Accueil Site Page 2908

Alexandre le grand

Alexandre Vialatte.

De fâcheux malentendus brouillent encore l’image d’Alexandre Vialatte (1901-1971). Les uns ne voient que l’écrivain « régionaliste » qui a loué l’Auvergne enchantée, les autres un amuseur aux saillies dévastatrices dans le sillage duquel on trouve Pierre Desproges. D’autres encore retiendront le germaniste inspiré, premier traducteur de Kafka dans la langue de Descartes. Une poignée de connaisseurs goûtera immodérément ses délectables romans méconnus et une pincée d’excentriques s’amusera à ponctuer une conversation mondaine de faux proverbes bantous inventés par le malicieux chroniqueur. Qui dira « Le marchand de sable ne fait pas fortune dans le désert », se verra opposer : « Qui rit sous l’okoumé, pleure sous l’acajou. »

Pour tous ceux qui n’appartiennent à aucune de ces catégories, « l’année Vialatte », organisée pour le quarantième anniversaire de la mort de l’écrivain par le groupe de presse Centre-France (qui édite le journal La Montagne, auquel Vialatte a collaboré plus de vingt ans), est l’occasion de se plonger dans son œuvre et d’y découvrir qu’il était à la fois poète dadaïste et chroniqueur scrupuleux d’un monde en pleine mutation.[access capability= »lire_inedits »] Né la même année que lui, son ami Malraux estimait que leur génération avait eu le privilège de connaître à la fois les voitures hippomobiles et le Concorde, ainsi que deux guerres mondiales.

Les écrits de Vialatte apparaissent comme une tentative de répondre aux vertiges d’une modernisation trop brutale ; une façon de déjouer en souriant le Spoutnik, Brigitte Bardot, la télévision et l’autoroute des vacances. Dans les superbes chroniques sélectionnées pour le recueil Vialatte à La Montagne, l’auteur épingle, à la manière d’un Philippe Muray, quelques décennies plus tard et dans les colonnes du même quotidien, les modes de vie et tics langagiers de ses contemporains : « Parmi d’autres calamités, les journaux annoncent les vacances. En grosses manchettes, avec des sous-titres effrayants : « Trains complets », « Les embouteillages », « Les villes-étapes sont engorgées » […] « La sortie de Paris est fluide » : voilà, l’homme est devenu fluide, autrefois il était granuleux. » Plus loin, plein de drôlerie, il se demande si bientôt le vacancier ira jusqu’à devenir vaporeux.

Incessamment, Vialatte étrille les phénomènes de mode, particulièrement dans les arts. Il évoque le nouveau roman en ces termes : « On a tout essayé pour trouver du nouveau : le roman sans histoire, le roman sans personnage, le roman ennuyeux, le roman sans talent, peut-être même le roman sans texte. » Et la musique concrète non plus, ne trouve guère grâce à ses yeux : « Je chanterai les grandeurs de mon siècle et ses inventions prodigieuses. Et d’abord la « musique concrète », qui a débuté dans le brouhaha. Car elle est née dans une casserole, comme le lapin sauté chasseur ».

Au-delà de son étude des colossales industries humaines (telles que la fabrication des nains de jardin en céramique ou l’étude des astres chinois) Vialatte, dans son style généreux qui mélange toujours grandiloquence, cocasserie, coq-à-l’âne, poule-au-pot et mélancolie, aime à faire le constat farfelu de l’absurdité même de la vie : « Je n’apprendrai rien à personne en disant que l’homme vit sur le globe dans une position ridicule, tantôt la tête en haut, tantôt la tête en bas, en décrivant une courbe brownienne. Ce n’est pas une situation qui puisse s’éterniser… ». Derrière l’humour ravageur, et le sens du nonsense, point une forme de sage lassitude. Mais si l’humain peut parfois user Vialatte, il ne se fatigue jamais des animaux ni des objets les plus divers, dont il déniche souvent l’étrangeté jubilatoire dans les pages des catalogues Manufrance. On écarquillera les yeux comme un enfant fasciné, à l’évocation de l’oryctérope : « Cette chronique a toujours fait le plus grand cas de l’oryctérope et de son caractère rêveur. […] Il a un groin de cochon et des pieds de kangourou, des oreilles d’âne et une mâchoire de crocodile. Sa chair sent la fourmi. » On frissonnera devant les mystères impénétrables de la quincaillerie : « Rappelons aussi qu’on doit à Hyppolite Bourdin la soupape homocinétique qui ne diffère de la soupape de Werth que par l’adjonction d’une came à glissière. »

Vialatte était un chroniqueur boulimique. En dehors du millier de billets écrits pour La Montagne[1. L’intégralité des chroniques de La Montagne a déjà été publiée il y a quelques années, en deux épais volumes. La sélection qui nous est proposée à l’occasion de l’« Année Vialatte » regroupe 26 chroniques, choisies et présentées par la rédaction de La Montagne et une poignée de grands amateurs de l’écrivain dont Denis Tillinac, Amélie Nothomb et Philippe Meyer.], on retrouvait sa signature dans Marie-Claire, Le Spectacle du Monde et même dans le « Courrier des lecteurs » de Paris-Match (où il rédigeait, cela va de soi, les questions et les réponses). Son ultime chronique, inachevée, commençait par cette phrase : « On imagine généralement (parce que c’est vrai) que l’homme est un quinquagénaire en train de promener son chien sur le boulevard Arago à l’heure où les étoiles s’allument et de regarder le baudrier d’Orion avec un faux air d’innocence tandis que son caniche souille le marbre du seuil d’un immeuble résidentiel. C’est une vision photographique de l’homme. » Voilà ce qu’était Vialatte : un anthropologue farfelu, et le plus sérieux de sa génération. [/access]

Cet article est issu de Causeur magazine n ° 41.

Pour acheter ce numéro, cliquez ici.
Pour s’abonner à Causeur, cliquez ici.


R.A.S, un groupe à signaler

1

Incroyable ! Une bande de joyeux archéologues qui se font appeler Mémoire Neuve s’est lancée dans une opération aussi intellectuellement estimable que commercialement improbable : sortir des vinyles basés sur l’exhumation d’inédits de quelques groupes maudits des années 60 à 80. Dernier en date, R.A.S., groupe culte bas-normand, n’ayant jamais signé et qui se voit offrir à titre posthume l’édition d’un single tonitruant.

1977 : la déflagration punk atteint la France. Pour ses 15 ans, Laurent Locher se fait offrir le premier album de Jam. Au lieu d’acheter une mobylette, il investit la prime offerte par ses parents pour l’obtention du BEPC dans une guitare électrique Paul Beuscher. Les potes Richard, David et Lélett’ font de même : basse, batterie. Le tour est joué et en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire R.A.S. abandonne les reprises de standards du rock pour de fières compositions influencées par ses groupes fétiches : Clash, XTC, Damned, 999.

Dans la foulée, on se coupe les cheveux, on arbore pantalons étroits, cravates et on adopte des couleurs fluos pour bien marquer la rupture avec la génération précédente, celle des « babas cools » en jeans pates d’éph’, bottes camarguaises et vestes militaires issues des surplus US.

En juin 78, Britz Notre Dame arrive au chant. C’est une teigne, un morveux arrogant et totalement déjanté qui ressemble à Billy Idol. Au quotidien, Britz a une sérieuse tendance à bégayer, mais sur scène, c’est un fauve dans la lignée d’Iggy Pop ou Stiv Bators. Le groupe joue vite, faux, et n’est pas du tout en place. Mais ses compositions surclassent celles de la concurrence, les textes sont excellents et le soliste, Richard, a du génie.

R.A.S. enchaîne les concerts, écume les MJC, ouvre pour Bye Bye Turbin (les gloires locales) et Starshooter. Toute une scène émerge à Caen : Emeute, Break Up, Scum Bag… On est très loin du dandysme rouennais, du snobisme rennais ou du tropisme pub rock havrais. Ici l’arrogance punk se combine à un enracinement prolétaire et à la volonté d’exprimer dans la langue de Malherbe (ou presque) de réelles préoccupations sociales.

A ce sujet, on aurait souhaité que Mémoire Neuve édite Le Mur des Privilèges, cheval de bataille d’R.A.S. et titre emblématique incarnant parfaitement l’époque. Ils ne l’ont pas fait, mais ça laisse la place à une suite… Restent donc Illusions calculées et Sex Contrôle, deux décharges électriques capturées lors d’une répétition de 1978 chez les parents de membres du groupe. « We Are A Garageband, we come frome Garageland », comme chantait Clash.

Mais alors que la réputation d’R.A.S. commence à s’affirmer, le mouvement punk est déjà sur le déclin. Une partie des groupes « New Wave » s’engage dans des expérimentations un peu prétentieuses qui rappellent la manière dont le rock progressif a succédé au « british beat » des années 60. D’autres tentent la facilité commerciale pour tenter d’intégrer un show business encore façonné par la variété française.

Fidèle aux idéaux, R.A.S. se paie les parvenus du moment, comme en atteste Tueurs de Stars, titre enregistré en 1979 pour la radio et face B du présent 45t qui attaque de front une des célébrités de l’époque, Starshooter, le groupe de Kent : « Quatre arlequins dans le vent, où est la différence ? / Tout changer pour tout rater, quelle crise bébé ! / Quand on a rien à proposer, on va poinçonner ».

Après un séjour à Londres, les membres d’R.A.S. reviennent munis de costards Ben Sherman, de parkas et se rebaptisent Les Lords. Une autre page s’ouvre : celle d’une espérance qui ne veut pas mourir et que mods et skinheads tenteront désormais de défendre dans les pénibles années 80.

Les mirages du Rafale cher

104
Photo : Jerome_K.

Avion de combat français fabriqué par Dassault, le Rafale est considéré par les connaisseurs comme « le fleuron de l’aviation militaire nationale ». Il faut dire que ce bijou technologique est un appareil « omnirôles » qu’on peut tout à tour utiliser comme chasseur, bombardier ou avion de reconnaissance. C’est aussi un exemple abouti de ce que l’industrie française peut produire dans le cadre d’une politique de l’offre misant sur la recherche et développement.

Le général Fernand Carrel, ancien chef d’Etat-major de l’armée de l’air suisse, ne s’y est pas trompé : « tous les spécialistes savent que le Rafale de Dassault est le meilleur » affirmait-il récemment. En 2008 et 2009, cet avion avait ainsi fait l’objet d’évaluations par les Helvètes, qui comptaient l’acquérir. Avec une note supérieure à 7, le Rafale avait largement supplanté ses deux concurrents Eurofighter (noté 6,3) et Gripen (noté 5,3). Pourtant, Berne vient de se rendre propriétaire de 22 chasseurs Gripen, fabriqués par le suédois Saab.

C’est le sixième camouflet pour l’avion français. Auparavant, il avait déjà échoué à s’exporter aux Pays-Bas (2001), en Corée du Sud (2002), à Singapour (2005) et au Maroc (2007). Depuis 2009, il est question que le Brésil acquière pas moins de 36 Rafales. Mais cet achat a été différé sine die.

Or, il faut bien que Dassault écoule son produit : l’industriel estime qu’une production de 11 appareils par an lui est nécessaire pour que son programme soit viable. Dès lors, c’est l’Etat qui achète les Rafales, au profit de l’armée de l’air et de la Marine françaises. Ainsi, notre pays s’est engagé à acquérir pas moins de 180 Rafales d’ici 2020. La loi de programmation militaire (LPM) actuellement en cours prévoyait d’ailleurs d’en acheter 50 sur la période 2009-2014, tout en stipulant que « ce nombre pourrait être revu à la hausse si l’entreprise française qui produit le Rafale ne parvenait pas à exporter cet avion ».

La Défense nationale a d’ores et déjà été contrainte de réévaluer le nombre d’avions acquis. De 13 appareils en 2011, on passera à 16 en 2012. Au lieu des 50 prévus, on devrait monter jusqu’à 65 avions pour 2009-2014. Evidement, cela se fait « au détriment d’autres équipements jugés plus urgents ». Et pendant ce temps-là, le MinDef poursuit le dégraissage de ses ressources humaines pour atteindre les 54 000 suppressions de postes qu’exige de lui la RGPP (Révision Générale des Politiques Publiques).

Pour Dassault, tout espoir d’exporter son fleuron n’est pourtant pas mort. Des négociations sont en effet en cours avec les Emirats arabes unis (EAU) qui souhaitent se procurer 60 avions de combat. Toutefois, les Emiratis demeurent circonspects. Ils trouvent en effet le Rafale onéreux. Jusque là, ils ont jugé l’offre française « non compétitive ». Ce pourrait également être le cas de l’Inde, qui, désireuse de se doter de 126 appareils, hésite entre le Rafale et ses principaux concurrents.

Lorsque la Suisse a tranché, elle l’a fait pour une question de coût, au détriment de la qualité. Car, au moins en période de crise, les budgets de la défense ne sont pas extensibles – sauf le nôtre, quand il s’agit d’écouler les produits de notre propre industrie. De fait, les 22 Gripen suédois ont coûté 2,58 milliards d’euros à la Confédération helvétique, ce qui s’avère beaucoup plus économique que si elle avait choisi le Rafale. Il est vrai que l’avion de Saab relève d’une technologie moins soignée. De surcroît, les Gripen ne se vendent pas en euros mais en couronnes suédoises. Eh oui, consultés par référendum en 2003, les Suédois ont massivement refusé d’entrer dans l’eurozone et conservé leur couronne, une monnaie moins chère que l’euro[1. Le taux de change est d’environ 1 € pour 9 couronnes suédoises].

Aux Emirats arabes unis aussi, on aimerait acheter des avions qui ne soient pas libellés en euros. Cité par le blog Secret Défense, le PDG de Dassault Aviation, Charles Edelstenne, l’a d’ailleurs reconnu : « si à la place du sigle euro, il y avait marqué dollar, nous serions compétitifs en termes de prix ». Aux EAU, il apparaît que le Rafale l’emporterait s’il coûtait…20 % de moins.

Soit dit en passant, bon nombre d’économistes considèrent qu’en cas de sortie de l’euro, le « nouveau franc » se déprécierait de…25%.

Années 50, années cinglantes

2
Bernard Frank entouré de Maurice Rheims, Jean-Edern Hallier, Philippe Sollers.

Bernard Frank aura admirablement « raté » sa vie. Ce n’est pas une chose si aisée pour un écrivain qui avait la patte d’un écorché et un fond lancinant de mélancolie. Faut-il du génie pour bousiller une oeuvre, gaspiller son temps dans des mondanités et crécher chez l’habitant ? Le riche habitant de préférence, ce garçon n’étant pas complètement inconscient, il tenait à son petit confort.

Comme tous les surdoués, Frank avait démarré sa carrière littéraire sur un succès d’estime à un âge où l’on devrait plutôt potasser son droit, sa philo ou son histoire sur les bancs d’une triste université. Sa géographie universelle avait amusé : il y avait là un ton, une humeur et un style. Le milieu frémissait d’avoir trouvé sa nouvelle coqueluche. Repéré puis choyé, il avait même écrit dans Les Temps Modernes de Sartre. Un vrai sacre. C’était écrit, Frank obtiendrait le Goncourt avant 1960. Histoire de le faire patienter, on lui filerait l’Interallié, puis il nous produirait un joli roman dans l’air du temps chaque année et un chef d’œuvre tous les cinq ans.

Mais pour cela, il fallait être bien sage et obstiné, deux qualités dont Frank était malheureusement dépourvu. Les existentialistes, qui se déplaçaient alors en bande comme les maquereaux, ne lui pardonnèrent pas son roman Les rats. Ils s’étaient reconnus dans ces nuisibles rongeurs. Jean Cau, le secrétaire garde-chiourme de Sartre, avait été dépêché pour mater ce quartier-maître félon. Ce garçon manquait de respect et de savoir-vivre : on l’avait fait entrer dans la belle famille sartrienne et il vous crachait à la figure. Il allait payer son infamie. Pour qui se prenait-il ? Quand on a la chance d’avoir tonton Jean-Paul et tata Simone comme parents en littérature, on ne rue pas dans les brancards. Mais Frank n’avait pas le sens de la hiérarchie militaire et les oukases des amants du Flore l’indisposaient.

Spadassin esseulé des lettres, il mûrissait sa rancœur. Après s’être moqué des écrivains dits de Droite, ces fameux Hussards sortis de son imagination, ceux dits de Gauche se mettaient à le détester. Carton plein à St Germain ! Strike à la NRF ! Frank pouvait enfin se lancer dans la littérature, la vraie. Au lieu de cela, son caractère épidermique l’a poussé à répliquer. Grasset dans sa collection Les Cahiers Rouges republie cet hiver Le dernier des mohicans, la réponse de Frank au picador Cau. Ce recueil réunit quatre textes écrits en 53, 54, 55 et 56. Les trois premiers (Nos critiques, Contre Cau et Les Mandarins) n’ont que l’intérêt historique de nous replacer dans le contexte des luttes de pouvoir qui secouaient le monde de l’édition de l’Après Guerre. Une polémique, à vrai dire, assez pathétique où se mêlent attaques personnelles et considérations poussives qui donnent parfois la nausée.

La dernière partie qui s’intitule sobrement « Fin » est autrement plus excitante. Frank passe en revue les auteurs de son époque (Marceau, Blondin, Barthes, Robbe-Grillet et consorts) et ses désillusions sur le métier. C’est souvent méchant, juste et perforant. On jubile à cette salve qui gomme le Nouveau Roman : « Il me déplaît qu’un tempérament se métamorphose en dictature littéraire, tente de se faire passer pour l’unique chance de la littérature, surtout lorsque ce tempérament est maigre et somme toute ne s’est exprimé jusqu’ici dans aucun bon livre ». Fermez le ban ! On sourit à cette pique qui vise Nimier et ses « frères » d’armes : « Où sont-ils ces jeunes écrivains « insolents » de 1950 ? ».

On le prend en flagrant délit de mauvaise foi avec son péremptoire « jamais autant qu’aujourd’hui la littérature n’a été passion aussi vaine », lui qui y a consacré sa vie entière. Mais là où Frank touche en plein cœur, où sa plume se fait plus intime donc universelle, c’est lorsqu’il écrit : « Ce talent, si talent il y avait, le plus souvent exigeait pour s’épanouir des lieux étroits, malsains, qui permettent à la mauvaise foi de trouver sa vraie terre. Car, sans mauvaise foi, comment pourrions-nous encore écrire ? ». A défaut de grands livres, Frank aura laissé à la postérité des chroniques par centaines, comme une quête obstinée et talentueuse de cette « vraie terre ».

Le dernier des Mohicans de Bernard Frank (Grasset/Cahiers rouges), 2011.

Les politiques ont du secte-appeal

9

Jean-Pierre Chevènement a tiré le premier. Normal, l’homme est connu pour son art d’avoir raison avant les autres. En fin de semaine dernière, il fut donc le premier à traiter Europe Ecologie-Les Verts de « secte fanatique », ce que personne n’avait encore osé faire, quoique tout le monde fût au courant depuis longtemps. C’est vrai, quoi. Quand on voit Cécile Duflot se contorsionner pour obtenir une circonscription parisienne aux législatives alors qu’il est de notoriété publique que la capitale est la ville la plus polluée de France !

Nicolas Sarkozy, qui aime à mettre ses pas dans ceux des gaullistes en dépit du différentiel ostensible de pointure, ne tarda pas à lui emboîter le pas. En déplacement mardi dans le Gers, où il allait serrer les mains calleuses de quelques paysans plus fauchés que leur blé, le président de la République stigmatisa vivement les écologistes, en dénonçant leurs positions « sectaires » sur l’agriculture. Quant à l’entourage présidentiel, il avait en partie préparé le terrain, en confiant il y a peu à Paris Match « nous avons en face de nous la gauche la plus sectaire d’Europe ».

Mais, s’il en est un que nous n’attendions pas, ni sur ce terrain là, ni sur aucun autre, c’est bien Robert Hue. Pourtant, n’omettant de céder à aucune mode, l’ancien communiste s’engouffra dans la brèche. Et, sans doute pour prouver qu’il bouge encore, il s’en prit à Jean-Luc Mélenchon en ces termes : « Mélenchon est dans une dérive sectaire. Et une partie de l’électorat communiste ne se retrouve pas dans cette démarche d’agression. Car, au final, l’excès dont il fait preuve risque d’hypothéquer la victoire de la gauche ». C’est vrai qu’en matière de démarche politico-sectaire, celui qui fut l’instigateur du NEP (nouvel espace progressiste) et du MUP (mouvement unitaire progressiste), sait de quoi il parle…

Qu’on se le tienne pour dit. L’adversaire, désormais, n’est plus « conservateur », « ringard » ou « dépassé », il est « sectaire », ce qui n’étonnera guère les téléspectateurs de France3, ayant appris hier soir que la campagne de Le Pen en 1988 fut financée par la secte Moon. Aussi méditera-t-on -parce qu’on n’est jamais trop prudent – ce conseil avisé de Marc Escayrol : « le meilleur moyen de se protéger contre la présence d’une secte est de se munir de produit contre les mystiques ».

Et si c’était sans elle…

6
Photo : Neno°.

A cinq mois de la présidentielle on voit refleurir la douloureuse question des parrainages. Ces fameuses 500 signatures d’élus qui permettent à un candidat potentiel de se présenter à la magistrature suprême.

Et comme tous les 5 ans, certains candidats, les petits mais pas seulement, enragent, menacent et dénoncent le système (« l’établissement » disait le Pen père) qui transforme cette pêche aux signatures en course d’obstacles.

La semaine passée, devant le congrès des maires (regroupant 3600 élus et autant de promesses de dons, pardon de paraphes) Marine Le Pen a plaidé pour le retour de l’anonymat du parrainage, comme avant 2001.

Le 22 novembre, elle a écrit en ce sens au premier Ministre pour lui demander cette réforme. Aujourd’hui, elle annonce disposer de 200 signatures et considère que le maintien du mode de sélection des candidats démontre une volonté de l’éliminer purement et simplement de la campagne. Veille rengaine utilisée par son père en 2002. Mais, dans cette lutte, elle a reçu des soutiens de choix. Le leader du Front de Gauche Jean-Luc Mélenchon, lui aussi candidat, est venu à son secours : « Le Front national a le droit d’être présent dans les élections, c’est ce qui a été décidé. Pas par moi, mais ça a été décidé. » Même ton rassurant du côté du ministre de l’Intérieur, Claude Guéant : « Eliminer de la possibilité de la candidature quelqu’un qui représente 17-18% des voix, cela pose problème. »

Evidemment, le même argument est valable pour Frédéric Nihous (les chasseurs, les traditions) ou Christine Boutin (les catholiques, les prisonniers, les démocrates). Bien sûr, ces deux derniers éventuels candidats ne menacent pas le président sortant et son rival socialiste. Et j’imagine que, pour un maire rural, accorder publiquement son parrainage au sniper de tourterelles ou à la dame BCBG n’a pas le même impact que de voir son nom accolé au logo du Front National.

Il semble en outre que les maires se sentent surveillés d’un peu trop près. Comme nombre d’élus ruraux, alors qu’ils avaient promis de voter pour des candidats de droite aux sénatoriales, se sont laisser aller dans l’isoloir, la majorité présidentielle serre les boulons. On appelle cela poliment des pressions amicales. Exemple : si tu donnes ta voix à Madame Le Pen, même au nom de la démocratie et du droit à la diversité des candidats, on expliquera à tes électeurs que tu es un affreux jojo. Valable aussi pour Philippe Poutou, mais avec une ampleur moindre question diabolisation.

Hélas, on n’exclura pas des pressions encore plus insidieuses, via les conseils généraux et régionaux ou bien les préfets : gare à qui tu parraines si tu veux qu’on finance ton rond-point sur la D26 ou ta médiathèque Mimie Mathy. Ou si tu ne veux pas qu’on te fusionne ton village avec les huit communes contigües sans autre forme de procès…

Cela posé, je me demande néanmoins si la droite a vraiment intérêt à bloquer une candidature de Marine le Pen. Je n’ai pas de vision paranoïaque de l’histoire, contrairement aux biographes de DSK. Où retrouverait-on les 13 à 20% que les divers sondeurs lui prédisent? Sans doute pas directement chez Nicolas Sarkozy : le ras-le-bol généralisé des électeurs FN, c’est logiquement un rejet du pouvoir en place… Mais on peut ne pas partager mon analyse et considérer que l’UMP est prête à toutes les éliminations pour faire un max de voix au premier tour.

Ce faisant, faut-il réformer les parrainages et aller vers une pétition citoyenne pour montrer l’audience des potentiels candidats, comme le propose Corinne Lepage (elle aussi candidate, au cas où vous l’auriez oublié, comme moi-même avant de préparer ma doc pour écrire ce papier) ? Autant dire que si le problème est d’avoir son nom associé à celui d’un candidat, ou d’une candidate considéré comme sulfureux, il est loin d’être résolu par un pseudo premier tour de votation populaire. Souvenons-nous de ces bataillons de sympathisants de gauche qui n’ont pas osé aller voter aux primaires socialistes de peur de finir fichés dans les ordis de Solferino. Sans compter que le parrainage n’est pas un premier tour de la présidentielle. C’est une opération administrative et technique, qu’on le veuille ou non. Et que le plébiscite pré-électoral, je n’aime pas trop.

Finalement l’anonymat avait peut-être du bon. François Fillon, dans sa réponse à la patronne du Front National, explique que la publicité des parrainages est rendue nécessaire par « la demande de transparence », des citoyens. Mais de quoi parle-t-on ? Est-ce qu’on demande à son maire ou à son conseiller général pour qui il a voté aux sénatoriales ? Est-ce qu’à la sortie de l’isoloir on nous demande d’afficher pour qui on a voté ?

Bizarre transparence, qui conduit à un seul résultat, l’instrumentalisation permanente de ces parrainages. Un marronnier de plus pour journalistes politiques (j’y cède) et une occasion de plus de faire campagne pour ceux qui font croire qu’ils ne pourront pas se présenter

Plagiat à l’Elysée

24

Le Président de la République intervenait ce mercredi à l’occasion de la remise des écharpes d’or de la sécurité routière. A cette occasion, il a annoncé un train de mesures dont l’objectif est de réduire encore davantage le nombre des tués sur les routes.

Parmi ces annonces, deux retiennent notre attention. A partir du printemps prochain, il deviendra obligatoire de disposer d’un éthylotest dans sa voiture sous peine de contravention de première catégorie, à l’instar du fameux gilet jaune que la loi impose depuis quelques années. Si nous approuvons cette décision, nous regrettons qu’une amende de deuxième catégorie ne vienne pas sanctionner les automobilistes qui ont le mauvais goût de placer le fameux gilet fluo sur leur siège et qui -n’en doutons pas- trouveront tout aussi esthétique d’accrocher l’éthylotest à leur rétroviseur entre le fanion de l’OM et la fausse queue de castor.

En revanche, la décision du Président de la République de créer une Journée nationale des victimes de la route me scandalise personnellement. Non pas qu’une journée dédiée supplémentaire soit a priori gênante. Mais il s’agit d’un plagiat éhonté du projet de réforme calendaire d’Eva Joly que Causeur avait divulgué en début de semaine dernière. Qu’on s’entende bien : que le Président lise d’excellents sites aurait plutôt tendance à nous réjouir. Mais qu’il plagie la copie des petits camarades en s’attribuant le travail, tel la première Rama Yade venue, voilà qui n’est guère digne d’un chef de l’Etat.

La leçon de Stuttgart

35
Gare de Stuttgart. Photo : Alex - 做可爱的上海人.

La nouvelle est passée totalement inaperçue, car elle ne s’inscrit pas dans l’air du temps, fort agité, il est vrai. Dimanche 27 novembre, le peuple du Land de Bade-Wurtemberg était appelé aux urnes pour se prononcer, par référendum, sur la poursuite ou l’arrêt des travaux de rénovation de la gare ferroviaire de Stuttgart. Le résultat a été sans appel : la poursuite des travaux a été approuvée par plus de 58% des votants, avec un taux de participation de près de 50% des électeurs, très élevé pour ce genre de consultation.
Ce résultat est d’autant plus remarquable qu’il survient moins d’un an après la victoire historique des Verts aux élections régionales du 27 mars 2011. Pour la première fois dans l’histoire de la République Fédérale d’Allemagne, un Vert, Winfried Kretschmann, devenait ministre-président d’un Land. Et pas n’importe lequel, puisque c’est celui qui abrite quelques-uns des plus beaux fleurons de l’industrie d’outre-Rhin, comme le siège et les usines Daimler-Benz. Ce succès des Verts (24,2%), qui dépassaient d’un petit point leurs alliés du SPD (23, 1%) avait été analysé, à l’époque, comme la résultante de deux facteurs : le traumatisme de l’accident nucléaire de Fukushima, qui venait de se produire et l’opposition résolue des écologistes à la rénovation de la gare, dit « projet S21 ».

Lancé à la fin des années 90, ce projet visait à adapter les infrastructures ferroviaires de Stuttgart, qui dataient du début des années 1920, au développement économique de la région. La vieille gare, construite par un grand architecte, Paul Bonatz, devait être en partie démolie : on n’en conservait que la partie centrale et la tour devenue emblématique de la ville. La nouvelle gare serait souterraine et rendrait possible l’accueil des TGV venus de France, ainsi que la mise en place d’une liaison directe vers l’aéroport.
Dès le début, les Verts du Bade-Wurtemberg, bien implantés dans les villes universitaires de Tübingen et Fribourg-en-Brisgau, ainsi que dans les quartiers « bobos » de Stuttgart, ont fait de ce projet le mal absolu. Crime architectural, contre la biodiversité (quelques arbres du parc du château voisin devaient être abattus), contre la santé publique (le percement des tunnels allait, selon eux, polluer à jamais la nappe phréatique) : la diabolisation de « S21 » allait bon train. Peu leur importait que cette nouvelle gare allait favoriser le développement des transports en commun, et alléger les embouteillages qui paralysent deux fois par jour les entrées et sorties de la ville : la raison verte ne s’embarrasse pas de ces basses considérations. La contestation prit même un tour violent avec plusieurs manifestations où les affrontements avec la police causèrent des dizaines de blessés de part et d’autre. Après plusieurs années de guérilla administrative, et une tentative d’arbitrage confiée à un ancien dirigeant de la CDU, Heiner Geissler, frappé sur le tard par la grâce écologiste, les travaux furent engagés au printemps 2010.

Les Verts ont cru leur heure de gloire arrivée avec l’accession de l’un des leurs à la tête de l’administration régionale, élu sur un programme dont l’arrêt de « S21 » était le point numéro un. Leurs alliés sociaux-démocrates étaient divisés sur le sujet, entre les « anciens » soucieux du développement économique du Land et du confort des salariés effectuant chaque jour le trajet domicile-travail, et les « modernes » faisant de la surenchère environnementale sur leurs partenaires écologistes. Pour mettre tout le monde d’accord, l’accord de coalition rouge-vert avait prévu que l’arrêt des travaux de la nouvelle gare serait soumis à référendum. Enivrés par leur victoire électorale, les Verts, confortés par une batterie de sondages effectués au cours de la controverse montrant une majorité d’opposants à S21, pensaient qu’ils allaient aisément surmonter l’obstacle référendaire.

Mais, comme les femmes, souvent peuple varie. L’on s’aperçut ainsi, dans les dernières semaines, que la crise économique et la défense de l’emploi prenaient le pas dans l’opinion sur la doxa écologiste. Mais il était trop tard pour reculer. Le 27 novembre au soir, Winfried Kretschmann ne pouvait faire autrement que de déclarer qu’il « acceptait » le verdict des urnes.
Cette affaire n’est pas passée totalement inaperçue de l’autre côté du Rhin, même si la presse n’en a pas fait état. Elle a conforté François Hollande dans une attitude de fermeté vis-à-vis des exigences programmatiques des Verts français, auxquels Martine Aubry, avant la primaire socialiste, avait tout cédé, ou presque.

Anne Lauvergeon, ancienne PDG d’Areva, et femme de gauche, a mis récemment au défi Dany Cohn-Bendit de soumettre la future politique nucléaire de la France à référendum. « Chiche ! » a répondu Dany, qui croit dur comme fer que le peuple français va, d’un cœur joyeux, mettre à bas l’édifice performant construit par la génération précédente. C’était juste avant « l’accident » Kretschmann, et il serait intéressant de savoir si, aujourd’hui, notre Dany serait aussi bravache…

Jean-Pierre, au secours, la droite revient !

33
UMP Photos.

Sans vouloir faire le martyr obscur, vous n’imaginez pas à quel point la situation est anxiogène, en ce moment, pour un militant et un électeur de gauche comme votre serviteur. Je sens bien que ça patine un peu, pour tout dire. J’ai beau savoir, pour y participer, que le Front de Gauche fait une bonne campagne de terrain et que ça paye toujours à la fin, pour l’instant, on avance encore dans le brouillard du silence médiatique.

Quant à François Hollande, dont nous avons déjà dit qu’il était le candidat PS préféré de la droite, il semble confirmer tous les désespoirs que nous avions mis en lui. Et cela va de l’anecdotique au structurel : il a un mal fou à trouver un siège de campagne, il cafouille dans des combinazione ridicules avec des écologistes de plus en plus sectaires, il se laisse piéger dans des débats comme le nucléaire ou le vote des étrangers aux municipales alors que le chômage grimpe en flèche. Et surtout, il fait des risettes à Bayrou, reproduisant l’erreur stratégique de son ex-compagne qui est celle des sociaux-démocrates depuis quelques années : cette vieille lune que les présidentielles et les législatives se gagneraient au centre alors que cela n’a jamais vraiment été vrai. Pour ne prendre que les présidentielles, si l’on excepte Giscard en 74 et Mitterrand en 88, sous la Cinquième République, on gagne soit à droite comme Pompidou en 69, Chirac en 2002 et Sarkozy en 2007 soit à gauche comme Mitterrand en 81 et Chirac en 95. D’ailleurs, si le centre existait, il aurait un vrai parti à lui, Borloo ne se serait pas dégonflé, Hervé Morin ne serait pas confondu avec un clarinettiste et Bayrou n’en serait pas à sa troisième candidature.

Et puis François Hollande oublie qu’il a en face de lui l’une des droites les plus dures qu’on ait vue depuis longtemps. Elle est dure parce que qu’elle a peur de l’extrême droite, de la crise de la dette, de son bilan calamiteux en matière d’emploi, de pouvoir d’achat et de sécurité. La sécurité, c’était son cheval de bataille. La droite a réussi à faire croire qu’elle seule s’en souciait vraiment. On aura beau objecter que la révolution culturelle de la gauche en la matière a eu lieu depuis longtemps et que le colloque de Villepinte, qui actait que la sécurité des citoyens était une priorité républicaine, date tout de même de 1997 quand Jean-Pierre Chevènement était ministre de l’Intérieur, rien n’y fait[1. Sous prétexte que sur les bancs de la gauche à l’Assemblée ou au Sénat, on ne réclame pas une loi d’exception à chaque fait divers atroce, l’accusation de mollesse rousseauiste coupable revient à chaque fois.].

Et que dit François Hollande face à cette nouvelle offensive menée par Claude Guéant ? Pas grand chose, à vrai dire. Il y a bien Manuel Valls, qui fait remarquer que la gauche n’est plus au pouvoir depuis dix ans et que ce n’est pas de sa faute si on en est à voler des surgelés avec des kalachnikovs dans la bonne ville de Marseille, et que cet échec manifeste est celui du gouvernement.

Devant la mollesse toute sociétale du candidat Hollande, on a l’impression que ce ratissage à droite, très à droite, avec des propos de plus en plus violents sur les immigrés, même en situation régulière, pourrait bien réussir.

Le comble, dans cette atmosphère décidément très sombre où l’on nous fait croire sur fond de panique économique que le choix est entre une UMP qui se fait de plus en plus poreuse face au FN et un PS qui discute de tout sauf de ce qui angoisse vraiment les Français, c’est que le réflexe immunitaire vient de la droite elle-même.
Plusieurs voix à l’UMP se sont effet élevées pour dire que non, la droite française, ce n’était pas ça et qu’il y avait des limites à ne pas franchir. Nous avons même cru entrevoir la silhouette lointaine et oubliée de Michel Noir soutenant qu’il valait mieux perdre les élections que perdre son âme.

Je ne sais pas s’il s’agit de calcul politique (certains pensant que les électeurs finissent toujours par préférer l’original frontiste à la copie) ou d’une indignation sincère. Sans doute les deux, et puis quelle importance… Ce qui est vraiment surprenant, c’est que les paroles que j’attendais de la gauche sont venues de …Jean-Pierre Raffarin !
Ai-je pu autrefois le trouver ridicule, ce premier ministre de circonstance nommé par Chirac en 2002 en raison de son innocuité, avec sa tchatche bidon de communicant, son air perpétuellement épuisé à cause d’une fonction qui le dépassait, ses formules ridicules, sa sinophilie d’ex-jeune giscardien, et j’en passe.

Et puis voilà qu’il s’est mis en colère à la tribune du Rendez-vous du Rassemblement organisé par l’UMP il y a quelques jours et qu’il a déclaré : « Ne mélangeons pas tous les immigrés, ne faisons pas des immigrés des adversaires globaux. L’immigré qui respecte la règle, c’est un ami de la République, c’est un ami de la France. Il faut qu’il entende notre message. Il ne doit pas apparaître comme un problème pour notre République. »

Et là, je n’ai plus eu envie de me moquer de Raffarin mais de lui dire merci de faire le boulot du PS.

De le remercier tout court, en fait.

Taubmann aux arrêts !

6

J’ai eu, naguère, de l’amitié et de l’estime pour Michel Taubmann, croisé à Arte et à la défunte revue Le meilleur des mondes dont il fut le directeur de la rédaction. C’est un garçon attachant, plein d’allant et d’énergie, un peu brouillon peut-être, mais qui a le talent de rassembler autour de lui, dans un projet collectif, des gens connus pour leur ego surdimensionné et leur caractère impossible. Le malheur voulut qu’un jour, il se prenne de passion pour un homme qu’il pensait destiné à occuper la plus haute charge de la République. Il en fit le siège jusqu’à ce dernier lui fit l’aumône de le choisir comme l’un de ses grognards dans la grande armée de la com’ strausskahnienne. Affectation : biographe. Mais Waterloo survint en sautant la case Austerlitz : la parution de l’hagiographie signée Taubmann coïncida avec un incident survenu dans la suite 2806 du Sofitel de New York.

Il en faut pourtant plus pour qu’un vrai grognard pose sa giberne et aille tristement jouir de sa demi-solde au fond de sa province. La garde meurt, mais ne se rend pas !

Taubmann, sabre au clair, mène à nouveau la charge pour défendre son héros terrassé, dans un nouveau livre suggérant que ce dernier est la victime simultanée de sa libido « stupide » et d’une machination diabolique montée dans des boutiques obscures. Et de comparer la vie sexuelle de l’ancien directeur du FMI à celle « d’un notable de province ». Il est grand temps de mettre le caporal Taubmann aux arrêts médiatiques, ne serait-ce que pour le protéger de la vindicte de ces milliers de notables de province qui se contentent de tromper très épisodiquement leur épouse avec une militante de rencontre…

Alexandre le grand

5
Alexandre Vialatte.

De fâcheux malentendus brouillent encore l’image d’Alexandre Vialatte (1901-1971). Les uns ne voient que l’écrivain « régionaliste » qui a loué l’Auvergne enchantée, les autres un amuseur aux saillies dévastatrices dans le sillage duquel on trouve Pierre Desproges. D’autres encore retiendront le germaniste inspiré, premier traducteur de Kafka dans la langue de Descartes. Une poignée de connaisseurs goûtera immodérément ses délectables romans méconnus et une pincée d’excentriques s’amusera à ponctuer une conversation mondaine de faux proverbes bantous inventés par le malicieux chroniqueur. Qui dira « Le marchand de sable ne fait pas fortune dans le désert », se verra opposer : « Qui rit sous l’okoumé, pleure sous l’acajou. »

Pour tous ceux qui n’appartiennent à aucune de ces catégories, « l’année Vialatte », organisée pour le quarantième anniversaire de la mort de l’écrivain par le groupe de presse Centre-France (qui édite le journal La Montagne, auquel Vialatte a collaboré plus de vingt ans), est l’occasion de se plonger dans son œuvre et d’y découvrir qu’il était à la fois poète dadaïste et chroniqueur scrupuleux d’un monde en pleine mutation.[access capability= »lire_inedits »] Né la même année que lui, son ami Malraux estimait que leur génération avait eu le privilège de connaître à la fois les voitures hippomobiles et le Concorde, ainsi que deux guerres mondiales.

Les écrits de Vialatte apparaissent comme une tentative de répondre aux vertiges d’une modernisation trop brutale ; une façon de déjouer en souriant le Spoutnik, Brigitte Bardot, la télévision et l’autoroute des vacances. Dans les superbes chroniques sélectionnées pour le recueil Vialatte à La Montagne, l’auteur épingle, à la manière d’un Philippe Muray, quelques décennies plus tard et dans les colonnes du même quotidien, les modes de vie et tics langagiers de ses contemporains : « Parmi d’autres calamités, les journaux annoncent les vacances. En grosses manchettes, avec des sous-titres effrayants : « Trains complets », « Les embouteillages », « Les villes-étapes sont engorgées » […] « La sortie de Paris est fluide » : voilà, l’homme est devenu fluide, autrefois il était granuleux. » Plus loin, plein de drôlerie, il se demande si bientôt le vacancier ira jusqu’à devenir vaporeux.

Incessamment, Vialatte étrille les phénomènes de mode, particulièrement dans les arts. Il évoque le nouveau roman en ces termes : « On a tout essayé pour trouver du nouveau : le roman sans histoire, le roman sans personnage, le roman ennuyeux, le roman sans talent, peut-être même le roman sans texte. » Et la musique concrète non plus, ne trouve guère grâce à ses yeux : « Je chanterai les grandeurs de mon siècle et ses inventions prodigieuses. Et d’abord la « musique concrète », qui a débuté dans le brouhaha. Car elle est née dans une casserole, comme le lapin sauté chasseur ».

Au-delà de son étude des colossales industries humaines (telles que la fabrication des nains de jardin en céramique ou l’étude des astres chinois) Vialatte, dans son style généreux qui mélange toujours grandiloquence, cocasserie, coq-à-l’âne, poule-au-pot et mélancolie, aime à faire le constat farfelu de l’absurdité même de la vie : « Je n’apprendrai rien à personne en disant que l’homme vit sur le globe dans une position ridicule, tantôt la tête en haut, tantôt la tête en bas, en décrivant une courbe brownienne. Ce n’est pas une situation qui puisse s’éterniser… ». Derrière l’humour ravageur, et le sens du nonsense, point une forme de sage lassitude. Mais si l’humain peut parfois user Vialatte, il ne se fatigue jamais des animaux ni des objets les plus divers, dont il déniche souvent l’étrangeté jubilatoire dans les pages des catalogues Manufrance. On écarquillera les yeux comme un enfant fasciné, à l’évocation de l’oryctérope : « Cette chronique a toujours fait le plus grand cas de l’oryctérope et de son caractère rêveur. […] Il a un groin de cochon et des pieds de kangourou, des oreilles d’âne et une mâchoire de crocodile. Sa chair sent la fourmi. » On frissonnera devant les mystères impénétrables de la quincaillerie : « Rappelons aussi qu’on doit à Hyppolite Bourdin la soupape homocinétique qui ne diffère de la soupape de Werth que par l’adjonction d’une came à glissière. »

Vialatte était un chroniqueur boulimique. En dehors du millier de billets écrits pour La Montagne[1. L’intégralité des chroniques de La Montagne a déjà été publiée il y a quelques années, en deux épais volumes. La sélection qui nous est proposée à l’occasion de l’« Année Vialatte » regroupe 26 chroniques, choisies et présentées par la rédaction de La Montagne et une poignée de grands amateurs de l’écrivain dont Denis Tillinac, Amélie Nothomb et Philippe Meyer.], on retrouvait sa signature dans Marie-Claire, Le Spectacle du Monde et même dans le « Courrier des lecteurs » de Paris-Match (où il rédigeait, cela va de soi, les questions et les réponses). Son ultime chronique, inachevée, commençait par cette phrase : « On imagine généralement (parce que c’est vrai) que l’homme est un quinquagénaire en train de promener son chien sur le boulevard Arago à l’heure où les étoiles s’allument et de regarder le baudrier d’Orion avec un faux air d’innocence tandis que son caniche souille le marbre du seuil d’un immeuble résidentiel. C’est une vision photographique de l’homme. » Voilà ce qu’était Vialatte : un anthropologue farfelu, et le plus sérieux de sa génération. [/access]

Cet article est issu de Causeur magazine n ° 41.

Pour acheter ce numéro, cliquez ici.
Pour s’abonner à Causeur, cliquez ici.


R.A.S, un groupe à signaler

1

Incroyable ! Une bande de joyeux archéologues qui se font appeler Mémoire Neuve s’est lancée dans une opération aussi intellectuellement estimable que commercialement improbable : sortir des vinyles basés sur l’exhumation d’inédits de quelques groupes maudits des années 60 à 80. Dernier en date, R.A.S., groupe culte bas-normand, n’ayant jamais signé et qui se voit offrir à titre posthume l’édition d’un single tonitruant.

1977 : la déflagration punk atteint la France. Pour ses 15 ans, Laurent Locher se fait offrir le premier album de Jam. Au lieu d’acheter une mobylette, il investit la prime offerte par ses parents pour l’obtention du BEPC dans une guitare électrique Paul Beuscher. Les potes Richard, David et Lélett’ font de même : basse, batterie. Le tour est joué et en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire R.A.S. abandonne les reprises de standards du rock pour de fières compositions influencées par ses groupes fétiches : Clash, XTC, Damned, 999.

Dans la foulée, on se coupe les cheveux, on arbore pantalons étroits, cravates et on adopte des couleurs fluos pour bien marquer la rupture avec la génération précédente, celle des « babas cools » en jeans pates d’éph’, bottes camarguaises et vestes militaires issues des surplus US.

En juin 78, Britz Notre Dame arrive au chant. C’est une teigne, un morveux arrogant et totalement déjanté qui ressemble à Billy Idol. Au quotidien, Britz a une sérieuse tendance à bégayer, mais sur scène, c’est un fauve dans la lignée d’Iggy Pop ou Stiv Bators. Le groupe joue vite, faux, et n’est pas du tout en place. Mais ses compositions surclassent celles de la concurrence, les textes sont excellents et le soliste, Richard, a du génie.

R.A.S. enchaîne les concerts, écume les MJC, ouvre pour Bye Bye Turbin (les gloires locales) et Starshooter. Toute une scène émerge à Caen : Emeute, Break Up, Scum Bag… On est très loin du dandysme rouennais, du snobisme rennais ou du tropisme pub rock havrais. Ici l’arrogance punk se combine à un enracinement prolétaire et à la volonté d’exprimer dans la langue de Malherbe (ou presque) de réelles préoccupations sociales.

A ce sujet, on aurait souhaité que Mémoire Neuve édite Le Mur des Privilèges, cheval de bataille d’R.A.S. et titre emblématique incarnant parfaitement l’époque. Ils ne l’ont pas fait, mais ça laisse la place à une suite… Restent donc Illusions calculées et Sex Contrôle, deux décharges électriques capturées lors d’une répétition de 1978 chez les parents de membres du groupe. « We Are A Garageband, we come frome Garageland », comme chantait Clash.

Mais alors que la réputation d’R.A.S. commence à s’affirmer, le mouvement punk est déjà sur le déclin. Une partie des groupes « New Wave » s’engage dans des expérimentations un peu prétentieuses qui rappellent la manière dont le rock progressif a succédé au « british beat » des années 60. D’autres tentent la facilité commerciale pour tenter d’intégrer un show business encore façonné par la variété française.

Fidèle aux idéaux, R.A.S. se paie les parvenus du moment, comme en atteste Tueurs de Stars, titre enregistré en 1979 pour la radio et face B du présent 45t qui attaque de front une des célébrités de l’époque, Starshooter, le groupe de Kent : « Quatre arlequins dans le vent, où est la différence ? / Tout changer pour tout rater, quelle crise bébé ! / Quand on a rien à proposer, on va poinçonner ».

Après un séjour à Londres, les membres d’R.A.S. reviennent munis de costards Ben Sherman, de parkas et se rebaptisent Les Lords. Une autre page s’ouvre : celle d’une espérance qui ne veut pas mourir et que mods et skinheads tenteront désormais de défendre dans les pénibles années 80.

Les mirages du Rafale cher

104
Photo : Jerome_K.

Avion de combat français fabriqué par Dassault, le Rafale est considéré par les connaisseurs comme « le fleuron de l’aviation militaire nationale ». Il faut dire que ce bijou technologique est un appareil « omnirôles » qu’on peut tout à tour utiliser comme chasseur, bombardier ou avion de reconnaissance. C’est aussi un exemple abouti de ce que l’industrie française peut produire dans le cadre d’une politique de l’offre misant sur la recherche et développement.

Le général Fernand Carrel, ancien chef d’Etat-major de l’armée de l’air suisse, ne s’y est pas trompé : « tous les spécialistes savent que le Rafale de Dassault est le meilleur » affirmait-il récemment. En 2008 et 2009, cet avion avait ainsi fait l’objet d’évaluations par les Helvètes, qui comptaient l’acquérir. Avec une note supérieure à 7, le Rafale avait largement supplanté ses deux concurrents Eurofighter (noté 6,3) et Gripen (noté 5,3). Pourtant, Berne vient de se rendre propriétaire de 22 chasseurs Gripen, fabriqués par le suédois Saab.

C’est le sixième camouflet pour l’avion français. Auparavant, il avait déjà échoué à s’exporter aux Pays-Bas (2001), en Corée du Sud (2002), à Singapour (2005) et au Maroc (2007). Depuis 2009, il est question que le Brésil acquière pas moins de 36 Rafales. Mais cet achat a été différé sine die.

Or, il faut bien que Dassault écoule son produit : l’industriel estime qu’une production de 11 appareils par an lui est nécessaire pour que son programme soit viable. Dès lors, c’est l’Etat qui achète les Rafales, au profit de l’armée de l’air et de la Marine françaises. Ainsi, notre pays s’est engagé à acquérir pas moins de 180 Rafales d’ici 2020. La loi de programmation militaire (LPM) actuellement en cours prévoyait d’ailleurs d’en acheter 50 sur la période 2009-2014, tout en stipulant que « ce nombre pourrait être revu à la hausse si l’entreprise française qui produit le Rafale ne parvenait pas à exporter cet avion ».

La Défense nationale a d’ores et déjà été contrainte de réévaluer le nombre d’avions acquis. De 13 appareils en 2011, on passera à 16 en 2012. Au lieu des 50 prévus, on devrait monter jusqu’à 65 avions pour 2009-2014. Evidement, cela se fait « au détriment d’autres équipements jugés plus urgents ». Et pendant ce temps-là, le MinDef poursuit le dégraissage de ses ressources humaines pour atteindre les 54 000 suppressions de postes qu’exige de lui la RGPP (Révision Générale des Politiques Publiques).

Pour Dassault, tout espoir d’exporter son fleuron n’est pourtant pas mort. Des négociations sont en effet en cours avec les Emirats arabes unis (EAU) qui souhaitent se procurer 60 avions de combat. Toutefois, les Emiratis demeurent circonspects. Ils trouvent en effet le Rafale onéreux. Jusque là, ils ont jugé l’offre française « non compétitive ». Ce pourrait également être le cas de l’Inde, qui, désireuse de se doter de 126 appareils, hésite entre le Rafale et ses principaux concurrents.

Lorsque la Suisse a tranché, elle l’a fait pour une question de coût, au détriment de la qualité. Car, au moins en période de crise, les budgets de la défense ne sont pas extensibles – sauf le nôtre, quand il s’agit d’écouler les produits de notre propre industrie. De fait, les 22 Gripen suédois ont coûté 2,58 milliards d’euros à la Confédération helvétique, ce qui s’avère beaucoup plus économique que si elle avait choisi le Rafale. Il est vrai que l’avion de Saab relève d’une technologie moins soignée. De surcroît, les Gripen ne se vendent pas en euros mais en couronnes suédoises. Eh oui, consultés par référendum en 2003, les Suédois ont massivement refusé d’entrer dans l’eurozone et conservé leur couronne, une monnaie moins chère que l’euro[1. Le taux de change est d’environ 1 € pour 9 couronnes suédoises].

Aux Emirats arabes unis aussi, on aimerait acheter des avions qui ne soient pas libellés en euros. Cité par le blog Secret Défense, le PDG de Dassault Aviation, Charles Edelstenne, l’a d’ailleurs reconnu : « si à la place du sigle euro, il y avait marqué dollar, nous serions compétitifs en termes de prix ». Aux EAU, il apparaît que le Rafale l’emporterait s’il coûtait…20 % de moins.

Soit dit en passant, bon nombre d’économistes considèrent qu’en cas de sortie de l’euro, le « nouveau franc » se déprécierait de…25%.

Années 50, années cinglantes

2
Bernard Frank entouré de Maurice Rheims, Jean-Edern Hallier, Philippe Sollers.

Bernard Frank aura admirablement « raté » sa vie. Ce n’est pas une chose si aisée pour un écrivain qui avait la patte d’un écorché et un fond lancinant de mélancolie. Faut-il du génie pour bousiller une oeuvre, gaspiller son temps dans des mondanités et crécher chez l’habitant ? Le riche habitant de préférence, ce garçon n’étant pas complètement inconscient, il tenait à son petit confort.

Comme tous les surdoués, Frank avait démarré sa carrière littéraire sur un succès d’estime à un âge où l’on devrait plutôt potasser son droit, sa philo ou son histoire sur les bancs d’une triste université. Sa géographie universelle avait amusé : il y avait là un ton, une humeur et un style. Le milieu frémissait d’avoir trouvé sa nouvelle coqueluche. Repéré puis choyé, il avait même écrit dans Les Temps Modernes de Sartre. Un vrai sacre. C’était écrit, Frank obtiendrait le Goncourt avant 1960. Histoire de le faire patienter, on lui filerait l’Interallié, puis il nous produirait un joli roman dans l’air du temps chaque année et un chef d’œuvre tous les cinq ans.

Mais pour cela, il fallait être bien sage et obstiné, deux qualités dont Frank était malheureusement dépourvu. Les existentialistes, qui se déplaçaient alors en bande comme les maquereaux, ne lui pardonnèrent pas son roman Les rats. Ils s’étaient reconnus dans ces nuisibles rongeurs. Jean Cau, le secrétaire garde-chiourme de Sartre, avait été dépêché pour mater ce quartier-maître félon. Ce garçon manquait de respect et de savoir-vivre : on l’avait fait entrer dans la belle famille sartrienne et il vous crachait à la figure. Il allait payer son infamie. Pour qui se prenait-il ? Quand on a la chance d’avoir tonton Jean-Paul et tata Simone comme parents en littérature, on ne rue pas dans les brancards. Mais Frank n’avait pas le sens de la hiérarchie militaire et les oukases des amants du Flore l’indisposaient.

Spadassin esseulé des lettres, il mûrissait sa rancœur. Après s’être moqué des écrivains dits de Droite, ces fameux Hussards sortis de son imagination, ceux dits de Gauche se mettaient à le détester. Carton plein à St Germain ! Strike à la NRF ! Frank pouvait enfin se lancer dans la littérature, la vraie. Au lieu de cela, son caractère épidermique l’a poussé à répliquer. Grasset dans sa collection Les Cahiers Rouges republie cet hiver Le dernier des mohicans, la réponse de Frank au picador Cau. Ce recueil réunit quatre textes écrits en 53, 54, 55 et 56. Les trois premiers (Nos critiques, Contre Cau et Les Mandarins) n’ont que l’intérêt historique de nous replacer dans le contexte des luttes de pouvoir qui secouaient le monde de l’édition de l’Après Guerre. Une polémique, à vrai dire, assez pathétique où se mêlent attaques personnelles et considérations poussives qui donnent parfois la nausée.

La dernière partie qui s’intitule sobrement « Fin » est autrement plus excitante. Frank passe en revue les auteurs de son époque (Marceau, Blondin, Barthes, Robbe-Grillet et consorts) et ses désillusions sur le métier. C’est souvent méchant, juste et perforant. On jubile à cette salve qui gomme le Nouveau Roman : « Il me déplaît qu’un tempérament se métamorphose en dictature littéraire, tente de se faire passer pour l’unique chance de la littérature, surtout lorsque ce tempérament est maigre et somme toute ne s’est exprimé jusqu’ici dans aucun bon livre ». Fermez le ban ! On sourit à cette pique qui vise Nimier et ses « frères » d’armes : « Où sont-ils ces jeunes écrivains « insolents » de 1950 ? ».

On le prend en flagrant délit de mauvaise foi avec son péremptoire « jamais autant qu’aujourd’hui la littérature n’a été passion aussi vaine », lui qui y a consacré sa vie entière. Mais là où Frank touche en plein cœur, où sa plume se fait plus intime donc universelle, c’est lorsqu’il écrit : « Ce talent, si talent il y avait, le plus souvent exigeait pour s’épanouir des lieux étroits, malsains, qui permettent à la mauvaise foi de trouver sa vraie terre. Car, sans mauvaise foi, comment pourrions-nous encore écrire ? ». A défaut de grands livres, Frank aura laissé à la postérité des chroniques par centaines, comme une quête obstinée et talentueuse de cette « vraie terre ».

Le dernier des Mohicans de Bernard Frank (Grasset/Cahiers rouges), 2011.

Les politiques ont du secte-appeal

9

Jean-Pierre Chevènement a tiré le premier. Normal, l’homme est connu pour son art d’avoir raison avant les autres. En fin de semaine dernière, il fut donc le premier à traiter Europe Ecologie-Les Verts de « secte fanatique », ce que personne n’avait encore osé faire, quoique tout le monde fût au courant depuis longtemps. C’est vrai, quoi. Quand on voit Cécile Duflot se contorsionner pour obtenir une circonscription parisienne aux législatives alors qu’il est de notoriété publique que la capitale est la ville la plus polluée de France !

Nicolas Sarkozy, qui aime à mettre ses pas dans ceux des gaullistes en dépit du différentiel ostensible de pointure, ne tarda pas à lui emboîter le pas. En déplacement mardi dans le Gers, où il allait serrer les mains calleuses de quelques paysans plus fauchés que leur blé, le président de la République stigmatisa vivement les écologistes, en dénonçant leurs positions « sectaires » sur l’agriculture. Quant à l’entourage présidentiel, il avait en partie préparé le terrain, en confiant il y a peu à Paris Match « nous avons en face de nous la gauche la plus sectaire d’Europe ».

Mais, s’il en est un que nous n’attendions pas, ni sur ce terrain là, ni sur aucun autre, c’est bien Robert Hue. Pourtant, n’omettant de céder à aucune mode, l’ancien communiste s’engouffra dans la brèche. Et, sans doute pour prouver qu’il bouge encore, il s’en prit à Jean-Luc Mélenchon en ces termes : « Mélenchon est dans une dérive sectaire. Et une partie de l’électorat communiste ne se retrouve pas dans cette démarche d’agression. Car, au final, l’excès dont il fait preuve risque d’hypothéquer la victoire de la gauche ». C’est vrai qu’en matière de démarche politico-sectaire, celui qui fut l’instigateur du NEP (nouvel espace progressiste) et du MUP (mouvement unitaire progressiste), sait de quoi il parle…

Qu’on se le tienne pour dit. L’adversaire, désormais, n’est plus « conservateur », « ringard » ou « dépassé », il est « sectaire », ce qui n’étonnera guère les téléspectateurs de France3, ayant appris hier soir que la campagne de Le Pen en 1988 fut financée par la secte Moon. Aussi méditera-t-on -parce qu’on n’est jamais trop prudent – ce conseil avisé de Marc Escayrol : « le meilleur moyen de se protéger contre la présence d’une secte est de se munir de produit contre les mystiques ».

Et si c’était sans elle…

6
Photo : Neno°.

A cinq mois de la présidentielle on voit refleurir la douloureuse question des parrainages. Ces fameuses 500 signatures d’élus qui permettent à un candidat potentiel de se présenter à la magistrature suprême.

Et comme tous les 5 ans, certains candidats, les petits mais pas seulement, enragent, menacent et dénoncent le système (« l’établissement » disait le Pen père) qui transforme cette pêche aux signatures en course d’obstacles.

La semaine passée, devant le congrès des maires (regroupant 3600 élus et autant de promesses de dons, pardon de paraphes) Marine Le Pen a plaidé pour le retour de l’anonymat du parrainage, comme avant 2001.

Le 22 novembre, elle a écrit en ce sens au premier Ministre pour lui demander cette réforme. Aujourd’hui, elle annonce disposer de 200 signatures et considère que le maintien du mode de sélection des candidats démontre une volonté de l’éliminer purement et simplement de la campagne. Veille rengaine utilisée par son père en 2002. Mais, dans cette lutte, elle a reçu des soutiens de choix. Le leader du Front de Gauche Jean-Luc Mélenchon, lui aussi candidat, est venu à son secours : « Le Front national a le droit d’être présent dans les élections, c’est ce qui a été décidé. Pas par moi, mais ça a été décidé. » Même ton rassurant du côté du ministre de l’Intérieur, Claude Guéant : « Eliminer de la possibilité de la candidature quelqu’un qui représente 17-18% des voix, cela pose problème. »

Evidemment, le même argument est valable pour Frédéric Nihous (les chasseurs, les traditions) ou Christine Boutin (les catholiques, les prisonniers, les démocrates). Bien sûr, ces deux derniers éventuels candidats ne menacent pas le président sortant et son rival socialiste. Et j’imagine que, pour un maire rural, accorder publiquement son parrainage au sniper de tourterelles ou à la dame BCBG n’a pas le même impact que de voir son nom accolé au logo du Front National.

Il semble en outre que les maires se sentent surveillés d’un peu trop près. Comme nombre d’élus ruraux, alors qu’ils avaient promis de voter pour des candidats de droite aux sénatoriales, se sont laisser aller dans l’isoloir, la majorité présidentielle serre les boulons. On appelle cela poliment des pressions amicales. Exemple : si tu donnes ta voix à Madame Le Pen, même au nom de la démocratie et du droit à la diversité des candidats, on expliquera à tes électeurs que tu es un affreux jojo. Valable aussi pour Philippe Poutou, mais avec une ampleur moindre question diabolisation.

Hélas, on n’exclura pas des pressions encore plus insidieuses, via les conseils généraux et régionaux ou bien les préfets : gare à qui tu parraines si tu veux qu’on finance ton rond-point sur la D26 ou ta médiathèque Mimie Mathy. Ou si tu ne veux pas qu’on te fusionne ton village avec les huit communes contigües sans autre forme de procès…

Cela posé, je me demande néanmoins si la droite a vraiment intérêt à bloquer une candidature de Marine le Pen. Je n’ai pas de vision paranoïaque de l’histoire, contrairement aux biographes de DSK. Où retrouverait-on les 13 à 20% que les divers sondeurs lui prédisent? Sans doute pas directement chez Nicolas Sarkozy : le ras-le-bol généralisé des électeurs FN, c’est logiquement un rejet du pouvoir en place… Mais on peut ne pas partager mon analyse et considérer que l’UMP est prête à toutes les éliminations pour faire un max de voix au premier tour.

Ce faisant, faut-il réformer les parrainages et aller vers une pétition citoyenne pour montrer l’audience des potentiels candidats, comme le propose Corinne Lepage (elle aussi candidate, au cas où vous l’auriez oublié, comme moi-même avant de préparer ma doc pour écrire ce papier) ? Autant dire que si le problème est d’avoir son nom associé à celui d’un candidat, ou d’une candidate considéré comme sulfureux, il est loin d’être résolu par un pseudo premier tour de votation populaire. Souvenons-nous de ces bataillons de sympathisants de gauche qui n’ont pas osé aller voter aux primaires socialistes de peur de finir fichés dans les ordis de Solferino. Sans compter que le parrainage n’est pas un premier tour de la présidentielle. C’est une opération administrative et technique, qu’on le veuille ou non. Et que le plébiscite pré-électoral, je n’aime pas trop.

Finalement l’anonymat avait peut-être du bon. François Fillon, dans sa réponse à la patronne du Front National, explique que la publicité des parrainages est rendue nécessaire par « la demande de transparence », des citoyens. Mais de quoi parle-t-on ? Est-ce qu’on demande à son maire ou à son conseiller général pour qui il a voté aux sénatoriales ? Est-ce qu’à la sortie de l’isoloir on nous demande d’afficher pour qui on a voté ?

Bizarre transparence, qui conduit à un seul résultat, l’instrumentalisation permanente de ces parrainages. Un marronnier de plus pour journalistes politiques (j’y cède) et une occasion de plus de faire campagne pour ceux qui font croire qu’ils ne pourront pas se présenter

Plagiat à l’Elysée

24

Le Président de la République intervenait ce mercredi à l’occasion de la remise des écharpes d’or de la sécurité routière. A cette occasion, il a annoncé un train de mesures dont l’objectif est de réduire encore davantage le nombre des tués sur les routes.

Parmi ces annonces, deux retiennent notre attention. A partir du printemps prochain, il deviendra obligatoire de disposer d’un éthylotest dans sa voiture sous peine de contravention de première catégorie, à l’instar du fameux gilet jaune que la loi impose depuis quelques années. Si nous approuvons cette décision, nous regrettons qu’une amende de deuxième catégorie ne vienne pas sanctionner les automobilistes qui ont le mauvais goût de placer le fameux gilet fluo sur leur siège et qui -n’en doutons pas- trouveront tout aussi esthétique d’accrocher l’éthylotest à leur rétroviseur entre le fanion de l’OM et la fausse queue de castor.

En revanche, la décision du Président de la République de créer une Journée nationale des victimes de la route me scandalise personnellement. Non pas qu’une journée dédiée supplémentaire soit a priori gênante. Mais il s’agit d’un plagiat éhonté du projet de réforme calendaire d’Eva Joly que Causeur avait divulgué en début de semaine dernière. Qu’on s’entende bien : que le Président lise d’excellents sites aurait plutôt tendance à nous réjouir. Mais qu’il plagie la copie des petits camarades en s’attribuant le travail, tel la première Rama Yade venue, voilà qui n’est guère digne d’un chef de l’Etat.

La leçon de Stuttgart

35
Gare de Stuttgart. Photo : Alex - 做可爱的上海人.

La nouvelle est passée totalement inaperçue, car elle ne s’inscrit pas dans l’air du temps, fort agité, il est vrai. Dimanche 27 novembre, le peuple du Land de Bade-Wurtemberg était appelé aux urnes pour se prononcer, par référendum, sur la poursuite ou l’arrêt des travaux de rénovation de la gare ferroviaire de Stuttgart. Le résultat a été sans appel : la poursuite des travaux a été approuvée par plus de 58% des votants, avec un taux de participation de près de 50% des électeurs, très élevé pour ce genre de consultation.
Ce résultat est d’autant plus remarquable qu’il survient moins d’un an après la victoire historique des Verts aux élections régionales du 27 mars 2011. Pour la première fois dans l’histoire de la République Fédérale d’Allemagne, un Vert, Winfried Kretschmann, devenait ministre-président d’un Land. Et pas n’importe lequel, puisque c’est celui qui abrite quelques-uns des plus beaux fleurons de l’industrie d’outre-Rhin, comme le siège et les usines Daimler-Benz. Ce succès des Verts (24,2%), qui dépassaient d’un petit point leurs alliés du SPD (23, 1%) avait été analysé, à l’époque, comme la résultante de deux facteurs : le traumatisme de l’accident nucléaire de Fukushima, qui venait de se produire et l’opposition résolue des écologistes à la rénovation de la gare, dit « projet S21 ».

Lancé à la fin des années 90, ce projet visait à adapter les infrastructures ferroviaires de Stuttgart, qui dataient du début des années 1920, au développement économique de la région. La vieille gare, construite par un grand architecte, Paul Bonatz, devait être en partie démolie : on n’en conservait que la partie centrale et la tour devenue emblématique de la ville. La nouvelle gare serait souterraine et rendrait possible l’accueil des TGV venus de France, ainsi que la mise en place d’une liaison directe vers l’aéroport.
Dès le début, les Verts du Bade-Wurtemberg, bien implantés dans les villes universitaires de Tübingen et Fribourg-en-Brisgau, ainsi que dans les quartiers « bobos » de Stuttgart, ont fait de ce projet le mal absolu. Crime architectural, contre la biodiversité (quelques arbres du parc du château voisin devaient être abattus), contre la santé publique (le percement des tunnels allait, selon eux, polluer à jamais la nappe phréatique) : la diabolisation de « S21 » allait bon train. Peu leur importait que cette nouvelle gare allait favoriser le développement des transports en commun, et alléger les embouteillages qui paralysent deux fois par jour les entrées et sorties de la ville : la raison verte ne s’embarrasse pas de ces basses considérations. La contestation prit même un tour violent avec plusieurs manifestations où les affrontements avec la police causèrent des dizaines de blessés de part et d’autre. Après plusieurs années de guérilla administrative, et une tentative d’arbitrage confiée à un ancien dirigeant de la CDU, Heiner Geissler, frappé sur le tard par la grâce écologiste, les travaux furent engagés au printemps 2010.

Les Verts ont cru leur heure de gloire arrivée avec l’accession de l’un des leurs à la tête de l’administration régionale, élu sur un programme dont l’arrêt de « S21 » était le point numéro un. Leurs alliés sociaux-démocrates étaient divisés sur le sujet, entre les « anciens » soucieux du développement économique du Land et du confort des salariés effectuant chaque jour le trajet domicile-travail, et les « modernes » faisant de la surenchère environnementale sur leurs partenaires écologistes. Pour mettre tout le monde d’accord, l’accord de coalition rouge-vert avait prévu que l’arrêt des travaux de la nouvelle gare serait soumis à référendum. Enivrés par leur victoire électorale, les Verts, confortés par une batterie de sondages effectués au cours de la controverse montrant une majorité d’opposants à S21, pensaient qu’ils allaient aisément surmonter l’obstacle référendaire.

Mais, comme les femmes, souvent peuple varie. L’on s’aperçut ainsi, dans les dernières semaines, que la crise économique et la défense de l’emploi prenaient le pas dans l’opinion sur la doxa écologiste. Mais il était trop tard pour reculer. Le 27 novembre au soir, Winfried Kretschmann ne pouvait faire autrement que de déclarer qu’il « acceptait » le verdict des urnes.
Cette affaire n’est pas passée totalement inaperçue de l’autre côté du Rhin, même si la presse n’en a pas fait état. Elle a conforté François Hollande dans une attitude de fermeté vis-à-vis des exigences programmatiques des Verts français, auxquels Martine Aubry, avant la primaire socialiste, avait tout cédé, ou presque.

Anne Lauvergeon, ancienne PDG d’Areva, et femme de gauche, a mis récemment au défi Dany Cohn-Bendit de soumettre la future politique nucléaire de la France à référendum. « Chiche ! » a répondu Dany, qui croit dur comme fer que le peuple français va, d’un cœur joyeux, mettre à bas l’édifice performant construit par la génération précédente. C’était juste avant « l’accident » Kretschmann, et il serait intéressant de savoir si, aujourd’hui, notre Dany serait aussi bravache…

Jean-Pierre, au secours, la droite revient !

33
UMP Photos.

Sans vouloir faire le martyr obscur, vous n’imaginez pas à quel point la situation est anxiogène, en ce moment, pour un militant et un électeur de gauche comme votre serviteur. Je sens bien que ça patine un peu, pour tout dire. J’ai beau savoir, pour y participer, que le Front de Gauche fait une bonne campagne de terrain et que ça paye toujours à la fin, pour l’instant, on avance encore dans le brouillard du silence médiatique.

Quant à François Hollande, dont nous avons déjà dit qu’il était le candidat PS préféré de la droite, il semble confirmer tous les désespoirs que nous avions mis en lui. Et cela va de l’anecdotique au structurel : il a un mal fou à trouver un siège de campagne, il cafouille dans des combinazione ridicules avec des écologistes de plus en plus sectaires, il se laisse piéger dans des débats comme le nucléaire ou le vote des étrangers aux municipales alors que le chômage grimpe en flèche. Et surtout, il fait des risettes à Bayrou, reproduisant l’erreur stratégique de son ex-compagne qui est celle des sociaux-démocrates depuis quelques années : cette vieille lune que les présidentielles et les législatives se gagneraient au centre alors que cela n’a jamais vraiment été vrai. Pour ne prendre que les présidentielles, si l’on excepte Giscard en 74 et Mitterrand en 88, sous la Cinquième République, on gagne soit à droite comme Pompidou en 69, Chirac en 2002 et Sarkozy en 2007 soit à gauche comme Mitterrand en 81 et Chirac en 95. D’ailleurs, si le centre existait, il aurait un vrai parti à lui, Borloo ne se serait pas dégonflé, Hervé Morin ne serait pas confondu avec un clarinettiste et Bayrou n’en serait pas à sa troisième candidature.

Et puis François Hollande oublie qu’il a en face de lui l’une des droites les plus dures qu’on ait vue depuis longtemps. Elle est dure parce que qu’elle a peur de l’extrême droite, de la crise de la dette, de son bilan calamiteux en matière d’emploi, de pouvoir d’achat et de sécurité. La sécurité, c’était son cheval de bataille. La droite a réussi à faire croire qu’elle seule s’en souciait vraiment. On aura beau objecter que la révolution culturelle de la gauche en la matière a eu lieu depuis longtemps et que le colloque de Villepinte, qui actait que la sécurité des citoyens était une priorité républicaine, date tout de même de 1997 quand Jean-Pierre Chevènement était ministre de l’Intérieur, rien n’y fait[1. Sous prétexte que sur les bancs de la gauche à l’Assemblée ou au Sénat, on ne réclame pas une loi d’exception à chaque fait divers atroce, l’accusation de mollesse rousseauiste coupable revient à chaque fois.].

Et que dit François Hollande face à cette nouvelle offensive menée par Claude Guéant ? Pas grand chose, à vrai dire. Il y a bien Manuel Valls, qui fait remarquer que la gauche n’est plus au pouvoir depuis dix ans et que ce n’est pas de sa faute si on en est à voler des surgelés avec des kalachnikovs dans la bonne ville de Marseille, et que cet échec manifeste est celui du gouvernement.

Devant la mollesse toute sociétale du candidat Hollande, on a l’impression que ce ratissage à droite, très à droite, avec des propos de plus en plus violents sur les immigrés, même en situation régulière, pourrait bien réussir.

Le comble, dans cette atmosphère décidément très sombre où l’on nous fait croire sur fond de panique économique que le choix est entre une UMP qui se fait de plus en plus poreuse face au FN et un PS qui discute de tout sauf de ce qui angoisse vraiment les Français, c’est que le réflexe immunitaire vient de la droite elle-même.
Plusieurs voix à l’UMP se sont effet élevées pour dire que non, la droite française, ce n’était pas ça et qu’il y avait des limites à ne pas franchir. Nous avons même cru entrevoir la silhouette lointaine et oubliée de Michel Noir soutenant qu’il valait mieux perdre les élections que perdre son âme.

Je ne sais pas s’il s’agit de calcul politique (certains pensant que les électeurs finissent toujours par préférer l’original frontiste à la copie) ou d’une indignation sincère. Sans doute les deux, et puis quelle importance… Ce qui est vraiment surprenant, c’est que les paroles que j’attendais de la gauche sont venues de …Jean-Pierre Raffarin !
Ai-je pu autrefois le trouver ridicule, ce premier ministre de circonstance nommé par Chirac en 2002 en raison de son innocuité, avec sa tchatche bidon de communicant, son air perpétuellement épuisé à cause d’une fonction qui le dépassait, ses formules ridicules, sa sinophilie d’ex-jeune giscardien, et j’en passe.

Et puis voilà qu’il s’est mis en colère à la tribune du Rendez-vous du Rassemblement organisé par l’UMP il y a quelques jours et qu’il a déclaré : « Ne mélangeons pas tous les immigrés, ne faisons pas des immigrés des adversaires globaux. L’immigré qui respecte la règle, c’est un ami de la République, c’est un ami de la France. Il faut qu’il entende notre message. Il ne doit pas apparaître comme un problème pour notre République. »

Et là, je n’ai plus eu envie de me moquer de Raffarin mais de lui dire merci de faire le boulot du PS.

De le remercier tout court, en fait.

Taubmann aux arrêts !

6

J’ai eu, naguère, de l’amitié et de l’estime pour Michel Taubmann, croisé à Arte et à la défunte revue Le meilleur des mondes dont il fut le directeur de la rédaction. C’est un garçon attachant, plein d’allant et d’énergie, un peu brouillon peut-être, mais qui a le talent de rassembler autour de lui, dans un projet collectif, des gens connus pour leur ego surdimensionné et leur caractère impossible. Le malheur voulut qu’un jour, il se prenne de passion pour un homme qu’il pensait destiné à occuper la plus haute charge de la République. Il en fit le siège jusqu’à ce dernier lui fit l’aumône de le choisir comme l’un de ses grognards dans la grande armée de la com’ strausskahnienne. Affectation : biographe. Mais Waterloo survint en sautant la case Austerlitz : la parution de l’hagiographie signée Taubmann coïncida avec un incident survenu dans la suite 2806 du Sofitel de New York.

Il en faut pourtant plus pour qu’un vrai grognard pose sa giberne et aille tristement jouir de sa demi-solde au fond de sa province. La garde meurt, mais ne se rend pas !

Taubmann, sabre au clair, mène à nouveau la charge pour défendre son héros terrassé, dans un nouveau livre suggérant que ce dernier est la victime simultanée de sa libido « stupide » et d’une machination diabolique montée dans des boutiques obscures. Et de comparer la vie sexuelle de l’ancien directeur du FMI à celle « d’un notable de province ». Il est grand temps de mettre le caporal Taubmann aux arrêts médiatiques, ne serait-ce que pour le protéger de la vindicte de ces milliers de notables de province qui se contentent de tromper très épisodiquement leur épouse avec une militante de rencontre…