Le choix du thème de ce numéro 42 s’est vite imposé à toute l’équipe : on a beaucoup blasphémé cet automne. C’est du moins ce qu’ont voulu nous signifier, dans des registres radicalement différents mais néanmoins fâcheusement concomitants, les jeteurs de boules puantes du Théâtre de la ville, les saboteurs amateurs du Rond-Point et, sauf surprise majeure, les incendiaires de Charlie Hebdo. Ces indignés-là n’avaient pas été conviés au bal par Stéphane Hessel, ils sont venus quand même…
D’où ce paradoxe relevé, avec quelques autres, par Elisabeth Lévy dans son texte introductif : « Si l’identité a mauvaise odeur quand elle est nationale et française, le propre de notre époque est que chacun croit devoir protéger contre les outrages, manquements et moqueries chaque parcelle de son identité particulière, surtout si celle-ci peut se prévaloir de son statut minoritaire.»
Ce come-back du blasphème sera donc exposé, discuté, disputé par nos auteurs et nos invités dans un copieux dossier de 23 pages, elles-mêmes incluses dans un numéro qui, ce mois-ci encore, en comptera 64.
64 pages 100% inédites, où l’on retrouvera une myriade d’invités (Jean-Pierre Chevènement, Hector Obalk, Francis Rapp, de l’Institut et Nicolas Dupont-Aignan), des chroniques, des critiques et bien sûr, des sujets qui fâchent : qu’il s’agisse de Cyril Bennasar sur le vote des étrangers ou Daoud Boughezala sur la dissection à vif du souverainisme, de Gil Mihaely sur Ouvéa vu par Kassovitz ou François Saint-Pierre sur le danger écolo, vous risquez peut-être d’en ressortir énervé, sûrement pas ennuyé.
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Chaque semaine jusqu’à l’élection présidentielle, la « battle » sur Yahoo ! Actualités confronte les éditos de Rue89 et Causeur sur un même thème. Cette semaine, Luc Rosenzweig et Pascal Riché débattent de la germanophobie.
S’il est un hommage à rendre aux artisans de la construction européenne, c’est bien celui d’avoir rendu la guerre impossible entre les Etats qui sont entrés dans cette union. Cela relativise singulièrement la portée des propos récemment tenus par quelques grandes gueules socialistes un peu énervés par le comportement de Mme Merkel. Il n’y aura, fort heureusement, pas mort d’homme comme conséquence de ces tirades de comptoir proférées par Arnaud Montebourg ou Jean-Marie Le Guen.
Le seul qui aurait eu une sérieuse raison de s’en offusquer, c’est le défunt Otto von Bismarck : se voir comparer avec Angela Merkel a dû profondément troubler son sommeil éternel. Le « chancelier de fer » a construit une nation, alors que la fille du pasteur de Rügen se contente de la gérer comme une épicière aux doigts crochus.
L’invective, en matière de politique internationale, n’est pas plus condamnable, en soi, que l’hypocrisie consistant à se montrer tout miel devant la galerie, et à s’écharper dans les coulisses. Elle a ses classiques, comme le fameux « peuple d’élite, sûr de lui et dominateur » lancé par de Gaulle, en 1967, dans les gencives de David Ben Gourion et des Israéliens. Personne, pas même le grand rabbin de France, n’avait osé, à l’époque, accuser le Général de chercher à réveiller les vieux démons antisémites…
Pour qu’une invective politique soit opérante, il faut qu’elle tape juste, et ce n’est, bien évidemment, pas le cas des évocations historiques (la Prusse ou Munich) pratiquées par Montebourg et Le Guen : le type de domination européenne que vise l’Allemagne de Merkel n’a rien de comparable avec celle que visait Bismarck, et encore moins Hitler. C’est l’usage sans états d’âme d’un rapport de force économique dans une perspective prétendument thérapeutique. « Am deutschen Wesen soll die Welt genesen ! » (« L’Etre allemand doit apporter au monde la guérison », ce vers écrit par un obscur poète de l’époque bismarckienne est redevenu programmatique pour une Allemagne ayant retrouvé sa dignité et son unité. En bonne luthérienne, Angela Merkel est persuadée qu’il lui appartient de contribuer au salut de l’âme de ses voisins, y compris par des moyens coercitifs, si ces derniers se comportent de manière à se rendre tout droit en enfer.
L’ennui, pour elle, c’est que l’Europe n’est pas une communauté souabe piétiste, où chacun accepte de bonne grâce le contrôle de tous par chacun et réciproquement. Il est légitime de rappeler, au besoin fermement, à Mme Merkel qu’il ne suffit pas d’avoir économiquement raison (et encore, cela reste à démontrer !), pour se croire autorisé à dicter une ordonnance de potion amère à des pays et des peuples considérés comme mineurs et irresponsables.
Que la dépendance énergétique de son pays du gaz russe peut inquiéter des pays comme la Pologne ou la République tchèque, qui ont une amère expérience des périodes où Berlin et Moscou s’entendaient sur leur dos. Qu’une politique budgétaire relève, comme son nom l’indique, d’une volonté politique, et non de la chicane judiciaire. Et bien d’autres choses encore qu’il serait trop long de détailler dans le cadre de cette « battle ». Au lieu de cela, on continue à nous jouer la douce musique d’une amitié éternelle qui se transmettrait de génération en génération de dirigeants politiques de part et d’autre du Rhin.
Hausser le ton face aux Allemands, ce n’est pas être germanophobe, c’est pratiquer le langage de la vérité des sentiments, en tout cas telle qu’elle est majoritairement perçue en France.
La germanophobie, c’est bien autre chose. On la trouve d’ailleurs plutôt outre-Manche, où elle a tout le loisir de s’étaler dans les tabloïds chaque fois que l’occasion s’en présente, politique, sportive ou autre. Elle se fonde sur l’essentialisation d’un peuple allemand considéré comme n’étant jamais totalement sorti du territoire symbolique d’une barbarie déjà remarquée par Jules César. La littérature germanophobe a connu son apogée en France à la fin du 19ème siècle, et s’efforçait de débusquer le Goth derrière le visage affable des écrivains, poètes et penseurs d’outre-Rhin.
Les germanophobes étaient peut-être détestables, mais au moins ils connaissaient l’Allemagne. Ce qu’il faut reprocher aux imprécateurs d’aujourd’hui, ce n’est pas de « réveiller les vieux démons ». Il en faudrait beaucoup plus pour tirer ces diables de leur profond sommeil. C’est leur méconnaissance crasse des mécanismes de pensée du plus puissant de nos voisins : au fond, il ne nous veut que du bien et s’étonne que nous ne lui en sachions pas gré. Il y a suffisamment de bons procès à faire aux Allemands pour ne pas perdre du temps à lui en faire de mauvais.
« Les yeux du monde entier sont tournés vers l’Europe » vient de déclarer Timothy Geithner, secrétaire américain au Trésor.
Il y va un peu fort, Timothy. Au Paraguay par exemple, il y a de bonnes chances que les problèmes de l’Europe ne perturbent pas grand monde. De même, je suis prête à parier que plus de 97 % des habitants de Kuala Lumpur pensent à autre chose qu’au sommet qui s’ouvre aujourd’hui, et qui « se conclura enfin par l’annonce de mesures crédibles de stabilisation de la situation financière de la zone euro », comme l’anticipait un « expert » interrogé cette semaine par Le Parisien. Il faut dire qu’à Kuala Lumpur, on est drôlement inconséquent.
En Norvège aussi, d’ailleurs, comme le laissait récemment entendre le scandinavophobe impénitent Patrick Besson. On savait, depuis longtemps déjà, que l’homme Africain n’est « pas encore entré dans l’histoire ». Mais on savait moins, en revanche, que l’homme Norvégien n’a rien compris au « sens de l’histoire ». Tenez, hier, un sondage publié par le journal Nationen relayé par La Tribune révélait que près de 80% des Norvégiens s’opposent à la perspective de l’entrée de leur pays dans l’Union. Pis, ils semblent décidés à jouir tranquillement des bénéfices que leur procure leur manne pétrolière, sans même envisager de partager avec leurs voisins les aléas d’une crise économique majeure. C’est dire si ces gens-là sont europhobes.
Il n’y a donc guère que Timothy Geithner pour se soucier encore de ce qui se passera jeudi et vendredi entre les membres des vingt-sept, ou des seuls dix-sept, voire du seul couple Merkozy, si tous les autres participants préfèrent aller boire un coup à la cafète pendant qu’Angela et Nicolas se font des politesses devant une poignée de caméras.
Ainsi, les efforts de nos gouvernants pour faire « du comique de répétition une arme possible contre la crise » (Frédéric Lordon) commencent à nous lasser un tantinet. Pourtant, les gentils organisateurs de ces symposiums à répétition ne ménagent pas leurs efforts pour créer la surprise. Tantôt on sauve la Grèce, puis son Premier ministre s’emploie à tout démolir en envisageant un référendum. Tantôt on créée des « mécanismes de sauvegarde », puis les agences de notation viennent nous rire à la barbe en menaçant de dégrader tout le monde. Tantôt, enfin, on nous promet une législation flambant neuve qui gravera la règle d’or dans le marbre des traités et nous fera basculer dans un ordoférédalisme carcéral digne des meilleurs moments de feue l’Union soviétique. Hélas, on s’avise un peu tard que ledit traité ne sera jamais prêt avant le scrutin présidentiel français, ni peut-être même avant les prochaines élections fédérales allemandes….
Pour autant, il ne faut pas forcément désespérer de l’Europe. Il est vrai que le sommet de cette semaine sera le septième en deux ans. Mais, si les six premiers n’étaient que des entraînements, celui-ci devrait faire des étincelles. Comme on dit dans nos armées : « entraînement difficile, guerre facile ».
Et puis, lors des six précédentes rencontres, il faut bien avouer qu’on n’était pas prêt. Les scénaristes étaient mauvais, les réalisateurs vaguement alcoolisés, et les producteurs impécunieux. Le premier sommet, en mai 2010, était un tour de chauffe. On sait combien les premières fois sont souvent décevantes. Le second (novembre 2010) avait déjà meilleure allure. C’est lui qui permit de « sauver » l’Irlande, en lui octroyant 85 milliards d’aide. Le troisième (mars 2011), fut hélas concomitant avec les débats qui divisèrent les européens sur l’affaire libyenne. Lors du quatrième (juillet 2011), il faisait trop chaud, et tout le monde ne songeait qu’à partir en vacances. Quant au dernier en date (27 octobre 2011), tout le monde sait que s’il a raté, c’est de la faute de Papandréou.
Le septième sommet sera donc le bon. A la fin de cette semaine le doux rêve hugolien des Etats-Unis d’Europe sera définitivement ravivé, et l’on pourra se reposer, comme Dieu le fit au septième jour, après avoir accompli son œuvre.
Tiens donc, vous avez des doutes ? C’est vrai, j’allais oublier : « Dieu bénit le septième jour, et il le sanctifia ». Mais le gros inconvénient, c’est qu’après chaque dimanche, se lève un nouveau lundi.
Les généraux égyptiens n’ont pas l’intention de laisser la démocratie ravager leur pays et entendent bien corriger le tir du suffrage universel. Selon David Kirkpatrick du New York Times, l’un des chefs du Conseil suprême des forces armées, le général Mukhtar al-Mulla, a parlé, fait rarissime, « on the record » avec la presse étrangère, s’engageant à contrôler le processus de rédaction de la nouvelle constitution, mission principale de l’assemblée qui sortira des élections actuellement en cours en Egypte.
Selon le général al-Mulla, les premiers résultats des élections ne sont pas représentatifs de l’électorat égyptien puisque – entre autres raisons – les factions islamistes et notamment les salafistes d’al-Nour, ont bénéficié de leur supériorité en matière d’organisation pour dominer les scrutins.
Il faut rappeler que l’armée a déjà essayé début novembre d’imposer un texte « pré-constitutionnel » visant à graver dans le marbre son propre statut au sein de la nouvelle république, ainsi que d’y inscrire d’emblée certaines libertés fondamentales et tout particulièrement la liberté de culte. Cette manœuvre de l’Armée s’est heurtée à une résistance résolue aussi bien de la part des certains islamistes que des mouvements plutôt laïques et libéraux. Les manifestations organisées pendant le weekend du 18-20 novembre contre la pré-constitution ont été durement réprimées par l’armée et la crise qui s’en est suivie a même menacé la tenue des élections prévues une semaine plus tard, le 28 novembre.
Rassurée dans un premier temps par le taux de participation aux élections (revu depuis à la baisse), les militaires ont vite déchanté avec la percée des salafistes et les scores piteux des démocrates. Vu ce qui s’est passé il y a trois semaines à peine, les déclarations étonnamment audacieuses d’un des vrais dirigeants du pays semblent prouver que l’armée a décidé d’ôter ses gants et de s’attaquer frontalement aux islamistes. C’est pas trop tôt, mais c’est peut-être déjà trop tard…
Faut-il y voir la marque du pluralisme ou la preuve d’une incohérence ? En tout cas, la lecture du supplément « Culture et Idées » du Mondedu 1er octobre a de quoi laisser perplexe. D’un côté, on célèbre la désappartenance, de l’autre on déplore le déracinement. D’un côté, on déroule le tapis rouge à Judith Butler et à la « théorie du genre » – sous le titre supposément aguichant « Mauvais genre » −, de l’autre on regrette, sous les plumes de Raphaëlle Rérolle et de Philippe Dagen, que les artistes français n’assument pas leur identité nationale.
D’un côté on applaudit une pensée hors-sol, de l’autre on montre qu’un art peut tirer de son héritage profondeur et vitalité. C’est en effet pousser la désappartenance à une extrémité nouvelle que de mettre en cause le lien entre la physiologie sexuelle et l’identité d’homme ou de femme. Cette volonté de rupture avec les déterminismes biologiques s’exprime dans l’expression « orientation sexuelle » : après avoir été employée pour définir le fait de se reconnaître (de se choisir) hétérosexuel ou homosexuel, elle signifie aujourd’hui qu’un individu peut se délivrer de la fatalité de son sexe auquel la société l’assignait autrefois. Là où était le social, le moi doit advenir.[access capability= »lire_inedits »]
Dans ce domaine comme dans d’autres, on peut discuter indéfiniment des rôles respectifs de l’inné et de l’acquis (individuel ou social). Mais dans la théorie du genre, seul l’acquis est valorisé, alors que la banale acceptation de ce que la nature a fait de vous apparaît comme un regrettable refus de participer à la grande aventure moderne de l’émancipation et de l’auto-fabrication. C’est là succomber au nouveau préjugé qui réduit tout au face-à-face de l’individu et de l’ordre social. Et c’est oublier l’expérience du « genre » que beaucoup font dans le couple quand, en s’aimant et en faisant l’amour, on se reconnaît, en face de l’autre et grâce à lui, homme ou femme.
Or, entre l’appartenance sexuelle et l’appartenance nationale, le parallèle est évident. Dans les deux cas, l’idée de consentir, d’assumer l’héritage, heurte la sensibilité moderne (ou post-moderne) du « C’est mon choix ». Dans son article sur l’art allemand, Dagen estime en effet que l’une des forces des artistes d’outre-Rhin est de « s’inspirer du contexte politique national », ce dont les Français, pour leur part, ne se préoccupent pas[1. Il faut croire que seuls les imbéciles ne changent pas d’avis : dans les années 1990, durant la énième « querelle de l’art contemporain », Dagen n’avait pas de mots assez durs pour notre ami Jean Clair, alors coupable, à ses yeux, de défendre une pensée chauvine et réactionnaire parce qu’il avait osé se demander s’il était encore permis de parler de la peinture « comme expression d’une terre, d’une lumière, d’un lieu ». EL]. Cela m’a rappelé un débat aux Bernardins entre Christian Boltanski et un critique allemand : le Français s’affirmait cosmopolite et post-national face au représentant d’une germanité artistique dont l’une des œuvres les plus connues, celle d’Anselm Kiefer, est une méditation continue sur l’histoire de son pays.
Dagen suggère ainsi que le choix du moderne est parfois celui de la stérilité, ce qui, de sa part, ne laisse pas de surprendre. En effet, nous avons vu trop d’artistes s’enfermer dans une production répétitive, sans ligne de continuité ni profondeur, quand, après avoir eu une idée brillante, provocante, émouvante même, ils ne savent que la ressasser ou la transposer, faute de pouvoir la relier à quelque chose qui leur tienne à cœur, à une permanence qu’ils pourraient interroger sans relâche et qui serait pour leur imagination un ancrage, un point fixe et une énigme : l’étang aux nymphéas, la Sainte-Victoire, la fenêtre de l’atelier quai Saint-Michel, le compas d’un marcheur traversant une place. À l’opposé de ces séries infinies, de ces palpitations, de ces rebonds inventifs, l’art que nous sommes conviés à admirer semble condamné à de monotones répertoires : colonnes de Buren, compressions et expansions de César, madriers écorchés de Pennone, empilements d’Arman, lacérations de La Villeglé. Dagen − et on ne discutera pas ici cette opinion − impute à Marcel Duchamp le succès en France de cet art hors-sol, désincorporé, strictement individuel. Un art qui se proclame « sans frontières » et ne parvient qu’à être à l’écart du monde.
Pourquoi la tentation de la désappartenance est-elle plus forte en France qu’ailleurs ? La comparaison avec l’Allemagne montre que la tentation de s’évader dans le post-national ne résulte pas de s’évader de l’étendue et du poids des crimes passés. Le point décisif est plutôt la superposition, depuis 1789 au moins, de l’universalisme et de l’idée de soi française. Comme l’avait vu Michelet, cette prétention difficile à soutenir peut se retourner : si c’est l’universalisme qui fait la France, la France n’est-elle pas un échelon provisoire et ne devrait-elle pas s’oublier elle-même au profit de l’universel, qui seul compte vraiment ? La levée de boucliers de nombreux historiens au moment du débat manqué sur l’identité nationale a montré que cette tendance française à écraser le national sous l’idéal était bien vivace. La bonne surprise, c’est que même au Monde, on semble prendre conscience de l’effet de stérilisation qui peut s’en suivre. Et pas seulement dans les arts et la littérature.[/access]
Cet article est issu de Causeur magazine n ° 41.
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Aux élections législatives de dimanche, Poutine a perdu des électeurs…mais combien ? Les soupçons de fraudes durant le scrutin brouillent la photographie électorale de la Russie, au lendemain d’un vote qui (selon les chiffres officiels) accorde à Russie Unie[1. Le parti de Poutine et Medvedev.] une majorité de 238 sièges sur 450. Soit 49% des suffrages contre 64% en 2007. Une assise confortable à la Douma et une majorité absolue arrachée de justesse… A quelques mois des élections présidentielles, combien de russes restent véritablement fidèles au duo Poutine-Medvedev ?
Un scrutin « ni juste, ni libre » : la diplomatie américaine a déjà condamné les résultats tandis que sur place, plusieurs ONG et observateurs indépendants notaient la présence de « liasses de bulletins déjà remplis ».
Le porte-parole du ministère chinois des Affaires étrangères, Hong Lei, s’est, lui, montré très satisfait, indiquant avant-hier que ces élections ouvraient une nouvelle phase de coopération bilatérale : « Nous croyons que les résultats de l’élection bénéficieront à l’unité sociale, à la stabilité nationale et au développement économique de la Russie ».
Tout aussi satisfaits, les dirigeants russes minimisent l’ampleur du reflux électoral. Car pour le ministre Dmitry Peskov, porte-parole du Premier Ministre russe, la chute de popularité du pouvoir en place est rendue inévitable par la crise économique mondiale. Il estime même que celui qui vient aujourd’hui de déposer à la Commission électorale centrale les documents nécessaires à son inscription en tant que candidat, un certain Vladimir Poutine, garde toutes ses chances pour la présidentielle de l’an prochain.
Cette sérénité apparente, la journaliste Yulia Latynina la balaie d’un revers de main. Dans un article du Moscow Times, elle explique que ce pourrait être la dernière élection de Vladimir Poutine, désormais assimilé au statu quo et surtout discrédité par la corruption qui ronge le pays. Les exemples abondent. Le plus cocasse est l’histoire de ce prêtre, Alexei Pluzhnikov, que les autorités locales ont convoqué un après-midi après l’office. Avec une demande : encourager les fidèles de sa paroisse à voter Russie Unie. Peine perdue. Le prêtre est allé conter sa mésaventure sur son blog. Avec la multiplication de ce genre d’histoires, Russie Unie s’est fait un nom : le « Parti des escrocs et des voleurs ». Et ce sont bien les soupçons de fraudes et de corruption qui ont poussé plusieurs milliers de manifestants à descendre dimanche dans la rue, peu après l’annonce des résultats.
Les Russes sont-ils devenus plus intolérants face à la corruption ? C’est l’hypothèse formulée par le journaliste Hugo Natowicz, selon lequel une classe moyenne « généralement jeune, éduquée et férue d’internet » est de plus en plus sensible à la « rhétorique contestataire » et se reconnaît de moins en moins dans le système politique qui gravite autour de Russie unie.
Représentant près de 15% de la population en 1990, ces classes moyennes ont doublé en dix ans. Elles constituent d’ores et déjà 40% de la population active et formeront la majorité de la population en 2020. Alors que les classes moyennes se sont largement développées au cours du mandat de Poutine, elles menacent aujourd’hui son pouvoir, qui semble faire les frais de ce paradoxe.
Verdict en mars prochain pour un deuxième et dernier round, à l’occasion du rendez-vous présidentiel…
Cette semaine, le groupe parlementaire majoritaire à l’Assemblée Constituante tunisienne, issu du mouvement islamiste Ennahda, a sanctuarisé le Code du Statut personnel hérité de Bourguiba en lui conférant le statut de loi organique, uniquement révocable par une majorité des deux-tiers.
Vous avez bien lu, l’interdiction de la polygamie et l’ensemble des droits accordés aux femmes par Bourguiba (à la regrettable exception de l’héritage, une femme touchant moitié moins qu’un homme) ont été consacrées par les ouailles de Ghannouchi, en nombre à l’Assemblée. Que faut-il en déduire ?
Faute de lire dans le marc de café turc, l’observateur est condamné à conjecturer. D’aucuns soulignent ainsi la nécessité de compromis à laquelle est astreint Ennahda, du fait de sa majorité relative à l’Assemblée et des pressions de ses partenaires de gauche (Takkatol, CPR) peu enclins à enterrer le « modèle tunisien ». D’autres souligneront le poids des députés (et non député-es, la fonction étant neutre, comme le rappellent nos avisés Immortels) femmes au sein même du groupe islamiste qui doivent leurs fauteuils à la version tunisienne de la loi sur la parité. Certains feront enfin l’hypothèse d’un pas tactique de la part d’Ennahda, maître de l’art (pourtant chiite) de la taqqiya. Cette technique de dissimulation sert souvent de grille de lecture aux faits et gestes des barbus, notamment pour comprendre l’apparence de respectabilité de certains intellectuels musulmans…
Toutes ces interprétations se valent et, à ce stade, on ne saurait laquelle favoriser. Il y a aussi d’autres éléments en ligne de compte : qu’Ennahda veuille rassurer Paris en avançant à pas feutrés, ou que le statut de la femme, on pourra toujours en reparler quand les deux-tiers de l’Assemblée seront des islamistes « modérés »…
Côté tracasseries sociétales, si les femmes ne semblent- pour l’instant- pas menacées par le débouché politique de la « Révolution du Jasmin » (appellation d’origine médiatique que ses auteurs n’assument plus, on le comprend !), d’autres catégories de population pourraient passer sous la toise de la piété obligatoire.
Que l’on songe par exemple aux réfractaires au jeûne du Ramadan, déjà sous la pression sociale de leurs compatriotes pratiquants, ou au brave Joseph qui vend discrètement de gras sandwichs au jambon de porc à La Marsa tout en assumant fièrement son identité d’israélite tunisien.
Quant au pèlerinage annuel à la synagogue de la Ghriba à Djerba, il méritera d’être examiné de près… si son organisation est maintenue avec Ennahda au pouvoir.
L’Afrique est un large continent de l’hémisphère sud, dont les sous-sols regorgent de pétrole et d’uranium, et que les hommes ont recouvert de sable et de savane pour cette raison. Le guépard y côtoie le fourmilier, les singes arboricoles jouent à la belote avec les tigres à l’heure où les grands fauves vont boire, et la hyène tachetée vit en bonne harmonie avec l’autruche altière. Les hommes vont et viennent, portés par les dunes, sous l’accablant soleil de plomb. Ils baladent des chameaux dans le désert ou promènent des touristes hollandais en surpoids, à bord de jeeps fatiguées, pour des safaris-photos qui susciteront de mortelles soirées diapositives quelque part au sud d’Amsterdam.
L’homme occidental, terne, à chapeau mou, s’est longtemps cru chez lui dans ces contrées luxuriantes. C’est pour cette raison que le français, aux commencements de la conquête spatiale, dans les années 60, a choisi de faire décoller son immortelle fusée Véronique aux confins du Sahara[1. Qui lui appartenait contractuellement] afin de projeter dans l’espace son tout premier satellite Astérix, dont l’histoire a oublié le nom, mais dont on peut observer des vestiges curieux au Musée de l’air du Bourget. Si les Français ont ensuite dû se résoudre à faire décoller la fusée Ariane du sol guyanais, le démon du spatial ne semble pas avoir déserté le continent africain…
L’AFP nous apprend en effet qu’un certain Chris Nsamba, doux dingue et rêveur, construit sans relâche une navette spatiale dans le jardin de sa mère, avec pour objectif « d’envoyer le premier ougandais dans l’espace ». Car oui, Chris est Ougandais… l’Ouganda, pays mal connu indépendant depuis 1962 et ayant eu à souffrir, dans les années 70, de la dictature d’Idi Amin Dada, de triste mémoire. « Au début, les gens du coin venaient pour voir et disaient qu’il était fou, mais ils sont impressionnés à présent, quand ils reviennent », assure la mère de Chris, Sarah Lugwama, désignant un groupe de huit bénévoles en train de poncer une aile de l’imposante navette entreposée dans son jardin de Ntinda, dans la banlieue de la capitale Kampala.
L’engin spatial, d’une envergure de 10 mètres environ, a été baptisé Faucon africain. Avec une inébranlable confiance de capitaine d’industrie, le Von Braun africain déclare : « D’ici cinq ans, nous aurons procédé à un essai dans l’espace et d’ici une décennie, nous aurons envoyé un homme dans l’espace ». L’aventureux visionnaire a su émouvoir bien des amoureux de l’espace, dont il a obtenu le soutien moral, matériel et financier. Un certain Nixon Lukenge, 25 ans, imprimeur ougandais « à son compte », explique à l’AFP : « …dès que j’ai un peu de temps libre, je viens ici travailler sur le projet ». Même le président du pays, Yoweri Museveni, a promis à Chris Nsamba une aide financière gouvernementale afin qu’il fasse de l’Ouganda une puissance spatiale de premier plan, avec la Russie, les Etats-Unis, l’Europe et depuis peu la Chine et l’Inde…
Nous tairons pudiquement les principales données socio-économiques accablantes indiquant que vivre en Ouganda – malgré la grâce quotidienne du fourmilier et le rire sonore du singe arboricole – ce n’est pas si évident au jour le jour. Nous ne dirons rien non plus – charitablement – des finances du pays, qui devraient– raisonnablement – interdire tout investissement aussi exotique qu’un « programme spatial ». Pâmons-nous plutôt devant ce pays amusant qui, au fond du gouffre, peaufine son rêve, conquérir non pas l’Occident, ni le monde, mais…l’espace intersidéral… « Flash Gordon Chris Nsamba », quoi…
Lundi soir, alors que Standard and Poor’s venait de mettre sous surveillance les derniers détenteurs AAA de la zone euro, Yves Calvi avait concocté un plateau intéressant. Pour commenter l’accord Merkel-Sarkozy, une ministre, NKM, un représentant du Parti socialiste, Arnaud Montebourg, accusé de germanophobie depuis quelques jours, Laurent Joffrin et Alain Lamassoure parce qu’il faut quand même s’emmerder un minimum dans ce genre d’émission et, last but not least, Marie-France Garaud.
Marie-La-France, comme elle fut jadis surnommée, s’est occupée de Nathalie Kosciusko-Morizet, sous l’oeil ravi et approbateur d’Arnaud Montebourg. Elle lui a donné une leçon en trois temps, la reprenant comme un professeur intransigeant confronté à une élève médiocre.
1er temps : NKM évoque Bismarck, l’homme qui a fait la guerre à la France. Garaud lui rappelle que c’est la France qui a déclaré la guerre à l’Allemagne de Bismarck en 1870. Au passage, elle rappelle que le chancelier est considéré comme un héros en Allemagne. NKM est recalée en histoire.
2e temps : NKM évoque le fait que Nicolas Sarkozy a réussi à s’opposer à la volonté d’Angela Merkel, qui souhaitait que les budgets soient soumis à la cour de justice européenne. Garaud la coupe : « Elle ne pouvait pas ! La Cour de Karslruhe le lui interdit ! » Et ajoute devant sa jeune élève « L’Allemagne joue au billard à trois bandes, pendant que la France joue à la pétanque ». Citation de la soirée, à l’évidence. Géopolitique : NKM recalée.
3e temps : NKM évoque sa définition de la souveraineté la réduisant à la « capacité à agir ». Marie-France Garaud rappelle à la ministre son grand-père Jacques Kosciusko-Morizet, qui avait travaillé avec elle sur les accords de Maastricht en 1991. « Ce n’est pas parce qu’on supprime les panneaux indicateurs sur les routes qu’elles cessent de nous conduire là où elles vont », aurait dit l’ancien ambassadeur du Général, à propos de la suppression in fine du terme « à vocation fédérale » initialement prévu dans le Traité. Jacques aurait donc dit à la petite Nathalie que, du fait de la monnaie unique, la souveraineté de la France était déjà bien entamée par cette notion fumeuse de souveraineté partagée et qu’elle était aussi recalée en droit constitutionnel.
Montebourg s’est régalé de compter une alliée si précieuse face à la représentante du gouvernement. Plus tard, il s’est payé le luxe d’évoquer la célèbre citation du Général de Gaulle sur la politique de la France et la Corbeille. Ils ont terminé la phrase en choeur. Marie-La-France s’est également autorisée une petite pique en direction de son allié d’un soir, lui reprochant d’avoir approuvé le traité de Maastricht. D’un geste de la tête, Montebourg a fait amende honorable. Décidément, c’était une bien belle émission.
Il faut bien le reconnaître, j’ai beaucoup de mal à sacrifier aux rites de notre époque. Par exemple, à l’instar de Marc Cohen et d’Eric Zemmour, j’ai du mal à m’habituer aux différentes repentances et à m’accuser, ainsi que les miens, de toutes les phobies possibles et imaginables.
Déballer mon intimité à tous les passants et faire un coming-out comme le premier député UMP venu ne font pas partie de mon éducation ô combien réactionnaire[1. Je me souviens d’un oncle libertaire qui m’avait expliqué que je n’avais pas été éduqué mais dressé. Un peu comme un berger allemand… Tonton devait être libertaire et aussi légèrement germano-canino-phobe.].
Mais pour fêter Saint-Nicolas[2. Je parle évidemment du monsieur barbu qui apporte du chocolat. Ni du président que j’ai déjà assez éreinté la semaine dernière. Ni de mon candidat préféré, qui à d’autres chats à fouetter et de parrainages à récolter.], j’ai décidé de faire d’une pierre deux coups. Je vais, devant vous, effectuer un coming-out phobique.
Chers amis et lecteurs, depuis ma pré-adolescence, je suis touché par une phobie moins rare qu’elle n’y paraît[3. L’an dernier, un collègue et néanmoins ami m’a même avoué posséder la même tare.], surtout chez ceux qui vivent ou ont vécu à la campagne. Je suis busophobe. J’ai décidé de le confesser en public grâce à ce billet d’humeur.
Vous me rétorquerez que ma notoriété reste insuffisante pour que l’AFP fasse de ma busophobie le sujet d’une dépêche. Et vous aurez raison. Mais une bonne partie des miens connaît ma phobie. A tel point qu’à mes quarante ans, ma famille m’a offert une buse empaillée de toute beauté, non sans avoir vérifié auprès d’un cardiologue si je ne risquais pas d’y passer en ouvrant le paquet.
Croyez bien que je suis conscient de la honte qui me frappe. Une buse, après tout, n’a jamais bouffé autre chose que des animaux bien plus petits que moi. Mais c’est plus fort que moi. Puisqu’on est dans le coming-out phobique, allons-y carrément : avouons la raison de cette montée d’adrénaline à la vue d’une buse sagement posée sur un piquet alors que j’effectue une promenade à vélo[4. En voiture, j’ai moins peur. Je me sens protégé. Évidemment, avec une décapotable, le problème se poserait autrement… ].
Laissez-moi vous expliquer l’origine de cette peur panique. Je devais avoir une dizaine d’années lorsque j’ai croisé le regard d’une buse qui venait de se faire truffer de plombs à grive. Elle était debout sur ses pattes, avait déployé ses ailes de toute son envergure, et m’a fixé avec ses petits yeux perçants.
Dernière chose : je tiens à présenter mes excuses aux amis qui trouveront que cette impudeur ne me ressemble guère. Ils doivent comprendre qu’aller à contre-courant de son époque devient parfois épuisant. Et, après tout, puisque je viens d’avouer ma faute, Alain Juppé ou Cécile Duflot viendront peut-être témoigner en ma faveur et alors échapperai-je à l’enfermement dans la fameuse cage aux phobes que Philippe Muray avait naguère décrit.
Le choix du thème de ce numéro 42 s’est vite imposé à toute l’équipe : on a beaucoup blasphémé cet automne. C’est du moins ce qu’ont voulu nous signifier, dans des registres radicalement différents mais néanmoins fâcheusement concomitants, les jeteurs de boules puantes du Théâtre de la ville, les saboteurs amateurs du Rond-Point et, sauf surprise majeure, les incendiaires de Charlie Hebdo. Ces indignés-là n’avaient pas été conviés au bal par Stéphane Hessel, ils sont venus quand même…
D’où ce paradoxe relevé, avec quelques autres, par Elisabeth Lévy dans son texte introductif : « Si l’identité a mauvaise odeur quand elle est nationale et française, le propre de notre époque est que chacun croit devoir protéger contre les outrages, manquements et moqueries chaque parcelle de son identité particulière, surtout si celle-ci peut se prévaloir de son statut minoritaire.»
Ce come-back du blasphème sera donc exposé, discuté, disputé par nos auteurs et nos invités dans un copieux dossier de 23 pages, elles-mêmes incluses dans un numéro qui, ce mois-ci encore, en comptera 64.
64 pages 100% inédites, où l’on retrouvera une myriade d’invités (Jean-Pierre Chevènement, Hector Obalk, Francis Rapp, de l’Institut et Nicolas Dupont-Aignan), des chroniques, des critiques et bien sûr, des sujets qui fâchent : qu’il s’agisse de Cyril Bennasar sur le vote des étrangers ou Daoud Boughezala sur la dissection à vif du souverainisme, de Gil Mihaely sur Ouvéa vu par Kassovitz ou François Saint-Pierre sur le danger écolo, vous risquez peut-être d’en ressortir énervé, sûrement pas ennuyé.
Pour pouvoir profiter de tout cela, vous avez comme chaque mois le choix entre l’achat au numéro (papier ou numérique), la souscription à l’offre Découverte (le dernier n° + les deux prochains pour seulement 12,90 €) ou l’abonnement 1 an (papier ou numérique). Avec tout ça, difficile de ne pas croire au Père Noël, non ?
Chaque semaine jusqu’à l’élection présidentielle, la « battle » sur Yahoo ! Actualités confronte les éditos de Rue89 et Causeur sur un même thème. Cette semaine, Luc Rosenzweig et Pascal Riché débattent de la germanophobie.
S’il est un hommage à rendre aux artisans de la construction européenne, c’est bien celui d’avoir rendu la guerre impossible entre les Etats qui sont entrés dans cette union. Cela relativise singulièrement la portée des propos récemment tenus par quelques grandes gueules socialistes un peu énervés par le comportement de Mme Merkel. Il n’y aura, fort heureusement, pas mort d’homme comme conséquence de ces tirades de comptoir proférées par Arnaud Montebourg ou Jean-Marie Le Guen.
Le seul qui aurait eu une sérieuse raison de s’en offusquer, c’est le défunt Otto von Bismarck : se voir comparer avec Angela Merkel a dû profondément troubler son sommeil éternel. Le « chancelier de fer » a construit une nation, alors que la fille du pasteur de Rügen se contente de la gérer comme une épicière aux doigts crochus.
L’invective, en matière de politique internationale, n’est pas plus condamnable, en soi, que l’hypocrisie consistant à se montrer tout miel devant la galerie, et à s’écharper dans les coulisses. Elle a ses classiques, comme le fameux « peuple d’élite, sûr de lui et dominateur » lancé par de Gaulle, en 1967, dans les gencives de David Ben Gourion et des Israéliens. Personne, pas même le grand rabbin de France, n’avait osé, à l’époque, accuser le Général de chercher à réveiller les vieux démons antisémites…
Pour qu’une invective politique soit opérante, il faut qu’elle tape juste, et ce n’est, bien évidemment, pas le cas des évocations historiques (la Prusse ou Munich) pratiquées par Montebourg et Le Guen : le type de domination européenne que vise l’Allemagne de Merkel n’a rien de comparable avec celle que visait Bismarck, et encore moins Hitler. C’est l’usage sans états d’âme d’un rapport de force économique dans une perspective prétendument thérapeutique. « Am deutschen Wesen soll die Welt genesen ! » (« L’Etre allemand doit apporter au monde la guérison », ce vers écrit par un obscur poète de l’époque bismarckienne est redevenu programmatique pour une Allemagne ayant retrouvé sa dignité et son unité. En bonne luthérienne, Angela Merkel est persuadée qu’il lui appartient de contribuer au salut de l’âme de ses voisins, y compris par des moyens coercitifs, si ces derniers se comportent de manière à se rendre tout droit en enfer.
L’ennui, pour elle, c’est que l’Europe n’est pas une communauté souabe piétiste, où chacun accepte de bonne grâce le contrôle de tous par chacun et réciproquement. Il est légitime de rappeler, au besoin fermement, à Mme Merkel qu’il ne suffit pas d’avoir économiquement raison (et encore, cela reste à démontrer !), pour se croire autorisé à dicter une ordonnance de potion amère à des pays et des peuples considérés comme mineurs et irresponsables.
Que la dépendance énergétique de son pays du gaz russe peut inquiéter des pays comme la Pologne ou la République tchèque, qui ont une amère expérience des périodes où Berlin et Moscou s’entendaient sur leur dos. Qu’une politique budgétaire relève, comme son nom l’indique, d’une volonté politique, et non de la chicane judiciaire. Et bien d’autres choses encore qu’il serait trop long de détailler dans le cadre de cette « battle ». Au lieu de cela, on continue à nous jouer la douce musique d’une amitié éternelle qui se transmettrait de génération en génération de dirigeants politiques de part et d’autre du Rhin.
Hausser le ton face aux Allemands, ce n’est pas être germanophobe, c’est pratiquer le langage de la vérité des sentiments, en tout cas telle qu’elle est majoritairement perçue en France.
La germanophobie, c’est bien autre chose. On la trouve d’ailleurs plutôt outre-Manche, où elle a tout le loisir de s’étaler dans les tabloïds chaque fois que l’occasion s’en présente, politique, sportive ou autre. Elle se fonde sur l’essentialisation d’un peuple allemand considéré comme n’étant jamais totalement sorti du territoire symbolique d’une barbarie déjà remarquée par Jules César. La littérature germanophobe a connu son apogée en France à la fin du 19ème siècle, et s’efforçait de débusquer le Goth derrière le visage affable des écrivains, poètes et penseurs d’outre-Rhin.
Les germanophobes étaient peut-être détestables, mais au moins ils connaissaient l’Allemagne. Ce qu’il faut reprocher aux imprécateurs d’aujourd’hui, ce n’est pas de « réveiller les vieux démons ». Il en faudrait beaucoup plus pour tirer ces diables de leur profond sommeil. C’est leur méconnaissance crasse des mécanismes de pensée du plus puissant de nos voisins : au fond, il ne nous veut que du bien et s’étonne que nous ne lui en sachions pas gré. Il y a suffisamment de bons procès à faire aux Allemands pour ne pas perdre du temps à lui en faire de mauvais.
« Les yeux du monde entier sont tournés vers l’Europe » vient de déclarer Timothy Geithner, secrétaire américain au Trésor.
Il y va un peu fort, Timothy. Au Paraguay par exemple, il y a de bonnes chances que les problèmes de l’Europe ne perturbent pas grand monde. De même, je suis prête à parier que plus de 97 % des habitants de Kuala Lumpur pensent à autre chose qu’au sommet qui s’ouvre aujourd’hui, et qui « se conclura enfin par l’annonce de mesures crédibles de stabilisation de la situation financière de la zone euro », comme l’anticipait un « expert » interrogé cette semaine par Le Parisien. Il faut dire qu’à Kuala Lumpur, on est drôlement inconséquent.
En Norvège aussi, d’ailleurs, comme le laissait récemment entendre le scandinavophobe impénitent Patrick Besson. On savait, depuis longtemps déjà, que l’homme Africain n’est « pas encore entré dans l’histoire ». Mais on savait moins, en revanche, que l’homme Norvégien n’a rien compris au « sens de l’histoire ». Tenez, hier, un sondage publié par le journal Nationen relayé par La Tribune révélait que près de 80% des Norvégiens s’opposent à la perspective de l’entrée de leur pays dans l’Union. Pis, ils semblent décidés à jouir tranquillement des bénéfices que leur procure leur manne pétrolière, sans même envisager de partager avec leurs voisins les aléas d’une crise économique majeure. C’est dire si ces gens-là sont europhobes.
Il n’y a donc guère que Timothy Geithner pour se soucier encore de ce qui se passera jeudi et vendredi entre les membres des vingt-sept, ou des seuls dix-sept, voire du seul couple Merkozy, si tous les autres participants préfèrent aller boire un coup à la cafète pendant qu’Angela et Nicolas se font des politesses devant une poignée de caméras.
Ainsi, les efforts de nos gouvernants pour faire « du comique de répétition une arme possible contre la crise » (Frédéric Lordon) commencent à nous lasser un tantinet. Pourtant, les gentils organisateurs de ces symposiums à répétition ne ménagent pas leurs efforts pour créer la surprise. Tantôt on sauve la Grèce, puis son Premier ministre s’emploie à tout démolir en envisageant un référendum. Tantôt on créée des « mécanismes de sauvegarde », puis les agences de notation viennent nous rire à la barbe en menaçant de dégrader tout le monde. Tantôt, enfin, on nous promet une législation flambant neuve qui gravera la règle d’or dans le marbre des traités et nous fera basculer dans un ordoférédalisme carcéral digne des meilleurs moments de feue l’Union soviétique. Hélas, on s’avise un peu tard que ledit traité ne sera jamais prêt avant le scrutin présidentiel français, ni peut-être même avant les prochaines élections fédérales allemandes….
Pour autant, il ne faut pas forcément désespérer de l’Europe. Il est vrai que le sommet de cette semaine sera le septième en deux ans. Mais, si les six premiers n’étaient que des entraînements, celui-ci devrait faire des étincelles. Comme on dit dans nos armées : « entraînement difficile, guerre facile ».
Et puis, lors des six précédentes rencontres, il faut bien avouer qu’on n’était pas prêt. Les scénaristes étaient mauvais, les réalisateurs vaguement alcoolisés, et les producteurs impécunieux. Le premier sommet, en mai 2010, était un tour de chauffe. On sait combien les premières fois sont souvent décevantes. Le second (novembre 2010) avait déjà meilleure allure. C’est lui qui permit de « sauver » l’Irlande, en lui octroyant 85 milliards d’aide. Le troisième (mars 2011), fut hélas concomitant avec les débats qui divisèrent les européens sur l’affaire libyenne. Lors du quatrième (juillet 2011), il faisait trop chaud, et tout le monde ne songeait qu’à partir en vacances. Quant au dernier en date (27 octobre 2011), tout le monde sait que s’il a raté, c’est de la faute de Papandréou.
Le septième sommet sera donc le bon. A la fin de cette semaine le doux rêve hugolien des Etats-Unis d’Europe sera définitivement ravivé, et l’on pourra se reposer, comme Dieu le fit au septième jour, après avoir accompli son œuvre.
Tiens donc, vous avez des doutes ? C’est vrai, j’allais oublier : « Dieu bénit le septième jour, et il le sanctifia ». Mais le gros inconvénient, c’est qu’après chaque dimanche, se lève un nouveau lundi.
Les généraux égyptiens n’ont pas l’intention de laisser la démocratie ravager leur pays et entendent bien corriger le tir du suffrage universel. Selon David Kirkpatrick du New York Times, l’un des chefs du Conseil suprême des forces armées, le général Mukhtar al-Mulla, a parlé, fait rarissime, « on the record » avec la presse étrangère, s’engageant à contrôler le processus de rédaction de la nouvelle constitution, mission principale de l’assemblée qui sortira des élections actuellement en cours en Egypte.
Selon le général al-Mulla, les premiers résultats des élections ne sont pas représentatifs de l’électorat égyptien puisque – entre autres raisons – les factions islamistes et notamment les salafistes d’al-Nour, ont bénéficié de leur supériorité en matière d’organisation pour dominer les scrutins.
Il faut rappeler que l’armée a déjà essayé début novembre d’imposer un texte « pré-constitutionnel » visant à graver dans le marbre son propre statut au sein de la nouvelle république, ainsi que d’y inscrire d’emblée certaines libertés fondamentales et tout particulièrement la liberté de culte. Cette manœuvre de l’Armée s’est heurtée à une résistance résolue aussi bien de la part des certains islamistes que des mouvements plutôt laïques et libéraux. Les manifestations organisées pendant le weekend du 18-20 novembre contre la pré-constitution ont été durement réprimées par l’armée et la crise qui s’en est suivie a même menacé la tenue des élections prévues une semaine plus tard, le 28 novembre.
Rassurée dans un premier temps par le taux de participation aux élections (revu depuis à la baisse), les militaires ont vite déchanté avec la percée des salafistes et les scores piteux des démocrates. Vu ce qui s’est passé il y a trois semaines à peine, les déclarations étonnamment audacieuses d’un des vrais dirigeants du pays semblent prouver que l’armée a décidé d’ôter ses gants et de s’attaquer frontalement aux islamistes. C’est pas trop tôt, mais c’est peut-être déjà trop tard…
Faut-il y voir la marque du pluralisme ou la preuve d’une incohérence ? En tout cas, la lecture du supplément « Culture et Idées » du Mondedu 1er octobre a de quoi laisser perplexe. D’un côté, on célèbre la désappartenance, de l’autre on déplore le déracinement. D’un côté, on déroule le tapis rouge à Judith Butler et à la « théorie du genre » – sous le titre supposément aguichant « Mauvais genre » −, de l’autre on regrette, sous les plumes de Raphaëlle Rérolle et de Philippe Dagen, que les artistes français n’assument pas leur identité nationale.
D’un côté on applaudit une pensée hors-sol, de l’autre on montre qu’un art peut tirer de son héritage profondeur et vitalité. C’est en effet pousser la désappartenance à une extrémité nouvelle que de mettre en cause le lien entre la physiologie sexuelle et l’identité d’homme ou de femme. Cette volonté de rupture avec les déterminismes biologiques s’exprime dans l’expression « orientation sexuelle » : après avoir été employée pour définir le fait de se reconnaître (de se choisir) hétérosexuel ou homosexuel, elle signifie aujourd’hui qu’un individu peut se délivrer de la fatalité de son sexe auquel la société l’assignait autrefois. Là où était le social, le moi doit advenir.[access capability= »lire_inedits »]
Dans ce domaine comme dans d’autres, on peut discuter indéfiniment des rôles respectifs de l’inné et de l’acquis (individuel ou social). Mais dans la théorie du genre, seul l’acquis est valorisé, alors que la banale acceptation de ce que la nature a fait de vous apparaît comme un regrettable refus de participer à la grande aventure moderne de l’émancipation et de l’auto-fabrication. C’est là succomber au nouveau préjugé qui réduit tout au face-à-face de l’individu et de l’ordre social. Et c’est oublier l’expérience du « genre » que beaucoup font dans le couple quand, en s’aimant et en faisant l’amour, on se reconnaît, en face de l’autre et grâce à lui, homme ou femme.
Or, entre l’appartenance sexuelle et l’appartenance nationale, le parallèle est évident. Dans les deux cas, l’idée de consentir, d’assumer l’héritage, heurte la sensibilité moderne (ou post-moderne) du « C’est mon choix ». Dans son article sur l’art allemand, Dagen estime en effet que l’une des forces des artistes d’outre-Rhin est de « s’inspirer du contexte politique national », ce dont les Français, pour leur part, ne se préoccupent pas[1. Il faut croire que seuls les imbéciles ne changent pas d’avis : dans les années 1990, durant la énième « querelle de l’art contemporain », Dagen n’avait pas de mots assez durs pour notre ami Jean Clair, alors coupable, à ses yeux, de défendre une pensée chauvine et réactionnaire parce qu’il avait osé se demander s’il était encore permis de parler de la peinture « comme expression d’une terre, d’une lumière, d’un lieu ». EL]. Cela m’a rappelé un débat aux Bernardins entre Christian Boltanski et un critique allemand : le Français s’affirmait cosmopolite et post-national face au représentant d’une germanité artistique dont l’une des œuvres les plus connues, celle d’Anselm Kiefer, est une méditation continue sur l’histoire de son pays.
Dagen suggère ainsi que le choix du moderne est parfois celui de la stérilité, ce qui, de sa part, ne laisse pas de surprendre. En effet, nous avons vu trop d’artistes s’enfermer dans une production répétitive, sans ligne de continuité ni profondeur, quand, après avoir eu une idée brillante, provocante, émouvante même, ils ne savent que la ressasser ou la transposer, faute de pouvoir la relier à quelque chose qui leur tienne à cœur, à une permanence qu’ils pourraient interroger sans relâche et qui serait pour leur imagination un ancrage, un point fixe et une énigme : l’étang aux nymphéas, la Sainte-Victoire, la fenêtre de l’atelier quai Saint-Michel, le compas d’un marcheur traversant une place. À l’opposé de ces séries infinies, de ces palpitations, de ces rebonds inventifs, l’art que nous sommes conviés à admirer semble condamné à de monotones répertoires : colonnes de Buren, compressions et expansions de César, madriers écorchés de Pennone, empilements d’Arman, lacérations de La Villeglé. Dagen − et on ne discutera pas ici cette opinion − impute à Marcel Duchamp le succès en France de cet art hors-sol, désincorporé, strictement individuel. Un art qui se proclame « sans frontières » et ne parvient qu’à être à l’écart du monde.
Pourquoi la tentation de la désappartenance est-elle plus forte en France qu’ailleurs ? La comparaison avec l’Allemagne montre que la tentation de s’évader dans le post-national ne résulte pas de s’évader de l’étendue et du poids des crimes passés. Le point décisif est plutôt la superposition, depuis 1789 au moins, de l’universalisme et de l’idée de soi française. Comme l’avait vu Michelet, cette prétention difficile à soutenir peut se retourner : si c’est l’universalisme qui fait la France, la France n’est-elle pas un échelon provisoire et ne devrait-elle pas s’oublier elle-même au profit de l’universel, qui seul compte vraiment ? La levée de boucliers de nombreux historiens au moment du débat manqué sur l’identité nationale a montré que cette tendance française à écraser le national sous l’idéal était bien vivace. La bonne surprise, c’est que même au Monde, on semble prendre conscience de l’effet de stérilisation qui peut s’en suivre. Et pas seulement dans les arts et la littérature.[/access]
Cet article est issu de Causeur magazine n ° 41.
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Aux élections législatives de dimanche, Poutine a perdu des électeurs…mais combien ? Les soupçons de fraudes durant le scrutin brouillent la photographie électorale de la Russie, au lendemain d’un vote qui (selon les chiffres officiels) accorde à Russie Unie[1. Le parti de Poutine et Medvedev.] une majorité de 238 sièges sur 450. Soit 49% des suffrages contre 64% en 2007. Une assise confortable à la Douma et une majorité absolue arrachée de justesse… A quelques mois des élections présidentielles, combien de russes restent véritablement fidèles au duo Poutine-Medvedev ?
Un scrutin « ni juste, ni libre » : la diplomatie américaine a déjà condamné les résultats tandis que sur place, plusieurs ONG et observateurs indépendants notaient la présence de « liasses de bulletins déjà remplis ».
Le porte-parole du ministère chinois des Affaires étrangères, Hong Lei, s’est, lui, montré très satisfait, indiquant avant-hier que ces élections ouvraient une nouvelle phase de coopération bilatérale : « Nous croyons que les résultats de l’élection bénéficieront à l’unité sociale, à la stabilité nationale et au développement économique de la Russie ».
Tout aussi satisfaits, les dirigeants russes minimisent l’ampleur du reflux électoral. Car pour le ministre Dmitry Peskov, porte-parole du Premier Ministre russe, la chute de popularité du pouvoir en place est rendue inévitable par la crise économique mondiale. Il estime même que celui qui vient aujourd’hui de déposer à la Commission électorale centrale les documents nécessaires à son inscription en tant que candidat, un certain Vladimir Poutine, garde toutes ses chances pour la présidentielle de l’an prochain.
Cette sérénité apparente, la journaliste Yulia Latynina la balaie d’un revers de main. Dans un article du Moscow Times, elle explique que ce pourrait être la dernière élection de Vladimir Poutine, désormais assimilé au statu quo et surtout discrédité par la corruption qui ronge le pays. Les exemples abondent. Le plus cocasse est l’histoire de ce prêtre, Alexei Pluzhnikov, que les autorités locales ont convoqué un après-midi après l’office. Avec une demande : encourager les fidèles de sa paroisse à voter Russie Unie. Peine perdue. Le prêtre est allé conter sa mésaventure sur son blog. Avec la multiplication de ce genre d’histoires, Russie Unie s’est fait un nom : le « Parti des escrocs et des voleurs ». Et ce sont bien les soupçons de fraudes et de corruption qui ont poussé plusieurs milliers de manifestants à descendre dimanche dans la rue, peu après l’annonce des résultats.
Les Russes sont-ils devenus plus intolérants face à la corruption ? C’est l’hypothèse formulée par le journaliste Hugo Natowicz, selon lequel une classe moyenne « généralement jeune, éduquée et férue d’internet » est de plus en plus sensible à la « rhétorique contestataire » et se reconnaît de moins en moins dans le système politique qui gravite autour de Russie unie.
Représentant près de 15% de la population en 1990, ces classes moyennes ont doublé en dix ans. Elles constituent d’ores et déjà 40% de la population active et formeront la majorité de la population en 2020. Alors que les classes moyennes se sont largement développées au cours du mandat de Poutine, elles menacent aujourd’hui son pouvoir, qui semble faire les frais de ce paradoxe.
Verdict en mars prochain pour un deuxième et dernier round, à l’occasion du rendez-vous présidentiel…
Cette semaine, le groupe parlementaire majoritaire à l’Assemblée Constituante tunisienne, issu du mouvement islamiste Ennahda, a sanctuarisé le Code du Statut personnel hérité de Bourguiba en lui conférant le statut de loi organique, uniquement révocable par une majorité des deux-tiers.
Vous avez bien lu, l’interdiction de la polygamie et l’ensemble des droits accordés aux femmes par Bourguiba (à la regrettable exception de l’héritage, une femme touchant moitié moins qu’un homme) ont été consacrées par les ouailles de Ghannouchi, en nombre à l’Assemblée. Que faut-il en déduire ?
Faute de lire dans le marc de café turc, l’observateur est condamné à conjecturer. D’aucuns soulignent ainsi la nécessité de compromis à laquelle est astreint Ennahda, du fait de sa majorité relative à l’Assemblée et des pressions de ses partenaires de gauche (Takkatol, CPR) peu enclins à enterrer le « modèle tunisien ». D’autres souligneront le poids des députés (et non député-es, la fonction étant neutre, comme le rappellent nos avisés Immortels) femmes au sein même du groupe islamiste qui doivent leurs fauteuils à la version tunisienne de la loi sur la parité. Certains feront enfin l’hypothèse d’un pas tactique de la part d’Ennahda, maître de l’art (pourtant chiite) de la taqqiya. Cette technique de dissimulation sert souvent de grille de lecture aux faits et gestes des barbus, notamment pour comprendre l’apparence de respectabilité de certains intellectuels musulmans…
Toutes ces interprétations se valent et, à ce stade, on ne saurait laquelle favoriser. Il y a aussi d’autres éléments en ligne de compte : qu’Ennahda veuille rassurer Paris en avançant à pas feutrés, ou que le statut de la femme, on pourra toujours en reparler quand les deux-tiers de l’Assemblée seront des islamistes « modérés »…
Côté tracasseries sociétales, si les femmes ne semblent- pour l’instant- pas menacées par le débouché politique de la « Révolution du Jasmin » (appellation d’origine médiatique que ses auteurs n’assument plus, on le comprend !), d’autres catégories de population pourraient passer sous la toise de la piété obligatoire.
Que l’on songe par exemple aux réfractaires au jeûne du Ramadan, déjà sous la pression sociale de leurs compatriotes pratiquants, ou au brave Joseph qui vend discrètement de gras sandwichs au jambon de porc à La Marsa tout en assumant fièrement son identité d’israélite tunisien.
Quant au pèlerinage annuel à la synagogue de la Ghriba à Djerba, il méritera d’être examiné de près… si son organisation est maintenue avec Ennahda au pouvoir.
L’Afrique est un large continent de l’hémisphère sud, dont les sous-sols regorgent de pétrole et d’uranium, et que les hommes ont recouvert de sable et de savane pour cette raison. Le guépard y côtoie le fourmilier, les singes arboricoles jouent à la belote avec les tigres à l’heure où les grands fauves vont boire, et la hyène tachetée vit en bonne harmonie avec l’autruche altière. Les hommes vont et viennent, portés par les dunes, sous l’accablant soleil de plomb. Ils baladent des chameaux dans le désert ou promènent des touristes hollandais en surpoids, à bord de jeeps fatiguées, pour des safaris-photos qui susciteront de mortelles soirées diapositives quelque part au sud d’Amsterdam.
L’homme occidental, terne, à chapeau mou, s’est longtemps cru chez lui dans ces contrées luxuriantes. C’est pour cette raison que le français, aux commencements de la conquête spatiale, dans les années 60, a choisi de faire décoller son immortelle fusée Véronique aux confins du Sahara[1. Qui lui appartenait contractuellement] afin de projeter dans l’espace son tout premier satellite Astérix, dont l’histoire a oublié le nom, mais dont on peut observer des vestiges curieux au Musée de l’air du Bourget. Si les Français ont ensuite dû se résoudre à faire décoller la fusée Ariane du sol guyanais, le démon du spatial ne semble pas avoir déserté le continent africain…
L’AFP nous apprend en effet qu’un certain Chris Nsamba, doux dingue et rêveur, construit sans relâche une navette spatiale dans le jardin de sa mère, avec pour objectif « d’envoyer le premier ougandais dans l’espace ». Car oui, Chris est Ougandais… l’Ouganda, pays mal connu indépendant depuis 1962 et ayant eu à souffrir, dans les années 70, de la dictature d’Idi Amin Dada, de triste mémoire. « Au début, les gens du coin venaient pour voir et disaient qu’il était fou, mais ils sont impressionnés à présent, quand ils reviennent », assure la mère de Chris, Sarah Lugwama, désignant un groupe de huit bénévoles en train de poncer une aile de l’imposante navette entreposée dans son jardin de Ntinda, dans la banlieue de la capitale Kampala.
L’engin spatial, d’une envergure de 10 mètres environ, a été baptisé Faucon africain. Avec une inébranlable confiance de capitaine d’industrie, le Von Braun africain déclare : « D’ici cinq ans, nous aurons procédé à un essai dans l’espace et d’ici une décennie, nous aurons envoyé un homme dans l’espace ». L’aventureux visionnaire a su émouvoir bien des amoureux de l’espace, dont il a obtenu le soutien moral, matériel et financier. Un certain Nixon Lukenge, 25 ans, imprimeur ougandais « à son compte », explique à l’AFP : « …dès que j’ai un peu de temps libre, je viens ici travailler sur le projet ». Même le président du pays, Yoweri Museveni, a promis à Chris Nsamba une aide financière gouvernementale afin qu’il fasse de l’Ouganda une puissance spatiale de premier plan, avec la Russie, les Etats-Unis, l’Europe et depuis peu la Chine et l’Inde…
Nous tairons pudiquement les principales données socio-économiques accablantes indiquant que vivre en Ouganda – malgré la grâce quotidienne du fourmilier et le rire sonore du singe arboricole – ce n’est pas si évident au jour le jour. Nous ne dirons rien non plus – charitablement – des finances du pays, qui devraient– raisonnablement – interdire tout investissement aussi exotique qu’un « programme spatial ». Pâmons-nous plutôt devant ce pays amusant qui, au fond du gouffre, peaufine son rêve, conquérir non pas l’Occident, ni le monde, mais…l’espace intersidéral… « Flash Gordon Chris Nsamba », quoi…
Lundi soir, alors que Standard and Poor’s venait de mettre sous surveillance les derniers détenteurs AAA de la zone euro, Yves Calvi avait concocté un plateau intéressant. Pour commenter l’accord Merkel-Sarkozy, une ministre, NKM, un représentant du Parti socialiste, Arnaud Montebourg, accusé de germanophobie depuis quelques jours, Laurent Joffrin et Alain Lamassoure parce qu’il faut quand même s’emmerder un minimum dans ce genre d’émission et, last but not least, Marie-France Garaud.
Marie-La-France, comme elle fut jadis surnommée, s’est occupée de Nathalie Kosciusko-Morizet, sous l’oeil ravi et approbateur d’Arnaud Montebourg. Elle lui a donné une leçon en trois temps, la reprenant comme un professeur intransigeant confronté à une élève médiocre.
1er temps : NKM évoque Bismarck, l’homme qui a fait la guerre à la France. Garaud lui rappelle que c’est la France qui a déclaré la guerre à l’Allemagne de Bismarck en 1870. Au passage, elle rappelle que le chancelier est considéré comme un héros en Allemagne. NKM est recalée en histoire.
2e temps : NKM évoque le fait que Nicolas Sarkozy a réussi à s’opposer à la volonté d’Angela Merkel, qui souhaitait que les budgets soient soumis à la cour de justice européenne. Garaud la coupe : « Elle ne pouvait pas ! La Cour de Karslruhe le lui interdit ! » Et ajoute devant sa jeune élève « L’Allemagne joue au billard à trois bandes, pendant que la France joue à la pétanque ». Citation de la soirée, à l’évidence. Géopolitique : NKM recalée.
3e temps : NKM évoque sa définition de la souveraineté la réduisant à la « capacité à agir ». Marie-France Garaud rappelle à la ministre son grand-père Jacques Kosciusko-Morizet, qui avait travaillé avec elle sur les accords de Maastricht en 1991. « Ce n’est pas parce qu’on supprime les panneaux indicateurs sur les routes qu’elles cessent de nous conduire là où elles vont », aurait dit l’ancien ambassadeur du Général, à propos de la suppression in fine du terme « à vocation fédérale » initialement prévu dans le Traité. Jacques aurait donc dit à la petite Nathalie que, du fait de la monnaie unique, la souveraineté de la France était déjà bien entamée par cette notion fumeuse de souveraineté partagée et qu’elle était aussi recalée en droit constitutionnel.
Montebourg s’est régalé de compter une alliée si précieuse face à la représentante du gouvernement. Plus tard, il s’est payé le luxe d’évoquer la célèbre citation du Général de Gaulle sur la politique de la France et la Corbeille. Ils ont terminé la phrase en choeur. Marie-La-France s’est également autorisée une petite pique en direction de son allié d’un soir, lui reprochant d’avoir approuvé le traité de Maastricht. D’un geste de la tête, Montebourg a fait amende honorable. Décidément, c’était une bien belle émission.
Il faut bien le reconnaître, j’ai beaucoup de mal à sacrifier aux rites de notre époque. Par exemple, à l’instar de Marc Cohen et d’Eric Zemmour, j’ai du mal à m’habituer aux différentes repentances et à m’accuser, ainsi que les miens, de toutes les phobies possibles et imaginables.
Déballer mon intimité à tous les passants et faire un coming-out comme le premier député UMP venu ne font pas partie de mon éducation ô combien réactionnaire[1. Je me souviens d’un oncle libertaire qui m’avait expliqué que je n’avais pas été éduqué mais dressé. Un peu comme un berger allemand… Tonton devait être libertaire et aussi légèrement germano-canino-phobe.].
Mais pour fêter Saint-Nicolas[2. Je parle évidemment du monsieur barbu qui apporte du chocolat. Ni du président que j’ai déjà assez éreinté la semaine dernière. Ni de mon candidat préféré, qui à d’autres chats à fouetter et de parrainages à récolter.], j’ai décidé de faire d’une pierre deux coups. Je vais, devant vous, effectuer un coming-out phobique.
Chers amis et lecteurs, depuis ma pré-adolescence, je suis touché par une phobie moins rare qu’elle n’y paraît[3. L’an dernier, un collègue et néanmoins ami m’a même avoué posséder la même tare.], surtout chez ceux qui vivent ou ont vécu à la campagne. Je suis busophobe. J’ai décidé de le confesser en public grâce à ce billet d’humeur.
Vous me rétorquerez que ma notoriété reste insuffisante pour que l’AFP fasse de ma busophobie le sujet d’une dépêche. Et vous aurez raison. Mais une bonne partie des miens connaît ma phobie. A tel point qu’à mes quarante ans, ma famille m’a offert une buse empaillée de toute beauté, non sans avoir vérifié auprès d’un cardiologue si je ne risquais pas d’y passer en ouvrant le paquet.
Croyez bien que je suis conscient de la honte qui me frappe. Une buse, après tout, n’a jamais bouffé autre chose que des animaux bien plus petits que moi. Mais c’est plus fort que moi. Puisqu’on est dans le coming-out phobique, allons-y carrément : avouons la raison de cette montée d’adrénaline à la vue d’une buse sagement posée sur un piquet alors que j’effectue une promenade à vélo[4. En voiture, j’ai moins peur. Je me sens protégé. Évidemment, avec une décapotable, le problème se poserait autrement… ].
Laissez-moi vous expliquer l’origine de cette peur panique. Je devais avoir une dizaine d’années lorsque j’ai croisé le regard d’une buse qui venait de se faire truffer de plombs à grive. Elle était debout sur ses pattes, avait déployé ses ailes de toute son envergure, et m’a fixé avec ses petits yeux perçants.
Dernière chose : je tiens à présenter mes excuses aux amis qui trouveront que cette impudeur ne me ressemble guère. Ils doivent comprendre qu’aller à contre-courant de son époque devient parfois épuisant. Et, après tout, puisque je viens d’avouer ma faute, Alain Juppé ou Cécile Duflot viendront peut-être témoigner en ma faveur et alors échapperai-je à l’enfermement dans la fameuse cage aux phobes que Philippe Muray avait naguère décrit.