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Merde au respect !

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Photo : Moira_Fee.

Heinrich Heine a causé beaucoup de tort à Emmanuel Kant. Quand Nietzsche se contentait d’affubler le « Chinois de Königsberg » de sobriquets dignes de cours de récréation, Heine écrivait les pages les plus vachardes sur l’auteur des trois Critiques. C’est dans De l’Allemagne que le poète dresse, en 1853, le plus calamiteux portrait du philosophe : « L’histoire de la vie d’Emmanuel Kant est difficile à écrire, car il n’eut ni vie ni histoire ; il vécut d’une vie de célibataire, vie mécaniquement réglée et presque abstraite, dans une petite rue écartée de Königsberg. » Et de propager le bruit que les voisins de Kant savaient exactement « qu’il était deux heures et demie » quand ils voyaient passer le philosophe sous les tilleuls d’une allée à laquelle, de son vivant, la rumeur publique avait déjà donné son nom, complétant le tableau par l’image du vieux Lampe, domestique usé, dont la fonction principale consistait à suivre le maître, parapluie sous le bras. En cas d’averse.

Voilà où naît notre modernité philosophique, voilà où ont été forgés les grands concepts avec lesquels nous tentons encore de penser un monde qui n’est plus tout à fait moderne : nous mettons nos pas dans ceux d’un homme dont la pratique du vivre-ensemble consistait essentiellement à sortir huit fois par jour accompagné d’un porte-parapluie… En cas d’averse.[access capability= »lire_inedits »]

C’est pourtant cet homme, dont Heine écrit qu’il était plus précis que la grande horloge de la cathédrale de Königsberg, qui lance le mot d’ordre des Lumières : « Sapere aude ! » Le criticisme kantien n’est pas une oisive occupation. Il impose au penseur de sacrifier sa propre tranquillité aux injonctions d’une raison parfois véhémente. Il y a un emportement tout « finkielkrautien » dans cette position philosophique-là, une exigence également. Critiquer, c’est littéralement, comme l’expliquera Hannah Arendt, mettre en crise la pensée et celui qui pense. Les trois Critiques portent une radicalité philosophique que la force de l’habitude nous fait souvent perdre de vue.

La question, cependant, reste entière. Pourquoi Kant ne goûtait-il pas aux charmes délicats du « vivre-ensemble » et du « lien social » ? Certes, dans L’Anthropologie du point de vue pragmatique, le plus piètre texte kantien – il n’a pas fait que du bon –, nous avons droit à quelques considérations sur les bonnes bouffes entre copains – point trop n’en faut, surtout pas de femmes – ou sur le spectacle agréable de musiciens jouant sur la place d’un village – seule musique vraiment audible aux kantiennes oreilles.
Nous pensons avec Kant la politique et la sociabilité, mais il n’avait pas la tête d’un de ces emplois du « vivre-ensemble » que Philippe Muray décrit avec férocité dans Modernes contre modernes : « agents d’ambiance, accompagnateurs de détenus, agents polyvalents, agents de médiation, aides-éducateurs en temps périscolaire, agents d’accueil des victimes ». Heinrich Heine se hasarde à une explication : ce n’est pas en baguenaudant que le philosophe de Königsberg aurait pu écrire ce qu’il a écrit. Question de volume et de temps.
Au lieu d’aller vider une bière au bistrot du coin et de taper la discussion avec les habitués, Kant lui-même nous révèle la nature profonde de son attitude quasi asociale. Il le fait, au moins, à deux reprises au sein de son œuvre[1. « Analytique du sublime » in Critique de la faculté de juger et « Éléments métaphysiques de la Doctrine de la vertu » in Métaphysique des mœurs].
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Dans la Critique de la faculté de juger, il écrit que la « misanthropie », c’est nul, et que ça va pas le faire. Enfin, il avait un peu de tenue, parce qu’il était allemand, et se contentait de qualifier la misanthropie d’attitude « laide et méprisable ». Mais il va plus loin et passe à confesse : « Il existe toutefois, écrit Kant, une misanthropie (très improprement dénommée), et la disposition à celle-ci vient assez souvent avec l’âge à l’esprit de beaucoup d’hommes bien pensants ; elle est bien assez philanthropique en ce qui touche la bienveillance, mais par une longue et triste expérience elle est bien éloignée de la satisfaction que peuvent donner les hommes ; la tendance à la retraite, le vœu chimérique de passer sa vie dans une maison de campagne écartée, ou (chez les personnes jeunes) de vivre toute sa vie avec une petite famille sur une île inconnue du reste du monde, rêve que les romanciers et les poètes faiseurs de “robinsonnades” savent si bien utiliser, en donnent la preuve. La fausseté, l’ingratitude, l’injustice, la puérilité des fins qui sont considérées par nous comme importantes et grandes et dans la poursuite desquelles les hommes se font les uns aux autres tout le mal possible, se trouvent dans une telle contradiction avec l’Idée de ce qu’ils pourraient être, s’ils le voulaient, et sont si contraires au vif désir de les voir meilleurs, que pour ne point haïr les hommes, puisqu’on ne peut les aimer, le renoncement à toutes les joies de la société paraît seulement un petit sacrifice. »

On sent le vécu, l’expérience de sous-bibliothécaire mal payé et contraint de faire visiter la Bibliothèque royale de Königsberg à des importuns. Est misanthrope, nous dit Kant, celui qui se fait une trop haute idée du genre humain pour pouvoir en côtoyer les spécimens concrets. C’est le vieux geste de Diogène le Cynique qui hante encore et toujours l’histoire de la philosophie : on trimballe sa lanterne sous le soleil, on cherche un Homme parmi les hommes et l’on n’en trouve point. « Je cherche un Homme » : ça a la même intensité poignante que le refrain d’Où sont les femmes ?, sauf qu’il est plus aisé à Patrick Juvet de trouver une femme qu’au philosophe de croiser un Homme.
Molière, dans Le Misanthrope, ne nous dit pas autre chose. Alceste, vieux barbon de 40 ans, s’évertue à « rompre en visière avec le genre humain ». Il le répète tout au long de la pièce et le dit à qui veut l’entendre. C’est que la misanthropie est paradoxale : le misanthrope qui veut clamer sa haine des hommes ne peut le faire qu’au milieu d’eux. Alceste ne serait proprement rien s’il s’était retiré dans un ermitage. C’est à la condition d’être dans le monde qu’il est en capacité d’admonester ses semblables et de les réprimander sur ce qu’ils sont en lieu et place de ce qu’ils devraient être.

Dans un tout autre genre, Casanova n’exprime rien d’autre qu’une forme particulière de misanthropie, c’est-à-dire de bienveillance et de déception mêlées, lorsqu’il cherche, sans jamais trouver ni l’une ni l’autre, la Liberté dans le libertinage et l’Amour parmi les amours.
Jean Genêt portera jusqu’à l’extrême, c’est-à-dire l’assassinat, la figure du misanthrope en la transférant sur celle de l’homosexuel. Des couilles de mâle poussent ici à l’anthrôpos aristotélicien, il devient andros. Qu’on relise Pompes funèbres ou Miracle de la Rose, Genet met en scène des hommes qui, ne trouvant pas autour d’eux l’incarnation concrète de l’idée qu’ils se font de l’Homme et de la virilité, les baisent et les tuent.

Attention : tout misanthrope ne finit pas sa course en assassinant son prochain. Prenez, par exemple, Alain Finkielkraut : 95 % de l’humanité pensante, c’est-à-dire la moitié du 6e arrondissement de Paris, serait prête à jurer, la main sur le cœur, qu’il est le plus achevé des misanthropes actuels. Ah ! ce qu’il est critique, bougon, ronchon. Rien ne semble trouver grâce à ses yeux. Figurez-vous qu’il n’a même pas d’iPad. C’est qu’il voudrait bien faire la courte échelle aux esprits étroits pour les élever un peu, détourner nos yeux des écrans pour nous donner à voir la littérature, l’art, la raison. « Vous montez ? » : c’est la question fondamentale de tout misanthrope convenable. Et de tout philosophe, après Kant.
Dès lors, il n’y a pas de philosophie conséquente qui ne finisse, un jour ou l’autre, par devenir une misanthropie. Elle ne nous apprend pas à vivre ni même à mourir, elle est le fruit d’une « longue et triste expérience », mais aussi d’une exceptionnelle « bienveillance ». Il n’y a pas plus bienveillant que celui qui réserve à l’homme les plus hautes promesses.
Et si cette attitude est sublime, c’est que pèse sur nos têtes la définition qu’Aristote donne de l’homme : « ἄνθρωπος φύσει πολιτικὸν ζῷον » (L’homme est un animal politique). La communauté politique n’est pas une juxtaposition de « je » : on ne fait pas de l’un avec du multiple. Le « nous » (l’espèce, mais aussi la nation, la civilisation, la communauté, etc.) préexiste à chacun et est une condition de possibilité de notre propre existence individuelle. Le nomadisme, c’est-à-dire l’état dans lequel Rousseau conçoit l’homme à l’état de nature, nous est interdit : l’homme, nous dit Aristote, est un être de relation.

Vivre, donc, c’est nécessairement vivre ensemble. Il n’y a pas d’échappatoire. Les thébaïdes, les ermitages et la solitude des déserts n’existent pas. Et lorsque l’on croit en voir, ce ne sont que des mirages. Même saint Antoine, le fondateur de l’érémitisme chrétien au IVe siècle, vivait entouré de disciples et, dans la société, tantôt du Bon Dieu, tantôt du Diable. C’est Gilbert Bécaud qui a raison : « La solitude, ça n’existe pas. » Nous pouvons éprouver l’illusion d’être seuls au monde. Nous ne le sommes, en définitive, jamais : « je » est toujours « nous », même un « nous » qui s’ignore, s’invente et se fantasme.

Nous sommes condamnés à vivre ensemble. Sauf qu’aujourd’hui, on nous demande non seulement d’effectuer notre peine, mais aussi de nous en réjouir. Alexandre avait fait de son cheval Bucéphale un dieu, notre époque a fait du « vivre-ensemble » une valeur hors norme. On ne dénombre plus les missions gouvernementales et parlementaires, les agences et les associations, les collectivités et les entreprises qui font du « vivre-ensemble » un impératif catégorique. Il faut « militer pour le vivre-ensemble », « créer du lien social », le « tisser » et, quand il se défait, en « retisser ». On ne fait plus de politique, mais du textile.

Or, quoi qu’il advienne, nous vivons ensemble et, quoi que nous fassions, nous tissons entre nous du lien social. Un couple fêtant ses noces de diamant a expérimenté la vie commune, une prostituée et son micheton aussi. Un assassin tisse avec la victime qu’il égorge une manière, étrange et définitive, de lien social. La guerre même est l’une des variations les plus extrêmes du vivre-ensemble. Partout où existe un être humain existe de la relation. Partout où la chair humaine exhale son odeur, surgissent à proximité d’autres corps et, bientôt, d’autres cadavres. Tout cannibale digne de ce nom apprend ça dès la maternelle.
Désapprenons alors jusqu’au terme même de « vivre-ensemble », pont-aux-ânes de l’idéologie contemporaine. Acceptons ce que nous sommes : des animaux politiques, c’est-à-dire des êtres doués de vie et de relation, des êtres voués à excéder, par leurs œuvres, leur propre finitude. Cessons de vouloir être tenus pour des animaux de compagnie. C’est le programme des Lumières. Et il est toujours devant nous. [/access]

Cet article est issu de Causeur magazine n ° 41.

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Scoop : Les extraits-clés du discours de Nicolas Sarkozy à Toulon

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Bien que peu portés aux écoutes illégales, aux vols de Blackberry, ou même au hacking citoyen, la rédaction de Causeur a réussi à se procurer, huit heures avant le discours stratégique sur la crise et l’Europe que doit prononcer le président ce soir, plusieurs extraits-clés de son fameux discours de Toulon.

On ne va pas s’ennuyer ce soir dans le Var, lisez par vous-même, le président ne tournera pas autour du pot, désignera les vrais coupables et pointera explicitement ce qui ne peut plus durer :
« L’autorégulation pour régler tous les problèmes, c’est fini. Le laisser-faire, c’est fini.
 Le marché qui a toujours raison, c’est fini. Il faut tirer les leçons de la crise pour qu’elle ne se reproduise pas. Nous venons de passer à 
deux doigts de la catastrophe, on ne peut pas prendre le risque de recommencer. Si l’on veut reconstruire un système financier viable, la moralisation du capitalisme financier 
demeure la priorité.»

Les oreilles des banquiers vont donc siffler ce soir, mais aussi celles de Moody’s, Fitch et consorts :
« Il va falloir se décider à contrôler les agences de notation qui ont été défaillantes, et faire en sorte que plus aucune institution financière, et plus aucun fonds ne soit en mesure d’échapper au contrôle d’une autorité de régulation. »

Quant à la BCE et la Commission de Bruxelles, elles vont aussi passer une mauvaise soirée :
« L’Europe doit se donner les moyens 
d’agir quand la situation l’exige et non se condamner à subir. 
Si l’Europe veut préserver ses intérêts, si elle veut avoir son mot à dire dans la réorganisation de l’économie mondiale, si elle veut se donner les moyens de sortir renforcée et non pas affaiblie de la crise actuelle, elle doit engager une réflexion collective sur sa doctrine de la concurrence qui n’est, à
 mes yeux, qu’un moyen et non une fin en soi, sur sa capacité à mobiliser des ressources 
pour préparer l’avenir, sur les instruments de sa politique économique, sur les objectifs 
assignés à la politique monétaire. Je sais que c’est difficile parce que l’Europe c’est 27 pays,
 mais quand le monde change, l’Europe doit changer aussi. Elle doit être capable de 
bousculer ses propres dogmes »

Bon d’accord, j’ai triché. Certes il s’agit bien du discours de Toulon, mais de celui, magnifique par ailleurs, prononcé dans cette même ville il y a déjà trois ans, le 25 septembre 2008, par le même Nicolas Sarkozy. Avec les résultats qu’on sait…

Être citoyen du monde, c’est pas si facile…

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Le monde miniature à Dubaï. Photo : linternaute.com

Chaque semaine jusqu’à l’élection présidentielle, la « battle » sur Yahoo ! Actualités confronte les éditos de Rue89 et Causeur sur un même thème. Cette semaine, Daoud Boughezala et Pascal Riché débattent du droit de vote des étrangers.

J’ai ouï dire que le Parti Socialiste et ses alliés de gauche — à l’exception heureuse de Jean-Pierre Chevènement- s’attelaient à la réalisation d’une des 110 promesses du candidat Mitterrand. Trente après, il serait temps ! La rose du Panthéon ayant fané, ne restent plus que les dahlias que les fossoyeurs du socialisme ont déposés autour de son linceul. Du programme jusqu’au-boutiste de 1981, le seul survivant est donc le droit de vote et d’éligibilité accordé aux étrangers (non-communautaires, devrait-on préciser depuis l’entrée en vigueur du traité de Maastricht), exhumé par un Sénat fraîchement passé à gauche.

Une mesure présentable pour pas un rond, annoncée comme nouvelle matrice identitaire d’une gauche minoritaire à l’Assemblée Nationale, donc incapable de réformer la Constitution pour la voir adoptée. A court terme, c’est tout bénéf pour le vote FN. En attendant que Marine Le Pen monte, monte, monte comme une bête immonde et offre son lot de sueurs froides à nos élites en mal de sensations, ce marronnier revient avec les frimas de l’automne. Soit, examinons-le !
Nous intimant de déduire la norme du fait, la plupart des chroniqueurs politiques emboîtent le pas au Sarkozy 1.0 qui promettait de faire voter les étrangers aux élections locales. Pour les in-té-grer nous rabâche-t-on ! Longtemps promoteur du vote des étrangers, le Président de la République a récemment fait machine arrière, sans fondamentalement renoncer à sa conviction, mettant lui aussi en avant les difficultés du contexte (traduire : de sa réélection).
Sur ce point, il paraît que les Français sont sarkozystes ancienne manière — puisqu’un sondage nous apprend opportunément que 60% des Français approuvent cette réforme. Le nouveau raisonnement dominant soutient en effet qu’après dix ans de résidence, un étranger devrait légitimement pouvoir participer aux municipales. Le président de l’Office national de l’Immigration Arno Klarsfeld réplique qu’il adhèrerait à cette belle idée en période de basse tension identitaire.

On a connu l’avocat à rollers plus mal accompagné, puisque l’ami Marc Cohen ne lui chipote pas son soutien. Sa démonstration n’en est pas moins boiteuse.
À ce premier argument, je répondrais qu’a fortiori en période de douce « intégration », le vote local des étrangers ne se justifie pas. Imaginons une France idéale aux immigrés parfaits, tous voués à une participation pleine et entière au bien commun national (oui, ne serait-ce qu’un instant, plongeons-nous dans le monde merveilleux de Martine Aubry…). Dans ce cas-là, ces êtres d’exception auraient à cœur de « s’intégrer » au corps français existant… en acquérant la nationalité française, tout bêtement. Si nos âmes généreuses sont si belles qu’elles le disent, qu’elles naturalisent tous leurs immigrés chéris ! L’acte serait peut-être irresponsable, mais je leur accorderais au moins le bénéfice de la cohérence.

Parce qu’en France, suivant un modèle que l’on est en droit d’aimer ou de rejeter, la citoyenneté est indissociablement liée à la nationalité, malgré l’entorse juridique et civique qui découle du vote des « étrangers européens » aux élections municipales et… européennes. Ce non-sens politique, en l’absence de citoyenneté européenne, a ouvert une brèche dans laquelle s’engouffrent tous les tenants d’un droit de vote sans frontières. Si d’aventure l’on décidait de disjoindre la citoyenneté de la nationalité, c’est l’ensemble de notre modèle républicain qu’il faudrait démanteler. Pourquoi pas après tout, du fait de l’épuisement de la machine assimilationniste, l’idée de communautés autonomes suivant le modèle ottoman des millets peut séduire certains esprits imaginatifs. Or, on ne joue pas avec la diversité des droits sans se brûler les doigts : si l’on confiait le droit de vote et d’éligibilité aux étrangers, demain, combien de réseaux d’immigration clandestine mettraient les bouchées doubles pour constituer des ghettos insubmersibles ? Combien de quartiers deviendraient de nouvelles enclaves maghrébines, africaines ou asiatique où le passeport français n’aurait pratiquement plus droit de cité ?

Klarsfeld complète sa démonstration boiteuse en arguant que le vote et l’éligibilité des étrangers multiplieraient les candidatures islamistes aux portes de nos villes. Cette prévision est moins catastrophiste qu’elle n’en a l’air. Seulement, les listes islamistes, droit de vote étranger ou pas, au vu de l’état d’éclatement de la nation France, nous les aurons tôt ou tard, quoiqu’en dise l’optimiste Arno Klarsfeld. Il suffit de lire les résultats tonitruants du parti Ennahda auprès des Tunisiens de France pour se persuader que la maison brûle aux dépens de ses occupants anciens ou récents.

J’entends d’ici la complainte de mes adversaires : « Discrimination ! ». Que je les comprends : j’ai toujours vécu comme une injustice le fait de ne pas participer aux élections serbes, afghanes ou libyennes. Mais comme je ne défends ni le droit de vote ni l’ingérence universels, je me résigne à n’être citoyen que de mes deux pays sinistrés, la France et la Tunisie[1. J’aggrave mon cas en n’étant aucunement tributaire du droit du sol (auquel cas je ne voterais qu’à Sidi bou Saïd !) mais reconnaissant au si vilain droit du sang, par lequel je tire la puissance de mes deux lignées.]. Stéphane Hessel aura beau s’indigner du haut de son râtelier (navré, je discrimine aussi les vieux, et pan !), le concept de « citoyen du monde » est aujourd’hui totalement creux et inconsistant. Dans mille ans peut-être, une communauté politique mondiale se développera à partir de valeurs et de significations partagées par l’humanité entière. En attendant, nous vivons dans un monde de frontières et de différences (qui ne sont pas toutes synonymes d’atroces inégalités) qui en font la richesse et la complexité, si mal appréhendées par nos universalistes abstraits !

Avant que Bachar al-Assad puisse être élu maire de Neuilly au cours d’une prochaine retraite dorée, de l’eau aura coulé sous l’Oronte et la Seine. Je ne sais combien de révoltes arabes seront passées par là. Mais, sondages ou pas, dans l’Hexagone, cela m’étonnerait beaucoup que la gauche gagne sur la calembredaine de « la France qu’on aime »…

Après Arno, me faudra-t-il soutenir Rama?

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Ainsi commence le communiqué publié hier sur le site de Rama Yade : « Elus et militants UMP, centristes et radicaux de Colombes, nous sommes scandalisés par l’attaque indigne de Philippe Sarre, maire PS de Colombes, contre Rama Yade, Présidente du principal groupe municipal d’opposition de la ville.(…)Philippe Sarre engage une véritable chasse aux sorcières vis-à-vis de notre collègue. Il utilise des méthodes indignes de la vie démocratique. Nous sommes étonnés de voir le premier magistrat de notre ville s’adonner une politique de caniveau dont nous sommes certains que les Colombiens ne seront pas dupes… »

Diantre, c’est quoi ce Far West en lointaine banlieue Ouest ? « Attaque indigne », « chasse aux sorcières », « politique de caniveau » : on savait l’UMP et ses pseudopodes peu doués pour la nuance, mais là… D’autant plus qu’hormis ces accusations le communiqué vengeur ne nous dit rien sur la nature des crimes commis contre la démocratie au fin fond du 9/2.

C’est donc sur le site d’Atlantico qu’il faudra aller pour en savoir plus. Après quoi on sera presque tenté de partager la vindicte de Rama et de ses colistiers. En effet le maire PS de Colombes a requis sa police municipale à plusieurs reprises pour prouver que Rama ne résidait effectivement pas sur sa commune, et partant de là, la faire radier des listes électorales – sans exclure, ultérieurement, des poursuites judiciaires.

Alors oui, pour une fois, on pourra juger que Rama n’exagère pas quand elle parle de « politique de caniveau ». Car ce n’est pas de cette manière, policière, qu’on tranche les débats politiques, et qu’on combat ses adversaires dans notre pays. On peut certes penser qu’il est anormal qu’un élu municipal réside ailleurs que dans sa commune d’élection. Mais il existe mille moyens légaux ou tacites de contourner cette obligation, et mon petit doigt me dit que les élus PS ne sont pas les derniers à en user…

Et je vous laisse imaginer avec délices, le scandale national auquel on aurait eu droit si un maire de droite avait procédé de la même manière avec une opposante de gauche et issue, comme ils disent, de la diversité…

À l’ONU, Téhéran fait l’unanimité

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Suite aux graves événements d’hier, le président du parlement iranien, Ali Larijani, a ce matin, violemment condamné… la condamnation par le Conseil de sécurité des Nations-Unies de l’attaque de l’ambassade de Grande-Bretagne mardi à Téhéran par des « étudiants » : « La décision prise hâtivement par le Conseil de sécurité pour condamner les actes des étudiants vise à couvrir des crimes commis antérieurement par l’Amérique et la Grande-Bretagne, alors même que la police a tout fait pour maintenir le calme », a dit, sans rire, Larijani au Parlement, avant de conclure sur un ton un rien menaçant: « Cette mesure sournoise sera un facteur d’instabilité pour la sécurité internationale ».

La veille, le ministère iranien des Affaires étrangères avait pourtant lui aussi condamné cette invasion réagi, en exprimant dans un communiqué ses « regrets pour le comportement inacceptable d’un petit nombre de manifestants » et en s’engageant à traduire en justice les « étudiants » anglophobes.

Alors pourquoi ces deux sons de cloches (si tant est qu’on ait encore le droit de sonner les cloches en Iran) ? Il faut croire qu’à Téhéran, on a été très vexé par la virulence inhabituelle de l’ONU. Après les excuses formelles du ministère des Affaires étrangères, on pensait que comme à l’accoutumée, l’affaire en resterait là et on ne s’attendait pas à une réaction ferme, immédiate et unanime du Conseil de sécurité, qui a adopté son texte par 15 voix sur 15 membres, Russie et Chine comprises.

La morale de l’histoire ? Massacrez civils, femmes et enfants, truquez les élections, abrogez toutes les libertés élémentaires, rétablissez l’esclavage, vous pourrez toujours sévir en paix sans craindre d’être ramené à la raison par une réaction unanime et sévère du Conseil de sécurité. En revanche, si vous commencez à vous en prendre à des diplomates…

Désenchaîner la France

« La situation de cette petite crèche a l’air d’une petite histoire et, pourtant, si l’on veut maintenir la laïcité dans notre pays, c’est un combat qu’il faut gagner. »[1. 1. Élisabeth Badinter, « Il faut sauver la crèche Baby Loup ! », propos recueillis par Marie-Françoise Colombani, Elle, 4 novembre 2010.] C’est par cette phrase, claire et limpide, que la philosophe Élisabeth Badinter résumait, en novembre 2010, l’enjeu crucial du procès intenté par une femme voilée à la crèche Baby Loup; procès qu’il ne fallait en effet pas perdre, sous peine de voir un raz-de-marée déferler sur la République, dont les limites sont continuellement testées.

Que s’est-il passé au juste, dans notre pays, pour que la tête de la laïcité se trouve ainsi placée sur le billot, dans une indifférence politique quasi générale ? À l’exception du Haut Conseil à l’intégration qui a été aux côtés au Baby-Loup[2. Baby Loup est une crèche associative installée à Chanteloup-les-Vignes. Ouverte 7 jours sur 7, 24 heures sur 24, elle a permis à de nombreuses femmes des cités voisines de sortir de leur domicile pour travailler. Elle a licencié une employée qui refusait d’ôter son voile islamique. Après le Conseil des prud’hommes de Mantes-la-Jolie, la Cour d’appel de Versailles a validé ce licenciement.] et qui, dans plusieurs rapports récents[3. Voir notamment Les défis de l’intégration à l’école et Recommandation du Haut Conseil à l’intégration au Premier ministre relatives à l’expression religieuse dans les espaces publics de la République, janvier 2011, ainsi que l’Avis sur l’expression religieuse et la laïcité dans l’entreprise, septembre 2011.], a pointé nos manquements et nos abandons , où étaient les parlementaires, le gouvernement et la présidence de la République durant les trois années qu’aura duré ce procès, eux dont une mission essentielle est de veiller au respect de la Constitution du peuple français ? Aurions-nous manqué un épisode du terrifiant spectacle de la longue agonie de la France qui nous est infligé depuis plus de trente ans ? La France ne serait-elle donc plus une République indivisible, laïque, démocratique et sociale ?[access capability= »lire_inedits »]

Aux côtés de l’autorité morale d’Élisabeth Badinter, l’engagement immédiat et la mobilisation sans faille du député socialiste Manuel Valls auront joué un rôle décisif. On ne les remerciera jamais assez d’avoir su être au rendez-vous de l’engagement citoyen. On ne remerciera jamais assez non plus Richard Malka, avocat de la crèche Baby Loup, dont les plaidoiries furent d’une logique implacable. Mais rien n’eût été possible sans l’amour pour la France de Natalia Baleato, directrice de Baby Loup ; la France, le pays qui l’a accueillie à son exil du Chili. Il n’est qu’à l’écouter s’exprimer pour aussitôt sentir la puissance de cet amour sans condition ni concession. Natalia Baleato est une véritable chance pour la France, comme ont pu l’être autrefois des générations de migrants, y compris ceux de l’immigration maghrébine jusque dans les années 1960. Cet amour, on le retrouve à l’identique chez l’académicienne Hélène Carrère d’Encausse, fille d’immigrés russes passés de l’opulence à la misère la plus totale sans jamais perdre ni l’humour ni la dignité. Ils ont veillé à doter leur fille de ce que j’ai appelé le « socle de reconnaissance », en l’absence duquel les enfants de migrants rencontreront les plus grandes difficultés à s’insérer dans la société, puis à s’intégrer dans la communauté française. Selon Hélène Carrère d’Encausse, ses parents ont vécu le fait de l’inscrire dans l’identité française comme « un acte responsable ». Elle décrit à la perfection le processus d’intégration qui conduit, lorsqu’il réussit, à l’assimilation : « Dès que j’ai parlé français, il s’est passé quelque chose en moi. C’était la langue qui m’ancrait. » Et d’évoquer sa visite au juge de paix, auquel elle venait déclarer au jour de sa majorité qu’elle était française : « Je savais par cœur la Constitution. J’étais disposée à chanter La Marseillaise. Je voulais prêter serment. »[4. 4. Hélène Carrère d’Encausse, Pour l’amour des mots, Production 17 juin Média, diffusé dans « Empreintes » sur Arte, octobre 2011.]

Cette déclaration d’amour à la France et à son peuple, nous en retrouvons les termes dans la conférence sur la Nation prononcée par Ernest Renan en 1882. Il y précisait l’ensemble des conditions qui doivent être respectées pour qu’un ensemble d’individus puissent continuer de former un peuple capable de construire et de porter un projet politique collectif : « la fusion des populations ; le désir de vivre ensemble ; la volonté de continuer à faire valoir l’héritage qu’on a reçu indivis […] » Pour Renan, la nation est un héritage qu’il convient d’honorer, mais aussi la volonté de s’engager à perpétuer cet héritage.

Il faut se rendre à l’évidence : aujourd’hui, l’intégration n’est plus ni voulue, ni souhaitée par un nombre croissant de descendants de migrants. Il n’y a plus volonté de s’engager à perpétuer l’héritage du peuple français. La France voit la main qu’elle a tendue de plus en plus fréquemment mordue. Nous le mesurons entre autres au travers de la remise en cause de sa laïcité et des attaques en règle perpétrées contre l’École de la République et son corps enseignant. Ce n’est déjà plus le bien vivre-ensemble qui se trouve remis en question, mais le simple vivre-ensemble.

Alors, à qui la faute ? En tout premier lieu, aux hommes et femmes politiques dont l’insoutenable désinvolture les a conduits à mépriser le fait que le peuple français, à l’instar de tous les autres peuples, possède une histoire et une mémoire, et que son temps n’est pas celui des hommes. Ils ont oublié que l’Histoire enseigne qu’on ne peut jamais faire évoluer un peuple à son corps défendant. Ensuite, la faute à une multitude d’acteurs qui se rejoignent en un improbable attelage pour déposséder le peuple de toute liberté d’expression et d’exercice de son esprit critique. N’est-il pas surprenant de retrouver dans ce même attelage le grand patronat, qui a un intérêt évident à l’immigration afin d’empêcher toute tension sur les salaires, et une gauche qui continue d’invoquer l’émancipation des individus et le progrès social ?

Il n’avait pas échappé à Georges Marchais, ni à Michel Rocard, que l’immigration nuisait fortement à l’insertion et à l’intégration. Le premier avait, dès 1981, exigé l’arrêt de l’immigration car, disait-il : « La cote d’alerte est atteinte. […] C’est pourquoi nous disons : il faut arrêter l’immigration, sous peine de jeter de nouveaux travailleurs au chômage. Je précise bien : il faut stopper l’immigration officielle et clandestine. Il faut résoudre l’important problème posé dans la vie locale française par l’immigration. Se trouvent entassés dans ce qu’il faut bien appeler des ghettos, des travailleurs et des familles aux traditions, aux langues, aux façons de vivre différentes. Cela crée des tensions, et parfois des heurts entre immigrés des divers pays. Cela rend difficiles leurs relations avec les Français […] »[5. Georges Marchais, Lettre adressée à Si Hamza Boubakeur, recteur de la Mosquée de Paris, publiée le 6 janvier 1981 par le journal L’Humanité.]. En 1990, Michel Rocard avait, devant l’Assemblée nationale, anticipé le fait que les flux migratoires finiraient par « hypothéquer gravement et tout ensemble d’abord l’équilibre social de la Nation, ensuite les chances d’intégration des étrangers installés enfin l’avenir même de nouvelles vagues d’arrivants et des pays d’où ils viennent […] »[6. Intervention de Michel Rocard, Premier ministre, à l’Assemblée nationale, 22 mai 1990.]. Nous y sommes. Et que font les élites ? La plupart persévèrent dans leurs politiques immigrationnistes et dans la propagation de l’idéologie de la discrimination qui dresse les jeunes de l’immigration contre la France, rendue responsable de tous leurs malheurs. Certains souhaitent même aller plus loin en transformant la citoyenneté politique en citoyenneté-résidence par l’octroi du droit de vote aux étrangers.

Vendredi dernier, j’ai assisté à un colloque organisé par un commissaire divisionnaire, Abdelkader Haroune, digne héritier des migrants qui ont inscrit leur descendance dans l’arbre généalogique français. Au cours de l’une des tables rondes, le représentant du Medef 93, Yazid Chir, a dit la chose suivante, que les citoyens seront bien heureux d’apprendre, eux qu’on a tant accusés de racisme : « On s’est rendu compte que ni l’adresse, ni l’origine sociale, ni l’ethnie n’étaient des éléments discriminants, mais que c’était l’orientation qui l’était. » Or, qu’a prôné avec beaucoup d’insistance, au cours de cette même table ronde, un membre du gouvernement − Jeannette Bougrab − qui s’était courageusement tenue aux côtés de Baby Loup ? Qu’à compétences égales (ce qui n’existe d’ailleurs jamais dans un processus de recrutement), il fallait accorder une préférence systématique aux candidats de la « diversité »[7. Colloque La richesse des enfants issus de la diversité. Les chemins de la réussite, Sénat, vendredi 28 octobre 2011.]. J’ai été profondément choquée par cette prise de position qui incite clairement à la discrimination contre les Français de souche européenne. C’est d’ailleurs ainsi que l’a entendue la Directrice des ressources humaines du Groupe Siemens, Claire Tassadit Houd, qui a tenu à exprimer son refus d’accorder un avantage sur une base ethnique ou raciale.

« Le courage, c’est de chercher la vérité et de la dire, ce n’est pas de subir la loi du mensonge triomphant qui passe », disait Jean Jaurès. Ne nous leurrons pas : la République continuera d’être testée, et elle le sera d’autant que l’État montrera sa peur et révèlera son impuissance à assurer sa protection. Il nous faut considérer la victoire de Baby Loup comme le premier pas de la longue marche qui mènera à la grande victoire, celle qui verra les principes constitutionnels du peuple français de nouveau en vigueur et respectés sur l’ensemble du territoire français.

Citoyen, vas-tu souffrir encore longtemps d’entendre les cris sourds du pays qu’on enchaîne ? Si le doute ou l’inquiétude viennent un jour à germer en toi, pense alors aux sages paroles du philosophe Marcel Gauchet : « Dix siècles d’une inventivité extraordinaire ne s’effacent pas en quelques années »[8. Marcel Gauchet, « Le spectre qui hante l’Europe, c’est la décadence », propos recueillis par Sylvie Besson pour Le Temps (Genève), 3 juillet 2009.].[/access]

Cet article est issu de Causeur magazine n ° 41.

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Le FMI, sauveur ou Satan?

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Manifestation contre Viktor Orban. Photo : sugarmelon.com.

Ceux qui suivent de près la politique hongroise se souviennent sans doute des propos particulièment flatteurs tenus par le Premier ministre Viktor Orbán sur le FMI, Bruxelles et leurs « diktats ». Il avait en outre comparé la Commission européenne aux oppressions autrichienne (1848) et soviétique (1956), appelant son vaillant peuple à reprendre le combat derrière son panache blanc. Très récemment, il a même déclaré préférer quitter le pouvoir plutôt que de faire appel au grand méchant loup FMI.

Or, après lui avoir violemment claqué la porte au nez en 2010, voilà que le gouvernement hongrois retrouve le FMI. Pour la novlangue technocratique, il s’agit simplement « d’envisager ensemble l’éventualité d’une coopération destinée à conforter la Hongrie dans ses succès pour l’aider à accélérer sa croissance après une phase de consolidation » (comme si le FMI était là pour soutenir la croissance des pays prospères). Car, après avoir redressé les comptes désastreux laissés il y a dix-huit mois par les socialistes (traduire « bolchéviques »[1. J’exagère à peine: le président du groupe parlementaire de la majorité János Lázár veut inscrire dans la Constitution (!) la culpabilité de l’actuel Parti socialiste comme successeur de l’ancien Parti socialiste ouvrier (communiste) dissous en 1989 lors du changement de régime.]), nous serions en route vers une croissance prometteuse qui vous rendra tous jaloux. Nous allons donc nous entretenir avec les représentants du FMI, mais – cela va de soi – « sans toucher au moindre centime des montants qui seront mis à notre disposition, juste comme une sorte d’assurance » de pure forme (dixit le ministre de l’Economie Matolcsy devant le Parlement la semaine dernière).

Encore faudra-t-il que le FMI se laisse convaincre, ce qui est loin d’être gagné. Car, en réalité, il y a un trou béant dans le budget que le pauvre Monsieur Matolcsy n’arrive pas à combler, même après avoir confisqué la cagnotte des fonds de pension privés et frappé d’un impôt « exceptionnel » les entreprises étrangères dans les domaines de la télécommunication, de l’énergie de la grande distribution et de la banque. Evidemment, ces impôts ne sont pas destinés à assurer un fonds de garantie en cas de défaillance du secteur, mais à renflouer la tirelire commune de l’Etat. Mais, découragés, les investisseurs étrangers commencent à fermer boutique, ce qui contribue à faire chuter la monnaie et le cours de la bourse, aggravant encore davantage la situation économique.

Bien évidemment, je suis de mauvaise foi, oubliant de rappeler qu’une crise secoue l’Europe et que la Hongrie est victime de la conjoncture générale, voire d’une attaque pernicieuse des puissances étrangères. Mais alors, comment expliquer que la monnaie nationale (le forint) a chuté non seulement par rapport à l’euro, mais aussi au złoty polonais et à la couronne tchèque ?

Je ne vais pas entrer dans le détail des chiffres. Il faut néanmoins savoir que, dès son arrivée au pouvoir en juin 2010, Viktor Orban s’est empressé de remercier les électeurs par un cadeau inespéré : ramener le taux d’imposition des revenus supérieurs de 32% à un taux unique de 16%, ce qui a soudainement amputé le budget de 500 milliards de forints, montant colossal dans le contexte local. Le but était de relancer la consommation par les riches, bien que…les riches consomment plutôt à l’étranger (Mercedes, vacances aux Baléares) et placent leurs économies à Vienne. Bref, cela fut un flop total, la consommation dégringolant à vue d’oeil (une consommation alimentée par le lait et le pain quotidiens de nos millions de ménagères plus que par les quelques fourrures achetées par des dames du beau monde).

Mais laissons tomber le débat sur le déficit et la croissance, pour lequel je me sens trop peu compétent. Ce qui retient davantage mon attention dans la rhétorique officielle est son recours systématique, sinon obsessionnel, à un langage de combat. La personnalité du Premier ministre y est pour beaucoup. Fan de football[2. lorqu’une délégation du FMI s’est rendue à Budapest au cours de l’été 2010, Viktor Orbán s’est empressé de se rendre en Afrique du Sud pour assister à un match de la Coupe du Monde (à laquelle la Hongrie ne participait pas).], Viktor Orbán adore la compétition.

Je le dis – pour une fois !- sans aucune ironie, car je trouve même ce côté « baroudeur » plutôt sympathique en soi. Mais lorsque ce penchant s’applique à la conduite d’un Etat dont on a la gestion, on est en droit de se poser des questions. Son excuse: Viktor Orbán, après avoir subi un échec à l’issue de sa présidence du Conseil en 2002, s’est trouvé pendant huit ans à la tête de l’opposition, ce qui l’a rôdé au combat. Or, Orbán combat toujours, tant à l’intérieur (le Parti socialiste) qu’à l’extérieur (le monde entier sauf la Chine, sa grande alliée[3. Cet été, lors d’une visite du Premier ministre chinois, Orban a bel et bien utilisé le mot « allié » (szövetséges) et non « ami » , ce qui, on le comprend, a fait grincer des dents du côté de l’Otan.]).

Il serait intéressant pour les linguistes d’établir une statistique sur la répétition dans ses discours des termes « combat », « ennemi », « résistance » et « guerre d’indépendance/szabadságharc », son mot favori, en référence aux luttes armées menées contre l’oppresseur autrichien.

Ce qui me chagrine par dessus-tout est que tout cela a jusqu’ici bien marché. Jusqu’ici…Car je soupçonne mes amis Hongrois, malgré toutes leurs qualités, de se complaire dans cette rhétorique. Isolés par leur langue et plutôt susceptibles, ils ont une fâcheuse tendance à se sentir agressés. A leur décharge, j’invoquerai qu’ils n’ont aucun pays frère à se mettre sous la dent, à la différence de nous autres, latins ou slaves, sinon ce très vague et lointain cousin de Finlande perdu de vue depuis 2000 ans (exception faite d’une certaine sympathie pour les Polonais – qui remonte en partie à l’épisode de 1956). Autre habitude relativement fréquente, corollaire de la fierté magyare : rejeter la faute sur l’autre. Que l’on ne se méprenne pas: il n’est pas question de généraliser. Nombre de Hongrois (dont mes proches amis) ne présentent pas ce type de comportement, bien au contraire. Mais cela demeure un trait assez répandu dans l’ensemble.

La crise renforce cette tendance au bouc émissaire. Voilà qui tombe à pic pour dire pis que pendre des prétendus ennemis de la nation, de l’intérieur, bien sûr (Roms et Juifs), mais aussi et surtout de l’extérieur (ces « multis » – censés nous exploiter : les banques et Bruxelles, mais aussi la fantasmatique conspiration sioniste ourdie par une diaspora excitée en douce par le Parti socialiste !).

Le FMI figurait aussi sur la liste noire, il y a encore une semaine. Et voilà que l’on ressort brusquement le diable de sa boîte. Un virage à 180 degrés. Viktor Orbán, féru de communication et toujours très habile à dribbler ses adversaires, en a vu bien d’autres. «  Je partirai/megyek » avait-il annoncé il y a peu. Mais c’était une blague, voyons ! De même que « la guerre d’indépendance », c’était aussi pour blaguer. Gros bêta que je suis, je n’avais pas compris !

Rappelons cependant que les plaisanteries les plus courtes sont les meilleures.

GDF-Suez : y’a du liquide dans le gaz

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Suite à l’invalidation par le Conseil d’Etat du gel des tarifs de GDF Suez imposé par les autorités au 1er octobre, le gouvernement a assuré ce mardi qu’il cherchait à éviter toute hausse des prix du gaz « d’ici mi-2012 » On imagine bien qu’une déclaration de Matignon disant vouloir éviter ces augmentations « avant le 6 mai 2012 » aurait fait mauvais genre.

Mais au fait, pourquoi le Conseil a-t-il eu à se prononcer sur la question? Parce que le gel des tarifs avait été attaqué devant le Conseil d’Etat par GDF Suez -qui chiffrait son manque à gagner à 400 millions d’euros au 2e semestre.

Et si Eric Besson, le ministre de l’Energie, qui n’en manque pas, étudie toutes les options « permettant d’éviter toute augmentation des tarifs du gaz pour les particuliers », il aurait peut-être été plus avisé d’agir en amont et de souffler dans les bronches de l’actionnaire majoritaire de GDF-Suez. En effet, en portant plainte et en obtenant gain de cause, l’entreprise gazière a saboté la promesse gouvernementale de combat pour le pouvoir d’achat des ménages. Sauf que voilà, l’actionnaire majoritaire de GDF-Suez, c’est l’Etat, qui en détient 36% du capital.

Il y a deux semaines, après l’annonce de la vague de suppressions d’emplois chez Peugeot, Nicolas Sarkozy avait immédiatement convoqué à l’Elysée le PDG, Philippe Varin pour lui parler du pays. Va-t-il, cette fois, se convoquer lui-même?

Vox populi ou Terra Nova

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La liberté guidant le peuple, par Gérard Rancinan.

La gauche peut-elle renouer avec l’électorat populaire, ou est-elle vouée à « rechercher le peuple désespérément », comme l’ont craint un moment Gaël Brustier et Jean-Philippe Huelin ? Le Parti socialiste, considéré comme la principale formation de gauche, retrouvera-t-il sa vocation originelle, ou laissera-t-il ouvriers et employés dériver vers les « populismes », pour demeurer ce qu’il est devenu : un parti de bobos ? C’est une question que l’on commence à se poser au PS. Certains ont fait mieux, en s’efforçant d’y répondre. S’arrachant aux « impensés de la gauche », un groupe d’intellectuels réunis autour de deux élus socialistes , nous livrent, à quelques mois du scrutin présidentiel, un véritable Plaidoyer pour une gauche populaire.

L’alarme fut donnée, au mois de mai dernier, par le désormais célèbre rapport de la Fondation Terra Nova . Celui-ci, semblant prendre acte d’une inexorable droitisation des couches populaires, prônait la construction artificielle d’un « peuple de substitution ». Naturellement acquis à la gauche, ce dernier serait constitué des jeunes, des diplômés, des femmes et des personnes « issues de la diversité ». Oublié, cet ouvrier blanc sans âge et sans diplôme supposé obtus, frileux, intolérant, et définitivement « lepenisé ».

Surréaliste ? Pas tant que ça. Pour Laurent Bouvet, la gauche est finalement très imprégnée de « cet idéal trentenaire en forme d’illusion, qu’est le multiculturalisme » et par le « libéralisme culturel et moral » qui va avec. Or cela n’est pas anodin. Outre qu’il semble difficile de gagner une élection présidentielle sans le peuple, même en agrégeant tous les particularismes à la mode, ce phénomène constitue un véritable renoncement de la gauche à sa vocation originelle. Car, si l’on en croit Jean-Claude Michéa, le libéralisme « de gauche » n’est pas meilleur que celui « de droite », chacun constituant l’une des faces – politique et culturelle pour l’un, économique pour l’autre – du même système.

Au bout du compte, le rapport de Terra Nova aura au moins permis de forcer l’émergence d’un débat, là où régnait depuis longtemps un consensus tacite. Il n’est plus tabou de vouloir reconquérir les « couches populaires et moyennes intégrées ». Car entre le bourgeois urbain soucieux de sortir du nucléaire et de s’alimenter bio et un lumpenprolétariat banlieusard sur lequel la gauche a pris l’habitude de se focaliser, il existe une France périphérique, rurale et périurbaine, décrite avec talent par Christophe Guilluy, qui demeure en quête de représentants. Alors qu’elle ignore depuis longtemps cette « cohorte de salariés déclassés qui, sans dépendre de l’assistance, se débattent dans l’univers quotidien des CDD, de l’intérim et des petits boulots », la gauche a en partie trahi sa raison d’être. Si elle remporte nombre de scrutins locaux, elle a aussi perdu beaucoup d’élections nationales. Doit-on rappeler qu’en 2002, seuls 13% des ouvriers ont voté pour Lionel Jospin ?

Les avocats de la gauche populaire ont en tout cas le mérite d’ouvrir les yeux sur l’insécurité macroéconomique qui tenaille cette France oubliée. Ils ciblent même l’une des principales causes : « l’incursion répétée de la globalisation dans (son) quotidien » (Philippe Guibert). S’il est vrai que la mondialisation fut parfois considérée comme heureuse, et qu’elle l’est peut-être encore pour « les élites mondialisées » décrites par Zygmunt Bauman, elle l’est moins pour les sédentaires involontaires, qui ne peuvent ni en bénéficier, ni la fuir. L’érosion rapide du pouvoir d’achat, l’épouvante générée par la financiarisation de l’économie et la concurrence d’immigrés tirant bien malgré eux le coût du travail vers le bas ne sont plus niées. Certes, on ne va pas jusqu’à proposer la « démondialisation », et l’on prend soin de rappeler que « la protection n’est pas le protectionnisme ». Pourtant, Alain Mergier en convient : une forme tenace d’insécurité « se rapporte aux rapports que la France entretient avec son extériorité, dominée par deux termes, l’Europe et la mondialisation ». La première est d’ailleurs perçue par les classes populaires – à juste raison – comme le cheval de Troie de la seconde.

Mais au-delà du discours sur les peurs économiques, qui, par chance, n’avait pas encore totalement déserté la pensée de gauche, apparaît une réflexion plus audacieuse encore. L’ouvrage s’attaque en effet sans tabou, et avec une lucidité qui rassérène, à ce phénomène nié plus encore qu’ignoré : le sentiment d’insécurité culturelle. Oui, il existe « une ouverture des frontières destructrices de l’identité nationale » (Bouvet). Oui, il y a une « déstabilisation des habitudes de vie quotidienne » (Mergier). Et oui, les couches populaires portent le deuil d’une l’époque où elles jouaient encore le rôle de « référent culturel » (Guilluy) au profit des nouveaux venus. On a beaucoup tu ces évidences par crainte d’être suspecté de populisme. Comme s’en désole Alain Finkielkraut, nous avons tant voulu respecter « toutes les cultures », que nous avons a oublié de défendre la nôtre : celle de la République, qui autorise le « vivre ensemble ». Faut-il continuer à camper sur des postures morales stériles pour s’éviter les foudres de professeurs de philosophie qui, tels un Raphaël Enthoven, traquent sans relâche un « discours sécuritaire » derrière chaque tentative de réflexion égalitaire ? Les chantres de la gauche populaire ont opté quant à eux pour l’abandon de la langue de bois. On préfèrera ici saluer leur démarche.

Il manquera peut-être à cet ouvrage une dimension économique. Si l’on choisit de renouer enfin avec le peuple, il ne suffit pas de se montrer ouvert à ses préoccupations. Il faut également lui proposer une alternative, pas seulement une alternance. Or comment envisager de guérir cette France malade sans se donner d’abord les moyens d’une politique économique volontariste ? Comment mettre en oeuvre une politique industrielle ambitieuse sans remettre en cause les dogmes libéraux qui l’asphyxient depuis trente ans ? Et sans croissance, comment envisager, enfin, de répartir plus équitablement les fruits de celle-ci ?

Il conviendra également de ne pas céder au syndrome de la « coalition victorieuse », qui frappe, justement, Terra Nova. Il ne s’agit pas seulement d’opposer le « vrai peuple » à celui de substitution, dans une simple optique de victoire électorale. Un candidat à l’élection présidentielle doit en effet s’adresser à la nation toute entière, qui est bien plus qu’une simple juxtaposition de cibles et de catégories.

Espérons en tout cas que ce Plaidoyer pour une gauche populaire rencontrera l’écho qu’il mérite auprès du candidat qu’il cherche à convaincre. Car c’est bien à François Hollande que ce texte est adressé. Celui-ci saura-t-il s’en saisir pour gagner l’élection ? Surtout, s’il l’emporte, saura-t-il le faire vraiment sien, afin de ne pas avoir gagné pour rien ?

Plaidoyer pour une gauche populaire. La gauche face à ses électeurs, L. Baumel et F. Kalfon (dir.), 2011.

Mélenchon : divorce à la stalinienne

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Alors que je pensais poursuivre tranquillement mon feuilleton plein de bruit et de fureur sur la love story PS-Verts, ne voilà-t-il pas que Mélenchon s’en mêle.

Pour ceux qui ne profitent pas de leur journée de travail pour buller devant les fils d’infos sur le net, je résume. Après que Jean-Vincent Placé a déclaré que Hollande avait intérêt à filer doux, sinon tahar ta gueule à la récré, il lui fut vertement répondu ce matin sur Europe1 par le hollandiste François Rebsamen : « Il a intérêt à parler autrement. C’est clair ? » Visiblement ce devait être assez clair, puisque une demi-heure après, toujours sur les ondes d’Europe, Jean-Vincent Placé a lancé un vibrant « Halte au feu !» qui aurait été encore plus convaincant s’il n’avait été prononcé un jerrycan à la main.

Accalmie ? Mouais…A peine cet incendie-là éteint, Mélenchon en rallumait un autre : le candidat du Front de gauche a accusé, ce matin sur France Inter, François Hollande de vouloir rallier les centristes à la gauche, ce qui selon lui, provoquera forcément « un divorce ».

Son avertissement est clair : « J’ai dit depuis le début, au nom du Front de gauche : nous n’irons pas dans un quelque gouvernement que ce soit où il y aura des centristes (…)François Hollande propose de faire un trait d’union entre le centre et le Parti socialiste dont il sait qu’il aboutit à un divorce avec la gauche ».

Je n’irais pas dire, comme certains éléphants socialistes, que Mélenchon tire contre son camp et renforce la droite, même s’il arrive à beaucoup de ses alliés communistes de s’agacer de plus en plus fort de gags genre Captain Pédalo.

Je constaterai simplement que JLM pose une équation un rien mégalo, à savoir : la gauche égale moi-même. Au lieu de dire à Hollande : « Fais pas ci, fais pas ça , sinon je divorce », il lui dit : « Fais pas ci, fais pas ça, sinon tu divorceras avec la gauche ».

Il fut une époque où les staliniens affirmaient représenter la classe ouvrière à eux seuls, et en vrai, dans des pays comme la France ou l’Italie, ils n’étaient pas si loin de la vérité. Mais jamais le plus stalinien des staliniens n’a affirmé que son parti représentait la gauche à lui seul. Jusqu’à aujourd’hui…

Merde au respect !

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Photo : Moira_Fee.

Heinrich Heine a causé beaucoup de tort à Emmanuel Kant. Quand Nietzsche se contentait d’affubler le « Chinois de Königsberg » de sobriquets dignes de cours de récréation, Heine écrivait les pages les plus vachardes sur l’auteur des trois Critiques. C’est dans De l’Allemagne que le poète dresse, en 1853, le plus calamiteux portrait du philosophe : « L’histoire de la vie d’Emmanuel Kant est difficile à écrire, car il n’eut ni vie ni histoire ; il vécut d’une vie de célibataire, vie mécaniquement réglée et presque abstraite, dans une petite rue écartée de Königsberg. » Et de propager le bruit que les voisins de Kant savaient exactement « qu’il était deux heures et demie » quand ils voyaient passer le philosophe sous les tilleuls d’une allée à laquelle, de son vivant, la rumeur publique avait déjà donné son nom, complétant le tableau par l’image du vieux Lampe, domestique usé, dont la fonction principale consistait à suivre le maître, parapluie sous le bras. En cas d’averse.

Voilà où naît notre modernité philosophique, voilà où ont été forgés les grands concepts avec lesquels nous tentons encore de penser un monde qui n’est plus tout à fait moderne : nous mettons nos pas dans ceux d’un homme dont la pratique du vivre-ensemble consistait essentiellement à sortir huit fois par jour accompagné d’un porte-parapluie… En cas d’averse.[access capability= »lire_inedits »]

C’est pourtant cet homme, dont Heine écrit qu’il était plus précis que la grande horloge de la cathédrale de Königsberg, qui lance le mot d’ordre des Lumières : « Sapere aude ! » Le criticisme kantien n’est pas une oisive occupation. Il impose au penseur de sacrifier sa propre tranquillité aux injonctions d’une raison parfois véhémente. Il y a un emportement tout « finkielkrautien » dans cette position philosophique-là, une exigence également. Critiquer, c’est littéralement, comme l’expliquera Hannah Arendt, mettre en crise la pensée et celui qui pense. Les trois Critiques portent une radicalité philosophique que la force de l’habitude nous fait souvent perdre de vue.

La question, cependant, reste entière. Pourquoi Kant ne goûtait-il pas aux charmes délicats du « vivre-ensemble » et du « lien social » ? Certes, dans L’Anthropologie du point de vue pragmatique, le plus piètre texte kantien – il n’a pas fait que du bon –, nous avons droit à quelques considérations sur les bonnes bouffes entre copains – point trop n’en faut, surtout pas de femmes – ou sur le spectacle agréable de musiciens jouant sur la place d’un village – seule musique vraiment audible aux kantiennes oreilles.
Nous pensons avec Kant la politique et la sociabilité, mais il n’avait pas la tête d’un de ces emplois du « vivre-ensemble » que Philippe Muray décrit avec férocité dans Modernes contre modernes : « agents d’ambiance, accompagnateurs de détenus, agents polyvalents, agents de médiation, aides-éducateurs en temps périscolaire, agents d’accueil des victimes ». Heinrich Heine se hasarde à une explication : ce n’est pas en baguenaudant que le philosophe de Königsberg aurait pu écrire ce qu’il a écrit. Question de volume et de temps.
Au lieu d’aller vider une bière au bistrot du coin et de taper la discussion avec les habitués, Kant lui-même nous révèle la nature profonde de son attitude quasi asociale. Il le fait, au moins, à deux reprises au sein de son œuvre[1. « Analytique du sublime » in Critique de la faculté de juger et « Éléments métaphysiques de la Doctrine de la vertu » in Métaphysique des mœurs].
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Dans la Critique de la faculté de juger, il écrit que la « misanthropie », c’est nul, et que ça va pas le faire. Enfin, il avait un peu de tenue, parce qu’il était allemand, et se contentait de qualifier la misanthropie d’attitude « laide et méprisable ». Mais il va plus loin et passe à confesse : « Il existe toutefois, écrit Kant, une misanthropie (très improprement dénommée), et la disposition à celle-ci vient assez souvent avec l’âge à l’esprit de beaucoup d’hommes bien pensants ; elle est bien assez philanthropique en ce qui touche la bienveillance, mais par une longue et triste expérience elle est bien éloignée de la satisfaction que peuvent donner les hommes ; la tendance à la retraite, le vœu chimérique de passer sa vie dans une maison de campagne écartée, ou (chez les personnes jeunes) de vivre toute sa vie avec une petite famille sur une île inconnue du reste du monde, rêve que les romanciers et les poètes faiseurs de “robinsonnades” savent si bien utiliser, en donnent la preuve. La fausseté, l’ingratitude, l’injustice, la puérilité des fins qui sont considérées par nous comme importantes et grandes et dans la poursuite desquelles les hommes se font les uns aux autres tout le mal possible, se trouvent dans une telle contradiction avec l’Idée de ce qu’ils pourraient être, s’ils le voulaient, et sont si contraires au vif désir de les voir meilleurs, que pour ne point haïr les hommes, puisqu’on ne peut les aimer, le renoncement à toutes les joies de la société paraît seulement un petit sacrifice. »

On sent le vécu, l’expérience de sous-bibliothécaire mal payé et contraint de faire visiter la Bibliothèque royale de Königsberg à des importuns. Est misanthrope, nous dit Kant, celui qui se fait une trop haute idée du genre humain pour pouvoir en côtoyer les spécimens concrets. C’est le vieux geste de Diogène le Cynique qui hante encore et toujours l’histoire de la philosophie : on trimballe sa lanterne sous le soleil, on cherche un Homme parmi les hommes et l’on n’en trouve point. « Je cherche un Homme » : ça a la même intensité poignante que le refrain d’Où sont les femmes ?, sauf qu’il est plus aisé à Patrick Juvet de trouver une femme qu’au philosophe de croiser un Homme.
Molière, dans Le Misanthrope, ne nous dit pas autre chose. Alceste, vieux barbon de 40 ans, s’évertue à « rompre en visière avec le genre humain ». Il le répète tout au long de la pièce et le dit à qui veut l’entendre. C’est que la misanthropie est paradoxale : le misanthrope qui veut clamer sa haine des hommes ne peut le faire qu’au milieu d’eux. Alceste ne serait proprement rien s’il s’était retiré dans un ermitage. C’est à la condition d’être dans le monde qu’il est en capacité d’admonester ses semblables et de les réprimander sur ce qu’ils sont en lieu et place de ce qu’ils devraient être.

Dans un tout autre genre, Casanova n’exprime rien d’autre qu’une forme particulière de misanthropie, c’est-à-dire de bienveillance et de déception mêlées, lorsqu’il cherche, sans jamais trouver ni l’une ni l’autre, la Liberté dans le libertinage et l’Amour parmi les amours.
Jean Genêt portera jusqu’à l’extrême, c’est-à-dire l’assassinat, la figure du misanthrope en la transférant sur celle de l’homosexuel. Des couilles de mâle poussent ici à l’anthrôpos aristotélicien, il devient andros. Qu’on relise Pompes funèbres ou Miracle de la Rose, Genet met en scène des hommes qui, ne trouvant pas autour d’eux l’incarnation concrète de l’idée qu’ils se font de l’Homme et de la virilité, les baisent et les tuent.

Attention : tout misanthrope ne finit pas sa course en assassinant son prochain. Prenez, par exemple, Alain Finkielkraut : 95 % de l’humanité pensante, c’est-à-dire la moitié du 6e arrondissement de Paris, serait prête à jurer, la main sur le cœur, qu’il est le plus achevé des misanthropes actuels. Ah ! ce qu’il est critique, bougon, ronchon. Rien ne semble trouver grâce à ses yeux. Figurez-vous qu’il n’a même pas d’iPad. C’est qu’il voudrait bien faire la courte échelle aux esprits étroits pour les élever un peu, détourner nos yeux des écrans pour nous donner à voir la littérature, l’art, la raison. « Vous montez ? » : c’est la question fondamentale de tout misanthrope convenable. Et de tout philosophe, après Kant.
Dès lors, il n’y a pas de philosophie conséquente qui ne finisse, un jour ou l’autre, par devenir une misanthropie. Elle ne nous apprend pas à vivre ni même à mourir, elle est le fruit d’une « longue et triste expérience », mais aussi d’une exceptionnelle « bienveillance ». Il n’y a pas plus bienveillant que celui qui réserve à l’homme les plus hautes promesses.
Et si cette attitude est sublime, c’est que pèse sur nos têtes la définition qu’Aristote donne de l’homme : « ἄνθρωπος φύσει πολιτικὸν ζῷον » (L’homme est un animal politique). La communauté politique n’est pas une juxtaposition de « je » : on ne fait pas de l’un avec du multiple. Le « nous » (l’espèce, mais aussi la nation, la civilisation, la communauté, etc.) préexiste à chacun et est une condition de possibilité de notre propre existence individuelle. Le nomadisme, c’est-à-dire l’état dans lequel Rousseau conçoit l’homme à l’état de nature, nous est interdit : l’homme, nous dit Aristote, est un être de relation.

Vivre, donc, c’est nécessairement vivre ensemble. Il n’y a pas d’échappatoire. Les thébaïdes, les ermitages et la solitude des déserts n’existent pas. Et lorsque l’on croit en voir, ce ne sont que des mirages. Même saint Antoine, le fondateur de l’érémitisme chrétien au IVe siècle, vivait entouré de disciples et, dans la société, tantôt du Bon Dieu, tantôt du Diable. C’est Gilbert Bécaud qui a raison : « La solitude, ça n’existe pas. » Nous pouvons éprouver l’illusion d’être seuls au monde. Nous ne le sommes, en définitive, jamais : « je » est toujours « nous », même un « nous » qui s’ignore, s’invente et se fantasme.

Nous sommes condamnés à vivre ensemble. Sauf qu’aujourd’hui, on nous demande non seulement d’effectuer notre peine, mais aussi de nous en réjouir. Alexandre avait fait de son cheval Bucéphale un dieu, notre époque a fait du « vivre-ensemble » une valeur hors norme. On ne dénombre plus les missions gouvernementales et parlementaires, les agences et les associations, les collectivités et les entreprises qui font du « vivre-ensemble » un impératif catégorique. Il faut « militer pour le vivre-ensemble », « créer du lien social », le « tisser » et, quand il se défait, en « retisser ». On ne fait plus de politique, mais du textile.

Or, quoi qu’il advienne, nous vivons ensemble et, quoi que nous fassions, nous tissons entre nous du lien social. Un couple fêtant ses noces de diamant a expérimenté la vie commune, une prostituée et son micheton aussi. Un assassin tisse avec la victime qu’il égorge une manière, étrange et définitive, de lien social. La guerre même est l’une des variations les plus extrêmes du vivre-ensemble. Partout où existe un être humain existe de la relation. Partout où la chair humaine exhale son odeur, surgissent à proximité d’autres corps et, bientôt, d’autres cadavres. Tout cannibale digne de ce nom apprend ça dès la maternelle.
Désapprenons alors jusqu’au terme même de « vivre-ensemble », pont-aux-ânes de l’idéologie contemporaine. Acceptons ce que nous sommes : des animaux politiques, c’est-à-dire des êtres doués de vie et de relation, des êtres voués à excéder, par leurs œuvres, leur propre finitude. Cessons de vouloir être tenus pour des animaux de compagnie. C’est le programme des Lumières. Et il est toujours devant nous. [/access]

Cet article est issu de Causeur magazine n ° 41.

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Scoop : Les extraits-clés du discours de Nicolas Sarkozy à Toulon

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Bien que peu portés aux écoutes illégales, aux vols de Blackberry, ou même au hacking citoyen, la rédaction de Causeur a réussi à se procurer, huit heures avant le discours stratégique sur la crise et l’Europe que doit prononcer le président ce soir, plusieurs extraits-clés de son fameux discours de Toulon.

On ne va pas s’ennuyer ce soir dans le Var, lisez par vous-même, le président ne tournera pas autour du pot, désignera les vrais coupables et pointera explicitement ce qui ne peut plus durer :
« L’autorégulation pour régler tous les problèmes, c’est fini. Le laisser-faire, c’est fini.
 Le marché qui a toujours raison, c’est fini. Il faut tirer les leçons de la crise pour qu’elle ne se reproduise pas. Nous venons de passer à 
deux doigts de la catastrophe, on ne peut pas prendre le risque de recommencer. Si l’on veut reconstruire un système financier viable, la moralisation du capitalisme financier 
demeure la priorité.»

Les oreilles des banquiers vont donc siffler ce soir, mais aussi celles de Moody’s, Fitch et consorts :
« Il va falloir se décider à contrôler les agences de notation qui ont été défaillantes, et faire en sorte que plus aucune institution financière, et plus aucun fonds ne soit en mesure d’échapper au contrôle d’une autorité de régulation. »

Quant à la BCE et la Commission de Bruxelles, elles vont aussi passer une mauvaise soirée :
« L’Europe doit se donner les moyens 
d’agir quand la situation l’exige et non se condamner à subir. 
Si l’Europe veut préserver ses intérêts, si elle veut avoir son mot à dire dans la réorganisation de l’économie mondiale, si elle veut se donner les moyens de sortir renforcée et non pas affaiblie de la crise actuelle, elle doit engager une réflexion collective sur sa doctrine de la concurrence qui n’est, à
 mes yeux, qu’un moyen et non une fin en soi, sur sa capacité à mobiliser des ressources 
pour préparer l’avenir, sur les instruments de sa politique économique, sur les objectifs 
assignés à la politique monétaire. Je sais que c’est difficile parce que l’Europe c’est 27 pays,
 mais quand le monde change, l’Europe doit changer aussi. Elle doit être capable de 
bousculer ses propres dogmes »

Bon d’accord, j’ai triché. Certes il s’agit bien du discours de Toulon, mais de celui, magnifique par ailleurs, prononcé dans cette même ville il y a déjà trois ans, le 25 septembre 2008, par le même Nicolas Sarkozy. Avec les résultats qu’on sait…

Être citoyen du monde, c’est pas si facile…

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Le monde miniature à Dubaï. Photo : linternaute.com

Chaque semaine jusqu’à l’élection présidentielle, la « battle » sur Yahoo ! Actualités confronte les éditos de Rue89 et Causeur sur un même thème. Cette semaine, Daoud Boughezala et Pascal Riché débattent du droit de vote des étrangers.

J’ai ouï dire que le Parti Socialiste et ses alliés de gauche — à l’exception heureuse de Jean-Pierre Chevènement- s’attelaient à la réalisation d’une des 110 promesses du candidat Mitterrand. Trente après, il serait temps ! La rose du Panthéon ayant fané, ne restent plus que les dahlias que les fossoyeurs du socialisme ont déposés autour de son linceul. Du programme jusqu’au-boutiste de 1981, le seul survivant est donc le droit de vote et d’éligibilité accordé aux étrangers (non-communautaires, devrait-on préciser depuis l’entrée en vigueur du traité de Maastricht), exhumé par un Sénat fraîchement passé à gauche.

Une mesure présentable pour pas un rond, annoncée comme nouvelle matrice identitaire d’une gauche minoritaire à l’Assemblée Nationale, donc incapable de réformer la Constitution pour la voir adoptée. A court terme, c’est tout bénéf pour le vote FN. En attendant que Marine Le Pen monte, monte, monte comme une bête immonde et offre son lot de sueurs froides à nos élites en mal de sensations, ce marronnier revient avec les frimas de l’automne. Soit, examinons-le !
Nous intimant de déduire la norme du fait, la plupart des chroniqueurs politiques emboîtent le pas au Sarkozy 1.0 qui promettait de faire voter les étrangers aux élections locales. Pour les in-té-grer nous rabâche-t-on ! Longtemps promoteur du vote des étrangers, le Président de la République a récemment fait machine arrière, sans fondamentalement renoncer à sa conviction, mettant lui aussi en avant les difficultés du contexte (traduire : de sa réélection).
Sur ce point, il paraît que les Français sont sarkozystes ancienne manière — puisqu’un sondage nous apprend opportunément que 60% des Français approuvent cette réforme. Le nouveau raisonnement dominant soutient en effet qu’après dix ans de résidence, un étranger devrait légitimement pouvoir participer aux municipales. Le président de l’Office national de l’Immigration Arno Klarsfeld réplique qu’il adhèrerait à cette belle idée en période de basse tension identitaire.

On a connu l’avocat à rollers plus mal accompagné, puisque l’ami Marc Cohen ne lui chipote pas son soutien. Sa démonstration n’en est pas moins boiteuse.
À ce premier argument, je répondrais qu’a fortiori en période de douce « intégration », le vote local des étrangers ne se justifie pas. Imaginons une France idéale aux immigrés parfaits, tous voués à une participation pleine et entière au bien commun national (oui, ne serait-ce qu’un instant, plongeons-nous dans le monde merveilleux de Martine Aubry…). Dans ce cas-là, ces êtres d’exception auraient à cœur de « s’intégrer » au corps français existant… en acquérant la nationalité française, tout bêtement. Si nos âmes généreuses sont si belles qu’elles le disent, qu’elles naturalisent tous leurs immigrés chéris ! L’acte serait peut-être irresponsable, mais je leur accorderais au moins le bénéfice de la cohérence.

Parce qu’en France, suivant un modèle que l’on est en droit d’aimer ou de rejeter, la citoyenneté est indissociablement liée à la nationalité, malgré l’entorse juridique et civique qui découle du vote des « étrangers européens » aux élections municipales et… européennes. Ce non-sens politique, en l’absence de citoyenneté européenne, a ouvert une brèche dans laquelle s’engouffrent tous les tenants d’un droit de vote sans frontières. Si d’aventure l’on décidait de disjoindre la citoyenneté de la nationalité, c’est l’ensemble de notre modèle républicain qu’il faudrait démanteler. Pourquoi pas après tout, du fait de l’épuisement de la machine assimilationniste, l’idée de communautés autonomes suivant le modèle ottoman des millets peut séduire certains esprits imaginatifs. Or, on ne joue pas avec la diversité des droits sans se brûler les doigts : si l’on confiait le droit de vote et d’éligibilité aux étrangers, demain, combien de réseaux d’immigration clandestine mettraient les bouchées doubles pour constituer des ghettos insubmersibles ? Combien de quartiers deviendraient de nouvelles enclaves maghrébines, africaines ou asiatique où le passeport français n’aurait pratiquement plus droit de cité ?

Klarsfeld complète sa démonstration boiteuse en arguant que le vote et l’éligibilité des étrangers multiplieraient les candidatures islamistes aux portes de nos villes. Cette prévision est moins catastrophiste qu’elle n’en a l’air. Seulement, les listes islamistes, droit de vote étranger ou pas, au vu de l’état d’éclatement de la nation France, nous les aurons tôt ou tard, quoiqu’en dise l’optimiste Arno Klarsfeld. Il suffit de lire les résultats tonitruants du parti Ennahda auprès des Tunisiens de France pour se persuader que la maison brûle aux dépens de ses occupants anciens ou récents.

J’entends d’ici la complainte de mes adversaires : « Discrimination ! ». Que je les comprends : j’ai toujours vécu comme une injustice le fait de ne pas participer aux élections serbes, afghanes ou libyennes. Mais comme je ne défends ni le droit de vote ni l’ingérence universels, je me résigne à n’être citoyen que de mes deux pays sinistrés, la France et la Tunisie[1. J’aggrave mon cas en n’étant aucunement tributaire du droit du sol (auquel cas je ne voterais qu’à Sidi bou Saïd !) mais reconnaissant au si vilain droit du sang, par lequel je tire la puissance de mes deux lignées.]. Stéphane Hessel aura beau s’indigner du haut de son râtelier (navré, je discrimine aussi les vieux, et pan !), le concept de « citoyen du monde » est aujourd’hui totalement creux et inconsistant. Dans mille ans peut-être, une communauté politique mondiale se développera à partir de valeurs et de significations partagées par l’humanité entière. En attendant, nous vivons dans un monde de frontières et de différences (qui ne sont pas toutes synonymes d’atroces inégalités) qui en font la richesse et la complexité, si mal appréhendées par nos universalistes abstraits !

Avant que Bachar al-Assad puisse être élu maire de Neuilly au cours d’une prochaine retraite dorée, de l’eau aura coulé sous l’Oronte et la Seine. Je ne sais combien de révoltes arabes seront passées par là. Mais, sondages ou pas, dans l’Hexagone, cela m’étonnerait beaucoup que la gauche gagne sur la calembredaine de « la France qu’on aime »…

Après Arno, me faudra-t-il soutenir Rama?

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Ainsi commence le communiqué publié hier sur le site de Rama Yade : « Elus et militants UMP, centristes et radicaux de Colombes, nous sommes scandalisés par l’attaque indigne de Philippe Sarre, maire PS de Colombes, contre Rama Yade, Présidente du principal groupe municipal d’opposition de la ville.(…)Philippe Sarre engage une véritable chasse aux sorcières vis-à-vis de notre collègue. Il utilise des méthodes indignes de la vie démocratique. Nous sommes étonnés de voir le premier magistrat de notre ville s’adonner une politique de caniveau dont nous sommes certains que les Colombiens ne seront pas dupes… »

Diantre, c’est quoi ce Far West en lointaine banlieue Ouest ? « Attaque indigne », « chasse aux sorcières », « politique de caniveau » : on savait l’UMP et ses pseudopodes peu doués pour la nuance, mais là… D’autant plus qu’hormis ces accusations le communiqué vengeur ne nous dit rien sur la nature des crimes commis contre la démocratie au fin fond du 9/2.

C’est donc sur le site d’Atlantico qu’il faudra aller pour en savoir plus. Après quoi on sera presque tenté de partager la vindicte de Rama et de ses colistiers. En effet le maire PS de Colombes a requis sa police municipale à plusieurs reprises pour prouver que Rama ne résidait effectivement pas sur sa commune, et partant de là, la faire radier des listes électorales – sans exclure, ultérieurement, des poursuites judiciaires.

Alors oui, pour une fois, on pourra juger que Rama n’exagère pas quand elle parle de « politique de caniveau ». Car ce n’est pas de cette manière, policière, qu’on tranche les débats politiques, et qu’on combat ses adversaires dans notre pays. On peut certes penser qu’il est anormal qu’un élu municipal réside ailleurs que dans sa commune d’élection. Mais il existe mille moyens légaux ou tacites de contourner cette obligation, et mon petit doigt me dit que les élus PS ne sont pas les derniers à en user…

Et je vous laisse imaginer avec délices, le scandale national auquel on aurait eu droit si un maire de droite avait procédé de la même manière avec une opposante de gauche et issue, comme ils disent, de la diversité…

À l’ONU, Téhéran fait l’unanimité

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Suite aux graves événements d’hier, le président du parlement iranien, Ali Larijani, a ce matin, violemment condamné… la condamnation par le Conseil de sécurité des Nations-Unies de l’attaque de l’ambassade de Grande-Bretagne mardi à Téhéran par des « étudiants » : « La décision prise hâtivement par le Conseil de sécurité pour condamner les actes des étudiants vise à couvrir des crimes commis antérieurement par l’Amérique et la Grande-Bretagne, alors même que la police a tout fait pour maintenir le calme », a dit, sans rire, Larijani au Parlement, avant de conclure sur un ton un rien menaçant: « Cette mesure sournoise sera un facteur d’instabilité pour la sécurité internationale ».

La veille, le ministère iranien des Affaires étrangères avait pourtant lui aussi condamné cette invasion réagi, en exprimant dans un communiqué ses « regrets pour le comportement inacceptable d’un petit nombre de manifestants » et en s’engageant à traduire en justice les « étudiants » anglophobes.

Alors pourquoi ces deux sons de cloches (si tant est qu’on ait encore le droit de sonner les cloches en Iran) ? Il faut croire qu’à Téhéran, on a été très vexé par la virulence inhabituelle de l’ONU. Après les excuses formelles du ministère des Affaires étrangères, on pensait que comme à l’accoutumée, l’affaire en resterait là et on ne s’attendait pas à une réaction ferme, immédiate et unanime du Conseil de sécurité, qui a adopté son texte par 15 voix sur 15 membres, Russie et Chine comprises.

La morale de l’histoire ? Massacrez civils, femmes et enfants, truquez les élections, abrogez toutes les libertés élémentaires, rétablissez l’esclavage, vous pourrez toujours sévir en paix sans craindre d’être ramené à la raison par une réaction unanime et sévère du Conseil de sécurité. En revanche, si vous commencez à vous en prendre à des diplomates…

Désenchaîner la France

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« La situation de cette petite crèche a l’air d’une petite histoire et, pourtant, si l’on veut maintenir la laïcité dans notre pays, c’est un combat qu’il faut gagner. »[1. 1. Élisabeth Badinter, « Il faut sauver la crèche Baby Loup ! », propos recueillis par Marie-Françoise Colombani, Elle, 4 novembre 2010.] C’est par cette phrase, claire et limpide, que la philosophe Élisabeth Badinter résumait, en novembre 2010, l’enjeu crucial du procès intenté par une femme voilée à la crèche Baby Loup; procès qu’il ne fallait en effet pas perdre, sous peine de voir un raz-de-marée déferler sur la République, dont les limites sont continuellement testées.

Que s’est-il passé au juste, dans notre pays, pour que la tête de la laïcité se trouve ainsi placée sur le billot, dans une indifférence politique quasi générale ? À l’exception du Haut Conseil à l’intégration qui a été aux côtés au Baby-Loup[2. Baby Loup est une crèche associative installée à Chanteloup-les-Vignes. Ouverte 7 jours sur 7, 24 heures sur 24, elle a permis à de nombreuses femmes des cités voisines de sortir de leur domicile pour travailler. Elle a licencié une employée qui refusait d’ôter son voile islamique. Après le Conseil des prud’hommes de Mantes-la-Jolie, la Cour d’appel de Versailles a validé ce licenciement.] et qui, dans plusieurs rapports récents[3. Voir notamment Les défis de l’intégration à l’école et Recommandation du Haut Conseil à l’intégration au Premier ministre relatives à l’expression religieuse dans les espaces publics de la République, janvier 2011, ainsi que l’Avis sur l’expression religieuse et la laïcité dans l’entreprise, septembre 2011.], a pointé nos manquements et nos abandons , où étaient les parlementaires, le gouvernement et la présidence de la République durant les trois années qu’aura duré ce procès, eux dont une mission essentielle est de veiller au respect de la Constitution du peuple français ? Aurions-nous manqué un épisode du terrifiant spectacle de la longue agonie de la France qui nous est infligé depuis plus de trente ans ? La France ne serait-elle donc plus une République indivisible, laïque, démocratique et sociale ?[access capability= »lire_inedits »]

Aux côtés de l’autorité morale d’Élisabeth Badinter, l’engagement immédiat et la mobilisation sans faille du député socialiste Manuel Valls auront joué un rôle décisif. On ne les remerciera jamais assez d’avoir su être au rendez-vous de l’engagement citoyen. On ne remerciera jamais assez non plus Richard Malka, avocat de la crèche Baby Loup, dont les plaidoiries furent d’une logique implacable. Mais rien n’eût été possible sans l’amour pour la France de Natalia Baleato, directrice de Baby Loup ; la France, le pays qui l’a accueillie à son exil du Chili. Il n’est qu’à l’écouter s’exprimer pour aussitôt sentir la puissance de cet amour sans condition ni concession. Natalia Baleato est une véritable chance pour la France, comme ont pu l’être autrefois des générations de migrants, y compris ceux de l’immigration maghrébine jusque dans les années 1960. Cet amour, on le retrouve à l’identique chez l’académicienne Hélène Carrère d’Encausse, fille d’immigrés russes passés de l’opulence à la misère la plus totale sans jamais perdre ni l’humour ni la dignité. Ils ont veillé à doter leur fille de ce que j’ai appelé le « socle de reconnaissance », en l’absence duquel les enfants de migrants rencontreront les plus grandes difficultés à s’insérer dans la société, puis à s’intégrer dans la communauté française. Selon Hélène Carrère d’Encausse, ses parents ont vécu le fait de l’inscrire dans l’identité française comme « un acte responsable ». Elle décrit à la perfection le processus d’intégration qui conduit, lorsqu’il réussit, à l’assimilation : « Dès que j’ai parlé français, il s’est passé quelque chose en moi. C’était la langue qui m’ancrait. » Et d’évoquer sa visite au juge de paix, auquel elle venait déclarer au jour de sa majorité qu’elle était française : « Je savais par cœur la Constitution. J’étais disposée à chanter La Marseillaise. Je voulais prêter serment. »[4. 4. Hélène Carrère d’Encausse, Pour l’amour des mots, Production 17 juin Média, diffusé dans « Empreintes » sur Arte, octobre 2011.]

Cette déclaration d’amour à la France et à son peuple, nous en retrouvons les termes dans la conférence sur la Nation prononcée par Ernest Renan en 1882. Il y précisait l’ensemble des conditions qui doivent être respectées pour qu’un ensemble d’individus puissent continuer de former un peuple capable de construire et de porter un projet politique collectif : « la fusion des populations ; le désir de vivre ensemble ; la volonté de continuer à faire valoir l’héritage qu’on a reçu indivis […] » Pour Renan, la nation est un héritage qu’il convient d’honorer, mais aussi la volonté de s’engager à perpétuer cet héritage.

Il faut se rendre à l’évidence : aujourd’hui, l’intégration n’est plus ni voulue, ni souhaitée par un nombre croissant de descendants de migrants. Il n’y a plus volonté de s’engager à perpétuer l’héritage du peuple français. La France voit la main qu’elle a tendue de plus en plus fréquemment mordue. Nous le mesurons entre autres au travers de la remise en cause de sa laïcité et des attaques en règle perpétrées contre l’École de la République et son corps enseignant. Ce n’est déjà plus le bien vivre-ensemble qui se trouve remis en question, mais le simple vivre-ensemble.

Alors, à qui la faute ? En tout premier lieu, aux hommes et femmes politiques dont l’insoutenable désinvolture les a conduits à mépriser le fait que le peuple français, à l’instar de tous les autres peuples, possède une histoire et une mémoire, et que son temps n’est pas celui des hommes. Ils ont oublié que l’Histoire enseigne qu’on ne peut jamais faire évoluer un peuple à son corps défendant. Ensuite, la faute à une multitude d’acteurs qui se rejoignent en un improbable attelage pour déposséder le peuple de toute liberté d’expression et d’exercice de son esprit critique. N’est-il pas surprenant de retrouver dans ce même attelage le grand patronat, qui a un intérêt évident à l’immigration afin d’empêcher toute tension sur les salaires, et une gauche qui continue d’invoquer l’émancipation des individus et le progrès social ?

Il n’avait pas échappé à Georges Marchais, ni à Michel Rocard, que l’immigration nuisait fortement à l’insertion et à l’intégration. Le premier avait, dès 1981, exigé l’arrêt de l’immigration car, disait-il : « La cote d’alerte est atteinte. […] C’est pourquoi nous disons : il faut arrêter l’immigration, sous peine de jeter de nouveaux travailleurs au chômage. Je précise bien : il faut stopper l’immigration officielle et clandestine. Il faut résoudre l’important problème posé dans la vie locale française par l’immigration. Se trouvent entassés dans ce qu’il faut bien appeler des ghettos, des travailleurs et des familles aux traditions, aux langues, aux façons de vivre différentes. Cela crée des tensions, et parfois des heurts entre immigrés des divers pays. Cela rend difficiles leurs relations avec les Français […] »[5. Georges Marchais, Lettre adressée à Si Hamza Boubakeur, recteur de la Mosquée de Paris, publiée le 6 janvier 1981 par le journal L’Humanité.]. En 1990, Michel Rocard avait, devant l’Assemblée nationale, anticipé le fait que les flux migratoires finiraient par « hypothéquer gravement et tout ensemble d’abord l’équilibre social de la Nation, ensuite les chances d’intégration des étrangers installés enfin l’avenir même de nouvelles vagues d’arrivants et des pays d’où ils viennent […] »[6. Intervention de Michel Rocard, Premier ministre, à l’Assemblée nationale, 22 mai 1990.]. Nous y sommes. Et que font les élites ? La plupart persévèrent dans leurs politiques immigrationnistes et dans la propagation de l’idéologie de la discrimination qui dresse les jeunes de l’immigration contre la France, rendue responsable de tous leurs malheurs. Certains souhaitent même aller plus loin en transformant la citoyenneté politique en citoyenneté-résidence par l’octroi du droit de vote aux étrangers.

Vendredi dernier, j’ai assisté à un colloque organisé par un commissaire divisionnaire, Abdelkader Haroune, digne héritier des migrants qui ont inscrit leur descendance dans l’arbre généalogique français. Au cours de l’une des tables rondes, le représentant du Medef 93, Yazid Chir, a dit la chose suivante, que les citoyens seront bien heureux d’apprendre, eux qu’on a tant accusés de racisme : « On s’est rendu compte que ni l’adresse, ni l’origine sociale, ni l’ethnie n’étaient des éléments discriminants, mais que c’était l’orientation qui l’était. » Or, qu’a prôné avec beaucoup d’insistance, au cours de cette même table ronde, un membre du gouvernement − Jeannette Bougrab − qui s’était courageusement tenue aux côtés de Baby Loup ? Qu’à compétences égales (ce qui n’existe d’ailleurs jamais dans un processus de recrutement), il fallait accorder une préférence systématique aux candidats de la « diversité »[7. Colloque La richesse des enfants issus de la diversité. Les chemins de la réussite, Sénat, vendredi 28 octobre 2011.]. J’ai été profondément choquée par cette prise de position qui incite clairement à la discrimination contre les Français de souche européenne. C’est d’ailleurs ainsi que l’a entendue la Directrice des ressources humaines du Groupe Siemens, Claire Tassadit Houd, qui a tenu à exprimer son refus d’accorder un avantage sur une base ethnique ou raciale.

« Le courage, c’est de chercher la vérité et de la dire, ce n’est pas de subir la loi du mensonge triomphant qui passe », disait Jean Jaurès. Ne nous leurrons pas : la République continuera d’être testée, et elle le sera d’autant que l’État montrera sa peur et révèlera son impuissance à assurer sa protection. Il nous faut considérer la victoire de Baby Loup comme le premier pas de la longue marche qui mènera à la grande victoire, celle qui verra les principes constitutionnels du peuple français de nouveau en vigueur et respectés sur l’ensemble du territoire français.

Citoyen, vas-tu souffrir encore longtemps d’entendre les cris sourds du pays qu’on enchaîne ? Si le doute ou l’inquiétude viennent un jour à germer en toi, pense alors aux sages paroles du philosophe Marcel Gauchet : « Dix siècles d’une inventivité extraordinaire ne s’effacent pas en quelques années »[8. Marcel Gauchet, « Le spectre qui hante l’Europe, c’est la décadence », propos recueillis par Sylvie Besson pour Le Temps (Genève), 3 juillet 2009.].[/access]

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Le FMI, sauveur ou Satan?

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Manifestation contre Viktor Orban. Photo : sugarmelon.com.

Ceux qui suivent de près la politique hongroise se souviennent sans doute des propos particulièment flatteurs tenus par le Premier ministre Viktor Orbán sur le FMI, Bruxelles et leurs « diktats ». Il avait en outre comparé la Commission européenne aux oppressions autrichienne (1848) et soviétique (1956), appelant son vaillant peuple à reprendre le combat derrière son panache blanc. Très récemment, il a même déclaré préférer quitter le pouvoir plutôt que de faire appel au grand méchant loup FMI.

Or, après lui avoir violemment claqué la porte au nez en 2010, voilà que le gouvernement hongrois retrouve le FMI. Pour la novlangue technocratique, il s’agit simplement « d’envisager ensemble l’éventualité d’une coopération destinée à conforter la Hongrie dans ses succès pour l’aider à accélérer sa croissance après une phase de consolidation » (comme si le FMI était là pour soutenir la croissance des pays prospères). Car, après avoir redressé les comptes désastreux laissés il y a dix-huit mois par les socialistes (traduire « bolchéviques »[1. J’exagère à peine: le président du groupe parlementaire de la majorité János Lázár veut inscrire dans la Constitution (!) la culpabilité de l’actuel Parti socialiste comme successeur de l’ancien Parti socialiste ouvrier (communiste) dissous en 1989 lors du changement de régime.]), nous serions en route vers une croissance prometteuse qui vous rendra tous jaloux. Nous allons donc nous entretenir avec les représentants du FMI, mais – cela va de soi – « sans toucher au moindre centime des montants qui seront mis à notre disposition, juste comme une sorte d’assurance » de pure forme (dixit le ministre de l’Economie Matolcsy devant le Parlement la semaine dernière).

Encore faudra-t-il que le FMI se laisse convaincre, ce qui est loin d’être gagné. Car, en réalité, il y a un trou béant dans le budget que le pauvre Monsieur Matolcsy n’arrive pas à combler, même après avoir confisqué la cagnotte des fonds de pension privés et frappé d’un impôt « exceptionnel » les entreprises étrangères dans les domaines de la télécommunication, de l’énergie de la grande distribution et de la banque. Evidemment, ces impôts ne sont pas destinés à assurer un fonds de garantie en cas de défaillance du secteur, mais à renflouer la tirelire commune de l’Etat. Mais, découragés, les investisseurs étrangers commencent à fermer boutique, ce qui contribue à faire chuter la monnaie et le cours de la bourse, aggravant encore davantage la situation économique.

Bien évidemment, je suis de mauvaise foi, oubliant de rappeler qu’une crise secoue l’Europe et que la Hongrie est victime de la conjoncture générale, voire d’une attaque pernicieuse des puissances étrangères. Mais alors, comment expliquer que la monnaie nationale (le forint) a chuté non seulement par rapport à l’euro, mais aussi au złoty polonais et à la couronne tchèque ?

Je ne vais pas entrer dans le détail des chiffres. Il faut néanmoins savoir que, dès son arrivée au pouvoir en juin 2010, Viktor Orban s’est empressé de remercier les électeurs par un cadeau inespéré : ramener le taux d’imposition des revenus supérieurs de 32% à un taux unique de 16%, ce qui a soudainement amputé le budget de 500 milliards de forints, montant colossal dans le contexte local. Le but était de relancer la consommation par les riches, bien que…les riches consomment plutôt à l’étranger (Mercedes, vacances aux Baléares) et placent leurs économies à Vienne. Bref, cela fut un flop total, la consommation dégringolant à vue d’oeil (une consommation alimentée par le lait et le pain quotidiens de nos millions de ménagères plus que par les quelques fourrures achetées par des dames du beau monde).

Mais laissons tomber le débat sur le déficit et la croissance, pour lequel je me sens trop peu compétent. Ce qui retient davantage mon attention dans la rhétorique officielle est son recours systématique, sinon obsessionnel, à un langage de combat. La personnalité du Premier ministre y est pour beaucoup. Fan de football[2. lorqu’une délégation du FMI s’est rendue à Budapest au cours de l’été 2010, Viktor Orbán s’est empressé de se rendre en Afrique du Sud pour assister à un match de la Coupe du Monde (à laquelle la Hongrie ne participait pas).], Viktor Orbán adore la compétition.

Je le dis – pour une fois !- sans aucune ironie, car je trouve même ce côté « baroudeur » plutôt sympathique en soi. Mais lorsque ce penchant s’applique à la conduite d’un Etat dont on a la gestion, on est en droit de se poser des questions. Son excuse: Viktor Orbán, après avoir subi un échec à l’issue de sa présidence du Conseil en 2002, s’est trouvé pendant huit ans à la tête de l’opposition, ce qui l’a rôdé au combat. Or, Orbán combat toujours, tant à l’intérieur (le Parti socialiste) qu’à l’extérieur (le monde entier sauf la Chine, sa grande alliée[3. Cet été, lors d’une visite du Premier ministre chinois, Orban a bel et bien utilisé le mot « allié » (szövetséges) et non « ami » , ce qui, on le comprend, a fait grincer des dents du côté de l’Otan.]).

Il serait intéressant pour les linguistes d’établir une statistique sur la répétition dans ses discours des termes « combat », « ennemi », « résistance » et « guerre d’indépendance/szabadságharc », son mot favori, en référence aux luttes armées menées contre l’oppresseur autrichien.

Ce qui me chagrine par dessus-tout est que tout cela a jusqu’ici bien marché. Jusqu’ici…Car je soupçonne mes amis Hongrois, malgré toutes leurs qualités, de se complaire dans cette rhétorique. Isolés par leur langue et plutôt susceptibles, ils ont une fâcheuse tendance à se sentir agressés. A leur décharge, j’invoquerai qu’ils n’ont aucun pays frère à se mettre sous la dent, à la différence de nous autres, latins ou slaves, sinon ce très vague et lointain cousin de Finlande perdu de vue depuis 2000 ans (exception faite d’une certaine sympathie pour les Polonais – qui remonte en partie à l’épisode de 1956). Autre habitude relativement fréquente, corollaire de la fierté magyare : rejeter la faute sur l’autre. Que l’on ne se méprenne pas: il n’est pas question de généraliser. Nombre de Hongrois (dont mes proches amis) ne présentent pas ce type de comportement, bien au contraire. Mais cela demeure un trait assez répandu dans l’ensemble.

La crise renforce cette tendance au bouc émissaire. Voilà qui tombe à pic pour dire pis que pendre des prétendus ennemis de la nation, de l’intérieur, bien sûr (Roms et Juifs), mais aussi et surtout de l’extérieur (ces « multis » – censés nous exploiter : les banques et Bruxelles, mais aussi la fantasmatique conspiration sioniste ourdie par une diaspora excitée en douce par le Parti socialiste !).

Le FMI figurait aussi sur la liste noire, il y a encore une semaine. Et voilà que l’on ressort brusquement le diable de sa boîte. Un virage à 180 degrés. Viktor Orbán, féru de communication et toujours très habile à dribbler ses adversaires, en a vu bien d’autres. «  Je partirai/megyek » avait-il annoncé il y a peu. Mais c’était une blague, voyons ! De même que « la guerre d’indépendance », c’était aussi pour blaguer. Gros bêta que je suis, je n’avais pas compris !

Rappelons cependant que les plaisanteries les plus courtes sont les meilleures.

GDF-Suez : y’a du liquide dans le gaz

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Suite à l’invalidation par le Conseil d’Etat du gel des tarifs de GDF Suez imposé par les autorités au 1er octobre, le gouvernement a assuré ce mardi qu’il cherchait à éviter toute hausse des prix du gaz « d’ici mi-2012 » On imagine bien qu’une déclaration de Matignon disant vouloir éviter ces augmentations « avant le 6 mai 2012 » aurait fait mauvais genre.

Mais au fait, pourquoi le Conseil a-t-il eu à se prononcer sur la question? Parce que le gel des tarifs avait été attaqué devant le Conseil d’Etat par GDF Suez -qui chiffrait son manque à gagner à 400 millions d’euros au 2e semestre.

Et si Eric Besson, le ministre de l’Energie, qui n’en manque pas, étudie toutes les options « permettant d’éviter toute augmentation des tarifs du gaz pour les particuliers », il aurait peut-être été plus avisé d’agir en amont et de souffler dans les bronches de l’actionnaire majoritaire de GDF-Suez. En effet, en portant plainte et en obtenant gain de cause, l’entreprise gazière a saboté la promesse gouvernementale de combat pour le pouvoir d’achat des ménages. Sauf que voilà, l’actionnaire majoritaire de GDF-Suez, c’est l’Etat, qui en détient 36% du capital.

Il y a deux semaines, après l’annonce de la vague de suppressions d’emplois chez Peugeot, Nicolas Sarkozy avait immédiatement convoqué à l’Elysée le PDG, Philippe Varin pour lui parler du pays. Va-t-il, cette fois, se convoquer lui-même?

Vox populi ou Terra Nova

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La liberté guidant le peuple, par Gérard Rancinan.

La gauche peut-elle renouer avec l’électorat populaire, ou est-elle vouée à « rechercher le peuple désespérément », comme l’ont craint un moment Gaël Brustier et Jean-Philippe Huelin ? Le Parti socialiste, considéré comme la principale formation de gauche, retrouvera-t-il sa vocation originelle, ou laissera-t-il ouvriers et employés dériver vers les « populismes », pour demeurer ce qu’il est devenu : un parti de bobos ? C’est une question que l’on commence à se poser au PS. Certains ont fait mieux, en s’efforçant d’y répondre. S’arrachant aux « impensés de la gauche », un groupe d’intellectuels réunis autour de deux élus socialistes , nous livrent, à quelques mois du scrutin présidentiel, un véritable Plaidoyer pour une gauche populaire.

L’alarme fut donnée, au mois de mai dernier, par le désormais célèbre rapport de la Fondation Terra Nova . Celui-ci, semblant prendre acte d’une inexorable droitisation des couches populaires, prônait la construction artificielle d’un « peuple de substitution ». Naturellement acquis à la gauche, ce dernier serait constitué des jeunes, des diplômés, des femmes et des personnes « issues de la diversité ». Oublié, cet ouvrier blanc sans âge et sans diplôme supposé obtus, frileux, intolérant, et définitivement « lepenisé ».

Surréaliste ? Pas tant que ça. Pour Laurent Bouvet, la gauche est finalement très imprégnée de « cet idéal trentenaire en forme d’illusion, qu’est le multiculturalisme » et par le « libéralisme culturel et moral » qui va avec. Or cela n’est pas anodin. Outre qu’il semble difficile de gagner une élection présidentielle sans le peuple, même en agrégeant tous les particularismes à la mode, ce phénomène constitue un véritable renoncement de la gauche à sa vocation originelle. Car, si l’on en croit Jean-Claude Michéa, le libéralisme « de gauche » n’est pas meilleur que celui « de droite », chacun constituant l’une des faces – politique et culturelle pour l’un, économique pour l’autre – du même système.

Au bout du compte, le rapport de Terra Nova aura au moins permis de forcer l’émergence d’un débat, là où régnait depuis longtemps un consensus tacite. Il n’est plus tabou de vouloir reconquérir les « couches populaires et moyennes intégrées ». Car entre le bourgeois urbain soucieux de sortir du nucléaire et de s’alimenter bio et un lumpenprolétariat banlieusard sur lequel la gauche a pris l’habitude de se focaliser, il existe une France périphérique, rurale et périurbaine, décrite avec talent par Christophe Guilluy, qui demeure en quête de représentants. Alors qu’elle ignore depuis longtemps cette « cohorte de salariés déclassés qui, sans dépendre de l’assistance, se débattent dans l’univers quotidien des CDD, de l’intérim et des petits boulots », la gauche a en partie trahi sa raison d’être. Si elle remporte nombre de scrutins locaux, elle a aussi perdu beaucoup d’élections nationales. Doit-on rappeler qu’en 2002, seuls 13% des ouvriers ont voté pour Lionel Jospin ?

Les avocats de la gauche populaire ont en tout cas le mérite d’ouvrir les yeux sur l’insécurité macroéconomique qui tenaille cette France oubliée. Ils ciblent même l’une des principales causes : « l’incursion répétée de la globalisation dans (son) quotidien » (Philippe Guibert). S’il est vrai que la mondialisation fut parfois considérée comme heureuse, et qu’elle l’est peut-être encore pour « les élites mondialisées » décrites par Zygmunt Bauman, elle l’est moins pour les sédentaires involontaires, qui ne peuvent ni en bénéficier, ni la fuir. L’érosion rapide du pouvoir d’achat, l’épouvante générée par la financiarisation de l’économie et la concurrence d’immigrés tirant bien malgré eux le coût du travail vers le bas ne sont plus niées. Certes, on ne va pas jusqu’à proposer la « démondialisation », et l’on prend soin de rappeler que « la protection n’est pas le protectionnisme ». Pourtant, Alain Mergier en convient : une forme tenace d’insécurité « se rapporte aux rapports que la France entretient avec son extériorité, dominée par deux termes, l’Europe et la mondialisation ». La première est d’ailleurs perçue par les classes populaires – à juste raison – comme le cheval de Troie de la seconde.

Mais au-delà du discours sur les peurs économiques, qui, par chance, n’avait pas encore totalement déserté la pensée de gauche, apparaît une réflexion plus audacieuse encore. L’ouvrage s’attaque en effet sans tabou, et avec une lucidité qui rassérène, à ce phénomène nié plus encore qu’ignoré : le sentiment d’insécurité culturelle. Oui, il existe « une ouverture des frontières destructrices de l’identité nationale » (Bouvet). Oui, il y a une « déstabilisation des habitudes de vie quotidienne » (Mergier). Et oui, les couches populaires portent le deuil d’une l’époque où elles jouaient encore le rôle de « référent culturel » (Guilluy) au profit des nouveaux venus. On a beaucoup tu ces évidences par crainte d’être suspecté de populisme. Comme s’en désole Alain Finkielkraut, nous avons tant voulu respecter « toutes les cultures », que nous avons a oublié de défendre la nôtre : celle de la République, qui autorise le « vivre ensemble ». Faut-il continuer à camper sur des postures morales stériles pour s’éviter les foudres de professeurs de philosophie qui, tels un Raphaël Enthoven, traquent sans relâche un « discours sécuritaire » derrière chaque tentative de réflexion égalitaire ? Les chantres de la gauche populaire ont opté quant à eux pour l’abandon de la langue de bois. On préfèrera ici saluer leur démarche.

Il manquera peut-être à cet ouvrage une dimension économique. Si l’on choisit de renouer enfin avec le peuple, il ne suffit pas de se montrer ouvert à ses préoccupations. Il faut également lui proposer une alternative, pas seulement une alternance. Or comment envisager de guérir cette France malade sans se donner d’abord les moyens d’une politique économique volontariste ? Comment mettre en oeuvre une politique industrielle ambitieuse sans remettre en cause les dogmes libéraux qui l’asphyxient depuis trente ans ? Et sans croissance, comment envisager, enfin, de répartir plus équitablement les fruits de celle-ci ?

Il conviendra également de ne pas céder au syndrome de la « coalition victorieuse », qui frappe, justement, Terra Nova. Il ne s’agit pas seulement d’opposer le « vrai peuple » à celui de substitution, dans une simple optique de victoire électorale. Un candidat à l’élection présidentielle doit en effet s’adresser à la nation toute entière, qui est bien plus qu’une simple juxtaposition de cibles et de catégories.

Espérons en tout cas que ce Plaidoyer pour une gauche populaire rencontrera l’écho qu’il mérite auprès du candidat qu’il cherche à convaincre. Car c’est bien à François Hollande que ce texte est adressé. Celui-ci saura-t-il s’en saisir pour gagner l’élection ? Surtout, s’il l’emporte, saura-t-il le faire vraiment sien, afin de ne pas avoir gagné pour rien ?

Plaidoyer pour une gauche populaire. La gauche face à ses électeurs, L. Baumel et F. Kalfon (dir.), 2011.

Mélenchon : divorce à la stalinienne

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Alors que je pensais poursuivre tranquillement mon feuilleton plein de bruit et de fureur sur la love story PS-Verts, ne voilà-t-il pas que Mélenchon s’en mêle.

Pour ceux qui ne profitent pas de leur journée de travail pour buller devant les fils d’infos sur le net, je résume. Après que Jean-Vincent Placé a déclaré que Hollande avait intérêt à filer doux, sinon tahar ta gueule à la récré, il lui fut vertement répondu ce matin sur Europe1 par le hollandiste François Rebsamen : « Il a intérêt à parler autrement. C’est clair ? » Visiblement ce devait être assez clair, puisque une demi-heure après, toujours sur les ondes d’Europe, Jean-Vincent Placé a lancé un vibrant « Halte au feu !» qui aurait été encore plus convaincant s’il n’avait été prononcé un jerrycan à la main.

Accalmie ? Mouais…A peine cet incendie-là éteint, Mélenchon en rallumait un autre : le candidat du Front de gauche a accusé, ce matin sur France Inter, François Hollande de vouloir rallier les centristes à la gauche, ce qui selon lui, provoquera forcément « un divorce ».

Son avertissement est clair : « J’ai dit depuis le début, au nom du Front de gauche : nous n’irons pas dans un quelque gouvernement que ce soit où il y aura des centristes (…)François Hollande propose de faire un trait d’union entre le centre et le Parti socialiste dont il sait qu’il aboutit à un divorce avec la gauche ».

Je n’irais pas dire, comme certains éléphants socialistes, que Mélenchon tire contre son camp et renforce la droite, même s’il arrive à beaucoup de ses alliés communistes de s’agacer de plus en plus fort de gags genre Captain Pédalo.

Je constaterai simplement que JLM pose une équation un rien mégalo, à savoir : la gauche égale moi-même. Au lieu de dire à Hollande : « Fais pas ci, fais pas ça , sinon je divorce », il lui dit : « Fais pas ci, fais pas ça, sinon tu divorceras avec la gauche ».

Il fut une époque où les staliniens affirmaient représenter la classe ouvrière à eux seuls, et en vrai, dans des pays comme la France ou l’Italie, ils n’étaient pas si loin de la vérité. Mais jamais le plus stalinien des staliniens n’a affirmé que son parti représentait la gauche à lui seul. Jusqu’à aujourd’hui…