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Sarkozy en guerre avec la CGT : pas si simple…

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La CGT nationale intervient volontiers dans le débat électoral, et c’est son droit le plus absolu d’estimer que la réélection de Nicolas Sarkozy ne serait pas une bonne chose pour les travailleurs. Nicolas Sarkozy semble partager cette animosité. Pour lui, il vient de le redire hier, la CGT, à Arcelor, comme ailleurs, pense plus à ses objectifs politiques qu’à la défense des salariés.

Une des fédérations de la CGT est, en revanche, beaucoup plus discrète sur le sujet : la puissante Fédération Nationale des Mines et de l’Energie, qui regroupe notamment les salariés d’EDF et GDF, deux entreprises où la CGT est particulièrement puissante.
Depuis un an, la FNME a publié en tout et pour tout un seul communiqué sur cette échéance décisive, peu après le fameux accord électoral entre socialistes et Verts.

Le titre du communiqué était déjà sans appel : « Accord irréaliste et irresponsable PS / EELV : fin du service public de l’électricité », le texte n’était guère plus tendre pour les deux partis de la gauche sociétale :

« L’arrêt du Nucléaire (ne nous voilons pas la face, c’est ce que signifie l’arrêt de tout nouveau projet rajouté à la fermeture de 24 réacteurs – dont l’arrêt immédiat de Fessenheim – plus la mise en cause du retraitement) fragilisera l’équilibre Production/Consommation et notre indépendance énergétique. Le bilan économique, écologique, social, de ces décisions, si elles étaient mises en œuvre dans une échéance aussi courte, serait désastreux. Qui paiera les coûts de ces décisions ? Le prix de l’électricité en sera doublé, pénalisant fortement les usagers et notre industrie. Nous ne pouvons penser que ce vaste gâchis industriel serait la balance de quelques postes de députés. »

Si l’on procède par élimination, une fois Hollande et Joly disqualifiés, il restait donc un candidat de gauche vers lequel électriciens et gaziers pouvaient se retourner, celui soutenu par le PCF, la seule formation de gauche qui n’a jamais cédé aux sirènes de la démagogie antinucléaire. Las, si le PCF est clair sur ces questions, Jean-Luc Mélenchon l’est tout autant : il est favorable « à une sortie programmée du nucléaire » qu’il se propose cependant de soumettre à référendum au cas ou il serait élu…

Philippe Poutou étant un antinucléaire convaincu, François Bayrou, Marine Le Pen et Nathalie Arthaud étant peu ou prou sur des positions de réduction programmée assez proches de celles préconisées par l’accord PS-EELV, il ne reste donc plus qu’un seul candidat à partager la position de la CGT d’EDF en faveur du maintien et de la modernisation des centrales existantes et de la poursuite des efforts de modernisation et de sécurisation de la filière nucléaire. Devinez lequel ?

Immigration : Hollande se lepéniserait-il ?

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Que faut-il penser des déclarations de François Hollande hier soir sur l’immigration ? En tout cas, pour son organe central de campagne, c’est clair : « Hollande veut limiter l’immigration légale » Pour ceux des lecteurs de Libération qui n’auraient pas compris que quand c’est François Hollande qui la propose, c’est soudain une idée qu’elle est bonne, Jonathan Bouchet-Petersen n’hésite pas à mettre les points sur les i : « Limiter l’immigration légale en France. Pour la première fois ce jeudi soir dans l’émission Des Paroles et des actes, François Hollande en a clairement fait un objectif de son possible quinquennat. »

Mais alors, est-ce à dire que le chouchou de Nicolas Demorand aurait lui aussi viré xénophobe ? Mais non, nous explique Jonathan l’épatant, il s’agit juste d’« un certain durcissement oratoire, comme une réponse à Nicolas Sarkozy qui, de tribunes en micros, dénonce les régularisations massives programmées selon lui par le candidat socialiste. « Jamais vous ne trouverez un texte de ma main ou une parole dans ma bouche » en ce sens, a lancé le candidat socialiste à son contradicteur Jean-François Copé, patron de l’UMP »

J’adore le concept de « durcissement oratoire », pas vous ? Quand c’est Sarkozy qui veut encadrer l’immigration légale, Libé parle immédiatement de droitisation voire d’extrême droitisation. Quand le candidat PS le copie, il ne s’extrêmedroitise pas, il durcit son discours. Elle est pas belle, la vie ?

François Hollande, cessez d’être obsédé par le mot « race »

Il a un côté sympathique François, entre ses traits d’humour et ceux qui dessinent désormais une silhouette trop vite amaigrie. Difficile de ne pas rire à ses bons mots ou de ne pas apprécier cette culture spontanée que d’autres justifient en jurant qu’ils se sont mis à lire sur le tard. Il a passé dix heures au salon de l’agriculture et il se murmure que l’ancien Président de la République voudrait lui donner sa voix – non sans raison- mais que ses services de sécurité, mandatés par l’Elysée, veillent à ce qu’il ne s’exprime pas sur le sujet.
Il faut le reconnaître, François est tout sauf un semeur de troubles. Ce Tullius Detritus qui, sous la plume de Goscinny devient cette bête si prompte à créer la zizanie, ce n’est pas lui mais plutôt son opposant. Qui le lui contesterait ? D’un côté, une machine gestuelle qui embraye tour à tour sur les Roms, les immigrés, les assistés et les chômeurs ; de l’autre côté, le ton posé du sage rassembleur.
Seulement, François en fait trop ou pas assez. Et c’est là où le bât blesse. Libéral à Londres et socialiste à Paris, partisan de l’euthanasie avant de promettre une consultation préalable sur le sujet, opposé à la surtaxation des très hauts revenus avant de revenir dessus, les contradictions fusent même si, dira-t-on, c’est le jeu de toute campagne électorale.

Dernièrement, François a eu une idée : supprimer le mot « race » de la Constitution. Cette fois, on ne lui en voudrait pas de changer d’avis. Comprenez, dans l’imaginaire du PS, une fois ce vocable éradiqué, plus aucune distinction ne viendrait interférer dans la merveilleuse unité que constitue la grande famille humaine. Il en serait alors terminé du panel de couleurs qui dérangent tant les employeurs et oppose, parfois, les citoyens. Ni noir, ni jaune, ni blanc, une seule couleur pour l’humanité et son lot de fraternité et de bonheur, un jardin d’Eden sans bois d’ébène.

Belle proposition qui tendrait presque à faire oublier à l’individu d’où il vient alors même que la communautarisation semble être devenue une valeur de gauche. Belle proposition, s’il en est, qui s’inscrit dans la logique de la théorie du genre ou de toutes celles qui appellent à une uniformisation sans demi-mesure de notre société. Plus d’hommes, plus de femmes, plus de division de l’espèce humaine… Comme si la différence appelait l’intolérance et que l’indifférence appelait la bienveillance.

On nage dans une sorte d’étrange alchimie. Mélange d’Equilibrium, ce film américain de science-fiction où le prozium règne en anesthésiant les sentiments humains et du Complexe de Procuste, formidable œuvre de Vladimir Volkoff qui met en scène ce brigand plein de bons sentiments, qui rabote tout ce qui dépasse chez ses victimes pour en égaliser la taille.
D’aucun diront qu’il ne s’agit que d’un mot, un mot responsable de tant de maux qu’il vaut mieux à jamais le sortir des mémoires, surtout lorsqu’elles sont constitutionnelles. Paradoxalement, les pourfendeurs de ce vocable sont précisément ceux qui se sont battus pour qu’il soit au cœur de tous les débats sur l’immigration ou le chômage.

Si le mot « race » existe, c’est bien qu’il a une réalité dont on ne comprend pas pourquoi il faudrait en venir à l’éliminer. Sa signification n’appelle pas à la hiérarchisation mais, bien au contraire, à la fabuleuse singularité de chaque individu, à la multitude des contrées, à cette diversité qui rend les fleurs de champs bien plus inspirantes qu’une pépinière industrielle de tulipes. Sa présence dans la Constitution et l’interdiction d’opérer une distinction en son sein permet justement, au sommet de la hiérarchie des normes, de prévenir et de punir toute forme de racisme.
Sa disparition des lois fondamentales ne serait qu’une mutilation de plus de la réalité pour faire entrer une cheville carrée dans un trou rond (comme disent les Anglais – mais là encore désigner nos frères humains par leur nationalité, n’est-ce pas déjà une division de l’espèce humaine ?).

Plus grave, par un parallélisme des formes, nier l’idée de race devrait nous amener à nier l’idée de racisme. Car sans races, pas de racisme.
En attendant que cette mesure arrive et vienne consigner à jamais ce vocable des dictionnaires et textes à portée normative, courrez donc revoir ces vierges noires – de Rocamadour à Częstochowa- qui furent inspirées par ces vers du Cantique des Cantiques : Nigra sum sed formosa[1. « Je suis noire mais belle »].

Qui veut la peau du bac ?

Chaque semaine jusqu’à l’élection présidentielle, la « battle » sur Yahoo ! Actualités confronte les éditos de Rue89 et Causeur sur un même thème. Cette semaine, Jérôme Leroy et Pascal Riché débattent de l’avenir du bac.

Il n’y a pas que les élections qui approchent, le baccalauréat aussi. Et comme chaque année depuis quelques temps déjà, il semblerait bien que ce qui appartenait jadis à une certaine mythologie française ne soit plus qu’un objet de polémiques, un point douloureux et terminal, c’est le cas de le dire, où se concentrent toutes les contradictions d’un système éducatif de plus en plus malmené, déconsidéré, affolé. Luc Chatel, sans doute pour montrer que le gouvernement gouverne jusqu’au bout et éviter le cauchemar des fraudes de l’année dernière, a rendu publiques les conclusions d’un rapport qu’il avait demandé à l’Inspection Générale de l’Education Nationale sur une institution qu’il juge « à bout de souffle. »

Le problème est que les recommandations de l’Inspection Générale pour réformer le baccalauréat ne vont pas lui permettre de retrouver sa respiration et ressemblent davantage à un pansement sur une jambe de bois qu’à la « revalorisation » de l’épreuve officiellement souhaitée. Car vous n’êtes pas sans savoir que le bac ne vaut plus rien. En tout cas, c’est ce que tout le monde dit, donc c’est certainement vrai. Le bac, en effet, serait aujourd’hui pratiquement donné (il reste quand même un tiers d’une classe d’âge qui ne l’a pas), les correcteurs recevraient des consignes qui rendraient souvent impossible de ne pas mettre la moyenne à une copie et les jurys réunis en commission seraient priés d’harmoniser les notes, façon pudique de dire qu’elles sont toutes remontées. Plus grave, des élèves auraient le bac sans avoir la moyenne dans les matières principales, par le jeu d’options pléthoriques, ce qui ferait par exemple que l’on pourrait faire un très bon bachelier littéraire avec 2 en philo mais 18 en clarinette.
Et que propose le rapport remis au ministre ? D’abord, de réduire le nombre des options. Peu importe, au demeurant, que ces options aient été depuis des années favorisées par une vision pédagogiste d’un lycée « ouvert sur le monde », elles ne seront plus de saison désormais.
Autre point du rapport, réduire le nombre de langues vivantes qu’il est possible de présenter. Il y en a 57 dont les deux tiers concernent moins de deux cents candidats. On peut trouver que c’est exagéré. On peut aussi penser que c’est un gage de la qualité d’une offre éducative. A moins que l’on ne décide, comme c’est déjà pratiquement le cas au collège, de ne laisser pour l’immense majorité des élèves que le choix, de fait, entre l’Anglais, l’Allemand et l’Espagnol.

En fait, si l’on résume la réforme souhaitée, c’est à un bac encore plus allégé que l’on va aboutir, avec notamment l’introduction d’un contrôle continu accru que viendra masquer une feinte sévérité par l’introduction de notes éliminatoires pour le petit noyau survivant des matières effectivement passées lors d’épreuves ponctuelles.

Pour ceux qui sont attachés à cette institution, on a finalement la vilaine impression d’assister à la même mécanique qui a vu le Service National disparaître sous Chirac. Le bac, comme l’était Service National, et ce n’est pas un hasard s’il est soumis à de telles pressions, a aussi été conçu dès l’origine comme un rite d’initiation républicain, comme le double symbole d’une entrée dans l’âge adulte et dans une certaine élite méritocratique.
Et pourtant que pèsent ces considérations face à des questions de gros sous ? Parce que c’est bien à cela que se résume le problème. On avait dit du Service National qu’il était devenu inégalitaire, (ce qui était vrai mais on avait tout fait pour), et qu’il ne correspondait plus aux nécessités des armées modernes. On a juste oublié de dire que l’arbitrage entre son utilité civique et son coût budgétaire aura été la principale motivation de sa suppression.

Pour le bac, clef de voûte de cette école de la République, on commence par dire qu’il est dévalorisé, on prend des mesures qui ne feront qu’aggraver les choses à plus ou moins court terme et on finira là aussi, un jour, par constater de manière assez tartuffe qu’il ne sert plus à rien. En omettant juste de préciser qu’il s’agira avant tout pour l’Etat de ne plus payer le prix de l’organisation de l’épreuve, chiffrée aux alentours de 100 millions d’euros. Il est d’ailleurs assez intéressant de savoir que l’Inspection des Finances a travaillé en collaboration avec l’Inspection Générale sur ce rapport. Cette même inspection des Finances, qui est chargée de l’application de la fameuse RGPP responsable de la suppression de 70 000 postes d’enseignants durant le quinquennat, phénomène qui n’a pas facilité, c’est le moins qu’on puisse dire, un déroulement serein des épreuves ces dernières années.

Encore une fois, en la matière, les libertaires pédagogistes qui rêvaient d’un monde sans examens discriminants auront servi d’idiots utiles aux libéraux gestionnaires qui ne sont pas persuadés de la nécessité d’une éducation nationale. Et c’est ainsi que le bac pourrait mourir, pris sous le feu croisé de ceux qui ne l’aimaient pas, de ceux qui trouvaient qu’il ne valait plus rien et de ceux qui trouvaient qu’il coûtait trop cher. Quand on veut tuer son bac, on dit qu’il n’est plus à la page.

François Hollande, Stéphane Hessel et Georges Bidault

Le prophète indigné, Stéphane Hessel, a remis sa casquette de maquisard en lançant hier dans Libération un appel à voter François Hollande. Avec son camarade de l’ombre, Raymond Aubrac, avec qui il coécrit cette tribune, il profite du contexte de l’anniversaire des 68 ans du programme solidaire et bienveillant adopté par le Conseil National de la Résistance (CNR) le 15 mars 1944, pour agiter la menace de son inquiétant démantèlement si la France repartait pour cinq ans avec Nicolas Sarkozy et appelle donc à faire barrage à cette politique ploutocrate aux relents de xénophobie primaire.

Définitivement atteint du syndrome de répétition, Hessel, rejoue à chaque intervention dans le débat public son rôle de grand résistant qui a le devoir de veiller sur le respect des valeurs sacrées de la Résistance. Et comme un résistant ne peut être qu’un homme d’honneur à la vertu irréprochable, tout ce qu’il dit est parole d’évangile.

En insinuant que la gauche est par nature du côté de « la liberté, de la dignité, de la démocratie, de l’espoir », qu’elle est la couleur politique de la résistance héroïque, Hessel associe par défaut la droite à la collaboration scandaleuse avec l’ennemi devenu la finance mondialisée. Ce qui, au passage est une injure à la mémoire de tous les résistants de droite, catholique, maurassiens morts pour la France, ceux-là même auxquels Aragon rendait hommage dès 1943 dans La Rose et le Réséda.

La toile de fond historique a beau avoir changé, Hessel continue à réécrire l’Histoire dans un seul objectif : distribuer des brevets de FFI à deux centimes en faisant croire que voter Hollande c’est résister. Cette tentative de récupération évoque irrésistiblement le cas de Georges Bidault. Durant la seconde guerre mondiale Georges Bidault fut un résistant héroïque, qui succéda à Jean Moulin en 1943 comme président du Conseil National de la Résistance.

Les circonstances de l’histoire firent que le même Bidault, engagé aux côtés de l’OAS à la fin de la guerre d’Algérie, crut bon de constituer une sorte de gouvernement antigaulliste en exil. Il eut le mauvais goût de le baptiser Conseil National de la Résistance…

La France en français !

La formulation d’« identité nationale » partait d’une bonne intention, s’il s’agissait de réveiller en France un sentiment national − qui n’est pas seulement perturbé par les fantasmes dus à l’immigration, mais bien autant, sinon plus, par l’américanisation de l’Europe dans son ensemble et de la France en particulier. Cependant, le mode opératoire de l’enquête (les préfets) n’était pas très heureux et devait, de toute évidence, inquiéter quelques âmes sensibles de la gauche tartuffiante.

Si la notion d’identité crée un malaise ou une méfiance, c’est sans doute qu’elle est perverse, non par nature mais par l’ambiguïté de son usage : nul, hélas, ne mettait en doute l’identité des déportés du Vel d’Hiv. Il ne s’agissait pas alors de revendiquer une identité menacée, par réflexe de légitime défense, mais de la subir par oppression.

Jean-Marie Domenach a pu écrire avec pertinence : « Identité est un mot détestable ; son étymologie (idem) laisse croire qu’il existe au principe de la nation un socle immuable qui nous définit et nous oblige à nous identifier à lui, comme si, au-delà des siècles, nous pouvions entrer dans la peau et dans l’esprit de ceux qui, sans le savoir, forgeaient cette identité. Michelet disait personnalité et il avait raison, car une personne n’existe qu’en mouvement, par un constant travail de soi sur soi et par la façon dont elle se nourrit d’autrui. Rien n’est plus contraire à cette histoire de la France que cette conception identitaire, alors qu’elle fut, le plus souvent, missionnaire et assimilatrice.»[1. Regarder la France, éd. Perrin, 1997.] Je sais bien qu’il est aujourd’hui mal vu d’être missionnaire ou assimilateur, et que l’on sait de moins en moins raisonner en histoire selon les critères de chaque époque. Ainsi fut pourtant la République. On peut bien rejeter le passé, ce n’est parfois qu’une ruse pour le reproduire. Notre actuel discours sur les droits de l’homme est-il autre chose qu’une réitération de notre tradition missionnaire et assimilatrice − voire colonisatrice, comme nos brillantes expéditions en Irak, en Afghanistan et en Libye pourraient le suggérer ?[access capability= »lire_inedits »]

Notre bon vieux Littré donne du mot identité cinq définitions, dont on ne retiendra que celle qui vient en dernier : « Conscience qu’une personne a d’elle-même ». Qu’un mot ait beaucoup d’acceptions fait sans doute sa richesse d’expression, mais c’est aussi un piège qui facilite les amalgames, dès lors qu’il est utilisé dans des polémiques intellectuelles ou politiques. La polysémie, c’est soit Brocéliande avec tous ses charmes, soit un terrain miné. Et il n’est que de s’arrêter au cinquième sens donné par Littré pour rendre raison à Jean-Marie Domenach : cette conscience qu’une personne a d’elle-même, il est beaucoup mieux dit d’elle par le terme de personnalité ; et cela vaudrait aussi bien par extension pour tous ceux qui seraient apparentés ou liés par telle ou telle appartenance, communauté d’origine, de vie ou de destin. Dans son inoubliable Tableau de la géographie de la France[2. Préfacé par Pierre George, Éd. de la Table Ronde, La Petite Vermillon, 1994.] écrit en 1903, Paul Vidal de La Blache écrit : « Ce mot de personnalité appartient au domaine et au vocabulaire de la géographie humaine. Il correspond à un degré de développement déjà avancé de rapports généraux. Ce degré a été atteint de bonne heure par la France. […] Notre pays est de ceux qui ont pris le plus anciennement figure. […] Comment un fragment de surface terrestre qui n’est ni péninsule, ni île, et que la géographie physique ne saurait considérer proprement comme un tout, s’est-il élevé à l’état de contrée politique, et est-il devenu enfin une patrie ? »

Une personnalité existe par elle-même ; une identité est plaquée, ou subie ; lorsqu’elle réagit par peur, elle donne d’elle-même l’image de l’agressivité, alors qu’elle révèle un état d’infériorité − et que cet état d’infériorité soit réel ou imaginaire, le sentiment qui inspire la réaction de peur est le même. Il est étrange que l’on ait détourné de son sens grec le mot phobie qui n’a jamais signifié « haine » mais « peur ». A-t-il jamais été intelligent de faire des lois contre les peurs qu’éprouvent nos contemporains ?

Il peut apparaître que ce que l’on dénomme si volontiers crispation identitaire nous conduise à altérer, de nous-mêmes, notre propre liberté. Dans le discours dominant d’aujourd’hui, le rapport entre droits de l’homme et droits des peuples n’est pas éclairci. Tirés excessivement vers le droit de l’individu, les droits de l’homme, dont on a oublié qu’ils étaient aussi ceux du citoyen, ne tiennent plus compte de certains droits élémentaires des peuples, tels que le droit à leur langue. Les crispations qui s’ensuivent ne peuvent être traitées à la légère, par des diabolisations réciproques. Il n’y a jamais eu, dans la longue histoire de l’humanité, de droit absolu, puisque même le droit à la vie n’a pas toujours été considéré comme tel, et l’est de moins en moins au vu de certaines lois. Il convient de mettre en forme les antagonismes − surtout eux.

En regard d’une identité qui peut se révéler prison de l’être, le vrai nom de la personnalité et de la liberté de l’être réside dans sa souveraineté et je préfère ici laisser la parole à Alain Finkielkraut : « La notion de souveraineté ne mérite aucunement de tomber dans l’indignité, […] la souveraineté a donné sa chance politique à la nation et, dans la nation, à la démocratie. Destituer aujourd’hui la souveraineté au nom de l’empire du Bien ou de la morale universelle, cela ne peut conduire qu’à mettre les États faibles sous la férule d’un club très fermé d’États puissants. Les premiers sont surveillés, jugés et, au besoin, corrigés par une humanité réduite aux seconds. »[3. Une Voix vient de l’autre rive, Éd. Gallimard, 2000.]

Demandons-nous comment sortir de tant d’ambiguïtés savamment entretenues, de cette pathologie de l’esprit démocratique qui dérive vers une sorte de nirvana où l’abolition de toutes les frontières, c’est-à-dire de toutes les limites, ne conduit plus qu’à dialoguer avec soi-même et à se répéter sans fin, et sans rire ; où la « transparence » qui attente au secret des êtres et aux mystères du monde ne nous fait donner que sur le vide.

Lors d’une enquête préliminaire, il est apparu que les Français mettaient en tête, à 80%, de leurs caractéristiques d’identité nationale… la langue française, avant la République, avant la laïcité, avant le drapeau, avant la Marseillaise, par ordre décroissant.

Ce résultat ne fait que souligner l’erreur de ceux qui, dans les sphères paradoxales du gouvernement, dénigrent la langue française au point de prétendre imposer l’usage de l’anglo-américain dans l’enseignement supérieur. Ce qui au demeurant est parfaitement illégal au regard de la loi du 4 août 1994 sur l’emploi de la langue française, ainsi que de l’article 2 de notre Constitution qui stipule que le français est la langue de la République.

Ne s’est-il pas trouvé un ministre assez inculte pour contrarier le sentiment de 80% des Français en prétendant que la langue française leur aurait été imposée en 1539 par l’édit de Villers-Cotterêts ? Il est un peu fort de confondre François Ier et l’abbé Grégoire puisque, comme chacun sait ou devrait savoir, l’édit de François Ier avait pour but essentiel de substituer l’usage du français à celui du latin dans les juridictions du royaume. On voit à tout cela que la passion de « l’identité nationale » affichée par le chef de l’État est assez peu partagée par certains de ses ministres.

De longue date, on n’a plus guère de nouvelles de la Délégation à la langue française, héritière d’un éphémère Commissariat général créé par François Mitterrand et massacré par Michel Rocard, ce grand dadais. Le pouvoir a décidément trop d’idées ; elles se bousculent et s’enchevêtrent au point que personne ne s’y retrouverait s’il n’y avait des opposants obsessionnels pour donner, par leurs propos agressifs, un semblant d’existence à des contestations tout aussi puériles. Prétendre qu’il n’y aucun lien entre l’identité nationale, telle qu’elle angoisse aujourd’hui les Français et leurs dirigeants, et l’immigration, telle qu’on l’éprouve actuellement, est d’une parfaite mauvaise foi − à moins que ce ne soit une manœuvre pour faire oublier l’américanisation de nos élites ? Et prétendre qu’il n’y a pas de « Français de souche » est évidemment infantile, sinon qui suis-je, puisqu’il me faudrait remonter à cinq générations pour me trouver une aïeule piémontaise ?

Les idéologues de l’ « écologie politique » devraient peut-être s’aviser que, si la langue française est tenue par les Français comme la première caractéristique de leur identité, elle est de ce fait même une signalée caractéristique de leur environnement mais, aussi, un incontestable héritage de leur existence dans le monde. Quant à l’Europe, elle n’a pas d’identité dès lors que des hommes politiques influençables en ont récusé les racines chrétiennes, ou si l’on veut judéo-chrétiennes, pourtant consubstantielles à son histoire, laquelle ne saurait être considérée comme un facteur d’usure que par des observateurs frivoles.[/access]

Hollande ou Mélenchon : pour qui vote le CERES ?

Avant-hier soir, Jean-Pierre Chevènement a solennellement déclaré « soutenir » François Hollande dès le premier tour, comme il l’avait fait en 2007 avec Ségolène Royal. Dès hier matin, il se rendait à Canossa, pardon à Solferino, pour y tenir une conférence de presse conjointe avec le candidat qui veut « donner du sens à la rigueur ». Bien sûr, les mauvaises langues (ou les analystes politiques, mais est-ce bien différent ?) expliqueront que le chapelet de circonscriptions, pour la plupart ingagnables, lâché par le PS au groupusculaire MRC, a joué son rôle dans la négociation…

Mais la grande hache de l’histoire retiendra autre chose que ces manœuvres d’appareils. Le jour même où Chevènement ralliait Hollande sur le plateau de Laurence Ferrari, un de ses amis de quarante-cinq ans prenait une décision radicalement différente. Didier Motchane, cofondateur du Centre d’études, de recherches et d’éducation socialiste (CERES) avec Chevènement, Sarre, Charzat, Guidoni et les autres, a en effet officiellement apporté son soutien à Jean-Luc Mélenchon pour la présidentielle de 2012. Sur le site du Parti de Gauche, Motchane explique voir en Mélenchon l’un des « résistants à l’ordre établi capitaliste » digne héritier de « l’esprit du socialisme ».

Rappelons qu’à leur sortie de l’ENA, en 1965, Chevènement et Motchane avaient rédigé sous le pseudonyme de Jacques Mandrin un petit libelle mordant, L’énarchie ou les mandarins de la société bourgeoise. De l’électeur de Hollande ou de celui de Mélenchon, la postérité dira lequel a été le plus fidèle au legs socialiste du CERES. En attendant, le bifrons Jacques Mandrin ne sait plus où donner de la tête…

Hollande et Sarkozy redécouvrent la France du non

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Il y a encore un an, le seul mot de protectionnisme faisait se dresser sur ses ergots le moindre lieutenant du cercle de la raison cher à Alain Minc. Si les socialistes, sous la pression de Benoît Hamon, n’excluaient désormais plus de se préoccuper du dumping monétaire, écologique et social, ils étiquetaient leurs propositions du nom de juste-échange. Todd leur avait justement fait remarquer, invité à leurs journées parlementaires, que si on avait peur du mot, on avait peur de la chose. Quant à l’UMP de Jean-François Copé, elle renvoyait dans les corners extrémistes de droite et de gauche toute personne exprimant ce genre de velléité.

Mais parfois, dans les campagnes électorales, on finit quand même par causer des thèmes qui intéressent ceux qui votent. Et le protectionnisme, voire le souverainisme, sont des thèmes porteurs. Tout le monde se souvient de l’existence de cette fameuse France du non. Nicolas Sarkozy et Ségolène Royal avaient déjà tenté de lui parler gentiment il y a cinq ans mais cela demeurait timide. Cette fois-ci, la crise est passée par là et on fait du rentre-dedans à cette France, qualifiée de xénophobe en 2005 dans les colonnes de Libé et du Figaro réunies. Non seulement, on lui parle de frontières, de démondialisation, et de souveraineté nationale mais on va plus loin encore : on lui propose des têtes d’affiche !

A ma gauche, François Hollande. Il a réussi le tour de force de rallier le sémillant Arnaud Montebourg à son panache entre les deux tours de la primaire socialiste, l’a ensuite envoyé dans les usines menacées de délocalisation et l’a nommé cette semaine représentant spécial. Pierre Moscovici s’occupera de l’intendance et sera sans doute prié de se montrer un peu moins ou -au minimum- ne pas en appeler à Jacques Delors toutes les dix minutes. Hier, c’est Jean-Pierre Chevènement, figure historique du nonisme qui a apporté son soutien au candidat socialiste lors d’une conférence de presse à Solferino. Nul doute qu’il sera mis en valeur dans les prochaines semaines afin de séduire la France du non.

A ma droite, Nicolas Sarkozy. Lui, il ne pioche pas vraiment dans les personnalités politiques au sens strict : il n’en a pas en magasin, à part peut-être Jacques Myard ou Lionnel Luca, mais c’est pas très sexy. Alors il pioche chez les conseillers. Le duo Buisson-Peltier a ainsi fait son apparition dans la presse ces derniers jours. On lit le premier dans Le Monde, on voit l’autre sur les chaînes d’info. Tous les deux viennent de l’extrême droite, avec un passage par le sas villiériste pour le plus jeune[1. A noter que Guillaume Peltier n’est sans doute pas pour rien dans la mort politique de Philippe de Villiers, lui ayant conseillé de causer beaucoup moins protectionnisme et beaucoup plus de danger islamique. Le socle catho des sympathisants villiéristes a commencé à se disloquer à ce moment précis, désorienté par un discours anti-religieux obsessionnel.] mais surtout ils adooorent les sondages et ils savent que la notion de frontière cause au Peuple. Mais davantage que les conseillers opinion, c’est un conseiller très spécial qui a été mis à l’honneur à Villepinte. Henri Guaino a donc eu l’immense honneur d’être le dernier à parler avant le candidat. C’est un sacré signe envoyé à la France du non. Guaino a d’ailleurs rappelé ses états de services nonistes[2. Tout le monde aura ses intonations à la Malraux. Ce n’est pas nouveau. Je l’avais déjà noté en 1999, lors du congrès fondateur du RPF de Charles Pasqua et Philippe de Villiers.]. Cette promotion n’a pas eu l’heur de plaire à Copé, Juppé ou Raffarin, lequel a d’ailleurs fait remarquer sur twitter que le discours de Guaino avait subi des sarcasmes de la part de… Gérard Depardieu. De toute évidence, si Nicolas Sarkozy ne se succède pas à lui-même, son conseiller spécial devra faire autre chose que de la politique à l’UMP. Signe qu’il n’y sera pas le bienvenu : le Guaino-bashing a déjà débuté en coulisses.

Nous verrons donc des candidats oui-ouistes dire oui à la France du non, selon la formule de Peltier. Et afin de faire oublier qu’au lieu de lui dire oui, ils lui avaient longtemps dit merde -remember Lisbonne, ils se promèneront avec leurs cautions en chair et en os, tandis que Minc d’un côté et Attali de l’autre auront été enfermés à double-tour dans des placards. Reste que l’égalité du temps de parole dans les médias audiovisuels ne saurait tarder et que les Français auront l’occasion de découvrir qu’en plus de Mélenchon et Le Pen, il y aura quelques autres vrais candidats nonistes. Ceux-ci ne se promèneront pas avec des cautions oui-ouistes.

Allez savoir pourquoi…

Le Conseil constitutionnel et la femme de César

Alors que François Hollande, sans doute conseillé par un amateur de Georges Perec ou de Fernand Raynaud (« ici on vend de belles oranges pas chères »), se propose, avec une audace inouïe, de supprimer le terme « race » de la constitution, d’autres réformes, manifestement plus urgentes, semblent pour l’instant en sommeil, superbement ignorées par les différents candidats. Et à ce propos, on songe notamment à la réforme de la composition du Conseil constitutionnel, qui empêche celui-ci de jouer pleinement le rôle qui devrait être le sien tout en altérant significativement sa légitimité.

Le mode de désignation des membres du Conseil constitutionnel et sa composition remonte à la naissance de la Ve république. En vertu de l’article 56 de la constitution, le Conseil comprend neuf membres : trois, dont son Président, nommés par le Président de la République, trois par le président de l’Assemblée nationale, et trois par celui du Sénat. En outre, les anciens Présidents de la République en sont membres de droit.
En 1958, un tel mode de désignation pouvait paraître satisfaisant, au vu des fonctions relativement modestes du Conseil constitutionnel – lequel ne contrôlait les lois ordinaires qu’avant leur promulgation, et à condition d’être saisi par le Président de la république, les présidents des deux assemblées ou le Premier ministre… De là, une activité restreinte : entre 1959 et 1975, le Conseil ne sera amené à examiner, en tout et pour tout, que quatre lois ordinaires, et un traité. Ce qui, à l’époque, conduit d’ailleurs les spécialistes à douter de sa nature : le Conseil constitutionnel, estiment beaucoup d’entre eux, ne serait pas une authentique juridiction, comme la Cour suprême américaine ou le Tribunal constitutionnel allemand, mais un simple organe politique voué à la défense de l’exécutif et à la protection du régime. Dans ces conditions, la composition du Conseil semble s’accorder à sa nature : comment reprocher à une telle instance d’être exclusivement composée de personnalités désignées par des politiques en fonction d’affinités partisanes ? Pourquoi exiger de ses membres des diplômes de juriste, alors que l’on n’en demande ni aux parlementaires, ni aux ministres ? Et pourquoi s’étonner de voir siéger, au sein du Conseil, les anciens présidents de la République ?

Le problème, c’est que les attributions du Conseil constitutionnel vont évoluer de façon radicale à partir des années 1970. Depuis lors, en effet, le Conseil s’est arrogé, de façon spectaculaire, le rôle de garant et de gardien des droits fondamentaux. Il peut en effet, depuis une révision d’octobre 1974, être saisi par 60 députés ou 60 sénateurs, bref, par une minorité du parlement, ce qui va faire exploser son activité : en 2011, par exemple, il a été amené à contrôler la constitutionnalité de treize lois ordinaires avant promulgation, soit, en une seule année, trois fois plus qu’entre 1959 et 1975. Enfin, depuis la révision du 23 juillet 2008, il peut en outre être saisi par les justiciables, à travers le mécanisme de la Question Prioritaire de Constitutionnalité (QPC), de lois déjà promulguées, lorsqu’il est soutenu que celles-ci portent « atteinte aux droits et libertés que la Constitution garantit ». Innovation majeure qui étend encore, et de façon considérable, le travail du Conseil constitutionnel : pas moins de 109 décisions QPC ont ainsi été rendues au cours de l’année 2011.

Au cours des trois dernières décennies, le Conseil constitutionnel est donc devenu une véritable juridiction, très fréquemment saisie, et présentée, non sans raisons, comme l’ultime rempart des libertés publiques. Or, ce Conseil, qui prétend former le cœur de l’État de droit, reste nommé comme à l’époque où on l’accusait d’être, suivant le mot cruel de François Mitterrand, le laquais et le porte coton de la présidence.
Un tel décalage ne saurait se prolonger indéfiniment : les fonctions et la place actuelle du Conseil constitutionnel exigent que l’on revoie en profondeur son mode de désignation – notamment, afin qu’il soit plus étoffé, qu’il ne soit plus composé que de juristes professionnels, et surtout, qu’il puisse être sérieusement dépolitisé.

De toute évidence, il faut d’abord que ses membres soient plus nombreux. Car à moins d’être des surhommes ou des super-héros travaillant 24 heures sur 24, les neuf membres du Conseil ne sauraient à eux seuls suffire à la tâche qui est désormais la leur – même avec l’aide de personnalités aussi actives que les membres de droit, Valéry Giscard d’Estaing et Jacques Chirac. Halte aux cadences infernales ! On observera ce propos que les membres du Tribunal constitutionnel allemand, peu réputés pour leur dilettantisme, sont au nombre de seize. Et que tous les seize, sans exception, sont des juristes professionnels de haut niveau, onze d’entre eux étant professeurs de droit. Ce qui présente au moins un (gros) avantage : celui de permettre aux membres de ce Tribunal de faire eux-mêmes leur travail de juge, sans être obligés de déléguer en catimini les rapports à des petites mains extérieures, ou de s’en remettre avec soulagement à la diligence impérialiste de l’administration. De façon générale, l’auteur de cette tribune s’avoue plutôt favorable à la notion d’exception française : toutefois, il est tout de même un peu regrettable que notre Conseil soit la seule juridiction constitutionnelle au monde où l’on puisse siéger sans avoir jamais fait d’études de droit. Ce qui, vu la technicité des questions traitées, paraît aussi plausible que d’opérer un patient à cœur ouvert sans avoir fait médecine.

L’autre grande réforme, plus complexe mais tout aussi urgente, est celle qui conduirait à dépolitiser le Conseil constitutionnel. Il faut reconnaître à ce propos que l’accusation de partialité politique est le plus souvent injustifiée. D’ordinaire, les membres du Conseil manifestent une réelle indépendance à l’égard de leurs autorités de nomination, se conformant à ce qu’un commentateur malicieux appelait jadis leur « devoir d’ingratitude ». Le plus souvent, mais pas toujours, en particulier lorsque les enjeux politiques ou électoraux s’avèrent considérables – que ce soit pour juger les comptes de campagne d’un président élu, pour éviter à un chef de l’État de passer devant le tribunal correctionnel, pour examiner la conformité à la constitution d’un traité européen particulièrement décisif, ou encore, plus récemment, pour balayer d’un revers de main dédaigneuse l’argument selon lequel la publicité des parrainages porterait atteint au pluralisme des courants d’opinion. « On le croyait servile, il n’est qu’obéissant », ironisait François Mitterrand en 1978. Sur ce plan, du reste, l’opinion publique n’est pas dupe, et le regard qu’elle porte sur l’institution est généralement très critique.

Ceci dit, même si tel n’était pas le cas, il faudrait songer au moyen de dépolitiser visiblement le Conseil, dont la situation et le rôle sont désormais trop éminents, trop importants pour laisser place au doute. Il y va de sa crédibilité, mais au-delà, de celle de l’État de droit lui-même. Après avoir répudié sa femme pour des fautes dont il la savait innocente, Jules César expliqua à des proches, qui s’en étonnaient, que la femme de César ne doit même pas pouvoir être soupçonnée.

La preuve par Patrick Buisson que le Sarkozy nouveau est arrivé

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J’ai souvent moqué ici Patrick Buisson, 62 ans, spécialiste des études d’opinion, et conseiller de Nicolas Sarkozy, non pas pour son passé supposé de garnement droitiste -il faut bien que jeunesse se passe- mais pour son goût, coupable à mes yeux , des sondages quotidiens voire multiquotidiens.

Cela étant dit, il faut bien reconnaître que cet expert-là sait de quoi il parle, ce qui égaye une profession injustement si peu décriée.

Les explications qu’il donne à nos confrère-et-sœur Arnaud Leparmentier et Vanessa Schneider du Monde en date d’aujourd’hui sur les sondages du moment valent ce qu’elles valent. En revanche, ses considérations politiques sur les scies du moment ne manquent ni de profondeur ni de panache. Best of

La tranche d’impôt à 75% de François Hollande ? « La transgression des 75 % n’a rien pour l’instant d’un « coup décisif ». Ce n’est pas Hollande qui a élargi sa base vers la gauche radicale – il a perdu 2 points en une semaine – mais Jean-Luc Mélenchon qui est en progression. Le candidat de la gauche populiste sera toujours plus crédible qu’une pâle copie sociale-démocrate dans le registre de la lutte des classes qui réclame une certaine tonicité. »

La « droitisation » de Nicolas Sarkozy ? « Ce concept de « droitisation » est le plus sûr indice de la confusion mentale qui s’est emparée de certains esprits. Si la « droitisation » consiste à prendre en compte la souffrance sociale des Français les plus exposés et les plus vulnérables, c’est que les anciennes catégories politiques n’ont plus guère de sens… et que le PS est devenu – ce qui me paraît une évidence – l’expression des nouvelles classes dominantes. »

On gardera pour le meilleur pour la fin, à savoir l’appétence retrouvée du président sortant pour un certain protectionnisme : « Il est clairement le candidat d’une Europe des frontières. C’est en cela qu’il est le candidat du peuple qui souffre de l’absence de frontières et de ses conséquences en chaîne : libre-échangisme sans limites, concurrence déloyale, dumping social, délocalisation de l’emploi, déferlante migratoire. Les frontières, c’est la préoccupation des Français les plus vulnérables. Les frontières, c’est ce qui protège les plus pauvres. Les privilégiés, eux, ne comptent pas sur l’Etat pour construire des frontières. Ils n’ont eu besoin de personne pour se les acheter. »

Sarkozy en guerre avec la CGT : pas si simple…

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La CGT nationale intervient volontiers dans le débat électoral, et c’est son droit le plus absolu d’estimer que la réélection de Nicolas Sarkozy ne serait pas une bonne chose pour les travailleurs. Nicolas Sarkozy semble partager cette animosité. Pour lui, il vient de le redire hier, la CGT, à Arcelor, comme ailleurs, pense plus à ses objectifs politiques qu’à la défense des salariés.

Une des fédérations de la CGT est, en revanche, beaucoup plus discrète sur le sujet : la puissante Fédération Nationale des Mines et de l’Energie, qui regroupe notamment les salariés d’EDF et GDF, deux entreprises où la CGT est particulièrement puissante.
Depuis un an, la FNME a publié en tout et pour tout un seul communiqué sur cette échéance décisive, peu après le fameux accord électoral entre socialistes et Verts.

Le titre du communiqué était déjà sans appel : « Accord irréaliste et irresponsable PS / EELV : fin du service public de l’électricité », le texte n’était guère plus tendre pour les deux partis de la gauche sociétale :

« L’arrêt du Nucléaire (ne nous voilons pas la face, c’est ce que signifie l’arrêt de tout nouveau projet rajouté à la fermeture de 24 réacteurs – dont l’arrêt immédiat de Fessenheim – plus la mise en cause du retraitement) fragilisera l’équilibre Production/Consommation et notre indépendance énergétique. Le bilan économique, écologique, social, de ces décisions, si elles étaient mises en œuvre dans une échéance aussi courte, serait désastreux. Qui paiera les coûts de ces décisions ? Le prix de l’électricité en sera doublé, pénalisant fortement les usagers et notre industrie. Nous ne pouvons penser que ce vaste gâchis industriel serait la balance de quelques postes de députés. »

Si l’on procède par élimination, une fois Hollande et Joly disqualifiés, il restait donc un candidat de gauche vers lequel électriciens et gaziers pouvaient se retourner, celui soutenu par le PCF, la seule formation de gauche qui n’a jamais cédé aux sirènes de la démagogie antinucléaire. Las, si le PCF est clair sur ces questions, Jean-Luc Mélenchon l’est tout autant : il est favorable « à une sortie programmée du nucléaire » qu’il se propose cependant de soumettre à référendum au cas ou il serait élu…

Philippe Poutou étant un antinucléaire convaincu, François Bayrou, Marine Le Pen et Nathalie Arthaud étant peu ou prou sur des positions de réduction programmée assez proches de celles préconisées par l’accord PS-EELV, il ne reste donc plus qu’un seul candidat à partager la position de la CGT d’EDF en faveur du maintien et de la modernisation des centrales existantes et de la poursuite des efforts de modernisation et de sécurisation de la filière nucléaire. Devinez lequel ?

Immigration : Hollande se lepéniserait-il ?

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Que faut-il penser des déclarations de François Hollande hier soir sur l’immigration ? En tout cas, pour son organe central de campagne, c’est clair : « Hollande veut limiter l’immigration légale » Pour ceux des lecteurs de Libération qui n’auraient pas compris que quand c’est François Hollande qui la propose, c’est soudain une idée qu’elle est bonne, Jonathan Bouchet-Petersen n’hésite pas à mettre les points sur les i : « Limiter l’immigration légale en France. Pour la première fois ce jeudi soir dans l’émission Des Paroles et des actes, François Hollande en a clairement fait un objectif de son possible quinquennat. »

Mais alors, est-ce à dire que le chouchou de Nicolas Demorand aurait lui aussi viré xénophobe ? Mais non, nous explique Jonathan l’épatant, il s’agit juste d’« un certain durcissement oratoire, comme une réponse à Nicolas Sarkozy qui, de tribunes en micros, dénonce les régularisations massives programmées selon lui par le candidat socialiste. « Jamais vous ne trouverez un texte de ma main ou une parole dans ma bouche » en ce sens, a lancé le candidat socialiste à son contradicteur Jean-François Copé, patron de l’UMP »

J’adore le concept de « durcissement oratoire », pas vous ? Quand c’est Sarkozy qui veut encadrer l’immigration légale, Libé parle immédiatement de droitisation voire d’extrême droitisation. Quand le candidat PS le copie, il ne s’extrêmedroitise pas, il durcit son discours. Elle est pas belle, la vie ?

François Hollande, cessez d’être obsédé par le mot « race »

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Il a un côté sympathique François, entre ses traits d’humour et ceux qui dessinent désormais une silhouette trop vite amaigrie. Difficile de ne pas rire à ses bons mots ou de ne pas apprécier cette culture spontanée que d’autres justifient en jurant qu’ils se sont mis à lire sur le tard. Il a passé dix heures au salon de l’agriculture et il se murmure que l’ancien Président de la République voudrait lui donner sa voix – non sans raison- mais que ses services de sécurité, mandatés par l’Elysée, veillent à ce qu’il ne s’exprime pas sur le sujet.
Il faut le reconnaître, François est tout sauf un semeur de troubles. Ce Tullius Detritus qui, sous la plume de Goscinny devient cette bête si prompte à créer la zizanie, ce n’est pas lui mais plutôt son opposant. Qui le lui contesterait ? D’un côté, une machine gestuelle qui embraye tour à tour sur les Roms, les immigrés, les assistés et les chômeurs ; de l’autre côté, le ton posé du sage rassembleur.
Seulement, François en fait trop ou pas assez. Et c’est là où le bât blesse. Libéral à Londres et socialiste à Paris, partisan de l’euthanasie avant de promettre une consultation préalable sur le sujet, opposé à la surtaxation des très hauts revenus avant de revenir dessus, les contradictions fusent même si, dira-t-on, c’est le jeu de toute campagne électorale.

Dernièrement, François a eu une idée : supprimer le mot « race » de la Constitution. Cette fois, on ne lui en voudrait pas de changer d’avis. Comprenez, dans l’imaginaire du PS, une fois ce vocable éradiqué, plus aucune distinction ne viendrait interférer dans la merveilleuse unité que constitue la grande famille humaine. Il en serait alors terminé du panel de couleurs qui dérangent tant les employeurs et oppose, parfois, les citoyens. Ni noir, ni jaune, ni blanc, une seule couleur pour l’humanité et son lot de fraternité et de bonheur, un jardin d’Eden sans bois d’ébène.

Belle proposition qui tendrait presque à faire oublier à l’individu d’où il vient alors même que la communautarisation semble être devenue une valeur de gauche. Belle proposition, s’il en est, qui s’inscrit dans la logique de la théorie du genre ou de toutes celles qui appellent à une uniformisation sans demi-mesure de notre société. Plus d’hommes, plus de femmes, plus de division de l’espèce humaine… Comme si la différence appelait l’intolérance et que l’indifférence appelait la bienveillance.

On nage dans une sorte d’étrange alchimie. Mélange d’Equilibrium, ce film américain de science-fiction où le prozium règne en anesthésiant les sentiments humains et du Complexe de Procuste, formidable œuvre de Vladimir Volkoff qui met en scène ce brigand plein de bons sentiments, qui rabote tout ce qui dépasse chez ses victimes pour en égaliser la taille.
D’aucun diront qu’il ne s’agit que d’un mot, un mot responsable de tant de maux qu’il vaut mieux à jamais le sortir des mémoires, surtout lorsqu’elles sont constitutionnelles. Paradoxalement, les pourfendeurs de ce vocable sont précisément ceux qui se sont battus pour qu’il soit au cœur de tous les débats sur l’immigration ou le chômage.

Si le mot « race » existe, c’est bien qu’il a une réalité dont on ne comprend pas pourquoi il faudrait en venir à l’éliminer. Sa signification n’appelle pas à la hiérarchisation mais, bien au contraire, à la fabuleuse singularité de chaque individu, à la multitude des contrées, à cette diversité qui rend les fleurs de champs bien plus inspirantes qu’une pépinière industrielle de tulipes. Sa présence dans la Constitution et l’interdiction d’opérer une distinction en son sein permet justement, au sommet de la hiérarchie des normes, de prévenir et de punir toute forme de racisme.
Sa disparition des lois fondamentales ne serait qu’une mutilation de plus de la réalité pour faire entrer une cheville carrée dans un trou rond (comme disent les Anglais – mais là encore désigner nos frères humains par leur nationalité, n’est-ce pas déjà une division de l’espèce humaine ?).

Plus grave, par un parallélisme des formes, nier l’idée de race devrait nous amener à nier l’idée de racisme. Car sans races, pas de racisme.
En attendant que cette mesure arrive et vienne consigner à jamais ce vocable des dictionnaires et textes à portée normative, courrez donc revoir ces vierges noires – de Rocamadour à Częstochowa- qui furent inspirées par ces vers du Cantique des Cantiques : Nigra sum sed formosa[1. « Je suis noire mais belle »].

Qui veut la peau du bac ?

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Chaque semaine jusqu’à l’élection présidentielle, la « battle » sur Yahoo ! Actualités confronte les éditos de Rue89 et Causeur sur un même thème. Cette semaine, Jérôme Leroy et Pascal Riché débattent de l’avenir du bac.

Il n’y a pas que les élections qui approchent, le baccalauréat aussi. Et comme chaque année depuis quelques temps déjà, il semblerait bien que ce qui appartenait jadis à une certaine mythologie française ne soit plus qu’un objet de polémiques, un point douloureux et terminal, c’est le cas de le dire, où se concentrent toutes les contradictions d’un système éducatif de plus en plus malmené, déconsidéré, affolé. Luc Chatel, sans doute pour montrer que le gouvernement gouverne jusqu’au bout et éviter le cauchemar des fraudes de l’année dernière, a rendu publiques les conclusions d’un rapport qu’il avait demandé à l’Inspection Générale de l’Education Nationale sur une institution qu’il juge « à bout de souffle. »

Le problème est que les recommandations de l’Inspection Générale pour réformer le baccalauréat ne vont pas lui permettre de retrouver sa respiration et ressemblent davantage à un pansement sur une jambe de bois qu’à la « revalorisation » de l’épreuve officiellement souhaitée. Car vous n’êtes pas sans savoir que le bac ne vaut plus rien. En tout cas, c’est ce que tout le monde dit, donc c’est certainement vrai. Le bac, en effet, serait aujourd’hui pratiquement donné (il reste quand même un tiers d’une classe d’âge qui ne l’a pas), les correcteurs recevraient des consignes qui rendraient souvent impossible de ne pas mettre la moyenne à une copie et les jurys réunis en commission seraient priés d’harmoniser les notes, façon pudique de dire qu’elles sont toutes remontées. Plus grave, des élèves auraient le bac sans avoir la moyenne dans les matières principales, par le jeu d’options pléthoriques, ce qui ferait par exemple que l’on pourrait faire un très bon bachelier littéraire avec 2 en philo mais 18 en clarinette.
Et que propose le rapport remis au ministre ? D’abord, de réduire le nombre des options. Peu importe, au demeurant, que ces options aient été depuis des années favorisées par une vision pédagogiste d’un lycée « ouvert sur le monde », elles ne seront plus de saison désormais.
Autre point du rapport, réduire le nombre de langues vivantes qu’il est possible de présenter. Il y en a 57 dont les deux tiers concernent moins de deux cents candidats. On peut trouver que c’est exagéré. On peut aussi penser que c’est un gage de la qualité d’une offre éducative. A moins que l’on ne décide, comme c’est déjà pratiquement le cas au collège, de ne laisser pour l’immense majorité des élèves que le choix, de fait, entre l’Anglais, l’Allemand et l’Espagnol.

En fait, si l’on résume la réforme souhaitée, c’est à un bac encore plus allégé que l’on va aboutir, avec notamment l’introduction d’un contrôle continu accru que viendra masquer une feinte sévérité par l’introduction de notes éliminatoires pour le petit noyau survivant des matières effectivement passées lors d’épreuves ponctuelles.

Pour ceux qui sont attachés à cette institution, on a finalement la vilaine impression d’assister à la même mécanique qui a vu le Service National disparaître sous Chirac. Le bac, comme l’était Service National, et ce n’est pas un hasard s’il est soumis à de telles pressions, a aussi été conçu dès l’origine comme un rite d’initiation républicain, comme le double symbole d’une entrée dans l’âge adulte et dans une certaine élite méritocratique.
Et pourtant que pèsent ces considérations face à des questions de gros sous ? Parce que c’est bien à cela que se résume le problème. On avait dit du Service National qu’il était devenu inégalitaire, (ce qui était vrai mais on avait tout fait pour), et qu’il ne correspondait plus aux nécessités des armées modernes. On a juste oublié de dire que l’arbitrage entre son utilité civique et son coût budgétaire aura été la principale motivation de sa suppression.

Pour le bac, clef de voûte de cette école de la République, on commence par dire qu’il est dévalorisé, on prend des mesures qui ne feront qu’aggraver les choses à plus ou moins court terme et on finira là aussi, un jour, par constater de manière assez tartuffe qu’il ne sert plus à rien. En omettant juste de préciser qu’il s’agira avant tout pour l’Etat de ne plus payer le prix de l’organisation de l’épreuve, chiffrée aux alentours de 100 millions d’euros. Il est d’ailleurs assez intéressant de savoir que l’Inspection des Finances a travaillé en collaboration avec l’Inspection Générale sur ce rapport. Cette même inspection des Finances, qui est chargée de l’application de la fameuse RGPP responsable de la suppression de 70 000 postes d’enseignants durant le quinquennat, phénomène qui n’a pas facilité, c’est le moins qu’on puisse dire, un déroulement serein des épreuves ces dernières années.

Encore une fois, en la matière, les libertaires pédagogistes qui rêvaient d’un monde sans examens discriminants auront servi d’idiots utiles aux libéraux gestionnaires qui ne sont pas persuadés de la nécessité d’une éducation nationale. Et c’est ainsi que le bac pourrait mourir, pris sous le feu croisé de ceux qui ne l’aimaient pas, de ceux qui trouvaient qu’il ne valait plus rien et de ceux qui trouvaient qu’il coûtait trop cher. Quand on veut tuer son bac, on dit qu’il n’est plus à la page.

François Hollande, Stéphane Hessel et Georges Bidault

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Le prophète indigné, Stéphane Hessel, a remis sa casquette de maquisard en lançant hier dans Libération un appel à voter François Hollande. Avec son camarade de l’ombre, Raymond Aubrac, avec qui il coécrit cette tribune, il profite du contexte de l’anniversaire des 68 ans du programme solidaire et bienveillant adopté par le Conseil National de la Résistance (CNR) le 15 mars 1944, pour agiter la menace de son inquiétant démantèlement si la France repartait pour cinq ans avec Nicolas Sarkozy et appelle donc à faire barrage à cette politique ploutocrate aux relents de xénophobie primaire.

Définitivement atteint du syndrome de répétition, Hessel, rejoue à chaque intervention dans le débat public son rôle de grand résistant qui a le devoir de veiller sur le respect des valeurs sacrées de la Résistance. Et comme un résistant ne peut être qu’un homme d’honneur à la vertu irréprochable, tout ce qu’il dit est parole d’évangile.

En insinuant que la gauche est par nature du côté de « la liberté, de la dignité, de la démocratie, de l’espoir », qu’elle est la couleur politique de la résistance héroïque, Hessel associe par défaut la droite à la collaboration scandaleuse avec l’ennemi devenu la finance mondialisée. Ce qui, au passage est une injure à la mémoire de tous les résistants de droite, catholique, maurassiens morts pour la France, ceux-là même auxquels Aragon rendait hommage dès 1943 dans La Rose et le Réséda.

La toile de fond historique a beau avoir changé, Hessel continue à réécrire l’Histoire dans un seul objectif : distribuer des brevets de FFI à deux centimes en faisant croire que voter Hollande c’est résister. Cette tentative de récupération évoque irrésistiblement le cas de Georges Bidault. Durant la seconde guerre mondiale Georges Bidault fut un résistant héroïque, qui succéda à Jean Moulin en 1943 comme président du Conseil National de la Résistance.

Les circonstances de l’histoire firent que le même Bidault, engagé aux côtés de l’OAS à la fin de la guerre d’Algérie, crut bon de constituer une sorte de gouvernement antigaulliste en exil. Il eut le mauvais goût de le baptiser Conseil National de la Résistance…

La France en français !

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La formulation d’« identité nationale » partait d’une bonne intention, s’il s’agissait de réveiller en France un sentiment national − qui n’est pas seulement perturbé par les fantasmes dus à l’immigration, mais bien autant, sinon plus, par l’américanisation de l’Europe dans son ensemble et de la France en particulier. Cependant, le mode opératoire de l’enquête (les préfets) n’était pas très heureux et devait, de toute évidence, inquiéter quelques âmes sensibles de la gauche tartuffiante.

Si la notion d’identité crée un malaise ou une méfiance, c’est sans doute qu’elle est perverse, non par nature mais par l’ambiguïté de son usage : nul, hélas, ne mettait en doute l’identité des déportés du Vel d’Hiv. Il ne s’agissait pas alors de revendiquer une identité menacée, par réflexe de légitime défense, mais de la subir par oppression.

Jean-Marie Domenach a pu écrire avec pertinence : « Identité est un mot détestable ; son étymologie (idem) laisse croire qu’il existe au principe de la nation un socle immuable qui nous définit et nous oblige à nous identifier à lui, comme si, au-delà des siècles, nous pouvions entrer dans la peau et dans l’esprit de ceux qui, sans le savoir, forgeaient cette identité. Michelet disait personnalité et il avait raison, car une personne n’existe qu’en mouvement, par un constant travail de soi sur soi et par la façon dont elle se nourrit d’autrui. Rien n’est plus contraire à cette histoire de la France que cette conception identitaire, alors qu’elle fut, le plus souvent, missionnaire et assimilatrice.»[1. Regarder la France, éd. Perrin, 1997.] Je sais bien qu’il est aujourd’hui mal vu d’être missionnaire ou assimilateur, et que l’on sait de moins en moins raisonner en histoire selon les critères de chaque époque. Ainsi fut pourtant la République. On peut bien rejeter le passé, ce n’est parfois qu’une ruse pour le reproduire. Notre actuel discours sur les droits de l’homme est-il autre chose qu’une réitération de notre tradition missionnaire et assimilatrice − voire colonisatrice, comme nos brillantes expéditions en Irak, en Afghanistan et en Libye pourraient le suggérer ?[access capability= »lire_inedits »]

Notre bon vieux Littré donne du mot identité cinq définitions, dont on ne retiendra que celle qui vient en dernier : « Conscience qu’une personne a d’elle-même ». Qu’un mot ait beaucoup d’acceptions fait sans doute sa richesse d’expression, mais c’est aussi un piège qui facilite les amalgames, dès lors qu’il est utilisé dans des polémiques intellectuelles ou politiques. La polysémie, c’est soit Brocéliande avec tous ses charmes, soit un terrain miné. Et il n’est que de s’arrêter au cinquième sens donné par Littré pour rendre raison à Jean-Marie Domenach : cette conscience qu’une personne a d’elle-même, il est beaucoup mieux dit d’elle par le terme de personnalité ; et cela vaudrait aussi bien par extension pour tous ceux qui seraient apparentés ou liés par telle ou telle appartenance, communauté d’origine, de vie ou de destin. Dans son inoubliable Tableau de la géographie de la France[2. Préfacé par Pierre George, Éd. de la Table Ronde, La Petite Vermillon, 1994.] écrit en 1903, Paul Vidal de La Blache écrit : « Ce mot de personnalité appartient au domaine et au vocabulaire de la géographie humaine. Il correspond à un degré de développement déjà avancé de rapports généraux. Ce degré a été atteint de bonne heure par la France. […] Notre pays est de ceux qui ont pris le plus anciennement figure. […] Comment un fragment de surface terrestre qui n’est ni péninsule, ni île, et que la géographie physique ne saurait considérer proprement comme un tout, s’est-il élevé à l’état de contrée politique, et est-il devenu enfin une patrie ? »

Une personnalité existe par elle-même ; une identité est plaquée, ou subie ; lorsqu’elle réagit par peur, elle donne d’elle-même l’image de l’agressivité, alors qu’elle révèle un état d’infériorité − et que cet état d’infériorité soit réel ou imaginaire, le sentiment qui inspire la réaction de peur est le même. Il est étrange que l’on ait détourné de son sens grec le mot phobie qui n’a jamais signifié « haine » mais « peur ». A-t-il jamais été intelligent de faire des lois contre les peurs qu’éprouvent nos contemporains ?

Il peut apparaître que ce que l’on dénomme si volontiers crispation identitaire nous conduise à altérer, de nous-mêmes, notre propre liberté. Dans le discours dominant d’aujourd’hui, le rapport entre droits de l’homme et droits des peuples n’est pas éclairci. Tirés excessivement vers le droit de l’individu, les droits de l’homme, dont on a oublié qu’ils étaient aussi ceux du citoyen, ne tiennent plus compte de certains droits élémentaires des peuples, tels que le droit à leur langue. Les crispations qui s’ensuivent ne peuvent être traitées à la légère, par des diabolisations réciproques. Il n’y a jamais eu, dans la longue histoire de l’humanité, de droit absolu, puisque même le droit à la vie n’a pas toujours été considéré comme tel, et l’est de moins en moins au vu de certaines lois. Il convient de mettre en forme les antagonismes − surtout eux.

En regard d’une identité qui peut se révéler prison de l’être, le vrai nom de la personnalité et de la liberté de l’être réside dans sa souveraineté et je préfère ici laisser la parole à Alain Finkielkraut : « La notion de souveraineté ne mérite aucunement de tomber dans l’indignité, […] la souveraineté a donné sa chance politique à la nation et, dans la nation, à la démocratie. Destituer aujourd’hui la souveraineté au nom de l’empire du Bien ou de la morale universelle, cela ne peut conduire qu’à mettre les États faibles sous la férule d’un club très fermé d’États puissants. Les premiers sont surveillés, jugés et, au besoin, corrigés par une humanité réduite aux seconds. »[3. Une Voix vient de l’autre rive, Éd. Gallimard, 2000.]

Demandons-nous comment sortir de tant d’ambiguïtés savamment entretenues, de cette pathologie de l’esprit démocratique qui dérive vers une sorte de nirvana où l’abolition de toutes les frontières, c’est-à-dire de toutes les limites, ne conduit plus qu’à dialoguer avec soi-même et à se répéter sans fin, et sans rire ; où la « transparence » qui attente au secret des êtres et aux mystères du monde ne nous fait donner que sur le vide.

Lors d’une enquête préliminaire, il est apparu que les Français mettaient en tête, à 80%, de leurs caractéristiques d’identité nationale… la langue française, avant la République, avant la laïcité, avant le drapeau, avant la Marseillaise, par ordre décroissant.

Ce résultat ne fait que souligner l’erreur de ceux qui, dans les sphères paradoxales du gouvernement, dénigrent la langue française au point de prétendre imposer l’usage de l’anglo-américain dans l’enseignement supérieur. Ce qui au demeurant est parfaitement illégal au regard de la loi du 4 août 1994 sur l’emploi de la langue française, ainsi que de l’article 2 de notre Constitution qui stipule que le français est la langue de la République.

Ne s’est-il pas trouvé un ministre assez inculte pour contrarier le sentiment de 80% des Français en prétendant que la langue française leur aurait été imposée en 1539 par l’édit de Villers-Cotterêts ? Il est un peu fort de confondre François Ier et l’abbé Grégoire puisque, comme chacun sait ou devrait savoir, l’édit de François Ier avait pour but essentiel de substituer l’usage du français à celui du latin dans les juridictions du royaume. On voit à tout cela que la passion de « l’identité nationale » affichée par le chef de l’État est assez peu partagée par certains de ses ministres.

De longue date, on n’a plus guère de nouvelles de la Délégation à la langue française, héritière d’un éphémère Commissariat général créé par François Mitterrand et massacré par Michel Rocard, ce grand dadais. Le pouvoir a décidément trop d’idées ; elles se bousculent et s’enchevêtrent au point que personne ne s’y retrouverait s’il n’y avait des opposants obsessionnels pour donner, par leurs propos agressifs, un semblant d’existence à des contestations tout aussi puériles. Prétendre qu’il n’y aucun lien entre l’identité nationale, telle qu’elle angoisse aujourd’hui les Français et leurs dirigeants, et l’immigration, telle qu’on l’éprouve actuellement, est d’une parfaite mauvaise foi − à moins que ce ne soit une manœuvre pour faire oublier l’américanisation de nos élites ? Et prétendre qu’il n’y a pas de « Français de souche » est évidemment infantile, sinon qui suis-je, puisqu’il me faudrait remonter à cinq générations pour me trouver une aïeule piémontaise ?

Les idéologues de l’ « écologie politique » devraient peut-être s’aviser que, si la langue française est tenue par les Français comme la première caractéristique de leur identité, elle est de ce fait même une signalée caractéristique de leur environnement mais, aussi, un incontestable héritage de leur existence dans le monde. Quant à l’Europe, elle n’a pas d’identité dès lors que des hommes politiques influençables en ont récusé les racines chrétiennes, ou si l’on veut judéo-chrétiennes, pourtant consubstantielles à son histoire, laquelle ne saurait être considérée comme un facteur d’usure que par des observateurs frivoles.[/access]

Hollande ou Mélenchon : pour qui vote le CERES ?

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Avant-hier soir, Jean-Pierre Chevènement a solennellement déclaré « soutenir » François Hollande dès le premier tour, comme il l’avait fait en 2007 avec Ségolène Royal. Dès hier matin, il se rendait à Canossa, pardon à Solferino, pour y tenir une conférence de presse conjointe avec le candidat qui veut « donner du sens à la rigueur ». Bien sûr, les mauvaises langues (ou les analystes politiques, mais est-ce bien différent ?) expliqueront que le chapelet de circonscriptions, pour la plupart ingagnables, lâché par le PS au groupusculaire MRC, a joué son rôle dans la négociation…

Mais la grande hache de l’histoire retiendra autre chose que ces manœuvres d’appareils. Le jour même où Chevènement ralliait Hollande sur le plateau de Laurence Ferrari, un de ses amis de quarante-cinq ans prenait une décision radicalement différente. Didier Motchane, cofondateur du Centre d’études, de recherches et d’éducation socialiste (CERES) avec Chevènement, Sarre, Charzat, Guidoni et les autres, a en effet officiellement apporté son soutien à Jean-Luc Mélenchon pour la présidentielle de 2012. Sur le site du Parti de Gauche, Motchane explique voir en Mélenchon l’un des « résistants à l’ordre établi capitaliste » digne héritier de « l’esprit du socialisme ».

Rappelons qu’à leur sortie de l’ENA, en 1965, Chevènement et Motchane avaient rédigé sous le pseudonyme de Jacques Mandrin un petit libelle mordant, L’énarchie ou les mandarins de la société bourgeoise. De l’électeur de Hollande ou de celui de Mélenchon, la postérité dira lequel a été le plus fidèle au legs socialiste du CERES. En attendant, le bifrons Jacques Mandrin ne sait plus où donner de la tête…

Hollande et Sarkozy redécouvrent la France du non

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Il y a encore un an, le seul mot de protectionnisme faisait se dresser sur ses ergots le moindre lieutenant du cercle de la raison cher à Alain Minc. Si les socialistes, sous la pression de Benoît Hamon, n’excluaient désormais plus de se préoccuper du dumping monétaire, écologique et social, ils étiquetaient leurs propositions du nom de juste-échange. Todd leur avait justement fait remarquer, invité à leurs journées parlementaires, que si on avait peur du mot, on avait peur de la chose. Quant à l’UMP de Jean-François Copé, elle renvoyait dans les corners extrémistes de droite et de gauche toute personne exprimant ce genre de velléité.

Mais parfois, dans les campagnes électorales, on finit quand même par causer des thèmes qui intéressent ceux qui votent. Et le protectionnisme, voire le souverainisme, sont des thèmes porteurs. Tout le monde se souvient de l’existence de cette fameuse France du non. Nicolas Sarkozy et Ségolène Royal avaient déjà tenté de lui parler gentiment il y a cinq ans mais cela demeurait timide. Cette fois-ci, la crise est passée par là et on fait du rentre-dedans à cette France, qualifiée de xénophobe en 2005 dans les colonnes de Libé et du Figaro réunies. Non seulement, on lui parle de frontières, de démondialisation, et de souveraineté nationale mais on va plus loin encore : on lui propose des têtes d’affiche !

A ma gauche, François Hollande. Il a réussi le tour de force de rallier le sémillant Arnaud Montebourg à son panache entre les deux tours de la primaire socialiste, l’a ensuite envoyé dans les usines menacées de délocalisation et l’a nommé cette semaine représentant spécial. Pierre Moscovici s’occupera de l’intendance et sera sans doute prié de se montrer un peu moins ou -au minimum- ne pas en appeler à Jacques Delors toutes les dix minutes. Hier, c’est Jean-Pierre Chevènement, figure historique du nonisme qui a apporté son soutien au candidat socialiste lors d’une conférence de presse à Solferino. Nul doute qu’il sera mis en valeur dans les prochaines semaines afin de séduire la France du non.

A ma droite, Nicolas Sarkozy. Lui, il ne pioche pas vraiment dans les personnalités politiques au sens strict : il n’en a pas en magasin, à part peut-être Jacques Myard ou Lionnel Luca, mais c’est pas très sexy. Alors il pioche chez les conseillers. Le duo Buisson-Peltier a ainsi fait son apparition dans la presse ces derniers jours. On lit le premier dans Le Monde, on voit l’autre sur les chaînes d’info. Tous les deux viennent de l’extrême droite, avec un passage par le sas villiériste pour le plus jeune[1. A noter que Guillaume Peltier n’est sans doute pas pour rien dans la mort politique de Philippe de Villiers, lui ayant conseillé de causer beaucoup moins protectionnisme et beaucoup plus de danger islamique. Le socle catho des sympathisants villiéristes a commencé à se disloquer à ce moment précis, désorienté par un discours anti-religieux obsessionnel.] mais surtout ils adooorent les sondages et ils savent que la notion de frontière cause au Peuple. Mais davantage que les conseillers opinion, c’est un conseiller très spécial qui a été mis à l’honneur à Villepinte. Henri Guaino a donc eu l’immense honneur d’être le dernier à parler avant le candidat. C’est un sacré signe envoyé à la France du non. Guaino a d’ailleurs rappelé ses états de services nonistes[2. Tout le monde aura ses intonations à la Malraux. Ce n’est pas nouveau. Je l’avais déjà noté en 1999, lors du congrès fondateur du RPF de Charles Pasqua et Philippe de Villiers.]. Cette promotion n’a pas eu l’heur de plaire à Copé, Juppé ou Raffarin, lequel a d’ailleurs fait remarquer sur twitter que le discours de Guaino avait subi des sarcasmes de la part de… Gérard Depardieu. De toute évidence, si Nicolas Sarkozy ne se succède pas à lui-même, son conseiller spécial devra faire autre chose que de la politique à l’UMP. Signe qu’il n’y sera pas le bienvenu : le Guaino-bashing a déjà débuté en coulisses.

Nous verrons donc des candidats oui-ouistes dire oui à la France du non, selon la formule de Peltier. Et afin de faire oublier qu’au lieu de lui dire oui, ils lui avaient longtemps dit merde -remember Lisbonne, ils se promèneront avec leurs cautions en chair et en os, tandis que Minc d’un côté et Attali de l’autre auront été enfermés à double-tour dans des placards. Reste que l’égalité du temps de parole dans les médias audiovisuels ne saurait tarder et que les Français auront l’occasion de découvrir qu’en plus de Mélenchon et Le Pen, il y aura quelques autres vrais candidats nonistes. Ceux-ci ne se promèneront pas avec des cautions oui-ouistes.

Allez savoir pourquoi…

Le Conseil constitutionnel et la femme de César

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Alors que François Hollande, sans doute conseillé par un amateur de Georges Perec ou de Fernand Raynaud (« ici on vend de belles oranges pas chères »), se propose, avec une audace inouïe, de supprimer le terme « race » de la constitution, d’autres réformes, manifestement plus urgentes, semblent pour l’instant en sommeil, superbement ignorées par les différents candidats. Et à ce propos, on songe notamment à la réforme de la composition du Conseil constitutionnel, qui empêche celui-ci de jouer pleinement le rôle qui devrait être le sien tout en altérant significativement sa légitimité.

Le mode de désignation des membres du Conseil constitutionnel et sa composition remonte à la naissance de la Ve république. En vertu de l’article 56 de la constitution, le Conseil comprend neuf membres : trois, dont son Président, nommés par le Président de la République, trois par le président de l’Assemblée nationale, et trois par celui du Sénat. En outre, les anciens Présidents de la République en sont membres de droit.
En 1958, un tel mode de désignation pouvait paraître satisfaisant, au vu des fonctions relativement modestes du Conseil constitutionnel – lequel ne contrôlait les lois ordinaires qu’avant leur promulgation, et à condition d’être saisi par le Président de la république, les présidents des deux assemblées ou le Premier ministre… De là, une activité restreinte : entre 1959 et 1975, le Conseil ne sera amené à examiner, en tout et pour tout, que quatre lois ordinaires, et un traité. Ce qui, à l’époque, conduit d’ailleurs les spécialistes à douter de sa nature : le Conseil constitutionnel, estiment beaucoup d’entre eux, ne serait pas une authentique juridiction, comme la Cour suprême américaine ou le Tribunal constitutionnel allemand, mais un simple organe politique voué à la défense de l’exécutif et à la protection du régime. Dans ces conditions, la composition du Conseil semble s’accorder à sa nature : comment reprocher à une telle instance d’être exclusivement composée de personnalités désignées par des politiques en fonction d’affinités partisanes ? Pourquoi exiger de ses membres des diplômes de juriste, alors que l’on n’en demande ni aux parlementaires, ni aux ministres ? Et pourquoi s’étonner de voir siéger, au sein du Conseil, les anciens présidents de la République ?

Le problème, c’est que les attributions du Conseil constitutionnel vont évoluer de façon radicale à partir des années 1970. Depuis lors, en effet, le Conseil s’est arrogé, de façon spectaculaire, le rôle de garant et de gardien des droits fondamentaux. Il peut en effet, depuis une révision d’octobre 1974, être saisi par 60 députés ou 60 sénateurs, bref, par une minorité du parlement, ce qui va faire exploser son activité : en 2011, par exemple, il a été amené à contrôler la constitutionnalité de treize lois ordinaires avant promulgation, soit, en une seule année, trois fois plus qu’entre 1959 et 1975. Enfin, depuis la révision du 23 juillet 2008, il peut en outre être saisi par les justiciables, à travers le mécanisme de la Question Prioritaire de Constitutionnalité (QPC), de lois déjà promulguées, lorsqu’il est soutenu que celles-ci portent « atteinte aux droits et libertés que la Constitution garantit ». Innovation majeure qui étend encore, et de façon considérable, le travail du Conseil constitutionnel : pas moins de 109 décisions QPC ont ainsi été rendues au cours de l’année 2011.

Au cours des trois dernières décennies, le Conseil constitutionnel est donc devenu une véritable juridiction, très fréquemment saisie, et présentée, non sans raisons, comme l’ultime rempart des libertés publiques. Or, ce Conseil, qui prétend former le cœur de l’État de droit, reste nommé comme à l’époque où on l’accusait d’être, suivant le mot cruel de François Mitterrand, le laquais et le porte coton de la présidence.
Un tel décalage ne saurait se prolonger indéfiniment : les fonctions et la place actuelle du Conseil constitutionnel exigent que l’on revoie en profondeur son mode de désignation – notamment, afin qu’il soit plus étoffé, qu’il ne soit plus composé que de juristes professionnels, et surtout, qu’il puisse être sérieusement dépolitisé.

De toute évidence, il faut d’abord que ses membres soient plus nombreux. Car à moins d’être des surhommes ou des super-héros travaillant 24 heures sur 24, les neuf membres du Conseil ne sauraient à eux seuls suffire à la tâche qui est désormais la leur – même avec l’aide de personnalités aussi actives que les membres de droit, Valéry Giscard d’Estaing et Jacques Chirac. Halte aux cadences infernales ! On observera ce propos que les membres du Tribunal constitutionnel allemand, peu réputés pour leur dilettantisme, sont au nombre de seize. Et que tous les seize, sans exception, sont des juristes professionnels de haut niveau, onze d’entre eux étant professeurs de droit. Ce qui présente au moins un (gros) avantage : celui de permettre aux membres de ce Tribunal de faire eux-mêmes leur travail de juge, sans être obligés de déléguer en catimini les rapports à des petites mains extérieures, ou de s’en remettre avec soulagement à la diligence impérialiste de l’administration. De façon générale, l’auteur de cette tribune s’avoue plutôt favorable à la notion d’exception française : toutefois, il est tout de même un peu regrettable que notre Conseil soit la seule juridiction constitutionnelle au monde où l’on puisse siéger sans avoir jamais fait d’études de droit. Ce qui, vu la technicité des questions traitées, paraît aussi plausible que d’opérer un patient à cœur ouvert sans avoir fait médecine.

L’autre grande réforme, plus complexe mais tout aussi urgente, est celle qui conduirait à dépolitiser le Conseil constitutionnel. Il faut reconnaître à ce propos que l’accusation de partialité politique est le plus souvent injustifiée. D’ordinaire, les membres du Conseil manifestent une réelle indépendance à l’égard de leurs autorités de nomination, se conformant à ce qu’un commentateur malicieux appelait jadis leur « devoir d’ingratitude ». Le plus souvent, mais pas toujours, en particulier lorsque les enjeux politiques ou électoraux s’avèrent considérables – que ce soit pour juger les comptes de campagne d’un président élu, pour éviter à un chef de l’État de passer devant le tribunal correctionnel, pour examiner la conformité à la constitution d’un traité européen particulièrement décisif, ou encore, plus récemment, pour balayer d’un revers de main dédaigneuse l’argument selon lequel la publicité des parrainages porterait atteint au pluralisme des courants d’opinion. « On le croyait servile, il n’est qu’obéissant », ironisait François Mitterrand en 1978. Sur ce plan, du reste, l’opinion publique n’est pas dupe, et le regard qu’elle porte sur l’institution est généralement très critique.

Ceci dit, même si tel n’était pas le cas, il faudrait songer au moyen de dépolitiser visiblement le Conseil, dont la situation et le rôle sont désormais trop éminents, trop importants pour laisser place au doute. Il y va de sa crédibilité, mais au-delà, de celle de l’État de droit lui-même. Après avoir répudié sa femme pour des fautes dont il la savait innocente, Jules César expliqua à des proches, qui s’en étonnaient, que la femme de César ne doit même pas pouvoir être soupçonnée.

La preuve par Patrick Buisson que le Sarkozy nouveau est arrivé

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J’ai souvent moqué ici Patrick Buisson, 62 ans, spécialiste des études d’opinion, et conseiller de Nicolas Sarkozy, non pas pour son passé supposé de garnement droitiste -il faut bien que jeunesse se passe- mais pour son goût, coupable à mes yeux , des sondages quotidiens voire multiquotidiens.

Cela étant dit, il faut bien reconnaître que cet expert-là sait de quoi il parle, ce qui égaye une profession injustement si peu décriée.

Les explications qu’il donne à nos confrère-et-sœur Arnaud Leparmentier et Vanessa Schneider du Monde en date d’aujourd’hui sur les sondages du moment valent ce qu’elles valent. En revanche, ses considérations politiques sur les scies du moment ne manquent ni de profondeur ni de panache. Best of

La tranche d’impôt à 75% de François Hollande ? « La transgression des 75 % n’a rien pour l’instant d’un « coup décisif ». Ce n’est pas Hollande qui a élargi sa base vers la gauche radicale – il a perdu 2 points en une semaine – mais Jean-Luc Mélenchon qui est en progression. Le candidat de la gauche populiste sera toujours plus crédible qu’une pâle copie sociale-démocrate dans le registre de la lutte des classes qui réclame une certaine tonicité. »

La « droitisation » de Nicolas Sarkozy ? « Ce concept de « droitisation » est le plus sûr indice de la confusion mentale qui s’est emparée de certains esprits. Si la « droitisation » consiste à prendre en compte la souffrance sociale des Français les plus exposés et les plus vulnérables, c’est que les anciennes catégories politiques n’ont plus guère de sens… et que le PS est devenu – ce qui me paraît une évidence – l’expression des nouvelles classes dominantes. »

On gardera pour le meilleur pour la fin, à savoir l’appétence retrouvée du président sortant pour un certain protectionnisme : « Il est clairement le candidat d’une Europe des frontières. C’est en cela qu’il est le candidat du peuple qui souffre de l’absence de frontières et de ses conséquences en chaîne : libre-échangisme sans limites, concurrence déloyale, dumping social, délocalisation de l’emploi, déferlante migratoire. Les frontières, c’est la préoccupation des Français les plus vulnérables. Les frontières, c’est ce qui protège les plus pauvres. Les privilégiés, eux, ne comptent pas sur l’Etat pour construire des frontières. Ils n’ont eu besoin de personne pour se les acheter. »