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Histoire de Vampires Chinois

Festival d'art de Pékin, Dahanzi.

Quand on connait un peu la prose cauteleuse ou zélatrice de la plupart des spécialistes de la Chine en France, on ne peut qu’apprécier l’énergie courageuse avec laquelle Luc Richard, qui vit en Chine, et Philippe Cohen, rédacteur en chef de Marianne2, décrivent la montée en puissance de l’Empire du Milieu, rebaptisé pour le besoin de leur démonstration « Vampire du Milieu ». Après leur essai au vitriol de 2005, La Chine sera-t-elle notre cauchemar ?, les deux compères en remettent une couche aujourd’hui, et quelle couche ! De l’exploitation féroce de sa population jusqu’à l’enthousiaste complaisance occidentale, et singulièrement française, pour la propagande chinoise, en passant par le pillage néo-colonialiste de l’Afrique, tout y passe, et contribue à dresser le tableau d’une Chine capitaliste et dictatoriale qui constituerait autant qu’un pays, un produit monstrueux de la mondialisation post-occidentale. La création un peu partout dans le monde, y compris en France, de communautés chinoises qui vivent chichement et besogneusement sur la bête locale, mais culturellement « hors-sol », est à cet égard révélatrice d’une certain état d’esprit propre à la mondialisation économique et financière: on nomadise, à coup de voyages en avion, de téléphone portable et de transactions commerciales ou financières, mais en aucun cas on ne se mélange. On reste plus que jamais sur son quant-à-soi identitaire. Au-delà d’un exotisme de pacotille qui ailleurs que dans les cœurs occidentaux s’essouffle rapidement, le temps de la fascination ouverte pour les cultures autres est passé. En ce début de XXIe siècle marqué par le triomphe de la mondialisation (ce vieux produit de l’esprit d’aventure européen qui remonte au moins au XVIe siècle) si tout le monde ou presque souhaite vivre en Occident, personne ne veut plus, au moins explicitement, « devenir occidental », malgré le mot d’ordre du grand penseur japonais Fukuzawa Yukichi, qui en 1885 promettait au Japon de quitter l’Asie arriérée pour rejoindre le courant civilisateur européen.
 
Pays riche, armée puissante

C’est aujourd’hui un autre mot d’ordre de l’époque Meiji japonaise que les Chinois ont adopté : « Fukoku Kyohei », ou « Pays riche, armée puissante ». Ce slogan, s’il est indubitablement passé par le Japon, trouve son origine dans les chroniques chinoises anciennes, et l’honneur de l’empire du milieu, qui ne supporte guère que l’on souligne ses multiples emprunts au modèle japonais est ainsi sauf. « Pays riche, armée puissante », tel est donc le programme crypto-japonais de la Chine contemporaine, qui trancherait drôlement parmi une réunion d’eurocrates à Bruxelles. Mais les auteurs de cette implacable réquisitoire contre la « sino-béattitude » qu’est « le Vampire du Milieu » soulignent à quel point cette nouvelle richesse ne saurait être considérée comme celle du peuple chinois : le régime communiste accapare presque systématiquement, aujourd’hui encore, les produits de l’ouverture du pays aux investissements étrangers. Depuis longtemps on s’imagine en Occident que les Chinois suivront ce que nous considérons être notre modèle politique, démocratique et (relativement) égalitaire. Mais ce n’est pas ce que les « pays émergents », que nous devrons bientôt rebaptiser, nous autres membres de pays aux économies exsangues, « pays submergeants », voient d’abord en nous. Ceux-ci nous considèrent avant tout comme des pays ayant développé leur puissance technologique, militaire et économique au-delà de tout ce que l’humanité avait connu jusque là. Et c’est cela que la Chine se propose aujourd’hui d’imiter « avec des caractéristiques chinoises », c’est-à-dire sans la démocratie. Seule notre puissance lui paraît digne d’imitation, nos institutions ne sont pour le régime chinois qu’un modèle à ne pas suivre, qui mène aujourd’hui la Thaïlande (par exemple) au bord de l’anarchie. Il ne faut vraisemblablement pas compter sur le peuple chinois pour que s’impose en Chine une démocratisation à l’occidentale : contrairement à ce qui se passe en France la pensée dominante y est au diapason du pouvoir, et la critique des gouvernants (chinois) est un sport peu pratiqué de nos jours place Tiananmen. En Chine, depuis 1989, la peur s’est substituée à l’esprit critique.
 
Le péril est-il jaune ?

Dans leur ouvrage précédent, Richard et Cohen ne se faisaient guère d’illusion sur la démocratisation et l’augmentation du niveau de vie en Chine que les chantres de la mondialisation heureuse nous promettaient. On ne peut pas dire que depuis 2005 l’évolution du mastodonte chinois leur ait donné tort. A l’époque, les illusions relatives à une hypothétique convergence démocratique et économique de la Chine avec l’Occident étaient largement répandues parmi les opinions publiques occidentales, les économistes mainstream et même la plupart des spécialistes de la Chine. Cela allait de soi : avec le temps les Chinois nous ressembleraient, ils deviendraient de gentils citoyens du monde rassasiés qui voteraient social ou libéral-démocrate aux élections et délocaliseraient leur production dans les pays pauvres avant de fonder une ONG de protection des éléphants d’Afrique et du thon rouge de méditerranée. Que reste-t-il de ces belles illusions? Pas grand-chose. Aujourd’hui chacun assiste effaré ou enthousiaste au tsunami chinois (ça se dit haixiao en bon mandarin) dans les domaines économique, diplomatique, et culturel. La Chine devient un acteur écrasant de la mondialisation et on ne peut pas dire que son soft power soit très soft. Encore quelques années de Hu Jintao ou de son successeur probable Xi Jinping[1. Sans langue de bois excessive, il « stigmatisait » l’année dernière lors d’un déplacement en Amérique centrale, ces « étrangers gavés qui critiquent la Chine ».] et les plus antiaméricains des altermondialistes finiront par regretter la superpuissance bushienne.
 
Mais ceux qui comme Luc Richard et Philippe Cohen décrivent sans fard la montée en puissance de la Chine s’exposent à une critique redoutablement efficace : celle de verser dans ce qu’on a appelé au début du XXe siècle « le péril jaune ». Dans un chapitre très éclairant les auteurs décrivent ainsi leurs déboires à la sortie de leur précédent livre. Lorsqu’ils détaillaient dans les médias la montée en puissance chinoise, ils devaient souvent faire face à un interlocuteur qui les « regardait avec un petit sourire entendu, un sourire de psy au coin des lèvres : « Ah, je vois, le péril jaune ». Ce que je vois pour ma part grâce à Cohen et Richard c’est à quel point aujourd’hui, dans les relations entre la Chine et l’Occident notamment, l’antiracisme routinier empêche de penser. La Chine aujourd’hui est obsédée par la puissance et le rattrapage de l’Occident. Ce n’est pas être xénophobe que de le constater. Prédation économique, intimidation diplomatique ou militaire, les moyens de la puissance importent peu, tant que cela marche. Un partie de l’Europe, celle, mondialisée, qui a l’illusion d’en être, est quant à elle paralysée par une forme de fascination un peu naïve, coupable à force d’être naïve, pour cet « eldorado chinois ». Les 700 000 ouvriers, agents de maitrise et cadres qui ont perdu leur emploi en France dans le secteur industriel du fait des délocalisations en Chine depuis dix ans sont vraisemblablement un peu moins enthousiastes.
 
L’offensive chinoise

Cohen et Richard décrivent l’offensive d’une ampleur incroyable à laquelle se livrent les services de renseignements chinois pour capter la technologie occidentale et influencer les esprits de nos pays. Des politiques, des économistes de premier plan et d’innombrables cadres supérieurs font l’objet d’approches de la part des espions chinois qui sont parvenus en quelques années à faire de belles prises parmi les élites occidentales. Mais l’amour de la Chine de ceux que les auteurs appellent les « sino-béats » ne doit pas tout à l’efficacité des services chinois. Il entre aussi beaucoup de snobisme antifrançais dans ce phénomène. L’attachement à la France a été depuis quelques décennies ringardisée et le maoïsme des élites étudiantes et universitaires de Mai-68 s’est peu à peu diffusée dans la société pour culminer dans la sinophilie un peu niaise du manager en voyage d’affaires. Si le prix d’un voyage en business class doit être une ultime délocalisation en Chine, peu importe. Les beaufs français ne se trouveront pas plus mal en préretraite qu’à râler devant des machines obsolètes pour un salaire d’au moins mille euros, exorbitant selon les normes chinoises. Et les Chinois, n’est-ce pas, ne méritent pas moins que nos grands pères de trimer sur des lignes de production pour des salaires de misère. On connait la chanson.
 
Une nouvelle trahison des élites françaises ?
La rationalité économique, celle qui met en avant les faibles coûts de la main d’œuvre chinoise, ne constitue qu’un aspect de « l’aventure chinoise » que se raconte les hommes d’affaires des groupes industriels. Chesterton décrit dans son ouvrage récemment réédité Hérétiques à quel point il est difficile de composer avec l’humanité proche, la famille, nos compatriotes anonymes. Les hommes d’affaires qui dirigent les groupes industriels qui investissent en Chine, ne sont rien d’autre dans une perspective chestertonienne, que des lâches qui fuient « la rue où ils sont nés » pour les facilités de l’exotisme chinois. Au loin leur vie devient intéressante. Dans le contact avec celui qui nous est proche et de ce fait même douloureusement différent, nous apprenons les leçons « amères et fortifiantes » enseignés par le commerce avec autrui. Dans l’exotisme de la différence radicale et des images d’Epinal l’humanité concrète disparait, et nous nous reposons. Mais le réveil risque d’être brutal, et les mésaventures récentes de Danone ou de Schneider sont là pour en témoigner. André Gorz a décrit le processus par lequel le capitalisme s’est renouvelé dans les services au cours des années 1970 : l’entreprise industrielle, dans laquelle cohabite de façon hiérarchique l’ouvrier, l’agent de maitrise et le cadre est devenue peu à peu invivable en Occident. La diversité qu’un hasard que Chesterton appelle divin nous a imposée, nous la célébrons abstraitement, mais nous la détestons dans la vie concrète. Il nous faut fuir par tous les moyens la triviale réalité des négociations syndicales et des mesquineries de la vie de bureau : « l’aventure chinoise » de nos business men est l’un d’entre eux. Cette scission psychologique de l’élite à l’égard du peuple français qui se traduit concrètement sur le plan politique par la création de l’Europe, signe la disparition de l’entreprise industrielle qui reprenait (en l’adoucissant, grâce à la promotion) à travers ses structurations hiérarchiques le monde l’Ancien Régime. En fuyant dans les réseaux numériques, qui n’ont de sociaux que le nom, en idolâtrant le lointain abstrait et en ringardisant le proche concret, nous disons adieu au monde incarné qui fut le nôtre pendant des millénaires. C’est aussi une explication des délocalisations chinoises. Nous nous laissons aspirer par cet « empire du milieu » qui est pour nous un milieu hors-sol, désincarné. La rhétorique des cadres et patrons sino-béats est à cet égard édifiante. Leur discours est plein d’exclamations trahissant une admiration bêtasse pour les buildings très très hauts et les autoroutes très très longues que construit la Chine aujourd’hui, comme s’il s’agissait de fuir le monde réel et de se réfugier dans un monde infantile fait de maquettes futuristes et d’abstractions mortifères.

LE VAMPIRE DU MILIEU: Comment la Chine nous dicte sa loi

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Pulvériser les discours lyriques sur l’ouverture de la Chine pour donner à voir la réalité de ce pays, c’est la grande vertu de l’ouvrage de Cohen et Richard.

L’État, une mère abusive ?

Soldats
On connaissait la Grande boucherie. Voici venu le temps de la Grande nurserie.

Le cendrier volcanique qui s’est déversé dans notre ciel a eu nombre de mérites, dont celui de rappeler que le tourisme de masse n’est pas l’avenir de l’homme. Autre bienfait : il est désormais permis de critiquer le sacro-saint principe de précaution. Sous la fumée pourrait naître un débat.

Mathieu Laine y apporte sa pierre dans un essai percutant intitulé La Grande nurserie. Dans la nouvelle édition, récemment parue en poche chez Lattès, il n’est pas question du volcan, mais des progrès de la religion du « risque zéro ». Il y recense avec drôlerie les injonctions et interdits qui bétonnent nos existences jusqu’à l’absurde, s’amuse du calendrier des bons sentiments qui comporte −le saviez-vous ?− une Journée de la gentillesse et une pour la courtoisie au volant.

[access capability= »lire_inedits »]Mathieu Laine n’est pas un anarchiste primaire. Ce jeune homme au cerveau bien fait a la particularité d’être un libéral assumé. On soupçonne parfois chez lui un fond de darwinisme social dénué de tendresse pour les éclopés. Il s’en défend. D’accord pour que la puissance publique aide les plus faibles et même pour une interruption temporaire du trafic aérien. Pas pour que la précaution devienne, sous la tendre surveillance d’un État aussi abusif qu’une mère, la maxime de nos conduites privées et de notre vie publique.

C’est contre cette sollicitude que Mathieu Laine ferraille avec ironie. À force de régenter nos comportements, l’État en vient à vouloir contrôler nos pensées − sous couvert d’extirper de nous les mauvaises, bien sûr. Ce n’est plus à Dieu que nous demandons de nous délivrer du mal, mais à l’Etat-nounou.

Nous avons voulu la Grande nurserie

Il y a dans tout cela une grande injustice. Du sexe au tabac, de la vitesse à la paresse, vous pouvez cesser toute activité répréhensible et délicieuse, faire de votre vie une perfection dans la précaution, vous ne gagnerez pas. Vous fumez, vous mourrez. Vous ne fumez pas, vous mourrez quand même.

Reste un angle mort qui sera peut-être le sujet du prochain livre de Mathieu Laine. Cette Grande nurserie ne nous a pas été imposée d’en haut. Nous l’avons voulue, et même exigée démocratiquement. Les grenouilles veulent un roi et le citoyen vertueux d’aujourd’hui veut une nanny qui le protège de lui-même tout en accédant à tous ses désirs. Il aspire à persister dans l’être prétendument bienheureux de l’enfance. Cette détestation de l’âge adulte n’est pas inscrite dans la Constitution. Mais nous n’avons pas fini d’en vivre les effroyables conséquences. À moins que nous décidions d’en finir avec la Grande nurserie.

La grande nurserie

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Festival de Cannes, 2035

En 2035, il y aura toujours des starlettes. Photo Flickr / Luciano Consolini.
En 2035, il y aura toujours des starlettes. Photo Flickr / Luciano Consolini.

La Palme d’or : Autant en emporte le Klan de Jim Schwarzenegger.

Cette palme d’or est largement méritée. Pour sa première réalisation, le petit-fils de l’acteur et ancien gouverneur de Californie a réussi une de ces fresques dont le Hollywood de la République Bolivarienne de Californie semblait avoir perdu le secret. La reconstitution historique des années 2014-2018, qui virent l’assassinat du président Obama lors de son second mandat, et des guerres ethniques qui s’ensuivirent est parfaite. La ruine des USA, la sécession de nombreux Etats et l’édification d’une Californie socialiste sont parfois représentées d’une manière un peu édifiante mais le souffle épique est ici incontestable. La scène de l’assaut de la Maison Blanche par les troupes du Klan et les milices survivalistes du Montana ainsi que la résistance désespérée des agents du Secret Service et des volontaires vénézuéliens est un hommage explicite à la Horde Sauvage du grand Sam Peckinpah.

Le Grand Prix du Festival : L’amour à Naplouse de Marwan Gitaï

Le film sans doute le plus charmant de la sélection a reçu une distinction qui a fait l’unanimité. Cette chronique familiale, drôle et sensible, prouve la vitalité du cinéma de la Confédération israélo-palestinienne. Quand trois générations se retrouvent pour un mariage entre le jeune Yitzhak, jeune ministre prometteur aux Affaires Sociales, et la belle Leïla, professeur de physique atomique à l’université de Jéricho, le cinéaste Marwan Gitaï, déjà Lion d’argent à Venise il y a deux ans pour son film historique, 2024, année zéro, racontant les début de la Confédération, le montre aussi à l’aise dans le registre intimiste que dans le registre épique. Marwan Gitaï, menacé de mort par les irrédentistes du Hamas et de la fraction armée Meir Kahane (ex-Hazit) est néanmoins venu recevoir lui-même son prix, en ne s’annonçant qu’à la dernière minute.

Le prix d’interprétation masculine : Mélenchon for president

Se confronter à un rôle aussi difficile que celui de Jean-Luc Mélenchon pour le biopic Le président était un véritable défit pour Gaspard Juin, encore largement méconnu du grand public. Il n’est néanmoins parfaitement crédible. Dans sa réaction à sa victoire surprise de 2012 face à Xavier Bertrand ou à sa réélection en 2019 face à Marine Le Pen, Gaspard Juin rend palpable les doutes mais aussi les convictions de l’homme qui assura la transition douce vers le socialisme, dut faire face à la lutte à mort déclenchée par le Medef avant le suicide collectif de ses dirigeants et l’attentat du 12 septembre 2013 sur la Tour Montparnasse. Il reste crédible même dans des scènes critiquées du film, comme l’arrestation de Dominique Strauss-Kahn pour haute trahison à laquelle tous les historiens s’accordent à penser que le président Mélenchon ne prit pas part personnellement.

Le prix d’interprétation féminine : Chavez in memoriam

On dit que les peuples heureux n’ont pas d’histoire. Cela ne les empêche pas d’avoir un bon cinéma. Miss Univers 2034, la vénézuélienne Kristina Delrio, incarne à merveille le rôle principal du film Danse avec Hugo. Quand on est parfaitement heureux dans un pays qui entre dans son demi-siècle d’épanouissement social et que la figure du vieux leader Chavez vient de disparaître, quel idéal, quelle nouvelle frontière pour une jeunesse privée de destin ? Kristina Delrio rend parfaitement, dans ce film tourné caméra à l’épaule en temps réel, le temps d’une après-midi d’été à Caracas, une certaine mélancolie hégélienne, celle du dimanche de la vie.

Prix du meilleur court-métrage : Ma vie mon œuvre par Jean Sarkozy.

Film haïku, conceptuel, il dure moins de cinquante secondes. Un superbe exploit formel.

Cachez ce drapeau…

Les deux piliers de la vie sociale britannique, la très puissante British beer and pub association et la non moins puissante Football supporters federation respirent, la MET (London metropolitan police) a démenti avoir demandé aux gérants de pub de refuser de servir les porteurs de T-shirts anglais pendant la Coupe du Monde et de ne pas décorer leurs établissements du drapeau national.

L’affaire a vite pris des proportions énormes dans un pays où le football est une véritable religion qu’on pratique en famille, entre amis, entre supporters du meilleur championnat du monde, sans distinction d’âge, de sexe, ou d’origine sociale… Du prolo syndiqué au trader en casual wear, tous au pub le samedi soir pour vider des pintes et soutenir Chelsea, Arsenal, Everton ou Fulham.

En quelques jours, pas moins de 60 000 supporters se sont émus sur Facebook, via un groupe baptisé « I am against the ban on England Shirts during the World cup »…

La MET a-t-elle craint la résurgence de ces manifestations xénophobes qui ont empoisonné le monde du ballon rond anglais dans les années 70 ? A coups de vidéosurveillance, de numéros verts pour dénoncer tout fait suspect, de prise en main des gradins directement par les clubs, d’incrimination vigoureuse des injures racistes, d’augmentation vertigineuse des prix des billets et d’imposition des minorités dans les équipes et les instances dirigeantes, la Football Association a vaincu le racisme dans les stades plus efficacement qu’aucune autre entre Europe. Nos amis italiens ou espagnols pourraient d’ailleurs utilement s’en inspirer.

Très embarrassée, la MET a admis avoir bien glissé quelques conseils facultatifs de dress code aux tenanciers, tout en protestant de son patriotisme entre « supporters raisonnables ».

En a-t-elle fait un peu trop ? Un T-shirt marqué d’une croix de Saint André rouge met-il en péril le multiculturalisme qui fait loi ici ? Dans l’autoproclamé Royaume-Uni, le ridicule est pavé de bonnes intentions et la frontière entre antiracisme et politiquement correct absurde parfois bien floue.

Artistes à la rue

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Heureuse surprise à Manchester : des ouvriers auraient mis à jour par le plus grand des hasards une fresque réalisée par l’artiste de rue Bansky il y a une dizaine d’années, et recouverte en 2002 par un mur végétalisé. Depuis cette époque lointaine où il n’était qu’un graffiteur parmi d’autres, les œuvres de Bansky battent régulièrement des records aux enchères, et il ne viendrait plus à l’idée de personne de les recouvrir de lierre pour faire plus beau. Enfin presque… Il y a un mois, à Melbourne, des employés municipaux ont effacé un pochoir du même Bansky, représentant un rat en parachute. La Ville s’est excusée platement de ce gommage iconoclaste. Les travailleurs de la voirie, eux, affirment qu’on ne saurait leur reprocher d’avoir appliqué à la lettre le règlement municipal anti-graffitis…

Le lundi au soleil

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Jean-Pierre Raffarin, inventeur de la Journée de Solidarité.

N’ayant pas fréquenté le caté dans mes jeunes années, ni même beaucoup fréquenté des gens qui le fréquentaient, je serais bien incapable de vous dire à quoi renvoie exactement la Pentecôte.

Pour moi, ce lundi-là évoque donc surtout les ponts, les férias, les accidents de la route subséquents et aussi la Fête de LO, qui ressemble tant à la fête de l’Huma de quand j’étais petit. Et puis, depuis quelques années, la Pentecôte, c’est aussi l’ineffable journée bossée, mais non payée, instituée par Jean-Pierre Raffarin en 2004, soit juste après la canicule meurtrière de l’été 2003 et destinée, nous disait-on, à collecter deux milliards d’euros en faveurs des vieillards les plus démunis.

À l’époque, la gauche et les syndicats avaient hurlé en chœur, menacé du pire et même pire. Mais Raffarin avait tenu bon, tout en concédant que la mesure en question appelait « quelques aménagements ». Six ans après, on ne sait pas où sont passés les deux milliards et, faute d’été meurtrier, on ne sait pas plus si cette mesure miraculeuse a permis que notre système sanitaire soit à même d’éviter une nouvelle hécatombe de séniors.

Ce qu’on sait, en revanche, c’est que les syndicats et la gauche en ont beaucoup rabattu sur leurs revendications. À part la CFTC, pour les raisons confessionnelles qu’on peut imaginer, plus personne n’a crié au vol qualifié en ce lundi 17 mai. Et pour cause. Depuis la mise en place de la « journée de solidarité », les « quelques aménagements » dont parlait Raffarin ont joué à fond la caisse. Résultat, j’espère que vous n’avez pas essayé d’aller chercher un recommandé à la Poste, ou de faire une demande de passeport biométrique en Mairie : toutes les administrations étaient fermées. Et même en rêve, ce n’était pas le bon jour pour déclarer un sinistre chez AXA ou bien pour parler à votre conseiller clientèle à la BNP. Fermées itou…

Les syndicats défendent les leurs et laissent choir les autres
De fait d’après les statistiques du jour, corroborées par un bref coup d’œil sur les terrasses de bistrots hier après-midi, quatre Français sur cinq n’ont pas travaillé ce lundi. C’était bien sûr la règle dans le public, et dans la quasi-totalité des grandes entreprises. Et qui sont les autres, ceux qui ont été solidaires malgré eux ? Ben, la caissière de chez Picard, le carrossier du garage du coin, le métallo de la petite boite de décolletage en Haute-Savoie, l’équipier de chez Mac Do, bref le smicard ou assimilé bossant dans une PME, la restauration ou le commerce. Par le plus grand des hasards il se trouve que, comme on dit dans la téléphonie, ce sont des zones à faible couverture syndicale. De là à imaginer que les syndicats ont défendu les leurs et laissé choir les autres, au gré des « aménagements », il n’y a un pas que nous franchirons sans ambages, puisque ce scénario est très exactement celui qui est en train de se réécrire, sous nos yeux et en temps réel, sur les retraites.

Mobilisation chevrotantes, protestations de principe, absence de propositions alternatives crédibles, je vous parie ma chevelure clairsemée contre celle de Bernard Thibaut que les confédérations ont déjà fait une croix sur la retraite à 60 ans pour tous. En échange de quoi, on ne touchera à rien, ou presque pour le secteur étatique et para-public. C’est de bonne guerre, me direz-vous, puisque c’est là où sont l’immense majorité des syndiqués. De bonne guerre, mais de courte vue. Parce qu’en abandonnant de fait les travailleurs les plus démunis, la gauche syndicale et politique ouvre un boulevard à l’adversaire. On a, de ce côté là, peut-être un peu trop vite oublié non seulement la Pentecôte, mais aussi la loi sur les 35 heures, perçue par les smicards et les prolos comme s’étant faite sur leur dos, au seul bénéfice des fonctionnaires et des bobos. On a aussi oublié, au passage, que ce sentiment d’avoir été largué par son camp n’est pas tout a fait étranger à l’exploit historique de Jospin le 21 avril 2002.

Je sais bien qu’en politique, dix ans, c’est dix siècles. Et que les mêmes causes ne produisent pas forcément les mêmes effets calamiteux. Mais on voudrait permettre à Nicolas Sarkozy de réitérer son hold-up de 2007 sur les travailleurs pauvres, voire à Marine Le Pen d’en tenter un, qu’on ne s’y prendrait pas autrement. Salauds de pauvres !

Sauter, ça conserve

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Gretel Bergmann
Gretel Bergmann.

Une école de New York vient de baptiser son stade du nom de Margaret Lambert, née Gretel Bergmann en 1914 à Laupheim, dans le Bade-Wurtemberg. Elle est venue assister à l’inauguration du stade en compagnie de son mari, Bruno Lambert, un médecin retraité de 99 ans. À la lecture des comptes-rendus de cet événement dans la presse locale, le couple semble bénéficier d’une forme physique et mentale exceptionnelle pour un âge aussi avancé.

Jusqu’aux Jeux olympiques d’Atlanta, en 1998, Bruno et Margaret avaient vécu dans l’anonymat et l’honnête aisance que donne la pratique de la médecine de quartier à Brooklyn, où ils se sont installés en 1938. C’est le comité olympique allemand, qui désirait honorer, en les invitant à Atlanta, les principaux athlètes ayant contribué, dans le passé, à porter les couleurs nationales bien haut sur les stades que l’on doit la « redécouverte » de Gretel Bergmann, ancienne détentrice du record d’Allemagne de saut en hauteur féminin en 1933 avec un bond de 1,61 m. Cela peut paraître minable quand on sait que l’actuel record du monde de la spécialité est actuellement la propriété de la Bulgare Stevka Kostadinova avec une barre franchie à 2,09 m. Mais il faut bien se souvenir qu’à l’époque, les dames sautaient encore en ciseau et que les petites pilules aussi magiques qu’indétectables au contrôle anti-dopage n’avaient pas encore fait leur apparition dans les vestiaires.

Gretel Bergmann fut exclue des stades allemands quelques mois après la prise du pouvoir par les nazis, parce qu’elle était juive. Elle émigra alors en Angleterre, et poursuivit son entraînement avec l’espoir de devenir rapidement une sujette de Sa Gracieuse Majesté, pour concourir sous les couleurs de l’Union Jack lors des Jeux olympiques de Berlin en 1936. Elle s’entraînait alors avec d’autant plus d’ardeur qu’elle rêvait de voir le tout nouveau stade olympique de la capitale du Reich acclamer une athlète juive en présence d’Adolf Hitler dans la tribune officielle.

Mais le comité olympique des Etats-Unis menaçait de boycotter les Jeux si l’Allemagne excluait des rangs de ses athlètes ceux dont les origines n’avaient pas l’heur de plaire aux nouveaux maîtres du pays. Hitler désirait avant tout « mettre la pâtée » aux Américains, en nombre de médailles, lors de ces jeux et demande alors aux athlètes juifs allemands exilés de revenir à Berlin, en échange de faveurs accordées aux membres des familles de ces athlètes qui étaient restés dans le pays.

Gretel Bergmann accepte, en revient en Allemagne quelque mois avant les jeux, pour s’entraîner avec l’équipe nationale. Dans le groupe des sauteuses en hauteur, il y avait Dora Ratjen, une fille que les autres trouvaient, certes, un peu bizarre, mais sans plus. Dans les vestiaires, on ne prenait pas à l’époque de douches collectives, et personne ne fut en position de remarquer que Dora, était en fait née sous le nom Heinrich dans la famille d’un tenancier de bar à Brême. A l’issue du stage de préparation, Gretel fut exclue du groupe sous le prétexte de « performance insuffisante » et Dora-Heinrich fut sélectionné(e) à sa place. La magouille n’eut pas le résultat escompté, puisque ce(tte) dernier(e) termina 4ème du concours, un classement que nos jeunes athlètes féminines d’aujourd’hui désignent délicatement comme « la  place de la conne ». Pour la petite histoire, Dora-Heinrich fut exclu(e) de l’équipe en 1938, lorsque deux camarades d’entraînement la rencontrèrent par hasard un soir dans un bar le visage couvert de ce que les anglo-saxons appellent a five o’clock shadow, une ombre de barbe renaissante une dizaine d’heures après le rasage matinal. Dora redevint Heinrich, et succéda à son père devant le zinc du bistrot de la ville portuaire du nord de l’Allemagne, où il vécut sans histoires jusqu’à 90 ans.

Ce comportement queer avant la lettre mit Gretel dans une rage folle, et elle s’embarqua, à Brême, vers les Etats-Unis, sans aller boire le dernier verre chez les Ratjen… En 1938, elle gagne le championnat des Etats-Unis, et rencontre sur les stades un sprinter, Bruno Lambert, émigré juif allemand comme elle, qu’elle épouse et soutient dans ses études de médecine en faisant des petits boulots à New York. Le sport, c’est fini, et Gretel Bergmann est maintenant Mrs Lambert, la femme du toubib du coin de la rue.

Margaret Lambert a longtemps hésité avant d’accepter l’invitation à se rendre à Atlanta aux frais de la fédération allemande d’athlétisme. Au bout du compte, elle finit par accepter car, dit-elle « Il n’ ya pas de raison pour que les jeunes générations paient éternellement pour les crimes de leurs ascendants ». S’il existe une morale à cette histoire, c’est que beaucoup sauter dans sa jeunesse garantit une longévité supérieure à la moyenne et une solide ration de bon sens.

Ségolène sur la planète new-age

Une honorable correspondante m’apprend qu’un appel d’offres titanesque vient d’être publié par la Région Poitou-Charentes : un marché public concernant une prestation de « relaxation énergétique » à destination des agents territoriaux du Conseil Régional… Est-ce pour lisser son image de patronne crispée à poigne de fonte dans une mitaine de velours, que Ségolène Royal cherche à chouchouter ainsi son personnel ? Est-ce pour mettre en application l’effrayante « société du care » promise par Martine Aubry ?

Car oui, la question se pose… au nom de quoi l’ex-femme de François Hollande va-t-elle soumettre son personnel à de telles séances de massages new age, qui feraient même rigoler le DRH de Google (qui pourtant s’y connait pas mal en gadgets inutiles mis à disposition des salariés pour neutraliser toute velléité revendicative) ? A quand le yoga préfectoral ? La sophrologie municipale ? La méditation territoriale ? La réflexologie en ambassades ? Le training autogène en cabinets ministériels ? Et naturellement, rassurons-nous… cette débauche de « care », pimentée d’un regain de new-age provincial, ne se fait pas le moins du monde aux frais des contribuables… non…

Amis décadents du zen, sachez qu’il faut envoyer vos dossiers de candidature avant le 9 juin 2010 à Mme. Ségolène Royal, rue de l’Ancienne Comédie, 86021, Poitiers.

Et pourquoi « Ancienne », la comédie, d’ailleurs ?

Contre Freud, même avec Onfray

Les freudiens, ça voit tout de travers ?
Les freudiens, ça voit tout de travers ?

Si on m’avait dit, ne fût-ce qu’il y a un mois, qu’un jour je prendrais la défense de Michel Onfray, j’en aurais avalé mon chapeau.

Depuis cinq ans, je garde un chien de ma chienne à ce dindon avantageux. Dans son trop fameux Traité d’athéologie, n’a-t-il pas réglé leur compte aux « trois religions du Livre » en une démonstration définitive qu’il résume si bien lui-même : « Les trois monothéismes […] partagent une série de mépris identiques : haine de la raison et de l’intelligence ; haine de la liberté ; haine de tous les livres au nom d’un seul ; haine de la vie ; haine de la sexualité, des femmes et du plaisir ; haine du féminin ; haine des corps, des désirs, des pulsions. » On n’est pas plus nuancé.

Alors, quand Onfray change de cible, rien ne prouve a priori qu’il ait renoncé à sa méthode de travail : le CQFD, autrement dit le délire interprétatif au service de la mauvaise foi. Mais précisément, celle-ci me gêne moins quand il ne s’agit plus de Dieu, mais seulement de Freud. Je dirais même plus : en tant que catho, par les temps qui courent, le simple fait qu’on mette sur la sellette la psychanalyse au lieu de l’Église, ça me fait des vacances.

[access capability= »lire_inedits »]Cette fois-ci, le Maître de Caen a bossé

Et puis il faut bien reconnaître que, cette fois-ci, pour justifier ses a priori, le Maître de Caen a bossé, « croisant, comme il dit, les travaux théoriques de Freud avec sa correspondance et sa biographie ». Pour être tout à fait honnête, l’exercice est plus facile aussi avec Sigismond qu’avec Yahvé, Jésus et Mahomet réunis (pour une fois).

Mais bon, il l’a fait. Le résultat, c’est ce pavé censé démolir la religion freudienne et renverser, par rebond, la statue de son prophète – le tout en deux temps trois mouvements.

Primo, sur le plan humain, le bonhomme ne valait pas la corde pour le pendre, paraît-il. Rien qu’un « détraqué obsessionnel », cocaïnomane et mégalomane, cupide et lubrique… Même que, nous révèle le philosophe hédoniste soudain mué en échotier pipole, « il couchait avec sa belle-sœur ! » Lui qui prétendait, avec l’hypocrisie d’un curé pédophile normal, avoir « sublimé sa libido » ! On vous laisse juge…

La première chose qu’Onfray approuve dans la vie de Sigmund, c’est sa mort. Atteint d’un mauvais cancer de la mâchoire, il ordonne à son médecin de l’euthanasier : bref, « il meurt comme un stoïcien ». Mais à part ça, rien de rien.

Secundo, donc, cet homme sans qualités ne pouvait produire qu’une théorie nulle. « Une pensée, c’est toujours la confession de l’autobiographie du penseur », dit Onfray, citant Nietzsche. À cette aune, bien sûr, on ne donne pas cher des théories de Freud[1. Sans parler de Nietzsche, ni même d’Onfray.]. La psychanalyse n’est pas une science, assène le polémiste, et son inventeur n’est qu’un imposteur ! En gros, il a piqué ses idées un peu partout, caché soigneusement ses sources et déduit de tout ça n’importe quoi.

Une méthode radicalement antiscientifique, comme le pointe à juste titre Michel Onfray, qui s’y connaît. Pour résumer : Freud a une intuition (issue de ses névroses) qu’il transforme en « idée » (issue de ses lectures) avant de décider – assez unilatéralement – que l’ensemble vaut pour tout le monde. Eh bien, non ! s’insurge notre libre-penseur : le fait qu’un intello barbu ait eu une passion incestueuse pour sa mère ne fait pas de son « complexe d’Œdipe » un paradigme universel.

« La psychanalyse, ça ne marche pas ! »

Résultat : la psychanalyse, ça ne marche pas ! Ou plus précisément, ça n’a jamais guéri que des gens qui n’étaient pas malades. Ni pauvres, d’ailleurs : au prix où étaient les séances du bon Dr Freud (l’équivalent de 450 euros de l’heure, selon les calculs de Michel Onfray), il fallait être riche et bien portant pour bénéficier de ses théories placebo…

Tertio, nous dit Michel, rien de surprenant dans tout cela : l’escroc Freud était aussi, savez-vous, idéologiquement suspect, voire carrément facho ! À preuve ce nouveau scoop onfrayrien : Sigmund aurait adressé personnellement au Duce un de ses ouvrages, avec cette dédicace accablante : « À Benito Mussolini, héros de la culture[2. À moins que ce ne soit « héraut », notez. Je l’ai pas lu, je l’ai pas vu, je l’ai juste entendu chez Giesbert (9 avril 2010).]. » Non seulement ça, mais c’était aussi un admirateur du chancelier « prénazi » Dollfuss. Et s’il ne fut pas nazi lui-même, c’est tout juste : en fait, explique Onfray, les hitlériens étaient hostiles aux juifs, pas à la psychanalyse ! D’ailleurs, avant de quitter l’Allemagne en 1938, Freud n’a-t-il pas collaboré un temps avec l’Institut Goering ? T’as qu’à voir !

Alors, après tout ça, qu’on n’essaye surtout pas d’intimider notre Incorruptible en rapprochant son antifreudisme de celui, traditionnel autant que primaire, des réactionnaires les plus bas de plafond. Et Wilhelm Reich, alors ? Et Deleuze, Guattari, Derrida ? Tous ces grands penseurs qui l’ont précédé – pardon, lui ont ouvert la voie – dans la critique du freudisme, c’étaient des fachos peut-être ?

Mais non, Michel, calme-toi, je suis avec toi – pour autant que ça puisse contribuer à te calmer… Moi non plus, en tout cas, je ne crois guère à cette « affabulation freudienne » qui a trop longtemps mystifié le monde entier. Comme toi, je pense que l’analyste selon Freud, seul interprète autorisé de l’inconscient de tous et de chacun, peut lui faire dire impunément n’importe quoi.

« Des trous dans la théorie freudienne du sexe »

Comme toi encore, je crois que son « complexe d’Œdipe » était effectivement le sien, et rien d’autre. Il voulait tuer son père pour coucher avec sa mère, OK. Mais c’est pas une raison pour généraliser : on a le droit de préférer l’inverse, non ?

Quant aux idées d’inconscient et de refoulement, nul ne songe à les contester – sauf qu’elles étaient déjà présentes, entre autres, chez Schopenhauer… Bref, ce qui est intéressant dans l’œuvre de Freud n’est pas nouveau, et inversement.

Tout juste peut-on lui reconnaître, outre une amusante théorie sur les lapsus, le mérite d’avoir fait pénétrer le sexe bien profond dans la pensée occidentale ; mais en a-t-il pris toute la dimension ?

C’est en tout cas la question qu’au bout du compte, Michel et moi nous posons. D’abord, il est un peu réducteur de rapporter tous les tabous psychiques à une interprétation purement sexuelle : y’a pas que le cul, même sur le divan !

Mais surtout, au sein même du sexe, la théorie freudienne présente des trous. Déjà étrangement lacunaire en matière d’homosexualité[3. Hormis, bien sûr, l’hypothèse nazie, en pointillé dans l’œuvre de Sigmund.], elle peine plus encore à rendre compte des réalités de notre XXIe siècle, comme l’homoparentalité, la monoparentalité, la mèreporteusalité – et demain, qui sait, la transparentalité[4. Droit pour le père opéré de devenir la mère, et vice-versa.].

Au bout du compte, le grand reproche que fait Onfray à Freud, c’est d’avoir tant critiqué les religions pour finalement en fonder une. Moi, plus modéré (vous me connaissez), je reproche seulement à cette religion d’être fausse[5. Contrairement à la mienne que j’ai.].

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Revoir Le Guépard, palme d’or 1963

Alain Delon et  Claudia Cardinale
Alain Delon et Claudia Cardinale.

Les retrouver, tous les deux, à Cannes, quarante-sept ans après, sur les marches du Palais, tels qu’en eux-mêmes l’éternité les change, fut l’une des plus belles images de ce festival 2010. Claudia Cardinale, Alain Delon, guépards du temps, étaient là pour célébrer la sortie d’une version inédite et restaurée du chef d’œuvre de Luchino Visconti, le prince rouge du cinéma italien.

Notre époque chercherait des crosses à Visconti

En 1963, il reçut la Palme d’or pour Le Guépard, adapté de l’unique roman paru en 1958 à titre posthume d’un aristocrate sicilien, Giuseppe Tomaso, prince de Lampedusa. Le roman est un chef d’œuvre, mais l’adaptation qu’en fait Visconti transcende, hypostasie même, le roman. Visconti est un spécialiste de la chose et rééditera ce sacrilège, être meilleur par l’adaptation que l’œuvre adaptée, avec Mort à Venise. Autant la nouvelle de Thomas Mann avait quelque chose d’un peu lourd, démonstratif, allemand pour tout dire, autant le film de Visconti rendait à merveille la pourriture somptueuse de Venise en proie au choléra et cette ultime passion d’un esthète agonisant pour un jeune garçon beau comme un dieu. C’était en 1971. On peut être certain que notre époque qui ne trouve pas obscène de laisser des Etats s’agenouiller devant des « spectaculateurs » mais se sert de Polanski comme d’éternelle victime propitiatoire à son besoin de moraline en montant en épingle l’opportun témoignage d’une actrice en perte de vitesse, aurait cherché des crosses à Visconti. Communiste, prince, pédé, voire pédophile, son compte était bon. Au trou, Visconti !

Mais revenons plutôt au couple mythique, à Claudia Cardinale et Alain Delon. Pour ceux qui auraient oublié pourquoi Le Guépard est l’un des plus grands films de l’histoire du cinéma, rappelons simplement qu’il s’agit d’un film total, au sens où il orchestre dans une harmonie parfaite l’essentiel de ce qui fait la vie des hommes : le passage du temps, les secousses historiques, l’amour, la lutte des classes, le vieillissement, la beauté du monde dont la figure s’en va sous les coups de boutoirs d’une modernité épicière.

Que nous dit Visconti dans Le Guépard ? Que si l’ordre ancien était injuste et féodal, au moins savait-il préserver ce qu’il y avait de multicolore dans le réel. Que ses valeurs étaient empreintes de common decency, loin des eaux froides du calcul égoïste. On tissait des liens de sujétion, mais ils étaient aussi des liens de fidélité, de réciprocité. On préférait l’honneur à la banque et les longues contemplations d’un crépuscule sur Donnafugata à l’agitation des parlements de la monarchie bourgeoise du Risorgimento et à ses affairistes appliquant le précepte de Guizot qui est toujours l’alpha et l’oméga, cent cinquante ans après de la muflerie médiocre et mortifère de notre temps : enrichissez-vous !

Que cet éloge de l’aristocratie, de la lenteur, du farniente comme savoir-vivre soit le fait d’un communiste pourrait paraître paradoxal. C’est bien mal comprendre ce qu’est, au bout du compte, le communisme de Visconti, comme celui de son contemporain Pasolini : la volonté de retrouver le monde d’avant dans le monde d’après, d’oublier la parenthèse qui aura transformé notre univers en galerie marchande avec des affamés qui s’écrasent sur des vitrines blindées qui ne vendent pourtant que de la pacotille frustrante.

Dans Le Guépard, le prince Salina incarné par Burt Lancaster a une intuition fondamentale. L’Italie fait son unité et la vieille noblesse du Royaume des Deux-Siciles va sombrer. Elle va sombrer devant les fortunes hâtives des hommes du Nord qui auront instrumentalisé les garibaldiens aux chemises rouges pour faire la révolution contre l’ordre féodal avant de les faire fusiller comme des chiens.

À défaut de pouvoir sauver tous les meubles, au moins doit-on essayer de garder les murs. C’est pour cela qu’il accepte le mariage de son neveu Tancrède (Alain Delon), qu’il a encouragé à suivre Garibaldi, avec la fille d’un plouc enrichi, le maire de Donnafugata. Heureusement, Angelica, jouée par une sublimissime Claudia Cardinale, avec sa très légère transpiration sur la lèvre supérieure, saura donner un visage merveilleux à cette trahison de classe. Et le vieux prince, séduit, ira jusqu’à danser avec elle, le soir du grand bal donné pour annoncer le mariage.

C’est dans ce film, et par la bouche de Salina, que Visconti montre qu’il a saisi un point capital dans la dialectique qui permet à tout ordre en place de se maintenir : « Il faut que tout change pour que rien ne change. »

Et de voir, près d’un demi-siècle après Claudia Cardinale et Alain Delon à nouveau réunis, nous rappelle à quel point cette phrase est juste.

Esclaves et heureux

Entre 1963 et 2010, tout a apparemment changé. On communique en temps réel, on prend la pilule, on avorte, on se marie entre personne du même sexe, on divorce, on a cent-cinquante chaînes sur le câble, l’URSS a disparu, les USA ont un président noir, il y a eu mai 1968 puis mai 1981, on a décolonisé politiquement, on a décrypté l’ADN, les Américains ne sont plus au Vietnam, la révolution sexuelle et le sida ont transformé la grammaire amoureuse, j’en passe et des meilleures…

En fait, rien n’a changé. L’exploitation du Nord par le Sud a pris un autre visage, aidée par des potentats locaux corrompus jusqu’à l’os. Le Travail a encore perdu du terrain par rapport au Capital et les gains de productivité absolument fantastiques en cinquante ans n’ont jamais été redistribués ou si peu, sous forme de temps libre et de salaire. Les Américains sont toujours enlisés dans des guerres sans fin, ils ont juste remplacé Ho-Chi-Min par Ben Laden et le Vietnam par l’Irak et l’Afghanistan. Les femmes sont tellement libérées qu’elles sont toutes célibataires et celles qui sont mariées sont répudiées vers cinquante ans, grâce au divorce, par leurs maris cadres sup saisi par le démon de midi. La jeunesse est toujours considérée comme une classe dangereuse et les rappeurs du 93 ont remplacé les blousons noirs qui cassaient tout aux concerts de Johnny.

« Il faut que tout change pour que rien ne change. » Oui, décidément, cette maxime que le prince Salina espérait appliquer à son Arcadie sicilienne de Donnafugata, finalement, c’est la société marchande qui a su le mieux l’utiliser avec un pragmatisme et un cynisme remarquables. Chaque année apporte ses nouveaux colifichets néophiles, chaque année les cybergédéons et les turbobécassines du regretté Gilles Châtelet, l’auteur de Vivre et penser comme des porcs, croient renouveler leur garde-robe idéologique avec de nouveaux droits sociétaux et festifs. Sans s’apercevoir qu’ils sont toujours et encore les esclaves heureux d’un talon de fer qui n’a jamais allégé sa pression, bien au contraire.

Histoire de Vampires Chinois

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Festival d'art de Pékin, Dahanzi.
Festival d'art de Pékin, Dahanzi.

Quand on connait un peu la prose cauteleuse ou zélatrice de la plupart des spécialistes de la Chine en France, on ne peut qu’apprécier l’énergie courageuse avec laquelle Luc Richard, qui vit en Chine, et Philippe Cohen, rédacteur en chef de Marianne2, décrivent la montée en puissance de l’Empire du Milieu, rebaptisé pour le besoin de leur démonstration « Vampire du Milieu ». Après leur essai au vitriol de 2005, La Chine sera-t-elle notre cauchemar ?, les deux compères en remettent une couche aujourd’hui, et quelle couche ! De l’exploitation féroce de sa population jusqu’à l’enthousiaste complaisance occidentale, et singulièrement française, pour la propagande chinoise, en passant par le pillage néo-colonialiste de l’Afrique, tout y passe, et contribue à dresser le tableau d’une Chine capitaliste et dictatoriale qui constituerait autant qu’un pays, un produit monstrueux de la mondialisation post-occidentale. La création un peu partout dans le monde, y compris en France, de communautés chinoises qui vivent chichement et besogneusement sur la bête locale, mais culturellement « hors-sol », est à cet égard révélatrice d’une certain état d’esprit propre à la mondialisation économique et financière: on nomadise, à coup de voyages en avion, de téléphone portable et de transactions commerciales ou financières, mais en aucun cas on ne se mélange. On reste plus que jamais sur son quant-à-soi identitaire. Au-delà d’un exotisme de pacotille qui ailleurs que dans les cœurs occidentaux s’essouffle rapidement, le temps de la fascination ouverte pour les cultures autres est passé. En ce début de XXIe siècle marqué par le triomphe de la mondialisation (ce vieux produit de l’esprit d’aventure européen qui remonte au moins au XVIe siècle) si tout le monde ou presque souhaite vivre en Occident, personne ne veut plus, au moins explicitement, « devenir occidental », malgré le mot d’ordre du grand penseur japonais Fukuzawa Yukichi, qui en 1885 promettait au Japon de quitter l’Asie arriérée pour rejoindre le courant civilisateur européen.
 
Pays riche, armée puissante

C’est aujourd’hui un autre mot d’ordre de l’époque Meiji japonaise que les Chinois ont adopté : « Fukoku Kyohei », ou « Pays riche, armée puissante ». Ce slogan, s’il est indubitablement passé par le Japon, trouve son origine dans les chroniques chinoises anciennes, et l’honneur de l’empire du milieu, qui ne supporte guère que l’on souligne ses multiples emprunts au modèle japonais est ainsi sauf. « Pays riche, armée puissante », tel est donc le programme crypto-japonais de la Chine contemporaine, qui trancherait drôlement parmi une réunion d’eurocrates à Bruxelles. Mais les auteurs de cette implacable réquisitoire contre la « sino-béattitude » qu’est « le Vampire du Milieu » soulignent à quel point cette nouvelle richesse ne saurait être considérée comme celle du peuple chinois : le régime communiste accapare presque systématiquement, aujourd’hui encore, les produits de l’ouverture du pays aux investissements étrangers. Depuis longtemps on s’imagine en Occident que les Chinois suivront ce que nous considérons être notre modèle politique, démocratique et (relativement) égalitaire. Mais ce n’est pas ce que les « pays émergents », que nous devrons bientôt rebaptiser, nous autres membres de pays aux économies exsangues, « pays submergeants », voient d’abord en nous. Ceux-ci nous considèrent avant tout comme des pays ayant développé leur puissance technologique, militaire et économique au-delà de tout ce que l’humanité avait connu jusque là. Et c’est cela que la Chine se propose aujourd’hui d’imiter « avec des caractéristiques chinoises », c’est-à-dire sans la démocratie. Seule notre puissance lui paraît digne d’imitation, nos institutions ne sont pour le régime chinois qu’un modèle à ne pas suivre, qui mène aujourd’hui la Thaïlande (par exemple) au bord de l’anarchie. Il ne faut vraisemblablement pas compter sur le peuple chinois pour que s’impose en Chine une démocratisation à l’occidentale : contrairement à ce qui se passe en France la pensée dominante y est au diapason du pouvoir, et la critique des gouvernants (chinois) est un sport peu pratiqué de nos jours place Tiananmen. En Chine, depuis 1989, la peur s’est substituée à l’esprit critique.
 
Le péril est-il jaune ?

Dans leur ouvrage précédent, Richard et Cohen ne se faisaient guère d’illusion sur la démocratisation et l’augmentation du niveau de vie en Chine que les chantres de la mondialisation heureuse nous promettaient. On ne peut pas dire que depuis 2005 l’évolution du mastodonte chinois leur ait donné tort. A l’époque, les illusions relatives à une hypothétique convergence démocratique et économique de la Chine avec l’Occident étaient largement répandues parmi les opinions publiques occidentales, les économistes mainstream et même la plupart des spécialistes de la Chine. Cela allait de soi : avec le temps les Chinois nous ressembleraient, ils deviendraient de gentils citoyens du monde rassasiés qui voteraient social ou libéral-démocrate aux élections et délocaliseraient leur production dans les pays pauvres avant de fonder une ONG de protection des éléphants d’Afrique et du thon rouge de méditerranée. Que reste-t-il de ces belles illusions? Pas grand-chose. Aujourd’hui chacun assiste effaré ou enthousiaste au tsunami chinois (ça se dit haixiao en bon mandarin) dans les domaines économique, diplomatique, et culturel. La Chine devient un acteur écrasant de la mondialisation et on ne peut pas dire que son soft power soit très soft. Encore quelques années de Hu Jintao ou de son successeur probable Xi Jinping[1. Sans langue de bois excessive, il « stigmatisait » l’année dernière lors d’un déplacement en Amérique centrale, ces « étrangers gavés qui critiquent la Chine ».] et les plus antiaméricains des altermondialistes finiront par regretter la superpuissance bushienne.
 
Mais ceux qui comme Luc Richard et Philippe Cohen décrivent sans fard la montée en puissance de la Chine s’exposent à une critique redoutablement efficace : celle de verser dans ce qu’on a appelé au début du XXe siècle « le péril jaune ». Dans un chapitre très éclairant les auteurs décrivent ainsi leurs déboires à la sortie de leur précédent livre. Lorsqu’ils détaillaient dans les médias la montée en puissance chinoise, ils devaient souvent faire face à un interlocuteur qui les « regardait avec un petit sourire entendu, un sourire de psy au coin des lèvres : « Ah, je vois, le péril jaune ». Ce que je vois pour ma part grâce à Cohen et Richard c’est à quel point aujourd’hui, dans les relations entre la Chine et l’Occident notamment, l’antiracisme routinier empêche de penser. La Chine aujourd’hui est obsédée par la puissance et le rattrapage de l’Occident. Ce n’est pas être xénophobe que de le constater. Prédation économique, intimidation diplomatique ou militaire, les moyens de la puissance importent peu, tant que cela marche. Un partie de l’Europe, celle, mondialisée, qui a l’illusion d’en être, est quant à elle paralysée par une forme de fascination un peu naïve, coupable à force d’être naïve, pour cet « eldorado chinois ». Les 700 000 ouvriers, agents de maitrise et cadres qui ont perdu leur emploi en France dans le secteur industriel du fait des délocalisations en Chine depuis dix ans sont vraisemblablement un peu moins enthousiastes.
 
L’offensive chinoise

Cohen et Richard décrivent l’offensive d’une ampleur incroyable à laquelle se livrent les services de renseignements chinois pour capter la technologie occidentale et influencer les esprits de nos pays. Des politiques, des économistes de premier plan et d’innombrables cadres supérieurs font l’objet d’approches de la part des espions chinois qui sont parvenus en quelques années à faire de belles prises parmi les élites occidentales. Mais l’amour de la Chine de ceux que les auteurs appellent les « sino-béats » ne doit pas tout à l’efficacité des services chinois. Il entre aussi beaucoup de snobisme antifrançais dans ce phénomène. L’attachement à la France a été depuis quelques décennies ringardisée et le maoïsme des élites étudiantes et universitaires de Mai-68 s’est peu à peu diffusée dans la société pour culminer dans la sinophilie un peu niaise du manager en voyage d’affaires. Si le prix d’un voyage en business class doit être une ultime délocalisation en Chine, peu importe. Les beaufs français ne se trouveront pas plus mal en préretraite qu’à râler devant des machines obsolètes pour un salaire d’au moins mille euros, exorbitant selon les normes chinoises. Et les Chinois, n’est-ce pas, ne méritent pas moins que nos grands pères de trimer sur des lignes de production pour des salaires de misère. On connait la chanson.
 
Une nouvelle trahison des élites françaises ?
La rationalité économique, celle qui met en avant les faibles coûts de la main d’œuvre chinoise, ne constitue qu’un aspect de « l’aventure chinoise » que se raconte les hommes d’affaires des groupes industriels. Chesterton décrit dans son ouvrage récemment réédité Hérétiques à quel point il est difficile de composer avec l’humanité proche, la famille, nos compatriotes anonymes. Les hommes d’affaires qui dirigent les groupes industriels qui investissent en Chine, ne sont rien d’autre dans une perspective chestertonienne, que des lâches qui fuient « la rue où ils sont nés » pour les facilités de l’exotisme chinois. Au loin leur vie devient intéressante. Dans le contact avec celui qui nous est proche et de ce fait même douloureusement différent, nous apprenons les leçons « amères et fortifiantes » enseignés par le commerce avec autrui. Dans l’exotisme de la différence radicale et des images d’Epinal l’humanité concrète disparait, et nous nous reposons. Mais le réveil risque d’être brutal, et les mésaventures récentes de Danone ou de Schneider sont là pour en témoigner. André Gorz a décrit le processus par lequel le capitalisme s’est renouvelé dans les services au cours des années 1970 : l’entreprise industrielle, dans laquelle cohabite de façon hiérarchique l’ouvrier, l’agent de maitrise et le cadre est devenue peu à peu invivable en Occident. La diversité qu’un hasard que Chesterton appelle divin nous a imposée, nous la célébrons abstraitement, mais nous la détestons dans la vie concrète. Il nous faut fuir par tous les moyens la triviale réalité des négociations syndicales et des mesquineries de la vie de bureau : « l’aventure chinoise » de nos business men est l’un d’entre eux. Cette scission psychologique de l’élite à l’égard du peuple français qui se traduit concrètement sur le plan politique par la création de l’Europe, signe la disparition de l’entreprise industrielle qui reprenait (en l’adoucissant, grâce à la promotion) à travers ses structurations hiérarchiques le monde l’Ancien Régime. En fuyant dans les réseaux numériques, qui n’ont de sociaux que le nom, en idolâtrant le lointain abstrait et en ringardisant le proche concret, nous disons adieu au monde incarné qui fut le nôtre pendant des millénaires. C’est aussi une explication des délocalisations chinoises. Nous nous laissons aspirer par cet « empire du milieu » qui est pour nous un milieu hors-sol, désincarné. La rhétorique des cadres et patrons sino-béats est à cet égard édifiante. Leur discours est plein d’exclamations trahissant une admiration bêtasse pour les buildings très très hauts et les autoroutes très très longues que construit la Chine aujourd’hui, comme s’il s’agissait de fuir le monde réel et de se réfugier dans un monde infantile fait de maquettes futuristes et d’abstractions mortifères.

LE VAMPIRE DU MILIEU: Comment la Chine nous dicte sa loi

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Pulvériser les discours lyriques sur l’ouverture de la Chine pour donner à voir la réalité de ce pays, c’est la grande vertu de l’ouvrage de Cohen et Richard.

L’État, une mère abusive ?

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Soldats
On connaissait la Grande boucherie. Voici venu le temps de la Grande nurserie.
Soldats
On connaissait la Grande boucherie. Voici venu le temps de la Grande nurserie.

Le cendrier volcanique qui s’est déversé dans notre ciel a eu nombre de mérites, dont celui de rappeler que le tourisme de masse n’est pas l’avenir de l’homme. Autre bienfait : il est désormais permis de critiquer le sacro-saint principe de précaution. Sous la fumée pourrait naître un débat.

Mathieu Laine y apporte sa pierre dans un essai percutant intitulé La Grande nurserie. Dans la nouvelle édition, récemment parue en poche chez Lattès, il n’est pas question du volcan, mais des progrès de la religion du « risque zéro ». Il y recense avec drôlerie les injonctions et interdits qui bétonnent nos existences jusqu’à l’absurde, s’amuse du calendrier des bons sentiments qui comporte −le saviez-vous ?− une Journée de la gentillesse et une pour la courtoisie au volant.

[access capability= »lire_inedits »]Mathieu Laine n’est pas un anarchiste primaire. Ce jeune homme au cerveau bien fait a la particularité d’être un libéral assumé. On soupçonne parfois chez lui un fond de darwinisme social dénué de tendresse pour les éclopés. Il s’en défend. D’accord pour que la puissance publique aide les plus faibles et même pour une interruption temporaire du trafic aérien. Pas pour que la précaution devienne, sous la tendre surveillance d’un État aussi abusif qu’une mère, la maxime de nos conduites privées et de notre vie publique.

C’est contre cette sollicitude que Mathieu Laine ferraille avec ironie. À force de régenter nos comportements, l’État en vient à vouloir contrôler nos pensées − sous couvert d’extirper de nous les mauvaises, bien sûr. Ce n’est plus à Dieu que nous demandons de nous délivrer du mal, mais à l’Etat-nounou.

Nous avons voulu la Grande nurserie

Il y a dans tout cela une grande injustice. Du sexe au tabac, de la vitesse à la paresse, vous pouvez cesser toute activité répréhensible et délicieuse, faire de votre vie une perfection dans la précaution, vous ne gagnerez pas. Vous fumez, vous mourrez. Vous ne fumez pas, vous mourrez quand même.

Reste un angle mort qui sera peut-être le sujet du prochain livre de Mathieu Laine. Cette Grande nurserie ne nous a pas été imposée d’en haut. Nous l’avons voulue, et même exigée démocratiquement. Les grenouilles veulent un roi et le citoyen vertueux d’aujourd’hui veut une nanny qui le protège de lui-même tout en accédant à tous ses désirs. Il aspire à persister dans l’être prétendument bienheureux de l’enfance. Cette détestation de l’âge adulte n’est pas inscrite dans la Constitution. Mais nous n’avons pas fini d’en vivre les effroyables conséquences. À moins que nous décidions d’en finir avec la Grande nurserie.

La grande nurserie

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Festival de Cannes, 2035

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En 2035, il y aura toujours des starlettes. Photo Flickr / Luciano Consolini.
En 2035, il y aura toujours des starlettes. Photo Flickr / Luciano Consolini.
En 2035, il y aura toujours des starlettes. Photo Flickr / Luciano Consolini.
En 2035, il y aura toujours des starlettes. Photo Flickr / Luciano Consolini.

La Palme d’or : Autant en emporte le Klan de Jim Schwarzenegger.

Cette palme d’or est largement méritée. Pour sa première réalisation, le petit-fils de l’acteur et ancien gouverneur de Californie a réussi une de ces fresques dont le Hollywood de la République Bolivarienne de Californie semblait avoir perdu le secret. La reconstitution historique des années 2014-2018, qui virent l’assassinat du président Obama lors de son second mandat, et des guerres ethniques qui s’ensuivirent est parfaite. La ruine des USA, la sécession de nombreux Etats et l’édification d’une Californie socialiste sont parfois représentées d’une manière un peu édifiante mais le souffle épique est ici incontestable. La scène de l’assaut de la Maison Blanche par les troupes du Klan et les milices survivalistes du Montana ainsi que la résistance désespérée des agents du Secret Service et des volontaires vénézuéliens est un hommage explicite à la Horde Sauvage du grand Sam Peckinpah.

Le Grand Prix du Festival : L’amour à Naplouse de Marwan Gitaï

Le film sans doute le plus charmant de la sélection a reçu une distinction qui a fait l’unanimité. Cette chronique familiale, drôle et sensible, prouve la vitalité du cinéma de la Confédération israélo-palestinienne. Quand trois générations se retrouvent pour un mariage entre le jeune Yitzhak, jeune ministre prometteur aux Affaires Sociales, et la belle Leïla, professeur de physique atomique à l’université de Jéricho, le cinéaste Marwan Gitaï, déjà Lion d’argent à Venise il y a deux ans pour son film historique, 2024, année zéro, racontant les début de la Confédération, le montre aussi à l’aise dans le registre intimiste que dans le registre épique. Marwan Gitaï, menacé de mort par les irrédentistes du Hamas et de la fraction armée Meir Kahane (ex-Hazit) est néanmoins venu recevoir lui-même son prix, en ne s’annonçant qu’à la dernière minute.

Le prix d’interprétation masculine : Mélenchon for president

Se confronter à un rôle aussi difficile que celui de Jean-Luc Mélenchon pour le biopic Le président était un véritable défit pour Gaspard Juin, encore largement méconnu du grand public. Il n’est néanmoins parfaitement crédible. Dans sa réaction à sa victoire surprise de 2012 face à Xavier Bertrand ou à sa réélection en 2019 face à Marine Le Pen, Gaspard Juin rend palpable les doutes mais aussi les convictions de l’homme qui assura la transition douce vers le socialisme, dut faire face à la lutte à mort déclenchée par le Medef avant le suicide collectif de ses dirigeants et l’attentat du 12 septembre 2013 sur la Tour Montparnasse. Il reste crédible même dans des scènes critiquées du film, comme l’arrestation de Dominique Strauss-Kahn pour haute trahison à laquelle tous les historiens s’accordent à penser que le président Mélenchon ne prit pas part personnellement.

Le prix d’interprétation féminine : Chavez in memoriam

On dit que les peuples heureux n’ont pas d’histoire. Cela ne les empêche pas d’avoir un bon cinéma. Miss Univers 2034, la vénézuélienne Kristina Delrio, incarne à merveille le rôle principal du film Danse avec Hugo. Quand on est parfaitement heureux dans un pays qui entre dans son demi-siècle d’épanouissement social et que la figure du vieux leader Chavez vient de disparaître, quel idéal, quelle nouvelle frontière pour une jeunesse privée de destin ? Kristina Delrio rend parfaitement, dans ce film tourné caméra à l’épaule en temps réel, le temps d’une après-midi d’été à Caracas, une certaine mélancolie hégélienne, celle du dimanche de la vie.

Prix du meilleur court-métrage : Ma vie mon œuvre par Jean Sarkozy.

Film haïku, conceptuel, il dure moins de cinquante secondes. Un superbe exploit formel.

Cachez ce drapeau…

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Les deux piliers de la vie sociale britannique, la très puissante British beer and pub association et la non moins puissante Football supporters federation respirent, la MET (London metropolitan police) a démenti avoir demandé aux gérants de pub de refuser de servir les porteurs de T-shirts anglais pendant la Coupe du Monde et de ne pas décorer leurs établissements du drapeau national.

L’affaire a vite pris des proportions énormes dans un pays où le football est une véritable religion qu’on pratique en famille, entre amis, entre supporters du meilleur championnat du monde, sans distinction d’âge, de sexe, ou d’origine sociale… Du prolo syndiqué au trader en casual wear, tous au pub le samedi soir pour vider des pintes et soutenir Chelsea, Arsenal, Everton ou Fulham.

En quelques jours, pas moins de 60 000 supporters se sont émus sur Facebook, via un groupe baptisé « I am against the ban on England Shirts during the World cup »…

La MET a-t-elle craint la résurgence de ces manifestations xénophobes qui ont empoisonné le monde du ballon rond anglais dans les années 70 ? A coups de vidéosurveillance, de numéros verts pour dénoncer tout fait suspect, de prise en main des gradins directement par les clubs, d’incrimination vigoureuse des injures racistes, d’augmentation vertigineuse des prix des billets et d’imposition des minorités dans les équipes et les instances dirigeantes, la Football Association a vaincu le racisme dans les stades plus efficacement qu’aucune autre entre Europe. Nos amis italiens ou espagnols pourraient d’ailleurs utilement s’en inspirer.

Très embarrassée, la MET a admis avoir bien glissé quelques conseils facultatifs de dress code aux tenanciers, tout en protestant de son patriotisme entre « supporters raisonnables ».

En a-t-elle fait un peu trop ? Un T-shirt marqué d’une croix de Saint André rouge met-il en péril le multiculturalisme qui fait loi ici ? Dans l’autoproclamé Royaume-Uni, le ridicule est pavé de bonnes intentions et la frontière entre antiracisme et politiquement correct absurde parfois bien floue.

Artistes à la rue

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Heureuse surprise à Manchester : des ouvriers auraient mis à jour par le plus grand des hasards une fresque réalisée par l’artiste de rue Bansky il y a une dizaine d’années, et recouverte en 2002 par un mur végétalisé. Depuis cette époque lointaine où il n’était qu’un graffiteur parmi d’autres, les œuvres de Bansky battent régulièrement des records aux enchères, et il ne viendrait plus à l’idée de personne de les recouvrir de lierre pour faire plus beau. Enfin presque… Il y a un mois, à Melbourne, des employés municipaux ont effacé un pochoir du même Bansky, représentant un rat en parachute. La Ville s’est excusée platement de ce gommage iconoclaste. Les travailleurs de la voirie, eux, affirment qu’on ne saurait leur reprocher d’avoir appliqué à la lettre le règlement municipal anti-graffitis…

Le lundi au soleil

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Jean-Pierre Raffarin, inventeur de la Journée de Solidarité.

Jean-Pierre Raffarin, inventeur de la Journée de Solidarité.

N’ayant pas fréquenté le caté dans mes jeunes années, ni même beaucoup fréquenté des gens qui le fréquentaient, je serais bien incapable de vous dire à quoi renvoie exactement la Pentecôte.

Pour moi, ce lundi-là évoque donc surtout les ponts, les férias, les accidents de la route subséquents et aussi la Fête de LO, qui ressemble tant à la fête de l’Huma de quand j’étais petit. Et puis, depuis quelques années, la Pentecôte, c’est aussi l’ineffable journée bossée, mais non payée, instituée par Jean-Pierre Raffarin en 2004, soit juste après la canicule meurtrière de l’été 2003 et destinée, nous disait-on, à collecter deux milliards d’euros en faveurs des vieillards les plus démunis.

À l’époque, la gauche et les syndicats avaient hurlé en chœur, menacé du pire et même pire. Mais Raffarin avait tenu bon, tout en concédant que la mesure en question appelait « quelques aménagements ». Six ans après, on ne sait pas où sont passés les deux milliards et, faute d’été meurtrier, on ne sait pas plus si cette mesure miraculeuse a permis que notre système sanitaire soit à même d’éviter une nouvelle hécatombe de séniors.

Ce qu’on sait, en revanche, c’est que les syndicats et la gauche en ont beaucoup rabattu sur leurs revendications. À part la CFTC, pour les raisons confessionnelles qu’on peut imaginer, plus personne n’a crié au vol qualifié en ce lundi 17 mai. Et pour cause. Depuis la mise en place de la « journée de solidarité », les « quelques aménagements » dont parlait Raffarin ont joué à fond la caisse. Résultat, j’espère que vous n’avez pas essayé d’aller chercher un recommandé à la Poste, ou de faire une demande de passeport biométrique en Mairie : toutes les administrations étaient fermées. Et même en rêve, ce n’était pas le bon jour pour déclarer un sinistre chez AXA ou bien pour parler à votre conseiller clientèle à la BNP. Fermées itou…

Les syndicats défendent les leurs et laissent choir les autres
De fait d’après les statistiques du jour, corroborées par un bref coup d’œil sur les terrasses de bistrots hier après-midi, quatre Français sur cinq n’ont pas travaillé ce lundi. C’était bien sûr la règle dans le public, et dans la quasi-totalité des grandes entreprises. Et qui sont les autres, ceux qui ont été solidaires malgré eux ? Ben, la caissière de chez Picard, le carrossier du garage du coin, le métallo de la petite boite de décolletage en Haute-Savoie, l’équipier de chez Mac Do, bref le smicard ou assimilé bossant dans une PME, la restauration ou le commerce. Par le plus grand des hasards il se trouve que, comme on dit dans la téléphonie, ce sont des zones à faible couverture syndicale. De là à imaginer que les syndicats ont défendu les leurs et laissé choir les autres, au gré des « aménagements », il n’y a un pas que nous franchirons sans ambages, puisque ce scénario est très exactement celui qui est en train de se réécrire, sous nos yeux et en temps réel, sur les retraites.

Mobilisation chevrotantes, protestations de principe, absence de propositions alternatives crédibles, je vous parie ma chevelure clairsemée contre celle de Bernard Thibaut que les confédérations ont déjà fait une croix sur la retraite à 60 ans pour tous. En échange de quoi, on ne touchera à rien, ou presque pour le secteur étatique et para-public. C’est de bonne guerre, me direz-vous, puisque c’est là où sont l’immense majorité des syndiqués. De bonne guerre, mais de courte vue. Parce qu’en abandonnant de fait les travailleurs les plus démunis, la gauche syndicale et politique ouvre un boulevard à l’adversaire. On a, de ce côté là, peut-être un peu trop vite oublié non seulement la Pentecôte, mais aussi la loi sur les 35 heures, perçue par les smicards et les prolos comme s’étant faite sur leur dos, au seul bénéfice des fonctionnaires et des bobos. On a aussi oublié, au passage, que ce sentiment d’avoir été largué par son camp n’est pas tout a fait étranger à l’exploit historique de Jospin le 21 avril 2002.

Je sais bien qu’en politique, dix ans, c’est dix siècles. Et que les mêmes causes ne produisent pas forcément les mêmes effets calamiteux. Mais on voudrait permettre à Nicolas Sarkozy de réitérer son hold-up de 2007 sur les travailleurs pauvres, voire à Marine Le Pen d’en tenter un, qu’on ne s’y prendrait pas autrement. Salauds de pauvres !

Sauter, ça conserve

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Gretel Bergmann
Gretel Bergmann.
Gretel Bergmann
Gretel Bergmann.

Une école de New York vient de baptiser son stade du nom de Margaret Lambert, née Gretel Bergmann en 1914 à Laupheim, dans le Bade-Wurtemberg. Elle est venue assister à l’inauguration du stade en compagnie de son mari, Bruno Lambert, un médecin retraité de 99 ans. À la lecture des comptes-rendus de cet événement dans la presse locale, le couple semble bénéficier d’une forme physique et mentale exceptionnelle pour un âge aussi avancé.

Jusqu’aux Jeux olympiques d’Atlanta, en 1998, Bruno et Margaret avaient vécu dans l’anonymat et l’honnête aisance que donne la pratique de la médecine de quartier à Brooklyn, où ils se sont installés en 1938. C’est le comité olympique allemand, qui désirait honorer, en les invitant à Atlanta, les principaux athlètes ayant contribué, dans le passé, à porter les couleurs nationales bien haut sur les stades que l’on doit la « redécouverte » de Gretel Bergmann, ancienne détentrice du record d’Allemagne de saut en hauteur féminin en 1933 avec un bond de 1,61 m. Cela peut paraître minable quand on sait que l’actuel record du monde de la spécialité est actuellement la propriété de la Bulgare Stevka Kostadinova avec une barre franchie à 2,09 m. Mais il faut bien se souvenir qu’à l’époque, les dames sautaient encore en ciseau et que les petites pilules aussi magiques qu’indétectables au contrôle anti-dopage n’avaient pas encore fait leur apparition dans les vestiaires.

Gretel Bergmann fut exclue des stades allemands quelques mois après la prise du pouvoir par les nazis, parce qu’elle était juive. Elle émigra alors en Angleterre, et poursuivit son entraînement avec l’espoir de devenir rapidement une sujette de Sa Gracieuse Majesté, pour concourir sous les couleurs de l’Union Jack lors des Jeux olympiques de Berlin en 1936. Elle s’entraînait alors avec d’autant plus d’ardeur qu’elle rêvait de voir le tout nouveau stade olympique de la capitale du Reich acclamer une athlète juive en présence d’Adolf Hitler dans la tribune officielle.

Mais le comité olympique des Etats-Unis menaçait de boycotter les Jeux si l’Allemagne excluait des rangs de ses athlètes ceux dont les origines n’avaient pas l’heur de plaire aux nouveaux maîtres du pays. Hitler désirait avant tout « mettre la pâtée » aux Américains, en nombre de médailles, lors de ces jeux et demande alors aux athlètes juifs allemands exilés de revenir à Berlin, en échange de faveurs accordées aux membres des familles de ces athlètes qui étaient restés dans le pays.

Gretel Bergmann accepte, en revient en Allemagne quelque mois avant les jeux, pour s’entraîner avec l’équipe nationale. Dans le groupe des sauteuses en hauteur, il y avait Dora Ratjen, une fille que les autres trouvaient, certes, un peu bizarre, mais sans plus. Dans les vestiaires, on ne prenait pas à l’époque de douches collectives, et personne ne fut en position de remarquer que Dora, était en fait née sous le nom Heinrich dans la famille d’un tenancier de bar à Brême. A l’issue du stage de préparation, Gretel fut exclue du groupe sous le prétexte de « performance insuffisante » et Dora-Heinrich fut sélectionné(e) à sa place. La magouille n’eut pas le résultat escompté, puisque ce(tte) dernier(e) termina 4ème du concours, un classement que nos jeunes athlètes féminines d’aujourd’hui désignent délicatement comme « la  place de la conne ». Pour la petite histoire, Dora-Heinrich fut exclu(e) de l’équipe en 1938, lorsque deux camarades d’entraînement la rencontrèrent par hasard un soir dans un bar le visage couvert de ce que les anglo-saxons appellent a five o’clock shadow, une ombre de barbe renaissante une dizaine d’heures après le rasage matinal. Dora redevint Heinrich, et succéda à son père devant le zinc du bistrot de la ville portuaire du nord de l’Allemagne, où il vécut sans histoires jusqu’à 90 ans.

Ce comportement queer avant la lettre mit Gretel dans une rage folle, et elle s’embarqua, à Brême, vers les Etats-Unis, sans aller boire le dernier verre chez les Ratjen… En 1938, elle gagne le championnat des Etats-Unis, et rencontre sur les stades un sprinter, Bruno Lambert, émigré juif allemand comme elle, qu’elle épouse et soutient dans ses études de médecine en faisant des petits boulots à New York. Le sport, c’est fini, et Gretel Bergmann est maintenant Mrs Lambert, la femme du toubib du coin de la rue.

Margaret Lambert a longtemps hésité avant d’accepter l’invitation à se rendre à Atlanta aux frais de la fédération allemande d’athlétisme. Au bout du compte, elle finit par accepter car, dit-elle « Il n’ ya pas de raison pour que les jeunes générations paient éternellement pour les crimes de leurs ascendants ». S’il existe une morale à cette histoire, c’est que beaucoup sauter dans sa jeunesse garantit une longévité supérieure à la moyenne et une solide ration de bon sens.

Ségolène sur la planète new-age

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Une honorable correspondante m’apprend qu’un appel d’offres titanesque vient d’être publié par la Région Poitou-Charentes : un marché public concernant une prestation de « relaxation énergétique » à destination des agents territoriaux du Conseil Régional… Est-ce pour lisser son image de patronne crispée à poigne de fonte dans une mitaine de velours, que Ségolène Royal cherche à chouchouter ainsi son personnel ? Est-ce pour mettre en application l’effrayante « société du care » promise par Martine Aubry ?

Car oui, la question se pose… au nom de quoi l’ex-femme de François Hollande va-t-elle soumettre son personnel à de telles séances de massages new age, qui feraient même rigoler le DRH de Google (qui pourtant s’y connait pas mal en gadgets inutiles mis à disposition des salariés pour neutraliser toute velléité revendicative) ? A quand le yoga préfectoral ? La sophrologie municipale ? La méditation territoriale ? La réflexologie en ambassades ? Le training autogène en cabinets ministériels ? Et naturellement, rassurons-nous… cette débauche de « care », pimentée d’un regain de new-age provincial, ne se fait pas le moins du monde aux frais des contribuables… non…

Amis décadents du zen, sachez qu’il faut envoyer vos dossiers de candidature avant le 9 juin 2010 à Mme. Ségolène Royal, rue de l’Ancienne Comédie, 86021, Poitiers.

Et pourquoi « Ancienne », la comédie, d’ailleurs ?

Contre Freud, même avec Onfray

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Les freudiens, ça voit tout de travers ?
Les freudiens, ça voit tout de travers ?
Les freudiens, ça voit tout de travers ?
Les freudiens, ça voit tout de travers ?

Si on m’avait dit, ne fût-ce qu’il y a un mois, qu’un jour je prendrais la défense de Michel Onfray, j’en aurais avalé mon chapeau.

Depuis cinq ans, je garde un chien de ma chienne à ce dindon avantageux. Dans son trop fameux Traité d’athéologie, n’a-t-il pas réglé leur compte aux « trois religions du Livre » en une démonstration définitive qu’il résume si bien lui-même : « Les trois monothéismes […] partagent une série de mépris identiques : haine de la raison et de l’intelligence ; haine de la liberté ; haine de tous les livres au nom d’un seul ; haine de la vie ; haine de la sexualité, des femmes et du plaisir ; haine du féminin ; haine des corps, des désirs, des pulsions. » On n’est pas plus nuancé.

Alors, quand Onfray change de cible, rien ne prouve a priori qu’il ait renoncé à sa méthode de travail : le CQFD, autrement dit le délire interprétatif au service de la mauvaise foi. Mais précisément, celle-ci me gêne moins quand il ne s’agit plus de Dieu, mais seulement de Freud. Je dirais même plus : en tant que catho, par les temps qui courent, le simple fait qu’on mette sur la sellette la psychanalyse au lieu de l’Église, ça me fait des vacances.

[access capability= »lire_inedits »]Cette fois-ci, le Maître de Caen a bossé

Et puis il faut bien reconnaître que, cette fois-ci, pour justifier ses a priori, le Maître de Caen a bossé, « croisant, comme il dit, les travaux théoriques de Freud avec sa correspondance et sa biographie ». Pour être tout à fait honnête, l’exercice est plus facile aussi avec Sigismond qu’avec Yahvé, Jésus et Mahomet réunis (pour une fois).

Mais bon, il l’a fait. Le résultat, c’est ce pavé censé démolir la religion freudienne et renverser, par rebond, la statue de son prophète – le tout en deux temps trois mouvements.

Primo, sur le plan humain, le bonhomme ne valait pas la corde pour le pendre, paraît-il. Rien qu’un « détraqué obsessionnel », cocaïnomane et mégalomane, cupide et lubrique… Même que, nous révèle le philosophe hédoniste soudain mué en échotier pipole, « il couchait avec sa belle-sœur ! » Lui qui prétendait, avec l’hypocrisie d’un curé pédophile normal, avoir « sublimé sa libido » ! On vous laisse juge…

La première chose qu’Onfray approuve dans la vie de Sigmund, c’est sa mort. Atteint d’un mauvais cancer de la mâchoire, il ordonne à son médecin de l’euthanasier : bref, « il meurt comme un stoïcien ». Mais à part ça, rien de rien.

Secundo, donc, cet homme sans qualités ne pouvait produire qu’une théorie nulle. « Une pensée, c’est toujours la confession de l’autobiographie du penseur », dit Onfray, citant Nietzsche. À cette aune, bien sûr, on ne donne pas cher des théories de Freud[1. Sans parler de Nietzsche, ni même d’Onfray.]. La psychanalyse n’est pas une science, assène le polémiste, et son inventeur n’est qu’un imposteur ! En gros, il a piqué ses idées un peu partout, caché soigneusement ses sources et déduit de tout ça n’importe quoi.

Une méthode radicalement antiscientifique, comme le pointe à juste titre Michel Onfray, qui s’y connaît. Pour résumer : Freud a une intuition (issue de ses névroses) qu’il transforme en « idée » (issue de ses lectures) avant de décider – assez unilatéralement – que l’ensemble vaut pour tout le monde. Eh bien, non ! s’insurge notre libre-penseur : le fait qu’un intello barbu ait eu une passion incestueuse pour sa mère ne fait pas de son « complexe d’Œdipe » un paradigme universel.

« La psychanalyse, ça ne marche pas ! »

Résultat : la psychanalyse, ça ne marche pas ! Ou plus précisément, ça n’a jamais guéri que des gens qui n’étaient pas malades. Ni pauvres, d’ailleurs : au prix où étaient les séances du bon Dr Freud (l’équivalent de 450 euros de l’heure, selon les calculs de Michel Onfray), il fallait être riche et bien portant pour bénéficier de ses théories placebo…

Tertio, nous dit Michel, rien de surprenant dans tout cela : l’escroc Freud était aussi, savez-vous, idéologiquement suspect, voire carrément facho ! À preuve ce nouveau scoop onfrayrien : Sigmund aurait adressé personnellement au Duce un de ses ouvrages, avec cette dédicace accablante : « À Benito Mussolini, héros de la culture[2. À moins que ce ne soit « héraut », notez. Je l’ai pas lu, je l’ai pas vu, je l’ai juste entendu chez Giesbert (9 avril 2010).]. » Non seulement ça, mais c’était aussi un admirateur du chancelier « prénazi » Dollfuss. Et s’il ne fut pas nazi lui-même, c’est tout juste : en fait, explique Onfray, les hitlériens étaient hostiles aux juifs, pas à la psychanalyse ! D’ailleurs, avant de quitter l’Allemagne en 1938, Freud n’a-t-il pas collaboré un temps avec l’Institut Goering ? T’as qu’à voir !

Alors, après tout ça, qu’on n’essaye surtout pas d’intimider notre Incorruptible en rapprochant son antifreudisme de celui, traditionnel autant que primaire, des réactionnaires les plus bas de plafond. Et Wilhelm Reich, alors ? Et Deleuze, Guattari, Derrida ? Tous ces grands penseurs qui l’ont précédé – pardon, lui ont ouvert la voie – dans la critique du freudisme, c’étaient des fachos peut-être ?

Mais non, Michel, calme-toi, je suis avec toi – pour autant que ça puisse contribuer à te calmer… Moi non plus, en tout cas, je ne crois guère à cette « affabulation freudienne » qui a trop longtemps mystifié le monde entier. Comme toi, je pense que l’analyste selon Freud, seul interprète autorisé de l’inconscient de tous et de chacun, peut lui faire dire impunément n’importe quoi.

« Des trous dans la théorie freudienne du sexe »

Comme toi encore, je crois que son « complexe d’Œdipe » était effectivement le sien, et rien d’autre. Il voulait tuer son père pour coucher avec sa mère, OK. Mais c’est pas une raison pour généraliser : on a le droit de préférer l’inverse, non ?

Quant aux idées d’inconscient et de refoulement, nul ne songe à les contester – sauf qu’elles étaient déjà présentes, entre autres, chez Schopenhauer… Bref, ce qui est intéressant dans l’œuvre de Freud n’est pas nouveau, et inversement.

Tout juste peut-on lui reconnaître, outre une amusante théorie sur les lapsus, le mérite d’avoir fait pénétrer le sexe bien profond dans la pensée occidentale ; mais en a-t-il pris toute la dimension ?

C’est en tout cas la question qu’au bout du compte, Michel et moi nous posons. D’abord, il est un peu réducteur de rapporter tous les tabous psychiques à une interprétation purement sexuelle : y’a pas que le cul, même sur le divan !

Mais surtout, au sein même du sexe, la théorie freudienne présente des trous. Déjà étrangement lacunaire en matière d’homosexualité[3. Hormis, bien sûr, l’hypothèse nazie, en pointillé dans l’œuvre de Sigmund.], elle peine plus encore à rendre compte des réalités de notre XXIe siècle, comme l’homoparentalité, la monoparentalité, la mèreporteusalité – et demain, qui sait, la transparentalité[4. Droit pour le père opéré de devenir la mère, et vice-versa.].

Au bout du compte, le grand reproche que fait Onfray à Freud, c’est d’avoir tant critiqué les religions pour finalement en fonder une. Moi, plus modéré (vous me connaissez), je reproche seulement à cette religion d’être fausse[5. Contrairement à la mienne que j’ai.].

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Revoir Le Guépard, palme d’or 1963

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Claudia Cardinale et Alain Delon
Claudia Cardinale et Alain Delon.
Alain Delon et  Claudia Cardinale
Alain Delon et Claudia Cardinale.

Les retrouver, tous les deux, à Cannes, quarante-sept ans après, sur les marches du Palais, tels qu’en eux-mêmes l’éternité les change, fut l’une des plus belles images de ce festival 2010. Claudia Cardinale, Alain Delon, guépards du temps, étaient là pour célébrer la sortie d’une version inédite et restaurée du chef d’œuvre de Luchino Visconti, le prince rouge du cinéma italien.

Notre époque chercherait des crosses à Visconti

En 1963, il reçut la Palme d’or pour Le Guépard, adapté de l’unique roman paru en 1958 à titre posthume d’un aristocrate sicilien, Giuseppe Tomaso, prince de Lampedusa. Le roman est un chef d’œuvre, mais l’adaptation qu’en fait Visconti transcende, hypostasie même, le roman. Visconti est un spécialiste de la chose et rééditera ce sacrilège, être meilleur par l’adaptation que l’œuvre adaptée, avec Mort à Venise. Autant la nouvelle de Thomas Mann avait quelque chose d’un peu lourd, démonstratif, allemand pour tout dire, autant le film de Visconti rendait à merveille la pourriture somptueuse de Venise en proie au choléra et cette ultime passion d’un esthète agonisant pour un jeune garçon beau comme un dieu. C’était en 1971. On peut être certain que notre époque qui ne trouve pas obscène de laisser des Etats s’agenouiller devant des « spectaculateurs » mais se sert de Polanski comme d’éternelle victime propitiatoire à son besoin de moraline en montant en épingle l’opportun témoignage d’une actrice en perte de vitesse, aurait cherché des crosses à Visconti. Communiste, prince, pédé, voire pédophile, son compte était bon. Au trou, Visconti !

Mais revenons plutôt au couple mythique, à Claudia Cardinale et Alain Delon. Pour ceux qui auraient oublié pourquoi Le Guépard est l’un des plus grands films de l’histoire du cinéma, rappelons simplement qu’il s’agit d’un film total, au sens où il orchestre dans une harmonie parfaite l’essentiel de ce qui fait la vie des hommes : le passage du temps, les secousses historiques, l’amour, la lutte des classes, le vieillissement, la beauté du monde dont la figure s’en va sous les coups de boutoirs d’une modernité épicière.

Que nous dit Visconti dans Le Guépard ? Que si l’ordre ancien était injuste et féodal, au moins savait-il préserver ce qu’il y avait de multicolore dans le réel. Que ses valeurs étaient empreintes de common decency, loin des eaux froides du calcul égoïste. On tissait des liens de sujétion, mais ils étaient aussi des liens de fidélité, de réciprocité. On préférait l’honneur à la banque et les longues contemplations d’un crépuscule sur Donnafugata à l’agitation des parlements de la monarchie bourgeoise du Risorgimento et à ses affairistes appliquant le précepte de Guizot qui est toujours l’alpha et l’oméga, cent cinquante ans après de la muflerie médiocre et mortifère de notre temps : enrichissez-vous !

Que cet éloge de l’aristocratie, de la lenteur, du farniente comme savoir-vivre soit le fait d’un communiste pourrait paraître paradoxal. C’est bien mal comprendre ce qu’est, au bout du compte, le communisme de Visconti, comme celui de son contemporain Pasolini : la volonté de retrouver le monde d’avant dans le monde d’après, d’oublier la parenthèse qui aura transformé notre univers en galerie marchande avec des affamés qui s’écrasent sur des vitrines blindées qui ne vendent pourtant que de la pacotille frustrante.

Dans Le Guépard, le prince Salina incarné par Burt Lancaster a une intuition fondamentale. L’Italie fait son unité et la vieille noblesse du Royaume des Deux-Siciles va sombrer. Elle va sombrer devant les fortunes hâtives des hommes du Nord qui auront instrumentalisé les garibaldiens aux chemises rouges pour faire la révolution contre l’ordre féodal avant de les faire fusiller comme des chiens.

À défaut de pouvoir sauver tous les meubles, au moins doit-on essayer de garder les murs. C’est pour cela qu’il accepte le mariage de son neveu Tancrède (Alain Delon), qu’il a encouragé à suivre Garibaldi, avec la fille d’un plouc enrichi, le maire de Donnafugata. Heureusement, Angelica, jouée par une sublimissime Claudia Cardinale, avec sa très légère transpiration sur la lèvre supérieure, saura donner un visage merveilleux à cette trahison de classe. Et le vieux prince, séduit, ira jusqu’à danser avec elle, le soir du grand bal donné pour annoncer le mariage.

C’est dans ce film, et par la bouche de Salina, que Visconti montre qu’il a saisi un point capital dans la dialectique qui permet à tout ordre en place de se maintenir : « Il faut que tout change pour que rien ne change. »

Et de voir, près d’un demi-siècle après Claudia Cardinale et Alain Delon à nouveau réunis, nous rappelle à quel point cette phrase est juste.

Esclaves et heureux

Entre 1963 et 2010, tout a apparemment changé. On communique en temps réel, on prend la pilule, on avorte, on se marie entre personne du même sexe, on divorce, on a cent-cinquante chaînes sur le câble, l’URSS a disparu, les USA ont un président noir, il y a eu mai 1968 puis mai 1981, on a décolonisé politiquement, on a décrypté l’ADN, les Américains ne sont plus au Vietnam, la révolution sexuelle et le sida ont transformé la grammaire amoureuse, j’en passe et des meilleures…

En fait, rien n’a changé. L’exploitation du Nord par le Sud a pris un autre visage, aidée par des potentats locaux corrompus jusqu’à l’os. Le Travail a encore perdu du terrain par rapport au Capital et les gains de productivité absolument fantastiques en cinquante ans n’ont jamais été redistribués ou si peu, sous forme de temps libre et de salaire. Les Américains sont toujours enlisés dans des guerres sans fin, ils ont juste remplacé Ho-Chi-Min par Ben Laden et le Vietnam par l’Irak et l’Afghanistan. Les femmes sont tellement libérées qu’elles sont toutes célibataires et celles qui sont mariées sont répudiées vers cinquante ans, grâce au divorce, par leurs maris cadres sup saisi par le démon de midi. La jeunesse est toujours considérée comme une classe dangereuse et les rappeurs du 93 ont remplacé les blousons noirs qui cassaient tout aux concerts de Johnny.

« Il faut que tout change pour que rien ne change. » Oui, décidément, cette maxime que le prince Salina espérait appliquer à son Arcadie sicilienne de Donnafugata, finalement, c’est la société marchande qui a su le mieux l’utiliser avec un pragmatisme et un cynisme remarquables. Chaque année apporte ses nouveaux colifichets néophiles, chaque année les cybergédéons et les turbobécassines du regretté Gilles Châtelet, l’auteur de Vivre et penser comme des porcs, croient renouveler leur garde-robe idéologique avec de nouveaux droits sociétaux et festifs. Sans s’apercevoir qu’ils sont toujours et encore les esclaves heureux d’un talon de fer qui n’a jamais allégé sa pression, bien au contraire.