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Quand les homos étaient gais

Quand les homos étaient gais

Partout, la “fierté gaie” allume des lampions. De ses libertés assumées, elle fait une proclamation, qui prend de plus en plus des airs de bréviaire prudhommesque ; des dames qu’on pourrait confondre avec de robustes pompiers de Paris, et des messieurs ventrus comme des notaires exigent la cérémonie à la cathédrale et la pension de réversion. Certes, si l’on bat les fourrés et les landes désolées, il en surgira toujours de dangereux abrutis, fort capables de brûler vif un homosexuel. Mais, entre la “malédiction” qui frappait, naguère encore, le malheureux jeune homme se découvrant un tendre penchant pour son joli petit camarade de collège, et les récriminations syndicales des nouvelles tribus “gais&lesbiennes”, n’y avait-t-il rien d’autre qu’une posture social-démocrate ? Ils connurent l’opprobre, le ban, la persécution. Mais ils furent également, parmi nous, les meilleurs souvent, les plus doués, les plus séduisants. Ils vécurent dans la proximité des rois et des reines. De Paris, certains devinrent les princes, les augures. Que gagneront–ils à quitter la pénombre qui les enveloppait et nous les rendait mystérieux ? Des trains de plaisir spécialement affrétés par la SNCF ? Des réductions sur les bouquets de mariée chez leur fleuriste ? Au profil de directeur de marketing hargneux et méprisant que présente Christophe Girard, nous préférons la parodie tendre d’Helmut Berger affectant, après la mort de Luchino Visconti, la plus vive déploration et répétant : “Je suis la veuve !”

Au seul nom de Phillipe Jullian, il ne se trouverait pas cinq cents personnes en France disposées à interrompre leur coït, non pour prévenir le risque d’une grossesse indésirable, mais pour tendre l’oreille. Les admirateurs de Jullian forment un réseau invisible, une confrérie qui ne peut abandonner qu’au hasard le bonheur de réunir deux ou trois de ses membres. Ils jouissent de ce seul privilège, connaître et aimer son œuvre, parfaitement inutile aux yeux des guerriers qui appellent à la fin des temps, à la baisse des impôts, aux mouvements d’humeur «pluriels et divers» contre le TGV, à la lapidation en place publique (2 € la pierre, vente au profit du NPA) des patrons et des curés, à l’ouverture des magasins le dimanche. Ils en jouissent d’autant plus intensément qu’ils se savent détestés à la fois par les «insurrectionnels qui viennent», par les sauvages qui s’approchent et par les raseurs qui restent.

Enfant, il se trouvait laid, jeune homme, il ne le fut nullement, mais d’inélégantes lunettes aux verres épais, et des chagrins incurables lui firent perdre rapidement de sa grâce sans que son charme en souffrît. Il ne cessa jamais d’être malheureux tout en restant discret. Cet homme ne pouvait donc vivre parmi nous. En effet, il est mort.

Philippe Jullian (Bordeaux 1919, Paris 1977) était gai, ainsi qu’on ne le disait pas en son temps, mais comme on le dit aujourd’hui d’un homme qui n’est pas nécessairement joyeux. Enfin, il était homosexuel. Un homosexuel est un homme qui a toutes les chances de se rendre malheureux à cause de l’amour qu’il porte à un autre homme. Une hétérosexuelle est une femme qui aurait tort de se priver du plaisir de faire souffrir un homme grâce à l’amour qu’il lui manifeste. Il est donc d’une irréfutable évidence que, quel que soit le côté par lequel on le “prend”, l’homme ne trouve pas le bonheur dans l’amour. En un «mâle» comme en cent, pour être homo, on n’en est pas moins homme.

On ignorait que Philippe Jullian avait tenu un journal entre 1940 et 1950. Il paraît aujourd’hui, chez Grasset. Jeune homme attiré par la lumière, les célébrités, les duchesses, il allait, dans la cruelle frivolité de l’Occupation, d’une fête à l’autre, courait d’un thé élégant à un dîner de têtes. Malgré quelques tressaillements d’âme, de furtifs accès de mauvaise conscience, il voulut demeurer indifférent aux événements. Il croisa les âmes troubles que cette époque mouvante faisait surgir en grand nombre. Il vit les lâchetés s’établir, les soulagements bas s’épanouir. Il y fut plus sensible qu’à la grandeur. Mais il ne succomba jamais à la tentation d’être crapuleux. Ghislain de Diesbach préface l’ouvrage et fournit un impressionnant appareil de notes, augmenté de rosseries fort plaisantes.

On surprend donc Philippe dans la compagnie de ce cher et soufré Maurice Sachs, qui présente les meilleures références au service de l’abjection. Souffrant du vertige de la trahison, il ne peut s’approcher d’un être sans être pris du désir de le posséder, puis de le voler. Il accomplit ses forfaits avec la régularité d’un dévot des œuvres crépusculaires. Mais il est fascinant, aimable, et si drôle : voilà pourquoi Jullian se compromet volontiers en se rendant chez lui. Aimant à se déguiser, à singer des voix et des manières, il y reçoit un beau succès en inventant un personnage qu’il nomme Christyane de Chatou, une distinguée “cocotte” : “J’étais en noir, avec un chapeau à la Degas […] voilette fermée […] tout le monde vint me féliciter, crier au génie ; […] je me crus Sarah Bernhardt.”

Ne souffrant d’aucun préjugé, ne cherchant qu’à s’éblouir, il rend visite à “Bébel”, autrement dit Abel Hermant, écrivain qu’il admire sans modération. Le jeune homme sollicite les souvenirs du vieux beau, anglophobe “comme tous les gens un peu officiels”, qui a bien connu la princesse Mathilde, mais déclare que «la plus délicieuse c’était bien Mme Straus». Née Halévy, ainsi que le précise Ghislain de Diesbach, elle fut l’épouse de Georges Bizet et de l’avocat Émile Straus. Elle tint un salon fameux où l’on vit Marcel Proust, qui prêta beaucoup de son esprit à la duchesse de Guermantes.

Vient la Libération. Jullian poursuit son improbable périple intérieur, sans plus se soucier de sa réputation. Il ne se réjouit pas de l’assassinat de Philippe Henriot, le vitupérateur haineux de Radio Paris, “dont pourtant les discours ravissaient les gens [qu’il] méprise le plus […] si l’on tient à punir, une vieillesse ridicule n’est-elle pas un pire châtiment que d’être honoré comme martyr par des bourgeois peureux ?” Il ose des observations de dandy, qui lui vaudraient aujourd’hui des procès en rafale : “Il y a, avenue de Wagram, encore plus de bonnes endimanchées accrochées à des Américains qu’il y en avait aux bras des Allemands. Vulgarité, lubricité triste du hall du métro Étoile ; rendez-vous bêtes, temps et vies perdus.”

Si l’on est absolument allergique à la moindre nuance de mondanité, si l’on a le derme irrité au seul nom de Robert de Montesquiou, si l’on n’a de goût, en matière de livres, que pour les trotskystes enrichis, les tondeurs de femmes adultères, les anciens ministres centristes, les grassouillets soixantehuitards écolo-compatibles avec le parlement européen, et les futurs déçus du socialisme dans un seul pays, il faut ignorer cet ouvrage de Philippe Jullian. Et même l’ensemble de son œuvre, qui est d’un moraliste évidemment désenchanté, d’un esthète au goût très sûr, cousin éloigné, par l’humour moqueur, mais proche par l’érudition de l’irremplaçable Mario Praz. Le prolongement du journal dans les années cinquante lui donne un parfum de mélancolie. En effet, il se produisit à cette époque, en France, un précipité de plaisir et d’art de vivre. Ce phénomène signale une extraordinaire – et ultime – aptitude au bonheur, sans doute bercée d’illusion et d’insouciance, propre à ce pays désordonné, ainsi qu’à son peuple, jadis aimable, “so chic” et sensuel.

Journal, 1940-1950

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Né à Paris, il n’est pas pressé d’y mourir, mais se livre tout de même à des repérages dans les cimetières (sa préférence va à Charonne). Feint souvent de comprendre, mais n’en tire aucune conclusion. Par ailleurs éditeur-paquageur, traducteur, auteur, amateur, élémenteur.

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