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La bête est morte, Duchaussoy aussi

La grande faucheuse canarde sec, ces derniers temps, du côté des belles figures d’un monde d’avant qui ne veut pas crever.
Notre ami Leroy et Jacques de Guillebon ont écrit ici ce qu’il fallait sur les ultimes bye-bye de Félicien Marceau et Pierre Schoendoerffer. Marceau et Schoendoerffer représentaient une certaine idée de la France – style, liberté et art de vivre diletante – que chacun pouvait retrouver dans leurs livres et dans les films réalisés ou adaptés.

Un autre belle figure du monde d’avant vient de s’en aller, sans qu’on en parle beaucoup : Michel Duchaussoy. Sa voix, son regard, son élégance captivaient, peu importe la scène. Il était apparu dans Vie Privée de Louis Malle, qu’il retrouvera plus tard dans Milou en mai. Il intégra la Comédie française. Il eut du succès au théâtre, au cinéma et à la télévision. Sa filmographie rassemble les maîtres et les petits maîtres talentueux du 7e art : Alain Jessua, Roger Vadim, Jacques Deray, Michel Deville, Alain Corneau, Costa-Gavras, Serge Leroy, Nina Companeez, Bertrand Tavernier, Pascal Thomas et, bien sûr, Claude Chabrol avec lequel il tourna six films, parmi lesquels un chef d’oeuvre : Que la bête meure.

Dans Que la bête meure, sur un scénario et des dialogues de Paul Gégauff, Duchaussoy incarne un écrivain dont le fils a été assassiné par un chauffard. Il a juré de retrouver ce dernier, ordure totale et magnifique interprétée par Jean Yanne, d’aller jusqu’au bout de la vengeance. La mécanique du réglement de compte installée, il n’y a plus de bons et plus de méchants. Les sentiments mauvais hantent la province bretonne, sous un ciel à la couleur unique, de gris et de soleil pâle. La silhouette de Caroline Cellier, en robe légère et lunettes héritées d’Audrey Hepburn, n’adoucit pas les envies et les regrets. Les derniers mots du film, alors que Duchaussoy a pris la mer, sont le Requiem des années 60 : « Je croyais être devenu aussi froid que la lame d’un couteau mais le coeur est bien plus long à mourir qu’on ne pense. Je vais aller au loin et ne jamais revenir. Je vais disparaître, m’effacer. Qu’on me laisse choisir mon châtiment. Il existe un chant de Brahms, qui paraphrase L’Ecclésiaste : il faut que la bête meure, mais l’homme aussi. L’un et l’autre doivent mourir. »

La bête est morte, Duchaussoy aussi. L’une des dernières fois qu’on l’a vu, il était un très bon second rôle dans la première saison de Braquo, la série très noire d’Olivier Marchal. Son personnage ayant succombé à une crise cardiaque, il ne participa pas à la mascarade de la saison 2. C’était sans doute mieux pour lui. En même temps, Duchaussoy ne subissait jamais la nullité crasse qu’on lui imposait : sa seule présence donnait du plaisir. On se rappelle ainsi Les coeurs brûlés et Les yeux d’Hélène, cette saga cruelle et ensoleillée des années 90. Ce n’était pas bien écrit, pas bien filmé. C’était entre eau de rose et eau de vie pas assez forte. Mais il y avait Mireille Darc, Pierre Vaneck, les jolies Amélie Pick et Claire Keim, et Michel Duchaussoy.

Comme Félicien Marceau et Pierre Schoendoerffer, Michel Duchaussoy va nous manquer : tous les trois, ils dataient avec classe notre spleen.

Ex-fan des fifties

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Dans son dernier roman, Onze ans avec Lou, Bernard Chapuis se fait géographe des sentiments. Son terrain d’observation se situe dans le XVIème arrondissement, l’invisible, l’anonyme, l’austère, celui qui se cache derrière la Porte de Saint-Cloud. Stéphane Denis, autre bourgeois décomplexé à la plume mélancolique, avait déjà posé ses valises dans le XVIème du côté des Immeubles Walter en 2004. N’en déplaise à quelques censeurs germanopratins, l’Ouest Parisien fait un excellent décor aux romans d’apprentissage « vintage ».

Le grand mérite de Chapuis est d’avoir repeint Paris en gris souris, dans sa teinte d’origine, avant la grande lessive des années 80-90. Cette pellicule terne qui rendait les façades d’immeubles si étranges et si désirables a disparu depuis, excepté chez Modiano, un autre topographe pointilleux de la capitale. Avec Chapuis, on pénètre à l’intérieur des appartements bourgeois de la Guerre Froide, précisément entre la mort de Staline et la signature du Traité de Rome. On fait connaissance avec la famille Dulac, ses non-dits, ses mensonges, ses petits bonheurs et son mode de vie à l’ancienne. Ces souvenirs sont racontés par la voix de Jean Dulac, un petit garçon qui colle son oreille aux portes. Jean observe le télescopage des adultes. En grandissant, il apprend à mieux décrypter le langage et les contradictions des grandes personnes.

Le sujet, l’air de rien, est osé : avoir le toupet de figer son histoire dans les années 50, c’est aller à contre-courant des romans dits « modernes ». Un gourou de la communication aurait plutôt conseillé à Chapuis de s’attaquer à une banale histoire d’amour entre trentenaires boboïsant à souhait pour affoler son tirage. Mais il préfèr prendre le risque esthétique de nous projeter dans ces familles bourgeoises d’après-guerre où les enfants étaient inscrits dans de coûteux cours privés, où les repas étaient précédés du bénédicité, où les parents étaient abonnés au Figaro et où l’on conduisait une 203 vert olive ou une 4CV « Grand Luxe ». Dit comme ça, le roman de Chapuis pourrait être une succession de souvenirs insipides qui ne remplissent de joie que les nostalgiques de la IVème République. Mais si Chapuis réussit à nous captiver par les histoires de Lou, le père, de Manou, la mère, de Flossie, la sœur aînée ou de Sony, le chien, c’est qu’il gratte le vernis des conventions sociales. Il dévoile par petites touches pudiques la réalité des sentiments. Leur sécheresse comme leur beauté.

A y regarder de plus près, cette famille de bourgeois n’est d’ailleurs pas si classique, elle n’est pas fortunée, même pas à l’aise et surtout elle débarque à Paris après avoir passé plusieurs années à Singapour. Jean, que ses camarades surnomment « Rancho » ou « L’Angliche » doit rapidement se réadapter à cette nouvelle vie. Gommer son accent d’ex-sujet de sa Majesté, s’habiller comme les autres, prendre en marche le train de Paris et oublier les parfums, les douceurs, les langueurs de l’Asie.

Chapuis a parfaitement retranscrit les rêves et les doutes d’un petit garçon des années 50, les premiers émois sexuels, la lecture du Lotus Bleu sous les draps, l’envie de porter un costume de mousquetaires ou les après-midi passés à jouer avec des Dinky Toys imitant le bruit des moteurs avec sa bouche.
L’auteur a aussi parfaitement saisi la psychologie des adultes de ce temps-là. Les hommes ont dû faire des choix entre Pétain et De Gaulle, les colonies et les indépendances, l’épouse et la maîtresse, vivre et mourir. Le poids de leur destin était souvent trop lourd. Les femmes, elles, ne sont pas ces potiches si souvent décrites, elles nous émeuvent souvent, elles serrent les dents lorsqu’elles perdent un enfant et ne sont jamais aussi belles que blessées par l’amour. Elles s’aspergent de Vent Vert de Pierre Balmain, donnent le change et n’abdiquent jamais.

Chapuis a trouvé la note exacte : Onze ans avec Lou est finalement aussi triste et joyeux qu’un cha-cha de l’époque.

Onze ans avec Lou, Bernard Chapuis- Stock – 19 €

Maths modernistes

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Une invitation au voyage dans un univers de « mystères », avec « dépaysement soudain » garanti et sans même quitter Paris : la proposition de la Fondation Cartier semblait être de celles qui ne se refusent pas. Une expo sur les maths destinée aux petits et aux grands, aux cracks et aux réfractaires, c’était vraiment la bonne idée pour une sortie en famille. Quelle déception ! L’exposition « Mathématiques » est indigente, verbeuse et prétentieuse.

On se demande si quelqu’un a vraiment réfléchi pour arriver à ce résultat : aucun contenu construit, aucune transmission de savoir, aucune pédagogie. De vagues petits textes, des images surchargées et des fragments d’interviews de mathématiciens projetés sur des écrans grand format, il y a trente ans, on aurait trouvé que c’était une bien belle idée. Mais quand on peut écouter à domicile les cours du Collège de France ou du MIT, à quoi peut bien servir cette quincaillerie ?

Plein d’espoir, le visiteur pénètre dans la première salle où doit avoir lieu sa rencontre avec les « mystères » des mathématiques. Las ! Ces mystères ne sont ni résolus ni explorés, ni même abordés. En revanche, les mots creux fusent dans tous les sens : « mystère de la Vie », « mystère du Cerveau », « des Maths »…[access capability= »lire_inedits »] Quel est l’âge du capitaine ? Piège du nominalisme, vanité d’un discours creux. Je pense aux fêtes foraines d’antan où on se faisait avoir par une pancarte alléchante: « Entrez voir l’homme chauve-souris ! » Mais ici, pas de chauve-souris ni de malice, seulement du verbiage stérile et prétentieux. On est presque gêné pour les mathématiciens géniaux dont les photos servent d’alibi à ce fatras.

Pour appâter le chaland, les concepteurs de ce bazar sans charme ont convié quelques people. David Lynch signe un piteux spectacle montrant quelques robots s’agitant à l’intérieur d’une sphère blanche. Le génial Cédric Villani, notre nouvelle médaille Fields, est mis à contribution dans une vidéo où l’on voit sa main écrivant à la craie l’une de ses propres démonstrations. Exquise farce supposée évoquer, rien que ça, la dimension « chorégraphique » de l’art mathématique. « Et quand il se branle, ça fait comment ? » a-t-on envie de demander, sauf le respect dû à ce grand savant. Au chapitre du name-dropping, le visiteur est encore invité à donner sa réponse à une énigme : écrire une équation algébrique d’entiers naturels dont le résultat est 2011. C’est l’œuvre de Takeshi Kitano, « cinéaste et peintre qui jouit d’une immense popularité au Japon », est-il précisé dans la notice.

On parvient enfin au dernier espace où l’on doit éprouver le vertige ─ pascalien, cela va de soi ─ des deux infinis : évocation limitée à quelques coussins posés au pied d’un écran, tandis que sur le mur, est rappelée la définition de la valeur de Planck ─ dont je vous ferai grâce, vu que vous pouvez la trouver dans Wikipédia. Ẻvidemment, en gros caractères sur un mur blanc, c’est beaucoup plus fort.

Zéro en maths pour la Fondation Cartier, donc, mais une bonne note pour le sens commercial puisque, pour deux adultes accompagnés d’un enfant, cette petite plaisanterie coûte 19,50 euros. Les auteurs de cette mascarade prétendaient conjuguer mathématiques et création artistique. Ils ont prouvé que la transdisciplinarité, unanimement célébrée au nom du principe de décloisonnement, est souvent promise à l’échec, sauf miracle ou coup de génie. Ni l’un ni l’autre ne sont au rendez vous à la Fondation Cartier.[/access]

La vérité du faussaire

Schématiquement, certains critiques, et pas des moindres, opposent deux Perec. D’abord, le joueur de l’OuLiPo (Ouvroir de Littérature Potentiel) qui, avec Raymond Queneau, Jacques Roubaud et quelques autres, poussa l’expérience formaliste jusqu’aux limites de l’abscons pour produire des œuvres telles que La Disparition, un lipogramme en e et Les Revenentes, roman monovocal dont, au contraire, la seule voyelle est le e. Puis le Perec auteur de romans plus ou moins autobiographiques comme Les Choses, Un homme qui dort, Je me souviens, W ou le souvenir d’enfance, ou encore son recueil de rêves La Boutique obscure. Qu’il me soit permis de relativiser cette dichotomie séduisante au premier abord car, chez le minutieux artiste de la plume Perec, le fond déteint constamment sur la forme, et vice-versa. A vrai dire, toutes les correspondances, intertextualités entre les pièces du maillot perecquien, ne font pas seulement le bonheur des profs de lettres mais tissent une véritable unité artistique reconnaissable derrière les faux-semblants des jeux d’écriture.

Après sa mort prématurée, Gallimard avait opportunément édité le dernier roman de Perec resté inachevé, 53 jours, dont le titre est un hommage au temps que mit Stendhal à dicter La Chartreuse de Parme. Les inconditionnels y reconnaissent quelques marottes de l’auteur de La vie mode d’emploi : la Tunisie, où il vécut, l’amour du roman noir[1. Perec fut le co-scénariste du chef-d’oeuvre d’Alain Corneau, Série Noire, adapté de Jim Thompson.], l’obsession de la création et le thème de l’imposture.

« Tout l’art du faussaire consiste à prétendre »

C’est ce dernier ressort romanesque et psychologique que l’on retrouve avec bonheur dans le premier roman inédit de Perec qui vient d’être publié plus de cinquante ans après sa rédaction en 1959. Dès les premières pages du Condottière, le lecteur de Perec reconnaît la genèse d’une œuvre, chaque signe étant l’étape d’un jeu de pistes typiquement perecquien. Son héros, le faussaire de tableaux Gaspard Winckler poursuivra Perec jusqu’au bout : sous différentes formes, ses homonymes hanteront La vie mode d’emploi ainsi que W ou le souvenir d’enfance. Dans Le Condottière, le personnage de Winckler apparaît en congé avec lui-même, abandonné par ses parents exilés avec lesquels il n’a jamais vraiment vécu. Ses amitiés professionnelles, il compte les enfouir comme il a enterré le trésor reconstitué de Split, un de ses hauts faits de faussaire. C’est par un mélange de dépit et de lassitude pour cette vie trop confortable (« Vermeer ou Pisanello pouvaient revivre sous sa main, ou l’artisan grec, l’orfèvre romain, le chaudronnier celte , le bijoutier kirghize. Et puis après ? ») qu’il tue soudainement son commanditaire Madera, sans comprendre la raison précise de son geste.

Mais ce premier roman est surtout celui d’un défi face à l’art. Winckler se livre avant tout à la construction patiente et acharnée d’un tableau d’Antonello de Messine, élève italien de Van Eyck dont on peut admirer les œuvres à travers l’Europe, comme son somptueux Condottière au Louvre. Pendant plus d’un an, il s’escrime à retracer les yeux perçants de l’homme au portrait, son air placide et dominateur, essayant tant bien que mal de reprendre des éléments d’autres œuvres de Messine pour que le marché de l’art n’y voie que du feu. Il s’égare dans les méandres de la peinture et prend conscience que son entreprise artistique est d’abord une quête de lui-même. Dans son monologue intérieur à la deuxième personne, Winckler – tour à tour protagoniste et narrateur du roman – s’approche du personnage d’Un homme qui dort, impassible étudiant qui se retire d’un monde « qui ne lui parle plus ».

A travers les tourments existentiels de Gaspard Winckler, Perec dépeint les faussaires que nous sommes tous. Il nous rappelle que nous ne faisons que ramasser les tessons morcelés de nous-mêmes pour ébaucher notre maigre portrait. Mais après tout, falsifier son identité ou s’efforcer de la construire, n’est-ce pas synonyme ?

Georges Perec, Le Condottière (Seuil), 2012.

Naipaul est-il réac ?

Il existe plusieurs manières d’abattre un chat pour le manger. La plus sûre, pratiquée au Ghana, consiste à enfermer le chat dans un sac et à le taper avec un bâton jusqu’à la mort. La noyade dans un récipient où on attire le chat à l’aide d’une sardine présente un avantage indéniable, une bête boursouflée étant, c’est bien connu, plus facile à dépiauter. Quant aux Ivoiriens, leur méthode préférée consiste à plonger directement le sac contenant le chat vivant dans une marmite d’eau bouillante.

« La pensée de cette cruauté culinaire quotidienne fait paraître dérisoire toutes les autres considérations sur la Côte d’Ivoire. » Ainsi s’exprime V.S. Naipaul dans son dernier essai Le Masque de l’Afrique. Cette remarque est pour le moins troublante de la part du lauréat 2001 du prix Nobel de littérature, qui ambitionne dans ce livre d’examiner ce qui reste de la religion traditionnelle en Afrique. En renouant avec ses pérégrinations des années 1960 et 1970, Naipaul surprend son lecteur par un sentiment omniprésent de répugnance à l’égard d’une Afrique dite « moderne ».[access capability= »lire_inedits »]

Et aussi dérisoire que cela puisse paraître, le traitement que les Africains réservent aux animaux pèse de tout son poids pour Naipaul dans sa vision désenchantée, pour ne pas dire catastrophiste, du Continent noir. Elle n’a d’ailleurs pas eu l’heur de plaire au Sunday Times, qui a accusé violemment Naipaul d’avoir un point de vue réactionnaire.

C’est que Naipaul, contrairement à nombre de ses confrères, ne cherche pas – ou plus – à séduire. À la complaisance, il préfère l’honnêteté ou le doute. « J’avais l’impression d’être dans un endroit où une calamité s’était produite », note-il à propos de Kampala, en Ouganda. Il y avait séjourné en 1966, la population du pays ne dépassait pas 5 millions d’habitants. Quarante ans plus tard, en dépit de la guerre civile et du sida, le pays en compte environ 30 millions. Mais les routes sont devenues quasiment impraticables et les collines verdoyantes ont disparu derrière les « bâtisses chrétiennes des born again » ou des tonnes d’ordures.

Pour Naipaul, la supériorité technologique des Européens a eu et continue d’avoir une influence désastreuse sur la mentalité africaine, notamment sur le plan spirituel, la tentation d’épouser une grande religion « mondiale » étant forte car vivre uniquement dans la religion traditionnelle, dans un monde gouverné par la sorcellerie, c’est « vivre sur les nerfs, être constamment sur ses gardes ». Naipaul montre des Africains qui, même convertis au christianisme ou à l’islam, même parmi les plus émancipés et éduqués, ne peuvent renoncer à « ça », c’est-à-dire à cette religion africaine traditionnelle qui n’a pas de doctrine mais seulement des pratiques. Un universitaire gabonais résume la situation de manière plutôt poétique : « Les nouvelles religions, l’islam et le christianisme, sont juste à la surface. À l’intérieur de nous, il y a la forêt. »

Dans le même temps, Naipaul démontre à quel point le christianisme, l’islam ou l’évangélisme, avec ses « églises rock’n’roll » ont peur des religions traditionnelles africaines. Image à l’appui : cette surréaliste purification des sanctuaires naturels dans le district de Mukono, en Ouganda, que l’Église catholique locale n’a pas hésité à réclamer pour débarrasser les lieux de ses anciens esprits !
Le combat pour l’âme africaine est en cours. Et V.S. Naipaul, dans Le Masque de l’Afrique, le saisit dans toute sa complexité, sans avoir peur de déplaire.[/access]

Jaurès à l’encan

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« Le Parti Socialiste est un parti de révolution. Il ne se propose pas seulement d’atténuer, de réformer les abus de la société actuelle, il veut réformer en son fond cette société même, transformer toute la propriété capitaliste en propriété sociale gérée. » Non, ce n’est pas un extrait des soixante propositions du candidat François Hollande, il ne faut pas rêver non plus. Ces quelques lignes sont le début d’un manuscrit inédit de Jean Jaurès, celui de la motion du Tarn qui fut adoptée lors du congrès de la Section Française de l’Internationale Ouvrière (SFIO) de 1908 et qui a permis l’unification des différents mouvements socialistes de l’époque autour d’un projet commun.

Ce texte, d’un intérêt patrimonial évident, va être mis aux enchères lors d’une vente à Montastruc-la-Conseillère, en Haute-Garonne, le 25 mars prochain par les descendants du député de Carmaux pour un prix de départ allant de 150 000 à 200 000 euros. Jaurès, objet de spéculation de la part de sa propre famille, il n’y a pas d’erreur, nous sommes bien en France, en 2012. Patrick Le Hyaric, député européen et directeur de l’Humanité, a adressé une lettre au ministre de la Culture pour demander à l’Etat d’exercer son droit de préemption afin que ce document fondateur rejoigne les collections publiques. Quand on sait comment Nicolas Sarkozy n’a jamais hésité à évoquer la mémoire de Jaurès lors de sa campagne de 2007, on peut espérer un beau geste de sa part en cette fin de quinquennat.

Même moi, qui ai toujours été un partisan acharné de Jules Guesde, je lui en serai reconnaissant. C’est dire.

« La gauche sans le peuple ne saurait être la gauche »

Laurent Bouvet est politologue. Il vient de publier Le sens du peuple, Gallimard, janvier 2012

Votre dernier ouvrage, Le sens du peuple, a pour objet de montrer comment le peuple est devenu un « problème » pour la gauche française. N’y a-t-il pas là un paradoxe. En ayant perdu le peuple de vue, la gauche n’a-t-elle pas perdu aussi sa raison d’être ?

Il y a un courant de pensée à gauche qui refuse l’existence même du peuple comme sujet politique, et plus largement dans les partis de gauche une présence importante de militants et d’élus convaincus par cette thèse. C’est, grossièrement, en France, le cas de ce que l’on a appelé la deuxième gauche. Cet ensemble né du tournant des années 1960-70 dans le PSU et le syndicalisme notamment qui a intégré en grande partie le PS à partir de 1974 et dont la grande figure politique a été Michel Rocard.

Tout comme Pierre Rosanvallon, cette deuxième gauche souhaiterait donc que le peuple demeure « introuvable » sous peine de devenir dangereux ?

En effet, le meilleur théoricien – et en partie acteur – de cette gauche-là est incontestablement Pierre Rosanvallon. Son « peuple introuvable » est d’abord un constat qu’il fait comme historien : où est le peuple en politique ? Comment peut-on en observer et en comprendre les figures et les représentations ? Est-ce qu’il ne se limite pas à des fictions ? Etc. Mais c’est aussi une prescription à laquelle il aboutit : non seulement le peuple n’existe pas mais il ne doit pas exister. Toute forme de prise au sérieux du peuple en politique représente un danger pour la démocratie.
Cette perspective qui s’inscrit dans un monde post-totalitaire, marqué par les expériences tragiques de manipulation et d’instrumentalisation du peuple – dans sa réduction à la race et à la classe à travers les totalitarismes nazi et communiste – a une vertu heuristique mais constitue aussi un angle mort politiquement.
Sa vertu tient à ce qu’elle confirme que la démocratie et le populisme – ces usages dangereux du peuple – sont les deux faces d’une même médaille. Et que la politique moderne, celle de l’âge de la démocratie de masse, se tient sans cesse sur le fil entre injonction populaire et tentation populiste. Le peuple est toujours déjà présent, comme source de légitimité démocratique mais en même temps comme danger mortel pour la démocratie. Les Grecs avec leur demos avaient d’ailleurs, il y a 25 siècles, déjà parfaitement perçu cette dualité !
Malheureusement, cette conception, celle de la deuxième gauche, donc, dans le cadre politique français, a aussi eu un défaut. Pour le dire d’un mot, elle passe à côté du rôle essentiel du peuple « tout entier », aussi bien démocratique que social et national, dans la politique moderne.

Ah oui, les fameux « trois peuples » – démocratique, social et national – que vous décrivez et liez dans votre livre…

…et dont il convient de n’oublier aucun. Hélas, certains penseurs et responsables ont oublié que la France n’était pas qu’une société d’individus, de groupes plus ou moins constitués selon leurs intérêts ou leurs identités particulières mais aussi, et sans doute avant tout, un peuple avec son histoire, sa lecture propre même si grandement conflictuelle, de l’évolution du monde, son droit politique spécifique (exceptionnel peut-on dire) dont la République résume le sens, etc.
Ceci a contribué à accroître les effets de la transformation libérale de la société française au cours de ces 30-40 dernières années, qu’il s’agisse de l’économie de marché et de ses effets, ou de la réduction de l’émancipation à une affaire juridique concernant d’abord et avant tout l’individu. Le sens du collectif, du commun, du vivre ensemble se sont dilués. Et une partie de la gauche, sous l’impulsion et la conduite de la deuxième gauche, a évolué dans cette direction, au prix d’oublis et de contresens historiques, notamment sur la construction européenne, qui s’avèrent aujourd’hui tragiques.

Vous pointez du doigt la tentation multiculturaliste, et cette attitude qui a consisté, pour une gauche déconnectée des classes populaires, à fabriquer un « peuple de substitution » par agrégation de diverses minorités. De quoi s’agit-il ?

Cette tentation s’inscrit, en partie, dans l’évolution décrite précédemment. Elle est le résultat de la réponse apportée par une partie de la gauche française (mais pas seulement) au grand tournant identitaire qui a frappé les sociétés occidentales dans les années 1960-70 également. Lorsque des aspirations individualistes, post-matérialistes ou post-industrielles ont peu à peu remplacé les grands combats idéologiques des XIXe et XXe siècles et les luttes politiques et sociales qui en découlaient. Ainsi, par exemple, ce que l’on a appelé un temps les « nouveaux mouvements sociaux » (de libération, d’émancipation ou de reconnaissance identitaire) des années 1960-70 ont-ils parfaitement illustré ces nouvelles aspirations : noirs américains, féministes, homosexuels, immigrés, régionalistes, fondamentalistes religieux…
Les revendications qui ont émergé et sont encore, pour une part, actives, ont trouvé naturellement leur place et leur justification dans des sociétés qui étaient largement bloquées et discriminatoires à l’égard de ce que l’on a appelé alors les « minorités ».

Je ne comprends pas où est le problème ? Ces catégories (immigrés, jeunes, femmes…) ne vous semblent-elles pas légitimes lorsqu’elles revendiquent leur droit à l’égalité ?

Si : il y a, bien évidemment, une totale légitimité de ces revendications. Qu’il s’agisse de celle des femmes à l’égalité de droits avec les hommes, de la dépénalisation puis de l’égalité de droits pour les homosexuels ou encore de la lutte contre toutes les formes de discrimination à raison de l’origine ethno-raciale notamment. Et la gauche, porteuse historiquement, de la défense du principe d’égalité, ne saurait laisser de côté ces revendications. Pas plus qu’elle ne saurait ignorer le « fait du multiculturalisme » qui est au cœur des grandes sociétés ouvertes, occidentales notamment, aujourd’hui.
Simplement, il y a une différence considérable entre l’acceptation d’un fait social ou la poursuite d’un idéal de lutte aux côtés des plus faibles dans la société, et la conversion à une forme de multiculturalisme normatif devenu peu à peu l’alpha et l’oméga des propositions politiques de la gauche. Comme si celle-ci, contrainte par une « grande transformation » (à rebours), libérale, des décennies récentes, avait abandonné son rôle historique d’émancipation collective et toute perspective populaire ; au profit précisément d’un « peuple de substitution », de « damnés de la terre » de remplacement que seraient désormais les membres des minorités identitaires et culturelles. Comme si l’adieu à la classe ouvrière, pour le meilleur et pour le pire, avait conduit à l’abandon de toute conception d’ensemble de ce que peut-être le peuple pour ne favoriser que des parties très spécifiques de celui-ci et au final participer à l’individualisation généralisée de nos sociétés.

Une sorte de « tronçonnage » du peuple en catégories dont les revendications, nécessairement particularistes, favoriseraient l’individualisme, en somme ?

Oui, et même pis. C’est comme si cette évolution d’un peuple à l’autre avait conduit à une forme de rejet voire de mépris pour les composantes du « peuple de gauche » (même si je n’aime pas beaucoup cette expression) traditionnel. Ce que certains auteurs, je pense notamment à Gaël Brustier et Jean-Philippe Huelin, ou encore à Christophe Guilluy, ont nommé et décrit comme de la « prolophobie ». Au-delà de la profondeur de ce mouvement d’ensemble des sociétés contemporaines, perceptibles dans l’ensemble des politiques publiques : économique et sociale bien sûr mais encore scolaire, culturelle, « de la ville »… on peut en observer l’émergence dans les représentations médiatiques et artistiques. Ainsi, au cinéma, est-on passé de la figure mythifiée de l’ouvrier incarnée par Jean Gabin par exemple, dans « La Bête humaine » au temps du Front populaire, à celle, dégradée et abjecte (raciste, sexiste, homophobe… le « beauf » dans toute sa splendeur), du « Dupont-Lajoie » d’Yves Boisset, incarnée par Jean Carmet. Ce parcours de Gabin à Carmet si j’ose dire, est exactement ce qui est en jeu dans l’histoire de la gauche, française ici, tout au long du XXe siècle et jusqu’à aujourd’hui.

Cette « prolophobie » que vous pointez du doigt est-elle vraiment l’apanage de la gauche ?

Disons que l’impuissance politique face aux bouleversements de l’économie mondiale ayant en quelque sorte conduit à une réduction générale de l’ambition de la gauche : incapable de proposer à tous de poursuivre le mouvement d’émancipation, elle ne l’aurait plus proposé qu’à quelques-uns, choisis en fonction de leur statut particulier dans la société, et en le faisant désormais d’abord passer par une extension du droit individuel, de la reconnaissance de ce que chacun est pour lui-même plutôt que de ce qu’il voudrait être avec les autres.
Le statut de l’égalité, et les conséquences sociales de celle-ci, ne pouvaient qu’être fortement ébranlés. Car outre qu’une partie des nouveaux droits ainsi revendiqués et accordés ne peuvent être que dérogatoires, le sens commun lui-même s’affadit. La compréhension commune de ce qu’est une société, sans même parler d’un peuple désormais, se dissout. Dans ces conditions, la fameuse société de marché n’a aucun mal à s’imposer avec son cortège d’inégalités et de spectaculaire.
Or, pour le dire d’un mot, la gauche sans le peuple ne saurait être la gauche. Elle perd son sens même, son âme… et aussi, accessoirement, les élections et le combat pour l’hégémonie cher à Gramsci.

Deborah Mitford, la dernière sœur

Que serait Jules sans Edmond (Goncourt) ? Qui se souviendrait de Averell Dalton s’il n’était flanqué de ses trois épouvantables frangins ? Des sœurs Brontë si elles n’avaient été que voisines ? L’appartenance à une fratrie extraordinaire suffit à en faire entrer chacun de ses membres dans la légende. Une légende qui, au XXe siècle, auréole en particulier les six filles de Lord Redesdale, les célèbres sœurs Mitford.

« Ma femme est normale, je suis normal et nos filles sont toutes plus folles les unes que les autres ! », déclarait leur père, un peu interloqué d’avoir mis au monde une telle progéniture. Nancy, l’aînée, s’inspire pourtant largement de son géniteur pour écrire les romans qui la rendront célèbre.
Pamela, la seconde, n’est célèbre que parce qu’elle fut la seule normale dans cette tribu d’extravagantes. Diana, la numéro trois, se tourne vers le côté obscur de la force en devenant la maîtresse de Mosley, le fondateur du parti fasciste anglais, qu’elle finira par épouser en Allemagne en présence d’Adolf Hitler en personne. Hitler sera d’ailleurs la grande passion de la sœur numéro quatre, Unity.
Après la fasciste chic et la nazie amoureuse, la gauchiste : Jessica, s’engage avec son compagnon, le neveu de Churchill, dans les Brigades internationales. Plus tard, ils s’installeront aux États-Unis, où elle deviendra l’égérie du Parti communiste. Quant à la dernière, Deborah, née en 1920, elle épousera Lord Cavendish et c’est elle qui, dans un volume de souvenirs délicieux, Duchesse à l’anglaise, vient mettre une dernière touche à la légende des sœurs Mitford.[access capability= »lire_inedits »]

Deborah explique que si ses sœurs sont devenues célèbres, cela n’est pas à cause de leurs alliances ébouriffantes, ni de leur beauté, ni même de leurs talents littéraires, mais parce que toutes se sont fracassées sur la folie totalitaire de leur époque.
En 1933, Diana conduit sa jeune sœur Unity, alias « Bobo » , en Allemagne, où celle-ci va « s’ engouffrer dans le nazisme, avec une ferveur toute religieuse ». Unity, « la plus étrange » des six sœurs, selon Deborah, trouve dans la nouvelle Allemagne des certitudes monstrueuses et absolues. Au point d’être subjuguée par Hitler qu’elle poursuit de ses assiduités comme une véritable midinette: « Aujourd’hui, on l’arrêterait pour harcèlement. En février 1935, Hitler a fini par la remarquer, et a demandé à un membre de son entourage d’inviter Unity à sa table. Dès lors, le destin de ma sœur était scellé. » Unity tente de mêler sa mère et sa plus jeune sœur à cette passion : en 1937, alors que toutes trois se trouvent à Munich, le Führer les accueille et, très bourgeoisement, leur fait servir le thé dans un appartement que Deborah décrit comme « entièrement marron et blanc, vraiment laid et très ordinaire ».

Quatre ans plus tard, lors de l’entrée en guerre de la Grande-Bretagne, Unity se tire une balle en pleine tête dans un petit square de Munich. Le pire, c’est qu’elle survivra à cette tentative de suicide, sans que l’on puisse retirer la balle qui s’est logée dans son crâne.
À cette époque, Diana, Lady Mosley, qui allaite encore, est emprisonnée au motif qu’elle menace la sécurité nationale du Royaume-Uni. Convoquée le lendemain de l’arrestation par le Foreign Office, Nancy, la charmante romancière de La Poursuite de l’Amour, est interrogée sur les rapports entre Diana et les nazis. Elle répond que sa sœur est « une personne extrêmement dangereuse ». Trois ans plus tard, elle persiste et déclare aux services de renseignements que Diana désire sincèrement l’effondrement de l’Angleterre et qu’on ne doit la libérer sous aucun prétexte.

Unity, elle, est rapatriée à demi-morte en 1940, dans des conditions atroces et rocambolesques qui évoquent, sous la plume pourtant légère de Deborah, à un supplément au Voyage au bout de la nuit. Elle survivra huit ans, Walkyrie rayonnante transformée en spectre grisâtre, atteinte de démence précoce.
Un demi-siècle plus tard Deborah, de son château de Chattworth, raconte ces horreurs avec l’indulgence souriante d’une très grande dame qui a tout vu, n’a pas lu grand-chose, mais qui, au fond, n’a jamais cru qu’aux valeurs éternelles de la vieille Angleterre.[/access]

Deborah Devonshire, Duchesse à l’anglaise, traduction J.-N. Liaut, Payot, décembre 2011.

Duel ou duo ?

Plus que quarante-deux jours ! Peu de gens ont prêté attention au compte à rebours affiché sur nos écrans pour nous informer en continu du temps restant avant le premier tour de l’élection présidentielle. Sauf erreur de ma part, c’est la première fois que ce genre de gadget est utilisé dans le traitement de l’actualité politique. En revanche, cette éphéméride cathodique rappelle furieusement – que les moins de 30 ans me pardonnent – le suspense orchestré « pour nous faire aimer l’an 2000[1. « Nous allons vous faire aimer l’an 2000 » : Muray a abondamment commenté ce slogan terrifiant concocté par France Télécom à l’approche des festivités du millénaire.]», puis le matraquage insensé qui précéda les Jeux Olympiques de Pékin de 2008, célébrés avant d’avoir eu lieu comme une réussite planétaire par des médias alors en pleine sino-béatitude.

« Dans son rite, son déroulement,l’investissement des citoyens, une campagne présidentielle est d’abord une réactivation de l’imaginaire français », explique Stéphane Rozès dans Le Débat[2. « La présidentielle dans l’imaginaire politique français », Entretien avec Stéphane Rozès, Le Débat n° 168, janvier-février 2012]. En fait d’imaginaire, on a plutôt le sentiment d’assister à une course de chevaux – ou peut-être aux qualifications du concours de l’Eurovision. On est presque étonné de ne pas être invité à « taper 1 » sur sa zappette pour éliminer le candidat qui a fait la plus mauvaise semaine. La prochaine fois ? Bien sûr, j’exagère. Il faut être grincheux comme un réac pour accorder de l’importance à un détail aussi microscopique que deux petits chiffres incrustés sur des images de meeting aimablement fournies aux chaînes de télévision par les staffs des candidats – encore une innovation de nature à renforcer l’impression que la comédie qui se joue sous nos yeux sous le titre « Élysée 2012 » n’a pas grand-chose à voir avec la réalité. Certes, les principaux acteurs ont incontestablement du talent, leurs textes, révisés tous les jours pour coller aux attentes du public, laissent échapper un parfum qui ressemble beaucoup à celui de la passion politique d’antan. D’ailleurs, ils remplissent les salles : tout en affirmant que la campagne faisait « pschitt », l’ami Philippe Cohen observait il y a quelques jours, sur le site de Marianne, que les meetings connaissaient une nouvelle jeunesse. Reste que même quand les candidats parlent « pour de vrai », et pas avec des messages de 140 signes maximum envoyés
sur ces « réseaux sociaux » dont on nous annonce depuis au moins cinq ans qu’ils vont révolutionner la politique, on dirait que Mémé n’accroche pas. Sans doute, comme l’indique Muriel Gremillet, parce qu’elle compte les sous qui lui restent pour finir la semaine. Mais pas seulement. « Quelque chose a changé », chantait Barbara. Et cette fois, nul homme n’apparaît à l’horizon pour ouvrir « le chemin vers un autre destin[3. Les paroles de cette chanson dédiée à François Mitterrand étaient : « Un homme, une rose à la main, a ouvert le chemin, vers un autre destin. »] ». En tout cas, Mémé n’y croit pas.

François Hollande avait promis de « réenchanter le rêve français ». On n’a pas l’impression que ceux qui s’apprêtent à lui donner leur voix « pour battre Sarkozy » soient sous l’effet d’un quelconque enchantement. En vérité, cette campagne est plutôt du genre morne plaine. Les émissions politiques réalisent d’excellentes audiences, répètent les journalistes, un peu comme ces chauffeurs de salle qui essaient de convaincre un public mitigé qu’il est en train de vivre un moment extraordinaire. Cela explique aussi qu’ils amusent la galerie avec la prétendue violence de la campagne. Vous avez vu comme ça chauffe ! En réalité, ça ne chauffe pas très fort. D’accord, ils se traitent mutuellement de menteurs et expliquent à l’envi que le projet de « l’autre » – le « candidat sortant » dit Hollande, à qui personne n’a fait remarquer l’absurdité de cette expression[4. C’est Alain Finkielkraut qui a attiré mon attention sur cette étrange formule.]– n’est pas crédible, mais enfin c’est le minimum syndical. En tout cas, les invectives ne brillent pas par l’imagination. Quand on pense que Churchill qualifiait Mussolini de « chacal peureux », on se dit que le niveau a baissé (il est vrai que nous ne sommes pas en guerre). Pourtant, malgré l’effacement de Jean-Marie Le Pen, la cuvée 2012 aligne de véritables bêtes de scène. Mais il n’est pas certain que la tendance se maintienne. Les talk-shows, débats, face-à-face, interviews et retransmissions de meetings s’enchaînent avec une telle rapidité qu’on a l’impression d’avoir vu tous les candidats et tous les journalistes dans toutes les configurations – et le site du Parisien m’annonce, en rouge, qu’il reste 41 jours à tirer avant la quille. On peut produire une palanquée de sondages et aligner les audiences mirifiques, affirmer que cette campagne passionne les Français relève du wishful thinking ou, a minima, d’une observation sommaire.

« L’imaginaire d’un pays, explique encore Rozès, tient ensemble ceux qui le composent pour faire société. On pourrait définir de ce point de vue l’imaginaire français comme une “dispute commune” ». Il n’est pas sûr que la dispute qui occupe nos esprits et nos écrans puisse être qualifiée de « commune ». Quoi qu’il en soit, on ne voit pas très bien pourquoi une élection dont on nous dit depuis des mois qu’elle est déjà jouée passionnerait
les foules. Or, contrairement à David Desgouilles, je persiste à penser que, si elle est jouée, c’est en grande partie parce que les médias en ont décidé ainsi. Qu’il y ait, comme l’explique Luc Rosenzweig, des raisons objectives au rejet de Nicolas Sarkozy, c’est certain. Il n’en relève pas moins en partie de la prophétie auto-réalisatrice. À force de s’entendre dire qu’ils le détestaient, les électeurs ont fini par en être convaincus. Si quelques solistes médiatiques – et Le Figaro – ont affiché un soutien sans faille au président, à l’arrivée et depuis trois ans au moins, l’orchestre a joué des variations allant de l’anti-sarkozysme modéré à la sarkophobie rabique. Auteur de Sarkozy et la presse, histoire d’un désamour (Jean-Claude Lattès), Hélène Pilichowski raconte comment, à chaque décision du Président, les médias se mettaient en chasse du député villepiniste qui leur donnerait de quoi annoncer triomphalement que la majorité était au bord de l’explosion. Pratiquement à chaque étape du quinquennat, on a pu voir émerger un consensus médiatique, projeté sur l’opinion par l’intermédiaire de sondages convergents devenus, ainsi que le montre Renaud Chenu, la matière première de l’analyste qui les commente comme s’il s’agissait des résultats de la « Ligue 1 ». Plus que la connivence entre journalistes et politiques, c’est la connivence entre journalistes eux-mêmes qui est en cause. Le Monde Magazine a récemment évoqué une curieuse pratique – dont j’ignorais l’existence : celle des « groupes de déj[5. « Les journalistes politiques passent à table », Guillemette Faure, Le Monde Magazine, 3 mars 2012.]». Rassemblant quelques journalistes politiques, ces clubs inconnus du grand public invitent régulièrement à déjeuner des politiques, plutôt choisis parmi les conseillers des princes, afin de leur soutirer du « off » – qui sera ensuite « dé-offé » par tranches.
On devine aisément comment, entre café et mignardises, ces déjeuneurs par ailleurs intraitables sur leur indépendance décident ensemble, et sans même s’en rendre compte, ce qu’il convient de penser. On comprend que François Hollande soit devenu, ne serait-ce que par défaut, le candidat des médias. L’humeur désenchantée des Français a aussi des raisons qui tiennent à la politique elle-même.

À écouter les principaux candidats, on a peine à croire qu’ils obéissent à une inspiration profonde, à une voix intérieure qui leur dicterait une ambition pour la France. On dirait plutôt qu’ils s’adressent à des clientèles successives en ajustant le tir en fonction des oracles de leurs mages, qui auscultent l’opinion comme les devins grecs interrogeaient les entrailles des oies. Cela vaut surtout pour les deux favoris, contraints d’avoir une stratégie attrape-tout.

On verra, en lisant Marc Cohen, que Jean-Luc Mélenchon n’a pas été le dernier à se livrer à de savants calculs. Pour Hollande, la difficulté est de faire plaisir à ses électeurs qui veulent « bouffer du riche » sans pour autant effrayer les bobos aisés qui constituent une partie de sa base électorale. D’où le tête-àqueue entre les accents héroïques employés au Bourget pour dénoncer « l’ennemi invisible » et la chanson du type raisonnable entonnée quelques jours après à destination de la City – pour revenir en « mode barricades » avec l’annonce intempestive d’une tranche d’imposition à 75 %, taux qu’il estimait confiscatoire quelques mois plus tôt. Pour le symbole, paraît-il. Il faut s’arrêter un instant sur cette idée d’un impôt symbolique – on croyait jusque-là qu’un bon impôt était celui qui rapporte. Si on comprend bien, il s’agit de punir les méchants pour faire plaisir au bon peuple ? Voilà qui annonce un avenir radieux. Du côté de Nicolas Sarkozy, la ligne est tout aussi insaisissable. Pour se concilier et réconcilier deux électorats qui ne s’aiment guère – celui du Front National d’un côté, celui de la droite libérale et démocrate-chrétienne de l’autre –, le chef de l’État tire des bords entre populisme et politiquement correct, comme l’ont montré la valse-hésitation sur le halal, le lâchage en règle de Christian Vanneste dont on lira le récit sous la plume de Cyril Bennasar, ou les annonces successives sur l’immigration ; jusqu’à cet engagement d’aller à la crise avec Bruxelles si les partenaires de la France refusaient de réviser les accords de Schengen.

La question européenne, justement, plane sur l’élection. Pourtant, selon toute vraisemblance, elle n’en sera pas l’enjeu. En effet, plus l’échéance se rapproche, plus la compétition tourne au duel, mais au duel entre deux camps qui, en dépit des apparences, sont d’accord sur l’essentiel, c’est-à-dire le cadre européen. André Sénik se félicite de ce consensus démocratique. Reste que, sauf surprise, le second tour opposera les deux hommes qui, en 2005, posaient ensemble à la « une » de Paris Match pour vendre aux Français, sous le nom de Constitution européenne, de nouvelles avancées vers l’Europe supranationale. Comme on le sait, les Français n’achetèrent pas. On sait aussi ce qu’il advint de leur « non ».
Aujourd’hui, tous les candidats qui pouvaient prétendre incarner ce « non » semblent devoir être balayés par un bipartisme de fer, qui ne sied guère, selon Jérôme Leroy, à la diversité idéologique française. Résultat : les Français devront choisir entre deux projets contraints de passer dans la même épure. Dans ces conditions, on devrait penser que la nouvelle stratégie européenne définie par Nicolas Sarkozy à Villepinte ne manque
pas d’intérêt. Ce qui manque, c’est une bonne raison de croire que s’il était réélu, il mènerait la politique qu’il dénonçait il y a encore une semaine. Avec la franchise qui fait son charme, n’en déplaise aux imbéciles qui détestent aussi mécaniquement qu’ils encensent, Alain Minc explique dans Le Débat pourquoi il votera Sarkozy : « Parfois trop peu “pensée unique” à mon goût à ses débuts, il s’est convaincu qu’il n’y a aucune autre voie économique ou stratégique. Oui le modèle est allemand[6. « Explication de vote : pour Nicolas Sarkozy », Alain Minc, Le Débat n° 168, janvier-février 2012.]»

En réalité, nos deux duettistes n’ont pas d’autre politique à proposer pour sortir de la crise que le sauvetage de l’euro assorti d’une longue cure d’austérité pour remettre les finances publiques d’aplomb. Bref, que l’on soit ou non d’accord avec cette politique, force est de constater que cette élection ne sera pas l’occasion d’un véritable choix. Alors Mémé et moi, on a l’impression que nos gouvernants élus ne sont pas près de retrouver la capacité d’agir autrement qu’à la marge, c’est-à dire sur autre chose que la répartition des emmerdements. Peut-être que l’idée même de nations souveraines n’est pas adaptée au monde d’aujourd’hui, comme ils disent. En ce cas, puisqu’on n’en a pas d’autre sous la main, de monde, c’est inutile de nous déranger. On veut bien admettre (ou pas) que nécessité fasse loi ; mais alors, il faut reconnaître que ce ne sont pas les peuples qui la font.

Schoendoerffer, le long sanglot du héros

Pierre Schoendoerffer, donc, est mort. Peu s’en soucieront car cet énergumène-là parlait de choses que les hommes d’aujourd’hui ne connaissent plus ou, s’ils s’en souviennent, dont ils se moquent. Schoendoerffer était un écrivain et cinéaste qui parlait de la France, d’une autre France, géographiquement et historiquement lointaine, un écrivain et cinéaste qui parlait d’hommes dont l’honneur avait assez été trempé au sang et aux larmes de la tragédie pour qu’ils en sachent et la valeur et l’écrasante inutilité. Schoendoerffer parlait des vaincus de la farce décolonisatrice, il parlait d’une France de l’abandon au milieu de qui quelques héros seuls, et vains, témoignaient d’une vie plus intense qui aurait pu être trouvée. Il est peut-être le seul témoin d’une certaine mémoire que la frénésie des Trente Glorieuses n’a eu de cesse de rayer pour que jamais nul ne puisse rationnellement la reconstituer non plus qu’intérieurement la revivre.

Je ne sais si la passion de la guerre aventureuse de Schoendoerffer est partageable : pour la goûter, peut-être faut-il avoir été éduqué tout enfant à l’admiration des ultimes chevaliers modernes qui de 40 à 62, de Koufra à Oran et de Leclerc à Bigeard firent les derniers jours glorieux d’une armée française en haillons. Peut-être faut-il avoir lu Par le sang versé à 12 ans et vu Dien Bien Phu à 14 pour la comprendre. Peut-être faut-il avoir eu un grand-père officier à vingt ans en Indochine pour l’admettre. Pourtant les grands récits épiques comme Schoendoerffer sut en conter résolvent toujours, une fois que l’histoire a passé avec sa règle de fer, les contradictions partisanes : qui ne tressaille pas à la charge de la Brigade Légère, au récit de Little Big Horn, à la chute de Troie ou à la prise de la smala d’Abd El Kader, d’où qu’il vienne et quelles que soient ses opinions, n’est peut-être pas tout à fait un homme.
En tout cas, le beau livre de Bénédicte Chéron, issu de sa thèse, qui sort providentiellement au moment de la mort de son sujet, tente de faire partager cette fascination au grand public, et y réussit sans nul doute. Sobrement intitulé Pierre Schoendoerffer[1. CNRS Editions, 27 euros.], cet ouvrage qui ne se veut pas une biographie remet pourtant en ordre une vie entière et fournit de précieux enseignements sur ce petit garçon du Puy-de-Dôme né trop tard pour la résistance mais qui crut trouver dans les lointains espaces français la rédemption.

Schoendoerffer ne fut pas lui-même un guerrier, mais il hanta les champs de bataille de toute l’Asie, après avoir débuté dans le cinéma sous la houlette du grand Kessel. Reporter de guerre, correspondant d’agence, il noua tout particulièrement avec l’Indochine un rapport filial jusqu’à la chute de Dien Bien Phu où il se trouvait, et sa libération des camps de rééducation vietminh. Quand il réalise La 317ème section en 1964, la guerre d’Extrême-Orient a déjà été effacée par la vraie sale guerre, celle d’Algérie. Il est sans doute le premier, et le dernier, à tenter de s’éloigner des documentaires et des informations journalistiques pour incarner dans le destin de soldats perdus la réalité de ce conflit. Jacques Perrin et Bruno Kremer qui débutaient alors donneront au lieutenant Torrens et à l’adjudant Willsdorf la profondeur de leurs traits inoubliables, l’un petit prince tombé de la lune, l’autre baroudeur cabossé. Après ce premier succès, Schoendoerffer retourne temporairement au documentaire, avec La section Anderson où il suit le premier officier noir sorti de Westpoint en campagne contre le Vietcong. Hollywood le consacrera d’un Oscar. Mais entre deux films, Schoendoerffer fut aussi un romancier exceptionnel, jamais jugé à sa véritable mesure : L’Adieu au roi – dont on dit qu’il inspira le Coppola d’Apocalypse now – Le Crabe-Tambour et Là-Haut en témoigneront. Les deux derniers seront portés au cinéma par leur auteur lui-même, Le Crabe-Tambour devenant sans nul doute son chef-d’œuvre à l’image. Pierre Schoendoerffer fut aussi l’homme du conflit de conscience algérien, quoiqu’il n’ait pas couvert cette guerre comme la précédente : le bouleversant et polémique Honneur d’un Capitaine et son débat sur la torture élèvera l’auteur au rang de véritable tragédien. En 1992, le cinéaste réalisera son vieux rêve : porter à l’écran la bataille qu’il a suivie en 54, la fameuse chute de Dien Bien Phu.

Plus que dans ses sujets qui au fond se ramènent toujours au même, les hommes dans et après la guerre, c’est la manière Schoendoerffer qui le consacre comme un génie profond : pas loin d’être shakespearien, du Shakespeare des grandes pièces historiques, il met en scène la mélancolie du héros obscur tout à tour servi et desservi par les circonstances exceptionnelles. C’est toujours le long sanglot d’Ulysse qui cherche sa véritable terre natale, celle sur laquelle sont tombés ses camarades. Faits d’armes, amours et politiques s’entremêlent afin de révéler que la déchirure est inscrite dans le cœur de l’homme, dès sa naissance et quels que soient ses actes, qui au final comptent moins que ses rêves. Et son honneur.

La bête est morte, Duchaussoy aussi

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La grande faucheuse canarde sec, ces derniers temps, du côté des belles figures d’un monde d’avant qui ne veut pas crever.
Notre ami Leroy et Jacques de Guillebon ont écrit ici ce qu’il fallait sur les ultimes bye-bye de Félicien Marceau et Pierre Schoendoerffer. Marceau et Schoendoerffer représentaient une certaine idée de la France – style, liberté et art de vivre diletante – que chacun pouvait retrouver dans leurs livres et dans les films réalisés ou adaptés.

Un autre belle figure du monde d’avant vient de s’en aller, sans qu’on en parle beaucoup : Michel Duchaussoy. Sa voix, son regard, son élégance captivaient, peu importe la scène. Il était apparu dans Vie Privée de Louis Malle, qu’il retrouvera plus tard dans Milou en mai. Il intégra la Comédie française. Il eut du succès au théâtre, au cinéma et à la télévision. Sa filmographie rassemble les maîtres et les petits maîtres talentueux du 7e art : Alain Jessua, Roger Vadim, Jacques Deray, Michel Deville, Alain Corneau, Costa-Gavras, Serge Leroy, Nina Companeez, Bertrand Tavernier, Pascal Thomas et, bien sûr, Claude Chabrol avec lequel il tourna six films, parmi lesquels un chef d’oeuvre : Que la bête meure.

Dans Que la bête meure, sur un scénario et des dialogues de Paul Gégauff, Duchaussoy incarne un écrivain dont le fils a été assassiné par un chauffard. Il a juré de retrouver ce dernier, ordure totale et magnifique interprétée par Jean Yanne, d’aller jusqu’au bout de la vengeance. La mécanique du réglement de compte installée, il n’y a plus de bons et plus de méchants. Les sentiments mauvais hantent la province bretonne, sous un ciel à la couleur unique, de gris et de soleil pâle. La silhouette de Caroline Cellier, en robe légère et lunettes héritées d’Audrey Hepburn, n’adoucit pas les envies et les regrets. Les derniers mots du film, alors que Duchaussoy a pris la mer, sont le Requiem des années 60 : « Je croyais être devenu aussi froid que la lame d’un couteau mais le coeur est bien plus long à mourir qu’on ne pense. Je vais aller au loin et ne jamais revenir. Je vais disparaître, m’effacer. Qu’on me laisse choisir mon châtiment. Il existe un chant de Brahms, qui paraphrase L’Ecclésiaste : il faut que la bête meure, mais l’homme aussi. L’un et l’autre doivent mourir. »

La bête est morte, Duchaussoy aussi. L’une des dernières fois qu’on l’a vu, il était un très bon second rôle dans la première saison de Braquo, la série très noire d’Olivier Marchal. Son personnage ayant succombé à une crise cardiaque, il ne participa pas à la mascarade de la saison 2. C’était sans doute mieux pour lui. En même temps, Duchaussoy ne subissait jamais la nullité crasse qu’on lui imposait : sa seule présence donnait du plaisir. On se rappelle ainsi Les coeurs brûlés et Les yeux d’Hélène, cette saga cruelle et ensoleillée des années 90. Ce n’était pas bien écrit, pas bien filmé. C’était entre eau de rose et eau de vie pas assez forte. Mais il y avait Mireille Darc, Pierre Vaneck, les jolies Amélie Pick et Claire Keim, et Michel Duchaussoy.

Comme Félicien Marceau et Pierre Schoendoerffer, Michel Duchaussoy va nous manquer : tous les trois, ils dataient avec classe notre spleen.

Ex-fan des fifties

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Dans son dernier roman, Onze ans avec Lou, Bernard Chapuis se fait géographe des sentiments. Son terrain d’observation se situe dans le XVIème arrondissement, l’invisible, l’anonyme, l’austère, celui qui se cache derrière la Porte de Saint-Cloud. Stéphane Denis, autre bourgeois décomplexé à la plume mélancolique, avait déjà posé ses valises dans le XVIème du côté des Immeubles Walter en 2004. N’en déplaise à quelques censeurs germanopratins, l’Ouest Parisien fait un excellent décor aux romans d’apprentissage « vintage ».

Le grand mérite de Chapuis est d’avoir repeint Paris en gris souris, dans sa teinte d’origine, avant la grande lessive des années 80-90. Cette pellicule terne qui rendait les façades d’immeubles si étranges et si désirables a disparu depuis, excepté chez Modiano, un autre topographe pointilleux de la capitale. Avec Chapuis, on pénètre à l’intérieur des appartements bourgeois de la Guerre Froide, précisément entre la mort de Staline et la signature du Traité de Rome. On fait connaissance avec la famille Dulac, ses non-dits, ses mensonges, ses petits bonheurs et son mode de vie à l’ancienne. Ces souvenirs sont racontés par la voix de Jean Dulac, un petit garçon qui colle son oreille aux portes. Jean observe le télescopage des adultes. En grandissant, il apprend à mieux décrypter le langage et les contradictions des grandes personnes.

Le sujet, l’air de rien, est osé : avoir le toupet de figer son histoire dans les années 50, c’est aller à contre-courant des romans dits « modernes ». Un gourou de la communication aurait plutôt conseillé à Chapuis de s’attaquer à une banale histoire d’amour entre trentenaires boboïsant à souhait pour affoler son tirage. Mais il préfèr prendre le risque esthétique de nous projeter dans ces familles bourgeoises d’après-guerre où les enfants étaient inscrits dans de coûteux cours privés, où les repas étaient précédés du bénédicité, où les parents étaient abonnés au Figaro et où l’on conduisait une 203 vert olive ou une 4CV « Grand Luxe ». Dit comme ça, le roman de Chapuis pourrait être une succession de souvenirs insipides qui ne remplissent de joie que les nostalgiques de la IVème République. Mais si Chapuis réussit à nous captiver par les histoires de Lou, le père, de Manou, la mère, de Flossie, la sœur aînée ou de Sony, le chien, c’est qu’il gratte le vernis des conventions sociales. Il dévoile par petites touches pudiques la réalité des sentiments. Leur sécheresse comme leur beauté.

A y regarder de plus près, cette famille de bourgeois n’est d’ailleurs pas si classique, elle n’est pas fortunée, même pas à l’aise et surtout elle débarque à Paris après avoir passé plusieurs années à Singapour. Jean, que ses camarades surnomment « Rancho » ou « L’Angliche » doit rapidement se réadapter à cette nouvelle vie. Gommer son accent d’ex-sujet de sa Majesté, s’habiller comme les autres, prendre en marche le train de Paris et oublier les parfums, les douceurs, les langueurs de l’Asie.

Chapuis a parfaitement retranscrit les rêves et les doutes d’un petit garçon des années 50, les premiers émois sexuels, la lecture du Lotus Bleu sous les draps, l’envie de porter un costume de mousquetaires ou les après-midi passés à jouer avec des Dinky Toys imitant le bruit des moteurs avec sa bouche.
L’auteur a aussi parfaitement saisi la psychologie des adultes de ce temps-là. Les hommes ont dû faire des choix entre Pétain et De Gaulle, les colonies et les indépendances, l’épouse et la maîtresse, vivre et mourir. Le poids de leur destin était souvent trop lourd. Les femmes, elles, ne sont pas ces potiches si souvent décrites, elles nous émeuvent souvent, elles serrent les dents lorsqu’elles perdent un enfant et ne sont jamais aussi belles que blessées par l’amour. Elles s’aspergent de Vent Vert de Pierre Balmain, donnent le change et n’abdiquent jamais.

Chapuis a trouvé la note exacte : Onze ans avec Lou est finalement aussi triste et joyeux qu’un cha-cha de l’époque.

Onze ans avec Lou, Bernard Chapuis- Stock – 19 €

Maths modernistes

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Une invitation au voyage dans un univers de « mystères », avec « dépaysement soudain » garanti et sans même quitter Paris : la proposition de la Fondation Cartier semblait être de celles qui ne se refusent pas. Une expo sur les maths destinée aux petits et aux grands, aux cracks et aux réfractaires, c’était vraiment la bonne idée pour une sortie en famille. Quelle déception ! L’exposition « Mathématiques » est indigente, verbeuse et prétentieuse.

On se demande si quelqu’un a vraiment réfléchi pour arriver à ce résultat : aucun contenu construit, aucune transmission de savoir, aucune pédagogie. De vagues petits textes, des images surchargées et des fragments d’interviews de mathématiciens projetés sur des écrans grand format, il y a trente ans, on aurait trouvé que c’était une bien belle idée. Mais quand on peut écouter à domicile les cours du Collège de France ou du MIT, à quoi peut bien servir cette quincaillerie ?

Plein d’espoir, le visiteur pénètre dans la première salle où doit avoir lieu sa rencontre avec les « mystères » des mathématiques. Las ! Ces mystères ne sont ni résolus ni explorés, ni même abordés. En revanche, les mots creux fusent dans tous les sens : « mystère de la Vie », « mystère du Cerveau », « des Maths »…[access capability= »lire_inedits »] Quel est l’âge du capitaine ? Piège du nominalisme, vanité d’un discours creux. Je pense aux fêtes foraines d’antan où on se faisait avoir par une pancarte alléchante: « Entrez voir l’homme chauve-souris ! » Mais ici, pas de chauve-souris ni de malice, seulement du verbiage stérile et prétentieux. On est presque gêné pour les mathématiciens géniaux dont les photos servent d’alibi à ce fatras.

Pour appâter le chaland, les concepteurs de ce bazar sans charme ont convié quelques people. David Lynch signe un piteux spectacle montrant quelques robots s’agitant à l’intérieur d’une sphère blanche. Le génial Cédric Villani, notre nouvelle médaille Fields, est mis à contribution dans une vidéo où l’on voit sa main écrivant à la craie l’une de ses propres démonstrations. Exquise farce supposée évoquer, rien que ça, la dimension « chorégraphique » de l’art mathématique. « Et quand il se branle, ça fait comment ? » a-t-on envie de demander, sauf le respect dû à ce grand savant. Au chapitre du name-dropping, le visiteur est encore invité à donner sa réponse à une énigme : écrire une équation algébrique d’entiers naturels dont le résultat est 2011. C’est l’œuvre de Takeshi Kitano, « cinéaste et peintre qui jouit d’une immense popularité au Japon », est-il précisé dans la notice.

On parvient enfin au dernier espace où l’on doit éprouver le vertige ─ pascalien, cela va de soi ─ des deux infinis : évocation limitée à quelques coussins posés au pied d’un écran, tandis que sur le mur, est rappelée la définition de la valeur de Planck ─ dont je vous ferai grâce, vu que vous pouvez la trouver dans Wikipédia. Ẻvidemment, en gros caractères sur un mur blanc, c’est beaucoup plus fort.

Zéro en maths pour la Fondation Cartier, donc, mais une bonne note pour le sens commercial puisque, pour deux adultes accompagnés d’un enfant, cette petite plaisanterie coûte 19,50 euros. Les auteurs de cette mascarade prétendaient conjuguer mathématiques et création artistique. Ils ont prouvé que la transdisciplinarité, unanimement célébrée au nom du principe de décloisonnement, est souvent promise à l’échec, sauf miracle ou coup de génie. Ni l’un ni l’autre ne sont au rendez vous à la Fondation Cartier.[/access]

La vérité du faussaire

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Schématiquement, certains critiques, et pas des moindres, opposent deux Perec. D’abord, le joueur de l’OuLiPo (Ouvroir de Littérature Potentiel) qui, avec Raymond Queneau, Jacques Roubaud et quelques autres, poussa l’expérience formaliste jusqu’aux limites de l’abscons pour produire des œuvres telles que La Disparition, un lipogramme en e et Les Revenentes, roman monovocal dont, au contraire, la seule voyelle est le e. Puis le Perec auteur de romans plus ou moins autobiographiques comme Les Choses, Un homme qui dort, Je me souviens, W ou le souvenir d’enfance, ou encore son recueil de rêves La Boutique obscure. Qu’il me soit permis de relativiser cette dichotomie séduisante au premier abord car, chez le minutieux artiste de la plume Perec, le fond déteint constamment sur la forme, et vice-versa. A vrai dire, toutes les correspondances, intertextualités entre les pièces du maillot perecquien, ne font pas seulement le bonheur des profs de lettres mais tissent une véritable unité artistique reconnaissable derrière les faux-semblants des jeux d’écriture.

Après sa mort prématurée, Gallimard avait opportunément édité le dernier roman de Perec resté inachevé, 53 jours, dont le titre est un hommage au temps que mit Stendhal à dicter La Chartreuse de Parme. Les inconditionnels y reconnaissent quelques marottes de l’auteur de La vie mode d’emploi : la Tunisie, où il vécut, l’amour du roman noir[1. Perec fut le co-scénariste du chef-d’oeuvre d’Alain Corneau, Série Noire, adapté de Jim Thompson.], l’obsession de la création et le thème de l’imposture.

« Tout l’art du faussaire consiste à prétendre »

C’est ce dernier ressort romanesque et psychologique que l’on retrouve avec bonheur dans le premier roman inédit de Perec qui vient d’être publié plus de cinquante ans après sa rédaction en 1959. Dès les premières pages du Condottière, le lecteur de Perec reconnaît la genèse d’une œuvre, chaque signe étant l’étape d’un jeu de pistes typiquement perecquien. Son héros, le faussaire de tableaux Gaspard Winckler poursuivra Perec jusqu’au bout : sous différentes formes, ses homonymes hanteront La vie mode d’emploi ainsi que W ou le souvenir d’enfance. Dans Le Condottière, le personnage de Winckler apparaît en congé avec lui-même, abandonné par ses parents exilés avec lesquels il n’a jamais vraiment vécu. Ses amitiés professionnelles, il compte les enfouir comme il a enterré le trésor reconstitué de Split, un de ses hauts faits de faussaire. C’est par un mélange de dépit et de lassitude pour cette vie trop confortable (« Vermeer ou Pisanello pouvaient revivre sous sa main, ou l’artisan grec, l’orfèvre romain, le chaudronnier celte , le bijoutier kirghize. Et puis après ? ») qu’il tue soudainement son commanditaire Madera, sans comprendre la raison précise de son geste.

Mais ce premier roman est surtout celui d’un défi face à l’art. Winckler se livre avant tout à la construction patiente et acharnée d’un tableau d’Antonello de Messine, élève italien de Van Eyck dont on peut admirer les œuvres à travers l’Europe, comme son somptueux Condottière au Louvre. Pendant plus d’un an, il s’escrime à retracer les yeux perçants de l’homme au portrait, son air placide et dominateur, essayant tant bien que mal de reprendre des éléments d’autres œuvres de Messine pour que le marché de l’art n’y voie que du feu. Il s’égare dans les méandres de la peinture et prend conscience que son entreprise artistique est d’abord une quête de lui-même. Dans son monologue intérieur à la deuxième personne, Winckler – tour à tour protagoniste et narrateur du roman – s’approche du personnage d’Un homme qui dort, impassible étudiant qui se retire d’un monde « qui ne lui parle plus ».

A travers les tourments existentiels de Gaspard Winckler, Perec dépeint les faussaires que nous sommes tous. Il nous rappelle que nous ne faisons que ramasser les tessons morcelés de nous-mêmes pour ébaucher notre maigre portrait. Mais après tout, falsifier son identité ou s’efforcer de la construire, n’est-ce pas synonyme ?

Georges Perec, Le Condottière (Seuil), 2012.

Naipaul est-il réac ?

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Il existe plusieurs manières d’abattre un chat pour le manger. La plus sûre, pratiquée au Ghana, consiste à enfermer le chat dans un sac et à le taper avec un bâton jusqu’à la mort. La noyade dans un récipient où on attire le chat à l’aide d’une sardine présente un avantage indéniable, une bête boursouflée étant, c’est bien connu, plus facile à dépiauter. Quant aux Ivoiriens, leur méthode préférée consiste à plonger directement le sac contenant le chat vivant dans une marmite d’eau bouillante.

« La pensée de cette cruauté culinaire quotidienne fait paraître dérisoire toutes les autres considérations sur la Côte d’Ivoire. » Ainsi s’exprime V.S. Naipaul dans son dernier essai Le Masque de l’Afrique. Cette remarque est pour le moins troublante de la part du lauréat 2001 du prix Nobel de littérature, qui ambitionne dans ce livre d’examiner ce qui reste de la religion traditionnelle en Afrique. En renouant avec ses pérégrinations des années 1960 et 1970, Naipaul surprend son lecteur par un sentiment omniprésent de répugnance à l’égard d’une Afrique dite « moderne ».[access capability= »lire_inedits »]

Et aussi dérisoire que cela puisse paraître, le traitement que les Africains réservent aux animaux pèse de tout son poids pour Naipaul dans sa vision désenchantée, pour ne pas dire catastrophiste, du Continent noir. Elle n’a d’ailleurs pas eu l’heur de plaire au Sunday Times, qui a accusé violemment Naipaul d’avoir un point de vue réactionnaire.

C’est que Naipaul, contrairement à nombre de ses confrères, ne cherche pas – ou plus – à séduire. À la complaisance, il préfère l’honnêteté ou le doute. « J’avais l’impression d’être dans un endroit où une calamité s’était produite », note-il à propos de Kampala, en Ouganda. Il y avait séjourné en 1966, la population du pays ne dépassait pas 5 millions d’habitants. Quarante ans plus tard, en dépit de la guerre civile et du sida, le pays en compte environ 30 millions. Mais les routes sont devenues quasiment impraticables et les collines verdoyantes ont disparu derrière les « bâtisses chrétiennes des born again » ou des tonnes d’ordures.

Pour Naipaul, la supériorité technologique des Européens a eu et continue d’avoir une influence désastreuse sur la mentalité africaine, notamment sur le plan spirituel, la tentation d’épouser une grande religion « mondiale » étant forte car vivre uniquement dans la religion traditionnelle, dans un monde gouverné par la sorcellerie, c’est « vivre sur les nerfs, être constamment sur ses gardes ». Naipaul montre des Africains qui, même convertis au christianisme ou à l’islam, même parmi les plus émancipés et éduqués, ne peuvent renoncer à « ça », c’est-à-dire à cette religion africaine traditionnelle qui n’a pas de doctrine mais seulement des pratiques. Un universitaire gabonais résume la situation de manière plutôt poétique : « Les nouvelles religions, l’islam et le christianisme, sont juste à la surface. À l’intérieur de nous, il y a la forêt. »

Dans le même temps, Naipaul démontre à quel point le christianisme, l’islam ou l’évangélisme, avec ses « églises rock’n’roll » ont peur des religions traditionnelles africaines. Image à l’appui : cette surréaliste purification des sanctuaires naturels dans le district de Mukono, en Ouganda, que l’Église catholique locale n’a pas hésité à réclamer pour débarrasser les lieux de ses anciens esprits !
Le combat pour l’âme africaine est en cours. Et V.S. Naipaul, dans Le Masque de l’Afrique, le saisit dans toute sa complexité, sans avoir peur de déplaire.[/access]

Jaurès à l’encan

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« Le Parti Socialiste est un parti de révolution. Il ne se propose pas seulement d’atténuer, de réformer les abus de la société actuelle, il veut réformer en son fond cette société même, transformer toute la propriété capitaliste en propriété sociale gérée. » Non, ce n’est pas un extrait des soixante propositions du candidat François Hollande, il ne faut pas rêver non plus. Ces quelques lignes sont le début d’un manuscrit inédit de Jean Jaurès, celui de la motion du Tarn qui fut adoptée lors du congrès de la Section Française de l’Internationale Ouvrière (SFIO) de 1908 et qui a permis l’unification des différents mouvements socialistes de l’époque autour d’un projet commun.

Ce texte, d’un intérêt patrimonial évident, va être mis aux enchères lors d’une vente à Montastruc-la-Conseillère, en Haute-Garonne, le 25 mars prochain par les descendants du député de Carmaux pour un prix de départ allant de 150 000 à 200 000 euros. Jaurès, objet de spéculation de la part de sa propre famille, il n’y a pas d’erreur, nous sommes bien en France, en 2012. Patrick Le Hyaric, député européen et directeur de l’Humanité, a adressé une lettre au ministre de la Culture pour demander à l’Etat d’exercer son droit de préemption afin que ce document fondateur rejoigne les collections publiques. Quand on sait comment Nicolas Sarkozy n’a jamais hésité à évoquer la mémoire de Jaurès lors de sa campagne de 2007, on peut espérer un beau geste de sa part en cette fin de quinquennat.

Même moi, qui ai toujours été un partisan acharné de Jules Guesde, je lui en serai reconnaissant. C’est dire.

« La gauche sans le peuple ne saurait être la gauche »

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Laurent Bouvet est politologue. Il vient de publier Le sens du peuple, Gallimard, janvier 2012

Votre dernier ouvrage, Le sens du peuple, a pour objet de montrer comment le peuple est devenu un « problème » pour la gauche française. N’y a-t-il pas là un paradoxe. En ayant perdu le peuple de vue, la gauche n’a-t-elle pas perdu aussi sa raison d’être ?

Il y a un courant de pensée à gauche qui refuse l’existence même du peuple comme sujet politique, et plus largement dans les partis de gauche une présence importante de militants et d’élus convaincus par cette thèse. C’est, grossièrement, en France, le cas de ce que l’on a appelé la deuxième gauche. Cet ensemble né du tournant des années 1960-70 dans le PSU et le syndicalisme notamment qui a intégré en grande partie le PS à partir de 1974 et dont la grande figure politique a été Michel Rocard.

Tout comme Pierre Rosanvallon, cette deuxième gauche souhaiterait donc que le peuple demeure « introuvable » sous peine de devenir dangereux ?

En effet, le meilleur théoricien – et en partie acteur – de cette gauche-là est incontestablement Pierre Rosanvallon. Son « peuple introuvable » est d’abord un constat qu’il fait comme historien : où est le peuple en politique ? Comment peut-on en observer et en comprendre les figures et les représentations ? Est-ce qu’il ne se limite pas à des fictions ? Etc. Mais c’est aussi une prescription à laquelle il aboutit : non seulement le peuple n’existe pas mais il ne doit pas exister. Toute forme de prise au sérieux du peuple en politique représente un danger pour la démocratie.
Cette perspective qui s’inscrit dans un monde post-totalitaire, marqué par les expériences tragiques de manipulation et d’instrumentalisation du peuple – dans sa réduction à la race et à la classe à travers les totalitarismes nazi et communiste – a une vertu heuristique mais constitue aussi un angle mort politiquement.
Sa vertu tient à ce qu’elle confirme que la démocratie et le populisme – ces usages dangereux du peuple – sont les deux faces d’une même médaille. Et que la politique moderne, celle de l’âge de la démocratie de masse, se tient sans cesse sur le fil entre injonction populaire et tentation populiste. Le peuple est toujours déjà présent, comme source de légitimité démocratique mais en même temps comme danger mortel pour la démocratie. Les Grecs avec leur demos avaient d’ailleurs, il y a 25 siècles, déjà parfaitement perçu cette dualité !
Malheureusement, cette conception, celle de la deuxième gauche, donc, dans le cadre politique français, a aussi eu un défaut. Pour le dire d’un mot, elle passe à côté du rôle essentiel du peuple « tout entier », aussi bien démocratique que social et national, dans la politique moderne.

Ah oui, les fameux « trois peuples » – démocratique, social et national – que vous décrivez et liez dans votre livre…

…et dont il convient de n’oublier aucun. Hélas, certains penseurs et responsables ont oublié que la France n’était pas qu’une société d’individus, de groupes plus ou moins constitués selon leurs intérêts ou leurs identités particulières mais aussi, et sans doute avant tout, un peuple avec son histoire, sa lecture propre même si grandement conflictuelle, de l’évolution du monde, son droit politique spécifique (exceptionnel peut-on dire) dont la République résume le sens, etc.
Ceci a contribué à accroître les effets de la transformation libérale de la société française au cours de ces 30-40 dernières années, qu’il s’agisse de l’économie de marché et de ses effets, ou de la réduction de l’émancipation à une affaire juridique concernant d’abord et avant tout l’individu. Le sens du collectif, du commun, du vivre ensemble se sont dilués. Et une partie de la gauche, sous l’impulsion et la conduite de la deuxième gauche, a évolué dans cette direction, au prix d’oublis et de contresens historiques, notamment sur la construction européenne, qui s’avèrent aujourd’hui tragiques.

Vous pointez du doigt la tentation multiculturaliste, et cette attitude qui a consisté, pour une gauche déconnectée des classes populaires, à fabriquer un « peuple de substitution » par agrégation de diverses minorités. De quoi s’agit-il ?

Cette tentation s’inscrit, en partie, dans l’évolution décrite précédemment. Elle est le résultat de la réponse apportée par une partie de la gauche française (mais pas seulement) au grand tournant identitaire qui a frappé les sociétés occidentales dans les années 1960-70 également. Lorsque des aspirations individualistes, post-matérialistes ou post-industrielles ont peu à peu remplacé les grands combats idéologiques des XIXe et XXe siècles et les luttes politiques et sociales qui en découlaient. Ainsi, par exemple, ce que l’on a appelé un temps les « nouveaux mouvements sociaux » (de libération, d’émancipation ou de reconnaissance identitaire) des années 1960-70 ont-ils parfaitement illustré ces nouvelles aspirations : noirs américains, féministes, homosexuels, immigrés, régionalistes, fondamentalistes religieux…
Les revendications qui ont émergé et sont encore, pour une part, actives, ont trouvé naturellement leur place et leur justification dans des sociétés qui étaient largement bloquées et discriminatoires à l’égard de ce que l’on a appelé alors les « minorités ».

Je ne comprends pas où est le problème ? Ces catégories (immigrés, jeunes, femmes…) ne vous semblent-elles pas légitimes lorsqu’elles revendiquent leur droit à l’égalité ?

Si : il y a, bien évidemment, une totale légitimité de ces revendications. Qu’il s’agisse de celle des femmes à l’égalité de droits avec les hommes, de la dépénalisation puis de l’égalité de droits pour les homosexuels ou encore de la lutte contre toutes les formes de discrimination à raison de l’origine ethno-raciale notamment. Et la gauche, porteuse historiquement, de la défense du principe d’égalité, ne saurait laisser de côté ces revendications. Pas plus qu’elle ne saurait ignorer le « fait du multiculturalisme » qui est au cœur des grandes sociétés ouvertes, occidentales notamment, aujourd’hui.
Simplement, il y a une différence considérable entre l’acceptation d’un fait social ou la poursuite d’un idéal de lutte aux côtés des plus faibles dans la société, et la conversion à une forme de multiculturalisme normatif devenu peu à peu l’alpha et l’oméga des propositions politiques de la gauche. Comme si celle-ci, contrainte par une « grande transformation » (à rebours), libérale, des décennies récentes, avait abandonné son rôle historique d’émancipation collective et toute perspective populaire ; au profit précisément d’un « peuple de substitution », de « damnés de la terre » de remplacement que seraient désormais les membres des minorités identitaires et culturelles. Comme si l’adieu à la classe ouvrière, pour le meilleur et pour le pire, avait conduit à l’abandon de toute conception d’ensemble de ce que peut-être le peuple pour ne favoriser que des parties très spécifiques de celui-ci et au final participer à l’individualisation généralisée de nos sociétés.

Une sorte de « tronçonnage » du peuple en catégories dont les revendications, nécessairement particularistes, favoriseraient l’individualisme, en somme ?

Oui, et même pis. C’est comme si cette évolution d’un peuple à l’autre avait conduit à une forme de rejet voire de mépris pour les composantes du « peuple de gauche » (même si je n’aime pas beaucoup cette expression) traditionnel. Ce que certains auteurs, je pense notamment à Gaël Brustier et Jean-Philippe Huelin, ou encore à Christophe Guilluy, ont nommé et décrit comme de la « prolophobie ». Au-delà de la profondeur de ce mouvement d’ensemble des sociétés contemporaines, perceptibles dans l’ensemble des politiques publiques : économique et sociale bien sûr mais encore scolaire, culturelle, « de la ville »… on peut en observer l’émergence dans les représentations médiatiques et artistiques. Ainsi, au cinéma, est-on passé de la figure mythifiée de l’ouvrier incarnée par Jean Gabin par exemple, dans « La Bête humaine » au temps du Front populaire, à celle, dégradée et abjecte (raciste, sexiste, homophobe… le « beauf » dans toute sa splendeur), du « Dupont-Lajoie » d’Yves Boisset, incarnée par Jean Carmet. Ce parcours de Gabin à Carmet si j’ose dire, est exactement ce qui est en jeu dans l’histoire de la gauche, française ici, tout au long du XXe siècle et jusqu’à aujourd’hui.

Cette « prolophobie » que vous pointez du doigt est-elle vraiment l’apanage de la gauche ?

Disons que l’impuissance politique face aux bouleversements de l’économie mondiale ayant en quelque sorte conduit à une réduction générale de l’ambition de la gauche : incapable de proposer à tous de poursuivre le mouvement d’émancipation, elle ne l’aurait plus proposé qu’à quelques-uns, choisis en fonction de leur statut particulier dans la société, et en le faisant désormais d’abord passer par une extension du droit individuel, de la reconnaissance de ce que chacun est pour lui-même plutôt que de ce qu’il voudrait être avec les autres.
Le statut de l’égalité, et les conséquences sociales de celle-ci, ne pouvaient qu’être fortement ébranlés. Car outre qu’une partie des nouveaux droits ainsi revendiqués et accordés ne peuvent être que dérogatoires, le sens commun lui-même s’affadit. La compréhension commune de ce qu’est une société, sans même parler d’un peuple désormais, se dissout. Dans ces conditions, la fameuse société de marché n’a aucun mal à s’imposer avec son cortège d’inégalités et de spectaculaire.
Or, pour le dire d’un mot, la gauche sans le peuple ne saurait être la gauche. Elle perd son sens même, son âme… et aussi, accessoirement, les élections et le combat pour l’hégémonie cher à Gramsci.

Deborah Mitford, la dernière sœur

1

Que serait Jules sans Edmond (Goncourt) ? Qui se souviendrait de Averell Dalton s’il n’était flanqué de ses trois épouvantables frangins ? Des sœurs Brontë si elles n’avaient été que voisines ? L’appartenance à une fratrie extraordinaire suffit à en faire entrer chacun de ses membres dans la légende. Une légende qui, au XXe siècle, auréole en particulier les six filles de Lord Redesdale, les célèbres sœurs Mitford.

« Ma femme est normale, je suis normal et nos filles sont toutes plus folles les unes que les autres ! », déclarait leur père, un peu interloqué d’avoir mis au monde une telle progéniture. Nancy, l’aînée, s’inspire pourtant largement de son géniteur pour écrire les romans qui la rendront célèbre.
Pamela, la seconde, n’est célèbre que parce qu’elle fut la seule normale dans cette tribu d’extravagantes. Diana, la numéro trois, se tourne vers le côté obscur de la force en devenant la maîtresse de Mosley, le fondateur du parti fasciste anglais, qu’elle finira par épouser en Allemagne en présence d’Adolf Hitler en personne. Hitler sera d’ailleurs la grande passion de la sœur numéro quatre, Unity.
Après la fasciste chic et la nazie amoureuse, la gauchiste : Jessica, s’engage avec son compagnon, le neveu de Churchill, dans les Brigades internationales. Plus tard, ils s’installeront aux États-Unis, où elle deviendra l’égérie du Parti communiste. Quant à la dernière, Deborah, née en 1920, elle épousera Lord Cavendish et c’est elle qui, dans un volume de souvenirs délicieux, Duchesse à l’anglaise, vient mettre une dernière touche à la légende des sœurs Mitford.[access capability= »lire_inedits »]

Deborah explique que si ses sœurs sont devenues célèbres, cela n’est pas à cause de leurs alliances ébouriffantes, ni de leur beauté, ni même de leurs talents littéraires, mais parce que toutes se sont fracassées sur la folie totalitaire de leur époque.
En 1933, Diana conduit sa jeune sœur Unity, alias « Bobo » , en Allemagne, où celle-ci va « s’ engouffrer dans le nazisme, avec une ferveur toute religieuse ». Unity, « la plus étrange » des six sœurs, selon Deborah, trouve dans la nouvelle Allemagne des certitudes monstrueuses et absolues. Au point d’être subjuguée par Hitler qu’elle poursuit de ses assiduités comme une véritable midinette: « Aujourd’hui, on l’arrêterait pour harcèlement. En février 1935, Hitler a fini par la remarquer, et a demandé à un membre de son entourage d’inviter Unity à sa table. Dès lors, le destin de ma sœur était scellé. » Unity tente de mêler sa mère et sa plus jeune sœur à cette passion : en 1937, alors que toutes trois se trouvent à Munich, le Führer les accueille et, très bourgeoisement, leur fait servir le thé dans un appartement que Deborah décrit comme « entièrement marron et blanc, vraiment laid et très ordinaire ».

Quatre ans plus tard, lors de l’entrée en guerre de la Grande-Bretagne, Unity se tire une balle en pleine tête dans un petit square de Munich. Le pire, c’est qu’elle survivra à cette tentative de suicide, sans que l’on puisse retirer la balle qui s’est logée dans son crâne.
À cette époque, Diana, Lady Mosley, qui allaite encore, est emprisonnée au motif qu’elle menace la sécurité nationale du Royaume-Uni. Convoquée le lendemain de l’arrestation par le Foreign Office, Nancy, la charmante romancière de La Poursuite de l’Amour, est interrogée sur les rapports entre Diana et les nazis. Elle répond que sa sœur est « une personne extrêmement dangereuse ». Trois ans plus tard, elle persiste et déclare aux services de renseignements que Diana désire sincèrement l’effondrement de l’Angleterre et qu’on ne doit la libérer sous aucun prétexte.

Unity, elle, est rapatriée à demi-morte en 1940, dans des conditions atroces et rocambolesques qui évoquent, sous la plume pourtant légère de Deborah, à un supplément au Voyage au bout de la nuit. Elle survivra huit ans, Walkyrie rayonnante transformée en spectre grisâtre, atteinte de démence précoce.
Un demi-siècle plus tard Deborah, de son château de Chattworth, raconte ces horreurs avec l’indulgence souriante d’une très grande dame qui a tout vu, n’a pas lu grand-chose, mais qui, au fond, n’a jamais cru qu’aux valeurs éternelles de la vieille Angleterre.[/access]

Deborah Devonshire, Duchesse à l’anglaise, traduction J.-N. Liaut, Payot, décembre 2011.

Duel ou duo ?

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Plus que quarante-deux jours ! Peu de gens ont prêté attention au compte à rebours affiché sur nos écrans pour nous informer en continu du temps restant avant le premier tour de l’élection présidentielle. Sauf erreur de ma part, c’est la première fois que ce genre de gadget est utilisé dans le traitement de l’actualité politique. En revanche, cette éphéméride cathodique rappelle furieusement – que les moins de 30 ans me pardonnent – le suspense orchestré « pour nous faire aimer l’an 2000[1. « Nous allons vous faire aimer l’an 2000 » : Muray a abondamment commenté ce slogan terrifiant concocté par France Télécom à l’approche des festivités du millénaire.]», puis le matraquage insensé qui précéda les Jeux Olympiques de Pékin de 2008, célébrés avant d’avoir eu lieu comme une réussite planétaire par des médias alors en pleine sino-béatitude.

« Dans son rite, son déroulement,l’investissement des citoyens, une campagne présidentielle est d’abord une réactivation de l’imaginaire français », explique Stéphane Rozès dans Le Débat[2. « La présidentielle dans l’imaginaire politique français », Entretien avec Stéphane Rozès, Le Débat n° 168, janvier-février 2012]. En fait d’imaginaire, on a plutôt le sentiment d’assister à une course de chevaux – ou peut-être aux qualifications du concours de l’Eurovision. On est presque étonné de ne pas être invité à « taper 1 » sur sa zappette pour éliminer le candidat qui a fait la plus mauvaise semaine. La prochaine fois ? Bien sûr, j’exagère. Il faut être grincheux comme un réac pour accorder de l’importance à un détail aussi microscopique que deux petits chiffres incrustés sur des images de meeting aimablement fournies aux chaînes de télévision par les staffs des candidats – encore une innovation de nature à renforcer l’impression que la comédie qui se joue sous nos yeux sous le titre « Élysée 2012 » n’a pas grand-chose à voir avec la réalité. Certes, les principaux acteurs ont incontestablement du talent, leurs textes, révisés tous les jours pour coller aux attentes du public, laissent échapper un parfum qui ressemble beaucoup à celui de la passion politique d’antan. D’ailleurs, ils remplissent les salles : tout en affirmant que la campagne faisait « pschitt », l’ami Philippe Cohen observait il y a quelques jours, sur le site de Marianne, que les meetings connaissaient une nouvelle jeunesse. Reste que même quand les candidats parlent « pour de vrai », et pas avec des messages de 140 signes maximum envoyés
sur ces « réseaux sociaux » dont on nous annonce depuis au moins cinq ans qu’ils vont révolutionner la politique, on dirait que Mémé n’accroche pas. Sans doute, comme l’indique Muriel Gremillet, parce qu’elle compte les sous qui lui restent pour finir la semaine. Mais pas seulement. « Quelque chose a changé », chantait Barbara. Et cette fois, nul homme n’apparaît à l’horizon pour ouvrir « le chemin vers un autre destin[3. Les paroles de cette chanson dédiée à François Mitterrand étaient : « Un homme, une rose à la main, a ouvert le chemin, vers un autre destin. »] ». En tout cas, Mémé n’y croit pas.

François Hollande avait promis de « réenchanter le rêve français ». On n’a pas l’impression que ceux qui s’apprêtent à lui donner leur voix « pour battre Sarkozy » soient sous l’effet d’un quelconque enchantement. En vérité, cette campagne est plutôt du genre morne plaine. Les émissions politiques réalisent d’excellentes audiences, répètent les journalistes, un peu comme ces chauffeurs de salle qui essaient de convaincre un public mitigé qu’il est en train de vivre un moment extraordinaire. Cela explique aussi qu’ils amusent la galerie avec la prétendue violence de la campagne. Vous avez vu comme ça chauffe ! En réalité, ça ne chauffe pas très fort. D’accord, ils se traitent mutuellement de menteurs et expliquent à l’envi que le projet de « l’autre » – le « candidat sortant » dit Hollande, à qui personne n’a fait remarquer l’absurdité de cette expression[4. C’est Alain Finkielkraut qui a attiré mon attention sur cette étrange formule.]– n’est pas crédible, mais enfin c’est le minimum syndical. En tout cas, les invectives ne brillent pas par l’imagination. Quand on pense que Churchill qualifiait Mussolini de « chacal peureux », on se dit que le niveau a baissé (il est vrai que nous ne sommes pas en guerre). Pourtant, malgré l’effacement de Jean-Marie Le Pen, la cuvée 2012 aligne de véritables bêtes de scène. Mais il n’est pas certain que la tendance se maintienne. Les talk-shows, débats, face-à-face, interviews et retransmissions de meetings s’enchaînent avec une telle rapidité qu’on a l’impression d’avoir vu tous les candidats et tous les journalistes dans toutes les configurations – et le site du Parisien m’annonce, en rouge, qu’il reste 41 jours à tirer avant la quille. On peut produire une palanquée de sondages et aligner les audiences mirifiques, affirmer que cette campagne passionne les Français relève du wishful thinking ou, a minima, d’une observation sommaire.

« L’imaginaire d’un pays, explique encore Rozès, tient ensemble ceux qui le composent pour faire société. On pourrait définir de ce point de vue l’imaginaire français comme une “dispute commune” ». Il n’est pas sûr que la dispute qui occupe nos esprits et nos écrans puisse être qualifiée de « commune ». Quoi qu’il en soit, on ne voit pas très bien pourquoi une élection dont on nous dit depuis des mois qu’elle est déjà jouée passionnerait
les foules. Or, contrairement à David Desgouilles, je persiste à penser que, si elle est jouée, c’est en grande partie parce que les médias en ont décidé ainsi. Qu’il y ait, comme l’explique Luc Rosenzweig, des raisons objectives au rejet de Nicolas Sarkozy, c’est certain. Il n’en relève pas moins en partie de la prophétie auto-réalisatrice. À force de s’entendre dire qu’ils le détestaient, les électeurs ont fini par en être convaincus. Si quelques solistes médiatiques – et Le Figaro – ont affiché un soutien sans faille au président, à l’arrivée et depuis trois ans au moins, l’orchestre a joué des variations allant de l’anti-sarkozysme modéré à la sarkophobie rabique. Auteur de Sarkozy et la presse, histoire d’un désamour (Jean-Claude Lattès), Hélène Pilichowski raconte comment, à chaque décision du Président, les médias se mettaient en chasse du député villepiniste qui leur donnerait de quoi annoncer triomphalement que la majorité était au bord de l’explosion. Pratiquement à chaque étape du quinquennat, on a pu voir émerger un consensus médiatique, projeté sur l’opinion par l’intermédiaire de sondages convergents devenus, ainsi que le montre Renaud Chenu, la matière première de l’analyste qui les commente comme s’il s’agissait des résultats de la « Ligue 1 ». Plus que la connivence entre journalistes et politiques, c’est la connivence entre journalistes eux-mêmes qui est en cause. Le Monde Magazine a récemment évoqué une curieuse pratique – dont j’ignorais l’existence : celle des « groupes de déj[5. « Les journalistes politiques passent à table », Guillemette Faure, Le Monde Magazine, 3 mars 2012.]». Rassemblant quelques journalistes politiques, ces clubs inconnus du grand public invitent régulièrement à déjeuner des politiques, plutôt choisis parmi les conseillers des princes, afin de leur soutirer du « off » – qui sera ensuite « dé-offé » par tranches.
On devine aisément comment, entre café et mignardises, ces déjeuneurs par ailleurs intraitables sur leur indépendance décident ensemble, et sans même s’en rendre compte, ce qu’il convient de penser. On comprend que François Hollande soit devenu, ne serait-ce que par défaut, le candidat des médias. L’humeur désenchantée des Français a aussi des raisons qui tiennent à la politique elle-même.

À écouter les principaux candidats, on a peine à croire qu’ils obéissent à une inspiration profonde, à une voix intérieure qui leur dicterait une ambition pour la France. On dirait plutôt qu’ils s’adressent à des clientèles successives en ajustant le tir en fonction des oracles de leurs mages, qui auscultent l’opinion comme les devins grecs interrogeaient les entrailles des oies. Cela vaut surtout pour les deux favoris, contraints d’avoir une stratégie attrape-tout.

On verra, en lisant Marc Cohen, que Jean-Luc Mélenchon n’a pas été le dernier à se livrer à de savants calculs. Pour Hollande, la difficulté est de faire plaisir à ses électeurs qui veulent « bouffer du riche » sans pour autant effrayer les bobos aisés qui constituent une partie de sa base électorale. D’où le tête-àqueue entre les accents héroïques employés au Bourget pour dénoncer « l’ennemi invisible » et la chanson du type raisonnable entonnée quelques jours après à destination de la City – pour revenir en « mode barricades » avec l’annonce intempestive d’une tranche d’imposition à 75 %, taux qu’il estimait confiscatoire quelques mois plus tôt. Pour le symbole, paraît-il. Il faut s’arrêter un instant sur cette idée d’un impôt symbolique – on croyait jusque-là qu’un bon impôt était celui qui rapporte. Si on comprend bien, il s’agit de punir les méchants pour faire plaisir au bon peuple ? Voilà qui annonce un avenir radieux. Du côté de Nicolas Sarkozy, la ligne est tout aussi insaisissable. Pour se concilier et réconcilier deux électorats qui ne s’aiment guère – celui du Front National d’un côté, celui de la droite libérale et démocrate-chrétienne de l’autre –, le chef de l’État tire des bords entre populisme et politiquement correct, comme l’ont montré la valse-hésitation sur le halal, le lâchage en règle de Christian Vanneste dont on lira le récit sous la plume de Cyril Bennasar, ou les annonces successives sur l’immigration ; jusqu’à cet engagement d’aller à la crise avec Bruxelles si les partenaires de la France refusaient de réviser les accords de Schengen.

La question européenne, justement, plane sur l’élection. Pourtant, selon toute vraisemblance, elle n’en sera pas l’enjeu. En effet, plus l’échéance se rapproche, plus la compétition tourne au duel, mais au duel entre deux camps qui, en dépit des apparences, sont d’accord sur l’essentiel, c’est-à-dire le cadre européen. André Sénik se félicite de ce consensus démocratique. Reste que, sauf surprise, le second tour opposera les deux hommes qui, en 2005, posaient ensemble à la « une » de Paris Match pour vendre aux Français, sous le nom de Constitution européenne, de nouvelles avancées vers l’Europe supranationale. Comme on le sait, les Français n’achetèrent pas. On sait aussi ce qu’il advint de leur « non ».
Aujourd’hui, tous les candidats qui pouvaient prétendre incarner ce « non » semblent devoir être balayés par un bipartisme de fer, qui ne sied guère, selon Jérôme Leroy, à la diversité idéologique française. Résultat : les Français devront choisir entre deux projets contraints de passer dans la même épure. Dans ces conditions, on devrait penser que la nouvelle stratégie européenne définie par Nicolas Sarkozy à Villepinte ne manque
pas d’intérêt. Ce qui manque, c’est une bonne raison de croire que s’il était réélu, il mènerait la politique qu’il dénonçait il y a encore une semaine. Avec la franchise qui fait son charme, n’en déplaise aux imbéciles qui détestent aussi mécaniquement qu’ils encensent, Alain Minc explique dans Le Débat pourquoi il votera Sarkozy : « Parfois trop peu “pensée unique” à mon goût à ses débuts, il s’est convaincu qu’il n’y a aucune autre voie économique ou stratégique. Oui le modèle est allemand[6. « Explication de vote : pour Nicolas Sarkozy », Alain Minc, Le Débat n° 168, janvier-février 2012.]»

En réalité, nos deux duettistes n’ont pas d’autre politique à proposer pour sortir de la crise que le sauvetage de l’euro assorti d’une longue cure d’austérité pour remettre les finances publiques d’aplomb. Bref, que l’on soit ou non d’accord avec cette politique, force est de constater que cette élection ne sera pas l’occasion d’un véritable choix. Alors Mémé et moi, on a l’impression que nos gouvernants élus ne sont pas près de retrouver la capacité d’agir autrement qu’à la marge, c’est-à dire sur autre chose que la répartition des emmerdements. Peut-être que l’idée même de nations souveraines n’est pas adaptée au monde d’aujourd’hui, comme ils disent. En ce cas, puisqu’on n’en a pas d’autre sous la main, de monde, c’est inutile de nous déranger. On veut bien admettre (ou pas) que nécessité fasse loi ; mais alors, il faut reconnaître que ce ne sont pas les peuples qui la font.

Schoendoerffer, le long sanglot du héros

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Pierre Schoendoerffer, donc, est mort. Peu s’en soucieront car cet énergumène-là parlait de choses que les hommes d’aujourd’hui ne connaissent plus ou, s’ils s’en souviennent, dont ils se moquent. Schoendoerffer était un écrivain et cinéaste qui parlait de la France, d’une autre France, géographiquement et historiquement lointaine, un écrivain et cinéaste qui parlait d’hommes dont l’honneur avait assez été trempé au sang et aux larmes de la tragédie pour qu’ils en sachent et la valeur et l’écrasante inutilité. Schoendoerffer parlait des vaincus de la farce décolonisatrice, il parlait d’une France de l’abandon au milieu de qui quelques héros seuls, et vains, témoignaient d’une vie plus intense qui aurait pu être trouvée. Il est peut-être le seul témoin d’une certaine mémoire que la frénésie des Trente Glorieuses n’a eu de cesse de rayer pour que jamais nul ne puisse rationnellement la reconstituer non plus qu’intérieurement la revivre.

Je ne sais si la passion de la guerre aventureuse de Schoendoerffer est partageable : pour la goûter, peut-être faut-il avoir été éduqué tout enfant à l’admiration des ultimes chevaliers modernes qui de 40 à 62, de Koufra à Oran et de Leclerc à Bigeard firent les derniers jours glorieux d’une armée française en haillons. Peut-être faut-il avoir lu Par le sang versé à 12 ans et vu Dien Bien Phu à 14 pour la comprendre. Peut-être faut-il avoir eu un grand-père officier à vingt ans en Indochine pour l’admettre. Pourtant les grands récits épiques comme Schoendoerffer sut en conter résolvent toujours, une fois que l’histoire a passé avec sa règle de fer, les contradictions partisanes : qui ne tressaille pas à la charge de la Brigade Légère, au récit de Little Big Horn, à la chute de Troie ou à la prise de la smala d’Abd El Kader, d’où qu’il vienne et quelles que soient ses opinions, n’est peut-être pas tout à fait un homme.
En tout cas, le beau livre de Bénédicte Chéron, issu de sa thèse, qui sort providentiellement au moment de la mort de son sujet, tente de faire partager cette fascination au grand public, et y réussit sans nul doute. Sobrement intitulé Pierre Schoendoerffer[1. CNRS Editions, 27 euros.], cet ouvrage qui ne se veut pas une biographie remet pourtant en ordre une vie entière et fournit de précieux enseignements sur ce petit garçon du Puy-de-Dôme né trop tard pour la résistance mais qui crut trouver dans les lointains espaces français la rédemption.

Schoendoerffer ne fut pas lui-même un guerrier, mais il hanta les champs de bataille de toute l’Asie, après avoir débuté dans le cinéma sous la houlette du grand Kessel. Reporter de guerre, correspondant d’agence, il noua tout particulièrement avec l’Indochine un rapport filial jusqu’à la chute de Dien Bien Phu où il se trouvait, et sa libération des camps de rééducation vietminh. Quand il réalise La 317ème section en 1964, la guerre d’Extrême-Orient a déjà été effacée par la vraie sale guerre, celle d’Algérie. Il est sans doute le premier, et le dernier, à tenter de s’éloigner des documentaires et des informations journalistiques pour incarner dans le destin de soldats perdus la réalité de ce conflit. Jacques Perrin et Bruno Kremer qui débutaient alors donneront au lieutenant Torrens et à l’adjudant Willsdorf la profondeur de leurs traits inoubliables, l’un petit prince tombé de la lune, l’autre baroudeur cabossé. Après ce premier succès, Schoendoerffer retourne temporairement au documentaire, avec La section Anderson où il suit le premier officier noir sorti de Westpoint en campagne contre le Vietcong. Hollywood le consacrera d’un Oscar. Mais entre deux films, Schoendoerffer fut aussi un romancier exceptionnel, jamais jugé à sa véritable mesure : L’Adieu au roi – dont on dit qu’il inspira le Coppola d’Apocalypse now – Le Crabe-Tambour et Là-Haut en témoigneront. Les deux derniers seront portés au cinéma par leur auteur lui-même, Le Crabe-Tambour devenant sans nul doute son chef-d’œuvre à l’image. Pierre Schoendoerffer fut aussi l’homme du conflit de conscience algérien, quoiqu’il n’ait pas couvert cette guerre comme la précédente : le bouleversant et polémique Honneur d’un Capitaine et son débat sur la torture élèvera l’auteur au rang de véritable tragédien. En 1992, le cinéaste réalisera son vieux rêve : porter à l’écran la bataille qu’il a suivie en 54, la fameuse chute de Dien Bien Phu.

Plus que dans ses sujets qui au fond se ramènent toujours au même, les hommes dans et après la guerre, c’est la manière Schoendoerffer qui le consacre comme un génie profond : pas loin d’être shakespearien, du Shakespeare des grandes pièces historiques, il met en scène la mélancolie du héros obscur tout à tour servi et desservi par les circonstances exceptionnelles. C’est toujours le long sanglot d’Ulysse qui cherche sa véritable terre natale, celle sur laquelle sont tombés ses camarades. Faits d’armes, amours et politiques s’entremêlent afin de révéler que la déchirure est inscrite dans le cœur de l’homme, dès sa naissance et quels que soient ses actes, qui au final comptent moins que ses rêves. Et son honneur.