Photo : partymonstrrrr

Vêtu de son costume de hussard et tenant une épée à la main, un petit garçon au regard vif et malicieux pose avec panache à côté de son cheval à bascule. Le portrait de ce cavalier à fière allure est juxtaposé à celui d’une petite fille au visage laiteux et paisible qui blottit, dans ses bras, une poupée habillée d’une robe au tissu précieux.

C’était l’époque de la Comtesse de Ségur et de Bécassine, des poupées Bru et des dînettes en faïence tout droit sorties des ateliers Saint-Clément, des soldats de plomb sur roulettes et des locomotives en métal peint. C’était l’époque où l’univers du jouet représentait, avec un réalisme surprenant, une minutie incroyable et une esthétique raffinée, le monde réel des adultes. La petite fille avait à sa disposition pour jouer à la poupée tous les accessoires possibles, de l’ombrelle aux jumelles de théâtre en passant par le landau molletonné.

Quant au petit garçon, il rejouait les batailles napoléoniennes, refaisait l’histoire en inventant une victoire à la guerre franco-prussienne de 1870 ou s’amusait à imaginer une série d’aventures aériennes avec sa poupée Lindbergh. C’était enfin l’époque où les couleurs riches en nuance, soyeuses et chaleureuses, recouvraient le jouet en métal, en cuivre ou en bois, autant de matières nobles qui s’intégraient harmonieusement avec les intérieurs des appartements bourgeois.

Trou noir chronologique

Hélas, l’exposition consacrée à l’évolution du « jouet de l’Antiquité à de nos jours », organisée au Grand Palais jusqu’au 23 janvier 2012, atténue cette dimension esthétique par un discours désespérément prévisible qui insiste sur l’inquiétante persistance de l’archaïque dichotomie des rôles inculqués par des jouets irrévocablement sexistes.

Le visiteur est ainsi contraint de chausser les bottes de sept lieues pour faire un bond historique qui le mène directement des trois pots de terre offerts aux enfants dans l’Antiquité aux somptueuses maisons de poupées allemandes du XIXème siècle, sans passer par le Moyen Âge et l’Ancien Régime. Avouons-le, opter pour l’amnésie historique est bien plus confortable que d’affronter la réalité paradoxale de ces périodes historiques, souvent présentées comme barbares ou inégalitaires alors que les jouets n’étaient pourtant pas l’apanage d’un sexe ou d’une classe d’âge- et encore moins destinés à assumer une fonction pédagogique et moralisatrice comme aujourd’hui. L’immense trou noir est préférable au rappel historique : qui se souvient qu’au XVIIème siècle le petit garçon était habillé en robe et jouait à la poupée ?

De tout cela, le Grand Palais fait table rase pour mieux esquiver le curieux paradoxe de notre époque : plus la société s’est démocratisée et la condition féminine s’est émancipée, plus les jouets se sont sexualisés en accentuant la séparation entre jouets pour garçon et jouets pour fille. Ce n’est donc pas par cette chronologie malmenée que le visiteur peut être mis sur la piste, mais en observant tout simplement comment le rose Barbie et le bleu produit WC sont progressivement devenus les deux seules couleurs des jouets des enfants dont les parents vantent par ailleurs la parité et l’égalité.

Et l’on peut dire adieu à la ferme des animaux en bois vernis au profit d’abominables juments qui, à défaut d’être vertes, sont rose fluo, couleur de la modernité globalisée made in China.

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