Quand Nicolas Hulot a peur, le résultat fait froid dans le dos.

Quand diable les écologistes comprendront-ils que l’écologie est un tout, et que le désir profond qui nous est instinctif de voir notre environnement durablement respecté ne s’arrête pas aux fleurs et aux petits oiseaux ? C’est l’eau qui nous a fait naître, dit à peu près Nicolas Hulot dans ce long verbiage esthétisant qu’est le Syndrome du Titanic, et c’est pour cela – et non seulement parce que nous en aurions besoin – qu’il faut la respecter. Alors, Nicolas, sache que la langue aussi est notre mère, et que cette manière toute sarkozyenne que tu as de torturer le français à tout bout de champ lexical est une terrible violence écologique. « Ch’uis perdu », « Ch’ais juste que ch’ais rien », marmonne Nicolas Hulot tout au long de ce documentaire où une élocution improbable tente d’exprimer une pensée incertaine : ne vous fiez jamais à un homme, fût-il président de la République ou saltimbanque écologique, qui méprise les principes les plus élémentaires de la parole, de sa parole – car vous découvrirez bien assez tôt que c’est le réel qu’il méprise.

Chaque fois que tu ouvres la bouche, Nicolas, tu portes gravement atteinte à mon environnement mental en piétinant ce bel instrument qui nous a fait ce que nous sommes, et qui t’a donné, en tant que fils de la langue française, le prestige quelque peu suranné qui te permet aujourd’hui de te poser en conscience morale de l’humanité.

Chaque fois que tu ouvres la bouche, d’ailleurs, tu apportes la preuve a contrario que la langue nous est tout aussi nécessaire que l’air et l’eau que tu défends, en leur sacrifiant le troisième élément vital : le feu de l’esprit. Pas de pensée sans langue, et quand on méprise celle-ci, celle-là inéluctablement vous déserte. Ce qui frappe dès l’abord dans le film signé de Nicolas Hulot et Jean-Albert Lièvre – tout de suite après la beauté indéniable des images –, c’est le vide abyssal de la pensée. On attend un réquisitoire implacable contre l’activité humaine désordonnée qui réchaufferait la planète, la force de frappe de cette puissance scientifique des faits que Hulot se targue d’opposer aux « injures » de Claude Allègre – un argumentaire qui réduirait à néant notre écoloscepticisme et contournerait telle une ligne Maginot la citadelle de notre résistance à cette nouvelle morale puritaine et restrictionniste qu’est la “sauvegarde de la planète” : on n’a qu’une litanie d’imprécations vagues et d’émotions bas de gamme qui vise à anesthésier la réflexion plutôt qu’à la stimuler, une méthode pavlovienne de faire rentrer la pensée obligatoire dans le crâne à coups de décharges électriques réitérées, une répétition ad nauseam des mêmes clichés en espérant que leur répétition hypnotique les rendra indiscutables : l’homme est coupable de trop vivre, la nature est sa victime, mais à la fin elle se vengera.

Au premier rang de ces émotions, la peur – peur qui, affirme-t-il, tenaille Hulot en permanence et qu’il s’emploie avec assiduité à transmettre au spectateur. On a beaucoup accusé Jean-Marie Le Pen de « surfer sur les peurs » – la formule, rituellement utilisée, était l’un des leitmotivs les plus récurrents de son processus de diabolisation. Mais Nicolas Hulot peut, lui, instrumentaliser la peur – et pas n’importe laquelle : la peur de l’apocalypse – en toute bonne conscience, puisqu’il appartient au camp du Bien ; de même que Jacques Attali, dans un article de l’Express du 3 mai, pouvait tranquillement expliquer, sans que cela choque personne, que la psychose – soigneusement orchestrée par la sphère politico-médiatoc à laquelle appartient M. Attali – de la grippe H1N1 est une chose formidable puisque cette « peur structurante » ne va pas manquer d’accélérer la marche vers « un véritable gouvernement mondial »…

 » J’ai peur » : la phrase revient sans cesse dans le film de Nicolas Hulot. De quoi Hulot a-t-il peur ? De tout et de rien : dans un inventaire aussi peu poétique qu’un poème de Prévert, l’animateur télé mélange allègrement tout ce qui nourrit ses cauchemars – le réchauffement climatique, bien sûr, le noir (l’absence d’électricité, pas la couleur de peau), le soleil, la guerre, le chômage, l’industrie, la misère, la société de consommation, le progrès technique, l’arriération des sociétés traditionnelles, les grandes migrations, le déracinement, les frontières, la mondialisation, l’égoïsme national, les pertes d’identité, les replis frileux sur son identité, le tourisme, l’isolement, internet, les gratte-ciel, les soldes, les escalators, les voitures, le plastique, l’I-phone, les jeux vidéo… Tout un gloubiboulga de frayeurs irraisonnées et incohérentes qui, mises ensemble dans le même chaudron, sont censées produire la plus formidable potion magique que l’homme ait imaginé : la mobilisation écologique.

Qu’importe, à cette aune-là, les contradictions hallucinantes du discours hulotesque : qu’importe qu’il veuille accroître le revenu de la partie non négligeable de l’humanité qui vit dans la misère tout en lui interdisant la croissance et en condamnant le commerce mondial ; qu’importe qu’il plaide pour la sauvegarde des cultures et des identités locales tout en maudissant les frontières, et en stigmatisant les efforts des pays du nord pour limiter l’invasion migratoire (quand diable les écologistes comprendront-ils que l’écologie est un tout, et que l’aspiration des hommes à voir leur environnement durablement préservé inclut le droit à ne pas être victime d’une brutale substitution de population ?) ; qu’importe qu’il condamne la société de consommation tout en manifestant son empathie pour des mouvements migratoires qui n’ont d’autre ambition que de venir grossir la foule des consommateurs ?

Qu’importent mille et une incohérences, manipulations, indigences intellectuelles, prises d’otages affectives, pourvu qu’elles nourrissent cette « peur structurante » qui doit précipiter l’humanité dans les bras du sauveur Hulot et de ses semblables ? Pour le coup, ça fait peur, en effet.

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