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Génération dyslexique ?

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Difficultés d’apprentissage ! Tatsouinnnnnnn ! Le psy scolaire l’a dit, le verdict est tombé, votre enfant souffre de difficultés d’apprentissage. Diagnostic salvateur qui soulage tout à la fois les parents – non, ils ne sont pas démissionnaires-, le prof – si, si, il a tout bien fait comme le veut l’EN -, et le principal intéressé qui ne sera pas privé de dessert, pardon, de Nintendo. Chouette !

Longtemps ignorées, les « difficultés d’apprentissage » ont relégué dans la catégorie feignasse, turbulent, voire débile nombre d’écoliers atteints de dyslexie, dyscalculie, trouble de l’attention et autre hyperkinésie.

On ne peut que se réjouir de voir ces difficultés enfin prises en compte et surtout se féliciter des méthodes mises en place pour porter remède à ces scories qui plombaient parfois la scolarité d’enfants de bonne volonté.

Toutefois, dans le large panel des diagnostics expliquant pourquoi Noémie est nulle en fraction et pourquoi Sam a fait 28 fautes dans une dictée de 40 mots, on ne trouve plus la sacro-sainte flemme qui pourtant s’abat sur chacun à tout âge comme la vérole sur le bas clergé.

Àl’instar des animaux malades de la peste, nous n’en mourons pas tous, de cette divine paresse, mais nous sommes tous atteints. Du plus petit jusqu’au plus grand.

Quel écolier, le plus modèle, le plus abonné au prix d’excellence, le plus premier classe, et, par voie de conséquence, le plus détesté de ses condisciples, n’a jamais succombé à la flemme, la très humaine flemme ?

La table de multiplication par huit, alors que le Spirou vient d’arriver ? Même pas en rêve ! L’accord des participes passés pronominaux à l’heure de Titi et Grominet ? C’est une blague ? Est-ce qu’on vous demande de calculer votre feuille d’impôt à l’heure de l’apéritif ? Hein ? Non, mais !

Cette paresse si compréhensible et surtout si pardonnable lorsqu’elle n’est que passagère était naguère un paramètre connu et pris en compte par les enseignants.

Et la période des examens, si redoutée, certes, offrait au flemmard la possibilité de se raccrocher aux branches lors du sprint final. On a eu chaud aux fesses, mais, in extremis, sachant qu’on n’est jamais aussi bon que dans l’urgence, on est passé dans la classe supérieure. En route pour deux mois de vacances, flemme comprise !

Mais l’EN ne pouvait en rester là. Et a imaginé un machin très chouette, mortel pour les paresseux occasionnels : l’évaluation continue !

Tiens, feignasse, attrape ! Fini de rire ou de bailler, de compter les mouches ou de rêvasser. Tu ne te rattraperas plus sous le soleil de juin, c’est maintenant, c’est tout de suite et tout au long de l’année qu’il te faut connaître la formule pour calculer la surface d’un trapèze, le subjonctif imparfait du verbe « naître », le réseau hydraulique de la Haute-Savoie et les finesses du Traité de Westphalie.

Pourtant ces passages à vide, cette légitime envie de glandouiller, ce léger « à quoi bon », permettait aux têtes blondes de reprendre leur souffle et même de s’ouvrir à d’autres matières, moins scolaires et d’autant plus intéressantes. Un privilège de l’enfance, un des rares qui n’avait pas encore été aboli.

Mais l’enfance n’a plus droit de cité, elle est devenue comme le reste de la société : fonctionnelle !

Mieux encore : professionnelle.

Car partout en Europe, l’EN, ou ce qui en tient lieu, prend ses ordres auprès des futurs employeurs ! C’est dès la plus tendre enfance que sera formée la cohorte à venir des travailleurs toute catégorie. Dyslexique peut-être, mais bosseur régulier ! Et foin de cours de philo, qui encombrent les cerveaux. Remplacez-moi tout ça par une bonne formation au tableur Excel ! Ça au moins, ça ouvre les portes des entreprises !

Et comme les entreprises sont assez circonspectes quant à la flemme, elles pencheraient plutôt pour l’évaluation continue qui permet de contrôler chacun à tout moment et à tout propos.

On peut toutefois se demander pourquoi, si les entreprises dictent leurs conditions, ce ne sont pas elles qui financent les formations.

L’arbitrage, c’est un métier

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Depuis plus de trente ans que je regarde des matches de football au stade ou sur le petit écran, j’ai souvent sacrifié à la tradition consistant à critiquer l’arbitre et, parfois même, à lâcher à son intention quelques mots d’oiseaux de toutes les couleurs. Il m’arrive de plus en plus, cependant, d’observer avec davantage de distance les débats… et la production de l’« homme en noir ».[access capability= »lire_inedits »]

Des arbitres[1. A propos d’arbitres, c’est l’occasion pour moi de recommander la lecture d’un ouvrage collectif auquel participe le camarade Jérôme Leroy. Les Hommes en noir (Les contrebandiers Editeurs) est un recueil de 17 nouvelles rédigées par 17 auteurs différents, consacrés à l’arbitre de football], il y en a au moins deux catégories. Il y a ceux dont le regard hautain trahit le mépris pour les joueurs − lesquels, d’ailleurs, ne sont pas en reste. Mais il y a ceux qui font œuvre de psychologie, qui savent s’effacer devant le jeu et que, finalement, on ne remarque presque pas dans le match. Les arbitres de cette catégorie ne font pas moins d’erreurs − inhérentes au football comme à tout sport −, mais le spectateur et même le joueur leur pardonnent ou, mieux encore, ne les perçoivent même plus tant il est évident que le jeu est roi et que tout le reste en devient accessoire.

Soral/Autain, ça vaut OM/PSG d’il y a vingt ans

Lorsqu’on regarde « Ce soir (ou jamais) », on a exactement la même impression. Un débat, c’est comme un match de football. Enfin, dans cette émission-là, pas dans celles où les protagonistes feignent d’avoir des désaccords alors qu’ils pensent essentiellement la même chose sur tous les sujets. Frédéric Taddéi ne choisit pas la facilité en invitant des personnalités fortes. Inviter Alain Soral et Clémentine Autain sur le même plateau, cela vaut bien un PSG-OM d’il y a vingt ans. Sur le papier, il y a tout pour que cela castagne. En fait, pas du tout. L’arbitre arrive à maîtriser les débats avec un mélange de bienveillance, d’attention, de fermeté et de justice ; et laisse les protagonistes s’exprimer sans les interrompre par des coups de sifflets incessants. Il y a quelques mois, j’ai même vu Jean-Luc Mélenchon s’y comporter de manière fort courtoise. Même les joueurs les plus caractériels donnent le meilleur d’eux-mêmes lorsqu’ils sont totalement convaincus de la probité de l’arbitrage.

Une émission quotidienne de débat fort bien animée, avec des avis divergents, sur le service public de télévision, il y en a une. Et depuis quelques jours, la rumeur enfle : il est question de la rendre hebdomadaire, ou carrément de la supprimer[2. Frédéric Taddéi affirme cependant : « Je n’ai rien contre le fait de réfléchir à une hebdo. »]. Pour la remplacer par qui et par quoi ? Marc-Olivier Fogiel : le retour du concert de coups de sifflet. Il ne faut pas que le débat s’endorme et les téléspectateurs avec, n’est-ce pas ?
Parce que Messieurs Pfimlin et Sled ont regardé les courbes d’audience. Et ne les trouvent pas à la hauteur. Bizarre ! Comme tous les Français, j’ai entendu le président de la République annoncer, lorsqu’il a décidé de la disparition de la publicité après 20 heures, que le service public de télé serait ainsi délivré de la dictature de l’audimat. Pfimlin, nommé en conseil des ministres, et Sled, que l’on dit très proche du « Château », auraient-ils oublié cette lettre de mission ? La faible audience − discutable, puisqu’elle ne comptabilise pas les nombreux visionnages sur Internet, conséquence de la tardive diffusion de l’émission − est-elle la véritable raison de la mise sur la sellette de « Ce soir (ou jamais) » ? Ne serait-ce pas plutôt le fait qu’elle échappe au débat droite-gauche plan-plan et qu’elle aborde le plus souvent les problématiques réelles mettant à jour les clivages décisifs ?[3. Étrange coïncidence : à la rentrée de janvier, le « 18-20 » d’Europe 1 a subi − sous prétexte, là aussi, d’audience médiocre − un lifting semblable. Le premier débat entre Olivier Duhamel, Claude Askolovitch, Natacha Polony et David Abiker a été supprimé par le nouveau directeur Olivennes. Seul subsiste aujourd’hui le bon vieux face-à-face libéral vs social-démocrate entre Olivier Duhamel et Catherine Nay ou Philippe Manière]

J’en appelle donc à Messieurs Pfimlin, Sled et même au président de la République. « Ce soir (ou jamais) » doit continuer. Et j’encourage chaque téléspectateur fidèle de cette émission à écrire à ces trois décideurs. Il faut sauver la meilleure émission de débat de France. Il faut sauver le soldat Taddéi ![/access]

Révolution pour rire ? Pas seulement…

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Décidément, ces temps-ci, les peuples n’en font qu’à leur tête. Il y a bien sûr les Arabes. On les croyait condamnés par essence à la dictature ou aux régimes autoritaires et voilà qu’ils se mettent à bouger un peu partout. On pensait que si par malheur ils se soulevaient, ce serait poussés par l’islamisme qui aurait travaillé au corps toutes les couches sociales en prospérant sur des frustrations de toute sorte. Et voilà que nous nous retrouvons dans un fécond tsimtsoum : le vide s’est créé, tout devient possible, les islamistes ne sont qu’une hypothèse parmi d’autres et pas la plus probable, ni la plus souhaitée par ces jeunes gens qui préfèrent Facebook à la mosquée et ont compris qu’ils étaient des mondialisés/précarisés comme les autres. Bref, on craignait Téhéran en 1979 et nous voilà bien davantage du côté de Lisbonne en 1974, avec un brin de jasmin tunisien pour remplacer à la boutonnière de la révolution, l’œillet rouge des capitaines d’avril.

Mais il n’y a pas besoin d’aller de l’autre côté de la Méditerranée pour découvrir des peuples démentissant les fatalités programmées par les Cassandre expertocrates. Contentez vous du modeste Quiévrain. Il vous sépare de la Belgique, une contrée largement aussi exotique que Égypte. Pour reprendre le titre du très subversif film belge des années 90 qui révéla le grand Benoît Poelvoorde[1. L’acteur a d’ailleurs décidé de ne plus se raser tant qu’il n’y aurait pas de gouvernement tout comme une sénatrice flamande a proposé une grève du sexe pour les mêmes raisons], cette fois-ci, C’est arrivé près de chez vous.

On vous disait que Wallons, Flamands et Bruxellois se détestaient de manière irréversible. Que ce coup-ci, c’était la fin, que le chef des nationalistes flamands, le très rusé Bart de Wever, patron du NVA, en gagnant les dernières élections et en paralysant la formation de tout gouvernement, allait en douceur réussir là où avait échoué l’extrême droite du Vlams Belang, dont il est, malgré sa corpulence, l’héritier allégé. Et cela simplement en remplaçant la charmante formule du Vlams, « Crève Belgique (Bëlgie Barst !) » par un « Evapore-toi Belgique ! », ce qui prendrait un peu plus de temps mais serait bien plus pervers et efficace.

Et il a bien semblé en passe de réussir. Le Roi avait beau nommer informateurs et formateurs, comme on dit là-bas, pour tenter de concilier l’inconciliable, rien n’y a fait : la Belgique a battu, ce jeudi 17 février, le record mondial de 249 jours d’un pays ayant vécu sans gouvernement. Il était détenu jusque-là par l’Irak, en 2009. Et on a beau dire, la haine entre Sunnites et Chiites du côté de Tikrit ou dans le quartier de Sadr-City est tout de même beaucoup plus explosive que les échauffourées dans Les Fourons ou les horions échangés dans quelques conseils municipaux des communes dites « à facilité » de la périphérie bruxelloise, là où des villes francophones sont enclavées en territoire flamand.
Mais ce jeudi 17 février, en Belgique, la jeunesse a démenti avec humour les prévisions séparatistes, rattachistes, micronationalistes ou évaporationnistes en lançant la « révolution des frites », reprenant un symbole gastronomique national.

L’autodérision de cette appellation, la façon de récupérer le cliché en l’assumant jusqu’au bout et l’inversion de perspective consistant à réclamer un gouvernement là où d’habitude une révolution cherche à s’en débarrasser, sont en eux-mêmes des éléments constitutifs d’une identité belge qui transcende les clivages ethniques et qui se résume en un mot : le surréalisme. Ce surréalisme dont on ne rappellera jamais assez qu’il doit autant et simultanément aux Français André Breton et Philippe Soupault qu’aux Belges René Magritte et Paul Delvaux.

C’est sur la place Poelaert de Bruxelles qu’a battu le cœur de la révolution des frites. Ce n’est bien sûr pas une nouvelle place Tahrir mais la proximité du palais de Justice datant de la fin du XIXème siècle qui donne l’impression, en étant plus grand que la basilique Saint-Pierre, d’avoir été construit pour des humains dont la taille moyenne serait de 2m30, rappelait par contraste entre sa solennité pesante et l’atmosphère de fête du rassemblement, qu’il y avait décidément un fossé entre toute une classe politique et son peuple.

Les étudiants qui se sont retrouvés là l’ont fait au nom d’un mot d’ordre lancé sur Facebook et Twitter dans les deux langues : « Splitsen ? Niet in onze naam. » ou si vous préférez : « Se séparer ? Pas en notre nom ». Les étudiants de l’ULB, l’université libre de Belgique fraternisaient sans aucune difficulté avec leurs homologues flamands de la VUB et l’on pouvait voir circuler de faux paquets de Camel représentant un lion, (l’emblème du parti séparatiste de Bart de Wever) remplaçant le chameau et marqué de l’avertissement suivant, rédigé en français, en flamand et en allemand : « Diviser nuit gravement à votre santé et à celle de votre entourage ».

Il devait être également très agréable, ce jeudi, de se trouver du côté de Gand où eut lieu un strip-tease collectif et même, pour un autre genre de plaisir, à Louvain la Neuve où eurent lieu des distributions de frites, frites belges dont il faut rappeler, autant pour la gastronomie que pour le symbole, qu’elles sont cuites dans deux bains différents. C’est qui leur donne leur saveur unique, quand l’équilibre entre le gras et le croustillant est un bonheur gustatif autant qu’un attentat diététique.

De façon assez malicieuse, pour finir la journée, les étudiants belges rappellent qu’en fait, le record sur l’Irak n’est pas vraiment battu. En effet, quand on décida à Bagdad de constituer le gouvernement, il fallut encore quarante jours pour que tous les ministères soient attribués. Si l’on applique ce calendrier à la situation belge, cela nous amène au printemps, le 30 mars où déjà un nouveau rendez-vous de mobilisation unitaire a été pris.

Bien sûr, de même qu’une hirondelle ne le fait pas le printemps, une frite ne fait pas un gouvernement. Mais malgré tout, ce qui est apparu en creux dans cette révolution pour rire, aimablement breughélienne, c’est que le séparatisme est davantage de l’ordre de la pulsion de mort d’une classe politique enfermée dans des logiques kafkaïennes d’appareils tournant à vide et moulinant du néant, là où naguère ils pouvaient encore justifier leur art byzantin de couper les cheveux en trente deux par l’accouchement de compromis miraculeux.
Ou quand le pays réel, et sa jeunesse, prennent leur revanche sur le pays légal…

Le couac de Quick

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Où va désormais se nicher l’insécurité ? C’est à ne pas croire. L’adolescent de 14 ans, mort le 22 janvier après avoir déjeuné la veille dans un Quick d’Avignon, est bien décédé des suites de son repas. La magistrate, qui a été chargée de l’affaire après l’ouverture d’une plainte contre X, livre des conclusions qui ne laissent aucune place au doute :  » La synthèse des rapports médico-légaux permet de conclure que Benjamin Orset est décédé d’une toxi-infection alimentaire, liée à l’absorption d’un repas pris quelques heures avant sa mort, soit la veille au soir le 21 janvier, au restaurant Quick Cap Sud à Avignon. » Ce qu’il est important de souligner, c’est que ce restaurant rapide, même s’il n’était pas halal (ce qui permet d’écarter la piste de voyous islamistes), est néanmoins récidiviste. Il avait été contrôlé fin 2008, date à laquelle déjà plusieurs anomalies d’hygiène avaient été relevées par la direction des services vétérinaires. Ce n’est pas tolérable. Il faut rechercher aux plus vite les responsables de ce dysfonctionnement administratif et faire tomber des têtes. Les Français attendent désormais dans une colère légitime une proposition de loi pour empêcher que ce genre de choses se reproduise. On compte sur les députés de la Droite Populaire, Eric Ciotti ou Lionel Lucca par exemple, qui comme d’habitude, sans surfer sur l’émotion et la démagogie, sauront proposer un texte qui mettra fin à l’insécurité alimentaire dans les fast-foods récidivistes. C’est toujours rassurant d’être bien gouvernés.

«A l’école, l’état des lieux est apocalyptique»

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David Desgouilles – Alors que vous étiez une journaliste spécialisée dans le domaine de l’éducation, surtout connue des lecteurs de Marianne et de ceux qui suivent la question scolaire, vous avez connu, ces douze derniers mois, une mise en lumière médiatique assez impressionnante et vous vous exprimez maintenant sur bien d’autres sujets que l’école, et cela sur plusieurs médias différents. Trois hypothèses : devient-on davantage « bankable » lorsqu’on émarge au Figaro ? Est-on plus libre de ses mouvements avec Mougeotte qu’avec Szafran ? Ou ce changement d’employeur a t-il coïncidé -voire causé- cette nouvelle phase de votre vie professionnelle ?

Natacha Polony – Il me semble que le phénomène que vous décrivez s’explique à la fois par mon parcours propre et par le fonctionnement général des médias, et en particulier de la télévision. Il faut tout d’abord distinguer le métier de journaliste, que j’exerce dans la spécialité qui est la mienne, l’éducation, et qui consiste à recueillir des informations, les ordonner et les analyser pour les rendre lisibles, et le statut d’éditorialiste, qui consiste à mettre en avant une lecture spécifique d’un événement au nom de convictions et d’analyses personnelles (ou reflétant la ligne de son journal). Au Figaro, mon statut est celui d’une journaliste parmi tous ceux de la rédaction, les éditoriaux étant assumés par la hiérarchie du journal. Et même si les gens qui ne partagent pas ma lecture des questions éducatives me reprochent souvent « d’éditorialiser » (suivant le vieil adage selon lequel le journaliste objectif est celui qui partage nos opinions ; les autres sont malhonnêtes, partiaux, orientés…), il n’en reste pas moins que je prépare des reportages, des enquêtes, que j’interroge des gens qui me semblent représentatifs ou dont les analyses apportent quelque chose aux lecteurs du journal.

Mais la télévision (et parfois la radio) organise de très nombreux débats et confrontations d’éditorialistes, et je suis régulièrement sollicitée pour ces séquences. Je l’étais déjà en 2009, puisque j’intervenais à fréquence fixe sur BFM TV et I-Télé. Cependant, il est vrai que je le suis beaucoup plus depuis un an ou deux, c’est-à-dire depuis que je suis passée de Marianneau Figaro. Pour autant, est-ce la cause principale ? La rédaction de Marianne comptait nombre de personnes déjà présentes dans les médias, et sans doute y avait-il moins de place pour moi. D’autant que, c’est ce qui explique mon départ de Marianne, je n’étais plus, depuis le départ de Jean-François Kahn, considérée comme tout à fait conforme aux évolutions de la ligne du journal. Trop «réac», pas assez en empathie avec les syndicats enseignants et la gauche classique en général. J’en étais restée à la conception kahnienne du « ni droite, ni gauche » et des valeurs républicaines, les mêmes que j’avais toujours défendues au sein du journal et dont JFK avait fait la une de Marianne. Cela m’a valu d’être isolée par la direction.

Je ne suis pas non plus tout à fait représentative de la ligne du Figaro dans son ensemble, mais cela ne pose apparemment aucun problème à ma nouvelle direction. Sans doute parce qu’une partie de la droite, qu’elle soit gaulliste, souverainiste ou autre, peut se reconnaître dans les valeurs que je défends, de même qu’elle se reconnaissait dans Marianne jusqu’à ce que la direction de ce journal cherche à la remplacer par un lectorat plus marqué à gauche. Les droites françaises sont diverses, on le sait depuis René Rémond.

Mais je crois très honnêtement que la cause principale de mon relatif « état de grâce » dans un monde médiatique si versatile ne tient malheureusement pas à mes éventuelles qualités personnelles, ni même à une soudaine conversion générale aux options idéologiques que je défends. Soyons lucide : la télévision a besoin de femmes et de jeunes. Je suis l’une et encore un peu l’autre. Ajoutons que je ne suis pas sur le « créneau » déjà très encombré de la gauche morale, et l’on voit que je remplis assez efficacement une case trop souvent vide de l’échiquier médiatique. D’autant que, fait rare parmi les journalistes qui ne sont pas spécialisés en politique, je peux m’exprimer sur de nombreux sujets (tout simplement parce que je m’y intéresse et que je travaille mes sujets avant de passer devant la caméra ; peut-être aussi parce que les prépas littéraires restent une bonne formation et que la proximité avec Jean-François Kahn prédispose à l’exercice du débat…).

De fait, la hiérarchie journalistique privilégie généralement cette aristocratie que constituent les journalistes politiques. Sans doute sont-ils considérés comme aussi polyvalents que les personnalités sur lesquelles ils écrivent. L’énorme inconvénient réside dans le fait que les débats d’éditorialistes se mettent à ressembler à des commentaires sportifs où des spécialistes des joutes politiciennes analysent les derniers coups de poignard entre amis. Et l’on peut légitimement douter de l’intérêt que portent les Français à ce genre de considérations. La désaffection que connaît une certaine presse dite « d’opinion » n’est pas étrangère à ce phénomène. J’ai découvert récemment que j’avais la réputation d’apporter un peu de « fraicheur » dans les débats ; sans doute parce que j’ai la naïveté de m’intéresser à autres chose qu’aux arrière-pensées politiciennes des uns et des autres (que je n’appartiens à aucune chapelle, à aucun clan, et que je ne voyage pas dans les avions privés des grands patrons ou des hommes d’Etat), mais bien plus aux choix politiques qu’ils expriment.

DD – Sur la question scolaire, on a eu l’impression, notamment grâce aux livres de Marc le Bris, Jean-Paul Brighelli ou les vôtres que Nicolas Sarkozy -qui avait bien mal débuté sa campagne sur ce thème à Lyon à propos de la Princesse de Clèves en janvier 2006- avait fini par donner la victoire aux tenants de l’école républicaine contre les pédagogistes. La victoire idéologique semblait gagnée et en quelques mois, il semble que nous en soyons revenus à la case départ. Comment expliquez-vous ce stupéfiant retournement ?

NP – Il s’agit en effet d’un renversement historique. Pour le dire brutalement, nous n’avons jamais été aussi éloignés du modèle de l’école républicaine, tel pourtant qu’une partie des Français l’a plébiscité en 2007. Comment expliquer cette défaite idéologique, puisque c’est bien de cela qu’il s’agit ? Les livres que vous citez, en particulier ceux de JP Brighelli et Marc Le Bris, ont permis de constater qu’une grande partie des Français partageait le constat d’une école en déshérence, désormais incapable d’apprendre à lire et à compter aux élèves, de sorte que seuls s’en sortent ceux dont les parents peuvent compenser. Ces livres datent des années 2004-2005, et ils avaient été précédés par d’autres, ceux de Jean-Claude Michéa (l’excellent Enseignement de l’ignorance) et de Sauver les lettres notamment.

Lors de la campagne présidentielle, les politiques se sont aperçus du mouvement d’opinion provoqué par ce refus collectif de méthodes délirantes et de concepts éducatifs biaisés. Les principaux candidats ont tenté d’en recueillir les fruits, et le succès de Ségolène Royal, malgré les réticences de son propre parti, tient sans doute grandement à ses déclarations tonitruantes sur l’autorité des maîtres, tant il est vrai que, mis à part les professeurs, plus personne ne se souvenait (et les médias se gardaient de rappeler) qu’elle avait, en tant que ministre délégué à l’enseignement scolaire, bafoué cette autorité et soutenu les pires tenants de la « parole sacrée» d’un enfant « mis au cœur du système » (les mêmes qui étaient restés ses conseillers en 2007). François Bayrou, quant à lui, était fort de la légitimité que lui conférait son ouvrage, La décennie des malappris, et son passage rue de Grenelle, où, à défaut d’avoir laissé un bon souvenir, il n’en avait pas laissé de mauvais.

Nicolas Sarkozy, enfin, avait pour lui un atout majeur : les mots d’Henri Guaino. Il a donc su parler de « transmission », de « mémoire », de « hiérarchie entre celui qui sait et celui qui ne sait pas », bref, de tout ce que réclamait une bonne partie des Français qui ont la faiblesse de croire que l’école républicaine ne fonctionnait pas si mal et qu’on pourrait en garder les aspects positifs en en corrigeant les injustices. Malheureusement, il déclarait parallèlement qu’infliger la Princesse de Clèves à certains élèves ne sert à rien (ce en quoi il reprenait les propos de Claude Allègre, qui fut le premier, dans le Point, à prendre pour exemple le livre de Mme de Lafayette, qu’il opposait à Astérix, « plus utile dans certains lycées »), qu’il fallait augmenter le nombre d’heures de sport à l’école car le sport est porteur de valeurs (ce que les Français ont pu constater en Afrique du Sud : plutôt Knysna qu’Athènes ou Rome…) Et plus largement, la vision qui était portée par une partie de ses soutiens, vision essentiellement fondée sur une conception du libéralisme (pour simplifier, un libéralisme économique réduisant tout champ de l’expérience humaine, et notamment l’éducation, à un service potentiellement marchand) incompatible avec l’idéal d’une école républicaine fondée avant tout sur le rôle de la puissance publique dans l’instruction et l’émancipation du peuple.

Certains, pourtant, ont voulu y croire. Et peut-être ont-ils eu raison, puisque les programmes de primaire de 2008 sont indéniablement une avancée vers un peu plus de bon sens et de rigueur. Hélas, ce ne fut qu’une éclaircie dans un ciel s’assombrissant sans cesse. Généralisation de l’enseignement par compétences, autonomie des établissements fondée sur une conception managériale du fonctionnement de l’école, affaiblissement toujours plus grand de l’enseignement disciplinaire au profit d’une fumeuse « pédagogie de projet »… l’état des lieux est aujourd’hui apocalyptique.

A qui attribuer la responsabilité de ce désastre ? A des réformateurs qui tiennent depuis trente ans tous les rouages de l’éducation nationale, et sont infiniment plus puissants que telle ou telle directive ministérielle ? A une droite qui s’est laissée gagner par toutes les thèses des pédagogies modernes, sous prétexte qu’elles étaient présentées par des experts indéboulonnables, non plus comme une idéologie de gauche, mais comme une vulgate moderniste internationale ? A des gestionnaires qui ont découvert que faire dispenser des cours par des professeurs coûte cher, alors que faire animer des ateliers et des projets par des « adultes-référents », comme le prônent les pédagogies constructivistes, économise un nombre incalculable de postes ? A des « républicains» qui ont préféré pinailler sur le sexe des anges ou la dénomination des diverses méthodes syllabiques, alphabétiques, etc, et s’excommunier les uns les autres, plutôt que de faire front ? Un peu tout cela, bien sûr. Mais qui veut retracer cette histoire doit noter en premier lieu que tout était déjà posé par la loi d’orientation sur l’école de 2005 : compétences, pédagogie de projet, autonomie… La partie s’est sans doute jouée avant, lorsque Jacques Chirac a renoncé à un référendum, et confié à Claude Thélot, apparatchik de la rue de Grenelle, le soin de diriger une commission chargée d’élaborer ce qui deviendrait la loi Fillon.

DD – Au cours d’un échange il y a quelques semaines, vous m’avez confié que vous vous considériez comme un mélange de réac’ de gauche -vous fûtes d’ailleurs candidate aux élections législatives en 2002 sous les couleurs chevènementistes- et d’anarchiste de droite. Mais en vous lisant et en vous écoutant encore très récemment, j’ai remarqué que vous faisiez souvent référence à un auteur, Jacques Ellul, qui se trouve être aussi La référence pour un homme comme José Bové[1. Lors de l’émission « on n’est pas couché » du 5 février 2011, José Bové a cité Jacques Ellul, ajoutant « qu’il lui devait beaucoup ». Intellectuellement, devait-il signifier]. Ceux qui vous ont entendu à Europe 1 évoquer la malbouffe et votre passion pour le vin n’en seront pas forcément étonnés. Mais faut-il pour autant ajouter « écologiste ascendant AOC » aux deux autres termes employés plus haut ?

NP – Voilà une appellation qui me plaît ! Je l’accole aux deux autres et m’en fais un étendard. Plus sérieusement, la démarche qui est la mienne quand je défends l’école et la transmission des savoirs, et quand je parle du patrimoine agricole français, est évidemment la même. Je me reconnais comme héritière de tout ce qui constitue une civilisation qui a pu voir naître Rabelais aussi bien que Flaubert. Une civilisation où, finalement, il fait bon vivre pour quiconque, d’où qu’il vienne, accepte simplement de comprendre où il est.
D’où ce côté à la fois réac, car je défends des valeurs dont j’estime qu’elles ne sont l’apanage d’aucun camp politique, et anarchiste, dans le sens où ces valeurs ont pour unique objet l’émancipation des individus, le développement de tous les anticorps contre le consumérisme festif ou la bonne conscience larmoyante. Pour résumer, les écrits de Jacques Généreux ou la Revue du MAUSS (Mouvement anti-utilitariste dans les sciences sociales) m’intéressent autant que me réjouissent les textes de Philippe Muray.

Mais vous avez raison d’y ajouter Jacques Ellul, le théoricien du « système technicien », penseur protestant malheureusement totalement méconnu en France, et qui a parfaitement montré ce que pouvait avoir de destructrice l’idéologie maîtresse de l’Occident contemporain, résumée par ce fantasme selon lequel on pourrait trouver, dans tout domaine de l’existence, la technique absolument la plus efficace pour accomplir n’importe quelle tâche. De là un appauvrissement dramatique de l’expérience humaine, et la mise en place d’un système oppressant et totalement dénué de sens. Il n’est besoin que de lire un court texte qu’il avait publié dans la revue Réforme en 1954, dans lequel il s’inquiétait du pouvoir de la publicité, dont il estimait qu’elle n’avait plus pour objet de vanter un produit, mais d’imposer un modèle de vie, pour comprendre combien il fut visionnaire.
Jacques Ellul est un des maîtres à penser de l’écologie politique, parce qu’il est le premier critique de l’idéologie du progrès. Et n’importe qui d’un peu honnête peut constater que, depuis que l’Occident ne croit plus que le progrès technique apporte le progrès moral, la course aux avancées technologiques se fait sans le moindre souci de sens à donner à l’existence humaine. Notre projet collectif se résume au droit des peuples à disposer d’un écran plat.

Mais Jacques Ellul est surtout représentatif de ces nombreux penseurs chrétiens qui, au cours du XXème siècle, tentèrent de trouver une voie qui ne fut ni le capitalisme, ni le communisme, ni le fascisme. En un temps où l’on cherchait absolument à enfermer toute voix dissidente dans un camp pour en atténuer la portée, l’exemple est précieux. D’autant que votre précédent interlocuteur, Paul-Marie Couteaux, rappelait avec justesse dans une tribune publiée il y a quelques mois par le Figaro que l’écologie est idéologiquement née à droite, puisqu’elle est, par essence, un conservatisme. Et je ne peux que renvoyer quiconque voudrait creuser ce débat, à un petit essai dont j’ai rendu compte récemment sur mon blog : L’instinct de conservation, de Nathanaël Dupré-Latour (éd du Félin). Le souci écologique, c’est-à-dire la volonté de préserver pour les générations à venir la beauté du monde et le bonheur de jouir de ses fruits me semble le devoir de tout adulte responsable, dont la conscience dépasse l’échelle de sa seule petite vie.

La seule question qui vaille aujourd’hui est la suivante : comment penser un système qui émancipe l’Homme, qui contribue au bonheur collectif en développant autant la liberté que l’égalité, le goût du bien commun et le respect de la dignité humaine, en soi-même comme en l’autre ? Comment faire en sorte que chacun se sente exister, au sens le plus plein de ce terme, se sente intégré, verticalement, à une histoire et à une généalogie qui ne soient pas une pesanteur ou une exclusion d’autrui, et horizontalement à une société, une communauté qui ne soit pas un enfermement ? Que la réponse qu’on y apporte nous pousse à droite ou à gauche importe finalement peu : je ne suis pas de ceux qui confondent politique et guerre de religion. Je ne suis pas adepte de l’excommunication de l’adversaire idéologique. Et je crois surtout que la droite et la gauche telles qu’elles sont aujourd’hui traduites par les partis politiques ne disent absolument rien de ces choix cruciaux autour de la notion de progrès, de la question du rapport au passé, à l’histoire et à la civilisation, ou de la capacité à penser une diversité qui ne soit pas une uniformisation ou une explosion des valeurs communes.

Sans doute la philosophie des Appellations d’Origine peut-elle nous aider à concevoir la géographie et l’histoire comme les ciments d’une société accueillante, puisqu’elle repose sur l’idée selon laquelle le lieu, sa configuration, sa lumière, permettent à quiconque, d’où qu’il vienne et quelle que soit son histoire, de comprendre où il est et de le traduire en plaisir sensoriel. Rien de plus universel qu’un camembert au lait cru, un agneau de pré-salé ou un verre de Savennières. Sur ce dernier point, ce n’est pas Danièle Sallenave qui me démentira.

DD – Vous savez que cette profession de foi vous vaudra l’accusation de pétainisme. Qu’on raillera votre propension à louer « une terre qui ne ment pas ». D’ailleurs, Claude Askolovich ne s’en était pas privé il y a quelques mois. Comment expliquez-vous ce réflexe conditionné de toute une partie des classes politique et journalistique qui n’a pas manqué de se produire lors des déclarations de Christian Jacob ?

NP – Contrairement à beaucoup d’autres, je ne passe pas mon temps à essayer de démontrer que j’aurais été du bon côté. Je me contente intimement de l’espérer. Et je fais en sorte de défendre les valeurs qui permettront que nous n’ayons plus jamais à faire ce choix. Mais je suis à la fois agacée et effarée par l’obsession française autour de cette période. De fait, la France ne s’en est toujours pas remise. Et nous continuons à stériliser tout débat en le ramenant à des catégories qui n’ont plus rien à voir avec la configuration actuelle du monde.
Pour ma part, je me réfère à la phrase du général de Gaulle, qui raillait la devise choisie par Pétain pour la Révolution nationale : « Travail, famille, patrie ? Il n’a jamais travaillé, n’a pas eu d’enfants, et a trahi sa patrie ! » Au nom de cet humour gaullien, je refuse de laisser ces mots kidnappés par un fantôme. Nous avons besoin de réfléchir à l’organisation du travail, au sens à donner au travail dans un monde obsédé par la performance, où le morcellement des tâches empêche l’épanouissement des travailleurs et la fierté devant le travail bien fait. Nous avons besoin de réfléchir à la famille, à son rôle dans une société dépolitisée, où le noyau familial est vécu comme une protection contre les autres, forcément hostiles, où la télévision s’insinue dans les foyers pour imposer des modèles qui détruisent toute maîtrise des adultes sur ce qu’ils veulent transmettre à leurs enfants. Nous avons besoin, enfin, de réfléchir à la patrie, c’est-à-dire au sentiment d’appartenance, qu’ils soit géographique ou historique, aux liens qui se tissent entre des êtres humains que ne relie que le fait d’être nés quelque part, et le projet politique qui peut en découler.

On peut et l’on doit penser ces notions d’un point de vue républicain, puisqu’il apparaît dans les thématiques que je viens d’esquisser combien elles sont liées aux notions de liberté, d’égalité et de fraternité. Abandonner des notions à ceux qui veulent bien s’en emparer, les considérer comme irrémédiablement salies, me paraît une erreur politique majeure. C’est ainsi que la classe politique française a abandonné peu à peu tout ce qui était l’apanage de la République, et jusqu’à la laïcité, que l’on voit aujourd’hui défendue par le Front National, dont le moins que l’on puisse dire est qu’il regroupe des forces largement hostiles à la laïcité authentique. Continuons, et l’’on s’étonnera, à droite comme à gauche, de n’avoir plus le moindre projet à défendre, ni la moindre valeur à porter.

Sur les propos de Christian Jacob, qui donnent l’occasion de la première petite polémique de campagne, la seule chose à dire est, me semble-t-il, que cette question de l’ancrage territorial d’un homme politique n’a rien de monstrueux, de « moisi », comme j’ai pu l’entendre. De fait, les différents présidents de la République française, du général de Gaulle à Jacques Chirac, en passant par François Mitterrand, avaient une profonde connaissance de la ruralité française, et du lien affectif qui relie les Français à leurs paysages, leur diversité géographique et culturelle. Rien à voir avec le « parti de l’étranger » qu’ont ressorti certains. Mais le souci de prendre en compte une des dimensions de ce qu’est la France.

Une très grande part des Français vit dans ces zones que l’on appelle « rurbaines », dans ces petites villes et ces villages où les problèmes ne sont pas forcément ceux des métropoles, mais où la misère n’est pas moins grande. Et dans un monde où la Chine achète des quantités de terres arables partout sur la planète, où jamais une agriculture française industrialisée ne pourra concurrencer les bas coûts du Brésil ou de l’Argentine, comprendre l’enjeu de l’agriculture paysanne et de la promotion des terroirs me semble plus qu’urgent. On pourrait donc, loin de tout « relent pétainiste », espérer qu’un président de la République sache s’intéresser à ces questions.

Encore faut-il être honnête et ne pas transformer une analyse de l’histoire politique française en argument à géométrie variable. Or ce procès de Christian Jacob à DSK est exactement le procès qui fut fait à Nicolas Sarkozy par certains membres du PS en 2007. Et la droite, à l’époque, avait hurlé à l’antisémitisme. Pour aujourd’hui s’étonner que la gauche rejoigne le chœur des indignés. Une fois de plus, on transforme un authentique débat en caricature clownesque, et l’on fournit aux tartuffes adeptes du « point Godwin » l’occasion d’afficher leur esprit de résistance en un temps où ça ne coûte rien.

Mais je veux rassurer tous ces généreux modernistes : la meilleure preuve que cette dimension territoriale n’a plus d’importance dans le vote des Français est qu’ils ont élu Nicolas Sarkozy, qui, sociologiquement, culturellement, n’est pas si éloigné de Dominique Strauss-Kahn. Et qui n’a pas pour principale force sa connaissance de la France rurale. Si l’on veut bien, donc, dépasser les hypocrisies politiciennes, on comprendra que cette question, abîmée par le spectacle de la politique des « petites phrases » et des grandes indignations, mérite qu’on s’y arrête, pour que les Français n’aient pas l’impression que la France de leurs élites médiatiques et politiques se résume à Neuilly et Sarcelles, aux intérêts des hyper-riches et aux problèmes des banlieues défavorisées (les deux candidats nommés précédemment n’incarnant pas chacun une seule de ces deux dimensions, et c’est bien là tout le sel de la situation).

DD – Dans L’Homme est l’avenir de la femme, vous êtes assez sévère avec les «néo-machos» et notamment Eric Zemmour, coupables à vos yeux de faire le jeu des « Chiennes de garde » comme Isabelle Alonso. En publiant quelques articles volontairement provocateurs et -je dois le confesser- assez inspirés par ma lecture du Premier sexe, je me suis aperçu que c’est à cette occasion que j’y collectais le plus d’insultes dans les commentaires et de mèls rageurs de la part de représentantes de la gent féminine plutôt dépourvues en humour. N’est ce pas la preuve que Zemmour, quelque part, touchait juste même si -rassurez-vous- je compense moi-même ma non-participation à des conflits armés par, notamment, des séances de repassage du linge familial ?

NP – Que les féministes auto-proclamées manquent cruellement d’humour est malheureusement un fait. Mais Zemmour ne fut pas le seul à dénoncer les dérives d’un féminisme qui a préféré régner sur le symbolique plutôt que de s’attaquer à l’économique et au social. Et s’il a concentré les attaques du féminisme triomphant, c’est parce qu’il avait choisi volontairement de faire abstraction de toute nuance. Le défaut du Premier Sexe est selon moi de proposer une lecture des rapports hommes-femmes toute aussi caricaturale que celle qu’il dénonce. Pour le dire simplement : les hommes sont biologiquement des chasseurs polygames et les femmes aspirent à élever les enfants en restant dans la caverne. De sorte que la « féminisation » de la société aboutirait à un affaiblissement, à une sorte de décadence, par un attachement excessif à la vie.

J’ai tendance à penser que cette question des « valeurs » masculines et féminines est éminemment complexe, et qu’en l’occurrence, Eric Zemmour confond féminisation et triomphe des valeurs maternantes. En ce sens, il joue un peu les « machos de garde ». Soyons clairs, je n’ai, en moi, aucune mémoire chromosomale, qui me rende plus apte à manier un fer à repasser ou à éplucher des légumes. Et je crois que l’enfermement des femmes dans des aspirations intimes est d’ordre culturel. La meilleure preuve en est qu’il a suffit de l’avènement d’une société de consommation qui use de tous les processus d’infantilisation, pour faire des hommes des femmes comme les autres, aussi narcissiques et éloignés du politique (au sens noble) que leurs congénères à double chromosome X.

Ainsi, la thèse de Zemmour, au lieu de tenter de penser la différence homme-femme comme une différence complexe, relevant de l’identité intime de chacun, mais qui doit être dépassée par notre appartenance commune à l’humanité et notre capacité à nous projeter dans un destin commun, ne fait que nous rejouer l’opposition binaire entre l’homme fort et la femme esclave domestique. Bref, il rend un immense service à tous les pseudo-progressistes qui veulent faire croire que toute critique de leur modèle relève d’une nostalgie pour des temps inégalitaires et oppresseurs. Pour ma part, je ne veux ni du monde d’Anne Hidalgo ou de Clémentine Autain, ni de celui d’Eric Zemmour, car je crois que toute société vivable doit se structurer autour de la séparation entre espace public et espace privé. Dans la sphère privée, nous sommes des hommes et des femmes, avec nos différences, nos ambivalences, mêmes, et ce désir qui se nourrit de notre capacité à jouer avec les rôles qui nous sont assignés, et dans la sphère publique, nous sommes des citoyens rassemblés par la volonté de nous choisir un destin.

Je plaidais dans mon livre pour un renouveau de la réflexion sur l’éducation des filles, thématique très développée au XVIIIe siècle et totalement abandonnée quand on a cru que la mixité allait effacer les problèmes et les rendre caduques. Cette éducation doit être fondée sur l’ambition ; une ambition intellectuelle, un appétit de vivre et de déployer l’ensemble de ses potentialités, qui souvent fait défaut aux filles. J’y faisais aussi un éloge de la virilité, mais une virilité qui n’a pas besoin de renvoyer les femmes à la maison pour s’affirmer, et qui les préfère conquérantes et complices. Une virilité qui ne se résume pas à l’apologie du don juanisme et des instincts guerriers, mais qui se construit autour de la figure chevaleresque qui est au cœur de l’histoire occidentale : celle qui repose sur l’impératif, pour le fort, de ne jamais abuser de sa force, mais de la mettre au service du plus faible, et de s’imposer des devoirs plutôt que de proclamer son droit.

DD – Vous n’êtes donc pas d’accord avec Rousseau lorsqu’il écrit que l’Amour a été inventé par les femmes pour inverser le rapport de force dans le couple ?

NP – En matière d’amour, le moins que l’on puisse dire est que Jean-Jacques Rousseau n’est pas l’analyste le plus objectif ni le plus lucide. Et ce mythe de l’amour qui serait un sentiment purement féminin, une sorte de bride imposée à l’homme pour contrôler ses pulsions, me paraît extrêmement réducteur. L’amour est avant tout une construction culturelle qui se déploie à travers les modèles que s’est donnés l’Occident. Nous aimons de cette façon parce que nous avons en notre mémoire inconsciente les poèmes d’Ovide ou de Ronsard, la rigueur de la Princesse de Clèves ou les élans de Tristan et Iseut. Et je ne crois pas, contrairement à la thèse que défend Eric Zemmour, que seules les périodes où un « pouvoir » féminin se serait imposé auraient vu fleurir une apologie du sentiment amoureux, et même d’une forme de faiblesse. Or, il ne me semble pas que le seizième siècle de Ronsard, pour ne citer que lui, soit particulièrement efféminé et décadent. Il est complexe, divers, ambivalent, comme toute autre période historique ; et la douceur s’y mêle à la sauvagerie, parce que ni l’une ni l’autre ne sont l’apanage d’un sexe.

La question de la généralisation du mariage d’amour, contre les mariages arrangés et conçus comme des alliances et des contrats, ne saurait être réduite non plus à une victoire d’hypothétiques « valeurs féminines ». C’est un processus qui accompagne l’émergence de l’individu contre la toute puissance de la communauté, du collectif. Un processus qui se déploie sur plusieurs siècles et aboutit à l’hypertrophie de l’individu dans des sociétés contemporaines atomisées, où la perte de mémoire et de transmission culturelle détache peu à peu le sentiment amoureux de ses références littéraires pour en faire une sorte de pulsion nombriliste. Réduire l’ensemble des rapports sociaux à des questions de domination masculine et de lutte entre les sexes est finalement un réflexe qu’ont adopté depuis longtemps certaines féministes militantes. Ne tombons pas dans le même travers. Les réalités humaines sont plus subtiles ; et c’est ce qui est passionnant.

DD – Revenons au paysage médiatique français. On s’aperçoit que jamais les débats qui s’affranchissent du sempiternel et dépassé -selon moi- clivage gauche-droite n’ont jamais autant été prisés par les auditeurs et téléspectateurs. Et pourtant, ces moments privilégiés semblent bien dans le collimateur puisque, pour donner deux exemples, « Ce soir (ou jamais) » est en danger et le débat qui réunissait Claude Askolovitch, David Abiker, Olivier Duhamel et vous-même dans le 18-20 d’Europe 1 a été supprimé par le nouveau directeur Denis Olivennes. S’agit-il d’une volonté, de la part de l’intelligentsia UMPS, comme la nomme Nicolas Dupont-Aignan, de détourner les Français des véritables enjeux et clivages ? Ou suis-je en proie à la théorie du complot ?

NP – Je ne suis pas au fait des enjeux qui se jouent actuellement dans les médias français. J’avoue humblement mon ignorance des processus à l’œuvre dans ces arbitrages. Je ne peux que constater comme vous qu’une émission comme  » Ce soir (ou jamais) « , qui est un extraordinaire espace de liberté, d’intelligence et de stimulation, risque de ne plus être qu’hebdomadaire, ce qui conduira immanquablement à réduire la liste si variée de ses invités, et fera privilégier une fois de plus les stars du monde intellectuel et médiatique, quand la richesse de cette émission était de faire émerger des têtes nouvelles. Je m’étais réjouie de la suppression de la publicité sur le service public. Il me semblait – quelles que soient les réserves émises par les uns et les autres sur le bénéfice que pouvaient en tirer les chaines privées – que la fin de cette pollution permettrait d’échapper au règne de l’audimat. Et de fait, la politique du service public fut un régal pendant deux ans. Quand je vois La Reine morte, avec Michel Aumont, programmée à 20h30 du France 2, je ne boude pas mon plaisir. C’est exactement pour cela que je m’étonne, comme tout le monde, de voir revenir l’argument de l’audimat pour justifier la restriction dont pourrait faire l’objet  » Ce soir (ou jamais) « .

Quant à la tranche du 18-20 d’Europe 1 durant laquelle j’intervenais, c’était un moment de bonheur absolu pour un raison précise : les chroniqueurs avaient carte blanche pour apporter leur sujet. Ce qui ne m’arrive jamais dans les autres émissions où je suis invitée, et où l’on m’impose parfois de disserter sur telle ou telle personnalité politique dont personne n’a que faire. Là, j’ai pu parler autant d’éducation que d’agriculture, j’ai pu me livrer à la défense et illustration du Reblochon, un chef d’œuvre en voie de disparition, rendre hommage à Jacqueline de Romilly (et m’insurger contre le concours de tartufferie dont sa disparition fut l’occasion)… Bref, ce fut là aussi un espace de liberté jubilatoire.

Mais l’audience de l’émission était mauvaise, celle-ci peinait à trouver un public, et lorsque Denis Olivennes a été appelé pour reprendre en main la station, il a estimé qu’il fallait changer la formule. Je trouve en effet dommage qu’aient été privilégiés des débats gauche-droite qui ne permettent absolument pas de rendre compte de la réalité des clivages actuels. Je crois au contraire que les Français attendent des débats vifs, polémiques, mais surtout sincères, où chacun saurait s’affranchir des appartenances claniques. Une analyse porte bien plus quand elle émane d’un esprit qui ne raisonne pas en termes politiciens, mais selon des considérations et des valeurs claires, qui permettent à ceux qui l’écoutent de se positionner, et de choisir.

Il me semble également que les débats gagneraient à porter davantage sur des sujets de fond plutôt que sur les querelles d’appareil ou la question de savoir si tel ou tel sera candidat, ce qu’en dira tel ou tel, et si l’on peut imaginer ce qu’en pense encore tel autre. Quand je suis arrivée à Marianne fin 2002, j’ai découvert le fonctionnement de cette rédaction dans laquelle, à l’origine, Jean-François Kahn n’avait pas voulu de service politique cloisonné, au motif que ces querelles d’appareil et de personne, justement, n’ont aucun intérêt, et que tout sujet, traité sur le fond, est politique, que ce soit l’éducation, le social, les faits divers ou la gastronomie. Il ne parvint pas à empêcher que ne se reforme un service politique, tant il est vrai que les atavismes et les réflexes sont pesants dans le monde médiatique, et qu’il se trouve toujours des journalistes pour soutenir que les Français se passionnent pour le «roman» de la politique, ses portraits psychologiques, ses guerres picrocholines, sa face «people» en quelque sorte. Pour ma part, j’en doute. Et quand j’interroge un homme politique, c’est sur son programme, et plus encore sa vision. J’ai par exemple toujours rêvé d’une série, mi-idées mi-politique, sur «ces grands débats que les politiques devraient avoir» : le progrès, l’Occident, la famille, les rapports entre générations, l’agriculture et la ruralité… Confronter les idées de chacun, faire émerger les véritables clivages… Je crois encore à ce journalisme-là. Celui qui réconciliera la presse avec son peuple. Un jour, peut-être.

L'Enseignement de l'ignorance et ses conditions modernes

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Le système technicien

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Eric Zemmour, victime de la symptomophobie

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Pour avoir déclaré, le 6 mars 2010 chez Thierry Ardisson : « Mais pourquoi on est contrôlé 17 fois ? Pourquoi ? Parce que la plupart des trafiquants sont noirs et arabes, c’est comme ça, c’est un fait. » Eric Zemmour vient d’être condamné à 2 000 euros d’amende avec sursis.

Je peux comprendre que le propos de Zemmour ait pu choquer un certain nombre de nos concitoyens noirs et arabes. Avec un minimum d’empathie, n’importe qui est capable d’imaginer ce qu’ils ont pu ressentir en entendant cette citation relayée urbi et orbi par les indignés professionnels. Mais là n’est pas, je crois, le vrai point clé de cette condamnation.
Le vrai problème avec cette déclaration d’Eric Zemmour, c’est que – selon toute vraisemblance – il dit vrai. Le tribunal correctionnel de Paris, lui-même, note que si ses propos sont potentiellement « choquants », ils ne sont pas pour autant « diffamatoires » : c’est-à-dire qu’il valide la véracité de l’affirmation de Zemmour mais lui signifie, par sa condamnation, que la loi de ce pays interdit de dire cette vérité en public.

La triste réalité est donc là, presque officielle, nos jeunes compatriotes noirs ou arabes ont plus de chance de finir trafiquants que leurs camarades blancs ou asiatiques mais il nous est interdit de le dire. Là où, dans une démocratie sereine, la remarque de Zemmour aurait du nous alerter sur un phénomène de société inquiétant qui nécessite – au moins – qu’on en parle nous avons explicitement choisi de pratiquer le politique de l’autruche.

Le moins que l’on puisse dire c’est que je suis rarement d’accord avec Eric Zemmour mais s’il y a une chose que je trouve profondément utile et nécessaire dans une démocratie digne de ce nom, c’est la pluralité des opinions. Et Eric Zemmour, de ce point de vue et par les temps qui courent, n’est pas seulement utile et nécessaire : il est indispensable.
Sa condamnation relève au fonds de la même logique qui celle qui proscrit les statistiques ethniques : nous réagissons comme si, quand il y a un problème, il suffit d’interdire d’en évoquer les symptômes pour qu’il disparaisse. Mais bien sûr il ne disparaît pas et bien au contraire, il est tout à fait probable que la victoire judiciaire des accusateurs de Zemmour soit une nouvelle défaite pour nos compatriotes d’origine africaine. Sauf qu’eux, ils paieront toute leur vie.

Absent pour cause d’absence

8

Et il arrivait parfois ce qui m’arrive ce soir : un désir de goûter la présence d’êtres humains, de les voir, de les entendre simplement, conjoint à une absence de tout désir de parler. Je viens d’arriver dans cette soirée où je ne connais presque personne. Je me sens bien, très bien, débordant de sympathie pour le phénomène humain. Mais, en raison d’un mélange de somnolence et d’une fatigue très douce, je suis pour ma part incapable de soutenir quoi que ce soit de vaguement apparenté à une figure humaine. Je n’ai plus la force de surgir sur le seuil de mon visage et d’habiter une parole. Je souhaite demeurer tapi à la lisière de l’apparaître. Ce qui arrivait ce soir m’arrivait quelquefois.[access capability= »lire_inedits »]

Mais voici qu’un ami m’arrache à ma léthargie en venant traîtreusement me saluer. Il fait quelques plaisanteries, me demande de mes nouvelles. Comment lui faire comprendre que je suis heureux de sa présence et de l’entendre parler, mais que je n’aspire pour ma part qu’à me taire ? Je bafouille quelques mots en réponse aux siens. Avec surprise, je m’aperçois que mon ami est un peu éteint, lui aussi. Peu à peu, mon attention se détourne toujours davantage du contenu de nos paroles pour se fixer avec fascination sur l’exténuation qui les guette. J’ai l’impression que nous sautons côte-à-côte sur un grand trampoline, mais que nos bonds sont à chaque réplique plus piteux, plus dénués de vitalité et d’élan. Je m’aperçois aussi que je suis en train de contaminer mon camarade par un ennui proprement irrésistible. Par amitié, il résiste le plus longtemps possible, tentant peut-être de se convaincre, comme le veut Walter Benjamin, que « l’ennui est l’oiseau de rêve qui couve l’œuf de l’expérience ».

Voyage au bout de l’ennui

Soudain, une idée très curieuse me traverse l’esprit : et si je ne faisais plus rien pour conjurer l’exténuation de notre dialogue ? Si je n’esquissais plus le moindre effort pour lutter contre l’ennui prodigieux qui se dégageait, ce soir, de chacun de mes mots ? Je venais d’inventer une sorte de trampoline inversé, de saut en bassesse. Mon ami m’annonça qu’il allait chercher un verre et s’éloigna avec un mélange de gêne et de terreur. Il n’était que la première des innombrables personnes que j’allais ce soir-là terrasser d’ennui.

Après trois autres KO, je fus pris d’une sorte d’ivresse assez déplaisante en constatant la puissance irrésistible de cette arme nouvelle. J’en usais en outre contre des gens extrêmement gentils et aimables. Mais j’en fus bientôt puni, car j’en perdis peu à peu entièrement le contrôle. Tous les pores de ma peau exsudaient désormais l’ennui, que je le veuille ou non. J’étais devenu une fontaine d’ennui bouillonnante. Même les convives qui m’apercevaient de loin et se trouvaient à l’abri de la contamination de mes paroles ne pouvaient bientôt plus supporter ma vue, se sentaient menacés par mon accablante inertie et finissaient par détourner la tête en bâillant.

J’échangeai ma dernière conversation avec un comptable. Lorsqu’il me révéla sa profession, j’eus un mouvement de recul. Je me trouvais, cette fois, en présence d’un adversaire de taille. Avec surprise, je constatai qu’il semblait avec moi dans son élément. Ce fut ma plus longue discussion de la soirée. Les longs silences entre chacune de nos répliques ne lui pesaient nullement. À chaque remarque morne et attendue que je formulais, il répondait par une observation terne et convenue. Nous étions tous les deux très bien et savourions chacun les paroles de l’autre. Durant tout cet échange, je triturais entre mes doigts un cure-dent avec une sorte de passion irrésistible, en le contemplant parfois fixement. À un moment donné, je me suis entendu poser cette question : « Et, en tant que comptable, quelle est exactement ta spécialisation ? » J’en ai conçu un léger effroi rétrospectif, qui s’est rapidement estompé.

A vrai dire, nous ne nous ennuyions pas du tout. Nous habitions l’ennui.[/access]

Thilo Sarrazin énerve

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Thilo Sarrazin est un trou du cul ! Ce que de nombreux irréductibles défenseurs de la diversité et de la mixité pensaient tout bas, le député de Die Linke, le parti de l’extrême gauche allemande, l’a dit tout haut. Il l’a même crié sur la place publique, et plus précisément devant la mairie de Dortmund, alors que Thilo Sarrazin y faisait un discours. « Non, rien de rien, non je ne regrette rien… », a ensuite précisé le député dans les colonnes du tabloïd Bild, en ajoutant « Ce n’était pas dans mes notes mais je ne suis pas désolé de l’avoir dit. Tous les racistes, parmi lesquels il faut compter désormais M. Sarrazin, sont des trous du cul ! ». Le député n’a pas froid aux yeux. Condamné pour injure à payer une amende de 1500 euros, convertible en 50 jours d’emprisonnement, il s’est dit plutôt prêt à croupir dans les geôles de l’Etat qui censure la parole, que de payer ne serait-ce qu’un cent. Son parti le soutient.

Pour ceux qui auraient choisi de ne pas le retenir, il convient de rappeler qu’en outre d’être un « trou du cul », au moins dans l’opinion d’un représentant de la gauche de la gauche, Thilo Sarrazin est avant tout l’auteur d’une thèse selon laquelle, loin de contribuer à la prospérité de l’Allemagne les immigrés musulmans auraient, au contraire, précipité son « abêtissement général ». Délayée sur quatre cent pages et vendue à plus d’un million d’exemplaires sous forme d’un livre intitulé L’Allemagne court à sa perte, la thèse de Thilo Sarrazin a également fait de lui un multimillionnaire et un des personnages des plus controversés de la vie publique d’outre-Rhin. Toutefois, la plus controversable de toutes les évidences, pour reprendre la formule d’un célèbre philosophe français d’origine étrangère, semble être l’incapacité des Allemands à saisir une occasion rare pour mener un débat constructif sur l’immigration.

Or, si d’un côté de la scène politique allemande le livre de Thilo Sarrazin ou la personne de son auteur ne suscitent que des propos injurieux, de l’autre ils n’inspirent qu’une rhétorique contradictoire et sournoise. Les interventions d’Angela Merkel en seraient la preuve. Jugeant dans un premier temps les arguments avancés dans le livre « absurdes » et affirmant que « l’intégration ne peut pas signifier une assimilation forcée ou la dénégation des origines culturelles », pour annoncer dans un deuxième temps « l’échec du modèle multiculturel », la chancelière a évité jusqu’à présent de répondre à la question essentielle, à savoir comment réguler l’immigration. Le Président Christian Wulff s’en est tout aussi bien sorti, en déclarant simplement que « l’islam fait partie de l’Allemagne ». Difficile dans ce contexte de ne pas donner raison à l’éditorialiste du Financial Times Deutschland lorsqu’il constate qu’une telle rhétorique « peut s’expliquer, mais ne peut pas s’excuser ». Et ce d’autant plus que Thilo Sarrazin continue à s’adonner à ce que certains journalistes qualifient, faute d’une analyse plus profonde, de « provocation ».

Thilo on air

Thilo Sarrazin n’est pas un orateur particulièrement talentueux. « Hello, this is Thilo Sarrazin », a-t-il dit en guise de présentation lors de son passage sur les ondes de la BBC, fin janvier. En quelques phrases, cet ex-membre du directoire de la Bundesbank a réussi à chauffer son auditoire à blanc. Pour commencer, il a décrété « basée sur les faits », son assertion disant que, contrairement aux musulmans « les Juifs sont très performants ». Et voilà qu’une seconde plus tard, un prénommé Jorg appelait depuis la Basse-Saxe pour dire que si seulement Sarrazin se décidait à fonder un parti, lui le soutiendrait sans hésiter.

Face aux réactions indignées, là, l’impassibilité de Thilo Sarrazin s’est avérée d’une efficacité redoutable. « Chacun est responsable de son propre vocabulaire », a-t-il rétorqué calmement à l’accusation de fascisme. A la question, « comment agir, lorsqu’on se fait insulter dans la rue du fait de porter le voile », posée par une journaliste allemande d’origine turque, sa réponse a été sans équivoque : « Choisir de porter un foulard, c’est choisir de vivre à la marge de la société allemande. Mais vous pouvez toujours aller vivre ailleurs, aux Etats-Unis ou en Turquie. » C’en était assez pour les oreilles chastes et les cœurs vertueux. « Enfin, Monsieur Sarrazin, vous n’êtes pas un expert en immigration ! », lui a lancé un auditeur britannique. Et Thilo de rebondir, « c’est vrai, mais je suis un expert en statistiques ! ».

Les statistiques et le chant du ghetto

En effet, Thilo Sarrazin ne fait bien que des statistiques et que des statistiques financières. Il les a maniées durant toute sa carrière à la Bundesbak. Mais selon une étude publiée par l’Université Humboldt de Berlin il y a trois semaines, une partie au moins des données citées dans L’Allemagne court à sa perte est inadéquate. En d’autres termes, Thilo Sarrazin a sacrifié la vérité scientifiques à une fable politico-sociale.

Une autre étude, celle-la réalisée par l’Université de Duisburg en octobre dernier, a révélé que la proportion de chômeurs est plus élevée parmi les migrants venus d’Europe centrale et orientale, Allemands d’ex-Union soviétique copmpris, que parmi les Turcs. Mais les auteurs de l’étude ne contestent pas le fait que les Allemands d’origine turque sont deux fois plus nombreux que les Allemands « de souche » à vivre des allocations sociales. Et même si la reconnaissance des qualifications universitaires ouvrait à certains diplômés l’accès au marché du travail, la connaissance de la langue allemande, « relativement faible », y compris dans la deuxième et la troisième génération, constitue un obstacle majeur à leur intégration.

Il y a pourtant des exceptions remarquables, du genre à donner de l’espoir et à faire taire tous les manipulateurs de statistiques. Prenons l’exemple du rappeur berlinois Wassiem Taha, connu sous son nom de scène « Pitbull »… Issu d’une famille d’immigrés palestiniens et appartenant à la première génération née sur le sol allemand, Pitbull se fait remarquer dès le lancement de son premier album en 2006. Ayant passé quelques années à composer des chansons sur les meufs, la coke, les bagnoles volées et autres délits, il s’est désormais orienté vers des sujets d’actualité. Dans son « Chant du ghetto », figurant sur le dernier album à paraître dans les jours qui viennent, on l’entend s’adresser à Thilo Sarrazin et en un allemand parfaitement compréhensible : « Ecoute, Thilo ! Nous ne sommes pas complètement différents ! Porter le voile ne revient pas à se museler ! ». Interrogé par Der Spiegel, Pitbull précise : « Sarrazin ne connaît pas le terrain, il ne connaît pas les gens. Il a basé sa théorie sur des statistiques faussées. D’accord, 90% des crimes commis dans le quartier de Neukolln sont le fait des immigrés, mais c’est parce que 90% des gens de ce quartier sont des étrangers ! Et c’est insultant que Sarrazin traite les musulmans de fainéants. » Pitbull a travaillé dès son âge le plus tendre. Avant que ses talents scéniques ne soient reconnus, il dealait dans Berlin. Une intégration réussie emprunte parfois des chemins tordus. L’ennui, c’est que l’histoire de Pitbull est statistiquement non-significative, en tout cas pour pas mal d’Allemands ayant « une bonne connaissance du terrain », pour ne pas dire du terreau.

Après Eric Zemmour, va-t-on aussi condamner Anne Lauvergeon ?

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Suite à la condamnation en première instance d’Eric Zemmour par la XVIIe chambre du Tribunal correctionnel de Paris pour incitation à la discrimination raciale, il est évident que notre rapport à la liberté d’expression doit évoluer.
C’est pourquoi, j’ai décidé d’étudier la possibilité d’une plainte contre Madame Anne Lauvergeon, présidente du directoire de la compagnie AREVA en raison de la déclaration suivante :


AREVA et la discrimination: "Tout sauf un male blanc"
envoyé par porc-cheri. – L'info internationale vidéo.

Certes, je n’ai aucune compétence dans le domaine nucléaire, mais ma condition de «mâle blanc» a été gravement insultée et potentiellement discriminée. Pis, elle l’a été doublement : en tant que mâle et en tant que blanc.
Il va de soi que j’attends de SOS Racisme, du MRAP, et de la LICRA, parties civiles au procès d’Eric Zemmour, qu’elles manifestent autant d’entrain et de zèle à mes côtés.

La nuit des indignations

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Lorsque Jérôme fit son apparition au Marquis, il éprouva d’abord un sentiment de soulagement avant de se laisser gagner par l’exaltation. Sur un écran géant, le clip de Mondino tournait en boucle, charriant en rafale des images d’actualité bouleversantes, souvent à la limite du supportable. Les enceintes crachaient sur fond de musique « sérielle techno» une phrase martelée par des voix tantôt caressantes, tantôt stridentes : « Nuit blanche pour l’indignation ; Pour s’indigner, il faut se motiver ! » Le personnel filtrait avec délicatesse les cartons à l’entrée de la boîte. Tout la planète était là, les gloires fanées, les starlettes en devenir, les chroniqueurs goguenards, les parlementaires en goguette, les faiseurs d’opinion en immersion, le gotha du CAC 40, les sportifs en smoking, les humanitaires taciturnes, les goncourables et les acteurs bankables, les conseillers d’Etat et les représentants des grandes religions du Livre. Sans oublier le gratin germanopratin, les poids lourds de la République des lettres à tempes grisonnantes, spécialement habillés pour la soirée par Jean-Paul Gaultier.[access capability= »lire_inedits »]

Dans la salle était réuni le panel de ceux dont la souffrance donne des raisons de s’indigner. Les homosexuels muets tendance cuir, les couples de cartomanciennes roumaines lesbiennes militant pour l’homoparentalité, les transsexuelles tibétaines de sensibilité guattariste, les cracheuses de feu Kurdes résolument antinucléaires, les pyromanes victimes de discriminations spécifiques, les drag-queens berrichonnes et adeptes de la sorcellerie, les magistrats tantriques pénalisés dans leur avancement, les boulangers soufis, victimes d’un handicap, sans oublier les clavecinistes maniaco-dépressifs exigeant l’ouverture d’une négociation de branche sur la pénibilité les affectant spécifiquement. Toutes les causes de l’indignation trouvaient ici une incarnation dans ces personnages emblématiques d’une oppression multiséculaire qui continuait de gangréner notre société corsetée.

L’abstraction républicaine n’avait que trop refoulé les singularités

La force de l’approche marketing, pensait Jérôme, consistait à segmenter les catégories pouvant servir de support à cet embrasement salvateur. Toutes ces éminentes victimes des phobies ignobles, imputables à la chape de plomb de l’ordre moral, avaient été soigneusement castées par le planner stratégique de l’agence, puis story-boardées par un illustrateur en vogue, tels des tableaux vivants. Le directeur du planning stratégique, un ancien disciple de Pierre Bourdieu – émargeant à 12 000 euros par mois − n’en continuait pas moins à résister à l’odieux rouleau compresseur du néolibéralisme.

L’abstraction républicaine n’avait que trop refoulé les singularités. Il fallait bien que quelqu’un entreprenne de susciter une émotion salutaire pour fonder une ontologie de l’indignation. L’agence Rebelle, spécialisée dans la communication éthique, avait mis rudement son département Événementiel à contribution. Les commerciaux avaient dû littéralement guerroyer pour convaincre les « grands comptes » des gains d’image qu’ils pouvaient attendre d’un tel événement.

Belinda avait travaillé des nuits entières pour élaborer le concept, établir la copy-stratégie et déployer, de manière quasi-militaire, la logistique. Il l’aperçut dans la foule : elle savourait son triomphe, une coupe de champagne à la main, sanglée dans un tailleur du meilleur goût. Elle avait su convaincre Act Up de scénariser la soirée et de répartir ses militants dans la salle pour créer des moments d’authentique indignation. En un instant, ils parvenaient à se mettre en condition psychique – appuyés par une basse techno obsédante − pour entrer dans une sorte de transe protestataire incroyablement contagieuse.
Les équipes d’Act-up psalmodiaient extatiquement :
« Pourquoi s’indigner ? Parce que, si nous ne nous indignons pas, c’est la résignation qui balaiera tout. S’indigner, c’est faire parler l’émotion qui nous submerge et qui permet de résister. S’indigner, c’est prendre le parti du refus, c’est poser un acte de résistance. »
Jérôme était soudain tenaillé par le doute. Tout cela n’était-il finalement pas un peu court ?
Cette indignation fébrile semblait se suffire à elle-même. Pire, certaines existences mesquines y trouvaient à bon compte un supplément d’âme. Mais c’était, pour toute l’équipe de Rebelle, une telle récompense de voir toutes ces filles sublimes – issues de la diversité − s’élancer sur la piste avec des académiciens distingués et des décideurs économiques épris de dialogue social, pour danser leur indignation jusqu’au bout de la nuit…
Tout de même : voilà un concept qui va vraiment cartonner, se dit Jérôme. C’est une nouvelle attitude proposée au consommateur, reposant essentiellement sur l’éthique en cohérence avec l’éco-responsabilité. Il faut que l’acte d’achat soit considéré comme un acte militant, d’adhésion à une cause. L’indignation est un vecteur de la consommation, surtout en période de crise !

Dans le brouhaha du Marquis, Jérôme s’efforçait d’expliquer doctement cette démarche à une avenante énarque hyper-fashion et pourtant proche d’Europe Écologie…

L’humanité enfin réveillée de sa coupable soumission

Puis, soudain, les lumières s’éteignirent. Par vagues successives montèrent les cris de l’indignation unanime.
Une communauté venait de naître. Le moment était presque mystique, liant des destins pourtant si discordants. Et Belinda avait assuré grave, question timing !
Elle avait imaginé la césure de la soirée. Le moment de grâce ! Descendant par une sorte de treuil, vers une petite scène circulaire où l’attendaient les cracheuses de feu, un homme, habillé d’un smoking pourpre, apparut enfin. C’était lui le roi de cette nuit grandiose, sponsorisée par une grande marque de champagne, un constructeur automobile haut de gamme et un parfumeur de renom. Les applaudissements fusaient, l’assemblée hurlait frénétiquement. Telle une rock-star, Stéphane Hessel était maintenant parmi eux. Pour l’accueillir, le chœur des drag-queens berrichonnes entonna l’hymne à l’indignation, conçu spécialement pour cet homme qui avait réveillé l’humanité de sa coupable soumission. L’émotion était à son comble !

Les appareils de photos crépitaient. Belinda imaginait déjà les retombées.
Soudain, la rédactrice en chef de Glamour − une blonde quinquagénaire très accorte et proche du dalaï-lama, chuchota à l’oreille de Jérôme :
« Chacun doit avoir droit à son quart d’heure d’indignation. »[/access]

Génération dyslexique ?

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Difficultés d’apprentissage ! Tatsouinnnnnnn ! Le psy scolaire l’a dit, le verdict est tombé, votre enfant souffre de difficultés d’apprentissage. Diagnostic salvateur qui soulage tout à la fois les parents – non, ils ne sont pas démissionnaires-, le prof – si, si, il a tout bien fait comme le veut l’EN -, et le principal intéressé qui ne sera pas privé de dessert, pardon, de Nintendo. Chouette !

Longtemps ignorées, les « difficultés d’apprentissage » ont relégué dans la catégorie feignasse, turbulent, voire débile nombre d’écoliers atteints de dyslexie, dyscalculie, trouble de l’attention et autre hyperkinésie.

On ne peut que se réjouir de voir ces difficultés enfin prises en compte et surtout se féliciter des méthodes mises en place pour porter remède à ces scories qui plombaient parfois la scolarité d’enfants de bonne volonté.

Toutefois, dans le large panel des diagnostics expliquant pourquoi Noémie est nulle en fraction et pourquoi Sam a fait 28 fautes dans une dictée de 40 mots, on ne trouve plus la sacro-sainte flemme qui pourtant s’abat sur chacun à tout âge comme la vérole sur le bas clergé.

Àl’instar des animaux malades de la peste, nous n’en mourons pas tous, de cette divine paresse, mais nous sommes tous atteints. Du plus petit jusqu’au plus grand.

Quel écolier, le plus modèle, le plus abonné au prix d’excellence, le plus premier classe, et, par voie de conséquence, le plus détesté de ses condisciples, n’a jamais succombé à la flemme, la très humaine flemme ?

La table de multiplication par huit, alors que le Spirou vient d’arriver ? Même pas en rêve ! L’accord des participes passés pronominaux à l’heure de Titi et Grominet ? C’est une blague ? Est-ce qu’on vous demande de calculer votre feuille d’impôt à l’heure de l’apéritif ? Hein ? Non, mais !

Cette paresse si compréhensible et surtout si pardonnable lorsqu’elle n’est que passagère était naguère un paramètre connu et pris en compte par les enseignants.

Et la période des examens, si redoutée, certes, offrait au flemmard la possibilité de se raccrocher aux branches lors du sprint final. On a eu chaud aux fesses, mais, in extremis, sachant qu’on n’est jamais aussi bon que dans l’urgence, on est passé dans la classe supérieure. En route pour deux mois de vacances, flemme comprise !

Mais l’EN ne pouvait en rester là. Et a imaginé un machin très chouette, mortel pour les paresseux occasionnels : l’évaluation continue !

Tiens, feignasse, attrape ! Fini de rire ou de bailler, de compter les mouches ou de rêvasser. Tu ne te rattraperas plus sous le soleil de juin, c’est maintenant, c’est tout de suite et tout au long de l’année qu’il te faut connaître la formule pour calculer la surface d’un trapèze, le subjonctif imparfait du verbe « naître », le réseau hydraulique de la Haute-Savoie et les finesses du Traité de Westphalie.

Pourtant ces passages à vide, cette légitime envie de glandouiller, ce léger « à quoi bon », permettait aux têtes blondes de reprendre leur souffle et même de s’ouvrir à d’autres matières, moins scolaires et d’autant plus intéressantes. Un privilège de l’enfance, un des rares qui n’avait pas encore été aboli.

Mais l’enfance n’a plus droit de cité, elle est devenue comme le reste de la société : fonctionnelle !

Mieux encore : professionnelle.

Car partout en Europe, l’EN, ou ce qui en tient lieu, prend ses ordres auprès des futurs employeurs ! C’est dès la plus tendre enfance que sera formée la cohorte à venir des travailleurs toute catégorie. Dyslexique peut-être, mais bosseur régulier ! Et foin de cours de philo, qui encombrent les cerveaux. Remplacez-moi tout ça par une bonne formation au tableur Excel ! Ça au moins, ça ouvre les portes des entreprises !

Et comme les entreprises sont assez circonspectes quant à la flemme, elles pencheraient plutôt pour l’évaluation continue qui permet de contrôler chacun à tout moment et à tout propos.

On peut toutefois se demander pourquoi, si les entreprises dictent leurs conditions, ce ne sont pas elles qui financent les formations.

L’arbitrage, c’est un métier

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Depuis plus de trente ans que je regarde des matches de football au stade ou sur le petit écran, j’ai souvent sacrifié à la tradition consistant à critiquer l’arbitre et, parfois même, à lâcher à son intention quelques mots d’oiseaux de toutes les couleurs. Il m’arrive de plus en plus, cependant, d’observer avec davantage de distance les débats… et la production de l’« homme en noir ».[access capability= »lire_inedits »]

Des arbitres[1. A propos d’arbitres, c’est l’occasion pour moi de recommander la lecture d’un ouvrage collectif auquel participe le camarade Jérôme Leroy. Les Hommes en noir (Les contrebandiers Editeurs) est un recueil de 17 nouvelles rédigées par 17 auteurs différents, consacrés à l’arbitre de football], il y en a au moins deux catégories. Il y a ceux dont le regard hautain trahit le mépris pour les joueurs − lesquels, d’ailleurs, ne sont pas en reste. Mais il y a ceux qui font œuvre de psychologie, qui savent s’effacer devant le jeu et que, finalement, on ne remarque presque pas dans le match. Les arbitres de cette catégorie ne font pas moins d’erreurs − inhérentes au football comme à tout sport −, mais le spectateur et même le joueur leur pardonnent ou, mieux encore, ne les perçoivent même plus tant il est évident que le jeu est roi et que tout le reste en devient accessoire.

Soral/Autain, ça vaut OM/PSG d’il y a vingt ans

Lorsqu’on regarde « Ce soir (ou jamais) », on a exactement la même impression. Un débat, c’est comme un match de football. Enfin, dans cette émission-là, pas dans celles où les protagonistes feignent d’avoir des désaccords alors qu’ils pensent essentiellement la même chose sur tous les sujets. Frédéric Taddéi ne choisit pas la facilité en invitant des personnalités fortes. Inviter Alain Soral et Clémentine Autain sur le même plateau, cela vaut bien un PSG-OM d’il y a vingt ans. Sur le papier, il y a tout pour que cela castagne. En fait, pas du tout. L’arbitre arrive à maîtriser les débats avec un mélange de bienveillance, d’attention, de fermeté et de justice ; et laisse les protagonistes s’exprimer sans les interrompre par des coups de sifflets incessants. Il y a quelques mois, j’ai même vu Jean-Luc Mélenchon s’y comporter de manière fort courtoise. Même les joueurs les plus caractériels donnent le meilleur d’eux-mêmes lorsqu’ils sont totalement convaincus de la probité de l’arbitrage.

Une émission quotidienne de débat fort bien animée, avec des avis divergents, sur le service public de télévision, il y en a une. Et depuis quelques jours, la rumeur enfle : il est question de la rendre hebdomadaire, ou carrément de la supprimer[2. Frédéric Taddéi affirme cependant : « Je n’ai rien contre le fait de réfléchir à une hebdo. »]. Pour la remplacer par qui et par quoi ? Marc-Olivier Fogiel : le retour du concert de coups de sifflet. Il ne faut pas que le débat s’endorme et les téléspectateurs avec, n’est-ce pas ?
Parce que Messieurs Pfimlin et Sled ont regardé les courbes d’audience. Et ne les trouvent pas à la hauteur. Bizarre ! Comme tous les Français, j’ai entendu le président de la République annoncer, lorsqu’il a décidé de la disparition de la publicité après 20 heures, que le service public de télé serait ainsi délivré de la dictature de l’audimat. Pfimlin, nommé en conseil des ministres, et Sled, que l’on dit très proche du « Château », auraient-ils oublié cette lettre de mission ? La faible audience − discutable, puisqu’elle ne comptabilise pas les nombreux visionnages sur Internet, conséquence de la tardive diffusion de l’émission − est-elle la véritable raison de la mise sur la sellette de « Ce soir (ou jamais) » ? Ne serait-ce pas plutôt le fait qu’elle échappe au débat droite-gauche plan-plan et qu’elle aborde le plus souvent les problématiques réelles mettant à jour les clivages décisifs ?[3. Étrange coïncidence : à la rentrée de janvier, le « 18-20 » d’Europe 1 a subi − sous prétexte, là aussi, d’audience médiocre − un lifting semblable. Le premier débat entre Olivier Duhamel, Claude Askolovitch, Natacha Polony et David Abiker a été supprimé par le nouveau directeur Olivennes. Seul subsiste aujourd’hui le bon vieux face-à-face libéral vs social-démocrate entre Olivier Duhamel et Catherine Nay ou Philippe Manière]

J’en appelle donc à Messieurs Pfimlin, Sled et même au président de la République. « Ce soir (ou jamais) » doit continuer. Et j’encourage chaque téléspectateur fidèle de cette émission à écrire à ces trois décideurs. Il faut sauver la meilleure émission de débat de France. Il faut sauver le soldat Taddéi ![/access]

Révolution pour rire ? Pas seulement…

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Décidément, ces temps-ci, les peuples n’en font qu’à leur tête. Il y a bien sûr les Arabes. On les croyait condamnés par essence à la dictature ou aux régimes autoritaires et voilà qu’ils se mettent à bouger un peu partout. On pensait que si par malheur ils se soulevaient, ce serait poussés par l’islamisme qui aurait travaillé au corps toutes les couches sociales en prospérant sur des frustrations de toute sorte. Et voilà que nous nous retrouvons dans un fécond tsimtsoum : le vide s’est créé, tout devient possible, les islamistes ne sont qu’une hypothèse parmi d’autres et pas la plus probable, ni la plus souhaitée par ces jeunes gens qui préfèrent Facebook à la mosquée et ont compris qu’ils étaient des mondialisés/précarisés comme les autres. Bref, on craignait Téhéran en 1979 et nous voilà bien davantage du côté de Lisbonne en 1974, avec un brin de jasmin tunisien pour remplacer à la boutonnière de la révolution, l’œillet rouge des capitaines d’avril.

Mais il n’y a pas besoin d’aller de l’autre côté de la Méditerranée pour découvrir des peuples démentissant les fatalités programmées par les Cassandre expertocrates. Contentez vous du modeste Quiévrain. Il vous sépare de la Belgique, une contrée largement aussi exotique que Égypte. Pour reprendre le titre du très subversif film belge des années 90 qui révéla le grand Benoît Poelvoorde[1. L’acteur a d’ailleurs décidé de ne plus se raser tant qu’il n’y aurait pas de gouvernement tout comme une sénatrice flamande a proposé une grève du sexe pour les mêmes raisons], cette fois-ci, C’est arrivé près de chez vous.

On vous disait que Wallons, Flamands et Bruxellois se détestaient de manière irréversible. Que ce coup-ci, c’était la fin, que le chef des nationalistes flamands, le très rusé Bart de Wever, patron du NVA, en gagnant les dernières élections et en paralysant la formation de tout gouvernement, allait en douceur réussir là où avait échoué l’extrême droite du Vlams Belang, dont il est, malgré sa corpulence, l’héritier allégé. Et cela simplement en remplaçant la charmante formule du Vlams, « Crève Belgique (Bëlgie Barst !) » par un « Evapore-toi Belgique ! », ce qui prendrait un peu plus de temps mais serait bien plus pervers et efficace.

Et il a bien semblé en passe de réussir. Le Roi avait beau nommer informateurs et formateurs, comme on dit là-bas, pour tenter de concilier l’inconciliable, rien n’y a fait : la Belgique a battu, ce jeudi 17 février, le record mondial de 249 jours d’un pays ayant vécu sans gouvernement. Il était détenu jusque-là par l’Irak, en 2009. Et on a beau dire, la haine entre Sunnites et Chiites du côté de Tikrit ou dans le quartier de Sadr-City est tout de même beaucoup plus explosive que les échauffourées dans Les Fourons ou les horions échangés dans quelques conseils municipaux des communes dites « à facilité » de la périphérie bruxelloise, là où des villes francophones sont enclavées en territoire flamand.
Mais ce jeudi 17 février, en Belgique, la jeunesse a démenti avec humour les prévisions séparatistes, rattachistes, micronationalistes ou évaporationnistes en lançant la « révolution des frites », reprenant un symbole gastronomique national.

L’autodérision de cette appellation, la façon de récupérer le cliché en l’assumant jusqu’au bout et l’inversion de perspective consistant à réclamer un gouvernement là où d’habitude une révolution cherche à s’en débarrasser, sont en eux-mêmes des éléments constitutifs d’une identité belge qui transcende les clivages ethniques et qui se résume en un mot : le surréalisme. Ce surréalisme dont on ne rappellera jamais assez qu’il doit autant et simultanément aux Français André Breton et Philippe Soupault qu’aux Belges René Magritte et Paul Delvaux.

C’est sur la place Poelaert de Bruxelles qu’a battu le cœur de la révolution des frites. Ce n’est bien sûr pas une nouvelle place Tahrir mais la proximité du palais de Justice datant de la fin du XIXème siècle qui donne l’impression, en étant plus grand que la basilique Saint-Pierre, d’avoir été construit pour des humains dont la taille moyenne serait de 2m30, rappelait par contraste entre sa solennité pesante et l’atmosphère de fête du rassemblement, qu’il y avait décidément un fossé entre toute une classe politique et son peuple.

Les étudiants qui se sont retrouvés là l’ont fait au nom d’un mot d’ordre lancé sur Facebook et Twitter dans les deux langues : « Splitsen ? Niet in onze naam. » ou si vous préférez : « Se séparer ? Pas en notre nom ». Les étudiants de l’ULB, l’université libre de Belgique fraternisaient sans aucune difficulté avec leurs homologues flamands de la VUB et l’on pouvait voir circuler de faux paquets de Camel représentant un lion, (l’emblème du parti séparatiste de Bart de Wever) remplaçant le chameau et marqué de l’avertissement suivant, rédigé en français, en flamand et en allemand : « Diviser nuit gravement à votre santé et à celle de votre entourage ».

Il devait être également très agréable, ce jeudi, de se trouver du côté de Gand où eut lieu un strip-tease collectif et même, pour un autre genre de plaisir, à Louvain la Neuve où eurent lieu des distributions de frites, frites belges dont il faut rappeler, autant pour la gastronomie que pour le symbole, qu’elles sont cuites dans deux bains différents. C’est qui leur donne leur saveur unique, quand l’équilibre entre le gras et le croustillant est un bonheur gustatif autant qu’un attentat diététique.

De façon assez malicieuse, pour finir la journée, les étudiants belges rappellent qu’en fait, le record sur l’Irak n’est pas vraiment battu. En effet, quand on décida à Bagdad de constituer le gouvernement, il fallut encore quarante jours pour que tous les ministères soient attribués. Si l’on applique ce calendrier à la situation belge, cela nous amène au printemps, le 30 mars où déjà un nouveau rendez-vous de mobilisation unitaire a été pris.

Bien sûr, de même qu’une hirondelle ne le fait pas le printemps, une frite ne fait pas un gouvernement. Mais malgré tout, ce qui est apparu en creux dans cette révolution pour rire, aimablement breughélienne, c’est que le séparatisme est davantage de l’ordre de la pulsion de mort d’une classe politique enfermée dans des logiques kafkaïennes d’appareils tournant à vide et moulinant du néant, là où naguère ils pouvaient encore justifier leur art byzantin de couper les cheveux en trente deux par l’accouchement de compromis miraculeux.
Ou quand le pays réel, et sa jeunesse, prennent leur revanche sur le pays légal…

Le couac de Quick

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Où va désormais se nicher l’insécurité ? C’est à ne pas croire. L’adolescent de 14 ans, mort le 22 janvier après avoir déjeuné la veille dans un Quick d’Avignon, est bien décédé des suites de son repas. La magistrate, qui a été chargée de l’affaire après l’ouverture d’une plainte contre X, livre des conclusions qui ne laissent aucune place au doute :  » La synthèse des rapports médico-légaux permet de conclure que Benjamin Orset est décédé d’une toxi-infection alimentaire, liée à l’absorption d’un repas pris quelques heures avant sa mort, soit la veille au soir le 21 janvier, au restaurant Quick Cap Sud à Avignon. » Ce qu’il est important de souligner, c’est que ce restaurant rapide, même s’il n’était pas halal (ce qui permet d’écarter la piste de voyous islamistes), est néanmoins récidiviste. Il avait été contrôlé fin 2008, date à laquelle déjà plusieurs anomalies d’hygiène avaient été relevées par la direction des services vétérinaires. Ce n’est pas tolérable. Il faut rechercher aux plus vite les responsables de ce dysfonctionnement administratif et faire tomber des têtes. Les Français attendent désormais dans une colère légitime une proposition de loi pour empêcher que ce genre de choses se reproduise. On compte sur les députés de la Droite Populaire, Eric Ciotti ou Lionel Lucca par exemple, qui comme d’habitude, sans surfer sur l’émotion et la démagogie, sauront proposer un texte qui mettra fin à l’insécurité alimentaire dans les fast-foods récidivistes. C’est toujours rassurant d’être bien gouvernés.

«A l’école, l’état des lieux est apocalyptique»

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David Desgouilles – Alors que vous étiez une journaliste spécialisée dans le domaine de l’éducation, surtout connue des lecteurs de Marianne et de ceux qui suivent la question scolaire, vous avez connu, ces douze derniers mois, une mise en lumière médiatique assez impressionnante et vous vous exprimez maintenant sur bien d’autres sujets que l’école, et cela sur plusieurs médias différents. Trois hypothèses : devient-on davantage « bankable » lorsqu’on émarge au Figaro ? Est-on plus libre de ses mouvements avec Mougeotte qu’avec Szafran ? Ou ce changement d’employeur a t-il coïncidé -voire causé- cette nouvelle phase de votre vie professionnelle ?

Natacha Polony – Il me semble que le phénomène que vous décrivez s’explique à la fois par mon parcours propre et par le fonctionnement général des médias, et en particulier de la télévision. Il faut tout d’abord distinguer le métier de journaliste, que j’exerce dans la spécialité qui est la mienne, l’éducation, et qui consiste à recueillir des informations, les ordonner et les analyser pour les rendre lisibles, et le statut d’éditorialiste, qui consiste à mettre en avant une lecture spécifique d’un événement au nom de convictions et d’analyses personnelles (ou reflétant la ligne de son journal). Au Figaro, mon statut est celui d’une journaliste parmi tous ceux de la rédaction, les éditoriaux étant assumés par la hiérarchie du journal. Et même si les gens qui ne partagent pas ma lecture des questions éducatives me reprochent souvent « d’éditorialiser » (suivant le vieil adage selon lequel le journaliste objectif est celui qui partage nos opinions ; les autres sont malhonnêtes, partiaux, orientés…), il n’en reste pas moins que je prépare des reportages, des enquêtes, que j’interroge des gens qui me semblent représentatifs ou dont les analyses apportent quelque chose aux lecteurs du journal.

Mais la télévision (et parfois la radio) organise de très nombreux débats et confrontations d’éditorialistes, et je suis régulièrement sollicitée pour ces séquences. Je l’étais déjà en 2009, puisque j’intervenais à fréquence fixe sur BFM TV et I-Télé. Cependant, il est vrai que je le suis beaucoup plus depuis un an ou deux, c’est-à-dire depuis que je suis passée de Marianneau Figaro. Pour autant, est-ce la cause principale ? La rédaction de Marianne comptait nombre de personnes déjà présentes dans les médias, et sans doute y avait-il moins de place pour moi. D’autant que, c’est ce qui explique mon départ de Marianne, je n’étais plus, depuis le départ de Jean-François Kahn, considérée comme tout à fait conforme aux évolutions de la ligne du journal. Trop «réac», pas assez en empathie avec les syndicats enseignants et la gauche classique en général. J’en étais restée à la conception kahnienne du « ni droite, ni gauche » et des valeurs républicaines, les mêmes que j’avais toujours défendues au sein du journal et dont JFK avait fait la une de Marianne. Cela m’a valu d’être isolée par la direction.

Je ne suis pas non plus tout à fait représentative de la ligne du Figaro dans son ensemble, mais cela ne pose apparemment aucun problème à ma nouvelle direction. Sans doute parce qu’une partie de la droite, qu’elle soit gaulliste, souverainiste ou autre, peut se reconnaître dans les valeurs que je défends, de même qu’elle se reconnaissait dans Marianne jusqu’à ce que la direction de ce journal cherche à la remplacer par un lectorat plus marqué à gauche. Les droites françaises sont diverses, on le sait depuis René Rémond.

Mais je crois très honnêtement que la cause principale de mon relatif « état de grâce » dans un monde médiatique si versatile ne tient malheureusement pas à mes éventuelles qualités personnelles, ni même à une soudaine conversion générale aux options idéologiques que je défends. Soyons lucide : la télévision a besoin de femmes et de jeunes. Je suis l’une et encore un peu l’autre. Ajoutons que je ne suis pas sur le « créneau » déjà très encombré de la gauche morale, et l’on voit que je remplis assez efficacement une case trop souvent vide de l’échiquier médiatique. D’autant que, fait rare parmi les journalistes qui ne sont pas spécialisés en politique, je peux m’exprimer sur de nombreux sujets (tout simplement parce que je m’y intéresse et que je travaille mes sujets avant de passer devant la caméra ; peut-être aussi parce que les prépas littéraires restent une bonne formation et que la proximité avec Jean-François Kahn prédispose à l’exercice du débat…).

De fait, la hiérarchie journalistique privilégie généralement cette aristocratie que constituent les journalistes politiques. Sans doute sont-ils considérés comme aussi polyvalents que les personnalités sur lesquelles ils écrivent. L’énorme inconvénient réside dans le fait que les débats d’éditorialistes se mettent à ressembler à des commentaires sportifs où des spécialistes des joutes politiciennes analysent les derniers coups de poignard entre amis. Et l’on peut légitimement douter de l’intérêt que portent les Français à ce genre de considérations. La désaffection que connaît une certaine presse dite « d’opinion » n’est pas étrangère à ce phénomène. J’ai découvert récemment que j’avais la réputation d’apporter un peu de « fraicheur » dans les débats ; sans doute parce que j’ai la naïveté de m’intéresser à autres chose qu’aux arrière-pensées politiciennes des uns et des autres (que je n’appartiens à aucune chapelle, à aucun clan, et que je ne voyage pas dans les avions privés des grands patrons ou des hommes d’Etat), mais bien plus aux choix politiques qu’ils expriment.

DD – Sur la question scolaire, on a eu l’impression, notamment grâce aux livres de Marc le Bris, Jean-Paul Brighelli ou les vôtres que Nicolas Sarkozy -qui avait bien mal débuté sa campagne sur ce thème à Lyon à propos de la Princesse de Clèves en janvier 2006- avait fini par donner la victoire aux tenants de l’école républicaine contre les pédagogistes. La victoire idéologique semblait gagnée et en quelques mois, il semble que nous en soyons revenus à la case départ. Comment expliquez-vous ce stupéfiant retournement ?

NP – Il s’agit en effet d’un renversement historique. Pour le dire brutalement, nous n’avons jamais été aussi éloignés du modèle de l’école républicaine, tel pourtant qu’une partie des Français l’a plébiscité en 2007. Comment expliquer cette défaite idéologique, puisque c’est bien de cela qu’il s’agit ? Les livres que vous citez, en particulier ceux de JP Brighelli et Marc Le Bris, ont permis de constater qu’une grande partie des Français partageait le constat d’une école en déshérence, désormais incapable d’apprendre à lire et à compter aux élèves, de sorte que seuls s’en sortent ceux dont les parents peuvent compenser. Ces livres datent des années 2004-2005, et ils avaient été précédés par d’autres, ceux de Jean-Claude Michéa (l’excellent Enseignement de l’ignorance) et de Sauver les lettres notamment.

Lors de la campagne présidentielle, les politiques se sont aperçus du mouvement d’opinion provoqué par ce refus collectif de méthodes délirantes et de concepts éducatifs biaisés. Les principaux candidats ont tenté d’en recueillir les fruits, et le succès de Ségolène Royal, malgré les réticences de son propre parti, tient sans doute grandement à ses déclarations tonitruantes sur l’autorité des maîtres, tant il est vrai que, mis à part les professeurs, plus personne ne se souvenait (et les médias se gardaient de rappeler) qu’elle avait, en tant que ministre délégué à l’enseignement scolaire, bafoué cette autorité et soutenu les pires tenants de la « parole sacrée» d’un enfant « mis au cœur du système » (les mêmes qui étaient restés ses conseillers en 2007). François Bayrou, quant à lui, était fort de la légitimité que lui conférait son ouvrage, La décennie des malappris, et son passage rue de Grenelle, où, à défaut d’avoir laissé un bon souvenir, il n’en avait pas laissé de mauvais.

Nicolas Sarkozy, enfin, avait pour lui un atout majeur : les mots d’Henri Guaino. Il a donc su parler de « transmission », de « mémoire », de « hiérarchie entre celui qui sait et celui qui ne sait pas », bref, de tout ce que réclamait une bonne partie des Français qui ont la faiblesse de croire que l’école républicaine ne fonctionnait pas si mal et qu’on pourrait en garder les aspects positifs en en corrigeant les injustices. Malheureusement, il déclarait parallèlement qu’infliger la Princesse de Clèves à certains élèves ne sert à rien (ce en quoi il reprenait les propos de Claude Allègre, qui fut le premier, dans le Point, à prendre pour exemple le livre de Mme de Lafayette, qu’il opposait à Astérix, « plus utile dans certains lycées »), qu’il fallait augmenter le nombre d’heures de sport à l’école car le sport est porteur de valeurs (ce que les Français ont pu constater en Afrique du Sud : plutôt Knysna qu’Athènes ou Rome…) Et plus largement, la vision qui était portée par une partie de ses soutiens, vision essentiellement fondée sur une conception du libéralisme (pour simplifier, un libéralisme économique réduisant tout champ de l’expérience humaine, et notamment l’éducation, à un service potentiellement marchand) incompatible avec l’idéal d’une école républicaine fondée avant tout sur le rôle de la puissance publique dans l’instruction et l’émancipation du peuple.

Certains, pourtant, ont voulu y croire. Et peut-être ont-ils eu raison, puisque les programmes de primaire de 2008 sont indéniablement une avancée vers un peu plus de bon sens et de rigueur. Hélas, ce ne fut qu’une éclaircie dans un ciel s’assombrissant sans cesse. Généralisation de l’enseignement par compétences, autonomie des établissements fondée sur une conception managériale du fonctionnement de l’école, affaiblissement toujours plus grand de l’enseignement disciplinaire au profit d’une fumeuse « pédagogie de projet »… l’état des lieux est aujourd’hui apocalyptique.

A qui attribuer la responsabilité de ce désastre ? A des réformateurs qui tiennent depuis trente ans tous les rouages de l’éducation nationale, et sont infiniment plus puissants que telle ou telle directive ministérielle ? A une droite qui s’est laissée gagner par toutes les thèses des pédagogies modernes, sous prétexte qu’elles étaient présentées par des experts indéboulonnables, non plus comme une idéologie de gauche, mais comme une vulgate moderniste internationale ? A des gestionnaires qui ont découvert que faire dispenser des cours par des professeurs coûte cher, alors que faire animer des ateliers et des projets par des « adultes-référents », comme le prônent les pédagogies constructivistes, économise un nombre incalculable de postes ? A des « républicains» qui ont préféré pinailler sur le sexe des anges ou la dénomination des diverses méthodes syllabiques, alphabétiques, etc, et s’excommunier les uns les autres, plutôt que de faire front ? Un peu tout cela, bien sûr. Mais qui veut retracer cette histoire doit noter en premier lieu que tout était déjà posé par la loi d’orientation sur l’école de 2005 : compétences, pédagogie de projet, autonomie… La partie s’est sans doute jouée avant, lorsque Jacques Chirac a renoncé à un référendum, et confié à Claude Thélot, apparatchik de la rue de Grenelle, le soin de diriger une commission chargée d’élaborer ce qui deviendrait la loi Fillon.

DD – Au cours d’un échange il y a quelques semaines, vous m’avez confié que vous vous considériez comme un mélange de réac’ de gauche -vous fûtes d’ailleurs candidate aux élections législatives en 2002 sous les couleurs chevènementistes- et d’anarchiste de droite. Mais en vous lisant et en vous écoutant encore très récemment, j’ai remarqué que vous faisiez souvent référence à un auteur, Jacques Ellul, qui se trouve être aussi La référence pour un homme comme José Bové[1. Lors de l’émission « on n’est pas couché » du 5 février 2011, José Bové a cité Jacques Ellul, ajoutant « qu’il lui devait beaucoup ». Intellectuellement, devait-il signifier]. Ceux qui vous ont entendu à Europe 1 évoquer la malbouffe et votre passion pour le vin n’en seront pas forcément étonnés. Mais faut-il pour autant ajouter « écologiste ascendant AOC » aux deux autres termes employés plus haut ?

NP – Voilà une appellation qui me plaît ! Je l’accole aux deux autres et m’en fais un étendard. Plus sérieusement, la démarche qui est la mienne quand je défends l’école et la transmission des savoirs, et quand je parle du patrimoine agricole français, est évidemment la même. Je me reconnais comme héritière de tout ce qui constitue une civilisation qui a pu voir naître Rabelais aussi bien que Flaubert. Une civilisation où, finalement, il fait bon vivre pour quiconque, d’où qu’il vienne, accepte simplement de comprendre où il est.
D’où ce côté à la fois réac, car je défends des valeurs dont j’estime qu’elles ne sont l’apanage d’aucun camp politique, et anarchiste, dans le sens où ces valeurs ont pour unique objet l’émancipation des individus, le développement de tous les anticorps contre le consumérisme festif ou la bonne conscience larmoyante. Pour résumer, les écrits de Jacques Généreux ou la Revue du MAUSS (Mouvement anti-utilitariste dans les sciences sociales) m’intéressent autant que me réjouissent les textes de Philippe Muray.

Mais vous avez raison d’y ajouter Jacques Ellul, le théoricien du « système technicien », penseur protestant malheureusement totalement méconnu en France, et qui a parfaitement montré ce que pouvait avoir de destructrice l’idéologie maîtresse de l’Occident contemporain, résumée par ce fantasme selon lequel on pourrait trouver, dans tout domaine de l’existence, la technique absolument la plus efficace pour accomplir n’importe quelle tâche. De là un appauvrissement dramatique de l’expérience humaine, et la mise en place d’un système oppressant et totalement dénué de sens. Il n’est besoin que de lire un court texte qu’il avait publié dans la revue Réforme en 1954, dans lequel il s’inquiétait du pouvoir de la publicité, dont il estimait qu’elle n’avait plus pour objet de vanter un produit, mais d’imposer un modèle de vie, pour comprendre combien il fut visionnaire.
Jacques Ellul est un des maîtres à penser de l’écologie politique, parce qu’il est le premier critique de l’idéologie du progrès. Et n’importe qui d’un peu honnête peut constater que, depuis que l’Occident ne croit plus que le progrès technique apporte le progrès moral, la course aux avancées technologiques se fait sans le moindre souci de sens à donner à l’existence humaine. Notre projet collectif se résume au droit des peuples à disposer d’un écran plat.

Mais Jacques Ellul est surtout représentatif de ces nombreux penseurs chrétiens qui, au cours du XXème siècle, tentèrent de trouver une voie qui ne fut ni le capitalisme, ni le communisme, ni le fascisme. En un temps où l’on cherchait absolument à enfermer toute voix dissidente dans un camp pour en atténuer la portée, l’exemple est précieux. D’autant que votre précédent interlocuteur, Paul-Marie Couteaux, rappelait avec justesse dans une tribune publiée il y a quelques mois par le Figaro que l’écologie est idéologiquement née à droite, puisqu’elle est, par essence, un conservatisme. Et je ne peux que renvoyer quiconque voudrait creuser ce débat, à un petit essai dont j’ai rendu compte récemment sur mon blog : L’instinct de conservation, de Nathanaël Dupré-Latour (éd du Félin). Le souci écologique, c’est-à-dire la volonté de préserver pour les générations à venir la beauté du monde et le bonheur de jouir de ses fruits me semble le devoir de tout adulte responsable, dont la conscience dépasse l’échelle de sa seule petite vie.

La seule question qui vaille aujourd’hui est la suivante : comment penser un système qui émancipe l’Homme, qui contribue au bonheur collectif en développant autant la liberté que l’égalité, le goût du bien commun et le respect de la dignité humaine, en soi-même comme en l’autre ? Comment faire en sorte que chacun se sente exister, au sens le plus plein de ce terme, se sente intégré, verticalement, à une histoire et à une généalogie qui ne soient pas une pesanteur ou une exclusion d’autrui, et horizontalement à une société, une communauté qui ne soit pas un enfermement ? Que la réponse qu’on y apporte nous pousse à droite ou à gauche importe finalement peu : je ne suis pas de ceux qui confondent politique et guerre de religion. Je ne suis pas adepte de l’excommunication de l’adversaire idéologique. Et je crois surtout que la droite et la gauche telles qu’elles sont aujourd’hui traduites par les partis politiques ne disent absolument rien de ces choix cruciaux autour de la notion de progrès, de la question du rapport au passé, à l’histoire et à la civilisation, ou de la capacité à penser une diversité qui ne soit pas une uniformisation ou une explosion des valeurs communes.

Sans doute la philosophie des Appellations d’Origine peut-elle nous aider à concevoir la géographie et l’histoire comme les ciments d’une société accueillante, puisqu’elle repose sur l’idée selon laquelle le lieu, sa configuration, sa lumière, permettent à quiconque, d’où qu’il vienne et quelle que soit son histoire, de comprendre où il est et de le traduire en plaisir sensoriel. Rien de plus universel qu’un camembert au lait cru, un agneau de pré-salé ou un verre de Savennières. Sur ce dernier point, ce n’est pas Danièle Sallenave qui me démentira.

DD – Vous savez que cette profession de foi vous vaudra l’accusation de pétainisme. Qu’on raillera votre propension à louer « une terre qui ne ment pas ». D’ailleurs, Claude Askolovich ne s’en était pas privé il y a quelques mois. Comment expliquez-vous ce réflexe conditionné de toute une partie des classes politique et journalistique qui n’a pas manqué de se produire lors des déclarations de Christian Jacob ?

NP – Contrairement à beaucoup d’autres, je ne passe pas mon temps à essayer de démontrer que j’aurais été du bon côté. Je me contente intimement de l’espérer. Et je fais en sorte de défendre les valeurs qui permettront que nous n’ayons plus jamais à faire ce choix. Mais je suis à la fois agacée et effarée par l’obsession française autour de cette période. De fait, la France ne s’en est toujours pas remise. Et nous continuons à stériliser tout débat en le ramenant à des catégories qui n’ont plus rien à voir avec la configuration actuelle du monde.
Pour ma part, je me réfère à la phrase du général de Gaulle, qui raillait la devise choisie par Pétain pour la Révolution nationale : « Travail, famille, patrie ? Il n’a jamais travaillé, n’a pas eu d’enfants, et a trahi sa patrie ! » Au nom de cet humour gaullien, je refuse de laisser ces mots kidnappés par un fantôme. Nous avons besoin de réfléchir à l’organisation du travail, au sens à donner au travail dans un monde obsédé par la performance, où le morcellement des tâches empêche l’épanouissement des travailleurs et la fierté devant le travail bien fait. Nous avons besoin de réfléchir à la famille, à son rôle dans une société dépolitisée, où le noyau familial est vécu comme une protection contre les autres, forcément hostiles, où la télévision s’insinue dans les foyers pour imposer des modèles qui détruisent toute maîtrise des adultes sur ce qu’ils veulent transmettre à leurs enfants. Nous avons besoin, enfin, de réfléchir à la patrie, c’est-à-dire au sentiment d’appartenance, qu’ils soit géographique ou historique, aux liens qui se tissent entre des êtres humains que ne relie que le fait d’être nés quelque part, et le projet politique qui peut en découler.

On peut et l’on doit penser ces notions d’un point de vue républicain, puisqu’il apparaît dans les thématiques que je viens d’esquisser combien elles sont liées aux notions de liberté, d’égalité et de fraternité. Abandonner des notions à ceux qui veulent bien s’en emparer, les considérer comme irrémédiablement salies, me paraît une erreur politique majeure. C’est ainsi que la classe politique française a abandonné peu à peu tout ce qui était l’apanage de la République, et jusqu’à la laïcité, que l’on voit aujourd’hui défendue par le Front National, dont le moins que l’on puisse dire est qu’il regroupe des forces largement hostiles à la laïcité authentique. Continuons, et l’’on s’étonnera, à droite comme à gauche, de n’avoir plus le moindre projet à défendre, ni la moindre valeur à porter.

Sur les propos de Christian Jacob, qui donnent l’occasion de la première petite polémique de campagne, la seule chose à dire est, me semble-t-il, que cette question de l’ancrage territorial d’un homme politique n’a rien de monstrueux, de « moisi », comme j’ai pu l’entendre. De fait, les différents présidents de la République française, du général de Gaulle à Jacques Chirac, en passant par François Mitterrand, avaient une profonde connaissance de la ruralité française, et du lien affectif qui relie les Français à leurs paysages, leur diversité géographique et culturelle. Rien à voir avec le « parti de l’étranger » qu’ont ressorti certains. Mais le souci de prendre en compte une des dimensions de ce qu’est la France.

Une très grande part des Français vit dans ces zones que l’on appelle « rurbaines », dans ces petites villes et ces villages où les problèmes ne sont pas forcément ceux des métropoles, mais où la misère n’est pas moins grande. Et dans un monde où la Chine achète des quantités de terres arables partout sur la planète, où jamais une agriculture française industrialisée ne pourra concurrencer les bas coûts du Brésil ou de l’Argentine, comprendre l’enjeu de l’agriculture paysanne et de la promotion des terroirs me semble plus qu’urgent. On pourrait donc, loin de tout « relent pétainiste », espérer qu’un président de la République sache s’intéresser à ces questions.

Encore faut-il être honnête et ne pas transformer une analyse de l’histoire politique française en argument à géométrie variable. Or ce procès de Christian Jacob à DSK est exactement le procès qui fut fait à Nicolas Sarkozy par certains membres du PS en 2007. Et la droite, à l’époque, avait hurlé à l’antisémitisme. Pour aujourd’hui s’étonner que la gauche rejoigne le chœur des indignés. Une fois de plus, on transforme un authentique débat en caricature clownesque, et l’on fournit aux tartuffes adeptes du « point Godwin » l’occasion d’afficher leur esprit de résistance en un temps où ça ne coûte rien.

Mais je veux rassurer tous ces généreux modernistes : la meilleure preuve que cette dimension territoriale n’a plus d’importance dans le vote des Français est qu’ils ont élu Nicolas Sarkozy, qui, sociologiquement, culturellement, n’est pas si éloigné de Dominique Strauss-Kahn. Et qui n’a pas pour principale force sa connaissance de la France rurale. Si l’on veut bien, donc, dépasser les hypocrisies politiciennes, on comprendra que cette question, abîmée par le spectacle de la politique des « petites phrases » et des grandes indignations, mérite qu’on s’y arrête, pour que les Français n’aient pas l’impression que la France de leurs élites médiatiques et politiques se résume à Neuilly et Sarcelles, aux intérêts des hyper-riches et aux problèmes des banlieues défavorisées (les deux candidats nommés précédemment n’incarnant pas chacun une seule de ces deux dimensions, et c’est bien là tout le sel de la situation).

DD – Dans L’Homme est l’avenir de la femme, vous êtes assez sévère avec les «néo-machos» et notamment Eric Zemmour, coupables à vos yeux de faire le jeu des « Chiennes de garde » comme Isabelle Alonso. En publiant quelques articles volontairement provocateurs et -je dois le confesser- assez inspirés par ma lecture du Premier sexe, je me suis aperçu que c’est à cette occasion que j’y collectais le plus d’insultes dans les commentaires et de mèls rageurs de la part de représentantes de la gent féminine plutôt dépourvues en humour. N’est ce pas la preuve que Zemmour, quelque part, touchait juste même si -rassurez-vous- je compense moi-même ma non-participation à des conflits armés par, notamment, des séances de repassage du linge familial ?

NP – Que les féministes auto-proclamées manquent cruellement d’humour est malheureusement un fait. Mais Zemmour ne fut pas le seul à dénoncer les dérives d’un féminisme qui a préféré régner sur le symbolique plutôt que de s’attaquer à l’économique et au social. Et s’il a concentré les attaques du féminisme triomphant, c’est parce qu’il avait choisi volontairement de faire abstraction de toute nuance. Le défaut du Premier Sexe est selon moi de proposer une lecture des rapports hommes-femmes toute aussi caricaturale que celle qu’il dénonce. Pour le dire simplement : les hommes sont biologiquement des chasseurs polygames et les femmes aspirent à élever les enfants en restant dans la caverne. De sorte que la « féminisation » de la société aboutirait à un affaiblissement, à une sorte de décadence, par un attachement excessif à la vie.

J’ai tendance à penser que cette question des « valeurs » masculines et féminines est éminemment complexe, et qu’en l’occurrence, Eric Zemmour confond féminisation et triomphe des valeurs maternantes. En ce sens, il joue un peu les « machos de garde ». Soyons clairs, je n’ai, en moi, aucune mémoire chromosomale, qui me rende plus apte à manier un fer à repasser ou à éplucher des légumes. Et je crois que l’enfermement des femmes dans des aspirations intimes est d’ordre culturel. La meilleure preuve en est qu’il a suffit de l’avènement d’une société de consommation qui use de tous les processus d’infantilisation, pour faire des hommes des femmes comme les autres, aussi narcissiques et éloignés du politique (au sens noble) que leurs congénères à double chromosome X.

Ainsi, la thèse de Zemmour, au lieu de tenter de penser la différence homme-femme comme une différence complexe, relevant de l’identité intime de chacun, mais qui doit être dépassée par notre appartenance commune à l’humanité et notre capacité à nous projeter dans un destin commun, ne fait que nous rejouer l’opposition binaire entre l’homme fort et la femme esclave domestique. Bref, il rend un immense service à tous les pseudo-progressistes qui veulent faire croire que toute critique de leur modèle relève d’une nostalgie pour des temps inégalitaires et oppresseurs. Pour ma part, je ne veux ni du monde d’Anne Hidalgo ou de Clémentine Autain, ni de celui d’Eric Zemmour, car je crois que toute société vivable doit se structurer autour de la séparation entre espace public et espace privé. Dans la sphère privée, nous sommes des hommes et des femmes, avec nos différences, nos ambivalences, mêmes, et ce désir qui se nourrit de notre capacité à jouer avec les rôles qui nous sont assignés, et dans la sphère publique, nous sommes des citoyens rassemblés par la volonté de nous choisir un destin.

Je plaidais dans mon livre pour un renouveau de la réflexion sur l’éducation des filles, thématique très développée au XVIIIe siècle et totalement abandonnée quand on a cru que la mixité allait effacer les problèmes et les rendre caduques. Cette éducation doit être fondée sur l’ambition ; une ambition intellectuelle, un appétit de vivre et de déployer l’ensemble de ses potentialités, qui souvent fait défaut aux filles. J’y faisais aussi un éloge de la virilité, mais une virilité qui n’a pas besoin de renvoyer les femmes à la maison pour s’affirmer, et qui les préfère conquérantes et complices. Une virilité qui ne se résume pas à l’apologie du don juanisme et des instincts guerriers, mais qui se construit autour de la figure chevaleresque qui est au cœur de l’histoire occidentale : celle qui repose sur l’impératif, pour le fort, de ne jamais abuser de sa force, mais de la mettre au service du plus faible, et de s’imposer des devoirs plutôt que de proclamer son droit.

DD – Vous n’êtes donc pas d’accord avec Rousseau lorsqu’il écrit que l’Amour a été inventé par les femmes pour inverser le rapport de force dans le couple ?

NP – En matière d’amour, le moins que l’on puisse dire est que Jean-Jacques Rousseau n’est pas l’analyste le plus objectif ni le plus lucide. Et ce mythe de l’amour qui serait un sentiment purement féminin, une sorte de bride imposée à l’homme pour contrôler ses pulsions, me paraît extrêmement réducteur. L’amour est avant tout une construction culturelle qui se déploie à travers les modèles que s’est donnés l’Occident. Nous aimons de cette façon parce que nous avons en notre mémoire inconsciente les poèmes d’Ovide ou de Ronsard, la rigueur de la Princesse de Clèves ou les élans de Tristan et Iseut. Et je ne crois pas, contrairement à la thèse que défend Eric Zemmour, que seules les périodes où un « pouvoir » féminin se serait imposé auraient vu fleurir une apologie du sentiment amoureux, et même d’une forme de faiblesse. Or, il ne me semble pas que le seizième siècle de Ronsard, pour ne citer que lui, soit particulièrement efféminé et décadent. Il est complexe, divers, ambivalent, comme toute autre période historique ; et la douceur s’y mêle à la sauvagerie, parce que ni l’une ni l’autre ne sont l’apanage d’un sexe.

La question de la généralisation du mariage d’amour, contre les mariages arrangés et conçus comme des alliances et des contrats, ne saurait être réduite non plus à une victoire d’hypothétiques « valeurs féminines ». C’est un processus qui accompagne l’émergence de l’individu contre la toute puissance de la communauté, du collectif. Un processus qui se déploie sur plusieurs siècles et aboutit à l’hypertrophie de l’individu dans des sociétés contemporaines atomisées, où la perte de mémoire et de transmission culturelle détache peu à peu le sentiment amoureux de ses références littéraires pour en faire une sorte de pulsion nombriliste. Réduire l’ensemble des rapports sociaux à des questions de domination masculine et de lutte entre les sexes est finalement un réflexe qu’ont adopté depuis longtemps certaines féministes militantes. Ne tombons pas dans le même travers. Les réalités humaines sont plus subtiles ; et c’est ce qui est passionnant.

DD – Revenons au paysage médiatique français. On s’aperçoit que jamais les débats qui s’affranchissent du sempiternel et dépassé -selon moi- clivage gauche-droite n’ont jamais autant été prisés par les auditeurs et téléspectateurs. Et pourtant, ces moments privilégiés semblent bien dans le collimateur puisque, pour donner deux exemples, « Ce soir (ou jamais) » est en danger et le débat qui réunissait Claude Askolovitch, David Abiker, Olivier Duhamel et vous-même dans le 18-20 d’Europe 1 a été supprimé par le nouveau directeur Denis Olivennes. S’agit-il d’une volonté, de la part de l’intelligentsia UMPS, comme la nomme Nicolas Dupont-Aignan, de détourner les Français des véritables enjeux et clivages ? Ou suis-je en proie à la théorie du complot ?

NP – Je ne suis pas au fait des enjeux qui se jouent actuellement dans les médias français. J’avoue humblement mon ignorance des processus à l’œuvre dans ces arbitrages. Je ne peux que constater comme vous qu’une émission comme  » Ce soir (ou jamais) « , qui est un extraordinaire espace de liberté, d’intelligence et de stimulation, risque de ne plus être qu’hebdomadaire, ce qui conduira immanquablement à réduire la liste si variée de ses invités, et fera privilégier une fois de plus les stars du monde intellectuel et médiatique, quand la richesse de cette émission était de faire émerger des têtes nouvelles. Je m’étais réjouie de la suppression de la publicité sur le service public. Il me semblait – quelles que soient les réserves émises par les uns et les autres sur le bénéfice que pouvaient en tirer les chaines privées – que la fin de cette pollution permettrait d’échapper au règne de l’audimat. Et de fait, la politique du service public fut un régal pendant deux ans. Quand je vois La Reine morte, avec Michel Aumont, programmée à 20h30 du France 2, je ne boude pas mon plaisir. C’est exactement pour cela que je m’étonne, comme tout le monde, de voir revenir l’argument de l’audimat pour justifier la restriction dont pourrait faire l’objet  » Ce soir (ou jamais) « .

Quant à la tranche du 18-20 d’Europe 1 durant laquelle j’intervenais, c’était un moment de bonheur absolu pour un raison précise : les chroniqueurs avaient carte blanche pour apporter leur sujet. Ce qui ne m’arrive jamais dans les autres émissions où je suis invitée, et où l’on m’impose parfois de disserter sur telle ou telle personnalité politique dont personne n’a que faire. Là, j’ai pu parler autant d’éducation que d’agriculture, j’ai pu me livrer à la défense et illustration du Reblochon, un chef d’œuvre en voie de disparition, rendre hommage à Jacqueline de Romilly (et m’insurger contre le concours de tartufferie dont sa disparition fut l’occasion)… Bref, ce fut là aussi un espace de liberté jubilatoire.

Mais l’audience de l’émission était mauvaise, celle-ci peinait à trouver un public, et lorsque Denis Olivennes a été appelé pour reprendre en main la station, il a estimé qu’il fallait changer la formule. Je trouve en effet dommage qu’aient été privilégiés des débats gauche-droite qui ne permettent absolument pas de rendre compte de la réalité des clivages actuels. Je crois au contraire que les Français attendent des débats vifs, polémiques, mais surtout sincères, où chacun saurait s’affranchir des appartenances claniques. Une analyse porte bien plus quand elle émane d’un esprit qui ne raisonne pas en termes politiciens, mais selon des considérations et des valeurs claires, qui permettent à ceux qui l’écoutent de se positionner, et de choisir.

Il me semble également que les débats gagneraient à porter davantage sur des sujets de fond plutôt que sur les querelles d’appareil ou la question de savoir si tel ou tel sera candidat, ce qu’en dira tel ou tel, et si l’on peut imaginer ce qu’en pense encore tel autre. Quand je suis arrivée à Marianne fin 2002, j’ai découvert le fonctionnement de cette rédaction dans laquelle, à l’origine, Jean-François Kahn n’avait pas voulu de service politique cloisonné, au motif que ces querelles d’appareil et de personne, justement, n’ont aucun intérêt, et que tout sujet, traité sur le fond, est politique, que ce soit l’éducation, le social, les faits divers ou la gastronomie. Il ne parvint pas à empêcher que ne se reforme un service politique, tant il est vrai que les atavismes et les réflexes sont pesants dans le monde médiatique, et qu’il se trouve toujours des journalistes pour soutenir que les Français se passionnent pour le «roman» de la politique, ses portraits psychologiques, ses guerres picrocholines, sa face «people» en quelque sorte. Pour ma part, j’en doute. Et quand j’interroge un homme politique, c’est sur son programme, et plus encore sa vision. J’ai par exemple toujours rêvé d’une série, mi-idées mi-politique, sur «ces grands débats que les politiques devraient avoir» : le progrès, l’Occident, la famille, les rapports entre générations, l’agriculture et la ruralité… Confronter les idées de chacun, faire émerger les véritables clivages… Je crois encore à ce journalisme-là. Celui qui réconciliera la presse avec son peuple. Un jour, peut-être.

L'Enseignement de l'ignorance et ses conditions modernes

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Le système technicien

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Eric Zemmour, victime de la symptomophobie

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Pour avoir déclaré, le 6 mars 2010 chez Thierry Ardisson : « Mais pourquoi on est contrôlé 17 fois ? Pourquoi ? Parce que la plupart des trafiquants sont noirs et arabes, c’est comme ça, c’est un fait. » Eric Zemmour vient d’être condamné à 2 000 euros d’amende avec sursis.

Je peux comprendre que le propos de Zemmour ait pu choquer un certain nombre de nos concitoyens noirs et arabes. Avec un minimum d’empathie, n’importe qui est capable d’imaginer ce qu’ils ont pu ressentir en entendant cette citation relayée urbi et orbi par les indignés professionnels. Mais là n’est pas, je crois, le vrai point clé de cette condamnation.
Le vrai problème avec cette déclaration d’Eric Zemmour, c’est que – selon toute vraisemblance – il dit vrai. Le tribunal correctionnel de Paris, lui-même, note que si ses propos sont potentiellement « choquants », ils ne sont pas pour autant « diffamatoires » : c’est-à-dire qu’il valide la véracité de l’affirmation de Zemmour mais lui signifie, par sa condamnation, que la loi de ce pays interdit de dire cette vérité en public.

La triste réalité est donc là, presque officielle, nos jeunes compatriotes noirs ou arabes ont plus de chance de finir trafiquants que leurs camarades blancs ou asiatiques mais il nous est interdit de le dire. Là où, dans une démocratie sereine, la remarque de Zemmour aurait du nous alerter sur un phénomène de société inquiétant qui nécessite – au moins – qu’on en parle nous avons explicitement choisi de pratiquer le politique de l’autruche.

Le moins que l’on puisse dire c’est que je suis rarement d’accord avec Eric Zemmour mais s’il y a une chose que je trouve profondément utile et nécessaire dans une démocratie digne de ce nom, c’est la pluralité des opinions. Et Eric Zemmour, de ce point de vue et par les temps qui courent, n’est pas seulement utile et nécessaire : il est indispensable.
Sa condamnation relève au fonds de la même logique qui celle qui proscrit les statistiques ethniques : nous réagissons comme si, quand il y a un problème, il suffit d’interdire d’en évoquer les symptômes pour qu’il disparaisse. Mais bien sûr il ne disparaît pas et bien au contraire, il est tout à fait probable que la victoire judiciaire des accusateurs de Zemmour soit une nouvelle défaite pour nos compatriotes d’origine africaine. Sauf qu’eux, ils paieront toute leur vie.

Absent pour cause d’absence

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Et il arrivait parfois ce qui m’arrive ce soir : un désir de goûter la présence d’êtres humains, de les voir, de les entendre simplement, conjoint à une absence de tout désir de parler. Je viens d’arriver dans cette soirée où je ne connais presque personne. Je me sens bien, très bien, débordant de sympathie pour le phénomène humain. Mais, en raison d’un mélange de somnolence et d’une fatigue très douce, je suis pour ma part incapable de soutenir quoi que ce soit de vaguement apparenté à une figure humaine. Je n’ai plus la force de surgir sur le seuil de mon visage et d’habiter une parole. Je souhaite demeurer tapi à la lisière de l’apparaître. Ce qui arrivait ce soir m’arrivait quelquefois.[access capability= »lire_inedits »]

Mais voici qu’un ami m’arrache à ma léthargie en venant traîtreusement me saluer. Il fait quelques plaisanteries, me demande de mes nouvelles. Comment lui faire comprendre que je suis heureux de sa présence et de l’entendre parler, mais que je n’aspire pour ma part qu’à me taire ? Je bafouille quelques mots en réponse aux siens. Avec surprise, je m’aperçois que mon ami est un peu éteint, lui aussi. Peu à peu, mon attention se détourne toujours davantage du contenu de nos paroles pour se fixer avec fascination sur l’exténuation qui les guette. J’ai l’impression que nous sautons côte-à-côte sur un grand trampoline, mais que nos bonds sont à chaque réplique plus piteux, plus dénués de vitalité et d’élan. Je m’aperçois aussi que je suis en train de contaminer mon camarade par un ennui proprement irrésistible. Par amitié, il résiste le plus longtemps possible, tentant peut-être de se convaincre, comme le veut Walter Benjamin, que « l’ennui est l’oiseau de rêve qui couve l’œuf de l’expérience ».

Voyage au bout de l’ennui

Soudain, une idée très curieuse me traverse l’esprit : et si je ne faisais plus rien pour conjurer l’exténuation de notre dialogue ? Si je n’esquissais plus le moindre effort pour lutter contre l’ennui prodigieux qui se dégageait, ce soir, de chacun de mes mots ? Je venais d’inventer une sorte de trampoline inversé, de saut en bassesse. Mon ami m’annonça qu’il allait chercher un verre et s’éloigna avec un mélange de gêne et de terreur. Il n’était que la première des innombrables personnes que j’allais ce soir-là terrasser d’ennui.

Après trois autres KO, je fus pris d’une sorte d’ivresse assez déplaisante en constatant la puissance irrésistible de cette arme nouvelle. J’en usais en outre contre des gens extrêmement gentils et aimables. Mais j’en fus bientôt puni, car j’en perdis peu à peu entièrement le contrôle. Tous les pores de ma peau exsudaient désormais l’ennui, que je le veuille ou non. J’étais devenu une fontaine d’ennui bouillonnante. Même les convives qui m’apercevaient de loin et se trouvaient à l’abri de la contamination de mes paroles ne pouvaient bientôt plus supporter ma vue, se sentaient menacés par mon accablante inertie et finissaient par détourner la tête en bâillant.

J’échangeai ma dernière conversation avec un comptable. Lorsqu’il me révéla sa profession, j’eus un mouvement de recul. Je me trouvais, cette fois, en présence d’un adversaire de taille. Avec surprise, je constatai qu’il semblait avec moi dans son élément. Ce fut ma plus longue discussion de la soirée. Les longs silences entre chacune de nos répliques ne lui pesaient nullement. À chaque remarque morne et attendue que je formulais, il répondait par une observation terne et convenue. Nous étions tous les deux très bien et savourions chacun les paroles de l’autre. Durant tout cet échange, je triturais entre mes doigts un cure-dent avec une sorte de passion irrésistible, en le contemplant parfois fixement. À un moment donné, je me suis entendu poser cette question : « Et, en tant que comptable, quelle est exactement ta spécialisation ? » J’en ai conçu un léger effroi rétrospectif, qui s’est rapidement estompé.

A vrai dire, nous ne nous ennuyions pas du tout. Nous habitions l’ennui.[/access]

Thilo Sarrazin énerve

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Thilo Sarrazin est un trou du cul ! Ce que de nombreux irréductibles défenseurs de la diversité et de la mixité pensaient tout bas, le député de Die Linke, le parti de l’extrême gauche allemande, l’a dit tout haut. Il l’a même crié sur la place publique, et plus précisément devant la mairie de Dortmund, alors que Thilo Sarrazin y faisait un discours. « Non, rien de rien, non je ne regrette rien… », a ensuite précisé le député dans les colonnes du tabloïd Bild, en ajoutant « Ce n’était pas dans mes notes mais je ne suis pas désolé de l’avoir dit. Tous les racistes, parmi lesquels il faut compter désormais M. Sarrazin, sont des trous du cul ! ». Le député n’a pas froid aux yeux. Condamné pour injure à payer une amende de 1500 euros, convertible en 50 jours d’emprisonnement, il s’est dit plutôt prêt à croupir dans les geôles de l’Etat qui censure la parole, que de payer ne serait-ce qu’un cent. Son parti le soutient.

Pour ceux qui auraient choisi de ne pas le retenir, il convient de rappeler qu’en outre d’être un « trou du cul », au moins dans l’opinion d’un représentant de la gauche de la gauche, Thilo Sarrazin est avant tout l’auteur d’une thèse selon laquelle, loin de contribuer à la prospérité de l’Allemagne les immigrés musulmans auraient, au contraire, précipité son « abêtissement général ». Délayée sur quatre cent pages et vendue à plus d’un million d’exemplaires sous forme d’un livre intitulé L’Allemagne court à sa perte, la thèse de Thilo Sarrazin a également fait de lui un multimillionnaire et un des personnages des plus controversés de la vie publique d’outre-Rhin. Toutefois, la plus controversable de toutes les évidences, pour reprendre la formule d’un célèbre philosophe français d’origine étrangère, semble être l’incapacité des Allemands à saisir une occasion rare pour mener un débat constructif sur l’immigration.

Or, si d’un côté de la scène politique allemande le livre de Thilo Sarrazin ou la personne de son auteur ne suscitent que des propos injurieux, de l’autre ils n’inspirent qu’une rhétorique contradictoire et sournoise. Les interventions d’Angela Merkel en seraient la preuve. Jugeant dans un premier temps les arguments avancés dans le livre « absurdes » et affirmant que « l’intégration ne peut pas signifier une assimilation forcée ou la dénégation des origines culturelles », pour annoncer dans un deuxième temps « l’échec du modèle multiculturel », la chancelière a évité jusqu’à présent de répondre à la question essentielle, à savoir comment réguler l’immigration. Le Président Christian Wulff s’en est tout aussi bien sorti, en déclarant simplement que « l’islam fait partie de l’Allemagne ». Difficile dans ce contexte de ne pas donner raison à l’éditorialiste du Financial Times Deutschland lorsqu’il constate qu’une telle rhétorique « peut s’expliquer, mais ne peut pas s’excuser ». Et ce d’autant plus que Thilo Sarrazin continue à s’adonner à ce que certains journalistes qualifient, faute d’une analyse plus profonde, de « provocation ».

Thilo on air

Thilo Sarrazin n’est pas un orateur particulièrement talentueux. « Hello, this is Thilo Sarrazin », a-t-il dit en guise de présentation lors de son passage sur les ondes de la BBC, fin janvier. En quelques phrases, cet ex-membre du directoire de la Bundesbank a réussi à chauffer son auditoire à blanc. Pour commencer, il a décrété « basée sur les faits », son assertion disant que, contrairement aux musulmans « les Juifs sont très performants ». Et voilà qu’une seconde plus tard, un prénommé Jorg appelait depuis la Basse-Saxe pour dire que si seulement Sarrazin se décidait à fonder un parti, lui le soutiendrait sans hésiter.

Face aux réactions indignées, là, l’impassibilité de Thilo Sarrazin s’est avérée d’une efficacité redoutable. « Chacun est responsable de son propre vocabulaire », a-t-il rétorqué calmement à l’accusation de fascisme. A la question, « comment agir, lorsqu’on se fait insulter dans la rue du fait de porter le voile », posée par une journaliste allemande d’origine turque, sa réponse a été sans équivoque : « Choisir de porter un foulard, c’est choisir de vivre à la marge de la société allemande. Mais vous pouvez toujours aller vivre ailleurs, aux Etats-Unis ou en Turquie. » C’en était assez pour les oreilles chastes et les cœurs vertueux. « Enfin, Monsieur Sarrazin, vous n’êtes pas un expert en immigration ! », lui a lancé un auditeur britannique. Et Thilo de rebondir, « c’est vrai, mais je suis un expert en statistiques ! ».

Les statistiques et le chant du ghetto

En effet, Thilo Sarrazin ne fait bien que des statistiques et que des statistiques financières. Il les a maniées durant toute sa carrière à la Bundesbak. Mais selon une étude publiée par l’Université Humboldt de Berlin il y a trois semaines, une partie au moins des données citées dans L’Allemagne court à sa perte est inadéquate. En d’autres termes, Thilo Sarrazin a sacrifié la vérité scientifiques à une fable politico-sociale.

Une autre étude, celle-la réalisée par l’Université de Duisburg en octobre dernier, a révélé que la proportion de chômeurs est plus élevée parmi les migrants venus d’Europe centrale et orientale, Allemands d’ex-Union soviétique copmpris, que parmi les Turcs. Mais les auteurs de l’étude ne contestent pas le fait que les Allemands d’origine turque sont deux fois plus nombreux que les Allemands « de souche » à vivre des allocations sociales. Et même si la reconnaissance des qualifications universitaires ouvrait à certains diplômés l’accès au marché du travail, la connaissance de la langue allemande, « relativement faible », y compris dans la deuxième et la troisième génération, constitue un obstacle majeur à leur intégration.

Il y a pourtant des exceptions remarquables, du genre à donner de l’espoir et à faire taire tous les manipulateurs de statistiques. Prenons l’exemple du rappeur berlinois Wassiem Taha, connu sous son nom de scène « Pitbull »… Issu d’une famille d’immigrés palestiniens et appartenant à la première génération née sur le sol allemand, Pitbull se fait remarquer dès le lancement de son premier album en 2006. Ayant passé quelques années à composer des chansons sur les meufs, la coke, les bagnoles volées et autres délits, il s’est désormais orienté vers des sujets d’actualité. Dans son « Chant du ghetto », figurant sur le dernier album à paraître dans les jours qui viennent, on l’entend s’adresser à Thilo Sarrazin et en un allemand parfaitement compréhensible : « Ecoute, Thilo ! Nous ne sommes pas complètement différents ! Porter le voile ne revient pas à se museler ! ». Interrogé par Der Spiegel, Pitbull précise : « Sarrazin ne connaît pas le terrain, il ne connaît pas les gens. Il a basé sa théorie sur des statistiques faussées. D’accord, 90% des crimes commis dans le quartier de Neukolln sont le fait des immigrés, mais c’est parce que 90% des gens de ce quartier sont des étrangers ! Et c’est insultant que Sarrazin traite les musulmans de fainéants. » Pitbull a travaillé dès son âge le plus tendre. Avant que ses talents scéniques ne soient reconnus, il dealait dans Berlin. Une intégration réussie emprunte parfois des chemins tordus. L’ennui, c’est que l’histoire de Pitbull est statistiquement non-significative, en tout cas pour pas mal d’Allemands ayant « une bonne connaissance du terrain », pour ne pas dire du terreau.

Après Eric Zemmour, va-t-on aussi condamner Anne Lauvergeon ?

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Suite à la condamnation en première instance d’Eric Zemmour par la XVIIe chambre du Tribunal correctionnel de Paris pour incitation à la discrimination raciale, il est évident que notre rapport à la liberté d’expression doit évoluer.
C’est pourquoi, j’ai décidé d’étudier la possibilité d’une plainte contre Madame Anne Lauvergeon, présidente du directoire de la compagnie AREVA en raison de la déclaration suivante :


AREVA et la discrimination: "Tout sauf un male blanc"
envoyé par porc-cheri. – L'info internationale vidéo.

Certes, je n’ai aucune compétence dans le domaine nucléaire, mais ma condition de «mâle blanc» a été gravement insultée et potentiellement discriminée. Pis, elle l’a été doublement : en tant que mâle et en tant que blanc.
Il va de soi que j’attends de SOS Racisme, du MRAP, et de la LICRA, parties civiles au procès d’Eric Zemmour, qu’elles manifestent autant d’entrain et de zèle à mes côtés.

La nuit des indignations

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Lorsque Jérôme fit son apparition au Marquis, il éprouva d’abord un sentiment de soulagement avant de se laisser gagner par l’exaltation. Sur un écran géant, le clip de Mondino tournait en boucle, charriant en rafale des images d’actualité bouleversantes, souvent à la limite du supportable. Les enceintes crachaient sur fond de musique « sérielle techno» une phrase martelée par des voix tantôt caressantes, tantôt stridentes : « Nuit blanche pour l’indignation ; Pour s’indigner, il faut se motiver ! » Le personnel filtrait avec délicatesse les cartons à l’entrée de la boîte. Tout la planète était là, les gloires fanées, les starlettes en devenir, les chroniqueurs goguenards, les parlementaires en goguette, les faiseurs d’opinion en immersion, le gotha du CAC 40, les sportifs en smoking, les humanitaires taciturnes, les goncourables et les acteurs bankables, les conseillers d’Etat et les représentants des grandes religions du Livre. Sans oublier le gratin germanopratin, les poids lourds de la République des lettres à tempes grisonnantes, spécialement habillés pour la soirée par Jean-Paul Gaultier.[access capability= »lire_inedits »]

Dans la salle était réuni le panel de ceux dont la souffrance donne des raisons de s’indigner. Les homosexuels muets tendance cuir, les couples de cartomanciennes roumaines lesbiennes militant pour l’homoparentalité, les transsexuelles tibétaines de sensibilité guattariste, les cracheuses de feu Kurdes résolument antinucléaires, les pyromanes victimes de discriminations spécifiques, les drag-queens berrichonnes et adeptes de la sorcellerie, les magistrats tantriques pénalisés dans leur avancement, les boulangers soufis, victimes d’un handicap, sans oublier les clavecinistes maniaco-dépressifs exigeant l’ouverture d’une négociation de branche sur la pénibilité les affectant spécifiquement. Toutes les causes de l’indignation trouvaient ici une incarnation dans ces personnages emblématiques d’une oppression multiséculaire qui continuait de gangréner notre société corsetée.

L’abstraction républicaine n’avait que trop refoulé les singularités

La force de l’approche marketing, pensait Jérôme, consistait à segmenter les catégories pouvant servir de support à cet embrasement salvateur. Toutes ces éminentes victimes des phobies ignobles, imputables à la chape de plomb de l’ordre moral, avaient été soigneusement castées par le planner stratégique de l’agence, puis story-boardées par un illustrateur en vogue, tels des tableaux vivants. Le directeur du planning stratégique, un ancien disciple de Pierre Bourdieu – émargeant à 12 000 euros par mois − n’en continuait pas moins à résister à l’odieux rouleau compresseur du néolibéralisme.

L’abstraction républicaine n’avait que trop refoulé les singularités. Il fallait bien que quelqu’un entreprenne de susciter une émotion salutaire pour fonder une ontologie de l’indignation. L’agence Rebelle, spécialisée dans la communication éthique, avait mis rudement son département Événementiel à contribution. Les commerciaux avaient dû littéralement guerroyer pour convaincre les « grands comptes » des gains d’image qu’ils pouvaient attendre d’un tel événement.

Belinda avait travaillé des nuits entières pour élaborer le concept, établir la copy-stratégie et déployer, de manière quasi-militaire, la logistique. Il l’aperçut dans la foule : elle savourait son triomphe, une coupe de champagne à la main, sanglée dans un tailleur du meilleur goût. Elle avait su convaincre Act Up de scénariser la soirée et de répartir ses militants dans la salle pour créer des moments d’authentique indignation. En un instant, ils parvenaient à se mettre en condition psychique – appuyés par une basse techno obsédante − pour entrer dans une sorte de transe protestataire incroyablement contagieuse.
Les équipes d’Act-up psalmodiaient extatiquement :
« Pourquoi s’indigner ? Parce que, si nous ne nous indignons pas, c’est la résignation qui balaiera tout. S’indigner, c’est faire parler l’émotion qui nous submerge et qui permet de résister. S’indigner, c’est prendre le parti du refus, c’est poser un acte de résistance. »
Jérôme était soudain tenaillé par le doute. Tout cela n’était-il finalement pas un peu court ?
Cette indignation fébrile semblait se suffire à elle-même. Pire, certaines existences mesquines y trouvaient à bon compte un supplément d’âme. Mais c’était, pour toute l’équipe de Rebelle, une telle récompense de voir toutes ces filles sublimes – issues de la diversité − s’élancer sur la piste avec des académiciens distingués et des décideurs économiques épris de dialogue social, pour danser leur indignation jusqu’au bout de la nuit…
Tout de même : voilà un concept qui va vraiment cartonner, se dit Jérôme. C’est une nouvelle attitude proposée au consommateur, reposant essentiellement sur l’éthique en cohérence avec l’éco-responsabilité. Il faut que l’acte d’achat soit considéré comme un acte militant, d’adhésion à une cause. L’indignation est un vecteur de la consommation, surtout en période de crise !

Dans le brouhaha du Marquis, Jérôme s’efforçait d’expliquer doctement cette démarche à une avenante énarque hyper-fashion et pourtant proche d’Europe Écologie…

L’humanité enfin réveillée de sa coupable soumission

Puis, soudain, les lumières s’éteignirent. Par vagues successives montèrent les cris de l’indignation unanime.
Une communauté venait de naître. Le moment était presque mystique, liant des destins pourtant si discordants. Et Belinda avait assuré grave, question timing !
Elle avait imaginé la césure de la soirée. Le moment de grâce ! Descendant par une sorte de treuil, vers une petite scène circulaire où l’attendaient les cracheuses de feu, un homme, habillé d’un smoking pourpre, apparut enfin. C’était lui le roi de cette nuit grandiose, sponsorisée par une grande marque de champagne, un constructeur automobile haut de gamme et un parfumeur de renom. Les applaudissements fusaient, l’assemblée hurlait frénétiquement. Telle une rock-star, Stéphane Hessel était maintenant parmi eux. Pour l’accueillir, le chœur des drag-queens berrichonnes entonna l’hymne à l’indignation, conçu spécialement pour cet homme qui avait réveillé l’humanité de sa coupable soumission. L’émotion était à son comble !

Les appareils de photos crépitaient. Belinda imaginait déjà les retombées.
Soudain, la rédactrice en chef de Glamour − une blonde quinquagénaire très accorte et proche du dalaï-lama, chuchota à l’oreille de Jérôme :
« Chacun doit avoir droit à son quart d’heure d’indignation. »[/access]