La grande faucheuse canarde sec, ces derniers temps, du côté des belles figures d’un monde d’avant qui ne veut pas crever.
Notre ami Leroy et Jacques de Guillebon ont écrit ici ce qu’il fallait sur les ultimes bye-bye de Félicien Marceau et Pierre Schoendoerffer. Marceau et Schoendoerffer représentaient une certaine idée de la France – style, liberté et art de vivre diletante – que chacun pouvait retrouver dans leurs livres et dans les films réalisés ou adaptés.

Un autre belle figure du monde d’avant vient de s’en aller, sans qu’on en parle beaucoup : Michel Duchaussoy. Sa voix, son regard, son élégance captivaient, peu importe la scène. Il était apparu dans Vie Privée de Louis Malle, qu’il retrouvera plus tard dans Milou en mai. Il intégra la Comédie française. Il eut du succès au théâtre, au cinéma et à la télévision. Sa filmographie rassemble les maîtres et les petits maîtres talentueux du 7e art : Alain Jessua, Roger Vadim, Jacques Deray, Michel Deville, Alain Corneau, Costa-Gavras, Serge Leroy, Nina Companeez, Bertrand Tavernier, Pascal Thomas et, bien sûr, Claude Chabrol avec lequel il tourna six films, parmi lesquels un chef d’oeuvre : Que la bête meure.

Dans Que la bête meure, sur un scénario et des dialogues de Paul Gégauff, Duchaussoy incarne un écrivain dont le fils a été assassiné par un chauffard. Il a juré de retrouver ce dernier, ordure totale et magnifique interprétée par Jean Yanne, d’aller jusqu’au bout de la vengeance. La mécanique du réglement de compte installée, il n’y a plus de bons et plus de méchants. Les sentiments mauvais hantent la province bretonne, sous un ciel à la couleur unique, de gris et de soleil pâle. La silhouette de Caroline Cellier, en robe légère et lunettes héritées d’Audrey Hepburn, n’adoucit pas les envies et les regrets. Les derniers mots du film, alors que Duchaussoy a pris la mer, sont le Requiem des années 60 : « Je croyais être devenu aussi froid que la lame d’un couteau mais le coeur est bien plus long à mourir qu’on ne pense. Je vais aller au loin et ne jamais revenir. Je vais disparaître, m’effacer. Qu’on me laisse choisir mon châtiment. Il existe un chant de Brahms, qui paraphrase L’Ecclésiaste : il faut que la bête meure, mais l’homme aussi. L’un et l’autre doivent mourir. »

La bête est morte, Duchaussoy aussi. L’une des dernières fois qu’on l’a vu, il était un très bon second rôle dans la première saison de Braquo, la série très noire d’Olivier Marchal. Son personnage ayant succombé à une crise cardiaque, il ne participa pas à la mascarade de la saison 2. C’était sans doute mieux pour lui. En même temps, Duchaussoy ne subissait jamais la nullité crasse qu’on lui imposait : sa seule présence donnait du plaisir. On se rappelle ainsi Les coeurs brûlés et Les yeux d’Hélène, cette saga cruelle et ensoleillée des années 90. Ce n’était pas bien écrit, pas bien filmé. C’était entre eau de rose et eau de vie pas assez forte. Mais il y avait Mireille Darc, Pierre Vaneck, les jolies Amélie Pick et Claire Keim, et Michel Duchaussoy.

Comme Félicien Marceau et Pierre Schoendoerffer, Michel Duchaussoy va nous manquer : tous les trois, ils dataient avec classe notre spleen.

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