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Lettre à un mélancolique

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J’ai dévoré votre dernière livraison. Evidemment, j’apprécie toujours autant votre style, votre grande culture historique et votre si grande lucidité. Seulement voilà, j’ai un gros désaccord avec vous. Un énorme désaccord. Ayant tenté de contribuer à votre défense et m’étant aussi permis de proposer votre candidature à l’élection présidentielle, même si tout le monde, vous le premier, avait d’emblée détecté le côté potache de l’initiative, il me faut vous l’exprimer franchement et aussi publiquement que précédemment.

À vous lire, tout est foutu. Tout a foutu le camp et on ne pourra jamais aller le rechercher. Pis encore, on a la surprise, la stupéfaction, la déception, on reçoit un coup de poing dans l’estomac, en lisant de vous que la France est trop petite. Trop petite ! Pas cela, Eric Zemmour ! Et, surtout, pas vous. Lorsque nous nous rendons dans notre librairie pour acheter du Zemmour, ce n’est pas pour lire du Giscard ou du Minc. Nous hésitons à déposer plainte pour tromperie sur la marchandise. Nous vérifions la magnifique couverture tricolore ; nous nous replongeons dans la lecture pour retrouver votre style lequel, rassurons les prochains lecteurs, n’a rien de giscardien, et nous devons bien nous rendre à l’évidence : c’est bien Eric Zemmour qui écrit que la France est trop petite et qu’elle crève de mélancolie de s’en rendre compte.

Vous avez sans doute mesuré l’effroi que susciterait cette assertion parmi une partie de vos lecteurs habituels, lesquels versent parfois dans le Cocorico. Mais vous n’en avez eu cure. Vous le pensez, donc vous l’écrivez. Rien d’anormal. Votre franchise, c’est une marque déposée. Alors, nous allons vous répondre aussi franchement. Non pas point par point. Il nous faudrait écrire un livre aussi pour y répondre et nous n’avons pas la notoriété suffisante pour mobiliser un éditeur[1. Ils se sont d’ailleurs mis à deux pour vous éditer le vôtre. Au passage, ils pourraient faire leur boulot et repérer les coquilles. Vous laisser confondre AELE et ALENA, ce n’est pas seulement imprimer un lapsus assez drôle, c’est aussi manquer de sérieux. Mais je m’arrête là : je ne voudrais pas apporter encore de l’eau à votre moulin toutfoutlecampiste.]. Trois points suffiront.

La France est trop petite parce que cet hexagone est trop petit dans un monde si grand ; La France est trop petite et sa démographie en trompe-l’œil n’y changera rien ; La France est trop petite parce qu’elle ne pourra jamais recouvrer la souveraineté qu’elle a bazardée.

Donc Minc, Giscard, Attali, les oui-ouistes auraient raison. Trop petite, la France ? Trop ridée, la France ? Elle aurait besoin d’être un Empire, de pouvoir retrouver les frontières de celui de la Rome Antique pour s’accomplir complètement ? C’est le fil conducteur de votre livre, votre thèse. Comme vous ne nous proposez pas la guerre pour retrouver nos cent-trente départements de Hambourg à Turin, il n’y aurait plus qu’à pleurer. Page 21, vous faites un sort à vos lecteurs souverainistes, enfants des maurrassiens et des jacobins de gauche, en les soupçonnant d’anachronisme. Ce n’est pas l’Empire que les Rois de France refusaient mais l’Empereur. Lorsqu’on est nourri par les livres que Paul-Marie Couteaux écrivait dans les années 1990, on a dû mal à séparer l’Empire de l’Empereur. Et on ne goûte guère l’impérialisme, qu’il soit germanique, américain ou même de Napoléon qui avait tout de même fini par rendre la France plus petite qu’il ne l’avait prise, comme disait le Général. Alors, la Wallonie, pourquoi pas ? Mais pour le reste, notre pays peut largement vivre sans mélancolie dans les frontières que nous connaissons. Après l’échec des Plans Fouchet et du Traité de l’Elysée, De Gaulle a très bien pu remettre la France au premier plan en tant que Nation libre et indépendante. Encore fallait-il en avoir la volonté. Il l’avait, au contraire des Partis. J’y reviendrai. De même, la posture chiraquienne de 2003 a démontré que notre 1 % de la population mondiale pouvait largement être compensé par une diplomatie audacieuse et un verbe haut.

La population, justement, parlons-en. Dans votre dernier chapitre, vous faites un sort au dynamisme de notre démographie. Comme un caillou dans votre chaussure, l’augmentation du nombre de Français, notre taux de fécondité qui tranche avec celui de nos voisins européens gênait quelque peu votre démonstration. Aidé par Michèle Tribalat, vous tentez de relativiser ce dynamisme. Vous accusez donc les chercheurs de l’INED de se comporter en Lyssenko et vous moquez Emmanuel Todd, lequel aurait découvert des monstres, aurait fermé la porte à double-tour et même jeté la clef. Il est possible que certains chercheurs ne voient pas les fameux chiffres en question ou refusent de les voir. Mais, de monstres, vous en voyez, a contrario, partout. D’abord, lorsque vous révélez le taux de fécondité des femmes d’origine européenne (1,7 au lieu des 2,0 pour toutes les femmes vivant en France) et que vous le rapprochez des taux globaux de nos voisins, il y a légèreté. Car l’Allemagne, l’Espagne ou l’Angleterre ont, tout comme la France, fait l’objet de vagues d’immigration importantes et les femmes issues de ces vagues font grimper aussi leur taux de fécondité. Si la France était le seul pays d’immigration en Europe, votre argument ferait mouche. Ce n’est pas le cas, fort heureusement et il y a donc une spécificité française que la plupart de nos démographes expliquent de manière féministe[2. Page 215 : présence de crèches, enfants confiés jeunes aux nounous, nombre important de naissances hors-mariage.], écrivez-vous. Et si on retournait cet argument avec l’aide d’un autre ! Jean-Claude Chesnais explique dans l’un de ses ouvrages que l’homme français participe davantage aux tâches ménagères que l’homme espagnol ou italien permettant à sa compagne d’enfanter avec davantage d’enthousiasme que ses cousines latines[3. Ce qui permet d’ailleurs de relativiser la propagande sur les fameux 80 % de tâches domestiques effectuées par les femmes en France, en vogue actuellement grâce à la promotion du livre d’Elisabeth Badinter, et dont on ne sait par qui et comment ils ont été calculés.]. Vous auriez pu ainsi, au lieu de relativiser le différentiel, l’expliquer par la féminisation du jeune français, et donc vous en plaindre, comme doit le faire légitimement l’auteur du Premier Sexe. Ensuite, si vous avez raison de fustiger les germanopratins, incapables de voir au delà du Ve et VIe arrondissements réunis, on a parfois l’impression que vous refusez de regarder vous-même au delà de l’Ile de France. La Mayenne (3% de mères étrangères seulement) dispute ainsi la première place en terme de taux de fécondité à la Seine-Saint-Denis, que vous citez sans cesse en exemple. Enfin, en matière d’assimilation pour les familles qui font grimper le taux de 1,7 à 2, ne vous focalisez-vous pas sur la partie émergée de l’iceberg ? Quand vous dites que beaucoup votent avec leurs pieds en quittant notamment le 93, vous oubliez que des couples mixtes, ou même des familles entières issues de l’immigration font de même ou rêvent de faire de même. Lorsque nous habitions un quartier sensible près de Montbéliard lors des élections présidentielles de 2002, nous avons pu ainsi découvrir que le vote Le Pen n’était pas réservé aux « souchiens », comme disent les Indigènes de la République. Très souvent, ce choix leur semblait une manière d’affirmer leur assimilation. Alors, certes, les chiffres que vous donnez sur le recul des unions mixtes montrent un recul de l’exogamie dans la population issue de l’immigration maghrébine. Certes, la communautarisation a progressé, l’assimilation reculé. Mais ce n’est pas à l’auteur de Petit frère qu’on expliquera que c’est le fruit d’une politique commencée il y a vingt-cinq ans et poursuivie par tous les gouvernements. Comment en aurait-il pu être autrement dans ces circonstances ? Il suffirait qu’on revienne au modèle ancien et on infléchirait vite la tendance. La loi sur le voile de 2003 a démontré que la fermeté était efficace. On ne peut pas ? Non ! Encore une fois, on ne veut pas !

La Volonté et la capacité de mettre celle-ci en œuvre découlent directement de la Souveraineté. Dans votre livre, vous prêchez évidemment un convaincu lorsque vous égrainez tous les passages par dessus bord que celle-ci a connus depuis plus de trente ans. Mais qui nous empêche de la reprendre, cette sacrée souveraineté ? Si nous quittions l’Euro[4. Vous avez bien eu raison, il y a une semaine, de dire à Nicolas Domenach que le minimum serait de menacer de le faire.], rétablissions le principe de la loi-écran, si même nous quittions l’Union européenne, dénoncions la CEDH – que sais-je encore, quelle armée européenne viendrait nous en empêcher ? D’ailleurs, Jacques Chirac en 1995, Lionel Jospin en 1997 et Nicolas Sarkozy en 2007, n’ont ils pas gagné grâce au logiciel national-républicain ? Ce n’est pas parce qu’ils ont renoncé peu après ou même, pour le dernier cité, jamais cru dans ce discours, qu’il est impossible à mettre en œuvre. On n’essaie même pas. Dès que les Allemands froncent un sourcil, on se couche, comme vous l’avez d’ailleurs très bien expliqué lorsque vous abordez le thème de l’union méditerranéenne. Donc on peut, et on dispose même de l’occasion idéale avec cette première crise de la mondialisation.

Et pourquoi ne nous le faisons pas ? A cause des partis, qui se débarrassèrent déjà du Général. Lorsque Sarkozy, DSK et Aubry consultent les mêmes gourous, il ne faut pas s’étonner de suivre la même politique quoi que les Français votent. Le système partisan est verrouillé et nul autre que vous ne le sait mieux. Le financement des partis, les féodalités économiques et locales, la quasi-unanimité des médias refusent de lâcher la proie, que constitue l’alternance entre une droite et une gauche libéralomondialistes, pour l’ombre que constituerait une recomposition rendue nécessaire par les changements géopolitiques et intérieurs. Sans doute parce que cela avait été un thème d’un livre écrit il y a plus de dix ans[5. Le livre noir de la droite, Grasset, 1998.], vous n’avez pas remis le couvert cette fois ci. C’est pourtant la raison centrale de l’incapacité pour la France de se redonner les moyens de devenir Rome, moins dans ses frontières que dans son Génie. Jean-Pierre Chevènement, dans un long dialogue avec un groupe de blogueurs parisiens, explique que le moment de vérité viendra un jour, sans doute provoqué par un choc extérieur. J’ai tendance à croire ce vieux lion sage.

En conclusion d’un discours prononcé au Palais des sports le 15 décembre 1965, André Malraux rappela la lettre que Bernanos écrivit à ses amis en 1942 : « Ne vous tourmentez donc pas, la France a inventé Jeanne d’Arc, elle a inventé Saint-Just, elle a inventé Clemenceau, elle n’a pas fini d’en inventer ! C’est son affaire ! » Il y a donc bien une mélancolie française. Mais c’est parce que nous le voulons bien.

Mélancolie française

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Reine d’un jour

J’en conviens, c’est assez attendu mais chaque année, ça m’énerve. La journée de la femme, que l’on devrait plutôt appeler la journée du malheur des femmes, me flanque des boutons – ce qui est un comble. Je précise immédiatement que je n’aime pas que les hommes battent ou tuent leur femme, ni que leurs patrons les exploitent, ce qui devrait suffire à prouver que j’ai un grand cœur. J’ajoute que je ne crois pas que tout soit parfait sur le front de l’égalité. Mais le festival de propos convenus, de jérémiades inspirées et de communion compassionnelle, le tout noyé dans un flot d’aigreur et de ressentiment qui se déverse sur les méchants mâles qui nous gouvernent, me donne envie de prendre mes jambes à mon cou. Chaque 8 mars, le même message nous est délivré en boucle : nous sommes toutes des victimes. Ça, je n’achète pas. Et à l’exception des pleureuses qui se succèdent sur les plateaux et semblent tout droit sorties des livres de Muray, je ne connais pas une seule femme concrète qui achète.

« Où en sont les femmes ? » se demande gravement Le Monde à l’approche de cette centième édition. Je ne sais pas pourquoi mais je préférais entendre Patrick Juvet demander « Où sont les femmes ? » Comme me le souffle Miclo, « on ne nait pas femme, on le devient, d’accord. Mais ça ne me dit pas où sont mes escarpins ».

La précampagne du centenaire a commencé il y a deux ou trois semaines par la douloureuse question des femmes battues – au passage, on a oublié que 25 hommes mouraient chaque année sous les coups de leur tendre et douce. Puis on est passé à l’égalité dans le travail où, là encore, tout va mal : les femmes occupent les emplois précaires – alors que les hommes, bien sûr, jouissent d’une merveilleuse sécurité –, elles progressent plus lentement, ce qui n’a jamais rien à voir avec leurs propres choix ou avec les contraintes de l’entreprise, mais tient uniquement au machisme des dirigeants, lesquels privent ainsi la France de patronnes « compétentes, humaines, acharnées, instinctives » et j’en passe. « La crise aurait-elle eu lieu si Lehman Brothers s’était appelé Lehman Sisters », s’interroge Le Monde, apparemment sans rigoler (je n’ai pas trouvé la réponse à cette devinette pêchée en « une » mais peut-être ma mauvaise humeur m’a-t-elle rendue inattentive). Comme chacun sait, les tueuses, les emmerdeuses, les chipies, les hystériques et les autres sont de pures inventions de la littérature – encore un mauvais coup des hommes. D’ailleurs, aucun des mauvais coucheurs qui peuplent la rédaction de Causeur ne m’a envoyé un bouquet de fleurs en hommage à mes trésors féminins de calme, de patience et de sérénité, sans oublier mon sens bien connu de l’organisation. Cela dit, comme chez nous, c’est tous les jours jour de la femme, rien n’est perdu.

Heureusement, il y a des entreprises qui aiment les femmes et aiment plus encore le faire savoir. Le Parisien célébrait hier ces bonnes élèves. Alors qu’elles font déjà de leur comportement exemplaire en matière d’écologie et de diversité un argument de vente, elles pourront désormais brandir leur féminisme.

De l’horreur au travail on a naturellement enchaîné sur l’oppression domestique. Il est vrai que dans ce domaine, les inégalités de la nature s’ajoutent à celles qu’ont générées des siècles de patriarcat. Une expérience scientifique simple à réaliser vous le prouvera : placez un homme et une femme dans un foutoir où les toiles d’araignée se fraient un chemin entre les livres ; ajoutez si possible un réfrigérateur qui n’a pas rencontré une éponge depuis des semaines et une baignoire douteuse, et observez lequel des deux cobayes craque le premier. Espérons en tout cas qu’une brigade des plumeaux opérant sous la responsabilité de la HALDE mettra bientôt fin à l’antique injustice qui continue de régner sur le front ménager. En attendant ce jour béni, étant contrairement à toutes mes congénères travailleuses et efficaces de nature feignasse (il faut bien que des exceptions confirment la règle) je me permets de vous envoyer, une fois de plus, à mon cher Muray :

J’aime la sociologue parfaitement hystérique
Parce que le partage des tâches domestiques,
À lire les plus sûres études statistiques,
Demeure depuis quinze ans complètement statique.

Bizarrement, nul n’a songé au sort de celles à qui leur mari refuse l’usage d’un chéquier, interdit le recours à un médecin homme ou impose le port d’une prison vestimentaire. Passons.

En même temps qu’on communie dans l’apitoiement, on célèbre les innombrables vertus et les multiples exploits de ces dames – cela doit être ce qu’on appelle l’inconséquence féminine. Certaines rédactions où on n’a pas la chance d’être dirigé par la main de fer d’une patronne, profitent de ce beau jour pour faire du rêve du gouvernement des femmes une réalité. Ainsi, le « Grand journal » de Canal + était-il hier, sous la houlette d’Ariane Massenet, exclusivement féminin, public compris. Il y avait de la gonzesse et j’en connais quelques-uns qui n’ont pas dû en louper une minute. Certes, j’ai eu un peu la trouille quand Marie Colmant s’est indignée qu’on laisse encore un sale type comme Zemmour s’exprimer. Ça prouve, a-t-elle dit, qu’il reste beaucoup de progrès à faire. Cher Eric, j’ai bien peur que pour toi, ce soit « camp de travail à régime sévère ».

Il y en a pour tous les goûts. Actualité Juive, qui publie par ailleurs une excellente interwiew de Guaino, annonce en une que la femme est l’avenir de la communauté. On attend avec impatience que Têtu proclame que les lesbiennes sont l’avenir des homosexuels.

Dans cet océan de niaiserie, j’ai tout de même déniché une bonne nouvelle. Sachez, mesdames, frangines et copine, qu’à l’occasion de notre fête, le site Sexy Avenue propose 20 % de réduction sur les sex-toys et la lingerie sexy. Une excellente façon de rappeler que l’un des points communs à une grande majorité de femmes n’est pas qu’elles vivent l’enfer mais qu’elles aiment les hommes. Même s’il arrive que les deux aillent ensemble – c’est l’un des charmes de la vie des femmes.

Causeur n°21 : un beau bébé !

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Bien que nous soyons assez peu enclins d’ordinaire à fêter béatement le 8 mars, le nouveau numéro du mensuel Causeur, sorti des presses ce même jour nous parle beaucoup des femmes. De toutes les femmes, mais plus spécialement de l’une d’entre elles, Elisabeth Badinter, qui nous a accordé un long entretien. Son dernier ouvrage, Le conflit fait également l’objet d’un copieux dossier, où tous les auteurs sont loin d’être d’accord entre eux, comme il va de soi (enfin, chez nous). Et pour profiter de toutes ces bonnes choses et bien d’autres, un seul réflexe : s’abonner !

Les inédits du mois de mars :

  • Il faut que justice se passe, Elisabeth Lévy
  • Je pense donc je twitte, François Miclo
  • Jean-Baptiste Botul, Raul Cazals
  • Tuer la mère ? Elisabeth Lévy
  • Entretien avec Elisabeth Badinter, Elisabeth Lévy et Aimée Joubert
  • Elisabeth Badinter et ses ennemis, Charlotte Liébert-Helmann
  • Conflit ou recul ? Florentin Piffard
  • Aux écologistes, la matrie reconnaissante, Jérôme Leroy
  • Le père, cet importun, David Desgouilles
  • Shy-Pride, Bruno Maillé
  • Allouche, pour la bonne bouche, Luc Rosenzweig
  • “Veilleur, où en est la nuit ?”, Jérôme Leroy

De la liberté d’être mère. Ou pas

Élisabeth Badinter
Élisabeth Badinter publie Le Conflit, la femme et la mère, Flammarion. Photo : Hannah.

On vous a vue, entendue, lue dans tous les médias – une journée entière sur France Inter. À part cette malheureuse Edwige Antier et quelques autres, vous n’avez guère d’adversaires et peu qui soient à la hauteur. Chère Elisabeth Badinter, n’êtes-vous pas en train de mener une bataille gagnée ?
Tout d’abord, je reconnais volontiers que j’ai bénéficié d’un écho disproportionné. Cela dit, il ne faut pas se tromper. La seule bataille que j’ai gagnée, c’est que le débat est désormais public. Il n’y a qu’à voir le déchaînement sur Internet. J’ai sur le dos des « mères en colère » et des « écolos verts de rage », comme ils se désignent eux-mêmes. C’est aussi la preuve que mes craintes étaient fondées et que le retour, sous les couleurs de l’authenticité, à des pratiques millénaires ne relève pas seulement de mes obsessions personnelles.

[access capability= »lire_inedits »]De quelles pratiques parlez-vous ? De celles du maternage haute-compétition ou de la religion de l’environnement ? Ne faites-vous pas entre les deux un amalgame hardi ?
Mais c’est la même chose ! Le respect de la nature qui, elle, ne ment pas, est devenu notre nouvelle loi divine. Du reste, la publicité, qui ne ment pas non plus, si l’on peut dire, s’est emparée de cette tendance : c’est une preuve ! Mais la nature se déploie aussi dans la maternité, l’allaitement, les deux hormones du maternage, ocytocine et prolactine, et tout le discours de la mère toute-puissante. Ce n’est pas par hasard que l’on parle de la Terre-Mère.

Vous avez raison, ce n’est pas par hasard. Peut-être même la biologie, c’est-à-dire la nature, a-t-elle quelque chose à voir là-dedans. La maternité peut-elle être une affaire purement culturelle ?
Je ne suis pas idiote au point de nier que la maternité, la grossesse et l’accouchement relèvent de la nature. Mais la biologie est bien moins puissante que l’inconscient et les contraintes sociales réunies. Ce qui pèse sur les femmes, c’est la nécessité de concilier toutes sortes de contraintes tout en incarnant la mère parfaite.

Insistons. Croyez-vous qu’il est possible d’éradiquer toute survivance de l’antique séparation entre les femmes dedans et les hommes dehors ? Autrement dit, pouvons-nous et voulons-nous d’un monde où hommes et femmes, pères et mères, seraient interchangeables ?
Cessez de caricaturer ma pensée ! Je sais aussi bien que vous que la symétrie parfaite entre les hommes et les femmes n’existe pas. Mais je me contente de dire : attention ! aux femmes qui quittent leur travail et veulent rester trois ans à la maison avec leur enfant. Comment ignorer qu’aujourd’hui, un couple sur trois se sépare ? Pour la femme qui ne travaille pas, cela signifie souvent retrouver un logement, vivre dans la précarité avec ses enfants grâce à une pension alimentaire minable.

Mais enfin, il y a des mères, et même des mères au foyer, heureuses ! Comprenez-vous que vous ayez agacé ou blessé des femmes qui travaillent ou pas, ont des enfants et n’ont pas le sentiment d’en être esclaves ni d’avoir renoncé à leur vie de femme ?
Je crois qu’il y a plusieurs types de mères. Certaines sont plus « mammifères », elles aiment le tête-à-tête avec l’enfant, la maternité dans ses aspects les plus physiques, comme l’allaitement. D’autres n’aiment pas ça. Mon inquiétude vient du fait qu’on érige les premières, les mères fusionnelles et allaitantes, en curseur moral de la mère parfaite et que l’on culpabilise les autres. Alors, je dis : attention, danger ! Et j’affirme qu’il faut savoir dans quoi on s’engage quand on fait le choix de rester à la maison.

Cela dit, vous reconnaissez vous-même que la France est l’un des pays où les femmes disposent, grâce à la politique de la famille, d’un large éventail de choix.
D’abord, il faudrait que la question des structures d’accueil devienne un enjeu politique…

Mais ne nous dites pas qu’elle ne l’est pas ! On peut même trouver que les crèches occupent une place excessive dans le discours de Delanoë – au demeurant dans une ville où les Verts pèsent d’un grand poids…
Les discours sont une chose, la réalité en est une autre. Ce que j’observe, c’est que des femmes mal payées dans des emplois à temps partiel, sans possibilité de structure d’accueil pour leurs enfants, préfèrent laisser tomber leur emploi pour vivre pendant trois ans des allocations familiales. Et, au-delà des politiques, il y a l’ambiance. La pression monte sur les jeunes mères. Il faut scruter avec attention un ensemble de petits signes, de discours récurrents qui s’imposent peu à peu. À noter que beaucoup nous viennent de Suède, et de Scandinavie en général. On peut voir là-bas des mères allaiter des petits garçons de 5 ans. Et les femmes qui accouchent s’y prononcent majoritairement contre l’usage de la péridurale. En France, on sent une certaine inquiétude chez les jeunes mères, à qui on ne cesse de vendre la pratique de l’allaitement à long terme, voire à très long terme. Je n’ai rien contre la diversité des pratiques, mais il est insupportable qu’on leur raconte tout et n’importe quoi, que l’accouchement est un moment formidable, qu’on peut se passer de péridurale, que ce sont les hormones qui déclenchent le maternage. Alors que la technicité de la reproduction n’a jamais été aussi grande, on assiste au triomphe d’un naturalisme éclatant.

L’exemple scandinave est intéressant car on a l’impression que, là-bas, il s’agit autant −  sinon plus − d’asservir les hommes que de libérer les femmes. Dans ces conditions, le maternalisme n’est-il pas, plus qu’une sortie de route du féminisme, son accomplissement intégral ? N’y a-t-il pas un lien entre la super-mère d’aujourd’hui et la femme au pouvoir d’hier ?
Comme souvent, chère Élisabeth, votre antiféminisme primaire vous égare au point que vous confondez tout. Le courant féministe auquel j’appartiens était et est toujours universaliste : pour nous, l’essence n’avait plus lieu d’être. Nous ne voulions pas prendre le pouvoir et nous ne nous posions pas en parangon de vertu morale pour la société tout entière. Nous voulions l’égalité et le partage des tâches. Ce sont les féministes différentialistes qui sont responsables du matriarcat que nous voyons s’imposer au moins sur le plan symbolique. Et elles ont trouvé des alliées déterminées dans la population des mères maternantes. Plus personne ne peut plus parler au nom des femmes. Les deux courants du féminisme ne parviennent à se réconcilier que pour communier dans la victimisation des femmes. D’un côté, on idolâtre la mère, de l’autre on s’apitoie sur la femme : c’est gai.

De fait, ce différentialisme-là, qui fait des femmes les victimes revanchardes des hommes, n’est guère français et c’est heureux. Pour vous, ce naturalisme nous vient des universités américaines…
Oui, et cette idéologie pénètre l’Europe par la Grande-Bretagne naturellement, mais aussi par la Scandinavie où l’enseignement universitaire se fait en anglais. Puis, petit à petit, l’Union européenne, avec son cortège de normes, diffuse ces idées. Ce féminisme se coule très bien dans la frénésie du principe de précaution qui a saisi nos sociétés : en conjuguant les deux on obtient l’audience accordée aux associations pro-allaitement, aux hôpitaux labellisés   »amis des bébés ». On parle aujourd’hui d’un « droit de l’enfant à être allaité  ». L’allaitement, qui peut par ailleurs être un choix économique, en raison du prix des laits maternisés, est devenu une idéologie. Et donc, pour la bonne mère, un devoir.

Croyez-vous réellement peser sur l’inconscient collectif en vous battant sur le front du partage des tâches ménagères ? À supposer que ce combat-là soit le bon, faut-il, comme vous le suggérez, culpabiliser les hommes ? Outre le fait que cette mobilisation par la culpabilité n’est guère enthousiasmante, ne faudrait-il pas, alors, culpabiliser les femmes qui ont fait de leur cuisine un royaume dont l’accès est interdit aux hommes ?
Les changements dans la vie privée n’adviennent que par la culpabilisation des hommes. Pour les impliquer dans l’élevage des enfants, il faut manier à la fois le plaisir et la culpabilité. On ne peut pas nier que les pères de 2010 ne sont pas ceux de 1950 mais, quand on y regarde de plus près, notamment en étudiant les données INED des enquêtes « Population et société », on constate que le temps qu’ils concèdent aux tâches domestiques n’a pas varié. Seulement, il y a vingt ou trente ans, ce temps était consacré au bricolage ou à s’occuper de la voiture. Aujourd’hui, les voitures, on s’en moque, et plus personne ne bricole. Ce temps-là a été mis à profit par les pères pour s’occuper des bébés. Pour le reste, les femmes gèrent l’ensemble du quotidien. Il est vrai, aussi, que certaines rechignent à abandonner le royaume traditionnel où elles exercent un pouvoir tout-puissant, l’endroit où elles sont des « sachantes ».

À vous lire, on finit par se demander si la solution, pour vous, n’est pas d’arrêter de faire des enfants ?
Combien de fois devrai-je répéter que ce qui m’importe, c’est que les femmes aient le choix, d’être mères ou pas et même d’être des mères fusionnelles ou pas. Je ne fais que défendre le modèle maternel qui est aujourd’hui attaqué. Le phénomène des femmes sans enfants, dans les pays où le rôle maternel est exacerbé, monte en puissance. En Allemagne, en Autriche, un tiers des femmes les plus favorisées finissent leur vie sans enfant. Elles considèrent qu’il existe d’autres possibilités d’épanouissement que la maternité et créent un véritable style de vie. Les femmes ont le droit d’être mères. Elles ont aussi celui d’être des guerrières.

Le Conflit : la femme et la mère

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Incorrigible Autriche

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Barbara Rosenkranz
Barbara Rosenkranz.

Ce n’est pas parce que nous sommes, en ce 8 mars féministe, devant notre ordinateur pour nourrir le moloch qui avale des tonnes de papiers pour la plus grande gloire d’Elisabeth Lévy, que nous allons nous priver du plaisir d’habiller une dame pour cet hiver exceptionnellement rude.

Je viens de faire sa connaissance à Vienne, en Autriche, où m’avait dépêché l’excellente revue Politique internationale.

Elle s’appelle Barbara Rosenkranz. Je préviens tout de suite ceux qui arrêteraient là leur lecture, en maugréant que je vais encore les bassiner avec des histoires de Juifs, qu’ils peuvent se dispenser de cliquer trop vite.

Mme Rosenkranz est une Autrichienne dont on ne peut discerner aucune ascendance non aryenne dans un arbre généalogique plongeant ses racines dans les terres de cette Basse-Autriche danubienne et rurale. Elle vient de déclarer sa candidature à l’élection présidentielle de son pays, le 25 avril prochain, contre le sortant, le social-démocrate Heinz Fischer. Elle est candidate au nom du FPOe, le parti d’extrême droite xénophobe naguère dirigé par feu Jörg Haider.

Les chrétiens-démocrates, qui participent au gouvernement dirigé par le socialiste Werner Faymann ne présentent pas de candidat, car les sondages ne leur laissent aucun espoir face au sortant.

Barbara Rosenkranz est donc la seule personnalité politique non folklorique à défier Fischer. Elle n’a quasiment aucune chance d’être élue, à moins d’un séisme politique, car le socle électoral de son parti (moins de 20%) est insuffisant pour lui faire espérer une victoire.

En revanche, elle vise à rassembler le maximum de mécontents de la situation actuelle, et ils sont nombreux dans un pays touché comme les autres par la crise économique, et travaillé par des angoisses sécuritaires de tous ordres. De plus elle a reçu le soutien du principal quotidien autrichien, le tabloïd Kronenzeitung (1 million d’exemplaires vendus pour un pays de 10 millions d’habitants), dont le propriétaire, Hans Dichand (88 ans) est un anti-européen viscéral et un pourfendeur de la politique d’immigration, jugée par lui trop laxiste, de l’actuel gouvernement.

Barbara Rosenkranz, née en 1958, ne peut être soupçonnée, comme le fut jadis Kurt Waldheim d’avoir été membre du parti nazi dans sa jeunesse. Elle doit cela à ce que le chancelier allemand Helmut Kohl appelait « la grâce de la naissance tardive ». L’Autriche n’est pas, comme l’Allemagne, passée par la dure acceptation d’un passé monstrueux, et s’est longtemps proclamée « première victime du nazisme », en dépit de la participation enthousiaste de la majorité de la population à l’aventure hitlérienne, et au rôle éminent de quelques Autrichiens dans la nomenklatura nazie, à commencer par le Führer lui-même…

Barbara Rosenkranz appartient, idéologiquement à ce que l’on appelle là-bas les « Kellernazis » (les nazis des caves), qui ont perpétué, jusqu’à aujourd’hui la célébration des vertus du IIIe Reich dans des cercles privés, des confréries étudiantes, des associations de vétérans de la Deuxième Guerre mondiale. Le parti « libéral » (FPOe) a été le réceptacle politique de cette mouvance, sous l’œil bienveillant d’un Bruno Kreisky qui comptait sur ce parti pour empêcher le retour au pouvoir des chrétien-démocrates de l’OeVP.

Comment se comporte un ou une nazi(e) des caves ? Dans le cas de Barbara Rosenkranz, c’est d’abord d’être une mère de dix enfants (chapeau !) dont chacun et chacune d’entre eux sont dotés d’un prénom issu de la mythologie germanique. Pourquoi pas après tout ? Les Odin, Wolf, Gudrun ou Hiltrud n’ont pas vocation à envahir la Pologne chaque fois qu’ils écoutent du Wagner. Mais ce sont là des signaux que s’envoient les nostalgiques du Grand Reich sans tenir des propos publics qui pourraient leur valoir des ennuis judiciaires. Les « fêtes du solstice » sont aussi très prisées dans ces milieux, qui les préfèrent aux célébrations catholiques classiques. Enfin, chaque année, le grand bal des corporations étudiantes (dont certaines pratiquent encore le duel au sabre) est le grand rassemblement, dans le Hofburg (ancien palais impérial) de la jeunesse de cette mouvance.

Les premières déclarations de Barbara Rosenkranz comme candidate ont provoqué le scandale. Elle s’est prononcée pour un assouplissement de la loi de 1945 interdisant les activités nazies ou néo-nazies. Interrogée sur ses positions vis à vis des négationnistes de la Shoah, dont certains sont des amis de son époux, elle a répondu : « J’ai, sur ce sujet, l’information d’une Autrichienne qui a fréquenté l’école entre 1964 et 1976. » Comme l’enseignement de la Shoah ne faisait pas partie des programmes scolaires autrichiens à l’époque, l’interprétation de la réponse de Mme Rosenkranz laisse ouverte toutes les hypothèses concernant ses convictions en la matière.

Ces propos ont fait tellement de bruit que le patron du Kronenzeitung lui a demandé de les rectifier sans tarder. Barbara a alors concédé qu’elle ne doutait pas de l’existence des chambres à gaz, sans toutefois préciser qu’elle était également persuadée qu’elles avaient servi à ce que l’on sait…

L’effet Rosenkrantz s’est déjà fait sentir sur la campagne de son concurrent socialiste : ce dernier s’est cru obligé d’adresser une lettre aux associations de réfugiés des Sudètes, nombreux en Autriche pour leur dire qu’à son avis les décrets Benes de 1945 étaient une injustice, et qu’il allait, au sein de l’Union européenne œuvrer pour que ces réfugiés puissent obtenir des compensations.

À part ça, l’Autriche est un pays merveilleux peuplé, aussi, de gens cultivés, bons vivants et tolérants. Demain, c’est le 9 mars, et c’est tant mieux.

Le vieillard Espérance

21
Le général de Gaulle, en juillet 1967, à Québec.

Un matin de 2010, au sortir de rêves agités, Gregor Samsa se réveilla métamorphosé en général de Gaulle.

Les écrans de télévision se brouillent, l’indicatif de Radio Londres retentit et de Gaulle, âgé de cent vingt ans, apparaît en noir et blanc. Son nouvel Appel, qui débouchera sur une seconde Révolution française, est comique et burlesque à bien des égards. Pourtant, il nous touche aussi au plus intime. Il nomme avec vérité notre douleur réelle, l’extrême angoisse du temps présent. Et il parle à notre liberté et à notre espérance. « La résignation de ceux-là mêmes qui auraient dû combattre pour la grandeur française m’a conduit à sortir une nouvelle fois de ma retraite. […] L’espérance doit-elle disparaître ? » Péguy parlait de « la petite fille Espérance ». Duteurtre invente quant à lui le vieillard Espérance, venu une nouvelle fois nous relever.

De Gaulle souhaite que l’Histoire et la liberté humaine sortent de leur longue torpeur, comme il en donne lui-même l’exemple en dépit de son grand âge. Les deux premiers événements historiques qu’il appelle de ses vœux sont la sortie de la France de l’Union européenne et la renaissance de l’œuf mayonnaise authentique, condamné à mort par d’obscures directives européennes.

Son appel s’adresse à la France, à tous les Français, afin qu’ils désertent enfin l’enfer de la séparation. « J’appelle les hommes et les femmes, les chrétiens et les musulmans, les juifs et les athées, les ouvriers et les paysans, les employés et les chômeurs.[…] J’appelle les homosexuels et les transsexuels, les motards et les cyclistes, les fumeurs et les non-fumeurs, les rockers et les teufers, les sportifs et les handicapés, à tous se rassembler pour reconstruire notre pays. » Mais son appel interpelle aussi tous les peuples européens, « l’Europe réelle », « une Europe des nations, fières de leurs spécificités », qu’il invite à suivre l’exemple de la France et à briser eux aussi le joug de la tyrannie bureaucratico-démocrate et de son infinie tristesse.

Dans les semaines qui suivent, le gouvernement lance la traque à une nouvelle « menace terroriste ». Mais, une fois encore, il constate que l’anti-terrorisme est rigoureusement impuissant face aux hommes libres, à la force que leurs paroles et leurs actes exercent irrésistiblement sur l’âme humaine. L’exaltation, en banlieue comme ailleurs, se répand comme une traînée de poudre.

L’idée du Retour du Général est aussi simple qu’excellente. En outre, Benoît Duteurtre la traite remarquablement. Il décrit l’invraisemblable avec un réalisme imperturbable et un délicieux humour. Son roman est composé avec art par l’alternance de cette chronique néo-gaullienne avec d’autres chapitres qui constituent de petites nouvelles autonomes dont il est le personnage central et qui rentrent en écho thématique avec le récit principal. Il s’agit de son roman le plus fantaisiste et personnel, le plus profond et le plus drôle. Duteurtre, en somme, y est à la fois spirituel et spirituel.

Sa voix, comme celle de de Gaulle, y monte des profondeurs de l’enfance. Non de l’enfance kitschifiée, mais de l’enfance réelle. C’est la raison pour laquelle elle parle à ce qui, en nous, se lève et commence. Et qui est tout aussi réel que notre désolation.

Le Retour du Général

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8 mars : tout ça pour ça ?

62

Dimanche très froid à Besançon, 16 h 00. Je traîne sur la Toile. Il fait décidément trop froid pour sortir. Tout à coup, sur mon fil Twitter, une invitation tombe. Europe Ecologie Franche-Comté organise une grande soirée festive avec groupe de musicos sympas – comme la célèbre Maggy Bolle – et, surtout, les Jeunes Verts de Franche-Comté qui en profiteront pour lancer une « brigade de vaccinateurs » pour vacciner tout le monde contre le machisme. Sans doute pour fêter, dans leur façon très Festivus Festivus, la journée internationale de la femme qui doit intervenir demain. Je me tâte. Après tout, ne suis-je pas en plein dans le cœur de cible ? La vaccination verte commence à 17 h 30 et c’est à deux pas de chez moi. Mais, en même temps, il fait vraiment froid.

Toujours le même dimanche très froid à Besançon, 16 h 14. Toujours à traîner sur la Toile. Au hasard de mon surf, je découvre une vidéo qui va sérieusement m’aider à prendre cette décision vitale. Pour le plaisir des lecteurs de Causeur, je la poste ci-dessous. Des décennies de féminisme pour en arriver là. Non, décidément, je demeurerai machiste. Et, au chaud.

[youtube]15OZtD5Kypk[/youtube]

Orgies dans la Sarthe

André Laignel est professeur de sciences économiques dans un lycée de Sablé-sur Sarthe. Il ne s’agit donc pas du sympathique socialiste de petite taille, défenseur intransigeant de la laïcité, mais d’un homonyme. Monsieur Laignel, à la demande d’un comité de prévention sur les conduites à risques, a mené une enquête auprès des 1 300 lycéens de son établissement sur leurs habitudes en matière de sexe et d’alcool. Apparemment, trois lycéens sur cinq ont déjà été ivres dans la commune dont Monsieur Fillon est le maire. Et ils sont 14% à avoir eu des rapports sexuels sans préservatifs. Il semblerait de surcroît que sexe et alcool soient liés chez ces jeunes dépravés du sept-deux puisque 23% indiquent que leur premier frottage d’épidermes a eu lieu alors qu’ils étaient sérieusement pompettes. Bon, en même temps, la Sarthe, hein, qu’est-ce vous voulez y faire d’autre ? Et puis, assez étrangement, il n’est pas question de drogue dans les réponses ce qui indiquerait que ces pauvres gamins, décidément à plaindre, ne peuvent même pas se trouver un peu d’herbe de qualité dans un département pourtant rural.

« D’où vient cette haine de la littérature ? »

Eugène Giraud, Portrait de Gustave Flaubert, 1867.
Eugène Giraud, Portrait de Gustave Flaubert, 1867.

Je fais souvent ce cauchemar étrange et pénétrant d’un monde sans bibliothèques. Cela me semble être le comble du malheur. La dystopie que je trouve la plus effrayante n’est pas l’horreur panoptique de 1984, le totalitarisme eugéniste de Brave new world ou la transparence obligatoire de Nous autres de Zamiatine : c’est Fahrenheit 451 de Bradbury. Un monde où des pompiers pyromanes traquent les derniers lecteurs, brûlent leurs livres, un monde où des résistants ont appris par cœur les chef-d’œuvres de la littérature universelle dans le vague espoir de les transmettre à d’autres et de ne pas, en se faisant abattre par la police, faire disparaître par la même occasion L’Odyssée ou Le voyage au bout de la nuit.

Je me suis demandé un long moment pourquoi ce sont ces noires pensées qui m’ont assailli en découvrant le Dictionnaire Flaubert de Jean-Benoît Guinot, un ouvrage pourtant aussi réjouissant par son côté exhaustif et monumental que par son sujet. Imaginez un peu : Flaubert par Flaubert, sur huit cents pages et 1500 entrées. Une belle idée qui aurait plu au Patron, comme l’appelait Maupassant. C’est qu’il y a toujours eu chez Flaubert cette recherche d’une forme totale, d’un livre définitif qui épuiserait le monde pour mieux le conserver. Son Dictionnaire des idées reçues ou son dernier roman inachevé, Bouvard et Pécuchet, ne sont pas seulement d’admirables bouffonneries, des critiques sociales au lance-flammes, ce sont aussi des tentatives héroïques pour atteindre un absolu : le livre parfait. Au point qu’on peut imaginer qu’il se suffise à lui-même, qu’il soit devenu un monde en soi. On lit d’ailleurs, dans ce qu’on ne tardera pas appeler le Guinot comme on dit le Gaffiot, à l’article « Rien »: « Ce qui me semble beau, ce que je voudrais faire, c’est un livre sur rien, un livre sans attaches extérieures, qui se tiendrait de lui-même, par la force interne de son style, comme la terre sans être soutenue se tient en l’air, un livre qui n’aurait presque pas de sujet, ou du moins où le sujet serait presque invisible, si cela se peut. » Quelques années plus tard, c’est Mallarmé qui va rêver de la même chose : « Le monde est fait pour aboutir à un beau livre. »

C’est que ces deux-là, Flaubert et Mallarmé, avec quelques autres, ont bien pressenti ce qu’avait vu également Léon Daudet dans Le stupide XIXe siècle ou ce que verra Muray dans Le XIXe siècle à travers les âges : la formidable entreprise de désenchantement du monde et d’abrutissement généralisé qui commence avec le triomphe de la bourgeoisie. Une bourgeoisie qui va imposer partout sa manière monstrueuse d’aimer, de jouir, de penser, de s’enrichir. Ouvrons à nouveau le Guinot et lisons à l’article « Bourgeois » cet extrait du Château des cœurs : « Ô Bourgeois, vous vous êtes tenus philosophiquement dans vos maisons, ne pensant qu’à vos affaires, à vous-mêmes seulement ; et vous vous êtes bien gardé de lever jamais les yeux vers les étoiles. » Cela date de 1863. Comment ne pas voir un écho, d’autant plus saisissant que Flaubert n’en connaissait pas l’existence, du constat de Marx et Engels quinze ans plus tôt dans Le Manifeste : « Là où elle est arrivée au pouvoir, la bourgeoisie a détruit tous les rapports féodaux, patriarcaux, idylliques. Elle a impitoyablement déchiré la variété bariolée des liens féodaux qui unissaient l’homme à ses supérieurs naturels et n’a laissé subsister d’autre lien entre l’homme et l’homme que l’intérêt tout nu, le dur paiement comptant. »

C’est alors que j’ai compris le pourquoi de mon malaise inaugural, de mon angoisse bradburyenne devant ce Dictionnaire Flaubert qui est, répétons-le, merveilleusement conçu : c’est qu’il est aussi, en tant qu’entreprise universitaire, un symptôme inconscient d’une époque où la muflerie et le crétinisme, pour reprendre des termes chers à Flaubert, arrivent aujourd’hui à leur stade terminal. J’ai convoqué Marx et Engels, mais pour que l’on nous comprenne bien, j’aurais pu aussi appeler Renaud Camus à la barre qui ne dit pas autre chose dans son essai La dictature de la petite bourgeoisie.

Ce dictionnaire est, de fait, un livre pour période dangereuse, comme si nous allions ne pouvoir emporter, quand tout s’effondrera, que l’essentiel d’une œuvre aimée parce qu’il faudra, décidément, voyager léger.

En d’autres temps, le Guinot aurait été un merveilleux Baedeker pour visiter le continent Flaubert. Passer d’un château l’autre, dans des articles d’une érudition impeccable et parfois d’une drôlerie provocatrice. « Tourisme sexuel », « Pignouf » ou « Breton » sont, entre autres, de vrais bonheurs.

Mais aujourd’hui, les livres nous quittent, les livres s’en vont. Ils ne se sentent plus désirés, enfin plus désirés comme on doit les désirer, de manière vitale, charnelle, définitive. À l’article « Lecture » du Guinot, on aura opportunément le rappel de cette citation de Flaubert aussi essentielle que célèbre : « Ne lisez pas comme on fait des enfants, ni pour vous divertir, ou comme les ambitieux, pour s’instruire. Non, lisez pour vivre ! »

Seulement, voilà, les livres sont une espèce en voie de disparition, au même titre que les cabines téléphoniques, les couples qui ne divorcent pas et les prêtres qui suivent le rite tridentin. Ce ne sont pas les pompiers de Bradbury qui viennent les brûler, les livres, mais c’est un mécanisme plus pervers, plus subtil, plus insidieux qui les met à mort.
Ce sont, par exemple, les centaines de faux livres sur les tables des librairies qui noient les quelques vrais que l’on publie parfois encore, la prolifération entropique des cellules étant, on le sait, le premier stade du cancer. Ou les écrans d’ordinateurs, de télévisions, de smart phone. Ou le livre électronique dont personne ou presque ne voit qu’il s’agit d’un oxymore qui fleure bon le totalitarisme. Ou le babillage incessant et insignifiant des médias Ou la néophilie obligatoire. Ou l’idolâtrie technologique. Ou la furie consumériste. Ou les sous-cultures glorifiées. Ou le refus démagogique jusque dans l’école de hiérarchiser entre Baudelaire et Grand Corps Malade[1. Authentique, hélas. Vu, alors qu’on préparait un neveu au bac de Français, dans une série de textes sur le thème de la ville.]. Bref vous avez le choix dans la manière de dire adieu à l’élégance des temps endormis.

Ce qui est désespérant, c’est que l’on aurait pu, l’on aurait dû voir arriver le désastre. Les grands écrivains, même quand on les asphyxie économiquement ou qu’on les traduit devant les tribunaux, sont là pour ça, pour peu qu’on se donne la peine de les lire.

Et ce Dictionnaire Flaubert nous le rappelle tout le temps ou presque, à chaque page, comme un remords. On finira donc par l’article « Littérature » et l’on sera à peine étonné, dans une lettre à la princesse Mathilde en juillet 1867, d’entendre Flaubert poser déjà la seule question qui vaille encore d’être posée aujourd’hui : « Mais d’où vient cette haine de la littérature ? »

Dictionnaire Flaubert

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Plagiaires, bidonneurs et imposteurs

53
Simon Wiesenthal
Simon Wiesenthal

L’automne littéraire français a été animé par les querelles d’écrivaines s’accusant de plagiat (Marie Darrieussecq, Camille Laurens, Marie Ndiaye) pour la plus grande joie de leurs éditeurs respectifs. Rien de tel qu’un joli scandale germanopratin pour animer le buzz et assurer des ventes honorables à des ouvrages où ces dames étalent sur la place publique les tourments de l’âme liés à leurs querelles de chiffonnières surdiplômées.

Comme elles ont la chance statistiquement prouvée d’être encore longtemps parmi nous, elles disposent de quelques décennies pour continuer à se déchirer à belles dents ou, qui sait, de se réconcilier sur le dos d’une jeunette qui aurait l’impudence de venir leur disputer une place de femelle dominante dans la jungle littéraire.

Quand on est mort, c’est tout différent. Il ne suffit pas d’avoir été érigé en monument de son vivant pour être assuré de le rester dans les siècles des siècles.

L’actualité éditoriale de ces dernières semaines nous donne deux exemples de démolition en règle de personnages récemment disparus qui passaient, chacun dans leur domaine, pour des parangons de vertu : le « chasseur de nazis » Simon Wiesenthal (1908-2005) et le journaliste polonais Ryszard Kapuściński (1932-2007).

Le premier est épinglé dans un livre écrit par le journaliste anglais Guy Walters[1. La traque du mal (Flammarion).], récemment traduit en français, et le second est le sujet d’une biographie implacable[2. Ryszard Kapuściński. Nonfiction (en polonais).] rédigée par l’un de ses confrères, Artur Domoslawski, membre de la rédaction du prestigieux quotidien polonais Gazeta Wyborcza.

Le nom de Wiesenthal est indissolublement lié à la traque des bourreaux nazis ayant réussi à échapper au tribunal de Nuremberg, et à la capture, en Argentine, d’Adolf Eichmann, qui sera par la suite jugé et exécuté en Israël. Celui de Ryszard Kapuściński est associé à l’aristocratie des grands reporters, au même titre qu’Albert Londres ou Joseph Kessel. Ses livres racontant les indépendances africaines, la chute du Shah d’Iran ou la révolution cubaine ont été traduits dans les langues les plus improbables, suscitant d’innombrables vocations de journalistes dans une jeunesse peu au fait des côtés sordides de ce métier de chien.

Commençons par Wiesenthal. La légende de ce rescapé de la Shoah, né en Ukraine, et installé à Vienne après la guerre est sérieusement mise à mal par l’enquête de Guy Walters, qui relève toutes les contradictions des diverses versions qu’il a données de son épopée à travers les camps de la mort, et les raisons de sa survie miraculeuse. Wiesenthal est un menteur, martèle Walters, qui lui reproche même de se prévaloir frauduleusement d’un diplôme d’architecte qu’il n’aurait jamais obtenu. Comme, à ma connaissance, Wiesenthal n’a jamais construit de maison, quelle importance ? Mais qui ment un œuf ment un bœuf, et cette petite filouterie vient à l’appui de la thèse principale de Walters, selon laquelle Wiesenthal n’est pas à l’origine de la découverte et de l’arrestation de 1100 nazis criminels, mais tout au plus de dix d’entre eux, et que son rôle dans l’affaire Eichmann est loin d’être celui qu’il s’attribue. J’ai connu Simon Wiesenthal dans le cadre de mes activités professionnelles au milieu des années 1980, et lui ai rendu visite à plusieurs reprises dans son bureau viennois. J’avais été intrigué par la modestie des lieux qu’il occupait seul avec une secrétaire, et surtout par l’incroyable caractère primitif de sa documentation réduite à quelques boites à chaussures remplies de fiches relatives à ces fameux nazis qu’il s’efforçait de débusquer.

Mais cela, à l’époque, n’a suscité chez moi aucun soupçon sur la réalité du travail accompli par Wiesenthal : les meilleurs détectives de roman et de films noirs ne disposent pas de bureaux somptueux, ni de collaborateurs nombreux et zélés pour accomplir des exploits extraordinaires, et ce bon vieux Simon devait être de la trempe des Philip Marlowe ou Sam Spade…

Ce n’est que bien plus tard que j’ai compris que Wiesenthal était une figure bien commode pour les services israéliens, qui effectuaient discrètement les recherches et interventions attribuées au « chasseur de nazis » viennois. Sa notoriété mondiale était également utilisée par les dirigeants de l’Etat juif pour contrecarrer l’action d’un autre juif autrichien célèbre, le chancelier Bruno Kreisky, dont l’antisionisme viscéral était l’une des lignes directrice de sa politique étrangère. Les deux hommes se vouaient mutuellement une haine inextinguible. Il faut espérer que la seule chose qui les réunissait, leur incroyance au ciel ou à l’enfer, leur a épargné une cohabitation post mortem dans l’un ou l’autre de ces lieux.

À en croire Artur Domoslawski, Ryszard Kapuściński est un agent des services spéciaux de la Pologne communiste, doublé d’un bidonneur de haute volée. Rappelons que ce dernier a effectué l’essentiel de sa carrière au sein de l’agence de presse officielle PAP, version polonaise de l’agence TASS. Il en était même le seul grand reporter, car les moyens modestes de cette agence ne lui permettaient pas de dépêcher des dizaines de Rouletabille à travers la planète. Il était membre du POUP (Parti ouvrier unifié de Pologne) et il eût été inconcevable, à cette époque, qu’il n’informât pas les moustachus de Varsovie des quelques informations pouvant les intéresser qu’il avait pu glaner lors de ses reportages. Et cela d’autant plus qu’il s’est toujours affirmé communiste convaincu jusqu’à son départ du parti en 1981. Ce procès posthume est donc pour le moins inopportun, car il n’y aurait pas eu de journaliste-écrivain nommé Ryszard Kapuściński si celui-ci n’avait pas fait allégeance à ce pouvoir qui lui permettait une vie de flâneur salarié. J’ai pu bénéficier de l’aide désintéressée de quelques-uns de ses collègues de PAP lorsque j’ai été amené à traiter des pays communistes dans les années 1980. Les journalistes de la « presse bourgeoise » n’étaient pas admis aux congrès des partis communistes des pays du bloc soviétique. Il ne fallait pas compter sur les confrères de L’Humanité pour nous rapporter autre chose que de la langue de bois. En revanche, les Polonais, même communistes, se faisaient un plaisir de nous briefer sur les coulisses des pouvoirs soviétique ou est-allemand, pour lesquels ils éprouvaient ce mépris inscrit dans l’ADN de tous les natifs de Pologne…

L’accusation de bidonnage, sérieusement fondée par Domoslawski à partir des archives de Kapuściński, aimablement communiquées par sa veuve (elle s’en mord aujourd’hui les doigts !) est plus embarrassante pour sa mémoire. Il n’aurait rencontré ni Che Guevara, ni le Négus d’Ethiopie, dont il rapporte en long et en large les propos prétendument recueillis par lui, et son travail journalistique était une sorte de couverture pour se livrer aux délices de la fiction plus vraie que la vérité. Cela n’enlève rien au plaisir que procure la lecture de ses livres, mais nous ôte, s’il en était encore besoin, quelques illusions sur les stars de notre profession.

La Traque du mal

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Lettre à un mélancolique

270

J’ai dévoré votre dernière livraison. Evidemment, j’apprécie toujours autant votre style, votre grande culture historique et votre si grande lucidité. Seulement voilà, j’ai un gros désaccord avec vous. Un énorme désaccord. Ayant tenté de contribuer à votre défense et m’étant aussi permis de proposer votre candidature à l’élection présidentielle, même si tout le monde, vous le premier, avait d’emblée détecté le côté potache de l’initiative, il me faut vous l’exprimer franchement et aussi publiquement que précédemment.

À vous lire, tout est foutu. Tout a foutu le camp et on ne pourra jamais aller le rechercher. Pis encore, on a la surprise, la stupéfaction, la déception, on reçoit un coup de poing dans l’estomac, en lisant de vous que la France est trop petite. Trop petite ! Pas cela, Eric Zemmour ! Et, surtout, pas vous. Lorsque nous nous rendons dans notre librairie pour acheter du Zemmour, ce n’est pas pour lire du Giscard ou du Minc. Nous hésitons à déposer plainte pour tromperie sur la marchandise. Nous vérifions la magnifique couverture tricolore ; nous nous replongeons dans la lecture pour retrouver votre style lequel, rassurons les prochains lecteurs, n’a rien de giscardien, et nous devons bien nous rendre à l’évidence : c’est bien Eric Zemmour qui écrit que la France est trop petite et qu’elle crève de mélancolie de s’en rendre compte.

Vous avez sans doute mesuré l’effroi que susciterait cette assertion parmi une partie de vos lecteurs habituels, lesquels versent parfois dans le Cocorico. Mais vous n’en avez eu cure. Vous le pensez, donc vous l’écrivez. Rien d’anormal. Votre franchise, c’est une marque déposée. Alors, nous allons vous répondre aussi franchement. Non pas point par point. Il nous faudrait écrire un livre aussi pour y répondre et nous n’avons pas la notoriété suffisante pour mobiliser un éditeur[1. Ils se sont d’ailleurs mis à deux pour vous éditer le vôtre. Au passage, ils pourraient faire leur boulot et repérer les coquilles. Vous laisser confondre AELE et ALENA, ce n’est pas seulement imprimer un lapsus assez drôle, c’est aussi manquer de sérieux. Mais je m’arrête là : je ne voudrais pas apporter encore de l’eau à votre moulin toutfoutlecampiste.]. Trois points suffiront.

La France est trop petite parce que cet hexagone est trop petit dans un monde si grand ; La France est trop petite et sa démographie en trompe-l’œil n’y changera rien ; La France est trop petite parce qu’elle ne pourra jamais recouvrer la souveraineté qu’elle a bazardée.

Donc Minc, Giscard, Attali, les oui-ouistes auraient raison. Trop petite, la France ? Trop ridée, la France ? Elle aurait besoin d’être un Empire, de pouvoir retrouver les frontières de celui de la Rome Antique pour s’accomplir complètement ? C’est le fil conducteur de votre livre, votre thèse. Comme vous ne nous proposez pas la guerre pour retrouver nos cent-trente départements de Hambourg à Turin, il n’y aurait plus qu’à pleurer. Page 21, vous faites un sort à vos lecteurs souverainistes, enfants des maurrassiens et des jacobins de gauche, en les soupçonnant d’anachronisme. Ce n’est pas l’Empire que les Rois de France refusaient mais l’Empereur. Lorsqu’on est nourri par les livres que Paul-Marie Couteaux écrivait dans les années 1990, on a dû mal à séparer l’Empire de l’Empereur. Et on ne goûte guère l’impérialisme, qu’il soit germanique, américain ou même de Napoléon qui avait tout de même fini par rendre la France plus petite qu’il ne l’avait prise, comme disait le Général. Alors, la Wallonie, pourquoi pas ? Mais pour le reste, notre pays peut largement vivre sans mélancolie dans les frontières que nous connaissons. Après l’échec des Plans Fouchet et du Traité de l’Elysée, De Gaulle a très bien pu remettre la France au premier plan en tant que Nation libre et indépendante. Encore fallait-il en avoir la volonté. Il l’avait, au contraire des Partis. J’y reviendrai. De même, la posture chiraquienne de 2003 a démontré que notre 1 % de la population mondiale pouvait largement être compensé par une diplomatie audacieuse et un verbe haut.

La population, justement, parlons-en. Dans votre dernier chapitre, vous faites un sort au dynamisme de notre démographie. Comme un caillou dans votre chaussure, l’augmentation du nombre de Français, notre taux de fécondité qui tranche avec celui de nos voisins européens gênait quelque peu votre démonstration. Aidé par Michèle Tribalat, vous tentez de relativiser ce dynamisme. Vous accusez donc les chercheurs de l’INED de se comporter en Lyssenko et vous moquez Emmanuel Todd, lequel aurait découvert des monstres, aurait fermé la porte à double-tour et même jeté la clef. Il est possible que certains chercheurs ne voient pas les fameux chiffres en question ou refusent de les voir. Mais, de monstres, vous en voyez, a contrario, partout. D’abord, lorsque vous révélez le taux de fécondité des femmes d’origine européenne (1,7 au lieu des 2,0 pour toutes les femmes vivant en France) et que vous le rapprochez des taux globaux de nos voisins, il y a légèreté. Car l’Allemagne, l’Espagne ou l’Angleterre ont, tout comme la France, fait l’objet de vagues d’immigration importantes et les femmes issues de ces vagues font grimper aussi leur taux de fécondité. Si la France était le seul pays d’immigration en Europe, votre argument ferait mouche. Ce n’est pas le cas, fort heureusement et il y a donc une spécificité française que la plupart de nos démographes expliquent de manière féministe[2. Page 215 : présence de crèches, enfants confiés jeunes aux nounous, nombre important de naissances hors-mariage.], écrivez-vous. Et si on retournait cet argument avec l’aide d’un autre ! Jean-Claude Chesnais explique dans l’un de ses ouvrages que l’homme français participe davantage aux tâches ménagères que l’homme espagnol ou italien permettant à sa compagne d’enfanter avec davantage d’enthousiasme que ses cousines latines[3. Ce qui permet d’ailleurs de relativiser la propagande sur les fameux 80 % de tâches domestiques effectuées par les femmes en France, en vogue actuellement grâce à la promotion du livre d’Elisabeth Badinter, et dont on ne sait par qui et comment ils ont été calculés.]. Vous auriez pu ainsi, au lieu de relativiser le différentiel, l’expliquer par la féminisation du jeune français, et donc vous en plaindre, comme doit le faire légitimement l’auteur du Premier Sexe. Ensuite, si vous avez raison de fustiger les germanopratins, incapables de voir au delà du Ve et VIe arrondissements réunis, on a parfois l’impression que vous refusez de regarder vous-même au delà de l’Ile de France. La Mayenne (3% de mères étrangères seulement) dispute ainsi la première place en terme de taux de fécondité à la Seine-Saint-Denis, que vous citez sans cesse en exemple. Enfin, en matière d’assimilation pour les familles qui font grimper le taux de 1,7 à 2, ne vous focalisez-vous pas sur la partie émergée de l’iceberg ? Quand vous dites que beaucoup votent avec leurs pieds en quittant notamment le 93, vous oubliez que des couples mixtes, ou même des familles entières issues de l’immigration font de même ou rêvent de faire de même. Lorsque nous habitions un quartier sensible près de Montbéliard lors des élections présidentielles de 2002, nous avons pu ainsi découvrir que le vote Le Pen n’était pas réservé aux « souchiens », comme disent les Indigènes de la République. Très souvent, ce choix leur semblait une manière d’affirmer leur assimilation. Alors, certes, les chiffres que vous donnez sur le recul des unions mixtes montrent un recul de l’exogamie dans la population issue de l’immigration maghrébine. Certes, la communautarisation a progressé, l’assimilation reculé. Mais ce n’est pas à l’auteur de Petit frère qu’on expliquera que c’est le fruit d’une politique commencée il y a vingt-cinq ans et poursuivie par tous les gouvernements. Comment en aurait-il pu être autrement dans ces circonstances ? Il suffirait qu’on revienne au modèle ancien et on infléchirait vite la tendance. La loi sur le voile de 2003 a démontré que la fermeté était efficace. On ne peut pas ? Non ! Encore une fois, on ne veut pas !

La Volonté et la capacité de mettre celle-ci en œuvre découlent directement de la Souveraineté. Dans votre livre, vous prêchez évidemment un convaincu lorsque vous égrainez tous les passages par dessus bord que celle-ci a connus depuis plus de trente ans. Mais qui nous empêche de la reprendre, cette sacrée souveraineté ? Si nous quittions l’Euro[4. Vous avez bien eu raison, il y a une semaine, de dire à Nicolas Domenach que le minimum serait de menacer de le faire.], rétablissions le principe de la loi-écran, si même nous quittions l’Union européenne, dénoncions la CEDH – que sais-je encore, quelle armée européenne viendrait nous en empêcher ? D’ailleurs, Jacques Chirac en 1995, Lionel Jospin en 1997 et Nicolas Sarkozy en 2007, n’ont ils pas gagné grâce au logiciel national-républicain ? Ce n’est pas parce qu’ils ont renoncé peu après ou même, pour le dernier cité, jamais cru dans ce discours, qu’il est impossible à mettre en œuvre. On n’essaie même pas. Dès que les Allemands froncent un sourcil, on se couche, comme vous l’avez d’ailleurs très bien expliqué lorsque vous abordez le thème de l’union méditerranéenne. Donc on peut, et on dispose même de l’occasion idéale avec cette première crise de la mondialisation.

Et pourquoi ne nous le faisons pas ? A cause des partis, qui se débarrassèrent déjà du Général. Lorsque Sarkozy, DSK et Aubry consultent les mêmes gourous, il ne faut pas s’étonner de suivre la même politique quoi que les Français votent. Le système partisan est verrouillé et nul autre que vous ne le sait mieux. Le financement des partis, les féodalités économiques et locales, la quasi-unanimité des médias refusent de lâcher la proie, que constitue l’alternance entre une droite et une gauche libéralomondialistes, pour l’ombre que constituerait une recomposition rendue nécessaire par les changements géopolitiques et intérieurs. Sans doute parce que cela avait été un thème d’un livre écrit il y a plus de dix ans[5. Le livre noir de la droite, Grasset, 1998.], vous n’avez pas remis le couvert cette fois ci. C’est pourtant la raison centrale de l’incapacité pour la France de se redonner les moyens de devenir Rome, moins dans ses frontières que dans son Génie. Jean-Pierre Chevènement, dans un long dialogue avec un groupe de blogueurs parisiens, explique que le moment de vérité viendra un jour, sans doute provoqué par un choc extérieur. J’ai tendance à croire ce vieux lion sage.

En conclusion d’un discours prononcé au Palais des sports le 15 décembre 1965, André Malraux rappela la lettre que Bernanos écrivit à ses amis en 1942 : « Ne vous tourmentez donc pas, la France a inventé Jeanne d’Arc, elle a inventé Saint-Just, elle a inventé Clemenceau, elle n’a pas fini d’en inventer ! C’est son affaire ! » Il y a donc bien une mélancolie française. Mais c’est parce que nous le voulons bien.

Mélancolie française

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Reine d’un jour

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J’en conviens, c’est assez attendu mais chaque année, ça m’énerve. La journée de la femme, que l’on devrait plutôt appeler la journée du malheur des femmes, me flanque des boutons – ce qui est un comble. Je précise immédiatement que je n’aime pas que les hommes battent ou tuent leur femme, ni que leurs patrons les exploitent, ce qui devrait suffire à prouver que j’ai un grand cœur. J’ajoute que je ne crois pas que tout soit parfait sur le front de l’égalité. Mais le festival de propos convenus, de jérémiades inspirées et de communion compassionnelle, le tout noyé dans un flot d’aigreur et de ressentiment qui se déverse sur les méchants mâles qui nous gouvernent, me donne envie de prendre mes jambes à mon cou. Chaque 8 mars, le même message nous est délivré en boucle : nous sommes toutes des victimes. Ça, je n’achète pas. Et à l’exception des pleureuses qui se succèdent sur les plateaux et semblent tout droit sorties des livres de Muray, je ne connais pas une seule femme concrète qui achète.

« Où en sont les femmes ? » se demande gravement Le Monde à l’approche de cette centième édition. Je ne sais pas pourquoi mais je préférais entendre Patrick Juvet demander « Où sont les femmes ? » Comme me le souffle Miclo, « on ne nait pas femme, on le devient, d’accord. Mais ça ne me dit pas où sont mes escarpins ».

La précampagne du centenaire a commencé il y a deux ou trois semaines par la douloureuse question des femmes battues – au passage, on a oublié que 25 hommes mouraient chaque année sous les coups de leur tendre et douce. Puis on est passé à l’égalité dans le travail où, là encore, tout va mal : les femmes occupent les emplois précaires – alors que les hommes, bien sûr, jouissent d’une merveilleuse sécurité –, elles progressent plus lentement, ce qui n’a jamais rien à voir avec leurs propres choix ou avec les contraintes de l’entreprise, mais tient uniquement au machisme des dirigeants, lesquels privent ainsi la France de patronnes « compétentes, humaines, acharnées, instinctives » et j’en passe. « La crise aurait-elle eu lieu si Lehman Brothers s’était appelé Lehman Sisters », s’interroge Le Monde, apparemment sans rigoler (je n’ai pas trouvé la réponse à cette devinette pêchée en « une » mais peut-être ma mauvaise humeur m’a-t-elle rendue inattentive). Comme chacun sait, les tueuses, les emmerdeuses, les chipies, les hystériques et les autres sont de pures inventions de la littérature – encore un mauvais coup des hommes. D’ailleurs, aucun des mauvais coucheurs qui peuplent la rédaction de Causeur ne m’a envoyé un bouquet de fleurs en hommage à mes trésors féminins de calme, de patience et de sérénité, sans oublier mon sens bien connu de l’organisation. Cela dit, comme chez nous, c’est tous les jours jour de la femme, rien n’est perdu.

Heureusement, il y a des entreprises qui aiment les femmes et aiment plus encore le faire savoir. Le Parisien célébrait hier ces bonnes élèves. Alors qu’elles font déjà de leur comportement exemplaire en matière d’écologie et de diversité un argument de vente, elles pourront désormais brandir leur féminisme.

De l’horreur au travail on a naturellement enchaîné sur l’oppression domestique. Il est vrai que dans ce domaine, les inégalités de la nature s’ajoutent à celles qu’ont générées des siècles de patriarcat. Une expérience scientifique simple à réaliser vous le prouvera : placez un homme et une femme dans un foutoir où les toiles d’araignée se fraient un chemin entre les livres ; ajoutez si possible un réfrigérateur qui n’a pas rencontré une éponge depuis des semaines et une baignoire douteuse, et observez lequel des deux cobayes craque le premier. Espérons en tout cas qu’une brigade des plumeaux opérant sous la responsabilité de la HALDE mettra bientôt fin à l’antique injustice qui continue de régner sur le front ménager. En attendant ce jour béni, étant contrairement à toutes mes congénères travailleuses et efficaces de nature feignasse (il faut bien que des exceptions confirment la règle) je me permets de vous envoyer, une fois de plus, à mon cher Muray :

J’aime la sociologue parfaitement hystérique
Parce que le partage des tâches domestiques,
À lire les plus sûres études statistiques,
Demeure depuis quinze ans complètement statique.

Bizarrement, nul n’a songé au sort de celles à qui leur mari refuse l’usage d’un chéquier, interdit le recours à un médecin homme ou impose le port d’une prison vestimentaire. Passons.

En même temps qu’on communie dans l’apitoiement, on célèbre les innombrables vertus et les multiples exploits de ces dames – cela doit être ce qu’on appelle l’inconséquence féminine. Certaines rédactions où on n’a pas la chance d’être dirigé par la main de fer d’une patronne, profitent de ce beau jour pour faire du rêve du gouvernement des femmes une réalité. Ainsi, le « Grand journal » de Canal + était-il hier, sous la houlette d’Ariane Massenet, exclusivement féminin, public compris. Il y avait de la gonzesse et j’en connais quelques-uns qui n’ont pas dû en louper une minute. Certes, j’ai eu un peu la trouille quand Marie Colmant s’est indignée qu’on laisse encore un sale type comme Zemmour s’exprimer. Ça prouve, a-t-elle dit, qu’il reste beaucoup de progrès à faire. Cher Eric, j’ai bien peur que pour toi, ce soit « camp de travail à régime sévère ».

Il y en a pour tous les goûts. Actualité Juive, qui publie par ailleurs une excellente interwiew de Guaino, annonce en une que la femme est l’avenir de la communauté. On attend avec impatience que Têtu proclame que les lesbiennes sont l’avenir des homosexuels.

Dans cet océan de niaiserie, j’ai tout de même déniché une bonne nouvelle. Sachez, mesdames, frangines et copine, qu’à l’occasion de notre fête, le site Sexy Avenue propose 20 % de réduction sur les sex-toys et la lingerie sexy. Une excellente façon de rappeler que l’un des points communs à une grande majorité de femmes n’est pas qu’elles vivent l’enfer mais qu’elles aiment les hommes. Même s’il arrive que les deux aillent ensemble – c’est l’un des charmes de la vie des femmes.

Causeur n°21 : un beau bébé !

1

Bien que nous soyons assez peu enclins d’ordinaire à fêter béatement le 8 mars, le nouveau numéro du mensuel Causeur, sorti des presses ce même jour nous parle beaucoup des femmes. De toutes les femmes, mais plus spécialement de l’une d’entre elles, Elisabeth Badinter, qui nous a accordé un long entretien. Son dernier ouvrage, Le conflit fait également l’objet d’un copieux dossier, où tous les auteurs sont loin d’être d’accord entre eux, comme il va de soi (enfin, chez nous). Et pour profiter de toutes ces bonnes choses et bien d’autres, un seul réflexe : s’abonner !

Les inédits du mois de mars :

  • Il faut que justice se passe, Elisabeth Lévy
  • Je pense donc je twitte, François Miclo
  • Jean-Baptiste Botul, Raul Cazals
  • Tuer la mère ? Elisabeth Lévy
  • Entretien avec Elisabeth Badinter, Elisabeth Lévy et Aimée Joubert
  • Elisabeth Badinter et ses ennemis, Charlotte Liébert-Helmann
  • Conflit ou recul ? Florentin Piffard
  • Aux écologistes, la matrie reconnaissante, Jérôme Leroy
  • Le père, cet importun, David Desgouilles
  • Shy-Pride, Bruno Maillé
  • Allouche, pour la bonne bouche, Luc Rosenzweig
  • “Veilleur, où en est la nuit ?”, Jérôme Leroy

De la liberté d’être mère. Ou pas

Élisabeth Badinter
Élisabeth Badinter publie Le Conflit, la femme et la mère, Flammarion. Photo : Hannah.
Élisabeth Badinter
Élisabeth Badinter publie Le Conflit, la femme et la mère, Flammarion. Photo : Hannah.

On vous a vue, entendue, lue dans tous les médias – une journée entière sur France Inter. À part cette malheureuse Edwige Antier et quelques autres, vous n’avez guère d’adversaires et peu qui soient à la hauteur. Chère Elisabeth Badinter, n’êtes-vous pas en train de mener une bataille gagnée ?
Tout d’abord, je reconnais volontiers que j’ai bénéficié d’un écho disproportionné. Cela dit, il ne faut pas se tromper. La seule bataille que j’ai gagnée, c’est que le débat est désormais public. Il n’y a qu’à voir le déchaînement sur Internet. J’ai sur le dos des « mères en colère » et des « écolos verts de rage », comme ils se désignent eux-mêmes. C’est aussi la preuve que mes craintes étaient fondées et que le retour, sous les couleurs de l’authenticité, à des pratiques millénaires ne relève pas seulement de mes obsessions personnelles.

[access capability= »lire_inedits »]De quelles pratiques parlez-vous ? De celles du maternage haute-compétition ou de la religion de l’environnement ? Ne faites-vous pas entre les deux un amalgame hardi ?
Mais c’est la même chose ! Le respect de la nature qui, elle, ne ment pas, est devenu notre nouvelle loi divine. Du reste, la publicité, qui ne ment pas non plus, si l’on peut dire, s’est emparée de cette tendance : c’est une preuve ! Mais la nature se déploie aussi dans la maternité, l’allaitement, les deux hormones du maternage, ocytocine et prolactine, et tout le discours de la mère toute-puissante. Ce n’est pas par hasard que l’on parle de la Terre-Mère.

Vous avez raison, ce n’est pas par hasard. Peut-être même la biologie, c’est-à-dire la nature, a-t-elle quelque chose à voir là-dedans. La maternité peut-elle être une affaire purement culturelle ?
Je ne suis pas idiote au point de nier que la maternité, la grossesse et l’accouchement relèvent de la nature. Mais la biologie est bien moins puissante que l’inconscient et les contraintes sociales réunies. Ce qui pèse sur les femmes, c’est la nécessité de concilier toutes sortes de contraintes tout en incarnant la mère parfaite.

Insistons. Croyez-vous qu’il est possible d’éradiquer toute survivance de l’antique séparation entre les femmes dedans et les hommes dehors ? Autrement dit, pouvons-nous et voulons-nous d’un monde où hommes et femmes, pères et mères, seraient interchangeables ?
Cessez de caricaturer ma pensée ! Je sais aussi bien que vous que la symétrie parfaite entre les hommes et les femmes n’existe pas. Mais je me contente de dire : attention ! aux femmes qui quittent leur travail et veulent rester trois ans à la maison avec leur enfant. Comment ignorer qu’aujourd’hui, un couple sur trois se sépare ? Pour la femme qui ne travaille pas, cela signifie souvent retrouver un logement, vivre dans la précarité avec ses enfants grâce à une pension alimentaire minable.

Mais enfin, il y a des mères, et même des mères au foyer, heureuses ! Comprenez-vous que vous ayez agacé ou blessé des femmes qui travaillent ou pas, ont des enfants et n’ont pas le sentiment d’en être esclaves ni d’avoir renoncé à leur vie de femme ?
Je crois qu’il y a plusieurs types de mères. Certaines sont plus « mammifères », elles aiment le tête-à-tête avec l’enfant, la maternité dans ses aspects les plus physiques, comme l’allaitement. D’autres n’aiment pas ça. Mon inquiétude vient du fait qu’on érige les premières, les mères fusionnelles et allaitantes, en curseur moral de la mère parfaite et que l’on culpabilise les autres. Alors, je dis : attention, danger ! Et j’affirme qu’il faut savoir dans quoi on s’engage quand on fait le choix de rester à la maison.

Cela dit, vous reconnaissez vous-même que la France est l’un des pays où les femmes disposent, grâce à la politique de la famille, d’un large éventail de choix.
D’abord, il faudrait que la question des structures d’accueil devienne un enjeu politique…

Mais ne nous dites pas qu’elle ne l’est pas ! On peut même trouver que les crèches occupent une place excessive dans le discours de Delanoë – au demeurant dans une ville où les Verts pèsent d’un grand poids…
Les discours sont une chose, la réalité en est une autre. Ce que j’observe, c’est que des femmes mal payées dans des emplois à temps partiel, sans possibilité de structure d’accueil pour leurs enfants, préfèrent laisser tomber leur emploi pour vivre pendant trois ans des allocations familiales. Et, au-delà des politiques, il y a l’ambiance. La pression monte sur les jeunes mères. Il faut scruter avec attention un ensemble de petits signes, de discours récurrents qui s’imposent peu à peu. À noter que beaucoup nous viennent de Suède, et de Scandinavie en général. On peut voir là-bas des mères allaiter des petits garçons de 5 ans. Et les femmes qui accouchent s’y prononcent majoritairement contre l’usage de la péridurale. En France, on sent une certaine inquiétude chez les jeunes mères, à qui on ne cesse de vendre la pratique de l’allaitement à long terme, voire à très long terme. Je n’ai rien contre la diversité des pratiques, mais il est insupportable qu’on leur raconte tout et n’importe quoi, que l’accouchement est un moment formidable, qu’on peut se passer de péridurale, que ce sont les hormones qui déclenchent le maternage. Alors que la technicité de la reproduction n’a jamais été aussi grande, on assiste au triomphe d’un naturalisme éclatant.

L’exemple scandinave est intéressant car on a l’impression que, là-bas, il s’agit autant −  sinon plus − d’asservir les hommes que de libérer les femmes. Dans ces conditions, le maternalisme n’est-il pas, plus qu’une sortie de route du féminisme, son accomplissement intégral ? N’y a-t-il pas un lien entre la super-mère d’aujourd’hui et la femme au pouvoir d’hier ?
Comme souvent, chère Élisabeth, votre antiféminisme primaire vous égare au point que vous confondez tout. Le courant féministe auquel j’appartiens était et est toujours universaliste : pour nous, l’essence n’avait plus lieu d’être. Nous ne voulions pas prendre le pouvoir et nous ne nous posions pas en parangon de vertu morale pour la société tout entière. Nous voulions l’égalité et le partage des tâches. Ce sont les féministes différentialistes qui sont responsables du matriarcat que nous voyons s’imposer au moins sur le plan symbolique. Et elles ont trouvé des alliées déterminées dans la population des mères maternantes. Plus personne ne peut plus parler au nom des femmes. Les deux courants du féminisme ne parviennent à se réconcilier que pour communier dans la victimisation des femmes. D’un côté, on idolâtre la mère, de l’autre on s’apitoie sur la femme : c’est gai.

De fait, ce différentialisme-là, qui fait des femmes les victimes revanchardes des hommes, n’est guère français et c’est heureux. Pour vous, ce naturalisme nous vient des universités américaines…
Oui, et cette idéologie pénètre l’Europe par la Grande-Bretagne naturellement, mais aussi par la Scandinavie où l’enseignement universitaire se fait en anglais. Puis, petit à petit, l’Union européenne, avec son cortège de normes, diffuse ces idées. Ce féminisme se coule très bien dans la frénésie du principe de précaution qui a saisi nos sociétés : en conjuguant les deux on obtient l’audience accordée aux associations pro-allaitement, aux hôpitaux labellisés   »amis des bébés ». On parle aujourd’hui d’un « droit de l’enfant à être allaité  ». L’allaitement, qui peut par ailleurs être un choix économique, en raison du prix des laits maternisés, est devenu une idéologie. Et donc, pour la bonne mère, un devoir.

Croyez-vous réellement peser sur l’inconscient collectif en vous battant sur le front du partage des tâches ménagères ? À supposer que ce combat-là soit le bon, faut-il, comme vous le suggérez, culpabiliser les hommes ? Outre le fait que cette mobilisation par la culpabilité n’est guère enthousiasmante, ne faudrait-il pas, alors, culpabiliser les femmes qui ont fait de leur cuisine un royaume dont l’accès est interdit aux hommes ?
Les changements dans la vie privée n’adviennent que par la culpabilisation des hommes. Pour les impliquer dans l’élevage des enfants, il faut manier à la fois le plaisir et la culpabilité. On ne peut pas nier que les pères de 2010 ne sont pas ceux de 1950 mais, quand on y regarde de plus près, notamment en étudiant les données INED des enquêtes « Population et société », on constate que le temps qu’ils concèdent aux tâches domestiques n’a pas varié. Seulement, il y a vingt ou trente ans, ce temps était consacré au bricolage ou à s’occuper de la voiture. Aujourd’hui, les voitures, on s’en moque, et plus personne ne bricole. Ce temps-là a été mis à profit par les pères pour s’occuper des bébés. Pour le reste, les femmes gèrent l’ensemble du quotidien. Il est vrai, aussi, que certaines rechignent à abandonner le royaume traditionnel où elles exercent un pouvoir tout-puissant, l’endroit où elles sont des « sachantes ».

À vous lire, on finit par se demander si la solution, pour vous, n’est pas d’arrêter de faire des enfants ?
Combien de fois devrai-je répéter que ce qui m’importe, c’est que les femmes aient le choix, d’être mères ou pas et même d’être des mères fusionnelles ou pas. Je ne fais que défendre le modèle maternel qui est aujourd’hui attaqué. Le phénomène des femmes sans enfants, dans les pays où le rôle maternel est exacerbé, monte en puissance. En Allemagne, en Autriche, un tiers des femmes les plus favorisées finissent leur vie sans enfant. Elles considèrent qu’il existe d’autres possibilités d’épanouissement que la maternité et créent un véritable style de vie. Les femmes ont le droit d’être mères. Elles ont aussi celui d’être des guerrières.

Le Conflit : la femme et la mère

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Incorrigible Autriche

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Barbara Rosenkranz.
Barbara Rosenkranz
Barbara Rosenkranz.

Ce n’est pas parce que nous sommes, en ce 8 mars féministe, devant notre ordinateur pour nourrir le moloch qui avale des tonnes de papiers pour la plus grande gloire d’Elisabeth Lévy, que nous allons nous priver du plaisir d’habiller une dame pour cet hiver exceptionnellement rude.

Je viens de faire sa connaissance à Vienne, en Autriche, où m’avait dépêché l’excellente revue Politique internationale.

Elle s’appelle Barbara Rosenkranz. Je préviens tout de suite ceux qui arrêteraient là leur lecture, en maugréant que je vais encore les bassiner avec des histoires de Juifs, qu’ils peuvent se dispenser de cliquer trop vite.

Mme Rosenkranz est une Autrichienne dont on ne peut discerner aucune ascendance non aryenne dans un arbre généalogique plongeant ses racines dans les terres de cette Basse-Autriche danubienne et rurale. Elle vient de déclarer sa candidature à l’élection présidentielle de son pays, le 25 avril prochain, contre le sortant, le social-démocrate Heinz Fischer. Elle est candidate au nom du FPOe, le parti d’extrême droite xénophobe naguère dirigé par feu Jörg Haider.

Les chrétiens-démocrates, qui participent au gouvernement dirigé par le socialiste Werner Faymann ne présentent pas de candidat, car les sondages ne leur laissent aucun espoir face au sortant.

Barbara Rosenkranz est donc la seule personnalité politique non folklorique à défier Fischer. Elle n’a quasiment aucune chance d’être élue, à moins d’un séisme politique, car le socle électoral de son parti (moins de 20%) est insuffisant pour lui faire espérer une victoire.

En revanche, elle vise à rassembler le maximum de mécontents de la situation actuelle, et ils sont nombreux dans un pays touché comme les autres par la crise économique, et travaillé par des angoisses sécuritaires de tous ordres. De plus elle a reçu le soutien du principal quotidien autrichien, le tabloïd Kronenzeitung (1 million d’exemplaires vendus pour un pays de 10 millions d’habitants), dont le propriétaire, Hans Dichand (88 ans) est un anti-européen viscéral et un pourfendeur de la politique d’immigration, jugée par lui trop laxiste, de l’actuel gouvernement.

Barbara Rosenkranz, née en 1958, ne peut être soupçonnée, comme le fut jadis Kurt Waldheim d’avoir été membre du parti nazi dans sa jeunesse. Elle doit cela à ce que le chancelier allemand Helmut Kohl appelait « la grâce de la naissance tardive ». L’Autriche n’est pas, comme l’Allemagne, passée par la dure acceptation d’un passé monstrueux, et s’est longtemps proclamée « première victime du nazisme », en dépit de la participation enthousiaste de la majorité de la population à l’aventure hitlérienne, et au rôle éminent de quelques Autrichiens dans la nomenklatura nazie, à commencer par le Führer lui-même…

Barbara Rosenkranz appartient, idéologiquement à ce que l’on appelle là-bas les « Kellernazis » (les nazis des caves), qui ont perpétué, jusqu’à aujourd’hui la célébration des vertus du IIIe Reich dans des cercles privés, des confréries étudiantes, des associations de vétérans de la Deuxième Guerre mondiale. Le parti « libéral » (FPOe) a été le réceptacle politique de cette mouvance, sous l’œil bienveillant d’un Bruno Kreisky qui comptait sur ce parti pour empêcher le retour au pouvoir des chrétien-démocrates de l’OeVP.

Comment se comporte un ou une nazi(e) des caves ? Dans le cas de Barbara Rosenkranz, c’est d’abord d’être une mère de dix enfants (chapeau !) dont chacun et chacune d’entre eux sont dotés d’un prénom issu de la mythologie germanique. Pourquoi pas après tout ? Les Odin, Wolf, Gudrun ou Hiltrud n’ont pas vocation à envahir la Pologne chaque fois qu’ils écoutent du Wagner. Mais ce sont là des signaux que s’envoient les nostalgiques du Grand Reich sans tenir des propos publics qui pourraient leur valoir des ennuis judiciaires. Les « fêtes du solstice » sont aussi très prisées dans ces milieux, qui les préfèrent aux célébrations catholiques classiques. Enfin, chaque année, le grand bal des corporations étudiantes (dont certaines pratiquent encore le duel au sabre) est le grand rassemblement, dans le Hofburg (ancien palais impérial) de la jeunesse de cette mouvance.

Les premières déclarations de Barbara Rosenkranz comme candidate ont provoqué le scandale. Elle s’est prononcée pour un assouplissement de la loi de 1945 interdisant les activités nazies ou néo-nazies. Interrogée sur ses positions vis à vis des négationnistes de la Shoah, dont certains sont des amis de son époux, elle a répondu : « J’ai, sur ce sujet, l’information d’une Autrichienne qui a fréquenté l’école entre 1964 et 1976. » Comme l’enseignement de la Shoah ne faisait pas partie des programmes scolaires autrichiens à l’époque, l’interprétation de la réponse de Mme Rosenkranz laisse ouverte toutes les hypothèses concernant ses convictions en la matière.

Ces propos ont fait tellement de bruit que le patron du Kronenzeitung lui a demandé de les rectifier sans tarder. Barbara a alors concédé qu’elle ne doutait pas de l’existence des chambres à gaz, sans toutefois préciser qu’elle était également persuadée qu’elles avaient servi à ce que l’on sait…

L’effet Rosenkrantz s’est déjà fait sentir sur la campagne de son concurrent socialiste : ce dernier s’est cru obligé d’adresser une lettre aux associations de réfugiés des Sudètes, nombreux en Autriche pour leur dire qu’à son avis les décrets Benes de 1945 étaient une injustice, et qu’il allait, au sein de l’Union européenne œuvrer pour que ces réfugiés puissent obtenir des compensations.

À part ça, l’Autriche est un pays merveilleux peuplé, aussi, de gens cultivés, bons vivants et tolérants. Demain, c’est le 9 mars, et c’est tant mieux.

Le vieillard Espérance

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Le général de Gaulle, en juillet 1967, à Québec.
Le général de Gaulle, en juillet 1967, à Québec.

Un matin de 2010, au sortir de rêves agités, Gregor Samsa se réveilla métamorphosé en général de Gaulle.

Les écrans de télévision se brouillent, l’indicatif de Radio Londres retentit et de Gaulle, âgé de cent vingt ans, apparaît en noir et blanc. Son nouvel Appel, qui débouchera sur une seconde Révolution française, est comique et burlesque à bien des égards. Pourtant, il nous touche aussi au plus intime. Il nomme avec vérité notre douleur réelle, l’extrême angoisse du temps présent. Et il parle à notre liberté et à notre espérance. « La résignation de ceux-là mêmes qui auraient dû combattre pour la grandeur française m’a conduit à sortir une nouvelle fois de ma retraite. […] L’espérance doit-elle disparaître ? » Péguy parlait de « la petite fille Espérance ». Duteurtre invente quant à lui le vieillard Espérance, venu une nouvelle fois nous relever.

De Gaulle souhaite que l’Histoire et la liberté humaine sortent de leur longue torpeur, comme il en donne lui-même l’exemple en dépit de son grand âge. Les deux premiers événements historiques qu’il appelle de ses vœux sont la sortie de la France de l’Union européenne et la renaissance de l’œuf mayonnaise authentique, condamné à mort par d’obscures directives européennes.

Son appel s’adresse à la France, à tous les Français, afin qu’ils désertent enfin l’enfer de la séparation. « J’appelle les hommes et les femmes, les chrétiens et les musulmans, les juifs et les athées, les ouvriers et les paysans, les employés et les chômeurs.[…] J’appelle les homosexuels et les transsexuels, les motards et les cyclistes, les fumeurs et les non-fumeurs, les rockers et les teufers, les sportifs et les handicapés, à tous se rassembler pour reconstruire notre pays. » Mais son appel interpelle aussi tous les peuples européens, « l’Europe réelle », « une Europe des nations, fières de leurs spécificités », qu’il invite à suivre l’exemple de la France et à briser eux aussi le joug de la tyrannie bureaucratico-démocrate et de son infinie tristesse.

Dans les semaines qui suivent, le gouvernement lance la traque à une nouvelle « menace terroriste ». Mais, une fois encore, il constate que l’anti-terrorisme est rigoureusement impuissant face aux hommes libres, à la force que leurs paroles et leurs actes exercent irrésistiblement sur l’âme humaine. L’exaltation, en banlieue comme ailleurs, se répand comme une traînée de poudre.

L’idée du Retour du Général est aussi simple qu’excellente. En outre, Benoît Duteurtre la traite remarquablement. Il décrit l’invraisemblable avec un réalisme imperturbable et un délicieux humour. Son roman est composé avec art par l’alternance de cette chronique néo-gaullienne avec d’autres chapitres qui constituent de petites nouvelles autonomes dont il est le personnage central et qui rentrent en écho thématique avec le récit principal. Il s’agit de son roman le plus fantaisiste et personnel, le plus profond et le plus drôle. Duteurtre, en somme, y est à la fois spirituel et spirituel.

Sa voix, comme celle de de Gaulle, y monte des profondeurs de l’enfance. Non de l’enfance kitschifiée, mais de l’enfance réelle. C’est la raison pour laquelle elle parle à ce qui, en nous, se lève et commence. Et qui est tout aussi réel que notre désolation.

Le Retour du Général

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8 mars : tout ça pour ça ?

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Dimanche très froid à Besançon, 16 h 00. Je traîne sur la Toile. Il fait décidément trop froid pour sortir. Tout à coup, sur mon fil Twitter, une invitation tombe. Europe Ecologie Franche-Comté organise une grande soirée festive avec groupe de musicos sympas – comme la célèbre Maggy Bolle – et, surtout, les Jeunes Verts de Franche-Comté qui en profiteront pour lancer une « brigade de vaccinateurs » pour vacciner tout le monde contre le machisme. Sans doute pour fêter, dans leur façon très Festivus Festivus, la journée internationale de la femme qui doit intervenir demain. Je me tâte. Après tout, ne suis-je pas en plein dans le cœur de cible ? La vaccination verte commence à 17 h 30 et c’est à deux pas de chez moi. Mais, en même temps, il fait vraiment froid.

Toujours le même dimanche très froid à Besançon, 16 h 14. Toujours à traîner sur la Toile. Au hasard de mon surf, je découvre une vidéo qui va sérieusement m’aider à prendre cette décision vitale. Pour le plaisir des lecteurs de Causeur, je la poste ci-dessous. Des décennies de féminisme pour en arriver là. Non, décidément, je demeurerai machiste. Et, au chaud.

[youtube]15OZtD5Kypk[/youtube]

Orgies dans la Sarthe

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André Laignel est professeur de sciences économiques dans un lycée de Sablé-sur Sarthe. Il ne s’agit donc pas du sympathique socialiste de petite taille, défenseur intransigeant de la laïcité, mais d’un homonyme. Monsieur Laignel, à la demande d’un comité de prévention sur les conduites à risques, a mené une enquête auprès des 1 300 lycéens de son établissement sur leurs habitudes en matière de sexe et d’alcool. Apparemment, trois lycéens sur cinq ont déjà été ivres dans la commune dont Monsieur Fillon est le maire. Et ils sont 14% à avoir eu des rapports sexuels sans préservatifs. Il semblerait de surcroît que sexe et alcool soient liés chez ces jeunes dépravés du sept-deux puisque 23% indiquent que leur premier frottage d’épidermes a eu lieu alors qu’ils étaient sérieusement pompettes. Bon, en même temps, la Sarthe, hein, qu’est-ce vous voulez y faire d’autre ? Et puis, assez étrangement, il n’est pas question de drogue dans les réponses ce qui indiquerait que ces pauvres gamins, décidément à plaindre, ne peuvent même pas se trouver un peu d’herbe de qualité dans un département pourtant rural.

« D’où vient cette haine de la littérature ? »

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Eugène Giraud, Portrait de Gustave Flaubert, 1867.
Eugène Giraud, Portrait de Gustave Flaubert, 1867.
Eugène Giraud, Portrait de Gustave Flaubert, 1867.

Je fais souvent ce cauchemar étrange et pénétrant d’un monde sans bibliothèques. Cela me semble être le comble du malheur. La dystopie que je trouve la plus effrayante n’est pas l’horreur panoptique de 1984, le totalitarisme eugéniste de Brave new world ou la transparence obligatoire de Nous autres de Zamiatine : c’est Fahrenheit 451 de Bradbury. Un monde où des pompiers pyromanes traquent les derniers lecteurs, brûlent leurs livres, un monde où des résistants ont appris par cœur les chef-d’œuvres de la littérature universelle dans le vague espoir de les transmettre à d’autres et de ne pas, en se faisant abattre par la police, faire disparaître par la même occasion L’Odyssée ou Le voyage au bout de la nuit.

Je me suis demandé un long moment pourquoi ce sont ces noires pensées qui m’ont assailli en découvrant le Dictionnaire Flaubert de Jean-Benoît Guinot, un ouvrage pourtant aussi réjouissant par son côté exhaustif et monumental que par son sujet. Imaginez un peu : Flaubert par Flaubert, sur huit cents pages et 1500 entrées. Une belle idée qui aurait plu au Patron, comme l’appelait Maupassant. C’est qu’il y a toujours eu chez Flaubert cette recherche d’une forme totale, d’un livre définitif qui épuiserait le monde pour mieux le conserver. Son Dictionnaire des idées reçues ou son dernier roman inachevé, Bouvard et Pécuchet, ne sont pas seulement d’admirables bouffonneries, des critiques sociales au lance-flammes, ce sont aussi des tentatives héroïques pour atteindre un absolu : le livre parfait. Au point qu’on peut imaginer qu’il se suffise à lui-même, qu’il soit devenu un monde en soi. On lit d’ailleurs, dans ce qu’on ne tardera pas appeler le Guinot comme on dit le Gaffiot, à l’article « Rien »: « Ce qui me semble beau, ce que je voudrais faire, c’est un livre sur rien, un livre sans attaches extérieures, qui se tiendrait de lui-même, par la force interne de son style, comme la terre sans être soutenue se tient en l’air, un livre qui n’aurait presque pas de sujet, ou du moins où le sujet serait presque invisible, si cela se peut. » Quelques années plus tard, c’est Mallarmé qui va rêver de la même chose : « Le monde est fait pour aboutir à un beau livre. »

C’est que ces deux-là, Flaubert et Mallarmé, avec quelques autres, ont bien pressenti ce qu’avait vu également Léon Daudet dans Le stupide XIXe siècle ou ce que verra Muray dans Le XIXe siècle à travers les âges : la formidable entreprise de désenchantement du monde et d’abrutissement généralisé qui commence avec le triomphe de la bourgeoisie. Une bourgeoisie qui va imposer partout sa manière monstrueuse d’aimer, de jouir, de penser, de s’enrichir. Ouvrons à nouveau le Guinot et lisons à l’article « Bourgeois » cet extrait du Château des cœurs : « Ô Bourgeois, vous vous êtes tenus philosophiquement dans vos maisons, ne pensant qu’à vos affaires, à vous-mêmes seulement ; et vous vous êtes bien gardé de lever jamais les yeux vers les étoiles. » Cela date de 1863. Comment ne pas voir un écho, d’autant plus saisissant que Flaubert n’en connaissait pas l’existence, du constat de Marx et Engels quinze ans plus tôt dans Le Manifeste : « Là où elle est arrivée au pouvoir, la bourgeoisie a détruit tous les rapports féodaux, patriarcaux, idylliques. Elle a impitoyablement déchiré la variété bariolée des liens féodaux qui unissaient l’homme à ses supérieurs naturels et n’a laissé subsister d’autre lien entre l’homme et l’homme que l’intérêt tout nu, le dur paiement comptant. »

C’est alors que j’ai compris le pourquoi de mon malaise inaugural, de mon angoisse bradburyenne devant ce Dictionnaire Flaubert qui est, répétons-le, merveilleusement conçu : c’est qu’il est aussi, en tant qu’entreprise universitaire, un symptôme inconscient d’une époque où la muflerie et le crétinisme, pour reprendre des termes chers à Flaubert, arrivent aujourd’hui à leur stade terminal. J’ai convoqué Marx et Engels, mais pour que l’on nous comprenne bien, j’aurais pu aussi appeler Renaud Camus à la barre qui ne dit pas autre chose dans son essai La dictature de la petite bourgeoisie.

Ce dictionnaire est, de fait, un livre pour période dangereuse, comme si nous allions ne pouvoir emporter, quand tout s’effondrera, que l’essentiel d’une œuvre aimée parce qu’il faudra, décidément, voyager léger.

En d’autres temps, le Guinot aurait été un merveilleux Baedeker pour visiter le continent Flaubert. Passer d’un château l’autre, dans des articles d’une érudition impeccable et parfois d’une drôlerie provocatrice. « Tourisme sexuel », « Pignouf » ou « Breton » sont, entre autres, de vrais bonheurs.

Mais aujourd’hui, les livres nous quittent, les livres s’en vont. Ils ne se sentent plus désirés, enfin plus désirés comme on doit les désirer, de manière vitale, charnelle, définitive. À l’article « Lecture » du Guinot, on aura opportunément le rappel de cette citation de Flaubert aussi essentielle que célèbre : « Ne lisez pas comme on fait des enfants, ni pour vous divertir, ou comme les ambitieux, pour s’instruire. Non, lisez pour vivre ! »

Seulement, voilà, les livres sont une espèce en voie de disparition, au même titre que les cabines téléphoniques, les couples qui ne divorcent pas et les prêtres qui suivent le rite tridentin. Ce ne sont pas les pompiers de Bradbury qui viennent les brûler, les livres, mais c’est un mécanisme plus pervers, plus subtil, plus insidieux qui les met à mort.
Ce sont, par exemple, les centaines de faux livres sur les tables des librairies qui noient les quelques vrais que l’on publie parfois encore, la prolifération entropique des cellules étant, on le sait, le premier stade du cancer. Ou les écrans d’ordinateurs, de télévisions, de smart phone. Ou le livre électronique dont personne ou presque ne voit qu’il s’agit d’un oxymore qui fleure bon le totalitarisme. Ou le babillage incessant et insignifiant des médias Ou la néophilie obligatoire. Ou l’idolâtrie technologique. Ou la furie consumériste. Ou les sous-cultures glorifiées. Ou le refus démagogique jusque dans l’école de hiérarchiser entre Baudelaire et Grand Corps Malade[1. Authentique, hélas. Vu, alors qu’on préparait un neveu au bac de Français, dans une série de textes sur le thème de la ville.]. Bref vous avez le choix dans la manière de dire adieu à l’élégance des temps endormis.

Ce qui est désespérant, c’est que l’on aurait pu, l’on aurait dû voir arriver le désastre. Les grands écrivains, même quand on les asphyxie économiquement ou qu’on les traduit devant les tribunaux, sont là pour ça, pour peu qu’on se donne la peine de les lire.

Et ce Dictionnaire Flaubert nous le rappelle tout le temps ou presque, à chaque page, comme un remords. On finira donc par l’article « Littérature » et l’on sera à peine étonné, dans une lettre à la princesse Mathilde en juillet 1867, d’entendre Flaubert poser déjà la seule question qui vaille encore d’être posée aujourd’hui : « Mais d’où vient cette haine de la littérature ? »

Dictionnaire Flaubert

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Plagiaires, bidonneurs et imposteurs

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Simon Wiesenthal
Simon Wiesenthal
Simon Wiesenthal
Simon Wiesenthal

L’automne littéraire français a été animé par les querelles d’écrivaines s’accusant de plagiat (Marie Darrieussecq, Camille Laurens, Marie Ndiaye) pour la plus grande joie de leurs éditeurs respectifs. Rien de tel qu’un joli scandale germanopratin pour animer le buzz et assurer des ventes honorables à des ouvrages où ces dames étalent sur la place publique les tourments de l’âme liés à leurs querelles de chiffonnières surdiplômées.

Comme elles ont la chance statistiquement prouvée d’être encore longtemps parmi nous, elles disposent de quelques décennies pour continuer à se déchirer à belles dents ou, qui sait, de se réconcilier sur le dos d’une jeunette qui aurait l’impudence de venir leur disputer une place de femelle dominante dans la jungle littéraire.

Quand on est mort, c’est tout différent. Il ne suffit pas d’avoir été érigé en monument de son vivant pour être assuré de le rester dans les siècles des siècles.

L’actualité éditoriale de ces dernières semaines nous donne deux exemples de démolition en règle de personnages récemment disparus qui passaient, chacun dans leur domaine, pour des parangons de vertu : le « chasseur de nazis » Simon Wiesenthal (1908-2005) et le journaliste polonais Ryszard Kapuściński (1932-2007).

Le premier est épinglé dans un livre écrit par le journaliste anglais Guy Walters[1. La traque du mal (Flammarion).], récemment traduit en français, et le second est le sujet d’une biographie implacable[2. Ryszard Kapuściński. Nonfiction (en polonais).] rédigée par l’un de ses confrères, Artur Domoslawski, membre de la rédaction du prestigieux quotidien polonais Gazeta Wyborcza.

Le nom de Wiesenthal est indissolublement lié à la traque des bourreaux nazis ayant réussi à échapper au tribunal de Nuremberg, et à la capture, en Argentine, d’Adolf Eichmann, qui sera par la suite jugé et exécuté en Israël. Celui de Ryszard Kapuściński est associé à l’aristocratie des grands reporters, au même titre qu’Albert Londres ou Joseph Kessel. Ses livres racontant les indépendances africaines, la chute du Shah d’Iran ou la révolution cubaine ont été traduits dans les langues les plus improbables, suscitant d’innombrables vocations de journalistes dans une jeunesse peu au fait des côtés sordides de ce métier de chien.

Commençons par Wiesenthal. La légende de ce rescapé de la Shoah, né en Ukraine, et installé à Vienne après la guerre est sérieusement mise à mal par l’enquête de Guy Walters, qui relève toutes les contradictions des diverses versions qu’il a données de son épopée à travers les camps de la mort, et les raisons de sa survie miraculeuse. Wiesenthal est un menteur, martèle Walters, qui lui reproche même de se prévaloir frauduleusement d’un diplôme d’architecte qu’il n’aurait jamais obtenu. Comme, à ma connaissance, Wiesenthal n’a jamais construit de maison, quelle importance ? Mais qui ment un œuf ment un bœuf, et cette petite filouterie vient à l’appui de la thèse principale de Walters, selon laquelle Wiesenthal n’est pas à l’origine de la découverte et de l’arrestation de 1100 nazis criminels, mais tout au plus de dix d’entre eux, et que son rôle dans l’affaire Eichmann est loin d’être celui qu’il s’attribue. J’ai connu Simon Wiesenthal dans le cadre de mes activités professionnelles au milieu des années 1980, et lui ai rendu visite à plusieurs reprises dans son bureau viennois. J’avais été intrigué par la modestie des lieux qu’il occupait seul avec une secrétaire, et surtout par l’incroyable caractère primitif de sa documentation réduite à quelques boites à chaussures remplies de fiches relatives à ces fameux nazis qu’il s’efforçait de débusquer.

Mais cela, à l’époque, n’a suscité chez moi aucun soupçon sur la réalité du travail accompli par Wiesenthal : les meilleurs détectives de roman et de films noirs ne disposent pas de bureaux somptueux, ni de collaborateurs nombreux et zélés pour accomplir des exploits extraordinaires, et ce bon vieux Simon devait être de la trempe des Philip Marlowe ou Sam Spade…

Ce n’est que bien plus tard que j’ai compris que Wiesenthal était une figure bien commode pour les services israéliens, qui effectuaient discrètement les recherches et interventions attribuées au « chasseur de nazis » viennois. Sa notoriété mondiale était également utilisée par les dirigeants de l’Etat juif pour contrecarrer l’action d’un autre juif autrichien célèbre, le chancelier Bruno Kreisky, dont l’antisionisme viscéral était l’une des lignes directrice de sa politique étrangère. Les deux hommes se vouaient mutuellement une haine inextinguible. Il faut espérer que la seule chose qui les réunissait, leur incroyance au ciel ou à l’enfer, leur a épargné une cohabitation post mortem dans l’un ou l’autre de ces lieux.

À en croire Artur Domoslawski, Ryszard Kapuściński est un agent des services spéciaux de la Pologne communiste, doublé d’un bidonneur de haute volée. Rappelons que ce dernier a effectué l’essentiel de sa carrière au sein de l’agence de presse officielle PAP, version polonaise de l’agence TASS. Il en était même le seul grand reporter, car les moyens modestes de cette agence ne lui permettaient pas de dépêcher des dizaines de Rouletabille à travers la planète. Il était membre du POUP (Parti ouvrier unifié de Pologne) et il eût été inconcevable, à cette époque, qu’il n’informât pas les moustachus de Varsovie des quelques informations pouvant les intéresser qu’il avait pu glaner lors de ses reportages. Et cela d’autant plus qu’il s’est toujours affirmé communiste convaincu jusqu’à son départ du parti en 1981. Ce procès posthume est donc pour le moins inopportun, car il n’y aurait pas eu de journaliste-écrivain nommé Ryszard Kapuściński si celui-ci n’avait pas fait allégeance à ce pouvoir qui lui permettait une vie de flâneur salarié. J’ai pu bénéficier de l’aide désintéressée de quelques-uns de ses collègues de PAP lorsque j’ai été amené à traiter des pays communistes dans les années 1980. Les journalistes de la « presse bourgeoise » n’étaient pas admis aux congrès des partis communistes des pays du bloc soviétique. Il ne fallait pas compter sur les confrères de L’Humanité pour nous rapporter autre chose que de la langue de bois. En revanche, les Polonais, même communistes, se faisaient un plaisir de nous briefer sur les coulisses des pouvoirs soviétique ou est-allemand, pour lesquels ils éprouvaient ce mépris inscrit dans l’ADN de tous les natifs de Pologne…

L’accusation de bidonnage, sérieusement fondée par Domoslawski à partir des archives de Kapuściński, aimablement communiquées par sa veuve (elle s’en mord aujourd’hui les doigts !) est plus embarrassante pour sa mémoire. Il n’aurait rencontré ni Che Guevara, ni le Négus d’Ethiopie, dont il rapporte en long et en large les propos prétendument recueillis par lui, et son travail journalistique était une sorte de couverture pour se livrer aux délices de la fiction plus vraie que la vérité. Cela n’enlève rien au plaisir que procure la lecture de ses livres, mais nous ôte, s’il en était encore besoin, quelques illusions sur les stars de notre profession.

La Traque du mal

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