Le premier sang a coulé. C’était à Athènes, mercredi après-midi. Trois employés de banque sont morts sur leur lieu de travail. Il paraît que des anarchistes ont attaqué l’établissement à coup de cocktails Molotov. C’est sans doute vrai. Que les bombes aient été concoctées dans de confortables bureaux climatisés du côté de Washington, de Bruxelles ou de Berlin, on se gardera bien de le dire. Ce ne serait pas convenable.

Il faisait beau. Ce doit être particulièrement pénible de mourir par une belle journée de printemps pour quelque chose qui s’appelle un déficit, une dette ou une monnaie unique dont les billets sont illustrés de paysages et monuments sortis d’un programme informatique. Mourir à cause de quelque chose de profondément irréel, quelque chose de « fétiche » aurait dit Marx et qui n’est visible que dans quelques graphiques tracés par des khmers de salles des marchés, toujours prêts à privatiser des profits démentiels et à socialiser des pertes délirantes. Quelque chose dont Guy Debord, en 1988 déjà, dans ses Commentaires sur la société du spectacle avait déjà parfaitement compris le fonctionnement: « Jamais censure n’a été plus parfaite. Jamais l’opinion de ceux à qui l’on fait croire encore, dans quelques pays, qu’ils sont restés des citoyens libres, n’a été moins autorisée à se faire connaître, chaque fois qu’il s’agit d’un choix qui affectera leur vie réelle. »

Des cercueils remplis d’abstractions

On aura rempli le cercueil de trois employés de banque avec des abstractions. Seuls les corps carbonisés et asphyxiés rappelleront que quelque chose a vraiment eu lieu. Il ne faudrait tout de même pas qu’il y en ait trop. Les odeurs de charnier, même au ciel des Idées du néolibéralisme, ça va finir par faire mauvais genre.

Contrairement aux idées reçues, les tragédies se passent le plus souvent en plein soleil. Les Grecs s’y connaissent, en tragédie. La tragédie, Eschyle et Sophocle l’ont inventée, tout de même. Une tragédie, c’est une fatalité mise en scène, une contradiction sans fin, un dilemme insurmontable : les Perses, les Turcs, les Nazis, la Guerre civile entre communistes et royalistes dans les années 46-49, la dictature des colonels en 67. Et maintenant, le bombardement assassin du bimoteur UE-FMI. Un modèle assez lent au démarrage mais aux attaques en piqué redoutables.

Qui pouvait penser un seul instant que le peuple grec allait se laisser faire ? Même le Premier ministre, Papandréou n’y croyait pas. Sa belle gueule désespérée, quand il a annoncé le plan de rigueur, joli nom de napalmage social exigé par l’Union Européenne sous contrôle allemand d’un côté et par le FMI sous contrôle des agences de notation de l’autre, rappelait celles de tous les chefs d’Etat qui acceptent avec un flingue sur la tempe une catastrophe pour éviter une catastrophe plus grande encore tout en sachant qu’ils font une saloperie dont personne ne leur sera reconnaissant. Pétain, Jaruzelski, on vous laisse le choix de la couleur parce qu’il n’y a pas de couleur, seulement une attitude assez fréquente dans l’Histoire. Les acteurs changent mais le scénario reste le même. Cette impression, oui, qu’il allait consciemment à la mort, au moins politique. Comme un héros de tragédie.

Qui se souvient de Franchet d’Esperey ?

Qui pouvait penser un seul instant qu’un peuple comme celui-là allait avaler les couleuvres idéologiques du néo-libéralisme et accepter de payer pour une situation créée il y a moins de deux ans par ces mêmes donneurs de leçons, ces mêmes experts ? Du sang et des larmes ? C’est ça ? Vraiment ? Pour apurer la folie des financiers à qui la BCE continue à prêter à 1% tandis que les banques vont prêter à la Grèce à des taux allant de 4 à 8% ?

Ils vont penser quoi, les Grecs, des « pays frères » de l’Union Européenne ? Ils croyaient qu’ils étaient de la famille, que l’Europe était une famille. Quand vous avez un cousin dépensier mais cultivé, légèrement bohème, s’il vous demande un peu de pognon, vous lui demandez des intérêts, vous ?

Et pourtant, la Grèce et la France, c’est une vieille histoire d’amour. On les a toujours aidés contre les Turcs et c’est de Salonique qu’est partie la magnifique armée Franchet d’Esperey en 1918 pour aller libérer les Balkans avec des bribes de troupes grecques et serbes. C’est en français, encore aujourd’hui, que certaines boîtes aux lettres indiquent fièrement leur appartenance aux « Postes Helléniques ». En français, avant l’anglais, que dans de nombreux petits musées des Cyclades ou d’Argolide, de sages étiquettes tapées à la machine vous indiquent que se trouve, sous la vitrine un peu poussiéreuse, du bracelet torsadé ayant appartenu à une coquette mycénienne.

Spécialité de la France : renier Jacques Bainville et passer son temps à insulter ou à blesser ses alliés historiques dans la région. Ce n’est pas les Allemands qui feraient un coup comme ça aux Hongrois ou aux Croates. Mais la France, elle, qui s’oublie en matière de politique extérieure comme s’oublient les vieilles dames, n’a pas hésité à bombarder Belgrade et le Kosovo en 1999. On pourra lire à ce sujet le récent Roman de Belgrade de Jean-Christophe Buisson pour mesurer à quel point on sait décevoir, et même désespérer nos meilleurs amis.

Gobseck gifle Aphrodite

Et là, dix ans plus tard, on pousse discrètement l’infamie un peu plus loin. On ne bombarde pas le peuple grec, non (ou pas encore), on lui prête avec intérêt. 4 milliards à 5%, sur trois ans. Ce n’est plus Hugo versifiant la guerre d’indépendance dans les Orientales ou Delacroix peignant les massacres de Scio, c’est juste Gobseck qui gifle Aphrodite.

On en attend quoi, en admettant, choses hautement improbables, que les choses se passent comme dans les rêves des éditorialistes économiques ? Un retour sur investissement avec un bénéfice de quelques centaines de millions d’euros ? Et on les aura gagnés sur quoi, ces deniers de Judas ? Léon Bloy aurait dit sur le sang du pauvre. Disons, pour être clairs, sur la mort supplémentaire de quelques vieillards dans des urgences surchargées du côté de Patras ou celle de quelques ouvriers sur un chantier où ne règnera plus que le fantôme d’un quelconque droit du travail. Parce que si l’UE a adoré légiférer sur l’appellation contrôlée de la féta, elle sera beaucoup moins regardante sur la manière dont les Grecs s’y prendront pour rabouler la thune et elle n’ira pas compter le nombre réglementaire des boulons sur un échafaudage.

Il serait peut-être temps que la France qui a encore quelques défenses immunitaires contre la muflerie marchande, cesse de se comporter comme l’un des rayons de l’épicerie planétaire et comprenne que ce n’est pas un plan économique d’austérité qui est infligé à la Grèce : c’est un acte de guerre contre un peuple, un peuple qui n’a plus ce fameux droit à disposer de lui-même.

Il serait peut-être temps que la France se souvienne qu’il y a entre elle et la liberté du monde un pacte vingt fois séculaire, comme disait notre dernière grande silhouette. Et que la liberté du monde, elle fut justement pensée pour la première fois quelque part dans le matin bleu et profond de ce que les historiens ont appelé, comme par hasard, le miracle grec. Un miracle auquel, pour le coup, nous devons tout ou presque.

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