Dans son dernier roman, Onze ans avec Lou, Bernard Chapuis se fait géographe des sentiments. Son terrain d’observation se situe dans le XVIème arrondissement, l’invisible, l’anonyme, l’austère, celui qui se cache derrière la Porte de Saint-Cloud. Stéphane Denis, autre bourgeois décomplexé à la plume mélancolique, avait déjà posé ses valises dans le XVIème du côté des Immeubles Walter en 2004. N’en déplaise à quelques censeurs germanopratins, l’Ouest Parisien fait un excellent décor aux romans d’apprentissage « vintage ».

Le grand mérite de Chapuis est d’avoir repeint Paris en gris souris, dans sa teinte d’origine, avant la grande lessive des années 80-90. Cette pellicule terne qui rendait les façades d’immeubles si étranges et si désirables a disparu depuis, excepté chez Modiano, un autre topographe pointilleux de la capitale. Avec Chapuis, on pénètre à l’intérieur des appartements bourgeois de la Guerre Froide, précisément entre la mort de Staline et la signature du Traité de Rome. On fait connaissance avec la famille Dulac, ses non-dits, ses mensonges, ses petits bonheurs et son mode de vie à l’ancienne. Ces souvenirs sont racontés par la voix de Jean Dulac, un petit garçon qui colle son oreille aux portes. Jean observe le télescopage des adultes. En grandissant, il apprend à mieux décrypter le langage et les contradictions des grandes personnes.

Le sujet, l’air de rien, est osé : avoir le toupet de figer son histoire dans les années 50, c’est aller à contre-courant des romans dits « modernes ». Un gourou de la communication aurait plutôt conseillé à Chapuis de s’attaquer à une banale histoire d’amour entre trentenaires boboïsant à souhait pour affoler son tirage. Mais il préfèr prendre le risque esthétique de nous projeter dans ces familles bourgeoises d’après-guerre où les enfants étaient inscrits dans de coûteux cours privés, où les repas étaient précédés du bénédicité, où les parents étaient abonnés au Figaro et où l’on conduisait une 203 vert olive ou une 4CV « Grand Luxe ». Dit comme ça, le roman de Chapuis pourrait être une succession de souvenirs insipides qui ne remplissent de joie que les nostalgiques de la IVème République. Mais si Chapuis réussit à nous captiver par les histoires de Lou, le père, de Manou, la mère, de Flossie, la sœur aînée ou de Sony, le chien, c’est qu’il gratte le vernis des conventions sociales. Il dévoile par petites touches pudiques la réalité des sentiments. Leur sécheresse comme leur beauté.

A y regarder de plus près, cette famille de bourgeois n’est d’ailleurs pas si classique, elle n’est pas fortunée, même pas à l’aise et surtout elle débarque à Paris après avoir passé plusieurs années à Singapour. Jean, que ses camarades surnomment « Rancho » ou « L’Angliche » doit rapidement se réadapter à cette nouvelle vie. Gommer son accent d’ex-sujet de sa Majesté, s’habiller comme les autres, prendre en marche le train de Paris et oublier les parfums, les douceurs, les langueurs de l’Asie.

Chapuis a parfaitement retranscrit les rêves et les doutes d’un petit garçon des années 50, les premiers émois sexuels, la lecture du Lotus Bleu sous les draps, l’envie de porter un costume de mousquetaires ou les après-midi passés à jouer avec des Dinky Toys imitant le bruit des moteurs avec sa bouche.
L’auteur a aussi parfaitement saisi la psychologie des adultes de ce temps-là. Les hommes ont dû faire des choix entre Pétain et De Gaulle, les colonies et les indépendances, l’épouse et la maîtresse, vivre et mourir. Le poids de leur destin était souvent trop lourd. Les femmes, elles, ne sont pas ces potiches si souvent décrites, elles nous émeuvent souvent, elles serrent les dents lorsqu’elles perdent un enfant et ne sont jamais aussi belles que blessées par l’amour. Elles s’aspergent de Vent Vert de Pierre Balmain, donnent le change et n’abdiquent jamais.

Chapuis a trouvé la note exacte : Onze ans avec Lou est finalement aussi triste et joyeux qu’un cha-cha de l’époque.

Onze ans avec Lou, Bernard Chapuis- Stock – 19 €

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