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Ecrire à Martine Aubry, qui transmettra

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Photo : Martine Aubry.

C’est plus fort qu’elle. Lorsqu’on lui envoie une lettre, il faut qu’elle la diffuse à la presse et la rende publique. Martine Aubry a ainsi réitéré la mauvaise manière qu’elle avait faite il y a quelques mois à Arnaud Montebourg lorsque, dans un courrier pourtant confidentiel, il lui présentait son rapport sur la fédération des Bouches-du-Rhône.

Averti par ce précédent fâcheux, le député de Saône-et-Loire a ainsi fait preuve d’une grande naïveté[2. Ou alors c’est un coup de billard à trois bandes bien risqué] lorsqu’il a suggéré, par un courrier tout aussi privé, de prendre au plus vite les mesures qui s’imposent pour ne pas renouveler l’erreur provençale dans le Pas-de-Calais. Mal lui en a pris. Cette missive n’a pas attendu quelques semaines pour se retrouver dans toutes les rédactions françaises.

Mieux ! Aubry a évoqué le sujet en pleine présentation des futurs candidats socialistes aux législatives. Fustigeant l’ego de celui qui lui a taillé des croupières lors de la primaire socialiste avant de choisir François Hollande au second tour, elle a volé au secours de cette figure d’avenir dont l’honneur aurait été sali par Montebourg : Jack Lang.

Ce dernier, qui n’avait pas souhaité se soumettre au vote des militants dans sa circonscription du 6-2, venait d’être privé de point de chute local par le parti. Mais on lui promet une nouvelle terre d’élection pour juin. Hier en effet, la rumeur enflait quant à un possible parachutage de Lang dans les Vosges qui, même si elles en ont vu d’autres, pourraient tout de même être épargnées de temps à autre.[2. Un bon esprit de mes amis, constatant que cette rumeur prenait de l’ampleur, s’inquiétait de la malédiction vosgienne :« La série noire continue depuis les invasions des Huns, la Guerre de Trente ans, deux guerres Mondiales, la tempête de 1999 et la mort de Philippe Séguin ». Peut-on franchement lui donner tort ?]. Après tout, les hiérarques du PS vont peut-être déplacer les illustres habitants de la Place des Vosges dans le département des Vosges ? Et DSK : Epinal ou Saint-Dié ?

En attendant, il nous reste à souhaiter bon courage à François Hollande qui va devoir mener sa campagne avec une Première secrétaire bien décidée à lui savonner la planche. D’ailleurs, des esprits affûtés ont remarqué qu’elle avait évoqué l’importance de la victoire… en juin. Traduisez : la présidentielle, pour elle, c’est devenu secondaire.

A ceux qui souhaitent connaître leur quart d’heure warholien en rêvant de voir leur prose reproduite dans la presse nationale, nous leur conseillons d’écrire à Martine Aubry et de ne pas omettre d’inscrire la mention « Confidentiel » sur l’enveloppe. Avec la première secrétaire du PS, cette méthode semble imparable !

La mondialisation en rose fluo

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Photo : partymonstrrrr

Vêtu de son costume de hussard et tenant une épée à la main, un petit garçon au regard vif et malicieux pose avec panache à côté de son cheval à bascule. Le portrait de ce cavalier à fière allure est juxtaposé à celui d’une petite fille au visage laiteux et paisible qui blottit, dans ses bras, une poupée habillée d’une robe au tissu précieux.

C’était l’époque de la Comtesse de Ségur et de Bécassine, des poupées Bru et des dînettes en faïence tout droit sorties des ateliers Saint-Clément, des soldats de plomb sur roulettes et des locomotives en métal peint. C’était l’époque où l’univers du jouet représentait, avec un réalisme surprenant, une minutie incroyable et une esthétique raffinée, le monde réel des adultes. La petite fille avait à sa disposition pour jouer à la poupée tous les accessoires possibles, de l’ombrelle aux jumelles de théâtre en passant par le landau molletonné.

Quant au petit garçon, il rejouait les batailles napoléoniennes, refaisait l’histoire en inventant une victoire à la guerre franco-prussienne de 1870 ou s’amusait à imaginer une série d’aventures aériennes avec sa poupée Lindbergh. C’était enfin l’époque où les couleurs riches en nuance, soyeuses et chaleureuses, recouvraient le jouet en métal, en cuivre ou en bois, autant de matières nobles qui s’intégraient harmonieusement avec les intérieurs des appartements bourgeois.

Trou noir chronologique

Hélas, l’exposition consacrée à l’évolution du « jouet de l’Antiquité à de nos jours », organisée au Grand Palais jusqu’au 23 janvier 2012, atténue cette dimension esthétique par un discours désespérément prévisible qui insiste sur l’inquiétante persistance de l’archaïque dichotomie des rôles inculqués par des jouets irrévocablement sexistes.

Le visiteur est ainsi contraint de chausser les bottes de sept lieues pour faire un bond historique qui le mène directement des trois pots de terre offerts aux enfants dans l’Antiquité aux somptueuses maisons de poupées allemandes du XIXème siècle, sans passer par le Moyen Âge et l’Ancien Régime. Avouons-le, opter pour l’amnésie historique est bien plus confortable que d’affronter la réalité paradoxale de ces périodes historiques, souvent présentées comme barbares ou inégalitaires alors que les jouets n’étaient pourtant pas l’apanage d’un sexe ou d’une classe d’âge- et encore moins destinés à assumer une fonction pédagogique et moralisatrice comme aujourd’hui. L’immense trou noir est préférable au rappel historique : qui se souvient qu’au XVIIème siècle le petit garçon était habillé en robe et jouait à la poupée ?

De tout cela, le Grand Palais fait table rase pour mieux esquiver le curieux paradoxe de notre époque : plus la société s’est démocratisée et la condition féminine s’est émancipée, plus les jouets se sont sexualisés en accentuant la séparation entre jouets pour garçon et jouets pour fille. Ce n’est donc pas par cette chronologie malmenée que le visiteur peut être mis sur la piste, mais en observant tout simplement comment le rose Barbie et le bleu produit WC sont progressivement devenus les deux seules couleurs des jouets des enfants dont les parents vantent par ailleurs la parité et l’égalité.

Et l’on peut dire adieu à la ferme des animaux en bois vernis au profit d’abominables juments qui, à défaut d’être vertes, sont rose fluo, couleur de la modernité globalisée made in China.

Limonov vous conseille Marignac

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Image : ezhikoff.

Edouard Limonov, en cette fin d’année 2011, est partout. Un livre sympathique d’Emmanuel Carrère lui a offert le prix Renaudot par procuration. Chaque journal français publie une interview, forcément exclusive, de lui. Il vient même d’annoncer sa candidature à la prochaine élection présidentielle russe.
Depuis Moscou, Limonov nous envoie également une carte postale, imprimée sur le bandeau de couverture du nouveau roman de Thierry Marignac : « Je connais Thierry Marignac depuis trente et un ans. C’est un type vraiment noir : sévère et terrible, sans tendresse. Vagabond incorrigible, voici un nouvel épisode de son parcours sur terre. Il faut le lire. »
Limonov a raison : il faut lire Marignac, en commençant par Milieu hostile, ultime station – ténébreuse et rouge sang – de son “cycle russe”.

Un orfèvre des bas-fonds

Dès les premières lignes, sous le soleil d’été de la République d’Ukraine, on retrouve l’Est comme berceau et décombres d’une civilisation mal en point. De ce point de mélancolie de sa géographie intime, Marignac fit la mèche à combustion de Cargaison, publié en 1992 par Jean-Paul Bertrand. Il propagea l’incendie dans Milana – nom d’une héroïne froide en caraco et pantalon de treillis -, Fuyards et le crépusculaire A quai. Dans Milieu hostile, on retrouve surtout Dessaignes, le héros cabossé de Renegade boxing club[1. Série noire parue en 2009] : « ex-facilitateur ONG en Russie, ex-traducteur juridique aux Etats-Unis, un intérimaire cosmopolite, demi-solde d’une caste inférieure d’employés internationaux – roulant au gré des chocs de l’existence comme une boule de billard jouée à plusieurs bandes, sur la planète. »

A Kiev et à Vilnius en passant par Paris, Dessaignes explore les bas-fonds des villes et les hautes sphères de l’économie. Il connaît les deux : les trafics servent de passerelle et de gagne-misère, grande ou petite. Manière de « Bad lieutenant », il est au coeur de la grande machine à broyer des êtres en état de décomposition avancée et tente de sauver sa peau. Sous son œil fatigué, la beauté de « l’âme russe » prend des coups et se relève sonnée. L’alcool coule à flots, castagne les cerveaux. L’orange des révolutions pourrit. Les communistes reprennent en main leurs affaires. Des hordes de motards, « Les loups de la nuit », paradent en l’honneur de Poutine. Des rejetons de la vieille aristocratie française croisent des gangs albanais et des Africains. Les infirmières ne pansent pas que des plaies et les amis sont troubles. On s’accroche à des sacs de billets. Tout ça risque de mal finir.

La guerre lasse d’un styliste

Limonov a encore raison : Marignac est sévère et terrible, sans tendresse. Dans ses textes, il cite Céline, de Roux, Mishima, Rigaud et Norman Mailer – auquel il a consacré un essai. Les poètes russes aussi : Natalia Medvedeva et Sergueï Tchoudakov. Par ailleurs boxeur et traducteur, Marignac est un romancier écorché, la plaque sensible d’une époque qu’il recrache avec furie. Ca ne date pas d’aujourd’hui. En 1988, son premier roman, Fasciste, fit l’effet d’un uppercut de Tyson au menton d’une France estampillée « Touche pas à mon pote ». L’histoire d’un jeune homme qui se jette dans le chaudron du nationalisme politique le plus dur et se consume pour « Irène, jeune, mince, poignante, blonde surtout, blonde comme il est noble d’être blonde ». Fasciste est un roman qu’il serait urgent de rééditer. En attendant, black-listé par un quarteron de bien-pensants, Marignac continue à mettre sa peau sur la table, dans ce milieu hostile dont il s’extrait par la froideur étincelante de son style.

Thierry Marignac, Milieu hostile, Baleine, 2011

Maladies de foi

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Israël et les Territoires palestiniens constituent un laboratoire non seulement de polémologie (version longue durée), mais également d’observation et de traitement préventif des maladies génétiques. C’est ce que l’on découvre à la lecture d’un étonnant petit livre d’Yves Mamou[1. Israël : les maladies des religieux, un regard décalé sur le conflit israélo-palestinien. Editions Léo Scheer.] qui aborde la conflit israélo-palestinien par le biais de la génétique appliquée à la procréation.

Il se trouve en effet que des patients juifs et arabes se retrouvent dans le même hôpital de Jérusalem, pour effectuer des examens prénuptiaux visant à éviter le risque de transmission à leur descendance de maladies inscrites dans les gènes de chaque individu.

La fréquence de ces « couples à risque » est d’autant plus grande que l’endogamie, voire la consanguinité est forte dans les groupes ethniques et sociologiques concernés. La science a ainsi découvert des maladies spécifiques aux askhénazes (Juifs d’Europe de l’Est), sépharades (Juifs d’Orient), Arabes palestiniens, Druzes, Bédouins etc… Chez les Juifs, le risque de donner le jour à un enfant frappé d’une maladie génétique affecte principalement les communautés ultra-religieuses (Haredim), où les mariages s’effectuent au sein d’un groupe de taille réduite. On découvrira au fil du livre les astuces mises en œuvre par les uns et les autres pour concilier la tradition sociale ou impératifs religieux avec les avancées de la science.

L’idéal serait que les Juifs n’épousent que des Arabes et vice-versa, mais en attendant il faut bien se débrouiller autrement.

L’arithmétique du « dernier » sommet

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Voilà, le sommet européen de tous les dangers est terminé. Il devrait nous assurer des vacances sereines. Il n’empêche, au cas où, on nous annonce la tenue d’un possible huitième « sommet de la dernière chance » avant les fêtes pour que tout le monde digère correctement la dinde de Noël et la cuite du Nouvel an.

Loin d’avoir été triomphal, ce sommet n’en a pas moins été distrayant. Au moins confirme-t-il l’hypothèse « lordonnienne » du comique comme remède à la crise. Et puis, il a fait bouger les lignes, comme on dit.

Les chefs d’Etats et de gouvernements se sont en effet accordés sur l’idée d’une formule à « 17-plus ». Cette solution concerne les 17 membres de l’eurozone, auxquels il convient d’ajouter six pays non-membres, et une poignée d’Etats qui réservent leur réponse. Nous avons donc là un exemple typique de l’équation « 17 + 6 + X », dont on espère qu’elle fera date.

Dans le même temps, la Grande-Bretagne a décidé de faire cavalier seul, nous faisant basculer sans transition de l’ère de « l’ignominie germanophobe », vivement condamnée par les médias mainstream, à celle de « l’anglophobie nauséabonde », condamnée par personne. Pourtant, la « britannophobie » nous rappelle elle aussi quelques unes des « heures les plus sombres de notre histoire ». Mais en l’occurrence, il faut remonter au-delà de 1940 dans l’histoire du continent, ce qui semble provoquer une épidémie de KO techniques jusque chez les commentateurs les plus avertis.

Quoiqu’il en soit, cette fois-ci, la messe est dite : l’épopée des Vingt-sept, c’est fini. Et c’est une Europe à « 27-moins » qui vient de se mettre d’accord sur une solution à « 17-plus ».

N’imaginons surtout pas que l’histoire s’arrête là ! On vient d’apprendre que l’adhésion de la Croatie à l’Union avance à grands pas, et qu’elle devrait bientôt être effective ! Ainsi, l’Europe à « 27-moins » qui vient d’adopter une solution à « »17 + 6 + X » » n’est ni plus ni moins qu’une future Europe à « 26-plus » !

Vous n’avez rien compris ? Bravo : vous êtes normal. Surtout, pas d’inquiétude : de très nombreux « experts » modélisent d’ores et déjà les algorithmes appropriés.

C’est l’Europe à « géométrie variable » que nous voulions. Résultat : nous avons une Europe incurable à géométrie instable !

« Toutes les religions ne sont pas compatibles avec toutes les nations »

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Photo : khalid Albaih.

Daoud Boughezala. Un Européen sur dix a des racines ailleurs, principalement dans le monde arabo-musulman. Selon vous, cette minorité menace-t-elle de « conquérir » le continent et de révolutionner la vie des Européens « de souche » ?

Christopher Caldwell. Dans mon livre , je parle de culture et non pas d’ethnies. Le fait que 99% des Américains aient leurs racines ailleurs n’a pas empêché la construction d’une culture nationale commune. Quant au verbe « conquérir », je le trouve inapproprié, puisqu’il suggère que l’immigration de masse que connaît Europe depuis cinquante ans obéit à une stratégie ou à un plan préétablis, ce qui n’est pas le cas. En revanche, le verbe « déplacer » − terme qu’employait Enoch Powell dans ses discours controversés des années 1960 – me semble mieux qualifier ce phénomène. Les problèmes posés par l’immigration de masse ne constituent pas un crime. Ils sont plutôt une tragédie, pour une bonne part involontaire.

DB. De plus en plus, les critiques de l’immigration se polarisent sur l’islam. Or, vous écrivez que l’immigration de masse et l’islamisation sont deux « problèmes » distincts qui « se recoupent » néanmoins. Quel est le vrai défi posé à l’Europe : l’immigration ou l’islam ?

CC. L’immigration de masse constitue le grand défi pour l’Europe en ce qu’elle pose des problèmes que l’immigration individuelle ne pose pas. Lorsque des individus immigrent, ils ne peuvent retrouver des repères culturels qu’en adoptant la culture de leur pays d’accueil. Lorsqu’il s’agit de masses, elles apportent leur culture d’origine avec elles, sauf si le pays d’arrivée prend des mesures énergiques pour les en empêcher. Or, loin d’adopter de telles mesures, les pays européens ont tout fait pour encourager ces cultures étrangères. Ce fut une erreur terrible. De ce point de vue, aujourd’hui, l’un des principaux obstacles à l’assimilation des immigrés est l’existence de réseaux entiers de restaurants, de coiffeurs, de journaux et de commerces qui permettent d’importer dans le pays d’accueil le mode de vie et les codes culturels du pays d’origine. Et ce phénomène est aggravé par Internet, qui permet à chacun de vivre connecté à la société dont il est issu.

DB. Il aurait été étrange et même fâcheux qu’on accueille des individus en dénigrant leur culture…

CC. Soyons clairs : il ne s’agit pas de déclarer telle ou telle culture « supérieure » ou « inférieure » à une autre. Les cultures étrangères sont problématiques non pas parce qu’elles seraient intrinsèquement « mauvaises » ou « inférieures » mais parce qu’elles se heurtent aux règles de la vie en société, aux droits et aux devoirs de l’individu dans les pays d’accueil. La confusion culturelle qu’elles entraînent mine la démocratie, la cohésion sociale et jusqu’à la légitimité gouvernementale.

DB. Vous n’avez pas répondu sur l’intégration de l’islam qui est pourtant le sujet de votre enquête…

CC. À l’intérieur du phénomène général qu’est l’immigration de masse, l’islam pose un problème particulier car il s’agit d’une religion prosélyte, comme le christianisme. De surcroît l’islam a été, plus encore que les deux autres monothéismes, une religion de conquête.[access capability= »lire_inedits »] Or, une minorité de ses adeptes pense qu’elle devrait le rester, ce qui d’ailleurs ne signifie pas que l’immigration des musulmans vers l’Europe traduise une volonté de conquête. Ce qui a rendu la situation tragique, c’est que l’afflux d’immigrés musulmans est intervenue dans les années 1950-1970, alors qu’une majorité de chrétiens et de musulmans semblaient délaisser leur religion pour devenir « modernes ». Or, ce qui était vrai pour les premiers s’est avéré faux pour les seconds.

DB. Comment pouvez-vous en avoir la certitude ?

CC. Etude après étude (la plus récente étant celle de l’Institut Montaigne), on observe qu’un nombre élevé de musulmans des banlieues privilégient leur allégeance religieuse par rapport à leur appartenance nationale. En réalité, cette hiérarchie des appartenances vaut pour toutes les personnes vraiment religieuses, qu’elles soient chrétiennes, musulmanes ou juives. Un individu qui croit en Dieu serait idiot d’accorder plus de poids aux choses temporelles qu’au monde éternel. Pour autant, toutes les religions ne sont pas compatibles avec toutes les nations. Ainsi, la France, une République laïque, est aussi − de l’avis unanime des catholiques comme des non-catholiques − la « fille aînée de l’Église ». Il n’y a pas de conflit entre l’identité catholique et l’identité française parce que la France est indéniablement un pays d’histoire et de culture catholiques. En revanche, jusqu’à ces deux dernières décennies, la France n’était absolument pas un pays musulman. Elle a même été en guerre contre des États musulmans, y compris récemment. Au cours du dernier millénaire, les intérêts de la France ayant très rarement convergé avec ceux de l’islam, il n’y a aucune raison de croire, sauf à se bercer d’utopie, qu’ils s’accorderont durablement à l’avenir.

DB. L’Europe n’est-elle pas apte à assimiler les descendants des immigrés musulmans comme les États-Unis l’ont fait avec les Irlandais, très mal vus à l’époque de leur arrivée massive à Ellis Island ?

CC. Peut-être, mais il ne faut pas oublier que les Irlandais ont eu beaucoup du mal à s’assimiler ! Jusqu’à aujourd’hui, beaucoup d’Américains d’origine irlandaise n’ont toujours pas abandonné leurs allégeances ancestrales. Il a fallu plus d’un siècle pour qu’ils cessent d’exprimer violemment leur identité, aux États-Unis et ailleurs. Et il ne s’agit pas d’un simple folklore : pendant la guerre de Sécession, une quinzaine d’années après la famine des années 1840 (dite « de la pomme de terre ») et les premières vagues d’immigration de masse de ce pays, des immigrés Irlandais se sont soulevés contre l’effort de guerre exigé par le Nord. Cinquante ans plus tard, lors de la Première guerre mondiale, un nombre significatif d’Irlando-Américains ont soutenu l’Allemagne, car celle-ci s’opposait à leur ennemi héréditaire britannique, pourtant allié de leur nouvelle patrie… Le même scénario s’est reproduit dans les années 1930. Quant aux terroristes de l’IRA, ils ont été abondamment financés – jusque dans les années 1990 ! − par des fonds en provenance des communautés irlandaises des États-Unis.

DB. Malgré ces vicissitudes, ils sont devenus de « bons Américains ». Est-ce parce que, malgré l’antagonisme entre catholiques et protestants en Irlande, il est plus facile, pour un pays d’histoire chrétienne, d’assimiler des chrétiens ?

CC. Évidemment, cela compte beaucoup. C’est l’occasion de rappeler une chose que l’on ignore souvent en Europe à propos de l’assimilation aux États-Unis : en devenant américain, l’immigré garde sa religion. La plupart des Américains ont conservé la religion de leur arrière-arrière-arrière… grand-mère. Ainsi, le catholicisme des Irlandais n’était pas étranger aux États-Unis de la même manière que l’islam peut l’être à l’Europe occidentale. Le Maryland catholique était l’un des 13 États fondateurs du pays. La Louisiane catholique est entrée dans l’Union en 1812. A contrario, l’Europe occidentale n’a pas connu une présence durable de l’islam sur son sol depuis plus de cinq cent ans. En outre, l’Irlande ne comptant que 3 millions d’habitants, elle n’a connu que des conflits sporadiques et limités. En revanche, le monde musulman abrite 1,3 milliard d’êtres humains, ainsi qu’une large variété de conflits, qui suscitent une forte solidarité confessionnelle. Pour prendre un exemple concret, les passions autour du conflit israélo-palestinien ne se cantonnent pas à la diaspora palestinienne mais concernent l’ensemble des musulmans européens. La conclusion, c’est que, si l’immigration irlandaise a été l’une des plus difficiles à assimiler pour les États-Unis, l’immigration musulmane sera encore bien plus difficile à absorber pour l’Europe.

DB. Pour vous, « la voie de la modernisation européenne passe par la galerie marchande, le piercing de nombril, le jeu en ligne, un taux de divorce de 50% et une forte tendance à l’anomie et au dégoût de soi ». Au fond, l’immigration de masse n’est-elle pas un symptôme de la crise identitaire d’un continent qui n’aspire qu’à s’intégrer au marché mondial et à adopter la culture ultra-consumériste de l’Amérique ?

CC. Absolument ! En réalité, la culture consumériste et l’immigration de masse représentent deux faces d’un phénomène global. Dès lors que le marché nécessite une force de travail souple et bon marché, il ne peut se passer facilement de l’immigration.

DB. Comment voyez-vous l’Europe dans cinquante ans ? Sommes-nous condamnés à devenir les héros d’un Camp des Saints grandeur nature ? Que doit faire l’Europe pour échapper à ce sort peu enviable ?

CC. L’Europe ne ressemblera certainement pas au Camp des Saints, qui offre une vision romanesque intéressante mais datée « XXe siècle ». Je partage l’analyse des théoriciens de gauche, de droite et du centre qui, de plus en plus, voient le XXe siècle comme une parenthèse historique. Il est évidemment risqué de prévoir l’avenir, mais l’Europe de demain pourrait ressembler à ce qu’elle était avant l’unification de l’Allemagne et de l’Italie : un patchwork irrégulier de peuples sur lesquels une autorité politique exerce un pouvoir fondé sur des intérêts de classe. En somme, nous pourrions assister à un retour du féodalisme.[/access]

Cet article est issu de Causeur magazine n ° 41.

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Christopher Caldwell est journaliste. Il vit à Washington et est l’auteur d’Une révolution sous nos yeux, Comment l’islam va transformer la France et l’Europe, préface de Michèle Tribalat, Editions du Toucan

Paris-Berlin, l’Axe du moins bien

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Photo : Jusos de

En 1945, la France avait une dette de 145% du PIB. En 1960, cette dette n’était plus que de 40% du PIB. En 1967, Michel Debré, alors ministre des Finances, s’enorgueillit d’avoir remboursé le dernier franc de la dette française. Comment cet effort sans précédent fut-il possible ?

Réponse : par une politique de croissance soutenue par de grands programmes industriels et infrastructurels, par la possibilité accordée à la Banque de France de faire des avances aux trésor (au prix d’un peu d’inflation) et par plusieurs dévaluations du franc. Notons que cette réduction de la dette ne s’est pas réalisée par la réduction des prestations sociales mais au contraire par leur généralisation (la Sécurité sociale date de 1945).

Qu’en est-il aujourd’hui ? On le sait, la dette française s’élève à 85% du PIB, soit presque la moitié du taux d’endettement de 1945. Logiquement, on se dit qu’en appliquant le programme de l’après-guerre, on devrait rembourser la totalité de la dette en moins de dix ans. Pourtant, aucune politique de croissance n’est aujourd’hui à l’horizon. Et pour cause : l’Europe et la France n’ont ni politique industrielle ni politique d’aménagement du territoire.

Dans le même temps, la Banque centrale européenne n’a pas le droit d’avancer des fonds aux Etats. Au contraire, elle prête aux banques privées qui financent les Etats moyennant une marge conséquente sur les taux. La Banque de France ne possède pas non plus ce pouvoir, d’ailleurs elle n’existe plus que sur le papier.

La monnaie étant unique, la France ne peut la dévaluer pour rétablir sa compétitivité face à l’Allemagne. La politique de l’euro fort maintiendra en outre une parité insoutenable par rapport au dollar. Au rythme où vont les choses, on ne sera pas en situation d’inflation mesurée (qui permet de réduire l’effet de la dette) mais de déflation, une calamité déjà vécue Outre-Rhin.

Sous l’impulsion de l’Allemagne, le gouvernement entérine ainsi une politique diamétralement opposée à celle qui permit à la France de rembourser sa dette entre 1945 et 1967. Nicolas Sarkozy et ses ministres appliquent un programme économique qui ressemble à s’y méprendre à la politique menée par la France et l’Angleterre à partir de 1930 pour remédier aux conséquences de la crise financière de 1929. Avec la suite que l’on connaît. La rigueur réduira les prestations sociales des Français, entraînera la hausse des prélèvements sociaux et créera un climat de profonde affliction peu propice au développement économique.

Le plan européen s’accompagnera d’une restriction démocratique sans précédent puisque les arbitrages budgétaires seront délégués au « cloud » : une nébuleuse composée de technocrates européens, de chefs de gouvernements autodésignés dans leur prérogatives de direction de l’Europe, de juges suprêmes insaisissables, etc. Les parlements nationaux et le Parlement européen ne seront bien évidemment pas parties prenantes de ce « cloud government ».

Et pour la première fois, le contrôle démocratique du budget échappera même à toute souveraineté, qu’elle soit nationale ou européenne…

Captain Brackmard a encore frappé !

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Après l’immense succès virtuel de son tube PQR, le virevoltant Captain Brackmard revient avec J’télécharge si je veux.


J'télécharge si je veux – Captain Brackmard par captainbrackmard

Celui qui jouait le rôle du jeune Kader dans la très oubliable série Seconde B au début des années 1990 signe une charge musclée contre l’hyperpuissance des majors de la musique et leur discours anti-fraude. Comme toujours avec Captain, les paroles valent le détour et se suffisent à elles-mêmes : c’est à coups de rimes riches qu’il se torche avec Hadopi !

Attention, refrain déconseillé aux tympans vierges de toute chanson paillarde : « J’télécharge si je veux/ J’achète des disques si je veux/ T’as pas à me dire ce que je dois faire/ Va n… ta mère/ J’télécharge si je veux/ J’vais au ciné si je veux/ Quant t’as n… ta mère va n… ton père ».

Avec cet hymne à la liberté anticapitaliste, Brackmard dépasse Philippe Poutou sur le terrain de la subversion… que demande le peuple ? Ecoutez : « Quand tu sors un nouveau disque j’en suis tout ému/ J’m’en tape de prendre des risques du moment que je t’enc…./ Clic Clic t’es dégoûté tu pleures sur tes millions/ Moi j’ai la tr…/ J’vais te b… et en douceur et par le fi…  ».

Bon, une fois notre machine à biiiiiiips détraquée, on retient la violence polie de cette diatribe révolutionnaire : « Fuck la FNAC, j’veux pas être dans leurs bacs avec les p… de la Star’Ac/ J’leur pisse dans la ch… ».

Belle leçon d’insoumission aux diktats de la marchandise discographique, fût-elle dématérialisée et sponsorisée par Universal ou TF1. Un esprit de rébellion typiquement hexagonal que ce Captain Brackmard qui clame fièrement « Ouais mec j’suis français ! ».

Tous au charbon !

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Thomas le petit train. Photo : FotoSpawn.

Mon fils Frédéric s’est récemment pris de passion pour une locomotive bleue venue d’outre-Manche : Thomas le Petit Train. Le merchandising indélicat subit par cette série d’historiettes illustrées m’avait d’abord fait hausser mes sourcils de censeur. Mais un examen plus attentif a dissipé toutes mes craintes. Car les nouveaux réacs ont enfin leur dessin animé. Né en 1945 sous la plume du Révérend Wilbert Awdry et constamment remis au goût du jour depuis, les aventures de Thomas et ses amis véhiculent des « valeurs à l’ancienne », de l’aveu même de ses éditeurs.

Jugez plutôt. Thomas est une locomotive à vapeur qui vit sur l’île de Chicalor. Je devrais d’ailleurs dire qu’il travaille sur cette île car je n’ai pas le souvenir d’un seul épisode où un personnage joue, flâne ou se repose. Les amis de Thomas sont tous des engins mécaniques : locomotives, wagons, grues et même un hélicoptère. Notons que cette profusion de machines, moteurs et mécaniques industriels est sans doute ce qui plaît le plus aux enfants. Le principal personnage humain, le Gros Contrôleur, est habillé comme un ministre de Pompidou : jaquette, pantalon milleraies et haut-de-forme. Son parcours est une apologie du mérite et de l’ascension sociale par le travail : « il a gravi les échelons, passant de conducteur à contrôleur », son travail consistant à « s’assurer que les locomotives soient pile à l’heure et toujours utiles ».

Car voilà le sens de la vie dans l’univers merveilleux et productiviste de Thomas le Petit Train : être ponctuel et bien faire son travail. Imaginez donc : le pire qui pourrait arriver aux personnages, ce serait d’être cinq minutes en retard pour prendre un chargement de minerai de fer.
Aucune histoire ne serait intéressante sans péripétie ou conflit. Les Barbapapas passent leur temps à faire la guerre à de vilains pollueurs. Les Bisounours combattent le professeur Coeur-de-Pierre et le sorcier Sans-Coeur. Rien de tel chez Thomas : il n’y a pas de méchant à détruire. Ca ne veut pas dire que tout est rose. Les parents seront surpris de voir des personnages encore plus vaches que les collègues de bureau dans Dilbert : les plus rapides toisent les lents, les beaux snobent les laids, les forts friment devant les petits. L’abondance de blagues, chamailleries, manigances ou rivalités dissimule en fait un univers relationnel assez rare dans les séries pour enfants.

La morale de Thomas le Petit Train, c’est que le mal est principalement en moi et pas dans les autres. Et que je peux me réformer. Chaque épisode tourne autour un défaut propre à un personnage. Hank agace les autres locomotives par sa maladresse, « mais comme il cherche à bien faire, ses défauts sont pardonnés ». James « est si fier qu’il trouve des tâches indignes de lui, ce qui lui vaut des problèmes ». Whiff « adore ramasser les ordures et ne remarque même pas l’air méprisant que prennent certains à son passage ; ne se souciant guère de son allure, elle met un point d’honneur à faire correctement son travail. » Tous les personnages possèdent des travers qui provoquent des péripéties. Et c’est en surmontant leurs propres défauts qu’ils permettent à l’histoire de se dénoues.

Thomas a lui aussi ses tares : « il fait souvent preuve d’un zèle excessif et préfère faire lui-même des travaux qu’il conviendrait de confier à des locomotives plus puissantes et plus expérimentées ». Il n’est ni le plus fort ni le plus rapide. Mais le plus utile. Le monde de Thomas, c’est celui de la diversité des compétences et du travail d’équipe, le monde de la division du travail, de la production et du service, celui de la coopération volontaire, à l’opposé des modèles collectivistes de prédation et de coercition.

Au fond, pourquoi lisons-nous des histoires aux enfants ? Parfois pour qu’ils se taisent, le plus souvent pour leur donner une éducation morale et sentimentale. Celle de Thomas le Petit Train est une célébration sans retenue des valeurs traditionnelles de l’industrie, de la ponctualité et du sérieux. Les néo-réacs devraient donc regarder de plus près cette petite locomotive à charbon, dure à la tâche…et qui crache du CO2 toute la journée !

Bientôt l’épreuve de « genritude » au bac ?

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Judith Butler, professeur de littérature à Berkeley et championne de la lutte queer, vient d’être élevée à la dignité de docteur honoris causa par l’université de Bordeaux, la ville du vin sombre et viril, à la fois fort et doux, des cannelés gourmands aux rebonds sensuels. Et ce qui rend ce sacre encore plus sacrilège, c’est qu’il s’agit de l’université Michel-de-Montaigne, le sage peu épris de « novelletés » qui écrit : « Le fruit du trouble ne demeure guère a celui qui l’a ému, il bat et brouille l’eau pour d’autre pêcheurs. » Hé oui, le « trouble dans le genre », ou encore « trouble dans le sujet, trouble dans les normes », titre du livre que Fabienne Brugère, professeure (tiens, y aurait-il encore des sexes ?) à Bordeaux III a co-écrit sur Judith Butler , vient battre et brouiller l’eau claire de nos idées simples et droites – c’est de là sans doute que vient le problème − sur la connexion statistiquement pertinente entre la configuration de notre entrecuisse et nos choix de vie .

SEXE ! Ce mot qui claque comme un ordre, tel le « Schnell ! » nazi des superproductions bochophobes de notre enfance, a mauvais genre. Le genre, lui, a mauvais sexe, ou plutôt n’en a plus. Du moins pas de déterminé. Marx écrivait dans le Manifeste que la lutte des classes « finissait toujours soit par une transformation révolutionnaire de la société tout entière, soit par la destruction des deux classes en lutte ». Les tenants de la guerre des sexes ont choisi le cumul : détruire les deux sexes par une transformation révolutionnaire de la société.

Ce processus est à l’œuvre depuis vingt ans, mais les Français peuvent en trouver la preuve tangible dans les nouveaux manuels de Sciences et vie de la Terre pour classes de première. Si vous voulez que votre ado ait une longueur d’avance en SVT à la rentrée prochaine, ce résumé des principales innovations ne sera pas inutile. Si vous ne comprenez pas tout, c’est sans doute que vous êtes encore un peu rétrograde, mais ne vous inquiétez pas : ça finira par rentrer.

Première leçon : un homme et une femme, c’est has-been

Les bébés ne naissent toujours pas dans les choux, mais pas nécessairement non plus de la fécondation d’un sexe par l’autre. Pourtant, c’était encore marqué dans le programme l’année dernière : un homme, une femme, et hop : un enfant ! Mais il faut oublier. Désormais, quand on est deux femmes et qu’on s’aime, on peut avoir un enfant sans homme. C’est simple : il faut aller en Scandinavie. Internet et une carte bleue suffisent. Le sperme est vendu en ligne et on choisit le donneur anonyme en fonction d’une photo de lui enfant. Bien entendu, on peut aussi avoir un bébé sans femme quand on est deux hommes et qu’on s’aime. Sinon, cela serait une rupture grave de l’égalité. Dans ce cas, le contrat organise la location d’utérus : petit meublé, bail de neuf mois non renouvelable. Pour le moment à l’étranger. Peut-être un jour en ligne ?[access capability= »lire_inedits »]

Deuxième leçon: aimer quelqu’un du même sexe, c’est bien

Si, à l’École primaire, votre enfant a raté le stage de sensibilisation à l’homophobie avec la projection du Baiser de la lune, film qui présente l’avantage d’être à la fois zoophile et homophile (dois-je préciser que je ne fais aucun rapprochement ? sans doute, oui), pas de panique, il y en a aussi dans le secondaire. Rassurez-vous, vos ados applaudiront quand Kevin et Martial s’embrasseront à pleine bouche au fond du car lors d’une sortie scolaire.

Troisième leçon : le sexe est mort, vive le genre !

La gender theory, ça c’est classieux. Pour les non-anglophones élevés par des parents obscurantistes qui leur ont fait faire du latin et du grec, voire par des néo-nazis qui les ont obligés à apprendre l’allemand, gender theory veut dire théorie du genre. Pour l’essentiel, celle-ci repose sur deux avancées scientifiques capitales. La première a été magnifiquement formulée par Simone de Beauvoir : « On ne naît pas femme, on le devient. » On doit la seconde à Élisabeth Badinter : « L’un est l’autre. »

Oserai-je rappeler que Brigitte Bardot a donné sa propre formulation, moins scientifique certes, mais plus imagée : « Comme un garçon… moi j’ai un blouson… » C’était dans les temps préhistoriques. La griserie des « garçonnes », conduisant autos et motos, portant pantalons et cheveux courts, pilotant, fumant le cigare et jetant au petit matin leur amant de la veille comme ne le faisaient jadis que les impératrices russes, ne les avait pas conduites à nier le fait aisément constatable, bien que situé un peu loin et en-dessous du cerveau, qu’elles avaient, en lieu et place de l’arme virile, la blessure intime d’où coule chaque mois le sang menstruel. Autrement dit, elles ne cherchaient pas à oublier et à faire oublier qu’elles étaient femmes. Même en moto, même avec un blouson.

Il est vrai que, depuis, la science a remédié à ce constat désolant : comme la grosse dame qu’on montre aux actualités en train d’épouser une autre dame, un homme peut désormais changer de sexe et vice-versa.
Mais ce n’est pas tout. Grâce à la théorie du genre, cette opération coûteuse n’est plus indispensable. Nous voilà enfin délivrés de la biologie, cette science réactionnaire qui accrédite l’idée nauséabonde selon laquelle il y aurait un « donné » naturel, et pas seulement ce « construit » culturel que bâtit de ses mains noires et calleuses le prolétaire socialiste aidé en sous-main par l’intellectuel ouvriériste qui peut ainsi faire oublier la fortune paternelle, la banale situation conjugale et ses mains si blanches de diplômé.

Madame Butler l’a dit : le sexe, c’est dans la tête ! Et ce qui est dans la tête est le produit de l’éducation reçue. Au rancart, les Barbies poitrinues et fessues à cheveux longs et taille de guêpe. Virez-moi ces Rambos à fesses étroites et torse musclé. La coupe « de Haas », le sérieux idoine auront raison des plus agressives féminités. Quant aux ex-futurs machosmachos en puissance, espérons que la privation de pistolets en plastique et de circuits automobiles leur ôtera toute tentation de virilité abusive. Comme ça, dans dix ans, votre fils passera avec succès l’épreuve de « genritude » et il entrera à Sciences Po.[/access]

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Ecrire à Martine Aubry, qui transmettra

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Photo : Martine Aubry.

C’est plus fort qu’elle. Lorsqu’on lui envoie une lettre, il faut qu’elle la diffuse à la presse et la rende publique. Martine Aubry a ainsi réitéré la mauvaise manière qu’elle avait faite il y a quelques mois à Arnaud Montebourg lorsque, dans un courrier pourtant confidentiel, il lui présentait son rapport sur la fédération des Bouches-du-Rhône.

Averti par ce précédent fâcheux, le député de Saône-et-Loire a ainsi fait preuve d’une grande naïveté[2. Ou alors c’est un coup de billard à trois bandes bien risqué] lorsqu’il a suggéré, par un courrier tout aussi privé, de prendre au plus vite les mesures qui s’imposent pour ne pas renouveler l’erreur provençale dans le Pas-de-Calais. Mal lui en a pris. Cette missive n’a pas attendu quelques semaines pour se retrouver dans toutes les rédactions françaises.

Mieux ! Aubry a évoqué le sujet en pleine présentation des futurs candidats socialistes aux législatives. Fustigeant l’ego de celui qui lui a taillé des croupières lors de la primaire socialiste avant de choisir François Hollande au second tour, elle a volé au secours de cette figure d’avenir dont l’honneur aurait été sali par Montebourg : Jack Lang.

Ce dernier, qui n’avait pas souhaité se soumettre au vote des militants dans sa circonscription du 6-2, venait d’être privé de point de chute local par le parti. Mais on lui promet une nouvelle terre d’élection pour juin. Hier en effet, la rumeur enflait quant à un possible parachutage de Lang dans les Vosges qui, même si elles en ont vu d’autres, pourraient tout de même être épargnées de temps à autre.[2. Un bon esprit de mes amis, constatant que cette rumeur prenait de l’ampleur, s’inquiétait de la malédiction vosgienne :« La série noire continue depuis les invasions des Huns, la Guerre de Trente ans, deux guerres Mondiales, la tempête de 1999 et la mort de Philippe Séguin ». Peut-on franchement lui donner tort ?]. Après tout, les hiérarques du PS vont peut-être déplacer les illustres habitants de la Place des Vosges dans le département des Vosges ? Et DSK : Epinal ou Saint-Dié ?

En attendant, il nous reste à souhaiter bon courage à François Hollande qui va devoir mener sa campagne avec une Première secrétaire bien décidée à lui savonner la planche. D’ailleurs, des esprits affûtés ont remarqué qu’elle avait évoqué l’importance de la victoire… en juin. Traduisez : la présidentielle, pour elle, c’est devenu secondaire.

A ceux qui souhaitent connaître leur quart d’heure warholien en rêvant de voir leur prose reproduite dans la presse nationale, nous leur conseillons d’écrire à Martine Aubry et de ne pas omettre d’inscrire la mention « Confidentiel » sur l’enveloppe. Avec la première secrétaire du PS, cette méthode semble imparable !

La mondialisation en rose fluo

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Photo : partymonstrrrr

Vêtu de son costume de hussard et tenant une épée à la main, un petit garçon au regard vif et malicieux pose avec panache à côté de son cheval à bascule. Le portrait de ce cavalier à fière allure est juxtaposé à celui d’une petite fille au visage laiteux et paisible qui blottit, dans ses bras, une poupée habillée d’une robe au tissu précieux.

C’était l’époque de la Comtesse de Ségur et de Bécassine, des poupées Bru et des dînettes en faïence tout droit sorties des ateliers Saint-Clément, des soldats de plomb sur roulettes et des locomotives en métal peint. C’était l’époque où l’univers du jouet représentait, avec un réalisme surprenant, une minutie incroyable et une esthétique raffinée, le monde réel des adultes. La petite fille avait à sa disposition pour jouer à la poupée tous les accessoires possibles, de l’ombrelle aux jumelles de théâtre en passant par le landau molletonné.

Quant au petit garçon, il rejouait les batailles napoléoniennes, refaisait l’histoire en inventant une victoire à la guerre franco-prussienne de 1870 ou s’amusait à imaginer une série d’aventures aériennes avec sa poupée Lindbergh. C’était enfin l’époque où les couleurs riches en nuance, soyeuses et chaleureuses, recouvraient le jouet en métal, en cuivre ou en bois, autant de matières nobles qui s’intégraient harmonieusement avec les intérieurs des appartements bourgeois.

Trou noir chronologique

Hélas, l’exposition consacrée à l’évolution du « jouet de l’Antiquité à de nos jours », organisée au Grand Palais jusqu’au 23 janvier 2012, atténue cette dimension esthétique par un discours désespérément prévisible qui insiste sur l’inquiétante persistance de l’archaïque dichotomie des rôles inculqués par des jouets irrévocablement sexistes.

Le visiteur est ainsi contraint de chausser les bottes de sept lieues pour faire un bond historique qui le mène directement des trois pots de terre offerts aux enfants dans l’Antiquité aux somptueuses maisons de poupées allemandes du XIXème siècle, sans passer par le Moyen Âge et l’Ancien Régime. Avouons-le, opter pour l’amnésie historique est bien plus confortable que d’affronter la réalité paradoxale de ces périodes historiques, souvent présentées comme barbares ou inégalitaires alors que les jouets n’étaient pourtant pas l’apanage d’un sexe ou d’une classe d’âge- et encore moins destinés à assumer une fonction pédagogique et moralisatrice comme aujourd’hui. L’immense trou noir est préférable au rappel historique : qui se souvient qu’au XVIIème siècle le petit garçon était habillé en robe et jouait à la poupée ?

De tout cela, le Grand Palais fait table rase pour mieux esquiver le curieux paradoxe de notre époque : plus la société s’est démocratisée et la condition féminine s’est émancipée, plus les jouets se sont sexualisés en accentuant la séparation entre jouets pour garçon et jouets pour fille. Ce n’est donc pas par cette chronologie malmenée que le visiteur peut être mis sur la piste, mais en observant tout simplement comment le rose Barbie et le bleu produit WC sont progressivement devenus les deux seules couleurs des jouets des enfants dont les parents vantent par ailleurs la parité et l’égalité.

Et l’on peut dire adieu à la ferme des animaux en bois vernis au profit d’abominables juments qui, à défaut d’être vertes, sont rose fluo, couleur de la modernité globalisée made in China.

Limonov vous conseille Marignac

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Image : ezhikoff.

Edouard Limonov, en cette fin d’année 2011, est partout. Un livre sympathique d’Emmanuel Carrère lui a offert le prix Renaudot par procuration. Chaque journal français publie une interview, forcément exclusive, de lui. Il vient même d’annoncer sa candidature à la prochaine élection présidentielle russe.
Depuis Moscou, Limonov nous envoie également une carte postale, imprimée sur le bandeau de couverture du nouveau roman de Thierry Marignac : « Je connais Thierry Marignac depuis trente et un ans. C’est un type vraiment noir : sévère et terrible, sans tendresse. Vagabond incorrigible, voici un nouvel épisode de son parcours sur terre. Il faut le lire. »
Limonov a raison : il faut lire Marignac, en commençant par Milieu hostile, ultime station – ténébreuse et rouge sang – de son “cycle russe”.

Un orfèvre des bas-fonds

Dès les premières lignes, sous le soleil d’été de la République d’Ukraine, on retrouve l’Est comme berceau et décombres d’une civilisation mal en point. De ce point de mélancolie de sa géographie intime, Marignac fit la mèche à combustion de Cargaison, publié en 1992 par Jean-Paul Bertrand. Il propagea l’incendie dans Milana – nom d’une héroïne froide en caraco et pantalon de treillis -, Fuyards et le crépusculaire A quai. Dans Milieu hostile, on retrouve surtout Dessaignes, le héros cabossé de Renegade boxing club[1. Série noire parue en 2009] : « ex-facilitateur ONG en Russie, ex-traducteur juridique aux Etats-Unis, un intérimaire cosmopolite, demi-solde d’une caste inférieure d’employés internationaux – roulant au gré des chocs de l’existence comme une boule de billard jouée à plusieurs bandes, sur la planète. »

A Kiev et à Vilnius en passant par Paris, Dessaignes explore les bas-fonds des villes et les hautes sphères de l’économie. Il connaît les deux : les trafics servent de passerelle et de gagne-misère, grande ou petite. Manière de « Bad lieutenant », il est au coeur de la grande machine à broyer des êtres en état de décomposition avancée et tente de sauver sa peau. Sous son œil fatigué, la beauté de « l’âme russe » prend des coups et se relève sonnée. L’alcool coule à flots, castagne les cerveaux. L’orange des révolutions pourrit. Les communistes reprennent en main leurs affaires. Des hordes de motards, « Les loups de la nuit », paradent en l’honneur de Poutine. Des rejetons de la vieille aristocratie française croisent des gangs albanais et des Africains. Les infirmières ne pansent pas que des plaies et les amis sont troubles. On s’accroche à des sacs de billets. Tout ça risque de mal finir.

La guerre lasse d’un styliste

Limonov a encore raison : Marignac est sévère et terrible, sans tendresse. Dans ses textes, il cite Céline, de Roux, Mishima, Rigaud et Norman Mailer – auquel il a consacré un essai. Les poètes russes aussi : Natalia Medvedeva et Sergueï Tchoudakov. Par ailleurs boxeur et traducteur, Marignac est un romancier écorché, la plaque sensible d’une époque qu’il recrache avec furie. Ca ne date pas d’aujourd’hui. En 1988, son premier roman, Fasciste, fit l’effet d’un uppercut de Tyson au menton d’une France estampillée « Touche pas à mon pote ». L’histoire d’un jeune homme qui se jette dans le chaudron du nationalisme politique le plus dur et se consume pour « Irène, jeune, mince, poignante, blonde surtout, blonde comme il est noble d’être blonde ». Fasciste est un roman qu’il serait urgent de rééditer. En attendant, black-listé par un quarteron de bien-pensants, Marignac continue à mettre sa peau sur la table, dans ce milieu hostile dont il s’extrait par la froideur étincelante de son style.

Thierry Marignac, Milieu hostile, Baleine, 2011

Maladies de foi

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Israël et les Territoires palestiniens constituent un laboratoire non seulement de polémologie (version longue durée), mais également d’observation et de traitement préventif des maladies génétiques. C’est ce que l’on découvre à la lecture d’un étonnant petit livre d’Yves Mamou[1. Israël : les maladies des religieux, un regard décalé sur le conflit israélo-palestinien. Editions Léo Scheer.] qui aborde la conflit israélo-palestinien par le biais de la génétique appliquée à la procréation.

Il se trouve en effet que des patients juifs et arabes se retrouvent dans le même hôpital de Jérusalem, pour effectuer des examens prénuptiaux visant à éviter le risque de transmission à leur descendance de maladies inscrites dans les gènes de chaque individu.

La fréquence de ces « couples à risque » est d’autant plus grande que l’endogamie, voire la consanguinité est forte dans les groupes ethniques et sociologiques concernés. La science a ainsi découvert des maladies spécifiques aux askhénazes (Juifs d’Europe de l’Est), sépharades (Juifs d’Orient), Arabes palestiniens, Druzes, Bédouins etc… Chez les Juifs, le risque de donner le jour à un enfant frappé d’une maladie génétique affecte principalement les communautés ultra-religieuses (Haredim), où les mariages s’effectuent au sein d’un groupe de taille réduite. On découvrira au fil du livre les astuces mises en œuvre par les uns et les autres pour concilier la tradition sociale ou impératifs religieux avec les avancées de la science.

L’idéal serait que les Juifs n’épousent que des Arabes et vice-versa, mais en attendant il faut bien se débrouiller autrement.

L’arithmétique du « dernier » sommet

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Voilà, le sommet européen de tous les dangers est terminé. Il devrait nous assurer des vacances sereines. Il n’empêche, au cas où, on nous annonce la tenue d’un possible huitième « sommet de la dernière chance » avant les fêtes pour que tout le monde digère correctement la dinde de Noël et la cuite du Nouvel an.

Loin d’avoir été triomphal, ce sommet n’en a pas moins été distrayant. Au moins confirme-t-il l’hypothèse « lordonnienne » du comique comme remède à la crise. Et puis, il a fait bouger les lignes, comme on dit.

Les chefs d’Etats et de gouvernements se sont en effet accordés sur l’idée d’une formule à « 17-plus ». Cette solution concerne les 17 membres de l’eurozone, auxquels il convient d’ajouter six pays non-membres, et une poignée d’Etats qui réservent leur réponse. Nous avons donc là un exemple typique de l’équation « 17 + 6 + X », dont on espère qu’elle fera date.

Dans le même temps, la Grande-Bretagne a décidé de faire cavalier seul, nous faisant basculer sans transition de l’ère de « l’ignominie germanophobe », vivement condamnée par les médias mainstream, à celle de « l’anglophobie nauséabonde », condamnée par personne. Pourtant, la « britannophobie » nous rappelle elle aussi quelques unes des « heures les plus sombres de notre histoire ». Mais en l’occurrence, il faut remonter au-delà de 1940 dans l’histoire du continent, ce qui semble provoquer une épidémie de KO techniques jusque chez les commentateurs les plus avertis.

Quoiqu’il en soit, cette fois-ci, la messe est dite : l’épopée des Vingt-sept, c’est fini. Et c’est une Europe à « 27-moins » qui vient de se mettre d’accord sur une solution à « 17-plus ».

N’imaginons surtout pas que l’histoire s’arrête là ! On vient d’apprendre que l’adhésion de la Croatie à l’Union avance à grands pas, et qu’elle devrait bientôt être effective ! Ainsi, l’Europe à « 27-moins » qui vient d’adopter une solution à « »17 + 6 + X » » n’est ni plus ni moins qu’une future Europe à « 26-plus » !

Vous n’avez rien compris ? Bravo : vous êtes normal. Surtout, pas d’inquiétude : de très nombreux « experts » modélisent d’ores et déjà les algorithmes appropriés.

C’est l’Europe à « géométrie variable » que nous voulions. Résultat : nous avons une Europe incurable à géométrie instable !

« Toutes les religions ne sont pas compatibles avec toutes les nations »

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Photo : khalid Albaih.

Daoud Boughezala. Un Européen sur dix a des racines ailleurs, principalement dans le monde arabo-musulman. Selon vous, cette minorité menace-t-elle de « conquérir » le continent et de révolutionner la vie des Européens « de souche » ?

Christopher Caldwell. Dans mon livre , je parle de culture et non pas d’ethnies. Le fait que 99% des Américains aient leurs racines ailleurs n’a pas empêché la construction d’une culture nationale commune. Quant au verbe « conquérir », je le trouve inapproprié, puisqu’il suggère que l’immigration de masse que connaît Europe depuis cinquante ans obéit à une stratégie ou à un plan préétablis, ce qui n’est pas le cas. En revanche, le verbe « déplacer » − terme qu’employait Enoch Powell dans ses discours controversés des années 1960 – me semble mieux qualifier ce phénomène. Les problèmes posés par l’immigration de masse ne constituent pas un crime. Ils sont plutôt une tragédie, pour une bonne part involontaire.

DB. De plus en plus, les critiques de l’immigration se polarisent sur l’islam. Or, vous écrivez que l’immigration de masse et l’islamisation sont deux « problèmes » distincts qui « se recoupent » néanmoins. Quel est le vrai défi posé à l’Europe : l’immigration ou l’islam ?

CC. L’immigration de masse constitue le grand défi pour l’Europe en ce qu’elle pose des problèmes que l’immigration individuelle ne pose pas. Lorsque des individus immigrent, ils ne peuvent retrouver des repères culturels qu’en adoptant la culture de leur pays d’accueil. Lorsqu’il s’agit de masses, elles apportent leur culture d’origine avec elles, sauf si le pays d’arrivée prend des mesures énergiques pour les en empêcher. Or, loin d’adopter de telles mesures, les pays européens ont tout fait pour encourager ces cultures étrangères. Ce fut une erreur terrible. De ce point de vue, aujourd’hui, l’un des principaux obstacles à l’assimilation des immigrés est l’existence de réseaux entiers de restaurants, de coiffeurs, de journaux et de commerces qui permettent d’importer dans le pays d’accueil le mode de vie et les codes culturels du pays d’origine. Et ce phénomène est aggravé par Internet, qui permet à chacun de vivre connecté à la société dont il est issu.

DB. Il aurait été étrange et même fâcheux qu’on accueille des individus en dénigrant leur culture…

CC. Soyons clairs : il ne s’agit pas de déclarer telle ou telle culture « supérieure » ou « inférieure » à une autre. Les cultures étrangères sont problématiques non pas parce qu’elles seraient intrinsèquement « mauvaises » ou « inférieures » mais parce qu’elles se heurtent aux règles de la vie en société, aux droits et aux devoirs de l’individu dans les pays d’accueil. La confusion culturelle qu’elles entraînent mine la démocratie, la cohésion sociale et jusqu’à la légitimité gouvernementale.

DB. Vous n’avez pas répondu sur l’intégration de l’islam qui est pourtant le sujet de votre enquête…

CC. À l’intérieur du phénomène général qu’est l’immigration de masse, l’islam pose un problème particulier car il s’agit d’une religion prosélyte, comme le christianisme. De surcroît l’islam a été, plus encore que les deux autres monothéismes, une religion de conquête.[access capability= »lire_inedits »] Or, une minorité de ses adeptes pense qu’elle devrait le rester, ce qui d’ailleurs ne signifie pas que l’immigration des musulmans vers l’Europe traduise une volonté de conquête. Ce qui a rendu la situation tragique, c’est que l’afflux d’immigrés musulmans est intervenue dans les années 1950-1970, alors qu’une majorité de chrétiens et de musulmans semblaient délaisser leur religion pour devenir « modernes ». Or, ce qui était vrai pour les premiers s’est avéré faux pour les seconds.

DB. Comment pouvez-vous en avoir la certitude ?

CC. Etude après étude (la plus récente étant celle de l’Institut Montaigne), on observe qu’un nombre élevé de musulmans des banlieues privilégient leur allégeance religieuse par rapport à leur appartenance nationale. En réalité, cette hiérarchie des appartenances vaut pour toutes les personnes vraiment religieuses, qu’elles soient chrétiennes, musulmanes ou juives. Un individu qui croit en Dieu serait idiot d’accorder plus de poids aux choses temporelles qu’au monde éternel. Pour autant, toutes les religions ne sont pas compatibles avec toutes les nations. Ainsi, la France, une République laïque, est aussi − de l’avis unanime des catholiques comme des non-catholiques − la « fille aînée de l’Église ». Il n’y a pas de conflit entre l’identité catholique et l’identité française parce que la France est indéniablement un pays d’histoire et de culture catholiques. En revanche, jusqu’à ces deux dernières décennies, la France n’était absolument pas un pays musulman. Elle a même été en guerre contre des États musulmans, y compris récemment. Au cours du dernier millénaire, les intérêts de la France ayant très rarement convergé avec ceux de l’islam, il n’y a aucune raison de croire, sauf à se bercer d’utopie, qu’ils s’accorderont durablement à l’avenir.

DB. L’Europe n’est-elle pas apte à assimiler les descendants des immigrés musulmans comme les États-Unis l’ont fait avec les Irlandais, très mal vus à l’époque de leur arrivée massive à Ellis Island ?

CC. Peut-être, mais il ne faut pas oublier que les Irlandais ont eu beaucoup du mal à s’assimiler ! Jusqu’à aujourd’hui, beaucoup d’Américains d’origine irlandaise n’ont toujours pas abandonné leurs allégeances ancestrales. Il a fallu plus d’un siècle pour qu’ils cessent d’exprimer violemment leur identité, aux États-Unis et ailleurs. Et il ne s’agit pas d’un simple folklore : pendant la guerre de Sécession, une quinzaine d’années après la famine des années 1840 (dite « de la pomme de terre ») et les premières vagues d’immigration de masse de ce pays, des immigrés Irlandais se sont soulevés contre l’effort de guerre exigé par le Nord. Cinquante ans plus tard, lors de la Première guerre mondiale, un nombre significatif d’Irlando-Américains ont soutenu l’Allemagne, car celle-ci s’opposait à leur ennemi héréditaire britannique, pourtant allié de leur nouvelle patrie… Le même scénario s’est reproduit dans les années 1930. Quant aux terroristes de l’IRA, ils ont été abondamment financés – jusque dans les années 1990 ! − par des fonds en provenance des communautés irlandaises des États-Unis.

DB. Malgré ces vicissitudes, ils sont devenus de « bons Américains ». Est-ce parce que, malgré l’antagonisme entre catholiques et protestants en Irlande, il est plus facile, pour un pays d’histoire chrétienne, d’assimiler des chrétiens ?

CC. Évidemment, cela compte beaucoup. C’est l’occasion de rappeler une chose que l’on ignore souvent en Europe à propos de l’assimilation aux États-Unis : en devenant américain, l’immigré garde sa religion. La plupart des Américains ont conservé la religion de leur arrière-arrière-arrière… grand-mère. Ainsi, le catholicisme des Irlandais n’était pas étranger aux États-Unis de la même manière que l’islam peut l’être à l’Europe occidentale. Le Maryland catholique était l’un des 13 États fondateurs du pays. La Louisiane catholique est entrée dans l’Union en 1812. A contrario, l’Europe occidentale n’a pas connu une présence durable de l’islam sur son sol depuis plus de cinq cent ans. En outre, l’Irlande ne comptant que 3 millions d’habitants, elle n’a connu que des conflits sporadiques et limités. En revanche, le monde musulman abrite 1,3 milliard d’êtres humains, ainsi qu’une large variété de conflits, qui suscitent une forte solidarité confessionnelle. Pour prendre un exemple concret, les passions autour du conflit israélo-palestinien ne se cantonnent pas à la diaspora palestinienne mais concernent l’ensemble des musulmans européens. La conclusion, c’est que, si l’immigration irlandaise a été l’une des plus difficiles à assimiler pour les États-Unis, l’immigration musulmane sera encore bien plus difficile à absorber pour l’Europe.

DB. Pour vous, « la voie de la modernisation européenne passe par la galerie marchande, le piercing de nombril, le jeu en ligne, un taux de divorce de 50% et une forte tendance à l’anomie et au dégoût de soi ». Au fond, l’immigration de masse n’est-elle pas un symptôme de la crise identitaire d’un continent qui n’aspire qu’à s’intégrer au marché mondial et à adopter la culture ultra-consumériste de l’Amérique ?

CC. Absolument ! En réalité, la culture consumériste et l’immigration de masse représentent deux faces d’un phénomène global. Dès lors que le marché nécessite une force de travail souple et bon marché, il ne peut se passer facilement de l’immigration.

DB. Comment voyez-vous l’Europe dans cinquante ans ? Sommes-nous condamnés à devenir les héros d’un Camp des Saints grandeur nature ? Que doit faire l’Europe pour échapper à ce sort peu enviable ?

CC. L’Europe ne ressemblera certainement pas au Camp des Saints, qui offre une vision romanesque intéressante mais datée « XXe siècle ». Je partage l’analyse des théoriciens de gauche, de droite et du centre qui, de plus en plus, voient le XXe siècle comme une parenthèse historique. Il est évidemment risqué de prévoir l’avenir, mais l’Europe de demain pourrait ressembler à ce qu’elle était avant l’unification de l’Allemagne et de l’Italie : un patchwork irrégulier de peuples sur lesquels une autorité politique exerce un pouvoir fondé sur des intérêts de classe. En somme, nous pourrions assister à un retour du féodalisme.[/access]

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Christopher Caldwell est journaliste. Il vit à Washington et est l’auteur d’Une révolution sous nos yeux, Comment l’islam va transformer la France et l’Europe, préface de Michèle Tribalat, Editions du Toucan

Paris-Berlin, l’Axe du moins bien

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Photo : Jusos de

En 1945, la France avait une dette de 145% du PIB. En 1960, cette dette n’était plus que de 40% du PIB. En 1967, Michel Debré, alors ministre des Finances, s’enorgueillit d’avoir remboursé le dernier franc de la dette française. Comment cet effort sans précédent fut-il possible ?

Réponse : par une politique de croissance soutenue par de grands programmes industriels et infrastructurels, par la possibilité accordée à la Banque de France de faire des avances aux trésor (au prix d’un peu d’inflation) et par plusieurs dévaluations du franc. Notons que cette réduction de la dette ne s’est pas réalisée par la réduction des prestations sociales mais au contraire par leur généralisation (la Sécurité sociale date de 1945).

Qu’en est-il aujourd’hui ? On le sait, la dette française s’élève à 85% du PIB, soit presque la moitié du taux d’endettement de 1945. Logiquement, on se dit qu’en appliquant le programme de l’après-guerre, on devrait rembourser la totalité de la dette en moins de dix ans. Pourtant, aucune politique de croissance n’est aujourd’hui à l’horizon. Et pour cause : l’Europe et la France n’ont ni politique industrielle ni politique d’aménagement du territoire.

Dans le même temps, la Banque centrale européenne n’a pas le droit d’avancer des fonds aux Etats. Au contraire, elle prête aux banques privées qui financent les Etats moyennant une marge conséquente sur les taux. La Banque de France ne possède pas non plus ce pouvoir, d’ailleurs elle n’existe plus que sur le papier.

La monnaie étant unique, la France ne peut la dévaluer pour rétablir sa compétitivité face à l’Allemagne. La politique de l’euro fort maintiendra en outre une parité insoutenable par rapport au dollar. Au rythme où vont les choses, on ne sera pas en situation d’inflation mesurée (qui permet de réduire l’effet de la dette) mais de déflation, une calamité déjà vécue Outre-Rhin.

Sous l’impulsion de l’Allemagne, le gouvernement entérine ainsi une politique diamétralement opposée à celle qui permit à la France de rembourser sa dette entre 1945 et 1967. Nicolas Sarkozy et ses ministres appliquent un programme économique qui ressemble à s’y méprendre à la politique menée par la France et l’Angleterre à partir de 1930 pour remédier aux conséquences de la crise financière de 1929. Avec la suite que l’on connaît. La rigueur réduira les prestations sociales des Français, entraînera la hausse des prélèvements sociaux et créera un climat de profonde affliction peu propice au développement économique.

Le plan européen s’accompagnera d’une restriction démocratique sans précédent puisque les arbitrages budgétaires seront délégués au « cloud » : une nébuleuse composée de technocrates européens, de chefs de gouvernements autodésignés dans leur prérogatives de direction de l’Europe, de juges suprêmes insaisissables, etc. Les parlements nationaux et le Parlement européen ne seront bien évidemment pas parties prenantes de ce « cloud government ».

Et pour la première fois, le contrôle démocratique du budget échappera même à toute souveraineté, qu’elle soit nationale ou européenne…

Captain Brackmard a encore frappé !

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Après l’immense succès virtuel de son tube PQR, le virevoltant Captain Brackmard revient avec J’télécharge si je veux.


J'télécharge si je veux – Captain Brackmard par captainbrackmard

Celui qui jouait le rôle du jeune Kader dans la très oubliable série Seconde B au début des années 1990 signe une charge musclée contre l’hyperpuissance des majors de la musique et leur discours anti-fraude. Comme toujours avec Captain, les paroles valent le détour et se suffisent à elles-mêmes : c’est à coups de rimes riches qu’il se torche avec Hadopi !

Attention, refrain déconseillé aux tympans vierges de toute chanson paillarde : « J’télécharge si je veux/ J’achète des disques si je veux/ T’as pas à me dire ce que je dois faire/ Va n… ta mère/ J’télécharge si je veux/ J’vais au ciné si je veux/ Quant t’as n… ta mère va n… ton père ».

Avec cet hymne à la liberté anticapitaliste, Brackmard dépasse Philippe Poutou sur le terrain de la subversion… que demande le peuple ? Ecoutez : « Quand tu sors un nouveau disque j’en suis tout ému/ J’m’en tape de prendre des risques du moment que je t’enc…./ Clic Clic t’es dégoûté tu pleures sur tes millions/ Moi j’ai la tr…/ J’vais te b… et en douceur et par le fi…  ».

Bon, une fois notre machine à biiiiiiips détraquée, on retient la violence polie de cette diatribe révolutionnaire : « Fuck la FNAC, j’veux pas être dans leurs bacs avec les p… de la Star’Ac/ J’leur pisse dans la ch… ».

Belle leçon d’insoumission aux diktats de la marchandise discographique, fût-elle dématérialisée et sponsorisée par Universal ou TF1. Un esprit de rébellion typiquement hexagonal que ce Captain Brackmard qui clame fièrement « Ouais mec j’suis français ! ».

Tous au charbon !

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Thomas le petit train. Photo : FotoSpawn.

Mon fils Frédéric s’est récemment pris de passion pour une locomotive bleue venue d’outre-Manche : Thomas le Petit Train. Le merchandising indélicat subit par cette série d’historiettes illustrées m’avait d’abord fait hausser mes sourcils de censeur. Mais un examen plus attentif a dissipé toutes mes craintes. Car les nouveaux réacs ont enfin leur dessin animé. Né en 1945 sous la plume du Révérend Wilbert Awdry et constamment remis au goût du jour depuis, les aventures de Thomas et ses amis véhiculent des « valeurs à l’ancienne », de l’aveu même de ses éditeurs.

Jugez plutôt. Thomas est une locomotive à vapeur qui vit sur l’île de Chicalor. Je devrais d’ailleurs dire qu’il travaille sur cette île car je n’ai pas le souvenir d’un seul épisode où un personnage joue, flâne ou se repose. Les amis de Thomas sont tous des engins mécaniques : locomotives, wagons, grues et même un hélicoptère. Notons que cette profusion de machines, moteurs et mécaniques industriels est sans doute ce qui plaît le plus aux enfants. Le principal personnage humain, le Gros Contrôleur, est habillé comme un ministre de Pompidou : jaquette, pantalon milleraies et haut-de-forme. Son parcours est une apologie du mérite et de l’ascension sociale par le travail : « il a gravi les échelons, passant de conducteur à contrôleur », son travail consistant à « s’assurer que les locomotives soient pile à l’heure et toujours utiles ».

Car voilà le sens de la vie dans l’univers merveilleux et productiviste de Thomas le Petit Train : être ponctuel et bien faire son travail. Imaginez donc : le pire qui pourrait arriver aux personnages, ce serait d’être cinq minutes en retard pour prendre un chargement de minerai de fer.
Aucune histoire ne serait intéressante sans péripétie ou conflit. Les Barbapapas passent leur temps à faire la guerre à de vilains pollueurs. Les Bisounours combattent le professeur Coeur-de-Pierre et le sorcier Sans-Coeur. Rien de tel chez Thomas : il n’y a pas de méchant à détruire. Ca ne veut pas dire que tout est rose. Les parents seront surpris de voir des personnages encore plus vaches que les collègues de bureau dans Dilbert : les plus rapides toisent les lents, les beaux snobent les laids, les forts friment devant les petits. L’abondance de blagues, chamailleries, manigances ou rivalités dissimule en fait un univers relationnel assez rare dans les séries pour enfants.

La morale de Thomas le Petit Train, c’est que le mal est principalement en moi et pas dans les autres. Et que je peux me réformer. Chaque épisode tourne autour un défaut propre à un personnage. Hank agace les autres locomotives par sa maladresse, « mais comme il cherche à bien faire, ses défauts sont pardonnés ». James « est si fier qu’il trouve des tâches indignes de lui, ce qui lui vaut des problèmes ». Whiff « adore ramasser les ordures et ne remarque même pas l’air méprisant que prennent certains à son passage ; ne se souciant guère de son allure, elle met un point d’honneur à faire correctement son travail. » Tous les personnages possèdent des travers qui provoquent des péripéties. Et c’est en surmontant leurs propres défauts qu’ils permettent à l’histoire de se dénoues.

Thomas a lui aussi ses tares : « il fait souvent preuve d’un zèle excessif et préfère faire lui-même des travaux qu’il conviendrait de confier à des locomotives plus puissantes et plus expérimentées ». Il n’est ni le plus fort ni le plus rapide. Mais le plus utile. Le monde de Thomas, c’est celui de la diversité des compétences et du travail d’équipe, le monde de la division du travail, de la production et du service, celui de la coopération volontaire, à l’opposé des modèles collectivistes de prédation et de coercition.

Au fond, pourquoi lisons-nous des histoires aux enfants ? Parfois pour qu’ils se taisent, le plus souvent pour leur donner une éducation morale et sentimentale. Celle de Thomas le Petit Train est une célébration sans retenue des valeurs traditionnelles de l’industrie, de la ponctualité et du sérieux. Les néo-réacs devraient donc regarder de plus près cette petite locomotive à charbon, dure à la tâche…et qui crache du CO2 toute la journée !

Bientôt l’épreuve de « genritude » au bac ?

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Judith Butler, professeur de littérature à Berkeley et championne de la lutte queer, vient d’être élevée à la dignité de docteur honoris causa par l’université de Bordeaux, la ville du vin sombre et viril, à la fois fort et doux, des cannelés gourmands aux rebonds sensuels. Et ce qui rend ce sacre encore plus sacrilège, c’est qu’il s’agit de l’université Michel-de-Montaigne, le sage peu épris de « novelletés » qui écrit : « Le fruit du trouble ne demeure guère a celui qui l’a ému, il bat et brouille l’eau pour d’autre pêcheurs. » Hé oui, le « trouble dans le genre », ou encore « trouble dans le sujet, trouble dans les normes », titre du livre que Fabienne Brugère, professeure (tiens, y aurait-il encore des sexes ?) à Bordeaux III a co-écrit sur Judith Butler , vient battre et brouiller l’eau claire de nos idées simples et droites – c’est de là sans doute que vient le problème − sur la connexion statistiquement pertinente entre la configuration de notre entrecuisse et nos choix de vie .

SEXE ! Ce mot qui claque comme un ordre, tel le « Schnell ! » nazi des superproductions bochophobes de notre enfance, a mauvais genre. Le genre, lui, a mauvais sexe, ou plutôt n’en a plus. Du moins pas de déterminé. Marx écrivait dans le Manifeste que la lutte des classes « finissait toujours soit par une transformation révolutionnaire de la société tout entière, soit par la destruction des deux classes en lutte ». Les tenants de la guerre des sexes ont choisi le cumul : détruire les deux sexes par une transformation révolutionnaire de la société.

Ce processus est à l’œuvre depuis vingt ans, mais les Français peuvent en trouver la preuve tangible dans les nouveaux manuels de Sciences et vie de la Terre pour classes de première. Si vous voulez que votre ado ait une longueur d’avance en SVT à la rentrée prochaine, ce résumé des principales innovations ne sera pas inutile. Si vous ne comprenez pas tout, c’est sans doute que vous êtes encore un peu rétrograde, mais ne vous inquiétez pas : ça finira par rentrer.

Première leçon : un homme et une femme, c’est has-been

Les bébés ne naissent toujours pas dans les choux, mais pas nécessairement non plus de la fécondation d’un sexe par l’autre. Pourtant, c’était encore marqué dans le programme l’année dernière : un homme, une femme, et hop : un enfant ! Mais il faut oublier. Désormais, quand on est deux femmes et qu’on s’aime, on peut avoir un enfant sans homme. C’est simple : il faut aller en Scandinavie. Internet et une carte bleue suffisent. Le sperme est vendu en ligne et on choisit le donneur anonyme en fonction d’une photo de lui enfant. Bien entendu, on peut aussi avoir un bébé sans femme quand on est deux hommes et qu’on s’aime. Sinon, cela serait une rupture grave de l’égalité. Dans ce cas, le contrat organise la location d’utérus : petit meublé, bail de neuf mois non renouvelable. Pour le moment à l’étranger. Peut-être un jour en ligne ?[access capability= »lire_inedits »]

Deuxième leçon: aimer quelqu’un du même sexe, c’est bien

Si, à l’École primaire, votre enfant a raté le stage de sensibilisation à l’homophobie avec la projection du Baiser de la lune, film qui présente l’avantage d’être à la fois zoophile et homophile (dois-je préciser que je ne fais aucun rapprochement ? sans doute, oui), pas de panique, il y en a aussi dans le secondaire. Rassurez-vous, vos ados applaudiront quand Kevin et Martial s’embrasseront à pleine bouche au fond du car lors d’une sortie scolaire.

Troisième leçon : le sexe est mort, vive le genre !

La gender theory, ça c’est classieux. Pour les non-anglophones élevés par des parents obscurantistes qui leur ont fait faire du latin et du grec, voire par des néo-nazis qui les ont obligés à apprendre l’allemand, gender theory veut dire théorie du genre. Pour l’essentiel, celle-ci repose sur deux avancées scientifiques capitales. La première a été magnifiquement formulée par Simone de Beauvoir : « On ne naît pas femme, on le devient. » On doit la seconde à Élisabeth Badinter : « L’un est l’autre. »

Oserai-je rappeler que Brigitte Bardot a donné sa propre formulation, moins scientifique certes, mais plus imagée : « Comme un garçon… moi j’ai un blouson… » C’était dans les temps préhistoriques. La griserie des « garçonnes », conduisant autos et motos, portant pantalons et cheveux courts, pilotant, fumant le cigare et jetant au petit matin leur amant de la veille comme ne le faisaient jadis que les impératrices russes, ne les avait pas conduites à nier le fait aisément constatable, bien que situé un peu loin et en-dessous du cerveau, qu’elles avaient, en lieu et place de l’arme virile, la blessure intime d’où coule chaque mois le sang menstruel. Autrement dit, elles ne cherchaient pas à oublier et à faire oublier qu’elles étaient femmes. Même en moto, même avec un blouson.

Il est vrai que, depuis, la science a remédié à ce constat désolant : comme la grosse dame qu’on montre aux actualités en train d’épouser une autre dame, un homme peut désormais changer de sexe et vice-versa.
Mais ce n’est pas tout. Grâce à la théorie du genre, cette opération coûteuse n’est plus indispensable. Nous voilà enfin délivrés de la biologie, cette science réactionnaire qui accrédite l’idée nauséabonde selon laquelle il y aurait un « donné » naturel, et pas seulement ce « construit » culturel que bâtit de ses mains noires et calleuses le prolétaire socialiste aidé en sous-main par l’intellectuel ouvriériste qui peut ainsi faire oublier la fortune paternelle, la banale situation conjugale et ses mains si blanches de diplômé.

Madame Butler l’a dit : le sexe, c’est dans la tête ! Et ce qui est dans la tête est le produit de l’éducation reçue. Au rancart, les Barbies poitrinues et fessues à cheveux longs et taille de guêpe. Virez-moi ces Rambos à fesses étroites et torse musclé. La coupe « de Haas », le sérieux idoine auront raison des plus agressives féminités. Quant aux ex-futurs machosmachos en puissance, espérons que la privation de pistolets en plastique et de circuits automobiles leur ôtera toute tentation de virilité abusive. Comme ça, dans dix ans, votre fils passera avec succès l’épreuve de « genritude » et il entrera à Sciences Po.[/access]

Cet article est issu de Causeur magazine n ° 41.

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