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Une paix froide vaut mieux que la guerre

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Ancien ambassadeur d'Israël en France, Elie Barnavi est historien.
Ancien ambassadeur d'Israël en France, Elie Barnavi est historien.

Votre livre sonne comme un cri d’alarme : si on ne fait rien aujourd’hui pour débloquer le processus de paix au Proche-Orient, la situation risque d’évoluer de manière catastrophique pour les Palestiniens comme pour les Israéliens. Pourquoi dire cela aujourd’hui plus qu’hier, ou avant-hier ?

Parce que si la diplomatie fait du sur-place, sur le terrain, la situation évolue. La paix n’étant possible que si elle est fondée sur le principe du partage de la terre, il importe plus d’avoir que de partager. Or, la poursuite de la colonisation des territoires palestiniens rendra bientôt sans objet tout plan sérieux de création d’un État palestinien doté de contiguïté territoriale, faute de territoire où il puisse se réaliser.
Ce n’est pas tout, peut-être pas même l’essentiel. Après tout, il n’existe pas de situation irréversible – on peut toujours défaire ce qui a été fait. Ce qui me semble plus inquiétant est l’évolution des mentalités, des deux côtés de la barricade : l’évidente confessionnalisation du conflit, autrement dit sa transformation en un affrontement d’essence religieuse, est due non seulement aux aléas exaspérants du « processus de paix », mais aussi à des mouvements de fond au sein des sociétés israélienne et palestinienne. Pour ne rien dire de l’environnement proche-oriental. Aussi bien, nous risquons non seulement de n’avoir pas de quoi partager, mais aussi avec qui partager. Écoutez bien les voix palestiniennes de plus en plus nombreuses qui se font entendre pour dire que, décidément, la création d’un État indépendant est désormais caduque et que ce qu’il faut maintenant c’est se battre pour des droits égaux à l’intérieur d’un État binational !
Voilà pourquoi, me semble-t-il, c’est bien maintenant qu’il faut enfin agir, avant que l’irréparable s’installe. Vous savez, à force de crier au loup, il arrive que le loup finisse par arriver.

Vous qualifiez Israël de « ghetto armé » n’est-ce pas quelque peu réducteur pour un pays dont le rayonnement économique, scientifique et culturel s’est accru de manière impressionnante au cours des dernières décennies, en dépit de la persistance du conflit avec les Palestiniens ? La « gestion » du conflit à défaut de la recherche active de sa solution n’est elle pas une perspective moralement insatisfaisante, certes, mais offrant l’avantage d’être pratiquement réalisable sans dommages majeurs pour le pays ?

Je suis le dernier à nier la grandeur de l’entreprise sioniste et sa formidable réussite historique, je le dis d’ailleurs avec force dans mon livre. Je dis aussi que l’échec de ce que je considère être le principal volet du projet national juif, la normalisation des relations des Juifs avec les Gentils, n’est pas imputable au seul Israël, loin s’en faut. Mais il ne faut pas se voiler la face, à force de vivre par l’épée, on finit par être dominé par elle. Davantage encore que dans la réalité d’un petit État en butte à un environnement hostile, c’est dans les têtes que le ghetto armé fait des ravages. Voyez nos réactions à la commission, puis au rapport Goldstone. Quelle que soit la manière dont on juge le mandat de cette commission et ses conclusions, je vois dans le refus même de coopérer avec son président (un Juif sioniste, faut-il le rappeler) une manifestation d’autisme caractéristique de la mentalité de ghetto armé.
Enfin, la « gestion » du conflit en attendant l’arrivée du Messie n’est pas seulement une « perspective moralement insatisfaisante », c’est, je crois l’avoir montré en réponse à votre première question, la meilleure recette pour enterrer pour de bon le projet sioniste.

Ne sous-estimez vous pas la force du refus fondamental du projet sioniste dans le monde arabo-musulman ? Le réalisme de certains dirigeants arabes (Abdallah hier, Fayçal aujourd’hui) n’est-il pas contredit chaque jour par le comportement de « la rue arabe » dans sa dimension populaire comme dans ses élites culturelles (cf. affaire Farouk Hosni) ?

Ce n’est pas la « rue arabe » qui fait la politique au Proche-Orient, mais les gouvernements. Que ces derniers, dont la légitimité est assurément problématique aux yeux de leurs peuples, craignent leurs opinions publiques, c’est un fait. Mais cela n’a pas empêché Sadate et Hussein de Jordanie de faire la paix avec Israël, ni Assad père et fils et les Palestiniens d’en avoir fait leur objectif « stratégique », ni Abdallah d’Arabie saoudite de lancer son plan de paix global.
Évidemment, si la paix advient, elle n’aura pas l’allure de celle qui règne entre les pays du Benelux. Mais qu’importe ? C’est d’une paix formelle que nous avons besoin, qui libère Palestiniens et Israéliens de l’occupation – une paix froide, qui, il faut l’espérer, s’échauffera avec le temps. À l’époque où Ehud Barak négociait avec le Président Hafez el-Assad, un diplomate de la région faisait remarquer que le type de paix que recherchaient les Israéliens n’existait nulle part entre les Arabes. Mais cela vaut tout de même mieux que la guerre.

Vous qualifiez, à juste titre, l’affrontement israélo-arabe de choc d’une société du premier monde contre une société du tiers-monde. N’est-il pas quelque peu utopique d’envisager pour l’avenir une cohabitation pacifiée entre ces deux sociétés dont l’écart de prospérité reste aussi important ? La barrière de sécurité, qui n’aura plus d’utilité sécuritaire dans l’hypothèse d’une paix globale, n’en trouvera-t-elle pas une nouvelle pour empêcher l’afflux de migrants économiques ?

Du coup, ce problème-là est le lot de beaucoup de monde, et d’abord en Europe ! Vous conviendrez que ce n’est pas une raison pour ne pas régler le problème de la paix et de la guerre. Encore une fois, il ne s’agit pas de rechercher d’emblée une cohabitation harmonieuse, mais plutôt un modus vivendi supportable.
À plus long terme, on est en droit d’espérer un transfert de richesse, une élévation du niveau de vie palestinien – voyez ce qui se passe aujourd’hui en Cisjordanie, encore sous occupation – et, pourquoi pas, en définitive, une sorte de Marché commun.

Vous privilégiez, dans votre réflexion pour l’avenir, la résolution du conflit israélo-palestinien dans un cadre bilatéral sous la houlette américaine, alors que d’autres analystes, comme Robert Malley estiment aujourd’hui qu’il convient de mener une approche simultanée de la résolution de l’ensemble des contentieux, avec la Syrie et le Liban, notamment. Pourquoi ?

Je pense que Robert Malley a raison, il faut traiter l’ensemble des contentieux. Si je semble privilégier le conflit israélo-palestinien, c’est parce qu’il est le plus difficile et qu’il pèse d’un poids énorme sur tous les autres. Avec la Syrie, l’affaire est relativement simple, les termes du marché clairs, la marge de manœuvre étroite. Je vous rappelle que cinq Premiers ministres israéliens, Benjamin Netanyahou compris lors de son premier mandat, ont accepté de « descendre du Golan ».
Quant au Liban, pays avec lequel Israël n’a pas de contentieux territorial (l’affaire des Fermes de Shebaa, à régler entre le Liban et la Syrie, n’est qu’un prétexte du Hezbollah pour entretenir sa milice), il suivra automatiquement le grand frère syrien.

La principale incertitude quant à la viabilité d’un éventuel accord de paix entre Israël et les Palestiniens réside dans la guerre civile larvée que se livrent le Hamas et le Fatah. N’est-il pas plus urgent de travailler à la constitution d’une autorité palestinienne dotée d’une vraie légitimité, que de s’exciter sur quelques constructions de logements à Pisgat Zeev ou Maale Adoumim ?

Les deux questions sont importantes, et d’ailleurs indirectement liées : chaque brique supplémentaire dans les implantations de Cisjordanie ou à Jérusalem sape l’autorité de Ramallah et renforce celle de Gaza. Et les deux sont très difficiles.
Les Égyptiens, surtout, travaillent à la première, jusqu’ici avec un résultat nul. C’est que le fossé entre les deux branches du mouvement national palestinien est profond, sans doute impossible à combler à moins d’une épreuve de force décisive. Il importe donc de renforcer autant que faire se peut l’Autorité palestinienne de Mahmoud Abbas, afin que celui-ci puisse convaincre les Palestiniens qu’au bout du compte la voie du compromis et de la paix est préférable à la confrontation. Où l’on retrouve la poursuite de la colonisation…
Cela dit, il est probable que « s’exciter sur quelques constructions de logements », comme vous dites, a probablement été une erreur. Il valait mieux poser sur la table un plan de paix américain (il en existe plusieurs versions, pas la peine de réinventer la roue) et l’imposer aux parties. L’arrêt de la colonisation y eût été de toute manière inclus. Et, si déjà on a opté pour l’arrêt de la colonisation, il eût fallu se donner les moyens de l’obtenir !

Votre livre se termine par une adresse, presque une supplique au président Obama. Avez-vous l’impression d’avoir été entendu en observant son action depuis son arrivée à la Maison Blanche ?

Dans un premier temps, Barak Obama a fait un sans-faute : il fallait rompre avec l’héritage des années Bush, et son successeur l’a fait, avec style et conviction. Le discours du Caire et la main tendue à l’Iran dans l’ordre symbolique, le fait même qu’il ait mis le problème israélo-palestinien à l’ordre du jour de sa présidence dès le début de son mandat, sans attendre la fin de son second – tout cela allait dans la bonne direction.
Force est de reconnaître que la méthode de la main tendue donne des signes d’essoufflement. Dans le monde qui est le nôtre, les beaux discours ne suffisent pas, le charisme et le charme trouvent vite leur limite en l’absence de résultats, et la carotte ne vaut rien sans son frère le bâton. L’impression de flottement qui se dégage des actions de l’administration Obama – pas seulement au Proche-Orient d’ailleurs, et pas seulement à l’étranger – et le sentiment des divers trublions qu’on peut dire impunément non au Président des États-Unis, augurent mal de sa capacité à faire mieux que son prédécesseur. Espérons que c’est un moment passager…

Aujourd'hui, ou peut-être jamais: Pour une paix américaine au Proche-Orient

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Ça revient et ça s’en va pas

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Il n’y a pas que la novlangue SMS chère à François de Closets ou les barbarismes à répétitions façon Nicolas Hulot pour polluer notre cortex via les trompes d’Eustache. Ainsi certaines formules, en apparence bien françaises et propres sur elles, me donnent-elles des envies de meurtre. Je pense notamment à l’abominable « Je reviens vers vous » qui, dans le sabir des médias et de la finance, signifie qu’on vous recontactera sous peu. J’ignore s’il s’agit d’un américanisme ou d’un helvétisme (j’ai lu les deux hypothèses), mais j’ai détesté ce miasme pompeux dès que je les entendu. Gloire donc à l’ami David Abiker qui a monté sur Facebook un groupe d’intervention pour éradiquer ce fléau. David étant, contrairement à moi, un garçon charitable, il a eu la bonté d’ouvrir le groupe aux locuteurs contaminés par ce tic peccamineux. Néanmoins, je m’y suis inscrit illico : j’ai reçu un message en retour qui m’indiquait que David allait tout faire pour populariser cette juste lutte et que, dès qu’il aurait du nouveau, il se promettait de revenir vers moi.

Amérak, une occupation pas très saine

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Soldat américain en Irak.
Soldat américain en Irak.

Le temps médiatique, qui est en fait un présent perpétuel, nous fait assez vite oublier ce qui fit naguère l’événement. Le « Grand Jeu » nucléaire entre l’Iran, Israël et l’Occident, l’enlisement de plus en plus meurtrier de l’Otan en Afghanistan ont, sur la scène internationale, chassé l’Irak des ouvertures des JT et des « unes » des journaux. Et pourtant, depuis six ans, des soldats étatsuniens continuent de vivre et de mourir en un combat douteux alors qu’un ancien président avec gilet de sauvetage sur un porte-avion leur avait un peu vite annoncé une victoire totale.

Avec Amérak, Adrien Jaulmes, grand-reporter au Figaro, donne un petit livre saisissant, suite de croquis admirablement dessinés, dans une objectivité qui n’exclut pas un certain désabusement devant l’absurdité de cette occupation d’un type nouveau. Amérak, c’est un mot-valise pour désigner cette manière d’espace-temps autonome créé par l’armée US en Irak, au fonctionnement qui oscille entre l’autisme, le surréalisme et le désespoir. Comme l’écrit joliment Jaulmes : « L’histoire de l’Amérak est celle de la non-rencontre entre l’Amérique et l’Irak. »

Jaulmes commence la visite par l’aéroport de Bagdad. On ne passera évidemment pas par la douane irakienne mais par une gigantesque tente igloo réservée aux militaires et aux journalistes. Déjà apparaît ce qui sera la principale caractéristique architecturale de l’Amérak, ces remparts en ciment ou en béton, les T-Walls avec leurs enceintes avancées, les Bastion-Walls, entassements de gros sacs de fibres synthétiques qui forment un glacis permettant de se protéger des premiers tirs d’artillerie ou de l’attaque d’une voiture piégée. On est dans un étrange compromis entre les fortifications médiévales, les fortins du Far-West et la station spatiale. On s’arrange pour en sortir le moins possible, assurant la plupart du temps un service minimum sur les grands axes car tout le monde sait là-bas que plus des trois quarts des pertes ont été provoquées par des roadsides bombs.

Jaulmes nous emmène notamment à celui de Latifiyah, sur la route de Nadjaf, un des points chauds du fameux triangle sunnite. Il est commandé par le capitaine Visser. Le capitaine Visser a des lunettes, du courage et aucune illusion. Il lit des biographies de Roosevelt et des romans de Woodehouse. C’est un pur produit de West Point. On ne lui avait pas expliqué que l’Amérak serait, comme le dit Jaulmes, « le premier conflit postmoderne par excellence. Il n’y a ni fronts, ni arrière, ni même la plupart du temps de combats. La guerre est faite d’embuscades radiocommandées, d’attentats aveugles, d’enlèvements et de tortures, elle est à la fois dangereuse, ennuyeuse, invisible ». Alors il fait avec.

La capitale de l’Amérak, cet archipel d’îlots high-tech imprenables, n’est pas Bagdad, c’est une « Zone Verte » au cœur de Bagdad, nuance. Elle se trouve dans une boucle du Tigre. Les Irakiens n’y pénètrent jamais. On est tout d’un coup plongé dans un décor de banlieue américaine banale à quelques détails près. Elle est exclusivement peuplée de soldats, très jeunes, avec un équipement qui lui aussi mélange le high-tech et le médiéval, caméras intégrées au casque mais aussi « épaulettes, gorgerin, jambières et braguette en kevlar ». Si, dans la Zone Verte, vous croisez des hommes et des femmes un peu plus âgés, équipés de manière tout aussi efficace mais un peu plus fantaisiste dans le choix des accessoires, ce sont des contractors, ces mercenaires officiels de grosses boites comme Blackhawk et qui sont en nombre le deuxième contingent sur le terrain .

Dans l’armée américaine, pas d’alcool, pas de sexe. Le puritanisme Wasp ne se contente pas des Etats de la Bible Belt, d’où sont originaires, d’ailleurs, la plupart des soldats volontaires. Il a aussi envahi l’Amerak. On boit du Gatorade avec ses ribs au miel et on essaie de ne pas trop penser à ses collègues féminines. Et Adrien Jaulmes de comparer les looks respectifs de la militaire US qui nie sa féminité au nom de la guerre dans des treillis informes et celle de Tsahal, « les seins pigeonnants par le col de la chemise et le pistolet porté de façon provocante au creux des reins. »

C’est par une multitude de détails, de petits faits vrais, aurait dit Stendhal, que Jaulmes nous restitue l’échec militaire, diplomatique et politique qui a suivi la victoire éclair de 2003. Des exemples ? Les convois de Humvee prenant systématiquement les routes à contresens au milieu de la circulation pour prévenir les risques d’attentats, cet officier chiite de la nouvelle armée irakienne qui souhaiterait que Bush devienne président de l’Irak mais se met en civil et change trois fois de taxis avant de calfeutrer chez lui, les prises électriques dont on ne sait jamais s’il s’agit de la triple fiche britannique, des prises cylindres européens ou de la double lamelle américaine, ou encore ce dialogue entre un officier et une vieille dame terrorisée lors d’une opération de ratissage dans le triangle sunnite :
– L’armée vous défendra, Madame.
– Mais c’est vous qui nous attaquez.

On ne sera pas étonné, au bout du compte, que dans son paquetage, Adrien Jaulmes ait préféré mettre, plutôt que des manuels de stratégie ou des récits de guerre, Alice au Pays de Merveilles, « le meilleur manuel de survie qui soit dans les univers absurdes ».

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Elles ne se rendent pas compte…

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Plusieurs cas d’hystérie féminine ces derniers jours pousseraient presque à se demander si nous n’avons pas affaire à un virus émergent encore inconnu qui provoquerait chez nos amies les femmes des comportements irrationnels, aberrants ou franchement dangereux. Ainsi, une jeune fille de 21 ans dans la région bordelaise vient d’être condamnée à un an de prison avec sursis en comparution immédiate : elle avait simulé son enlèvement après avoir été abandonnée par son amoureux, ce qui a eu pour effet de déclencher le plan Epervier et la mobilisation de centaines de policiers et gendarmes. Un autre cas inquiétant est celui de Cécile Duflot, nouvelle coqueluche médiatique et porte-parole des Verts. Dimanche, dans une émission politique, la future tête de liste écologiste aux Régionales en Ile-de-France a déclaré qu’elle ne savait pas vraiment à quoi servaient les 4,5 milliards d’euros du budget régional, alors que le vice-président de la région s’appelle Jean-Vincent Placé et est le numéro 2 de son parti. Pour en finir provisoirement avec cette liste inquiétante, évoquons le cas pénible de cette vieille dame rousse ayant sans doute abusé du Jameson ou du Paddy qui aurait cédé aux avances d’un gang d’escrocs bruxellois (dont le chef serait portugais), alors qu’elle avait su résister moins d’un an auparavant.

Nicolas Hulot, ça fait peur

Quand Nicolas Hulot a peur, le résultat fait froid dans le dos.
Quand Nicolas Hulot a peur, le résultat fait froid dans le dos.

Quand diable les écologistes comprendront-ils que l’écologie est un tout, et que le désir profond qui nous est instinctif de voir notre environnement durablement respecté ne s’arrête pas aux fleurs et aux petits oiseaux ? C’est l’eau qui nous a fait naître, dit à peu près Nicolas Hulot dans ce long verbiage esthétisant qu’est le Syndrome du Titanic, et c’est pour cela – et non seulement parce que nous en aurions besoin – qu’il faut la respecter. Alors, Nicolas, sache que la langue aussi est notre mère, et que cette manière toute sarkozyenne que tu as de torturer le français à tout bout de champ lexical est une terrible violence écologique. « Ch’uis perdu », « Ch’ais juste que ch’ais rien », marmonne Nicolas Hulot tout au long de ce documentaire où une élocution improbable tente d’exprimer une pensée incertaine : ne vous fiez jamais à un homme, fût-il président de la République ou saltimbanque écologique, qui méprise les principes les plus élémentaires de la parole, de sa parole – car vous découvrirez bien assez tôt que c’est le réel qu’il méprise.

Chaque fois que tu ouvres la bouche, Nicolas, tu portes gravement atteinte à mon environnement mental en piétinant ce bel instrument qui nous a fait ce que nous sommes, et qui t’a donné, en tant que fils de la langue française, le prestige quelque peu suranné qui te permet aujourd’hui de te poser en conscience morale de l’humanité.

Chaque fois que tu ouvres la bouche, d’ailleurs, tu apportes la preuve a contrario que la langue nous est tout aussi nécessaire que l’air et l’eau que tu défends, en leur sacrifiant le troisième élément vital : le feu de l’esprit. Pas de pensée sans langue, et quand on méprise celle-ci, celle-là inéluctablement vous déserte. Ce qui frappe dès l’abord dans le film signé de Nicolas Hulot et Jean-Albert Lièvre – tout de suite après la beauté indéniable des images –, c’est le vide abyssal de la pensée. On attend un réquisitoire implacable contre l’activité humaine désordonnée qui réchaufferait la planète, la force de frappe de cette puissance scientifique des faits que Hulot se targue d’opposer aux « injures » de Claude Allègre – un argumentaire qui réduirait à néant notre écoloscepticisme et contournerait telle une ligne Maginot la citadelle de notre résistance à cette nouvelle morale puritaine et restrictionniste qu’est la “sauvegarde de la planète” : on n’a qu’une litanie d’imprécations vagues et d’émotions bas de gamme qui vise à anesthésier la réflexion plutôt qu’à la stimuler, une méthode pavlovienne de faire rentrer la pensée obligatoire dans le crâne à coups de décharges électriques réitérées, une répétition ad nauseam des mêmes clichés en espérant que leur répétition hypnotique les rendra indiscutables : l’homme est coupable de trop vivre, la nature est sa victime, mais à la fin elle se vengera.

Au premier rang de ces émotions, la peur – peur qui, affirme-t-il, tenaille Hulot en permanence et qu’il s’emploie avec assiduité à transmettre au spectateur. On a beaucoup accusé Jean-Marie Le Pen de « surfer sur les peurs » – la formule, rituellement utilisée, était l’un des leitmotivs les plus récurrents de son processus de diabolisation. Mais Nicolas Hulot peut, lui, instrumentaliser la peur – et pas n’importe laquelle : la peur de l’apocalypse – en toute bonne conscience, puisqu’il appartient au camp du Bien ; de même que Jacques Attali, dans un article de l’Express du 3 mai, pouvait tranquillement expliquer, sans que cela choque personne, que la psychose – soigneusement orchestrée par la sphère politico-médiatoc à laquelle appartient M. Attali – de la grippe H1N1 est une chose formidable puisque cette « peur structurante » ne va pas manquer d’accélérer la marche vers « un véritable gouvernement mondial »…

 » J’ai peur » : la phrase revient sans cesse dans le film de Nicolas Hulot. De quoi Hulot a-t-il peur ? De tout et de rien : dans un inventaire aussi peu poétique qu’un poème de Prévert, l’animateur télé mélange allègrement tout ce qui nourrit ses cauchemars – le réchauffement climatique, bien sûr, le noir (l’absence d’électricité, pas la couleur de peau), le soleil, la guerre, le chômage, l’industrie, la misère, la société de consommation, le progrès technique, l’arriération des sociétés traditionnelles, les grandes migrations, le déracinement, les frontières, la mondialisation, l’égoïsme national, les pertes d’identité, les replis frileux sur son identité, le tourisme, l’isolement, internet, les gratte-ciel, les soldes, les escalators, les voitures, le plastique, l’I-phone, les jeux vidéo… Tout un gloubiboulga de frayeurs irraisonnées et incohérentes qui, mises ensemble dans le même chaudron, sont censées produire la plus formidable potion magique que l’homme ait imaginé : la mobilisation écologique.

Qu’importe, à cette aune-là, les contradictions hallucinantes du discours hulotesque : qu’importe qu’il veuille accroître le revenu de la partie non négligeable de l’humanité qui vit dans la misère tout en lui interdisant la croissance et en condamnant le commerce mondial ; qu’importe qu’il plaide pour la sauvegarde des cultures et des identités locales tout en maudissant les frontières, et en stigmatisant les efforts des pays du nord pour limiter l’invasion migratoire (quand diable les écologistes comprendront-ils que l’écologie est un tout, et que l’aspiration des hommes à voir leur environnement durablement préservé inclut le droit à ne pas être victime d’une brutale substitution de population ?) ; qu’importe qu’il condamne la société de consommation tout en manifestant son empathie pour des mouvements migratoires qui n’ont d’autre ambition que de venir grossir la foule des consommateurs ?

Qu’importent mille et une incohérences, manipulations, indigences intellectuelles, prises d’otages affectives, pourvu qu’elles nourrissent cette « peur structurante » qui doit précipiter l’humanité dans les bras du sauveur Hulot et de ses semblables ? Pour le coup, ça fait peur, en effet.

La France en automne

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Le spleen sera automnal ou il ne sera pas.
Le spleen sera automnal ou il ne sera pas.

Peut-être mon odorat est-il resté trop sensible en dépit des atteintes de l’âge, mais j’ai l’impression que les miasmes délétères du débat public français commencent sérieusement à polluer l’air pur de mes chères montagnes.

Les élites françaises, politiques et culturelles, offrent en effet au peuple ébahi un spectacle distrayant, certes, mais qui balaye ce qui pouvait rester d’estime des gouvernés envers les gouvernants, et du public envers les artistes et créateurs.

De quoi parle-t-on en cette rentrée d’automne ? Du social en temps de crise ? À peine, et encore faut-il qu’une vague de suicide au sein du personnel de France Télécom viennent pimenter l’histoire, trop classique peut-être, de l’affrontement entre exploiteurs et exploités.

De la course iranienne vers le nucléaire et de la nouvelle approche de cette question par l’administration Obama ? Pas assez sexy depuis que le Quai d’Orsay ne communique plus sur le cas de Clotilde Reiss, qui attend, cloîtrée à l’ambassade de France, le bon vouloir des barbus enturbannés et de leur aboyeur Ahmadinejad.

On jette un œil blasé sur les éleveurs en colère qui vont remplir de lait la piscine de Raffarin : on a tant vu le film Jacquou le Croquant, le retour qu’on ne rit même plus de ces gags usés jusqu’à la corde.

Heureusement, une conjoncture exceptionnelle vient tirer le peuple le plus intelligent de la terre (selon lui) d’une torpeur intellectuelle et émotionnelle indigne de sa tradition multiséculaire de controverses savantes menées avec talent et brio.

On se souviendra longtemps de cette fin septembre et de ce début octobre 2009 où les passions françaises ont atteint le sublime en se déployant dans la 11e chambre du tribunal de grande instance de Paris. Jamais la formule chiraquienne « Quand on met de la merde dans un ventilateur, il ne faut pas s’étonner d’être éclaboussé ! » n’a trouvé meilleure illustration. « Villepinistes » et « sarkozystes » s’emploient allègrement à alimenter ce ventilateur en cette matière odorante projetable alentour.

L’arrestation en vue d’extradition de Roman Polanski, outre une pétition corporatiste en sa faveur du monde des arts et du spectacle, a déclenché parallèlement une polémique de haute intensité sonore à propos des pratiques touristiques du ministre de la culture Frédéric Mitterrand. Où l’on voit le socialiste Benoît Hamon emboîter le pas à Marine Le Pen dans une offuscation surjouée relative aux amours tarifées avouées par Frédéric dans un livre à succès dont personne ne s’était ému lors de sa parution. La France se partage donc aujourd’hui en Frédomitterrandophobes et Frédomitterrandophiles[1. Je sais, c’est un peu lourdingue, mais il faut éviter de confondre tonton et tata…] un clivage qui vient se superposer à celui séparant les villepinistes des sarkozystes à propos de l’affaire Clearstream.

On voit arriver, depuis quelque jours, une nouvelle affaire à propos de laquelle le génie français va trouver une nouvelle occasion de donner sa pleine mesure : le règlement de compte post-conjugal de l’ex-Mme Besson va, n’en doutons pas, donner lieu à une nouvelle vague de gloses et commentaires à haut bruit qui rendra encore plus inaudible la rumeur du monde.

Et pendant ce temps-là, l’Ecolo Horror Show continue : ceux qui ont aimé Al Gore, adoré Yann Arthus-Bertrand, vont se pâmer devant le nouvel opus anxiogène et culpabilisateur de l’incontournable Nicolas Hulot. Ceux qui, comme Sarkozy, croient qu’il est politiquement subtil de caresser les démagogues verdâtres dans le sens du poil pour qu’ils plument la volaille socialiste risquent de se trouver assez mal le jour où ils devront affronter Nicolas Hulot au second tour de la présidentielle.

Québec, la parité en panne

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En théorie, l’égalité homme-femme a valeur de loi d’airain au Canada, terre d’élection du paritarisme forcené. Mais alors, qu’en est-il de cette initiative de la Société de l’Assurance automobile du Québec qui permet, au nom de la religion, de refuser un service offert par une femme ? Eh bien, elle se situe dans le contexte d’un débat qui fait beaucoup de potin dans la Belle Province (même si les dépêches en ma possession ne précisent pas noir sur blanc quelle est cette religion qui vous autorise à refuser le concours d’une carrossière ou d’une mécanicienne). Cette initiative de l’assureur, beaucoup de Québécois la mettent en relation avec un certain projet de loi n°16, actuellement, étudié en commission parlementaire à Montréal et qui vise, je cite, à « favoriser l’ouverture de la société à la diversité culturelle et à lutter contre la discrimination ». C’est fort louable. Mais que ce passe-t-il quand en voulant promouvoir la « diversité culturelle », on affaiblit justement la « lutte contre la discrimination », celle des femmes, en l’occurrence ? Vaste et épineux débat. Heureusement que ce genre de problématiques ne concerne que les Québécois…

Allons z’enfants

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Ce n'est pas de l'Abbé Pierre que Martin Hirsch a été le bras droit, mais du Père Noël.
Ce n'est pas de l'Abbé Pierre que Martin Hirsch a été le bras droit, mais du Père Noël.

Martin Hirsch est un homme exceptionnel. Son nom restera gravé dans l’histoire et, si la France n’est pas ingrate, elle le transférera, le jour venu, au Panthéon. Car, au fond, il n’y a rien eu, au long des âges, qui égale les réformes du haut commissaire qui vient de créer l’école que t’es payé quand t’y vas sinon tu touches rien. Ce n’est pas de l’Abbé Pierre que Martin Hirsch a été le bras droit, mais du Père Noël !

L’école que t’es payé quand t’y vas sinon tu touches rien, ça a quand même un peu plus d’allure que la tristounette école « laïque, gratuite et obligatoire » de Jules Ferry. Avec ses instituteurs et les blouses grises dont elle revêtait chacun de ses écoliers, elle a enfanté des générations de névrosés. Allez donc porter une blouse sur la burqa !

Qui se souvient, d’ailleurs, de Jules Ferry ? Absolument personne ! Et c’est tant mieux : les plus belles rouflaquettes de la IIIe République étaient peut-être progressistes, elles n’en restaient pas moins colonialistes. Martin Hirsch, lui, n’a jamais trempé dans de sordides aventures coloniales. Il est blanc comme neige. Enfin, je veux dire qu’il n’a rien à se reprocher. Je vous le dis comme je le pense : on parlera encore de Martin Hirsch dans cent ou deux cents ans, quand on aura oublié les personnages subsidiaires de l’histoire de France[1. Louis XIV, Napoléon, De Gaulle, Ségolène Royal.] et que les petits Français fréquenteront tous l’école que t’es payé quand t’y vas sinon tu touches rien.

Pour l’heure, tout le monde se paie la bille du haut commissaire et de son « expérimentation ». Les gens sont mauvaises langues et, pour tout dire, un peu jaloux. L’idée est tellement belle qu’ils grognent de ne l’avoir pas eue : au lieu de punir les élèves qui regimbent à prendre régulièrement le chemin de l’école, on file du fric à ceux qui y vont. L’école gratuite, c’est payant ! Il ne faut plus accomplir une bonne action pour être récompensé : il suffit d’agir. Le système est révolutionnaire. Il mériterait d’être généralisé.

Le président Sarkozy serait bien inspiré de nommer Martin Hirsch au ministère du Budget (de toute façon Eric Woerth ne ressemble à rien et il n’a même pas connu l’Abbé Pierre) : les contribuables qui s’acquitteraient de leurs impôts se les verraient reverser par l’Etat. Un passage éclair du Haut Commissaire au ministère de l’Environnement permettrait de mettre fin au principe « pollueur-payeur » : il instaurerait rapidement le principe « pas pollueur-payé ». Si vous ne rejetez pas de produits chimiques dans l’air ou la rivière qui passe à côté de chez vous, si vous n’enterrez pas de déchets radioactifs dans le fond de votre jardin, banco : le pactole est pour vous !

Trois semaines à la tête du ministère de l’Intérieur permettraient à Martin Hirsch de dépoussiérer fissa le Code de la Route : les automobilistes qui ne commettraient pas d’infraction seraient arrêtés tous les 10 kilomètres pour percevoir un timbre-amende de 75 euros. Si vous circulez aux abords d’une maison de retraite et que vous n’écrasez pas de vieilles, vous touchez automatiquement une prime de 130 euros. Le nombre de policiers et de gendarmes qu’il faudrait embaucher pour distribuer ces primes résoudrait définitivement le problème du chômage.

Le cas le plus épineux reste cependant le ministère de la Justice. Là, Martin Hirsch pourrait donner toute sa mesure. Vous êtes un homme, vous avez de grosses couilles et, pourtant, vous ne violez pas : le haut commissaire vous paie les putes et vous débraguette lui-même !

L’école que t’es payé quand t’y vas sinon tu touches rien va tout changer en France. Il faudra, certes, un peu de temps et les débuts seront difficiles. Habitués à recevoir de l’argent quand ils font des choses normales, les gosses deviendront vite des terreurs. Surtout pour les parents d’enfants sages comme des images. Le gosse qui ne dit pas un mot plus haut que l’autre, qui fait ses devoirs, qui ne tire pas les cheveux de sa soeur, qui se brosse les dents avant d’aller se coucher et mange de pleines assiettes de brocolis avant de demander la permission de se lever de table, ce gosse-là ruinera ses parents. Et il n’est pas dit que, dans les années qui viennent, la France ne connaisse une génération de multi-milliardaires en culottes courtes.

Haro sur la libido !

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Castration chimique : on a beau m’assurer que celle-ci serait à la fois temporaire et volontaire, que la décision d’y avoir recours ne serait prise que par des experts assermentés issus du corps médical, l’expression ne laisse pas de m’impressionner. À en croire le dictionnaire, la castration tout court, si je puis dire, est une opération chirurgicale visant à empêcher un individu, homme ou femme, de se reproduire. Rien à voir donc, avec cette improprement nommée « castration chimique ». Celle-ci n’est nullement chirurgicale, et ne vise pas à prévenir la reproduction, mais l’acte sexuel lui-même. La « castration chimique » qu’un chœur quasi-unanime semble appeler de ses vœux aujourd’hui en France, n’a de castration que le nom, mais, je vais tenter de le montrer, c’est déjà beaucoup trop.
 
Pourquoi donc faudrait-il « castrer », chimiquement ou pas, un homme qui a été déclaré responsable de ses actes ? Si le condamné est jugé responsable de ses actes, on suppose qu’il est capable d’agir conformément à la loi, et que s’il ne le fait pas c’est qu’il a choisi de ne pas le faire. Comment comprendre dès lors que l’on puisse prétendre médicaliser ce qu’il faut bien appeler une peine complémentaire, qui serait mise en place au nom d’un imparable « principe de précaution » ? Ce principe de précaution que n’a d’ailleurs pas manqué d’invoquer avec ferveur hier soir sur France 2 un porte-parole de l’UMP bourré de tics élyséens, qui réduisait ainsi (par son invocation, pas par ses tics) ses contradicteurs à un silence approbatif. Le droit pénal en France, est exercé au nom du peuple français. Pourquoi faudrait-il se réclamer de la caution des experts pour décider d’une peine qui a toutes les apparences de la sanction pénale ?
 
Castration chimique : je ne sais pas pour vous, mais chez moi, décidément, cette expression a du mal à passer. Que l’on puisse envisager d’y avoir recours en se réclamant à la fois de ce « principe de précaution » constitutionnalisé et du sacro-saint souci des victimes ne fait qu’ajouter une couche d’horrible rhétorique humanitaro-sécuritaire à l’horreur intrinsèque du terme. Un être humain disposant encore d’une paire d’oreilles pour entendre, qu’un toréador compassionnel lui aurait fait la grâce de ne pas lui ôter en même temps que le reste, entendra ici, au-delà de tous les bons sentiments et de toutes les précautions d’experts, ce qu’il faut entendre : il s’agit d’en faire baver encore un peu au criminel.
 
Entendons-nous bien. Personnellement, je ne remets pas en cause le fait, évident, qu’il existe nécessairement une dimension expiatoire dans les sentences pénales. Emile Durkheim a démontré il y a déjà longtemps que les sociétés humaines ne pouvaient se passer de donner une telle dimension à la justice pénale, à moins de disparaître en tant que société. Mais c’est le paradoxe de la France d’aujourd’hui de durcir en permanence son arsenal pénal, sous couvert de protéger les victimes, et de refuser simultanément de répondre ouvertement à la volonté de punir que manifeste toujours plus bruyamment l’opinion. Avec la castration chimique, on a l’impression à l’UMP et ailleurs d’avoir enfin à la fois le beurre et l’argent du beurre : la caution des experts, grâce à l’application du gentil principe de précaution, et une réponse à la pulsion pénalisatrice des foules que la justice a tant de mal à satisfaire depuis l’abolition de la peine de mort. On prétend invoquer le consentement de celui qui y serait soumis pour plaider en faveur de la bénignité de cette peine. Mais, comme le soulignait une psychiatre dans le journal Libération, on sait bien que « le consentement, ça se travaille ». Et l’on sait en outre grâce à René Girard que ce même consentement de la victime à la peine que la communauté lui inflige est la cerise sur le gâteau des processus sacrificiels.
 
Castration chimique : le succès de cette expression est une manifestation évidente de cette envie du pénal, si omniprésente mais si mal assumée par l’époque, et qui remplace en outre peut-être cette autre envie dont parlait Freud. On ne se débarrasse pas comme cela de la mentalité persécutrice qui caractérise toutes les sociétés humaines. Presque trente ans après la disparition de la peine de mort dans notre pays, la focalisation du débat sur une notion aussi atroce manifeste au grand jour le grand retour du refoulé pénalisateur.
 
Mais encore faut-il remarquer que l’objet du scandale s’est déplacé. Ce n’est plus l’acte d’un homme conscient de faire le mal et de s’opposer ainsi aux valeurs communes d’une société, en l’occurrence le consentement nécessaire lors d’un acte sexuel, mais la libido elle-même qui est criminalisée. Un homme doit « se contrôler » et non pas agir vertueusement, et s’il ne se contrôle pas, c’est la société qui le contrôlera à sa place. On abandonne ici le domaine de la morale qui devrait être celui de la justice pénale, pour entrer dans celui de la pure technicité comportementale dont l’utilisation obsessionnelle d’un terme tel que dérapage, dans un autre domaine, marque le triomphe.
 
Si ce concept de castration chimique s’impose, il faudra en conclure que ce qui fait horreur à notre société, ce n’est plus qu’un homme puisse choisir librement et en usant de violence d’avoir des rapports sexuels avec une femme non consentante, mais la libido masculine elle-même. Ce n’est plus la tête qui est coupable. La faute ne résulte pas du libre choix de l’agent, mais de la pulsion libidinale elle-même.
 
Faut-il voir aussi, dans cette criminalisation de la libido, la conséquence de la généralisation d’une certaine vulgate sociologique, selon laquelle les individus ne sont plus vraiment considérés comme responsables de leurs actes, mais comme les simples vecteurs passifs de causes extérieures qui les agissent ? C’est possible. Mais ce qui est sûr, c’est que si l’on finit par considérer que la source de la faute réside dans la libido masculine, il faudra en conclure que ce sont tous les hommes possesseurs d’une telle libido (c’est-à-dire, je crois tous les hommes) qui sont susceptibles d’être considérés comme dangereux par la société tout entière.
 
Et à moins de contrevenir au principe de précaution, pourra-t-on encore laisser longtemps en liberté incontrôlée des hordes de mâles possesseurs illégitimes d’une pulsion sexuelle dont les faits divers continueront de nous prouver, presque au quotidien, qu’elle est criminogène ?

PRINCIPE DE PRECAUTION

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Ronald Mc Donald, on peut pas le voir en peinture

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Dans la série « n’importe quoi pourvu que ça mousse », on s’amusera sans barguigner de l’émotion suscitée par l’annonce de l’ouverture prochaine d’un Mac Do « à l’intérieur du Musée du Louvre ». Misère, misère, ça s’indigne chez les bonnes âmes. Va-t-on voir des traces de doigts gras sur la triple vitre blindée qui protège la Joconde ? Des jets indésirables de moutarde et de ketchup qui transformeront Le Radeau de la Méduse façon Pollock ? Hou la la, on est mort de peur. Sauf que ledit restaurant ne va pas ouvrir dans le musée stricto sensu, mais au Carrousel, une galerie commerciale attenante, où sévissent déjà une flopée de gargotes infâmes, sans que personne n’y ait trouvé à redire. Mais bon, l’ombre satanique de Ronald McDonald qui plane sur nos chefs d’œuvre en péril, ça fait peur, ça fait causer, ça fait vendre : la France de 2009 a les grandes causes qu’elle mérite. Un tollé que nous ne suivrons donc pas : quand on sait que pour remettre une toile de maître en état, il faut souvent deux ou trois ans, on se dit que nos experts ont peut-être des choses à apprendre du côté de la restauration rapide…

Une paix froide vaut mieux que la guerre

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Ancien ambassadeur d'Israël, Elie Barnavi est historien, spécialiste des Guerres de religions en France.
Ancien ambassadeur d'Israël en France, Elie Barnavi est historien.
Ancien ambassadeur d'Israël en France, Elie Barnavi est historien.

Votre livre sonne comme un cri d’alarme : si on ne fait rien aujourd’hui pour débloquer le processus de paix au Proche-Orient, la situation risque d’évoluer de manière catastrophique pour les Palestiniens comme pour les Israéliens. Pourquoi dire cela aujourd’hui plus qu’hier, ou avant-hier ?

Parce que si la diplomatie fait du sur-place, sur le terrain, la situation évolue. La paix n’étant possible que si elle est fondée sur le principe du partage de la terre, il importe plus d’avoir que de partager. Or, la poursuite de la colonisation des territoires palestiniens rendra bientôt sans objet tout plan sérieux de création d’un État palestinien doté de contiguïté territoriale, faute de territoire où il puisse se réaliser.
Ce n’est pas tout, peut-être pas même l’essentiel. Après tout, il n’existe pas de situation irréversible – on peut toujours défaire ce qui a été fait. Ce qui me semble plus inquiétant est l’évolution des mentalités, des deux côtés de la barricade : l’évidente confessionnalisation du conflit, autrement dit sa transformation en un affrontement d’essence religieuse, est due non seulement aux aléas exaspérants du « processus de paix », mais aussi à des mouvements de fond au sein des sociétés israélienne et palestinienne. Pour ne rien dire de l’environnement proche-oriental. Aussi bien, nous risquons non seulement de n’avoir pas de quoi partager, mais aussi avec qui partager. Écoutez bien les voix palestiniennes de plus en plus nombreuses qui se font entendre pour dire que, décidément, la création d’un État indépendant est désormais caduque et que ce qu’il faut maintenant c’est se battre pour des droits égaux à l’intérieur d’un État binational !
Voilà pourquoi, me semble-t-il, c’est bien maintenant qu’il faut enfin agir, avant que l’irréparable s’installe. Vous savez, à force de crier au loup, il arrive que le loup finisse par arriver.

Vous qualifiez Israël de « ghetto armé » n’est-ce pas quelque peu réducteur pour un pays dont le rayonnement économique, scientifique et culturel s’est accru de manière impressionnante au cours des dernières décennies, en dépit de la persistance du conflit avec les Palestiniens ? La « gestion » du conflit à défaut de la recherche active de sa solution n’est elle pas une perspective moralement insatisfaisante, certes, mais offrant l’avantage d’être pratiquement réalisable sans dommages majeurs pour le pays ?

Je suis le dernier à nier la grandeur de l’entreprise sioniste et sa formidable réussite historique, je le dis d’ailleurs avec force dans mon livre. Je dis aussi que l’échec de ce que je considère être le principal volet du projet national juif, la normalisation des relations des Juifs avec les Gentils, n’est pas imputable au seul Israël, loin s’en faut. Mais il ne faut pas se voiler la face, à force de vivre par l’épée, on finit par être dominé par elle. Davantage encore que dans la réalité d’un petit État en butte à un environnement hostile, c’est dans les têtes que le ghetto armé fait des ravages. Voyez nos réactions à la commission, puis au rapport Goldstone. Quelle que soit la manière dont on juge le mandat de cette commission et ses conclusions, je vois dans le refus même de coopérer avec son président (un Juif sioniste, faut-il le rappeler) une manifestation d’autisme caractéristique de la mentalité de ghetto armé.
Enfin, la « gestion » du conflit en attendant l’arrivée du Messie n’est pas seulement une « perspective moralement insatisfaisante », c’est, je crois l’avoir montré en réponse à votre première question, la meilleure recette pour enterrer pour de bon le projet sioniste.

Ne sous-estimez vous pas la force du refus fondamental du projet sioniste dans le monde arabo-musulman ? Le réalisme de certains dirigeants arabes (Abdallah hier, Fayçal aujourd’hui) n’est-il pas contredit chaque jour par le comportement de « la rue arabe » dans sa dimension populaire comme dans ses élites culturelles (cf. affaire Farouk Hosni) ?

Ce n’est pas la « rue arabe » qui fait la politique au Proche-Orient, mais les gouvernements. Que ces derniers, dont la légitimité est assurément problématique aux yeux de leurs peuples, craignent leurs opinions publiques, c’est un fait. Mais cela n’a pas empêché Sadate et Hussein de Jordanie de faire la paix avec Israël, ni Assad père et fils et les Palestiniens d’en avoir fait leur objectif « stratégique », ni Abdallah d’Arabie saoudite de lancer son plan de paix global.
Évidemment, si la paix advient, elle n’aura pas l’allure de celle qui règne entre les pays du Benelux. Mais qu’importe ? C’est d’une paix formelle que nous avons besoin, qui libère Palestiniens et Israéliens de l’occupation – une paix froide, qui, il faut l’espérer, s’échauffera avec le temps. À l’époque où Ehud Barak négociait avec le Président Hafez el-Assad, un diplomate de la région faisait remarquer que le type de paix que recherchaient les Israéliens n’existait nulle part entre les Arabes. Mais cela vaut tout de même mieux que la guerre.

Vous qualifiez, à juste titre, l’affrontement israélo-arabe de choc d’une société du premier monde contre une société du tiers-monde. N’est-il pas quelque peu utopique d’envisager pour l’avenir une cohabitation pacifiée entre ces deux sociétés dont l’écart de prospérité reste aussi important ? La barrière de sécurité, qui n’aura plus d’utilité sécuritaire dans l’hypothèse d’une paix globale, n’en trouvera-t-elle pas une nouvelle pour empêcher l’afflux de migrants économiques ?

Du coup, ce problème-là est le lot de beaucoup de monde, et d’abord en Europe ! Vous conviendrez que ce n’est pas une raison pour ne pas régler le problème de la paix et de la guerre. Encore une fois, il ne s’agit pas de rechercher d’emblée une cohabitation harmonieuse, mais plutôt un modus vivendi supportable.
À plus long terme, on est en droit d’espérer un transfert de richesse, une élévation du niveau de vie palestinien – voyez ce qui se passe aujourd’hui en Cisjordanie, encore sous occupation – et, pourquoi pas, en définitive, une sorte de Marché commun.

Vous privilégiez, dans votre réflexion pour l’avenir, la résolution du conflit israélo-palestinien dans un cadre bilatéral sous la houlette américaine, alors que d’autres analystes, comme Robert Malley estiment aujourd’hui qu’il convient de mener une approche simultanée de la résolution de l’ensemble des contentieux, avec la Syrie et le Liban, notamment. Pourquoi ?

Je pense que Robert Malley a raison, il faut traiter l’ensemble des contentieux. Si je semble privilégier le conflit israélo-palestinien, c’est parce qu’il est le plus difficile et qu’il pèse d’un poids énorme sur tous les autres. Avec la Syrie, l’affaire est relativement simple, les termes du marché clairs, la marge de manœuvre étroite. Je vous rappelle que cinq Premiers ministres israéliens, Benjamin Netanyahou compris lors de son premier mandat, ont accepté de « descendre du Golan ».
Quant au Liban, pays avec lequel Israël n’a pas de contentieux territorial (l’affaire des Fermes de Shebaa, à régler entre le Liban et la Syrie, n’est qu’un prétexte du Hezbollah pour entretenir sa milice), il suivra automatiquement le grand frère syrien.

La principale incertitude quant à la viabilité d’un éventuel accord de paix entre Israël et les Palestiniens réside dans la guerre civile larvée que se livrent le Hamas et le Fatah. N’est-il pas plus urgent de travailler à la constitution d’une autorité palestinienne dotée d’une vraie légitimité, que de s’exciter sur quelques constructions de logements à Pisgat Zeev ou Maale Adoumim ?

Les deux questions sont importantes, et d’ailleurs indirectement liées : chaque brique supplémentaire dans les implantations de Cisjordanie ou à Jérusalem sape l’autorité de Ramallah et renforce celle de Gaza. Et les deux sont très difficiles.
Les Égyptiens, surtout, travaillent à la première, jusqu’ici avec un résultat nul. C’est que le fossé entre les deux branches du mouvement national palestinien est profond, sans doute impossible à combler à moins d’une épreuve de force décisive. Il importe donc de renforcer autant que faire se peut l’Autorité palestinienne de Mahmoud Abbas, afin que celui-ci puisse convaincre les Palestiniens qu’au bout du compte la voie du compromis et de la paix est préférable à la confrontation. Où l’on retrouve la poursuite de la colonisation…
Cela dit, il est probable que « s’exciter sur quelques constructions de logements », comme vous dites, a probablement été une erreur. Il valait mieux poser sur la table un plan de paix américain (il en existe plusieurs versions, pas la peine de réinventer la roue) et l’imposer aux parties. L’arrêt de la colonisation y eût été de toute manière inclus. Et, si déjà on a opté pour l’arrêt de la colonisation, il eût fallu se donner les moyens de l’obtenir !

Votre livre se termine par une adresse, presque une supplique au président Obama. Avez-vous l’impression d’avoir été entendu en observant son action depuis son arrivée à la Maison Blanche ?

Dans un premier temps, Barak Obama a fait un sans-faute : il fallait rompre avec l’héritage des années Bush, et son successeur l’a fait, avec style et conviction. Le discours du Caire et la main tendue à l’Iran dans l’ordre symbolique, le fait même qu’il ait mis le problème israélo-palestinien à l’ordre du jour de sa présidence dès le début de son mandat, sans attendre la fin de son second – tout cela allait dans la bonne direction.
Force est de reconnaître que la méthode de la main tendue donne des signes d’essoufflement. Dans le monde qui est le nôtre, les beaux discours ne suffisent pas, le charisme et le charme trouvent vite leur limite en l’absence de résultats, et la carotte ne vaut rien sans son frère le bâton. L’impression de flottement qui se dégage des actions de l’administration Obama – pas seulement au Proche-Orient d’ailleurs, et pas seulement à l’étranger – et le sentiment des divers trublions qu’on peut dire impunément non au Président des États-Unis, augurent mal de sa capacité à faire mieux que son prédécesseur. Espérons que c’est un moment passager…

Aujourd'hui, ou peut-être jamais: Pour une paix américaine au Proche-Orient

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Ça revient et ça s’en va pas

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Il n’y a pas que la novlangue SMS chère à François de Closets ou les barbarismes à répétitions façon Nicolas Hulot pour polluer notre cortex via les trompes d’Eustache. Ainsi certaines formules, en apparence bien françaises et propres sur elles, me donnent-elles des envies de meurtre. Je pense notamment à l’abominable « Je reviens vers vous » qui, dans le sabir des médias et de la finance, signifie qu’on vous recontactera sous peu. J’ignore s’il s’agit d’un américanisme ou d’un helvétisme (j’ai lu les deux hypothèses), mais j’ai détesté ce miasme pompeux dès que je les entendu. Gloire donc à l’ami David Abiker qui a monté sur Facebook un groupe d’intervention pour éradiquer ce fléau. David étant, contrairement à moi, un garçon charitable, il a eu la bonté d’ouvrir le groupe aux locuteurs contaminés par ce tic peccamineux. Néanmoins, je m’y suis inscrit illico : j’ai reçu un message en retour qui m’indiquait que David allait tout faire pour populariser cette juste lutte et que, dès qu’il aurait du nouveau, il se promettait de revenir vers moi.

Amérak, une occupation pas très saine

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Soldat américain en Irak.
Soldat américain en Irak.
Soldat américain en Irak.

Le temps médiatique, qui est en fait un présent perpétuel, nous fait assez vite oublier ce qui fit naguère l’événement. Le « Grand Jeu » nucléaire entre l’Iran, Israël et l’Occident, l’enlisement de plus en plus meurtrier de l’Otan en Afghanistan ont, sur la scène internationale, chassé l’Irak des ouvertures des JT et des « unes » des journaux. Et pourtant, depuis six ans, des soldats étatsuniens continuent de vivre et de mourir en un combat douteux alors qu’un ancien président avec gilet de sauvetage sur un porte-avion leur avait un peu vite annoncé une victoire totale.

Avec Amérak, Adrien Jaulmes, grand-reporter au Figaro, donne un petit livre saisissant, suite de croquis admirablement dessinés, dans une objectivité qui n’exclut pas un certain désabusement devant l’absurdité de cette occupation d’un type nouveau. Amérak, c’est un mot-valise pour désigner cette manière d’espace-temps autonome créé par l’armée US en Irak, au fonctionnement qui oscille entre l’autisme, le surréalisme et le désespoir. Comme l’écrit joliment Jaulmes : « L’histoire de l’Amérak est celle de la non-rencontre entre l’Amérique et l’Irak. »

Jaulmes commence la visite par l’aéroport de Bagdad. On ne passera évidemment pas par la douane irakienne mais par une gigantesque tente igloo réservée aux militaires et aux journalistes. Déjà apparaît ce qui sera la principale caractéristique architecturale de l’Amérak, ces remparts en ciment ou en béton, les T-Walls avec leurs enceintes avancées, les Bastion-Walls, entassements de gros sacs de fibres synthétiques qui forment un glacis permettant de se protéger des premiers tirs d’artillerie ou de l’attaque d’une voiture piégée. On est dans un étrange compromis entre les fortifications médiévales, les fortins du Far-West et la station spatiale. On s’arrange pour en sortir le moins possible, assurant la plupart du temps un service minimum sur les grands axes car tout le monde sait là-bas que plus des trois quarts des pertes ont été provoquées par des roadsides bombs.

Jaulmes nous emmène notamment à celui de Latifiyah, sur la route de Nadjaf, un des points chauds du fameux triangle sunnite. Il est commandé par le capitaine Visser. Le capitaine Visser a des lunettes, du courage et aucune illusion. Il lit des biographies de Roosevelt et des romans de Woodehouse. C’est un pur produit de West Point. On ne lui avait pas expliqué que l’Amérak serait, comme le dit Jaulmes, « le premier conflit postmoderne par excellence. Il n’y a ni fronts, ni arrière, ni même la plupart du temps de combats. La guerre est faite d’embuscades radiocommandées, d’attentats aveugles, d’enlèvements et de tortures, elle est à la fois dangereuse, ennuyeuse, invisible ». Alors il fait avec.

La capitale de l’Amérak, cet archipel d’îlots high-tech imprenables, n’est pas Bagdad, c’est une « Zone Verte » au cœur de Bagdad, nuance. Elle se trouve dans une boucle du Tigre. Les Irakiens n’y pénètrent jamais. On est tout d’un coup plongé dans un décor de banlieue américaine banale à quelques détails près. Elle est exclusivement peuplée de soldats, très jeunes, avec un équipement qui lui aussi mélange le high-tech et le médiéval, caméras intégrées au casque mais aussi « épaulettes, gorgerin, jambières et braguette en kevlar ». Si, dans la Zone Verte, vous croisez des hommes et des femmes un peu plus âgés, équipés de manière tout aussi efficace mais un peu plus fantaisiste dans le choix des accessoires, ce sont des contractors, ces mercenaires officiels de grosses boites comme Blackhawk et qui sont en nombre le deuxième contingent sur le terrain .

Dans l’armée américaine, pas d’alcool, pas de sexe. Le puritanisme Wasp ne se contente pas des Etats de la Bible Belt, d’où sont originaires, d’ailleurs, la plupart des soldats volontaires. Il a aussi envahi l’Amerak. On boit du Gatorade avec ses ribs au miel et on essaie de ne pas trop penser à ses collègues féminines. Et Adrien Jaulmes de comparer les looks respectifs de la militaire US qui nie sa féminité au nom de la guerre dans des treillis informes et celle de Tsahal, « les seins pigeonnants par le col de la chemise et le pistolet porté de façon provocante au creux des reins. »

C’est par une multitude de détails, de petits faits vrais, aurait dit Stendhal, que Jaulmes nous restitue l’échec militaire, diplomatique et politique qui a suivi la victoire éclair de 2003. Des exemples ? Les convois de Humvee prenant systématiquement les routes à contresens au milieu de la circulation pour prévenir les risques d’attentats, cet officier chiite de la nouvelle armée irakienne qui souhaiterait que Bush devienne président de l’Irak mais se met en civil et change trois fois de taxis avant de calfeutrer chez lui, les prises électriques dont on ne sait jamais s’il s’agit de la triple fiche britannique, des prises cylindres européens ou de la double lamelle américaine, ou encore ce dialogue entre un officier et une vieille dame terrorisée lors d’une opération de ratissage dans le triangle sunnite :
– L’armée vous défendra, Madame.
– Mais c’est vous qui nous attaquez.

On ne sera pas étonné, au bout du compte, que dans son paquetage, Adrien Jaulmes ait préféré mettre, plutôt que des manuels de stratégie ou des récits de guerre, Alice au Pays de Merveilles, « le meilleur manuel de survie qui soit dans les univers absurdes ».

AMERAK

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Elles ne se rendent pas compte…

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Plusieurs cas d’hystérie féminine ces derniers jours pousseraient presque à se demander si nous n’avons pas affaire à un virus émergent encore inconnu qui provoquerait chez nos amies les femmes des comportements irrationnels, aberrants ou franchement dangereux. Ainsi, une jeune fille de 21 ans dans la région bordelaise vient d’être condamnée à un an de prison avec sursis en comparution immédiate : elle avait simulé son enlèvement après avoir été abandonnée par son amoureux, ce qui a eu pour effet de déclencher le plan Epervier et la mobilisation de centaines de policiers et gendarmes. Un autre cas inquiétant est celui de Cécile Duflot, nouvelle coqueluche médiatique et porte-parole des Verts. Dimanche, dans une émission politique, la future tête de liste écologiste aux Régionales en Ile-de-France a déclaré qu’elle ne savait pas vraiment à quoi servaient les 4,5 milliards d’euros du budget régional, alors que le vice-président de la région s’appelle Jean-Vincent Placé et est le numéro 2 de son parti. Pour en finir provisoirement avec cette liste inquiétante, évoquons le cas pénible de cette vieille dame rousse ayant sans doute abusé du Jameson ou du Paddy qui aurait cédé aux avances d’un gang d’escrocs bruxellois (dont le chef serait portugais), alors qu’elle avait su résister moins d’un an auparavant.

Nicolas Hulot, ça fait peur

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Quand Nicolas Hulot a peur, le résultat fait froid dans le dos.
Quand Nicolas Hulot a peur, le résultat fait froid dans le dos.
Quand Nicolas Hulot a peur, le résultat fait froid dans le dos.

Quand diable les écologistes comprendront-ils que l’écologie est un tout, et que le désir profond qui nous est instinctif de voir notre environnement durablement respecté ne s’arrête pas aux fleurs et aux petits oiseaux ? C’est l’eau qui nous a fait naître, dit à peu près Nicolas Hulot dans ce long verbiage esthétisant qu’est le Syndrome du Titanic, et c’est pour cela – et non seulement parce que nous en aurions besoin – qu’il faut la respecter. Alors, Nicolas, sache que la langue aussi est notre mère, et que cette manière toute sarkozyenne que tu as de torturer le français à tout bout de champ lexical est une terrible violence écologique. « Ch’uis perdu », « Ch’ais juste que ch’ais rien », marmonne Nicolas Hulot tout au long de ce documentaire où une élocution improbable tente d’exprimer une pensée incertaine : ne vous fiez jamais à un homme, fût-il président de la République ou saltimbanque écologique, qui méprise les principes les plus élémentaires de la parole, de sa parole – car vous découvrirez bien assez tôt que c’est le réel qu’il méprise.

Chaque fois que tu ouvres la bouche, Nicolas, tu portes gravement atteinte à mon environnement mental en piétinant ce bel instrument qui nous a fait ce que nous sommes, et qui t’a donné, en tant que fils de la langue française, le prestige quelque peu suranné qui te permet aujourd’hui de te poser en conscience morale de l’humanité.

Chaque fois que tu ouvres la bouche, d’ailleurs, tu apportes la preuve a contrario que la langue nous est tout aussi nécessaire que l’air et l’eau que tu défends, en leur sacrifiant le troisième élément vital : le feu de l’esprit. Pas de pensée sans langue, et quand on méprise celle-ci, celle-là inéluctablement vous déserte. Ce qui frappe dès l’abord dans le film signé de Nicolas Hulot et Jean-Albert Lièvre – tout de suite après la beauté indéniable des images –, c’est le vide abyssal de la pensée. On attend un réquisitoire implacable contre l’activité humaine désordonnée qui réchaufferait la planète, la force de frappe de cette puissance scientifique des faits que Hulot se targue d’opposer aux « injures » de Claude Allègre – un argumentaire qui réduirait à néant notre écoloscepticisme et contournerait telle une ligne Maginot la citadelle de notre résistance à cette nouvelle morale puritaine et restrictionniste qu’est la “sauvegarde de la planète” : on n’a qu’une litanie d’imprécations vagues et d’émotions bas de gamme qui vise à anesthésier la réflexion plutôt qu’à la stimuler, une méthode pavlovienne de faire rentrer la pensée obligatoire dans le crâne à coups de décharges électriques réitérées, une répétition ad nauseam des mêmes clichés en espérant que leur répétition hypnotique les rendra indiscutables : l’homme est coupable de trop vivre, la nature est sa victime, mais à la fin elle se vengera.

Au premier rang de ces émotions, la peur – peur qui, affirme-t-il, tenaille Hulot en permanence et qu’il s’emploie avec assiduité à transmettre au spectateur. On a beaucoup accusé Jean-Marie Le Pen de « surfer sur les peurs » – la formule, rituellement utilisée, était l’un des leitmotivs les plus récurrents de son processus de diabolisation. Mais Nicolas Hulot peut, lui, instrumentaliser la peur – et pas n’importe laquelle : la peur de l’apocalypse – en toute bonne conscience, puisqu’il appartient au camp du Bien ; de même que Jacques Attali, dans un article de l’Express du 3 mai, pouvait tranquillement expliquer, sans que cela choque personne, que la psychose – soigneusement orchestrée par la sphère politico-médiatoc à laquelle appartient M. Attali – de la grippe H1N1 est une chose formidable puisque cette « peur structurante » ne va pas manquer d’accélérer la marche vers « un véritable gouvernement mondial »…

 » J’ai peur » : la phrase revient sans cesse dans le film de Nicolas Hulot. De quoi Hulot a-t-il peur ? De tout et de rien : dans un inventaire aussi peu poétique qu’un poème de Prévert, l’animateur télé mélange allègrement tout ce qui nourrit ses cauchemars – le réchauffement climatique, bien sûr, le noir (l’absence d’électricité, pas la couleur de peau), le soleil, la guerre, le chômage, l’industrie, la misère, la société de consommation, le progrès technique, l’arriération des sociétés traditionnelles, les grandes migrations, le déracinement, les frontières, la mondialisation, l’égoïsme national, les pertes d’identité, les replis frileux sur son identité, le tourisme, l’isolement, internet, les gratte-ciel, les soldes, les escalators, les voitures, le plastique, l’I-phone, les jeux vidéo… Tout un gloubiboulga de frayeurs irraisonnées et incohérentes qui, mises ensemble dans le même chaudron, sont censées produire la plus formidable potion magique que l’homme ait imaginé : la mobilisation écologique.

Qu’importe, à cette aune-là, les contradictions hallucinantes du discours hulotesque : qu’importe qu’il veuille accroître le revenu de la partie non négligeable de l’humanité qui vit dans la misère tout en lui interdisant la croissance et en condamnant le commerce mondial ; qu’importe qu’il plaide pour la sauvegarde des cultures et des identités locales tout en maudissant les frontières, et en stigmatisant les efforts des pays du nord pour limiter l’invasion migratoire (quand diable les écologistes comprendront-ils que l’écologie est un tout, et que l’aspiration des hommes à voir leur environnement durablement préservé inclut le droit à ne pas être victime d’une brutale substitution de population ?) ; qu’importe qu’il condamne la société de consommation tout en manifestant son empathie pour des mouvements migratoires qui n’ont d’autre ambition que de venir grossir la foule des consommateurs ?

Qu’importent mille et une incohérences, manipulations, indigences intellectuelles, prises d’otages affectives, pourvu qu’elles nourrissent cette « peur structurante » qui doit précipiter l’humanité dans les bras du sauveur Hulot et de ses semblables ? Pour le coup, ça fait peur, en effet.

La France en automne

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Le spleen sera automnal ou il ne sera pas.
Le spleen sera automnal ou il ne sera pas.
Le spleen sera automnal ou il ne sera pas.

Peut-être mon odorat est-il resté trop sensible en dépit des atteintes de l’âge, mais j’ai l’impression que les miasmes délétères du débat public français commencent sérieusement à polluer l’air pur de mes chères montagnes.

Les élites françaises, politiques et culturelles, offrent en effet au peuple ébahi un spectacle distrayant, certes, mais qui balaye ce qui pouvait rester d’estime des gouvernés envers les gouvernants, et du public envers les artistes et créateurs.

De quoi parle-t-on en cette rentrée d’automne ? Du social en temps de crise ? À peine, et encore faut-il qu’une vague de suicide au sein du personnel de France Télécom viennent pimenter l’histoire, trop classique peut-être, de l’affrontement entre exploiteurs et exploités.

De la course iranienne vers le nucléaire et de la nouvelle approche de cette question par l’administration Obama ? Pas assez sexy depuis que le Quai d’Orsay ne communique plus sur le cas de Clotilde Reiss, qui attend, cloîtrée à l’ambassade de France, le bon vouloir des barbus enturbannés et de leur aboyeur Ahmadinejad.

On jette un œil blasé sur les éleveurs en colère qui vont remplir de lait la piscine de Raffarin : on a tant vu le film Jacquou le Croquant, le retour qu’on ne rit même plus de ces gags usés jusqu’à la corde.

Heureusement, une conjoncture exceptionnelle vient tirer le peuple le plus intelligent de la terre (selon lui) d’une torpeur intellectuelle et émotionnelle indigne de sa tradition multiséculaire de controverses savantes menées avec talent et brio.

On se souviendra longtemps de cette fin septembre et de ce début octobre 2009 où les passions françaises ont atteint le sublime en se déployant dans la 11e chambre du tribunal de grande instance de Paris. Jamais la formule chiraquienne « Quand on met de la merde dans un ventilateur, il ne faut pas s’étonner d’être éclaboussé ! » n’a trouvé meilleure illustration. « Villepinistes » et « sarkozystes » s’emploient allègrement à alimenter ce ventilateur en cette matière odorante projetable alentour.

L’arrestation en vue d’extradition de Roman Polanski, outre une pétition corporatiste en sa faveur du monde des arts et du spectacle, a déclenché parallèlement une polémique de haute intensité sonore à propos des pratiques touristiques du ministre de la culture Frédéric Mitterrand. Où l’on voit le socialiste Benoît Hamon emboîter le pas à Marine Le Pen dans une offuscation surjouée relative aux amours tarifées avouées par Frédéric dans un livre à succès dont personne ne s’était ému lors de sa parution. La France se partage donc aujourd’hui en Frédomitterrandophobes et Frédomitterrandophiles[1. Je sais, c’est un peu lourdingue, mais il faut éviter de confondre tonton et tata…] un clivage qui vient se superposer à celui séparant les villepinistes des sarkozystes à propos de l’affaire Clearstream.

On voit arriver, depuis quelque jours, une nouvelle affaire à propos de laquelle le génie français va trouver une nouvelle occasion de donner sa pleine mesure : le règlement de compte post-conjugal de l’ex-Mme Besson va, n’en doutons pas, donner lieu à une nouvelle vague de gloses et commentaires à haut bruit qui rendra encore plus inaudible la rumeur du monde.

Et pendant ce temps-là, l’Ecolo Horror Show continue : ceux qui ont aimé Al Gore, adoré Yann Arthus-Bertrand, vont se pâmer devant le nouvel opus anxiogène et culpabilisateur de l’incontournable Nicolas Hulot. Ceux qui, comme Sarkozy, croient qu’il est politiquement subtil de caresser les démagogues verdâtres dans le sens du poil pour qu’ils plument la volaille socialiste risquent de se trouver assez mal le jour où ils devront affronter Nicolas Hulot au second tour de la présidentielle.

Québec, la parité en panne

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En théorie, l’égalité homme-femme a valeur de loi d’airain au Canada, terre d’élection du paritarisme forcené. Mais alors, qu’en est-il de cette initiative de la Société de l’Assurance automobile du Québec qui permet, au nom de la religion, de refuser un service offert par une femme ? Eh bien, elle se situe dans le contexte d’un débat qui fait beaucoup de potin dans la Belle Province (même si les dépêches en ma possession ne précisent pas noir sur blanc quelle est cette religion qui vous autorise à refuser le concours d’une carrossière ou d’une mécanicienne). Cette initiative de l’assureur, beaucoup de Québécois la mettent en relation avec un certain projet de loi n°16, actuellement, étudié en commission parlementaire à Montréal et qui vise, je cite, à « favoriser l’ouverture de la société à la diversité culturelle et à lutter contre la discrimination ». C’est fort louable. Mais que ce passe-t-il quand en voulant promouvoir la « diversité culturelle », on affaiblit justement la « lutte contre la discrimination », celle des femmes, en l’occurrence ? Vaste et épineux débat. Heureusement que ce genre de problématiques ne concerne que les Québécois…

Allons z’enfants

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Ce n'est pas de l'Abbé Pierre que Martin Hirsch a été le bras droit, mais du Père Noël.
Ce n'est pas de l'Abbé Pierre que Martin Hirsch a été le bras droit, mais du Père Noël.
Ce n'est pas de l'Abbé Pierre que Martin Hirsch a été le bras droit, mais du Père Noël.

Martin Hirsch est un homme exceptionnel. Son nom restera gravé dans l’histoire et, si la France n’est pas ingrate, elle le transférera, le jour venu, au Panthéon. Car, au fond, il n’y a rien eu, au long des âges, qui égale les réformes du haut commissaire qui vient de créer l’école que t’es payé quand t’y vas sinon tu touches rien. Ce n’est pas de l’Abbé Pierre que Martin Hirsch a été le bras droit, mais du Père Noël !

L’école que t’es payé quand t’y vas sinon tu touches rien, ça a quand même un peu plus d’allure que la tristounette école « laïque, gratuite et obligatoire » de Jules Ferry. Avec ses instituteurs et les blouses grises dont elle revêtait chacun de ses écoliers, elle a enfanté des générations de névrosés. Allez donc porter une blouse sur la burqa !

Qui se souvient, d’ailleurs, de Jules Ferry ? Absolument personne ! Et c’est tant mieux : les plus belles rouflaquettes de la IIIe République étaient peut-être progressistes, elles n’en restaient pas moins colonialistes. Martin Hirsch, lui, n’a jamais trempé dans de sordides aventures coloniales. Il est blanc comme neige. Enfin, je veux dire qu’il n’a rien à se reprocher. Je vous le dis comme je le pense : on parlera encore de Martin Hirsch dans cent ou deux cents ans, quand on aura oublié les personnages subsidiaires de l’histoire de France[1. Louis XIV, Napoléon, De Gaulle, Ségolène Royal.] et que les petits Français fréquenteront tous l’école que t’es payé quand t’y vas sinon tu touches rien.

Pour l’heure, tout le monde se paie la bille du haut commissaire et de son « expérimentation ». Les gens sont mauvaises langues et, pour tout dire, un peu jaloux. L’idée est tellement belle qu’ils grognent de ne l’avoir pas eue : au lieu de punir les élèves qui regimbent à prendre régulièrement le chemin de l’école, on file du fric à ceux qui y vont. L’école gratuite, c’est payant ! Il ne faut plus accomplir une bonne action pour être récompensé : il suffit d’agir. Le système est révolutionnaire. Il mériterait d’être généralisé.

Le président Sarkozy serait bien inspiré de nommer Martin Hirsch au ministère du Budget (de toute façon Eric Woerth ne ressemble à rien et il n’a même pas connu l’Abbé Pierre) : les contribuables qui s’acquitteraient de leurs impôts se les verraient reverser par l’Etat. Un passage éclair du Haut Commissaire au ministère de l’Environnement permettrait de mettre fin au principe « pollueur-payeur » : il instaurerait rapidement le principe « pas pollueur-payé ». Si vous ne rejetez pas de produits chimiques dans l’air ou la rivière qui passe à côté de chez vous, si vous n’enterrez pas de déchets radioactifs dans le fond de votre jardin, banco : le pactole est pour vous !

Trois semaines à la tête du ministère de l’Intérieur permettraient à Martin Hirsch de dépoussiérer fissa le Code de la Route : les automobilistes qui ne commettraient pas d’infraction seraient arrêtés tous les 10 kilomètres pour percevoir un timbre-amende de 75 euros. Si vous circulez aux abords d’une maison de retraite et que vous n’écrasez pas de vieilles, vous touchez automatiquement une prime de 130 euros. Le nombre de policiers et de gendarmes qu’il faudrait embaucher pour distribuer ces primes résoudrait définitivement le problème du chômage.

Le cas le plus épineux reste cependant le ministère de la Justice. Là, Martin Hirsch pourrait donner toute sa mesure. Vous êtes un homme, vous avez de grosses couilles et, pourtant, vous ne violez pas : le haut commissaire vous paie les putes et vous débraguette lui-même !

L’école que t’es payé quand t’y vas sinon tu touches rien va tout changer en France. Il faudra, certes, un peu de temps et les débuts seront difficiles. Habitués à recevoir de l’argent quand ils font des choses normales, les gosses deviendront vite des terreurs. Surtout pour les parents d’enfants sages comme des images. Le gosse qui ne dit pas un mot plus haut que l’autre, qui fait ses devoirs, qui ne tire pas les cheveux de sa soeur, qui se brosse les dents avant d’aller se coucher et mange de pleines assiettes de brocolis avant de demander la permission de se lever de table, ce gosse-là ruinera ses parents. Et il n’est pas dit que, dans les années qui viennent, la France ne connaisse une génération de multi-milliardaires en culottes courtes.

Haro sur la libido !

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Castration chimique : on a beau m’assurer que celle-ci serait à la fois temporaire et volontaire, que la décision d’y avoir recours ne serait prise que par des experts assermentés issus du corps médical, l’expression ne laisse pas de m’impressionner. À en croire le dictionnaire, la castration tout court, si je puis dire, est une opération chirurgicale visant à empêcher un individu, homme ou femme, de se reproduire. Rien à voir donc, avec cette improprement nommée « castration chimique ». Celle-ci n’est nullement chirurgicale, et ne vise pas à prévenir la reproduction, mais l’acte sexuel lui-même. La « castration chimique » qu’un chœur quasi-unanime semble appeler de ses vœux aujourd’hui en France, n’a de castration que le nom, mais, je vais tenter de le montrer, c’est déjà beaucoup trop.
 
Pourquoi donc faudrait-il « castrer », chimiquement ou pas, un homme qui a été déclaré responsable de ses actes ? Si le condamné est jugé responsable de ses actes, on suppose qu’il est capable d’agir conformément à la loi, et que s’il ne le fait pas c’est qu’il a choisi de ne pas le faire. Comment comprendre dès lors que l’on puisse prétendre médicaliser ce qu’il faut bien appeler une peine complémentaire, qui serait mise en place au nom d’un imparable « principe de précaution » ? Ce principe de précaution que n’a d’ailleurs pas manqué d’invoquer avec ferveur hier soir sur France 2 un porte-parole de l’UMP bourré de tics élyséens, qui réduisait ainsi (par son invocation, pas par ses tics) ses contradicteurs à un silence approbatif. Le droit pénal en France, est exercé au nom du peuple français. Pourquoi faudrait-il se réclamer de la caution des experts pour décider d’une peine qui a toutes les apparences de la sanction pénale ?
 
Castration chimique : je ne sais pas pour vous, mais chez moi, décidément, cette expression a du mal à passer. Que l’on puisse envisager d’y avoir recours en se réclamant à la fois de ce « principe de précaution » constitutionnalisé et du sacro-saint souci des victimes ne fait qu’ajouter une couche d’horrible rhétorique humanitaro-sécuritaire à l’horreur intrinsèque du terme. Un être humain disposant encore d’une paire d’oreilles pour entendre, qu’un toréador compassionnel lui aurait fait la grâce de ne pas lui ôter en même temps que le reste, entendra ici, au-delà de tous les bons sentiments et de toutes les précautions d’experts, ce qu’il faut entendre : il s’agit d’en faire baver encore un peu au criminel.
 
Entendons-nous bien. Personnellement, je ne remets pas en cause le fait, évident, qu’il existe nécessairement une dimension expiatoire dans les sentences pénales. Emile Durkheim a démontré il y a déjà longtemps que les sociétés humaines ne pouvaient se passer de donner une telle dimension à la justice pénale, à moins de disparaître en tant que société. Mais c’est le paradoxe de la France d’aujourd’hui de durcir en permanence son arsenal pénal, sous couvert de protéger les victimes, et de refuser simultanément de répondre ouvertement à la volonté de punir que manifeste toujours plus bruyamment l’opinion. Avec la castration chimique, on a l’impression à l’UMP et ailleurs d’avoir enfin à la fois le beurre et l’argent du beurre : la caution des experts, grâce à l’application du gentil principe de précaution, et une réponse à la pulsion pénalisatrice des foules que la justice a tant de mal à satisfaire depuis l’abolition de la peine de mort. On prétend invoquer le consentement de celui qui y serait soumis pour plaider en faveur de la bénignité de cette peine. Mais, comme le soulignait une psychiatre dans le journal Libération, on sait bien que « le consentement, ça se travaille ». Et l’on sait en outre grâce à René Girard que ce même consentement de la victime à la peine que la communauté lui inflige est la cerise sur le gâteau des processus sacrificiels.
 
Castration chimique : le succès de cette expression est une manifestation évidente de cette envie du pénal, si omniprésente mais si mal assumée par l’époque, et qui remplace en outre peut-être cette autre envie dont parlait Freud. On ne se débarrasse pas comme cela de la mentalité persécutrice qui caractérise toutes les sociétés humaines. Presque trente ans après la disparition de la peine de mort dans notre pays, la focalisation du débat sur une notion aussi atroce manifeste au grand jour le grand retour du refoulé pénalisateur.
 
Mais encore faut-il remarquer que l’objet du scandale s’est déplacé. Ce n’est plus l’acte d’un homme conscient de faire le mal et de s’opposer ainsi aux valeurs communes d’une société, en l’occurrence le consentement nécessaire lors d’un acte sexuel, mais la libido elle-même qui est criminalisée. Un homme doit « se contrôler » et non pas agir vertueusement, et s’il ne se contrôle pas, c’est la société qui le contrôlera à sa place. On abandonne ici le domaine de la morale qui devrait être celui de la justice pénale, pour entrer dans celui de la pure technicité comportementale dont l’utilisation obsessionnelle d’un terme tel que dérapage, dans un autre domaine, marque le triomphe.
 
Si ce concept de castration chimique s’impose, il faudra en conclure que ce qui fait horreur à notre société, ce n’est plus qu’un homme puisse choisir librement et en usant de violence d’avoir des rapports sexuels avec une femme non consentante, mais la libido masculine elle-même. Ce n’est plus la tête qui est coupable. La faute ne résulte pas du libre choix de l’agent, mais de la pulsion libidinale elle-même.
 
Faut-il voir aussi, dans cette criminalisation de la libido, la conséquence de la généralisation d’une certaine vulgate sociologique, selon laquelle les individus ne sont plus vraiment considérés comme responsables de leurs actes, mais comme les simples vecteurs passifs de causes extérieures qui les agissent ? C’est possible. Mais ce qui est sûr, c’est que si l’on finit par considérer que la source de la faute réside dans la libido masculine, il faudra en conclure que ce sont tous les hommes possesseurs d’une telle libido (c’est-à-dire, je crois tous les hommes) qui sont susceptibles d’être considérés comme dangereux par la société tout entière.
 
Et à moins de contrevenir au principe de précaution, pourra-t-on encore laisser longtemps en liberté incontrôlée des hordes de mâles possesseurs illégitimes d’une pulsion sexuelle dont les faits divers continueront de nous prouver, presque au quotidien, qu’elle est criminogène ?

PRINCIPE DE PRECAUTION

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Ronald Mc Donald, on peut pas le voir en peinture

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Dans la série « n’importe quoi pourvu que ça mousse », on s’amusera sans barguigner de l’émotion suscitée par l’annonce de l’ouverture prochaine d’un Mac Do « à l’intérieur du Musée du Louvre ». Misère, misère, ça s’indigne chez les bonnes âmes. Va-t-on voir des traces de doigts gras sur la triple vitre blindée qui protège la Joconde ? Des jets indésirables de moutarde et de ketchup qui transformeront Le Radeau de la Méduse façon Pollock ? Hou la la, on est mort de peur. Sauf que ledit restaurant ne va pas ouvrir dans le musée stricto sensu, mais au Carrousel, une galerie commerciale attenante, où sévissent déjà une flopée de gargotes infâmes, sans que personne n’y ait trouvé à redire. Mais bon, l’ombre satanique de Ronald McDonald qui plane sur nos chefs d’œuvre en péril, ça fait peur, ça fait causer, ça fait vendre : la France de 2009 a les grandes causes qu’elle mérite. Un tollé que nous ne suivrons donc pas : quand on sait que pour remettre une toile de maître en état, il faut souvent deux ou trois ans, on se dit que nos experts ont peut-être des choses à apprendre du côté de la restauration rapide…