans la masturbation infantile – la seule qui intéresse Freud. Plus personne ne dit aux enfants : « Si tu continues à te tripoter la quéquette, je te la coupe. » Il arrive pourtant un moment où ils y renoncent, pas par peur d’un père Fouettard ou d’un curé répressif, mais parce que la jouissance masturbatoire devient une source d’angoisse et d’insatisfaction. Si l’auto-érotisme était tellement satisfaisant, pourquoi chercherait-on des partenaires ? Une fois de plus, Onfray ne comprend rien quand il confond la masturbation infantile et adulte.

Onfray ne s’en prend pas seulement à la théorie, il attaque aussi une pratique qui, selon lui, ne guérit pas. Après tout, avons-nous besoin d’être guéris ?
Je ne veux pas parler au nom de Freud mais, en tant que psychanalyste, je ne cherche ni à guérir mes patients ni à les « sauver », comme l’a dit Philippe Grimbert. J’espère les libérer en leur ouvrant des potentialités psychiques qui leur étaient fermées, en leur permettant par exemple de se désinhiber, d’atténuer leurs angoisses, donc de faire des choses dont ils se croyaient incapables comme aimer, désirer, créer, travailler. Les analysants rêvent souvent qu’ils découvrent, dans un appartement familier, des pièces inconnues qu’ils se mettent à explorer.

Que répondez-vous à Onfray quand il dévoile les traits les moins glorieux de la biographie de Freud ?
Je suis psychanalyste, pas freudologue. La freudologie est une discipline à part qui ne dit rien de la pertinence de la psychanalyse. Je trouve néanmoins très surprenant qu’un type qui se présente comme un nietzschéen de gauche s’arroge le droit de critiquer Freud sous prétexte qu’il aurait couché avec sa belle-sœur. Le problème, répond Onfray, n’est pas que Freud ait couché mais qu’il ait menti. C’est encore plus grotesque ! Ce désir de transparence me fait penser que le plus fâcheux, dans cette affaire, n’est pas ce qu’Onfray dit de Freud, qui en a vu d’autres, mais ce qu’il fait de Nietzsche qui a écrit que « la philosophie est l’art de la nuance ». D’où Onfray tient-il l’idée que Freud lui doit la vérité sur sa vie privée ? Au prétexte qu’il a inventé la psychanalyse, il aurait dû rendre compte de ses faits et gestes sans le moindre égard pour les proches ? Notre briseur d’idoles veut-il nous faire accroire qu’il ne ment jamais et qu’il serait impossible de le prendre la main dans le sac ? Je me garderais de lui faire subir une psychanalyse de journal mais, dans ma pratique, je constate que les gens qui traquent l’imposture chez les autres sont toujours des imposteurs.
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J Call, un appel pour rien

Barrière de séparation, Cisjordanie
Barrière de séparation, Cisjordanie. Photo Flickr / Filippo Minelli

Il y a dix ans, ou même cinq, j’aurais sans doute apposé ma signature sous le texte www.jcall.eu qui invite les juifs d’Europe « impliqués dans la vie politique et sociale de (leurs) pays respectifs »[1. Et ceux qui sont résolument hors de l’implication politique et sociale du pays dont ils sont citoyens, ils n’ont pas droit à la parole ?] à demander à l’Union européenne de s’aligner sur la politique d’Obama pour tordre le bras à l’actuel gouvernement d’Israël et le contraindre à des concessions permettant, enfin, de mettre un terme au conflit israélo-palestinien. Quand on se réclame de la Raison avec un grand R (sinon de grands airs) on a tout de suite l’air plus sympathique que ceux qui invoquent le Très-Haut pour justifier un comportement banalement humain, c’est-à-dire obéissant plutôt aux principes de Hobbes qu’à la théorie du care chère à Martine Aubry. J’aurais signé, aussi, parce que je croyais encore, à l’époque que les pétitions enluminées de signatures prestigieuses d’autorités morales incontestées pouvaient influencer la marche du monde et remettre dans le droit chemin des gouvernants égarés par leurs passions. J’aurais signé, enfin, parce que la solution dite « deux Etats pour deux peuples » était la seule qui semblait avoir quelque chance de servir de fondement solide à un compromis historique entre deux mouvements nationaux se disputant la même terre.

Aujourd’hui, en dépit de la présence sur la liste des signataires de quelques bons amis, célèbres ou non, je n’ajouterai pas mon nom au bas de ce parchemin élaboré rue de l’Hôtel des Monnaies à Bruxelles, local du Centre communautaire laïc juif de la capitale belge, organisme oxymore qui rassemble la gauche juive du pays de Beulemans et du Manneken Pis.

Un titre anglophone ridicule

D’abord, je ne signe pas un appel qui se dote d’un nom anglophone ridicule, pour faire moderne et ratisser large. J Call !!! (prononcer Djé caule) c’est le nom d’un disk-jockey  où celui d’un club de rencontres coquines ? Un ami qui lit derrière mon dos ce texte en train de s’afficher sur mon Mac me signale que ce titre est un clin d’œil à ce fameux J Street, cette organisation de juifs américains qui ambitionne de faire concurrence à l’AIPAC, le puissant lobby pro-israélien de Washington. Eh bien, voilà une bonne raison supplémentaire de ne pas signer ce texte ! On peut, à la rigueur, justifier l’existence de J Street par le désir d’une partie minoritaire de la communauté juive des Etats-Unis d’appuyer la politique proche-orientale de Barack Obama face à l’AIPAC qui ne lui ménage pas ses critiques.

Or, pour autant qu’il existe une politique commune de l’Union européenne vis-à-vis du conflit israélo-arabe, il est difficile de lui faire le reproche d’un soutien systématique à la cause israélienne. Il suffit pour s’en convaincre, de reprendre tous les textes produits sur la question par la Commission, le Conseil ou le Parlement. S’il s’agit, pour J Call, de faire pression sur les instances de l’UE pour qu’elles adoptent le point de vue exprimé dans l’appel de Bruxelles, c’est vraiment enfoncer des portes ouvertes, vaincre sans périls et triompher sans gloire…

Les Israéliens, peuple souverain

L’Union européenne ne cesse, avec les moyens qui sont les siens, c’est-à-dire essentiellement des mesures économiques, de faire pression sur le gouvernement israélien, notamment en excluant du traité de libre échange entre l’Europe et Israël les produits provenant des implantations juives de Cisjordanie. C’est l’Europe, principal bailleur de fonds de l’Autorité palestinienne, qui a si longtemps fermé les yeux sur la corruption des dirigeants du Fatah – l’ex-député européen PS François Zimeray[2. François Zimeray, proche de Laurent Fabius, a été « puni » par le PS en disparaissant d’une place éligible au Parlement Européen en 2003 (au profit d’Henri Weber !) parce qu’il s’était acharné à demander une commission d’enquête parlementaire sur l’usage des fonds communautaires par les dirigeants de l’Autorité palestinienne de l’époque d’Arafat. Il a été nommé ambassadeur chargés des Droits de l’Homme par Nicolas Sarkozy.] en sait quelque chose ! – que les islamistes radicaux du Hamas sont apparus comme les Messieurs Propre de la société palestinienne. Il existe à Bruxelles un Congrès Juif Européen, représentant les communautés juives du Continent dans leur diversité, y compris par rapport à la politique des gouvernements israéliens, dont la discrétion n’est pas synonyme d’inaction, notamment dans le domaine de la lutte contre l’antisémitisme.

L’accusation, répétée en boucle, de soutien systématique et inconditionnel à la politique d’Israël portée contre les dirigeants du judaïsme organisé dans les divers pays européens ne prend pas plus de consistance à force d’être martelée. Le peuple israélien, jusqu’à preuve du contraire, détermine librement ses choix politiques dans le cadre d’un système démocratique ni plus, ni moins imparfait que celui en vigueur dans nos diverses contrées européennes. Je peux ne pas être satisfait du résultat des élections israéliennes, et même en faire état publiquement en ma qualité de Juif de la diaspora. Je ne risque, ce faisant, aucun désagrément administratif, ni en France, ni en Israël. Mais de quel droit un organisme comme le CRIF, qui rassemble des organisations de toutes tendances serait autorisé à donner des leçons de conduite à un gouvernement démocratiquement élu ?

« Deux Etats pour deux peuples » : trop tard !

La pauvre gauche israélienne, celle qui animait, dans les années 1980 et 1990, le mouvement de la paix et les grandes manifestations pacifistes de Tel Aviv ou Jérusalem a été la principale victime de la deuxième Intifada et de son déferlement de terreur aveugle. Peu à peu, ses principales figures désertent la vie politique choisissant l’exil doré ou le monde, plus gratifiant, des affaires dans un pays étonnamment résistant aux ravages de la crise économique. Cette gauche israélienne hors-sol tente, pathétiquement, de s’appuyer sur ses amis de la diaspora pour donner l’illusion de son existence politique.

Elle a eu tort d’avoir raison trop tôt, en prenant pour argent comptant les propos modérés de ses interlocuteurs habituels palestiniens habituels.

Le texte de J Call oublie un élément essentiel de la situation actuelle du conflit : l’échec de Camp David et de Taba n’est pas l’effet d’une mauvaise gestion par l’une ou l’autre partie de cette négociation, palestinienne, israélienne ou américaine. La solution « deux Etats pour deux peuples » a raté en 2000 le coche historique, et l’Histoire, comme chacun sait, ne repasse pas les plats. J’aurais vraiment aimé pouvoir signer ce texte. Cela m’aurait rajeuni de dix ans et rendu quelques illusions sur la capacité des hommes de bonne volonté à surmonter les haines ancestrales. En revanche, s’il y avait, un de ces jours, un appel judéo-arabe émanant de la société civile proposant une solution adaptée aux réalités d’aujourd’hui, territoriales, économiques et politiques, il n’est pas impossible que je me laisse encore embarquer dans la procession des chenilles pétitionnaires…

Pas de pot pour le muguet !

Vous ne le saviez pas, mais voilà : « Le muguet, c’est has been ! » Cruel revers pour vous qui avez offert ce week-end un petit brin de Convallaria majalis à votre chère et tendre ! Le quotidien Libération nous apprend que la fleur de mai vient de se faire surclasser par le tournesol, et cela dans le cadre de la… « Journée internationale de la guérilla tournesol ». En effet, il existe à travers l’occident des mouvements de « guérilla jardinière » pratiquant le « terreau-risme » (ce dernier jeu de mot est de Libé ). L’obsession mi-écolo mi-artistique de ces rempotés du bocal est de combler de végétaux les interstices de la ville… et de voir éclore mille plantes et fleurs entre les pavés, sur le macadam et le long des murs gris de nos violentes cités en béton dangereusement armé.

Richard Reynolds, le créateur britannique de ce mouvement pacifique évoque le Che et Mao pour défendre sa croisade : « Pour les guérilleros jardiniers, à l’instar de leurs homologues militaires, les grandes batailles sont inutiles et inefficaces ». La tendance serait davantage à l’action pointilliste, au flash-mob végétal, au happening floral, au harcèlement des populations locales à coups de plantations inopinées de fleurs moches. Car entre nous, quoi de plus laid qu’un tournesol , même quand il n’est pas planté par un travailleur social ?

Le 1er mai, mais….

Muguet
Le muguet du 1er mai.

En 1889, l’Internationale Socialiste réunie à Paris décide d’instituer une Journée internationale des travailleurs pour célébrer l’obtention de la journée de 8 heures de travail outre-Atlantique le 1er mai 1886. Depuis, les organisations syndicales- CGT en tête- et partis politiques de gauche y défilent pour réclamer l’amélioration de la condition ouvrière (pénibilité, durée légale du travail, retraites, etc.)[1. Un esprit perfide noterait que le 1er mai (jour de la Saint-Philippe) a été officiellement désignée Fête du Travail sous Vichy, tandis.].

Cette année, le mot d’ordre officiel était la défense de la retraite à soixante ans. Or, qu’y a-t-on vu ? Des jeunes ou moins jeunes défendant les acquis sociaux de la Libération ? Des masses d’ouvriers protestant contre la délocalisation de leurs usines en Europe de l’Est ou au Maghreb ? Que nenni, vous n’y êtes pas du tout. Croire que le 1er mai reste la grande journée des travailleurs, c’est sans compter sur la formidable révolution sociétale. Un grand bain confuso-onirique qui ressuscite les mânes de Muray. Point de débat sur les retraites, ou si peu. Noyés parmi la foule, les rares courageux osant braver l’idéologie de la fête et son pendant victimaire vous tendaient un appel unitaire à la mobilisation que bien peu lisaient. Ils étaient hors-sujet, reclus dans le monde d’Avant. Celui des ouvriers, des usines qu’on déménage. Le monde du citoyen conscient d’appartenir à une Nation et non à une ville-monde connectée au réseau de la Nouvelle Classe planétaire.

La marche des fiertés nationales… des autres

L’anamorphose du 1er mai a bien eu lieu. De la journée des travailleurs nous sommes subrepticement passés à la marche des souffrances. Dans son extraordinaire patchwork de drapeaux, le cortège parisien exprime deux constantes de l’idéologie du progrès remixée à la sauce antirépublicaine : la haine de soi et la victimisation. Haine de soi d’un pays qui défend les souverainetés, les droits et la dignité des peuples à une exception près… la sienne ! Des centaines de drapeaux jalonnent un cortège aux rangs clairsemés : de l’Uruguay à la Palestine en passant par Cuba et la Turquie, tous sont représentés. Une marche des fiertés nationales où le seul patriotisme assimilé au fascisme est français. Laisser la cocarde bleu-blanc-rouge au défilé matinal de Le Pen révèle une profonde mélancolie française, pour reprendre l’expression consacrée par Zemmour.

Passons, la longue litanie des victimes nous fournira prétexte à rire. Citons en vrac et de manière non exhaustive :

— Les Tigres tamouls victimes de la répression sri lankaise.

— Les sans-papiers, dont les fervents avocats nous expliquent que la pauvreté est sans frontière. Certes, mais le capital aussi. C’est toute l’ineptie des altermondialistes et autres idiots utiles que de défendre le projet néolibéral d’effacement des frontières nationales. Du NPA au FMI, on appelle les Etats à des régularisations massives de travailleurs illégaux. Vous me direz, il reste une différence de taille entre gauchistes libertaires et grands financiers : les seconds ont lu et compris Marx. Ils alimentent sciemment le processus de déportation des peuples de l’Afrique vers l’Europe et jouent la carte de l’armée de réserve par l’afflux massif d’immigrés provoquant une baisse des salaires. Dans le langage fleuri du néolibéralisme, on entend lutter (et avec quel succès !) contre l’inflation salariale[2. Dans la novlangue du FMI, de l’OMC et de la Banque Centrale Européenne, ce terme fleuri désigne la (sombre) perspective d’une hausse des salaires. Que les âmes sensibles se rassurent : la collusion entre l’immigrationnisme débridé de Libération et le libre-échangisme du Figaro – ou réciproquement – justifie le gel sine die des salaires du prolétaire français. Comme en témoigne la signature d’une charte entre le MEDEF et la CGT, l’alliance entre idiots utiles et milieux d’affaire laisse entrevoir de belles années de stagnation salariale…]. Dans la phraséologie libertaire, il s’agit de combattre au nom du Bien et de la nécessaire solidarité entre travailleurs. Ajuster l’immigration en fonction des besoins du marché : Madelin en rêvait, la CGT l’a fait.

— Les Tibétains, victimes du joug chinois. L’ONU a beau reconnaître l’intégrité territoriale de la République Populaire, d’aucuns persistent à regretter la monarchie absolue et le système féodal qu’y faisait régner le dalaï-lama avant l’arrivée des troupes chinoises. Cette fois, on se dit que Mélenchon a raison. Tout le monde a trop lu Tintin au Tibet.

— Les opposants iraniens nostalgiques du Shah. Quoiqu’on pense de la République Islamique, le spectacle de monarchistes défilant derrière des hordes de communistes ne manque pas de sel. Cela a dû leur rappeler le doux souvenir de la Savak.

— Les éternels défenseurs autoproclamés des droits des Palestiniens distribuant une feuille de choux aux accents anticommunautaires: « La Musulmane ». Tout un programme…

— Et enfin, last but not least, la magnifique procession des Gay et Lesbiennes aux slogans chatoyants dignes du meilleur Mallarmé. La palme de l’humour grinçant revient en effet aux sémillantes jeunes femmes arborant des panneaux « Echange gode-ceinture contre parachute doré ». Marx relu et corrigé par Gai-pied. Miam…

Bref, autant de fiertés contrariées qui ne cherchent qu’une occasion pour exister et l’ont trouvée. Ne manquaient à l’appel que les victimes des crimes pédophiles et de l’inceste. Caroline Fourest réserve probablement leur venue à l’an prochain, équipée d’un grand écriteau « No pasaran ! L’Opus Dei ne vaincra pas ! ».

Le vivre-ensemble, avatar néolibéral du Bien commun

Plus prosaïquement, le premier mai consacre la décomposition d’une société française ayant troqué le Bien commun pour le vivre-ensemble. Que des contribuables paient leurs impôts et se supportent, sans autre projet commun est sans doute l’horizon ultime du capitalisme. Pas celui de la politique. Les pitres de l’antifascisme de comptoir ont beau prétendre lutter contre le Mal au nom du Progrès, ils se battent contre des moulins à vent. Contre un mal du siècle (passé) qui n’existe plus et dont une certaine gauche de salon a tant de mal à se défaire. Comme l’a si bien rappelé Finkielkraut, le propre de l’antifascisme est de construire des tigres de papiers et des résistants de pacotille. Pendant non moins abject du Mal, ces chevaliers de la vertu défilent le pas lourd en quête d’un combat de substitution. Dans une France prompte au repli communautaire, la cause est tout entendue. Il y a quelques années, Alain Finkielkraut l’avait cruellement résumé : « chacun cherche sa Shoah ». C’est exactement cela, le nouveau chemin de croix du citoyen engagé, dont les stigmates identitaires n’ont plus grand-chose à voir avec le dur labeur de l’ouvrier. Ce dernier vestige du siècle passé, que l’on a tendance à enterrer un peu vite avec notre politique industrielle, fait figure d’archaïsme à l’heure du Grand Journal. Adieu le travailleur, vive le queer.

À mesure que les amuseurs officiels de Canal + se moquent des 95% de Français qui ne pensent pas comme eux, la cause ouvrière devient inintelligible aux bobos. Par effet de capillarité, c’est tout le mouvement social qui se trouve discrédité. Aujourd’hui, revendiquer de meilleures conditions de vie et de travail vous fait passer pour un ringard. Pester contre l’euro fort, n’en parlons pas. Quant à la politique de déflation salariale d’une Allemagne finançant ses exportations sur notre dos, impensable d’en parler ! Contentons-nous d’exhiber notre fierté endolorie à la face du monde. Injecter un peu de venin antisarkozyste, ce sous-produit de l’antilepénisme qui comme son jumeau, suffit à enterrer les enjeux cruciaux sous un vernis de haine.

Et pourtant, les motifs d’insatisfaction ne manquent pas. Alors que le Parti Socialiste gronde contre le bouclier fiscal, mais ne dit mot sur les méfaits du libre-échange et de la politique irresponsable de la BCE, les chiffres sont têtus. Le bouclier fiscal est certes socialement injuste et même immoral. Et le principal cheval de bataille électoral de la gauche coûte annuellement 585 millions d’euros à la France. Dans ce cas, que dire du coût exorbitant de la survalorisation de l’euro ? Au bas mot, on l’évalue à 19 milliards d’euros pour la France en 2009[3. Un article très concis sur le sujet.]. Soit quatorze fois plus.

Espérons pour l’année prochaine que tibétains, lesbiennes, tamouls, bolivariens égarés, sociaux-libéraux du PS et autres CGT Sudistes auront à cœur d’assumer leur citoyenneté française afin de remettre les sujets économiques et sociaux sur le tapis. Face à la faillite du néolibéralisme européiste, exception faite de Jean-Pierre Chevènement ou de Nicolas Dupont-Aignan, le silence de la classe politique devient assourdissant. Sinon coupable.

Et qui ne dit mot consent.

Un Finkie à visage humain ?

Alain Finkielkraut

Il est le premier objet de son ironie. Le penseur tourmenté et passionné qui semble faire corps avec les causes perdues qu’il défend ne se départit jamais cette distance à lui-même où peut naître l’humour. Ni ses détracteurs, ni ses admirateurs ne le savent : Alain Finkielkraut est l’un des hommes les plus drôles que l’on puisse connaître. Non pas qu’il se lâche, dans le documentaire réalisé pour France 3 par Ilana Cicurel et Cathie Lévy, au point de livrer au public l’homme privé. Ou si peu. Ainsi le voit-on, avec son copain André Dussolier, assister à la main historique de Thierry Henri pendant le match France-Irlande. Un intellectuel est un supporter comme les autres.

Coup de chapeau à Ilana Cicurel qui a été longtemps la sparring partner de l’écrivain sur RCJ avant d’être la cheville ouvrière de ce film: brosser le portrait d’un personnage pour lequel on a à la fois de l’admiration, du respect, de la reconnaissance et de l’affection tout en évitant l’exercice d’hagiographie, n’était pas tâche aisée. Elle nous épargne les têtes de chapitre obligées sur « Fink et Israël », « Fink et les juifs », « Fink et l’école » pour nous inviter à accompagner le promeneur, le professeur, le lecteur, le penseur. On le dit bêtement médiatique quand sa parole, même sur un plateau, même devant un micro, tranche dans le vif, extirpant du réel, en une formule longuement murie, ce qu’il recèle de plus caché et il est vrai de plus déplaisant. Il ne sait pas prendre la pose, comme en témoignent ce rien de gaucherie dans les gestes, cette façon, parfois, d’hésiter sur un mot plutôt que de choisir le mauvais.

On apprend entre autre scoops, qu’Alain Finkielkraut a été un enfant, choyé par une mère dont on entrevoit la beauté sur une photo, et qu’il est resté un fils. De Lvov, où il tente de retrouver quelques traces de la vie effacée de ses ancêtres, et où il n’observe que la disparition des traces elles-mêmes, sans pour autant en rajouter dans le tragique, il lui téléphone pour lui décrire les lieux où elle a peut-être vécu, on ne sait pas si c’est vraiment là.

Ce fils de maroquinier et de la méritocratie républicaine part à la rencontre de l’écolier qu’il fut dans le Xème arrondissement. Les temps ont changé : au mur est accrochée une vaste carte du monde sur laquelle les élèves ont indiqué leur pays d’origine. « Je suis fier de venir de…. », peut-on lire au-dessus de la carte. Ce choc entre le monde qui meurt et celui qui vient donne envie d’éclater de rire. Finkielkraut sourit, un peu mélancolique : « De mon temps, on n’affichait pas les identités ». Sur son carnet scolaire, son nom est « Alain Finkielkraut, dit Fink ». Pas pour cacher qu’il était juif. Pour éviter que l’on déforme ce nom difficile à prononcer – et facile à moquer. Il est vrai que de ce temps-là, s’assimiler n’était pas un sujet de honte mais de fierté.

Vous l’avez raté hier soir ? Séance de rattrapage dimanche 2 mai, 8 heures sur France 5 et en ligne sur le site de France 5.

Invasion USA : Chuck Norris inquiet

C’est une véritable panique qui s’est emparée des milieux de l’ultra droite identitaire américaine, qu’il s’agisse du Ku Kux Klan, des Oath Keepers, du mouvement des Tea Party, des Texans du National Socialist Movement, des suprémacistes blancs de la Nation Aryenne de l’Idaho, des post-apocalyptiques de Prepper Nation, des revanchards de la Fondation Nationale cubano-américaine et des nombreuses milices des énervés de la gâchette, en rupture de NRA et réfugiées dans les forêts du Michigan.

Mais comment leur donner tort ? Il apparaît désormais que leur frénésie obsidionale a de solides fondements. Non seulement ils ont un président métis et marxiste, non seulement ils vont plus ou moins être obligés de cotiser à une sécurité sociale mais en plus, depuis 72 heures, on a appris que les côtes américaines sont sous la menace d’une gigantesque marée noire, cinq fois plus importante que prévu. Bon courage, les gars !

Le micro-cravate a encore frappé

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Au grand jeu dit de la « petite phrase prononcée malencontreusement dans un micro-cravate oublié », Gordon Brown vient d’enfoncer Rachida Dati qui avait fait en son temps les délices de la presse française. Surclassés les Hortefeux, Chirac et autres spécialistes du dérapage légèrement vaseux et bourde diverse. Des bleus, vraiment.

En traitant une digne retraitée de « vieille sectaire » sitôt remonté dans sa voiture officielle après un de ces très rares bains de foule auxquels il ne se soumet que contraint et forcé, le premier ministre candidat confirme l’image de grincheux qui lui colle à la peau.

Beaucoup plus ennuyeux, en balayant son élégante remarque qui imputait « l’inondation » du royaume par les immigrés d’Europe orientale aux très généreuses prestations offertes par les services sociaux britanniques, il prend le risque de mécontenter une bonne partie de l’électorat particulièrement chatouilleux sur la question. Obligé de se livrer in petto aux interminables séances d’auto-flagellation qui suivent ici la moindre gaffe, il a dit et redit combien le contrôle de l’immigration lui tenait à cœur. Avec un je-ne-sais-quoi de factice et d’artificiel dans le ton qui risque de lui coûter très cher dans une petite semaine.

Timidophobie

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Timidité

Mon appel en faveur d’une Marche des fiertés timorée, timide et introvertie a suscité bien des passions depuis un mois. En dehors des frontières de la communauté timide, il a été salué par un silence tonitruant et une indifférence unanime confinant au fanatisme. Dans ce concert de silences timidophobes, celui de la Halde a été le plus perçant d’entre tous. C’est elle qui remporte bas la luette la palme de la timidophobie institutionnelle. Le constat est aussi triste que simple : tout se passe comme si les non-timides avaient d’autres phobies à fouetter !

Pourtant, contre toute attente, c’est au sein de la communauté timide que les réactions à mon appel ont été les plus violentes. Je le reconnais sans détour : celui-ci a provoqué un véritable cataclysme au sein de notre communauté. Depuis un mois, ses membres se livrent une véritable guerre de tranchées et se trouvent, pour l’heure, divisés en d’innombrables factions dissidentes. Depuis un mois, les timorés tournent le dos aux timides et les timides crachent par terre lorsqu’ils croisent un introverti. Ces tensions, qui doivent s’apaiser d’urgence, ont culminé le 27 mars, lorsqu’un timide non-identitaire a tenté de poignarder deux timides identitaires avec un couteau en plastique. Si leurs jours ne sont pas en danger, ils ne le doivent qu’à la timidité de leur agresseur, qui n’a pas osé utiliser une arme véritable.

[access capability= »lire_inedits »]Pourtant, je le dis sans ambages : je ne retire pas un mot à mon appel. J’ai brisé publiquement, quoiqu’à mots couverts, le tabou de la timidophobie. J’assume pleinement cet acte et ses conséquences. Les progrès de l’humanité, dans sa longue marche vers l’égalité des conditions, comportent une dimension tragique que j’assume pleinement. Ils sont inexorables. Si ma bouche s’était tue, une autre bouche se serait ouverte. La timidophobie est un tabou. Ce tabou, je l’ai tout naturellement brisé. Je n’ai fait là que me plier humblement à l’interdit vénérable qui structure désormais nos sociétés d’après-demain : l’interdiction de ne pas briser les tabous.

Les innombrables lettres d’insultes rédigées par des timides sincèrement blessés, par des timorés malcomprenants ou par des introvertis singulièrement enhardis – comme j’ai fini par le devenir moi-même face à tant d’adversité – ne m’empêcheront pas de dire ce que j’ai à dire. Je tiens cependant à dissiper quelques confusions. C’est avec la plus grande fermeté, en effet, que je condamne certaines initiatives récentes d’une poignée de timides identitaires qui prétendent être inspirés par mon appel et dont les actes et les déclarations ont fait souffler, depuis quelques semaines, un vent de terreur et de désorientation au sein de la communauté timide.

Je m’oppose formellement, en premier lieu, à l’appel lancé par le collectif de timorés visibilistes « L’Arbre qui cache la forêt », exigeant la mise en place immédiate d’un Observatoire de la timidophobie. Cette pseudo-demande sociétale irresponsable, inspirée par un mimétisme irréfléchi, méconnaît entièrement la singularité de la souffrance timide. L’immense panique qu’elle a provoquée au sein des populations timides était plus que prévisible. L’angoisse violente qu’éveille chez la majorité des personnes timides l’idée d’être observées fait partie des données les plus fondamentales de notre combat. Ignorer cette difficulté majeure de la problématique timide serait une erreur aux conséquences catastrophiques. La lutte contre la timidophobie doit se passer d’Observatoire : tel est son singulier destin. Elle doit sortir impérativement des sentiers battus de la chasse aux phobes de nos grands-parents. Elle n’existe pas. Il nous appartient, aujourd’hui, de l’inventer. Comme il appartiendra à nos enfants timides de la réinventer demain.

C’est sans la moindre concession que je condamne également les actes des jeunes introvertis illuminés du collectif Ztop’timid’ et, plus généralement, la pratique du Shy-Kombat. Seule une bande de nazillons timides peut inciter ainsi notre communauté à répondre aux violences timidophobes par la violence physique. Les timides n’ont besoin d’aucun art martial spécifique pour mener leur lutte, fût-ce le Shy-Kombat, ce mélange sur-violent de capoeira d’autodéfense et de jiu-jitsu brésilien. Quant au passage à tabac en pleine nuit de trois timidophobes, dont l’un avait doublé une personne timide dans une file d’attente à la Poste, tandis que les deux autres avaient refusé de donner du feu à une personne introvertie – qui n’avait pas osé leur en demander, mais dont le ressenti perso de souffrance n’en était pas moins réel, il est vrai –, il s’agit là d’une pratique inqualifiable, d’un néo-fascisme shy que nous ne pouvons tolérer en aucune manière.

Ces extrémistes sont, pour l’heure, les plus grands ennemis de la libération timide. En les condamnant ici, je ne cherche naturellement pas à minimiser la gravité des violences timidophobes que leurs actes ont prétendu venger, avec un archaïsme qui nous rappelle les heures les plus noires du nazisme du Moyen Age. Je désire seulement souligner le fait que les timidophobes sont également parmi nous. Et que les plus ardents contempteurs de la timidophobie sont aussi, mystérieusement, ceux que nous avons le devoir de suspecter en priorité.
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Les Inrocks, amnésiques et complotistes

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Les Inrocks, comme on appelle familièrement les Inrockuptibles, est l’hebdomadaire officiel des trentenaires bientôt quadra écouteurs de musiques pour ceux qui n’aiment pas la musique et lecteurs de livres ennuyeux pour ceux qui confondent la littérature et les expériences en laboratoire. Un archéologue du futur, qui retrouverait par hasard et par malheur des exemplaires des Inrocks dans les ruines, aurait l’impression que notre civilisation était peuplée de jeunes gens riches et compassés, sophistiqués et doués d’un humour à peu près aussi convaincant que celui d’une assemblée de parpaillots un jour de deuil.

Ils ont, d’ailleurs, des parpaillots le même rapport au sexe. Un rapport triste, froid, réellement obscène et désespéré. Chaque été, cet hebdomadaire officieusement institutionnel et exerçant en matière de culture un terrorisme glaciaire, un maccarthysme « sympa » et « moral » comme s’est autoproclamée la génération qui les lit (de manière de moins en moins assidue cependant, l’excès de moraline finissant par rendre nauséeux le bobo bourdivin le plus blindé) publie un supplément sur le sexe. C’est-à-dire comme le fait à peu près n’importe quel hebdo féminin pour lesquels pourtant cette conjuration des longues figures des Inrocks ne peut avoir que mépris : c’est vrai, quoi, ce ne sont là que des titres montrant une scandaleuse image publicitaire de la femme qui serait tout entière attachée à sa proie de la superficialité consumériste : maquillages, robes, foulards et conseils pour garder le mari, l’amant, voire les deux, il n’y a pas de raison. Et quand viennent les beaux jours, les alanguissements heureux sur les plages des pays du Sud avec une économie aussi ruinée par le FMI que les sites antiques le furent par les barbares, ces hebdos féminins offrent un encart sagement fermé où des conseils charmants et aussi anodins qu’un téléfilm érotique du dimanche soir sur une chaîne câblée sont donnés pour pimenter les ébats à l’ombre des colonnes doriques.

Les Inrocks, eux, passent toute leur année à s’ennuyer dans des expositions d’art contemporain absconses, à visionner des films kurdes géniaux parce qu’ils sont kurdes et à lire des livres de poésie forcément poétiques parce qu’il y a trois mots par vers, trois vers par page et plein de blanc partout. Mais quand il donne un supplément sexe, d’abord, c’est pour tout l’été, et pour le coup, c’est du lourd. Les pratiques comme le fist-fucking deviennent banales, l’homosexualité est une norme, l’échangisme une donnée indispensable de l’épanouissement (ce qui est finalement logique pour ces crypto-sociolibéraux) et la pornographie un art comme un autre, chose tout de même étrange puisque nous croyions naïvement qu’il s’agissait d’une industrie symbole de la domination et de l’hétérofascisme patriarcal. Mais ce qui est vérité en deçà du mois de juillet ne l’est plus au-delà pour les Inrocks qui n’ont pourtant gardé de Pascal qu’un pseudo jansénisme arrogant et tatillon le reste de l’année.

Les plus anciens se souviendront par exemple que les Inrocks à l’époque où il n’était encore qu’un fanzine luxueux arborait fièrement une citation de Jacques Tati : « Trop de couleurs distrait le spectateur. » Tout cela a bien changé, chaque numéro ressemblant désormais à un bus Tata dans les rues de Bombay ou de Saint-Louis du Sénégal avec cependant à bord une foule moins rieuse et moins bigarrée. C’est là, d’ailleurs, une des contradictions majeures des Inrocks, qui est aussi un journal caricaturalement sociétaliste. Par exemple, les Inrocks adorent les sans-papiers et les immigrés, mais ne promeuvent que de la musique de Blanc (on sent leurs papiers sur le rap un peu forcé, tout de même). Ils sont nés, d’ailleurs, de la new-wave puis de la cold-wave, cette musique de têtes de mort au visage pâle et en costume anthracite qui jouaient du synthé avec un sérieux marmoréen.

Aujourd’hui, en chanson française, ceux qu’ils célèbrent sont évidemment Vincent Delerm ou Arnaud Fleurent Didier, Anaïs ou Benabar, dont les chansons respirent un vrai souci de contestation sociale, de travail du négatif et de célébration de la lutte des classes ou des problèmes de la banlieue.

La ligne politique des Inrocks, c’est bien simple, c’est Europe Ecologie même avant l’existence d’Europe Ecologie. Ils ont un transcendantal europe-écologien comme d’autres ont un transcendantal pétainiste (ah, ça aux Inrocks, on voit des pétains partout). Au moment de la candidature de Chevènement, quand elle prit quelque consistance en 2002, il faut voir ce qui fut dit sur le caractère suspect, populiste, fasciste de ce républicain old-school. On peut parier, sans trop de risque, que la prochaine tête de turc à gauche sera Mélenchon, parce que Mélenchon, tout simplement, fera de la politique, parlera de social et estimera que son problème prioritaire est la misère et qu’il y a d’autre moyens de lutter contre elle que la lecture de Florence Aubenas dans un bar branché en écoutant de la musique lounge.

Clichés ? Pas plus que ceux qu’ils emploient à l’égard de leurs adversaires qu’ils préfèrent ignorer en général mais qui sont vite renvoyés aux limbes de la France moisie quand ils ne peuvent plus faire comme si et que sont mises en avant des idées aussi atrocement réactionnaires que la République, la critique de Meirieu et la lecture de Philippe Muray.

Ce qui nous a poussés à parler des Inrocks aujourd’hui, alors qu’en temps habituel, ce Télérama pour djeunes nous laisse souverainement indifférents, sauf comme symptôme, c’est une information qui révèle bien que ces moralistes spécialisés dans l’antifascisme ont une mémoire historique à peu près aussi conséquente que celle d’un escargot mort. En effet, la petite entreprise des Inrocks aime à organiser de temps en temps des concerts pour blancs émancipés des beaux quartiers où la caillera ne se risquera pas.

Le dernier en date, ils auraient voulu l’organiser au Louvre, les 17 et 18 juin. Le Louvre avait déjà subi, comme disait Debord, le néo-dadaïsme d’Etat des colonnes de Buren. Il pouvait bien subir les Inrocks et leur musique néo-bourgeoise (Charlotte Gainsbourg, Mika, etc.). Il semblerait que non. Le concert a été annulé par décision ministérielle. On s’est avisé en haut lieu qu’occuper cet endroit alors qu’on commémorera le soixante-dixième anniversaire de l’Appel du 18 juin n’était pas forcément du meilleur goût. On rappellera aux Inrocks, que le 18 juin 1940, un général solitaire, issu de l’Action Française, après s’être battu héroïquement contre les troupes allemandes du côté de Montcornet, décidait de partir en Angleterre pour continuer la résistance contre le nazisme qui était quand même plus effrayant que Besson et Hortefeux, même réunis dans la même pièce.

Les Inrocks crient au complot et mettent plus ou moins en cause Carla Bruni qui aurait voulu ainsi qu’on ne fasse pas d’ombre à sa propre manifestation musicale, programmée une semaine plus tard, celle de Solidays, l’association de lutte contre le sida dont elle est la marraine.

Peu importe. Voir les louveteaux bobos se dévorer entre eux et de Gaulle gagner à la fin, nous, ça nous enchante. Et c’est comme si la réalité rejoignait joyeusement le dernier roman de notre ami Benoît Duteurtre, Le retour du Général, dont on ne recommandera jamais assez la lecture.

Autopsie d’un psy

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Michel Onfray entend déboulonner la statue de Freud.
Michel Onfray entend déboulonner la statue de Freud.

Ancien enseignant, fondateur de l’Université populaire de Caen (2002), Michel Onfray était connu jusqu’à présent pour avoir non pas annoncé mais célébré la mort de Dieu. Il mettait dans cet exercice un entrain de gourmet qui se prépare à passer à table. Il attendait, assis sur la rive extrême gauche du fleuve, de voir passer le cadavre de l’Eglise catholique, précédant de peu, au fil de l’eau, les dépouilles de l’islam et du judaïsme. On ne saurait lui reprocher un quelconque choix dans sa détestation des monothéismes : il les déteste tous. Leurs fariboles remontent, selon lui, à un âge révolu de l’évolution humaine, et doivent être entreposées au milieu des vestiges de la pensée magique, parmi les fourberies de grand-prêtre fouillant dans les entrailles fumantes d’un bœuf encore agité des spasmes de l’agonie et les manipulations mentales de gourou assez habile pour soumettre les masses en les menaçant de la géhenne, des flammes éternelles ou du remords d’être né. 

La jouissance heureuse et saine
Gourmet, disions-nous : M. Onfray a chanté les plaisirs de la table avec des accents de patricien de la Rome classique. On l’a vu en compagnie d’un ami restaurateur s’émerveiller d’un plat sorti du four, s’attendrir aux louanges de tel vignoble par un caviste aimable ; on l’a suivi au jardin, où il s’émerveillait des reflets de la lumière sur une rose, et jusqu’au potager, où les tomates paraissaient rougir de la savante et lyrique admiration qu’il leur portait. Des délices de la table aux voluptés de la chair, il n’y a pas toujours la distance qui sépare la salle à manger de la chambre à coucher ; M. Onfray ne se prive pas d’associer les unes et les autres dans un joyeux appétit de commensal débarrassé du sentiment de la faute. Il émane de ses réflexions le goût de la jouissance heureuse et saine.

S’il se montre volontiers pédagogue, avec son air sérieux et modeste, il n’est jamais pédant. Sa très vaste culture l’autorise à oser des combinaisons audacieuses et maîtrisées. Tant et si bien qu’il a réussi à percer dans un rôle convoité, que la seule pertinence d’Alain Finkielkraut et l’extravagance de Bernard-Henri Lévy ne suffisaient plus à remplir : celui du philosophe médiatique. Le premier s’est spécialisé dans le combat frontal contre les conformismes ; le second a échoué dans sa tentative hégémonique de prophète engagé. Si l’on veut comparer les méthodes et leur efficacité, on verra combien Onfray, relativement à ce qu’on nomme le « plan média », surclasse BHL. Onfray se garde bien d’annoncer l’avenir, il ne donne pas l’impression de penser à la place de tous, il ne distribue pas à la volée sa bonne parole, mais la partage et la fait circuler. Il stimule et, bien que percutant voire redoutable, n’use point des formules ronflantes qui signalent en tout lieu la présence de notre vigie post-malrussienne.

Prétentieux et péremptoire ?
Il prospérait, jusqu’à aujourd’hui, sur une judicieuse économie de son image. Quelque chose a changé. Assis sur une réputation flatteuse et une audience considérable, enivré de ses prodiges et de ses succès, Onfray ne serait-il pas devenu prétentieux et définitivement péremptoire ?

Après s’en être violemment pris à Dieu (Traité d’athéologie, physique de la métaphysique, Grasset, 2005), il tire à boulets rouges sur la plus grande idole du XXe siècle, Sigmund Freud (1856-1939), et sur ce qu’il estime être sa religion, la psychanalyse. Certes, il lui reconnaît, ainsi qu’aux précédents cultes, une certaine utilité, démontrée par celles et ceux qui affirment avoir été « guéris » par sa pratique. Mais les prétendus « miracles » de la grotte de Lourdes, ajoute-t-il, ne démontrent pas l’existence de Dieu !

Il convient de reconnaître la formidable efficacité de sa méthode de travail, inspirée de Nietzsche, lequel, dans sa préface au Gai savoir, affirme qu’une pensée est plus ou moins une autobiographie « confectionnée » par le penseur lui-même. De Freud, il a lu l’intégrale de l’œuvre et de la correspondance, il a suivi pas à pas les déplacements et le cours de la vie (a-t-il, à ce sujet, commis des erreurs ? Nous le saurons prochainement, dès que se lèveront des opposants véritables). Puis il a soumis ce vaste corpus à un « remuement » vigoureux, censé provoquer un dépôt de vérité dans un liquide trouble où se suspendent les particules du mensonge, de la renommée, de la contradiction, de la dissimulation.  

Freud, débiteur indélicat ?
C’est une bourrasque contre la légende freudienne que ce livre ! D’abord contre Sigmund, peint en névrosé, affabulateur, maniaco-dépressif, soucieux de laisser une trace indélébile de son passage sur Terre. Le Viennois serait un pilleur d’œuvres, un voleur d’idées, un débiteur indélicat : il prétendrait au statut de savant, « découvrant » des choses déjà pressenties ou largement mises au jour par Empédocle (492-432 av. JC, les principes de vie et de mort), Karl Robert Eduard von Hartmann (1842-1906, l’inconscient) ou Friedrich Nietzsche (1844-1900). Le voici également en tyran sexuel, contraignant sa belle-sœur à une pénible (ou excitante ?) compromission dans le foyer conjugal ! Avec cela, une prétention à donner une valeur universelle à ce qu’il a observé chez lui ! Le désir sexuel qu’il éprouva, enfant, pour sa mère, peut-il fonder le complexe d’Œdipe ? Et encore âpre au gain, politiquement aveugle (ou suspect), au point d’honorer Mussolini d’une dédicace et de travailler à l’Institut Goering, dirigé par le neveu du fameux maréchal !

On attend avec impatience la contre-offensive des bébés brutalement interrompus au stade anal ; celle des pervers polymorphes légitimement outrés. On redoute de voir surgir en direct sur le plateau du JT, les yeux révulsés, dans un chahut de micros heurtés et de chaises renversées, les frères Miller, gardiens du square Sigmund, entraînant après eux quelques autres chaisières de la périphérie freudienne, rouges d’une colère sacrée, qui n’hésiteront sans doute pas à retourner à l’auteur sacrilège le procès en sorcellerie, voire en antisémitisme qu’il intente au fondateur de la psychanalyse.

On m’autorisera plutôt un avis de béotien. Freud demeure l’un des grands rénovateurs de l’imagination. Ses travaux, sa langue admirable, ses intuitions, sa sensibilité constituent l’aliment de la création artistique. En élargissant l’audience de la psyché, il a laissé une immense réserve de fiction, dans laquelle ont puisé la littérature, le cinématographe, la peinture, la poésie, le théâtre modernes. Enfin, nul ne nous convaincra de la nocivité d’un homme qui éprouvait pour son chien « ce sentiment de parenté intime, d’affinité incontestée », et affirmait, dans une lettre à Marie Bonaparte, le 6 décembre 1936 : « Souvent, en caressant Jofi, je me suis surpris à fredonner une mélodie que je connais bien, quoique je ne sois pas du tout musicien : l’Aria de Don Juan. » Finalement, la statue du Commandeur n’est pas si loin.

Ce mois-ci, Causeur consacre son mensuel à la psychanalyse et à la polémique lancée par Michel Onfray.

Le crépuscule d'une idole.

Prix: 22,40 €

2 d'occasion et neuf disponible à partir de 2,79 €

« Freud n’a jamais été une idole »

Jean-Pierre Winter
Jean-Pierre Winter est psychanalyste, il vient de publier Homoparenté, Albin Michel.
Jean-Pierre Winter
Jean-Pierre Winter est psychanalyste, il vient de publier Homoparenté, Albin Michel.

Le livre de Michel Onfray a suscité des flopées de commentaires, parfois indignés, parfois raisonnés. Avez-vous compris ce qui ne va pas dans son raisonnement ?
Sa première erreur est de traiter la psychanalyse comme si c’était une philosophie, ce qu’elle n’est pas. Freud n’est pas Marx ou Kant : il ne prétend nullement énoncer une vision du monde.

Première nouvelle !
Mais si ! La psychanalyse est d’abord une pratique, une méthode. Et s’il existe une ou plutôt plusieurs théories psychanalytiques, elles sont les fruits de cette pratique qu’elles tentent de rendre transmissible. On essaie, pour se mettre à l’écoute de l’inconscient de l’autre, de théoriser ce qu’on fait, mais personne ne prétend démontrer l’existence de l’inconscient ou du transfert. Et la preuve qu’il n’y a pas continuité entre la pratique et les théories, c’est la règle inaugurale de la cure analytique, énoncée par Freud : « À l’orée de toute nouvelle cure, oubliez tout ce que vous savez. » C’est votre patient qui vous apprend ce qu’est la psychanalyse. C’est exactement ce qui est arrivé à Freud avec les premières hystériques qui lui ont dit : « Fermez-la et écoutez-moi ! » Le plus inouï est qu’il l’a fait.

[access capability= »lire_inedits »]Insistons ! Ces observations ébauchent tout de même une conception d’un être humain agi par des forces et soumis à des contraintes qu’il ne maîtrise pas. Cet individu limité ne peut que déplaire à l’homme libéré que prétend célébrer Onfray…
Au risque de me répéter, la psychanalyse ne part pas d’une idée de l’homme mais d’un constat sur les hommes. Elle n’est pas normative, elle prend acte de la complexité de l’appareil psychique humain et essaie de se donner une représentation de son fonctionnement. Mais il ne s’agit en aucun cas d’appliquer une théorie à quelqu’un pour le faire rentrer dans le rang.

Que la psychanalyse soit une philosophie ou non, pour Onfray, elle est réactionnaire. Feriez-vous de cette injure votre nom ?
Pour commencer, Onfray n’a pas toujours pensé ça. La lecture de Freud, à l’âge de 14 ans, a commencé, dit-il, par le déculpabiliser de la masturbation. Il nous explique maintenant que Freud est un censeur réac qui veut limiter la jouissance. Il a mis longtemps à s’en apercevoir ! Comment a-t-il pu être fasciné par Freud au point d’en faire une idole dont il annonce maintenant le crépuscule ? Pour les psychanalystes, Freud n’a jamais été une idole. Et nous sommes bien placés pour savoir que le fondement de l’idolâtrie est toujours une haine inconsciente.

Vous bottez en touche ! Les psychanalystes sont-ils, oui ou non, des défenseurs de la Loi et de l’ordre symbolique qu’Onfray assimile à des instruments de répression ?
Il y a à ce sujet un malentendu extraordinaire. Tout d’abord, la Loi dont il est question dans la psychanalyse, en clair l’Œdipe, l’interdit de l’inceste, s’adresse à des sujets qui ne sont pas des sujets de droit, les enfants (raison pour laquelle elle ne figure pas dans les Dix Commandements qui s’adressent, eux, à des sujets de droit). Ce n’est pas une règle édictée par des bourgeois répressifs ou des emmerdeurs judéo-chrétiens, mais l’injonction de renoncer à sa mère à laquelle tout être désirant est nécessairement confronté parce que ce renoncement est la condition pour qu’il puisse désirer ailleurs. Si ce renoncement ne se fait pas, son désir sera forcément pathologique, possiblement violent. Mais encore une fois, il ne s’agit pas d’une idée mais d’un constat. Quand Freud s’interroge sur le fondement de cette Loi, il doit admettre qu’il n’en sait rien.

Quid de l’argument selon lequel Freud aurait projeté ses propres fantasmes sur les autres et universalisé son propre désir de coucher avec sa mère ?
Onfray n’a rien inventé : cette pénible antienne revient de façon récurrente. L’ennui, c’est que Freud n’est pas franchement le premier à avoir pointé le désir de l’enfant de coucher avec sa mère. Ou alors il a influencé Sophocle et beaucoup d’autres. En effet, contrairement à ce que prétend la mystification générale, chez Sophocle, quand Œdipe couche avec Jocaste, il sait que c’est sa mère. Autrement dit, à l’époque de Sophocle, on savait déjà que les hommes voulaient coucher avec leur mère.

Dans ce cas, au moins le crime de pillage est-il constitué, non ?
Mais Freud ne s’en est jamais caché ! Shakespeare dans Hamlet, Diderot dans Le Neveu de Rameau et bien d’autres ont pressenti l’inconscient et le désir œdipien. Et Freud admet avec humilité que tout ce qu’il dit à ce sujet a déjà été dit par les poètes et les écrivains, et que lui n’a fait que rassembler des éléments épars.

Donc la psychanalyse, qui l’a pourtant théorisé, n’est en rien responsable du régime de répression du désir dans lequel nous vivons ?
Ce qui angoisse les gens qui viennent en analyse n’est pas que leur psy les morigène mais que, quand ils dépassent une certaine frontière dans leur jouissance, ils rencontrent une limite qui tient au fait que cette jouissance est nocive, pour eux et pour leur entourage, et que Freud appelle le Surmoi. Encore faut-il préciser que ce Surmoi est bifide : d’un côté, il ordonne de jouir, de l’autre, sous la face de l’idéal du Moi, il produit de l’autorépression. Ce conflit psychique est à l’œuvre dans la masturbation infantile – la seule qui intéresse Freud. Plus personne ne dit aux enfants : « Si tu continues à te tripoter la quéquette, je te la coupe. » Il arrive pourtant un moment où ils y renoncent, pas par peur d’un père Fouettard ou d’un curé répressif, mais parce que la jouissance masturbatoire devient une source d’angoisse et d’insatisfaction. Si l’auto-érotisme était tellement satisfaisant, pourquoi chercherait-on des partenaires ? Une fois de plus, Onfray ne comprend rien quand il confond la masturbation infantile et adulte.

Onfray ne s’en prend pas seulement à la théorie, il attaque aussi une pratique qui, selon lui, ne guérit pas. Après tout, avons-nous besoin d’être guéris ?
Je ne veux pas parler au nom de Freud mais, en tant que psychanalyste, je ne cherche ni à guérir mes patients ni à les « sauver », comme l’a dit Philippe Grimbert. J’espère les libérer en leur ouvrant des potentialités psychiques qui leur étaient fermées, en leur permettant par exemple de se désinhiber, d’atténuer leurs angoisses, donc de faire des choses dont ils se croyaient incapables comme aimer, désirer, créer, travailler. Les analysants rêvent souvent qu’ils découvrent, dans un appartement familier, des pièces inconnues qu’ils se mettent à explorer.

Que répondez-vous à Onfray quand il dévoile les traits les moins glorieux de la biographie de Freud ?
Je suis psychanalyste, pas freudologue. La freudologie est une discipline à part qui ne dit rien de la pertinence de la psychanalyse. Je trouve néanmoins très surprenant qu’un type qui se présente comme un nietzschéen de gauche s’arroge le droit de critiquer Freud sous prétexte qu’il aurait couché avec sa belle-sœur. Le problème, répond Onfray, n’est pas que Freud ait couché mais qu’il ait menti. C’est encore plus grotesque ! Ce désir de transparence me fait penser que le plus fâcheux, dans cette affaire, n’est pas ce qu’Onfray dit de Freud, qui en a vu d’autres, mais ce qu’il fait de Nietzsche qui a écrit que « la philosophie est l’art de la nuance ». D’où Onfray tient-il l’idée que Freud lui doit la vérité sur sa vie privée ? Au prétexte qu’il a inventé la psychanalyse, il aurait dû rendre compte de ses faits et gestes sans le moindre égard pour les proches ? Notre briseur d’idoles veut-il nous faire accroire qu’il ne ment jamais et qu’il serait impossible de le prendre la main dans le sac ? Je me garderais de lui faire subir une psychanalyse de journal mais, dans ma pratique, je constate que les gens qui traquent l’imposture chez les autres sont toujours des imposteurs.
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J Call, un appel pour rien

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Barrière de séparation, Palestine
Barrière de séparation, Palestine. Photo Flickr / Filippo Minelli
Barrière de séparation, Cisjordanie
Barrière de séparation, Cisjordanie. Photo Flickr / Filippo Minelli

Il y a dix ans, ou même cinq, j’aurais sans doute apposé ma signature sous le texte www.jcall.eu qui invite les juifs d’Europe « impliqués dans la vie politique et sociale de (leurs) pays respectifs »[1. Et ceux qui sont résolument hors de l’implication politique et sociale du pays dont ils sont citoyens, ils n’ont pas droit à la parole ?] à demander à l’Union européenne de s’aligner sur la politique d’Obama pour tordre le bras à l’actuel gouvernement d’Israël et le contraindre à des concessions permettant, enfin, de mettre un terme au conflit israélo-palestinien. Quand on se réclame de la Raison avec un grand R (sinon de grands airs) on a tout de suite l’air plus sympathique que ceux qui invoquent le Très-Haut pour justifier un comportement banalement humain, c’est-à-dire obéissant plutôt aux principes de Hobbes qu’à la théorie du care chère à Martine Aubry. J’aurais signé, aussi, parce que je croyais encore, à l’époque que les pétitions enluminées de signatures prestigieuses d’autorités morales incontestées pouvaient influencer la marche du monde et remettre dans le droit chemin des gouvernants égarés par leurs passions. J’aurais signé, enfin, parce que la solution dite « deux Etats pour deux peuples » était la seule qui semblait avoir quelque chance de servir de fondement solide à un compromis historique entre deux mouvements nationaux se disputant la même terre.

Aujourd’hui, en dépit de la présence sur la liste des signataires de quelques bons amis, célèbres ou non, je n’ajouterai pas mon nom au bas de ce parchemin élaboré rue de l’Hôtel des Monnaies à Bruxelles, local du Centre communautaire laïc juif de la capitale belge, organisme oxymore qui rassemble la gauche juive du pays de Beulemans et du Manneken Pis.

Un titre anglophone ridicule

D’abord, je ne signe pas un appel qui se dote d’un nom anglophone ridicule, pour faire moderne et ratisser large. J Call !!! (prononcer Djé caule) c’est le nom d’un disk-jockey  où celui d’un club de rencontres coquines ? Un ami qui lit derrière mon dos ce texte en train de s’afficher sur mon Mac me signale que ce titre est un clin d’œil à ce fameux J Street, cette organisation de juifs américains qui ambitionne de faire concurrence à l’AIPAC, le puissant lobby pro-israélien de Washington. Eh bien, voilà une bonne raison supplémentaire de ne pas signer ce texte ! On peut, à la rigueur, justifier l’existence de J Street par le désir d’une partie minoritaire de la communauté juive des Etats-Unis d’appuyer la politique proche-orientale de Barack Obama face à l’AIPAC qui ne lui ménage pas ses critiques.

Or, pour autant qu’il existe une politique commune de l’Union européenne vis-à-vis du conflit israélo-arabe, il est difficile de lui faire le reproche d’un soutien systématique à la cause israélienne. Il suffit pour s’en convaincre, de reprendre tous les textes produits sur la question par la Commission, le Conseil ou le Parlement. S’il s’agit, pour J Call, de faire pression sur les instances de l’UE pour qu’elles adoptent le point de vue exprimé dans l’appel de Bruxelles, c’est vraiment enfoncer des portes ouvertes, vaincre sans périls et triompher sans gloire…

Les Israéliens, peuple souverain

L’Union européenne ne cesse, avec les moyens qui sont les siens, c’est-à-dire essentiellement des mesures économiques, de faire pression sur le gouvernement israélien, notamment en excluant du traité de libre échange entre l’Europe et Israël les produits provenant des implantations juives de Cisjordanie. C’est l’Europe, principal bailleur de fonds de l’Autorité palestinienne, qui a si longtemps fermé les yeux sur la corruption des dirigeants du Fatah – l’ex-député européen PS François Zimeray[2. François Zimeray, proche de Laurent Fabius, a été « puni » par le PS en disparaissant d’une place éligible au Parlement Européen en 2003 (au profit d’Henri Weber !) parce qu’il s’était acharné à demander une commission d’enquête parlementaire sur l’usage des fonds communautaires par les dirigeants de l’Autorité palestinienne de l’époque d’Arafat. Il a été nommé ambassadeur chargés des Droits de l’Homme par Nicolas Sarkozy.] en sait quelque chose ! – que les islamistes radicaux du Hamas sont apparus comme les Messieurs Propre de la société palestinienne. Il existe à Bruxelles un Congrès Juif Européen, représentant les communautés juives du Continent dans leur diversité, y compris par rapport à la politique des gouvernements israéliens, dont la discrétion n’est pas synonyme d’inaction, notamment dans le domaine de la lutte contre l’antisémitisme.

L’accusation, répétée en boucle, de soutien systématique et inconditionnel à la politique d’Israël portée contre les dirigeants du judaïsme organisé dans les divers pays européens ne prend pas plus de consistance à force d’être martelée. Le peuple israélien, jusqu’à preuve du contraire, détermine librement ses choix politiques dans le cadre d’un système démocratique ni plus, ni moins imparfait que celui en vigueur dans nos diverses contrées européennes. Je peux ne pas être satisfait du résultat des élections israéliennes, et même en faire état publiquement en ma qualité de Juif de la diaspora. Je ne risque, ce faisant, aucun désagrément administratif, ni en France, ni en Israël. Mais de quel droit un organisme comme le CRIF, qui rassemble des organisations de toutes tendances serait autorisé à donner des leçons de conduite à un gouvernement démocratiquement élu ?

« Deux Etats pour deux peuples » : trop tard !

La pauvre gauche israélienne, celle qui animait, dans les années 1980 et 1990, le mouvement de la paix et les grandes manifestations pacifistes de Tel Aviv ou Jérusalem a été la principale victime de la deuxième Intifada et de son déferlement de terreur aveugle. Peu à peu, ses principales figures désertent la vie politique choisissant l’exil doré ou le monde, plus gratifiant, des affaires dans un pays étonnamment résistant aux ravages de la crise économique. Cette gauche israélienne hors-sol tente, pathétiquement, de s’appuyer sur ses amis de la diaspora pour donner l’illusion de son existence politique.

Elle a eu tort d’avoir raison trop tôt, en prenant pour argent comptant les propos modérés de ses interlocuteurs habituels palestiniens habituels.

Le texte de J Call oublie un élément essentiel de la situation actuelle du conflit : l’échec de Camp David et de Taba n’est pas l’effet d’une mauvaise gestion par l’une ou l’autre partie de cette négociation, palestinienne, israélienne ou américaine. La solution « deux Etats pour deux peuples » a raté en 2000 le coche historique, et l’Histoire, comme chacun sait, ne repasse pas les plats. J’aurais vraiment aimé pouvoir signer ce texte. Cela m’aurait rajeuni de dix ans et rendu quelques illusions sur la capacité des hommes de bonne volonté à surmonter les haines ancestrales. En revanche, s’il y avait, un de ces jours, un appel judéo-arabe émanant de la société civile proposant une solution adaptée aux réalités d’aujourd’hui, territoriales, économiques et politiques, il n’est pas impossible que je me laisse encore embarquer dans la procession des chenilles pétitionnaires…

Pas de pot pour le muguet !

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Vous ne le saviez pas, mais voilà : « Le muguet, c’est has been ! » Cruel revers pour vous qui avez offert ce week-end un petit brin de Convallaria majalis à votre chère et tendre ! Le quotidien Libération nous apprend que la fleur de mai vient de se faire surclasser par le tournesol, et cela dans le cadre de la… « Journée internationale de la guérilla tournesol ». En effet, il existe à travers l’occident des mouvements de « guérilla jardinière » pratiquant le « terreau-risme » (ce dernier jeu de mot est de Libé ). L’obsession mi-écolo mi-artistique de ces rempotés du bocal est de combler de végétaux les interstices de la ville… et de voir éclore mille plantes et fleurs entre les pavés, sur le macadam et le long des murs gris de nos violentes cités en béton dangereusement armé.

Richard Reynolds, le créateur britannique de ce mouvement pacifique évoque le Che et Mao pour défendre sa croisade : « Pour les guérilleros jardiniers, à l’instar de leurs homologues militaires, les grandes batailles sont inutiles et inefficaces ». La tendance serait davantage à l’action pointilliste, au flash-mob végétal, au happening floral, au harcèlement des populations locales à coups de plantations inopinées de fleurs moches. Car entre nous, quoi de plus laid qu’un tournesol , même quand il n’est pas planté par un travailleur social ?

Le 1er mai, mais….

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Muguet
Le muguet du 1er mai.
Muguet
Le muguet du 1er mai.

En 1889, l’Internationale Socialiste réunie à Paris décide d’instituer une Journée internationale des travailleurs pour célébrer l’obtention de la journée de 8 heures de travail outre-Atlantique le 1er mai 1886. Depuis, les organisations syndicales- CGT en tête- et partis politiques de gauche y défilent pour réclamer l’amélioration de la condition ouvrière (pénibilité, durée légale du travail, retraites, etc.)[1. Un esprit perfide noterait que le 1er mai (jour de la Saint-Philippe) a été officiellement désignée Fête du Travail sous Vichy, tandis.].

Cette année, le mot d’ordre officiel était la défense de la retraite à soixante ans. Or, qu’y a-t-on vu ? Des jeunes ou moins jeunes défendant les acquis sociaux de la Libération ? Des masses d’ouvriers protestant contre la délocalisation de leurs usines en Europe de l’Est ou au Maghreb ? Que nenni, vous n’y êtes pas du tout. Croire que le 1er mai reste la grande journée des travailleurs, c’est sans compter sur la formidable révolution sociétale. Un grand bain confuso-onirique qui ressuscite les mânes de Muray. Point de débat sur les retraites, ou si peu. Noyés parmi la foule, les rares courageux osant braver l’idéologie de la fête et son pendant victimaire vous tendaient un appel unitaire à la mobilisation que bien peu lisaient. Ils étaient hors-sujet, reclus dans le monde d’Avant. Celui des ouvriers, des usines qu’on déménage. Le monde du citoyen conscient d’appartenir à une Nation et non à une ville-monde connectée au réseau de la Nouvelle Classe planétaire.

La marche des fiertés nationales… des autres

L’anamorphose du 1er mai a bien eu lieu. De la journée des travailleurs nous sommes subrepticement passés à la marche des souffrances. Dans son extraordinaire patchwork de drapeaux, le cortège parisien exprime deux constantes de l’idéologie du progrès remixée à la sauce antirépublicaine : la haine de soi et la victimisation. Haine de soi d’un pays qui défend les souverainetés, les droits et la dignité des peuples à une exception près… la sienne ! Des centaines de drapeaux jalonnent un cortège aux rangs clairsemés : de l’Uruguay à la Palestine en passant par Cuba et la Turquie, tous sont représentés. Une marche des fiertés nationales où le seul patriotisme assimilé au fascisme est français. Laisser la cocarde bleu-blanc-rouge au défilé matinal de Le Pen révèle une profonde mélancolie française, pour reprendre l’expression consacrée par Zemmour.

Passons, la longue litanie des victimes nous fournira prétexte à rire. Citons en vrac et de manière non exhaustive :

— Les Tigres tamouls victimes de la répression sri lankaise.

— Les sans-papiers, dont les fervents avocats nous expliquent que la pauvreté est sans frontière. Certes, mais le capital aussi. C’est toute l’ineptie des altermondialistes et autres idiots utiles que de défendre le projet néolibéral d’effacement des frontières nationales. Du NPA au FMI, on appelle les Etats à des régularisations massives de travailleurs illégaux. Vous me direz, il reste une différence de taille entre gauchistes libertaires et grands financiers : les seconds ont lu et compris Marx. Ils alimentent sciemment le processus de déportation des peuples de l’Afrique vers l’Europe et jouent la carte de l’armée de réserve par l’afflux massif d’immigrés provoquant une baisse des salaires. Dans le langage fleuri du néolibéralisme, on entend lutter (et avec quel succès !) contre l’inflation salariale[2. Dans la novlangue du FMI, de l’OMC et de la Banque Centrale Européenne, ce terme fleuri désigne la (sombre) perspective d’une hausse des salaires. Que les âmes sensibles se rassurent : la collusion entre l’immigrationnisme débridé de Libération et le libre-échangisme du Figaro – ou réciproquement – justifie le gel sine die des salaires du prolétaire français. Comme en témoigne la signature d’une charte entre le MEDEF et la CGT, l’alliance entre idiots utiles et milieux d’affaire laisse entrevoir de belles années de stagnation salariale…]. Dans la phraséologie libertaire, il s’agit de combattre au nom du Bien et de la nécessaire solidarité entre travailleurs. Ajuster l’immigration en fonction des besoins du marché : Madelin en rêvait, la CGT l’a fait.

— Les Tibétains, victimes du joug chinois. L’ONU a beau reconnaître l’intégrité territoriale de la République Populaire, d’aucuns persistent à regretter la monarchie absolue et le système féodal qu’y faisait régner le dalaï-lama avant l’arrivée des troupes chinoises. Cette fois, on se dit que Mélenchon a raison. Tout le monde a trop lu Tintin au Tibet.

— Les opposants iraniens nostalgiques du Shah. Quoiqu’on pense de la République Islamique, le spectacle de monarchistes défilant derrière des hordes de communistes ne manque pas de sel. Cela a dû leur rappeler le doux souvenir de la Savak.

— Les éternels défenseurs autoproclamés des droits des Palestiniens distribuant une feuille de choux aux accents anticommunautaires: « La Musulmane ». Tout un programme…

— Et enfin, last but not least, la magnifique procession des Gay et Lesbiennes aux slogans chatoyants dignes du meilleur Mallarmé. La palme de l’humour grinçant revient en effet aux sémillantes jeunes femmes arborant des panneaux « Echange gode-ceinture contre parachute doré ». Marx relu et corrigé par Gai-pied. Miam…

Bref, autant de fiertés contrariées qui ne cherchent qu’une occasion pour exister et l’ont trouvée. Ne manquaient à l’appel que les victimes des crimes pédophiles et de l’inceste. Caroline Fourest réserve probablement leur venue à l’an prochain, équipée d’un grand écriteau « No pasaran ! L’Opus Dei ne vaincra pas ! ».

Le vivre-ensemble, avatar néolibéral du Bien commun

Plus prosaïquement, le premier mai consacre la décomposition d’une société française ayant troqué le Bien commun pour le vivre-ensemble. Que des contribuables paient leurs impôts et se supportent, sans autre projet commun est sans doute l’horizon ultime du capitalisme. Pas celui de la politique. Les pitres de l’antifascisme de comptoir ont beau prétendre lutter contre le Mal au nom du Progrès, ils se battent contre des moulins à vent. Contre un mal du siècle (passé) qui n’existe plus et dont une certaine gauche de salon a tant de mal à se défaire. Comme l’a si bien rappelé Finkielkraut, le propre de l’antifascisme est de construire des tigres de papiers et des résistants de pacotille. Pendant non moins abject du Mal, ces chevaliers de la vertu défilent le pas lourd en quête d’un combat de substitution. Dans une France prompte au repli communautaire, la cause est tout entendue. Il y a quelques années, Alain Finkielkraut l’avait cruellement résumé : « chacun cherche sa Shoah ». C’est exactement cela, le nouveau chemin de croix du citoyen engagé, dont les stigmates identitaires n’ont plus grand-chose à voir avec le dur labeur de l’ouvrier. Ce dernier vestige du siècle passé, que l’on a tendance à enterrer un peu vite avec notre politique industrielle, fait figure d’archaïsme à l’heure du Grand Journal. Adieu le travailleur, vive le queer.

À mesure que les amuseurs officiels de Canal + se moquent des 95% de Français qui ne pensent pas comme eux, la cause ouvrière devient inintelligible aux bobos. Par effet de capillarité, c’est tout le mouvement social qui se trouve discrédité. Aujourd’hui, revendiquer de meilleures conditions de vie et de travail vous fait passer pour un ringard. Pester contre l’euro fort, n’en parlons pas. Quant à la politique de déflation salariale d’une Allemagne finançant ses exportations sur notre dos, impensable d’en parler ! Contentons-nous d’exhiber notre fierté endolorie à la face du monde. Injecter un peu de venin antisarkozyste, ce sous-produit de l’antilepénisme qui comme son jumeau, suffit à enterrer les enjeux cruciaux sous un vernis de haine.

Et pourtant, les motifs d’insatisfaction ne manquent pas. Alors que le Parti Socialiste gronde contre le bouclier fiscal, mais ne dit mot sur les méfaits du libre-échange et de la politique irresponsable de la BCE, les chiffres sont têtus. Le bouclier fiscal est certes socialement injuste et même immoral. Et le principal cheval de bataille électoral de la gauche coûte annuellement 585 millions d’euros à la France. Dans ce cas, que dire du coût exorbitant de la survalorisation de l’euro ? Au bas mot, on l’évalue à 19 milliards d’euros pour la France en 2009[3. Un article très concis sur le sujet.]. Soit quatorze fois plus.

Espérons pour l’année prochaine que tibétains, lesbiennes, tamouls, bolivariens égarés, sociaux-libéraux du PS et autres CGT Sudistes auront à cœur d’assumer leur citoyenneté française afin de remettre les sujets économiques et sociaux sur le tapis. Face à la faillite du néolibéralisme européiste, exception faite de Jean-Pierre Chevènement ou de Nicolas Dupont-Aignan, le silence de la classe politique devient assourdissant. Sinon coupable.

Et qui ne dit mot consent.

Un Finkie à visage humain ?

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Alain Finkielkraut

Alain Finkielkraut

Il est le premier objet de son ironie. Le penseur tourmenté et passionné qui semble faire corps avec les causes perdues qu’il défend ne se départit jamais cette distance à lui-même où peut naître l’humour. Ni ses détracteurs, ni ses admirateurs ne le savent : Alain Finkielkraut est l’un des hommes les plus drôles que l’on puisse connaître. Non pas qu’il se lâche, dans le documentaire réalisé pour France 3 par Ilana Cicurel et Cathie Lévy, au point de livrer au public l’homme privé. Ou si peu. Ainsi le voit-on, avec son copain André Dussolier, assister à la main historique de Thierry Henri pendant le match France-Irlande. Un intellectuel est un supporter comme les autres.

Coup de chapeau à Ilana Cicurel qui a été longtemps la sparring partner de l’écrivain sur RCJ avant d’être la cheville ouvrière de ce film: brosser le portrait d’un personnage pour lequel on a à la fois de l’admiration, du respect, de la reconnaissance et de l’affection tout en évitant l’exercice d’hagiographie, n’était pas tâche aisée. Elle nous épargne les têtes de chapitre obligées sur « Fink et Israël », « Fink et les juifs », « Fink et l’école » pour nous inviter à accompagner le promeneur, le professeur, le lecteur, le penseur. On le dit bêtement médiatique quand sa parole, même sur un plateau, même devant un micro, tranche dans le vif, extirpant du réel, en une formule longuement murie, ce qu’il recèle de plus caché et il est vrai de plus déplaisant. Il ne sait pas prendre la pose, comme en témoignent ce rien de gaucherie dans les gestes, cette façon, parfois, d’hésiter sur un mot plutôt que de choisir le mauvais.

On apprend entre autre scoops, qu’Alain Finkielkraut a été un enfant, choyé par une mère dont on entrevoit la beauté sur une photo, et qu’il est resté un fils. De Lvov, où il tente de retrouver quelques traces de la vie effacée de ses ancêtres, et où il n’observe que la disparition des traces elles-mêmes, sans pour autant en rajouter dans le tragique, il lui téléphone pour lui décrire les lieux où elle a peut-être vécu, on ne sait pas si c’est vraiment là.

Ce fils de maroquinier et de la méritocratie républicaine part à la rencontre de l’écolier qu’il fut dans le Xème arrondissement. Les temps ont changé : au mur est accrochée une vaste carte du monde sur laquelle les élèves ont indiqué leur pays d’origine. « Je suis fier de venir de…. », peut-on lire au-dessus de la carte. Ce choc entre le monde qui meurt et celui qui vient donne envie d’éclater de rire. Finkielkraut sourit, un peu mélancolique : « De mon temps, on n’affichait pas les identités ». Sur son carnet scolaire, son nom est « Alain Finkielkraut, dit Fink ». Pas pour cacher qu’il était juif. Pour éviter que l’on déforme ce nom difficile à prononcer – et facile à moquer. Il est vrai que de ce temps-là, s’assimiler n’était pas un sujet de honte mais de fierté.

Vous l’avez raté hier soir ? Séance de rattrapage dimanche 2 mai, 8 heures sur France 5 et en ligne sur le site de France 5.

Invasion USA : Chuck Norris inquiet

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C’est une véritable panique qui s’est emparée des milieux de l’ultra droite identitaire américaine, qu’il s’agisse du Ku Kux Klan, des Oath Keepers, du mouvement des Tea Party, des Texans du National Socialist Movement, des suprémacistes blancs de la Nation Aryenne de l’Idaho, des post-apocalyptiques de Prepper Nation, des revanchards de la Fondation Nationale cubano-américaine et des nombreuses milices des énervés de la gâchette, en rupture de NRA et réfugiées dans les forêts du Michigan.

Mais comment leur donner tort ? Il apparaît désormais que leur frénésie obsidionale a de solides fondements. Non seulement ils ont un président métis et marxiste, non seulement ils vont plus ou moins être obligés de cotiser à une sécurité sociale mais en plus, depuis 72 heures, on a appris que les côtes américaines sont sous la menace d’une gigantesque marée noire, cinq fois plus importante que prévu. Bon courage, les gars !

Le micro-cravate a encore frappé

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Au grand jeu dit de la « petite phrase prononcée malencontreusement dans un micro-cravate oublié », Gordon Brown vient d’enfoncer Rachida Dati qui avait fait en son temps les délices de la presse française. Surclassés les Hortefeux, Chirac et autres spécialistes du dérapage légèrement vaseux et bourde diverse. Des bleus, vraiment.

En traitant une digne retraitée de « vieille sectaire » sitôt remonté dans sa voiture officielle après un de ces très rares bains de foule auxquels il ne se soumet que contraint et forcé, le premier ministre candidat confirme l’image de grincheux qui lui colle à la peau.

Beaucoup plus ennuyeux, en balayant son élégante remarque qui imputait « l’inondation » du royaume par les immigrés d’Europe orientale aux très généreuses prestations offertes par les services sociaux britanniques, il prend le risque de mécontenter une bonne partie de l’électorat particulièrement chatouilleux sur la question. Obligé de se livrer in petto aux interminables séances d’auto-flagellation qui suivent ici la moindre gaffe, il a dit et redit combien le contrôle de l’immigration lui tenait à cœur. Avec un je-ne-sais-quoi de factice et d’artificiel dans le ton qui risque de lui coûter très cher dans une petite semaine.

Timidophobie

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Timidité

Timidité

Mon appel en faveur d’une Marche des fiertés timorée, timide et introvertie a suscité bien des passions depuis un mois. En dehors des frontières de la communauté timide, il a été salué par un silence tonitruant et une indifférence unanime confinant au fanatisme. Dans ce concert de silences timidophobes, celui de la Halde a été le plus perçant d’entre tous. C’est elle qui remporte bas la luette la palme de la timidophobie institutionnelle. Le constat est aussi triste que simple : tout se passe comme si les non-timides avaient d’autres phobies à fouetter !

Pourtant, contre toute attente, c’est au sein de la communauté timide que les réactions à mon appel ont été les plus violentes. Je le reconnais sans détour : celui-ci a provoqué un véritable cataclysme au sein de notre communauté. Depuis un mois, ses membres se livrent une véritable guerre de tranchées et se trouvent, pour l’heure, divisés en d’innombrables factions dissidentes. Depuis un mois, les timorés tournent le dos aux timides et les timides crachent par terre lorsqu’ils croisent un introverti. Ces tensions, qui doivent s’apaiser d’urgence, ont culminé le 27 mars, lorsqu’un timide non-identitaire a tenté de poignarder deux timides identitaires avec un couteau en plastique. Si leurs jours ne sont pas en danger, ils ne le doivent qu’à la timidité de leur agresseur, qui n’a pas osé utiliser une arme véritable.

[access capability= »lire_inedits »]Pourtant, je le dis sans ambages : je ne retire pas un mot à mon appel. J’ai brisé publiquement, quoiqu’à mots couverts, le tabou de la timidophobie. J’assume pleinement cet acte et ses conséquences. Les progrès de l’humanité, dans sa longue marche vers l’égalité des conditions, comportent une dimension tragique que j’assume pleinement. Ils sont inexorables. Si ma bouche s’était tue, une autre bouche se serait ouverte. La timidophobie est un tabou. Ce tabou, je l’ai tout naturellement brisé. Je n’ai fait là que me plier humblement à l’interdit vénérable qui structure désormais nos sociétés d’après-demain : l’interdiction de ne pas briser les tabous.

Les innombrables lettres d’insultes rédigées par des timides sincèrement blessés, par des timorés malcomprenants ou par des introvertis singulièrement enhardis – comme j’ai fini par le devenir moi-même face à tant d’adversité – ne m’empêcheront pas de dire ce que j’ai à dire. Je tiens cependant à dissiper quelques confusions. C’est avec la plus grande fermeté, en effet, que je condamne certaines initiatives récentes d’une poignée de timides identitaires qui prétendent être inspirés par mon appel et dont les actes et les déclarations ont fait souffler, depuis quelques semaines, un vent de terreur et de désorientation au sein de la communauté timide.

Je m’oppose formellement, en premier lieu, à l’appel lancé par le collectif de timorés visibilistes « L’Arbre qui cache la forêt », exigeant la mise en place immédiate d’un Observatoire de la timidophobie. Cette pseudo-demande sociétale irresponsable, inspirée par un mimétisme irréfléchi, méconnaît entièrement la singularité de la souffrance timide. L’immense panique qu’elle a provoquée au sein des populations timides était plus que prévisible. L’angoisse violente qu’éveille chez la majorité des personnes timides l’idée d’être observées fait partie des données les plus fondamentales de notre combat. Ignorer cette difficulté majeure de la problématique timide serait une erreur aux conséquences catastrophiques. La lutte contre la timidophobie doit se passer d’Observatoire : tel est son singulier destin. Elle doit sortir impérativement des sentiers battus de la chasse aux phobes de nos grands-parents. Elle n’existe pas. Il nous appartient, aujourd’hui, de l’inventer. Comme il appartiendra à nos enfants timides de la réinventer demain.

C’est sans la moindre concession que je condamne également les actes des jeunes introvertis illuminés du collectif Ztop’timid’ et, plus généralement, la pratique du Shy-Kombat. Seule une bande de nazillons timides peut inciter ainsi notre communauté à répondre aux violences timidophobes par la violence physique. Les timides n’ont besoin d’aucun art martial spécifique pour mener leur lutte, fût-ce le Shy-Kombat, ce mélange sur-violent de capoeira d’autodéfense et de jiu-jitsu brésilien. Quant au passage à tabac en pleine nuit de trois timidophobes, dont l’un avait doublé une personne timide dans une file d’attente à la Poste, tandis que les deux autres avaient refusé de donner du feu à une personne introvertie – qui n’avait pas osé leur en demander, mais dont le ressenti perso de souffrance n’en était pas moins réel, il est vrai –, il s’agit là d’une pratique inqualifiable, d’un néo-fascisme shy que nous ne pouvons tolérer en aucune manière.

Ces extrémistes sont, pour l’heure, les plus grands ennemis de la libération timide. En les condamnant ici, je ne cherche naturellement pas à minimiser la gravité des violences timidophobes que leurs actes ont prétendu venger, avec un archaïsme qui nous rappelle les heures les plus noires du nazisme du Moyen Age. Je désire seulement souligner le fait que les timidophobes sont également parmi nous. Et que les plus ardents contempteurs de la timidophobie sont aussi, mystérieusement, ceux que nous avons le devoir de suspecter en priorité.
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Les Inrocks, amnésiques et complotistes

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Les Inrocks, comme on appelle familièrement les Inrockuptibles, est l’hebdomadaire officiel des trentenaires bientôt quadra écouteurs de musiques pour ceux qui n’aiment pas la musique et lecteurs de livres ennuyeux pour ceux qui confondent la littérature et les expériences en laboratoire. Un archéologue du futur, qui retrouverait par hasard et par malheur des exemplaires des Inrocks dans les ruines, aurait l’impression que notre civilisation était peuplée de jeunes gens riches et compassés, sophistiqués et doués d’un humour à peu près aussi convaincant que celui d’une assemblée de parpaillots un jour de deuil.

Ils ont, d’ailleurs, des parpaillots le même rapport au sexe. Un rapport triste, froid, réellement obscène et désespéré. Chaque été, cet hebdomadaire officieusement institutionnel et exerçant en matière de culture un terrorisme glaciaire, un maccarthysme « sympa » et « moral » comme s’est autoproclamée la génération qui les lit (de manière de moins en moins assidue cependant, l’excès de moraline finissant par rendre nauséeux le bobo bourdivin le plus blindé) publie un supplément sur le sexe. C’est-à-dire comme le fait à peu près n’importe quel hebdo féminin pour lesquels pourtant cette conjuration des longues figures des Inrocks ne peut avoir que mépris : c’est vrai, quoi, ce ne sont là que des titres montrant une scandaleuse image publicitaire de la femme qui serait tout entière attachée à sa proie de la superficialité consumériste : maquillages, robes, foulards et conseils pour garder le mari, l’amant, voire les deux, il n’y a pas de raison. Et quand viennent les beaux jours, les alanguissements heureux sur les plages des pays du Sud avec une économie aussi ruinée par le FMI que les sites antiques le furent par les barbares, ces hebdos féminins offrent un encart sagement fermé où des conseils charmants et aussi anodins qu’un téléfilm érotique du dimanche soir sur une chaîne câblée sont donnés pour pimenter les ébats à l’ombre des colonnes doriques.

Les Inrocks, eux, passent toute leur année à s’ennuyer dans des expositions d’art contemporain absconses, à visionner des films kurdes géniaux parce qu’ils sont kurdes et à lire des livres de poésie forcément poétiques parce qu’il y a trois mots par vers, trois vers par page et plein de blanc partout. Mais quand il donne un supplément sexe, d’abord, c’est pour tout l’été, et pour le coup, c’est du lourd. Les pratiques comme le fist-fucking deviennent banales, l’homosexualité est une norme, l’échangisme une donnée indispensable de l’épanouissement (ce qui est finalement logique pour ces crypto-sociolibéraux) et la pornographie un art comme un autre, chose tout de même étrange puisque nous croyions naïvement qu’il s’agissait d’une industrie symbole de la domination et de l’hétérofascisme patriarcal. Mais ce qui est vérité en deçà du mois de juillet ne l’est plus au-delà pour les Inrocks qui n’ont pourtant gardé de Pascal qu’un pseudo jansénisme arrogant et tatillon le reste de l’année.

Les plus anciens se souviendront par exemple que les Inrocks à l’époque où il n’était encore qu’un fanzine luxueux arborait fièrement une citation de Jacques Tati : « Trop de couleurs distrait le spectateur. » Tout cela a bien changé, chaque numéro ressemblant désormais à un bus Tata dans les rues de Bombay ou de Saint-Louis du Sénégal avec cependant à bord une foule moins rieuse et moins bigarrée. C’est là, d’ailleurs, une des contradictions majeures des Inrocks, qui est aussi un journal caricaturalement sociétaliste. Par exemple, les Inrocks adorent les sans-papiers et les immigrés, mais ne promeuvent que de la musique de Blanc (on sent leurs papiers sur le rap un peu forcé, tout de même). Ils sont nés, d’ailleurs, de la new-wave puis de la cold-wave, cette musique de têtes de mort au visage pâle et en costume anthracite qui jouaient du synthé avec un sérieux marmoréen.

Aujourd’hui, en chanson française, ceux qu’ils célèbrent sont évidemment Vincent Delerm ou Arnaud Fleurent Didier, Anaïs ou Benabar, dont les chansons respirent un vrai souci de contestation sociale, de travail du négatif et de célébration de la lutte des classes ou des problèmes de la banlieue.

La ligne politique des Inrocks, c’est bien simple, c’est Europe Ecologie même avant l’existence d’Europe Ecologie. Ils ont un transcendantal europe-écologien comme d’autres ont un transcendantal pétainiste (ah, ça aux Inrocks, on voit des pétains partout). Au moment de la candidature de Chevènement, quand elle prit quelque consistance en 2002, il faut voir ce qui fut dit sur le caractère suspect, populiste, fasciste de ce républicain old-school. On peut parier, sans trop de risque, que la prochaine tête de turc à gauche sera Mélenchon, parce que Mélenchon, tout simplement, fera de la politique, parlera de social et estimera que son problème prioritaire est la misère et qu’il y a d’autre moyens de lutter contre elle que la lecture de Florence Aubenas dans un bar branché en écoutant de la musique lounge.

Clichés ? Pas plus que ceux qu’ils emploient à l’égard de leurs adversaires qu’ils préfèrent ignorer en général mais qui sont vite renvoyés aux limbes de la France moisie quand ils ne peuvent plus faire comme si et que sont mises en avant des idées aussi atrocement réactionnaires que la République, la critique de Meirieu et la lecture de Philippe Muray.

Ce qui nous a poussés à parler des Inrocks aujourd’hui, alors qu’en temps habituel, ce Télérama pour djeunes nous laisse souverainement indifférents, sauf comme symptôme, c’est une information qui révèle bien que ces moralistes spécialisés dans l’antifascisme ont une mémoire historique à peu près aussi conséquente que celle d’un escargot mort. En effet, la petite entreprise des Inrocks aime à organiser de temps en temps des concerts pour blancs émancipés des beaux quartiers où la caillera ne se risquera pas.

Le dernier en date, ils auraient voulu l’organiser au Louvre, les 17 et 18 juin. Le Louvre avait déjà subi, comme disait Debord, le néo-dadaïsme d’Etat des colonnes de Buren. Il pouvait bien subir les Inrocks et leur musique néo-bourgeoise (Charlotte Gainsbourg, Mika, etc.). Il semblerait que non. Le concert a été annulé par décision ministérielle. On s’est avisé en haut lieu qu’occuper cet endroit alors qu’on commémorera le soixante-dixième anniversaire de l’Appel du 18 juin n’était pas forcément du meilleur goût. On rappellera aux Inrocks, que le 18 juin 1940, un général solitaire, issu de l’Action Française, après s’être battu héroïquement contre les troupes allemandes du côté de Montcornet, décidait de partir en Angleterre pour continuer la résistance contre le nazisme qui était quand même plus effrayant que Besson et Hortefeux, même réunis dans la même pièce.

Les Inrocks crient au complot et mettent plus ou moins en cause Carla Bruni qui aurait voulu ainsi qu’on ne fasse pas d’ombre à sa propre manifestation musicale, programmée une semaine plus tard, celle de Solidays, l’association de lutte contre le sida dont elle est la marraine.

Peu importe. Voir les louveteaux bobos se dévorer entre eux et de Gaulle gagner à la fin, nous, ça nous enchante. Et c’est comme si la réalité rejoignait joyeusement le dernier roman de notre ami Benoît Duteurtre, Le retour du Général, dont on ne recommandera jamais assez la lecture.