Si vous n’avez pas de télé, il vous reste jusqu’à ce soir pour en trouver une, ou au moins des amis qui en ont une, sinon, vous louperez le match de l’année. Et je ne parle ni de foot, ni de tennis et encore moins de primaires PS : ce soir à 23h10 sur France 3, sur le plateau de Ce soir (ou jamais !), Frédéric Taddei reçoit face à face Henri Guaino et Emmanuel Todd
Si aux temps anciens de la Fondation Marc Bloch, ils étaient d’accord sur l’essentiel, aujourd’hui, beaucoup de choses les séparent. Beaucoup de choses, en fait une personne, mais pas la moindre : le président de la République, dont Henri Guaino est l’un des plus proches collaborateurs et Emmanuel Todd l’un des plus virulents contempteurs.
Mais on parlera aussi d’Europe, de protectionnisme, de situation internationale : entre les deux adversaires déclarés, un (petit) miracle n’est peut-être pas à exclure…
Le carton que fait Marine Le Pen chez les ouvriers, d’après un récent sondage JDD – 36% d’opinions favorables[1. Quelle que soit la validité du chiffre, on peut difficilement nier la réalité de la tendance] −, révèle peut-être que beaucoup ont peur d’y finir, sous un carton. D’après un autre sondage commandé en 2009 par Emmaüs, 56% des Français craignaient de devenir SDF. Je ne sais pas pourquoi, mais il me semble, à moi, que ces deux chiffres ne sont pas sans rapport.
Il y a plusieurs façons de « ne plus sentir chez soi », selon l’expression de Claude Guéant qui semble penser qu’en tenant le langage de Marine Le Pen, il ramènera ses électeurs au bercail. Sans doute le ministre de l’Intérieur ignore-t-il que, pour la présidente du Front national, la séquence consistant à dresser les Français contre les immigrés, les immigrés contre les clandestins tout en roulant des biscoteaux face à des douaniers italiens, appartient déjà au passé.[access capability= »lire_inedits »] « Ne pas se sentir chez soi », pour un Français, cela peut signifier qu’il est, depuis le 1er mars, retombé sous la menace des expulsions locatives, ou bien qu’il héberge chez lui ses trois enfants chômeurs ou précaires avec leurs copines chômeuses ou précaires et qu’il va encore falloir faire des acrobaties budgétaires avec un budget inexistant.
Sarkozy peut s’offrir une tournée des popotes dans les Ardennes, là où il avait lancé, en 2006, un très papal « Je ne vous abandonnerai pas » aux ouvriers. L’ennui, c’est que, cinq ans plus tard, la région est toujours aussi sinistrée. Il peut essayer d’amuser la galerie avec une prime de 1000 euros dont personne ne verra la couleur et feindre de redécouvrir la règle des trois tiers − un pour les actionnaires, un pour l’investissement, un pour les travailleurs. Ça ne prend plus.
Marine Le Pen se trompe, cependant, quand elle affirme que Nicolas Sarkozy « revient sur les lieux du crime ». S’il prétendait inscrire son « parcours Potemkine » dans les traces de sa tournée 2006 placée sous l’enseigne du « Travailler plus pour gagner plus », le président a soigneusement évité la vallée de la Meuse. S’il était allé de Revin à Donchery, en passant par Bogny-sur-Meuse et Nouzonville, il aurait appris, par exemple, que l’équipementier automobile Delfy fermera en 2012, ou encore que le contribuable finance le plan social de l’usine Nexans à Fumay (par l’intermédiaire du Fonds stratégique d’investissement), mais aussi que l’augmentation qu’il avait promise aux ouvriers des Ateliers de Janves − 1200 euros en fin de carrière – n’a jamais atteint leurs fiches de paie. Il aurait aussi pu croiser un des anciens métallos de Lenoir et Mernier, à Bogny, tous licenciés en 2008, qui attendent le procès en correctionnelle de leur patron-fossoyeur.
Curieusement, des esprits aussi brillants que Claude Guéant, Père Joseph promu Mazarin, ou Patrick Buisson, Père Joseph demeuré Père Joseph, ne semblent pas comprendre la défiance d’un peuple qui avait massivement voté pour leur champion en 2007 et qui proclame aujourd’hui sa peur du chômage, voire de la « clochardisation ». C’est que l’ouvrier français sent confusément que ses conditions d’existence ne sont pas menacées par les minarets qui auraient fleuri dans les villes françaises désindustrialisées, ni par les camps sauvages de Roms, ni même par la délinquance, mais bien par la faillite de ce « Travailler plus pour gagner plus ».
Inutile de se raconter des histoires. Si ce sondage du JDD fait mal au sarkozysme, il fait aussi très mal à « l’autre gauche ». Quand les socialistes affichent encore des intentions de vote à deux chiffres chez les ouvriers, Mélenchon et le Front de gauche doivent se contenter de… 2%. Difficile, surtout dans le cas de Mélenchon, d’imputer cet échec à un boycottage médiatique. En revanche, il a sans doute à voir avec la disparition de ce qu’on appelait autrefois la « conscience de classe ». Certes, le terme fait un peu vieux jeu. Reste que, chez les possédants, cette conscience de classe n’a pas disparu. Le milliardaire Warren Buffet affirmait récemment – tout en le déplorant : « Il y a une guerre de classes et c’est la mienne qui est en train de la gagner. » Pour leur part, les sociologues Monique et Michel Pinçon-Charlot expliquent, dans Le Président des riches, les raisons pour lesquelles les « riches » ont une parfaite conscience de leurs intérêts et de la meilleure manière de les défendre. Aussi s’accommodent-ils assez aisément de la « marinisation » des classes populaires.
On m’autorisera à rappeler brièvement le distinguo établi par Marx entre appartenance de classe et conscience de classe. À l’évidence, les 36% d’ouvriers qui se sentiraient représentés par Marine Le Pen ont en commun le sentiment d’appartenir à une tribu en voie de disparition, déchiquetée par la mondialisation, condamnée à vivre plus mal que la génération précédente et, pire encore, mieux que ses enfants. Pour autant, leur défiance à l’égard du Front de gauche révèle, me semble-t-il, l’absence d’une conscience de classe qui les inciterait à s’organiser pour défendre leurs intérêts, autrement dit à jouer le jeu de la lutte des classes, qui est forcément une lutte pour le pouvoir. Ce qu’on appelle, au Front de Gauche, la « révolution par les urnes ».
Soyons réalistes : il faudra aller chercher avec les dents chacune des voix prolo égarées du côté de Marine Le Pen. Je suis convaincu qu’elle oubliera le peuple aussi vite que n’importe quel socialiste fin 1983 ou n’importe quel chiraquien en 1995. Mais comment leur en vouloir, aux ouvriers qui, comme le disait encore le vieux barbu de Trèves, « n’ont rien d’autre à perdre que leurs chaînes », de tenter encore leur chance ? Le travail d’une gauche conséquente est de leur montrer qu’ils risquent d’en retrouver d’autres, des chaînes, et de bien plus lourdes. Ce n’est pas gagné. Mais une étincelle peut mettre le feu à la plaine…[/access]
Pendant que le monde entier avait les yeux rivés sur le 71 Broadway Street à New York, espérant apercevoir DSK et son bracelet électronique, les Espagnols votaient[1. Plus de 8100 conseils municipaux et 13 des 17 assemblées provinciales ont été renouvelés]. La gauche est annoncée grande perdante de ces élections municipales. À la faveur du refoulé social, José Luis Zapatero, qui, depuis son arrivée au pouvoir en 2004, a fait du Parti Socialiste Ouvrier Espagnol l’orfèvre de l’orthodoxie libérale européenne polarise l’opposition du monde syndical et de la jeunesse, autrement dit de son électorat traditionnel.
Zapatero contre le prolo
Ce qui est en cause, c’est le zèle inouï du Premier ministre à appliquer les bons conseils prodigués par le FMI (qui n’est plus à un scandale près…) et la Commission Européenne pour rétablir l’équilibre des finances publiques espagnoles. Une première sonnette d’alarme avait été tirée le 29 septembre 2010 lorsque Zapatero réalisa le vieux rêve syndicaliste-révolutionnaire de l’unité des travailleurs… contre lui ! À l’époque, les syndicats réagissaient à la réforme du droit du travail. Appliquant le modèle nordique de la flexi-sécurité, la loi détricotait en fait les vieilles barrières contre la précarité de l’emploi pour mieux « fluidifier » le marché du travail, selon l’expression prisée par un certain Dominique Strauss-Kahn. Or, les syndicats espagnols estiment, à raison à mon sens, que le chemin du progrès social ne passe pas par la multiplication du travail à temps partiel et la facilitation des licenciements – par ailleurs de moins en moins indemnisés.
Il faut reconnaître, à la décharge de Zapatero, que le contexte économique ne joue pas franchement en faveur d’une politique de dépenses débridées. Avec la crise de l’euro qui pointe son nez sur la péninsule ibérique et la faillite d’un modèle centré sur la dette immobilière, les difficultés s’amoncellent sur le bureau du Premier ministre.
Du temps de la gauche old school, on considérait toutefois les obstacles à la mobilité géographique et à la flexibilité horaires comme des digues sociales permettant d’élever le niveau des conditions de travail. Par une étrange dialectique progressiste, les sociaux-libéraux de 2011 diabolisent le conservatisme mal placé des ronds-de-cuirs syndicaux. Pourquoi s’interdire de maltraiter les conventions collectives pour éviter « l’inflation salariale » ? Serait-il interdit d’exiger la même mobilité géographique des ouvriers que des cols blancs qui les dirigent ? N’en jetez plus : si ces questions rhétoriques vous choquent, vous comprenez parfaitement le sentiment de révolte qui gagne la société espagnole, en particulier les jeunes.
Depuis le 15 mai, la place Puerta del Sol de Madrid fait office de catalyseur symbolique pour une jeunesse gagnée par la contestation. Drôle de scénario dans une démocratie relativement jeune mais installée qui n’a pas grand-chose à voir avec la Tunisie et l’Egypte, où l’avenue Habib Bourguiba et la place al-Tahrir ont eu raison des autocrates en place. À prémisses différentes, conséquences voisines ? Malgré la grande confusion qui avait entouré son élection – en pleine controverse sur les attentats du 11 mars 2004, imprudemment attribués à ETA par Aznar – Zapatero ne souffre d’aucun déficit démocratique. Confortablement réélu en 2008, le très flegmatique chef du gouvernement pêcherait plutôt par manque de consistance idéologique. Pas étonnant qu’il soit porté aux nues par les moins imaginatifs des socialistes français. De Ségolène Royal à François Hollande, ils sont nombreux à s’engouffrer dans les brèches sociétales ouvertes par Zapatero : mariage homo, salles de shoot, etc. De quoi privatiser un peu plus des relations sociales jusqu’ici peu ou prou préservées de la logique de marché par le maintien des institutions traditionnelles qu’étaient l’Eglise, la famille, le Roi.
En sept ans, ce libéral-libertaire dans l’âme aura mis l’imagination morale au pouvoir. Son bilan conjuguant austérité budgétaire, coupes dans les dépenses sociales et détricotage des « archaïsmes » moraux en ferait presque un Alain Madelin ibérique.
Avec des perspectives de croissance nulles confortées par l’absence de politique de relance, les jeunes Espagnols ne risquent pas de se faire abuser par le vernis social de leur Premier ministre. La majorité de gauche sortante, qui a toutes les chances de subir une sérieuse déculottée en 2012, pourrait même prendre des leçons de social au pays de Nicolas Sarkozy, où l’UMP n’oserait pas rogner aussi frénétiquement les droits sociaux!
Une contestation sans débouché politique
Place Puerta del Sol, le sit-in madrilène exprime le ras-le-bol d’une jeunesse affamée par tant de promesses bafouées[2. Bien qu’illégale, l’occupation de la Puerta del Sol se poursuit, rythmée par des cortèges de protestation quotidiens organisés via Facebook]. Exit la plus-value sociale du PSOE. De la baisse du traitement des fonctionnaires à la privatisation prochaine de l’assurance-chômage, les nouvelles funestes ne vont pas arranger le moral d’un pays où le taux de chômage des jeunes est de 40 %. Lancé le 15 mai, le mouvement hésite entre la grogne sociale, type « novembre-décembre 1995 » et la mobilisation de fond comparable à celle qui fit tomber le gouvernement islandais en 2009. Baptisée 15-M, cette vague sociale secoue les équilibres politiques traditionnels. À très court terme, les manifestants scandant « nolesvotes » (« ne votez pas pour eux ») pour sanctionner les sociaux-traîtres font paradoxalement le jeu d’un Parti Populaire favorable à un libéralisme économique encore plus échevelé. Autant dire qu’on ne voit pas quel débouché politique aura cette contestation, malgré son ampleur grandissante. De surcroît, le consensus économique des grands partis favorise la réémergence de courants marginaux qui sont les reliquats du nationalisme-révolutionnaire de la Phalange espagnole. Quelques groupes isolés pratiquent ainsi une agit prop’ violente, croyant que les mânes de José Antonio sortiront l’Espagne de l’ornière.
Et l’euro dans tout ça ?
Si l’Espagne s’obstine à jouer les meilleurs élèves de l’orthodoxie bruxelloise, le pire est à craindre. Zapatero aura beau répéter « l’Europe, l’Europe, l’Europe », même sans sauter comme un cabri, le vice de conception de l’euro risque d’entraîner une déflagration sans précédent. Jacques Sapir envisage très sérieusement l’hypothèse d’un décrochage de l’Espagne à la rentrée 2011. Ne pouvant plus endurer la surévaluation de l’euro ni espérer l’aide du Fonds Européen de Stabilité[3. Principalement constitué de dotations des Etats et du FMI. En cas de choc, le montant estimé des aides nécessaires à l’Espagne ferait exploser la caisse du Fonds, le rendant caduc et hors d’usage], Madrid pourrait alors faire exploser la monnaie unique pour dévaluer sa monnaie et, à terme, tenter de relancer la croissance[4. Soit pour créer une zone périphérique des pays du « club Med », dont la compétitivité minée par l’euro fort, soit pour revenir à sa monnaie nationale sur la base de la parité euro/peseta. Evidemment, la première piste serait préférable à la seconde, puisqu’en coordonnant les politiques de changes, elle permettrait d’endiguer les risques d’inflation. Pour plus de détails : ici].
D’ici là, on peut juste espérer que la colère de la Puerta del sol rappellera au gouvernement espagnol l’existence d’un peuple dont les attentes et les intérêts ne coïncident pas avec les marchés financiers. Zapatero, qui affectionne les références historiques, serait bien inspiré d’opposer aux bureaucrates de Bruxelles un salvateur « No pasaran » !
Chacun le sait, Anne Sinclair a momentanément suspendu son blog « Deux ou trois choses vues d’Amérique », pour des raisons indépendantes de sa volonté. On n’aura donc plus le bonheur de partager les points de vue éclairés d’Anne sur les révolutions arabes, ni de réfléchir aux conseils de bonne gouvernance qu’elle n’a cessé de prodiguer à Barack Obama. Quant aux fuites calculées sur les états d’âme de son époux vis-à-vis de l’élection présidentielle de 2012, elles ne sont, semble-t-il, plus vraiment d’actualité.
Les accros du blog en seront réduits à lire et relire le dernier post signé par la grande conscience aux yeux lavande, mis en ligne le 12 mai, 5 jours avant l’Affaire. A priori, on pourrait penser qu’Anne a eu comme une prémonition puisque le billet s’intitule : « Immigration, décidément, là bas comme ailleurs ». Avait-elle pressenti que là-bas aussi les allogènes ne pensaient qu’à créer des soucis aux braves gens ? Bien sur que non, jamais ce genre de pensées lepenoïdes ne viendrait à son esprit. D’ailleurs elle le prouve dans le corps du billet où elle explique que la droite américaine fait des travailleurs immigrés les boucs émissaires de tous les malheurs de l’Américain moyen. Heureusement, explique-t-elle, Barack veille au grain : « Obama ne s’est pas arrêté aux manœuvres d’obstruction multipliées par les élus républicains depuis un an, il a aussi dénoncé les argumentaires aux relents de racisme utilisés par l’opposition qui profite du contexte économique difficile pour sordidement mêler la peur du chômage et de l’étranger ».
Nous voilà donc rassurés, les très nombreux détectives embauchés par le couple humaniste pour enquêter sur Nafissatou Diallo n’aideront pas les avocats de DSK à constituer des « argumentaires aux relents de racisme ». Et il n’est donc plus à craindre que lesdits avocats essayent de discréditer aux yeux des jurés du procès la jeune plaignante guinéenne en jouant sordidement sur la peur de l’étranger…
Dans L’Antisémitisme partout (La Fabrique, 2011), le philosophe Alain Badiou et l’éditeur Éric Hazan nous exhortent à résister au chantage à l’antisémitisme émanant de nouveaux « inquisiteurs ». C’est une saine initiative : il est urgent de dénoncer l’instrumentalisation politique de l’antisémitisme, qui ne peut que donner lieu à une banalisation de la Shoah et à une perversion de la mémoire et de l’histoire de la judéophobie en Europe et au-delà. Hélas, les auteurs de ce pamphlet, dont nous devons louer l’intention, se laissent prendre à leur propre piège. En effet, si l’on veut avertir contre le chantage à l’antisémitisme, il est préférable de n’y pas recourir soi-même. Il est regrettable que cet opuscule tombe dans le travers qu’il dénonce. Examinons comment procèdent nos contre-inquisiteurs.[access capability= »lire_inedits »]
Ils se posent tout d’abord la question de savoir à qui profite cette campagne contre un antisémitisme dont ils nient l’existence et dont ils imputent la dénonciation à une manipulation idéologique de droite, disons « occidentaliste » et nationaliste. Leur réponse est que cette campagne est censée museler la pulsion révolutionnaire des masses populaires. Accuser ces masses populaires (notamment les jeunes des banlieues issus de l’immigration musulmane, arabe et africaine) d’antisémitisme reviendrait à discréditer la violence de ces jeunes en mal de repères, dont l’énergie devrait être mise au service de la lutte des classes et d’une nouvelle révolution prolétarienne. Selon Badiou et Hazan, ceux qui dénoncent le « nouvel » antisémitisme (Alain Finkielkraut, Pierre-André Taguieff, Éric Marty, Nicolas Weill, Jean-Claude Milner, etc.) seraient en fait les héritiers d’un antisémitisme bien réel (celui des années 1930, du pétainisme et du maurrassisme).
C’est ici que le raisonnement de Badiou et Hazan s’affole et s’effondre dans la perversion théorique et politique. Exposons les différents points de ce raisonnement : dénoncer l’antisémitisme des jeunes de banlieue serait une arme idéologique visant à distraire l’attention de l’opinion des « crimes » d’Israël. Or, juifs et non-juifs qui défendent Israël aujourd’hui seraient la réincarnation de la petite bourgeoisie des années 1930 qui défendait les valeurs de l’Occident contre les « métèques », les juifs, etc. Les intellectuels pro-Israël, « inventeurs » d’un antisémitisme imaginaire, seraient donc des antisémites réels, qui collaborent avec l’Amérique (équivalent du fascisme) et Israël (la France de la guerre d’Algérie).
Un tel raisonnement suppose qu’on tienne pour recevables des équivalences à tout le moins problématiques : entre démocratie libérale et fascisme ; entre Israël (« avant-poste de l’Occident ») et empire colonial et raciste français ; entre les jeunes issus des banlieues et les juifs des années 1930 ; entre les juifs et les non-juifs pro-Israël d’aujourd’hui et les pétainistes ou les nazis d’hier. (Notons par parenthèse que Badiou et Hazan n’ont pas lu ou n’ont pas compris Milner, qui n’est guère moins sévère qu’eux avec la démocratie libérale européenne et ses « penchants criminels », certes pour de tout autres raisons). On ne peut accepter le raisonnement analogique de Badiou et Hazan qu’à accréditer ces prémisses farfelues que les auteurs partagent avec le négationnisme issu de La Vieille taupe. Il s’agit non plus ici d’assassiner la mémoire de la Shoah (il faut louer nos auteurs de condamner sans ambiguïté toute forme de négationnisme), mais de nier la réalité de la judéophobie contemporaine.
S’il est irresponsable d’enfermer les jeunes des banlieues dans une essence antisémite, il n’est pas moins indigne de nier la réalité d’un antisémitisme influencé par le ressentiment socio-économique et la propagande islamiste. Badiou et Hazan, en en niant l’importance alors qu’il est avéré par toutes les études scientifiques, légitiment ce nouvel avatar de l’antisémitisme au nom de leur combat « antisioniste » et anticapitaliste. En le réduisant à l’anecdote ou à la paranoïa plutôt qu’à un phénomène européen massif, ils s’en font les complices. Ainsi, prétendre prouver l’inexistence de cet antisémitisme en recourant à l’invention de deux mythomanes relève du même type de syllogisme dont nos auteurs dénoncent par ailleurs l’usage en invoquant la logique d’Aristote. De fait, que deux psychopathes se soient inventé une agression antisémite venant de jeunes issus de l’immigration (2004 : affaire Marie L., illustrée dans le film élégant de Téchiné, et incendie par un pyromane du centre social juif de la rue Popincourt) ne saurait prouver que toutes les agressions antisémites de cette origine soient imaginaires. Tout au contraire : que la France se soit émue d’une seule voix de ces fausses agressions témoigne qu’elles étaient, hélas, par trop crédibles. Badiou et Hazan succombent à un déni de réalité qui, sans la moindre intention de blesser, se révèle une insulte aux victimes de cet antisémitisme ou à leur famille, lorsqu’il arrive (cas rares heureusement) que ces victimes y aient succombé.
Aussi progressistes qu’ils se proclament, nos auteurs semblent courir, à bout de souffle, derrière l’Histoire, et avoir plusieurs guerres de retard. Notre présent se réduit pour eux à la Seconde Guerre mondiale et à la guerre d’Algérie. Si l’Ange de l’Histoire, dans la lecture du célèbre tableau de Paul Klee par Walter Benjamin, regarde les ruines du passé pour lamenter les catastrophes du progrès, Badiou et Hazan scrutent le rétroviseur de l’Histoire pour hâter le progrès et la révolution. Excellente recette pour une catastrophe à venir.[/access]
Malheur à la ville dont les princes sont des adolescents. Bennasar, lié à DSK dans une conjuration de hasard (cette providence des imbéciles), nous en administre une preuve. Quel meilleur moment, en effet, pour publier ses Catholiquaires, que celui où le roi des libertins tombe sous le coup de ses pulsions qu’aucune éducation ne lui a appris à réfréner ou que l’usage du pouvoir a définitivement délivrées de toute entrave morale ? Quel sens de l’à-propos que celui de Bennasar et comme les Iraniens jouiraient, s’ils en avaient connaissance, de l’ajout de cette pièce au dossier déjà chargé de la condamnation de l’Occident judéo-croisé dégénéré. Que DSK ait gardé de sa trique d’adolescent sinon la vigueur, au moins le souvenir puissant, voilà qui devait réconforter les identitaires lubriques façon Cyril-le-menuisier. Jusqu’à aujourd’hui. Car nul ne doute que Bennasar condamne aussi vigoureusement qu’il chevauche ses dulcinées le viol de l’employée du Sofitel. Le problème est qu’il ne voit pas de de relation de cause à effet entre sa diatribe soixante-huitée et le comportement présumé coupable de l’ancien maître du monde.
Revenons un peu en arrière, c’est-à-dire vers l’an 0 de notre ère. Bennasar, pour peu qu’il eût réussi à s’introduire parmi les dominants, y eut été assurément heureux. L’homme en tant que mâle n’était alors pas trop éloigné du singe – quoiqu’il ait déjà une bite largement plus volumineuse. Il mariait qui il voulait et il répudiait quand il le souhaitait. Dans certaines civilisations qui s’imposèrent à nous, il n’avait même pas besoin de recourir bêtement à l’IVG, il lui suffisait de refuser l’ennuyeux rejeton que lui présentait la femme qu’il avait tronçonnée neuf mois plus tôt pour qu’on l’en débarrassât incontinent. Dans certaines autres, il pouvait user à son gré de la prostituée de service et la lapider lui-même une fois qu’elle était hors d’usage. La liberté de mœurs qui n’a pas été inventée par Cohn-Bendit – désolé de te décevoir, Cyril – était telle qu’on pouvait pédéraster sans se croire obligé de se marier. La liberté de jouir si intense qu’on fabriquait sans vergogne des eunuques qui surveillaient mieux ta femme en ton absence que ton meilleur pote que son gros paquet parfois aussi démange. L’amour, cet emmerdant phantasme de magazines féminins, n’existait pas – ou si peu. À la donzelle dont la mère ou le chaperon avaient conservé autant que possible la virginité pour satisfaire le plaisir de domination du mâle qui la prendrait avec la dot, nul ne demandait si elle était amoureuse. Pour tromper son ennui de sensitive préromantique, elle se pouvait se raconter les Mille et Une nuits sa vie durant. Enfin la jouissance était sacrée, elle faisait office de religion et procurait des transes que le moderne va maintenant chercher ailleurs.
Ah ! comme les églises seraient pleines si, comme en ces temps bénis dans les temples, on y organisait force orgies, lupercales et autres bacchanales. Bennasar serait au premier rang, prêt à oublier, pour un cul baalique ou astartéen, les paroles de YHWH que sa maman lui aurait pourtant apprises entre six et sept ans. Tu n’auras pas d’autre Dieu que moi.
Ah, quelle belle époque que celle-là où trousser une domestique était un acte d’hygiène. Qu’on y était gaillard, gaulois, vaillant, conquérant. Pas comme sous ce régime de chrétienté qui a fait de nous des peine-à-jouir, des châtrés, des demi-hommes. Bennasar retrouve d’ailleurs dans cette analyse aussi bien Zemmour que Soral, Nabe que Dantec, ces Adonis au braquemart toujours levé à qui suffit un battement de cil pour séduire la gonzesse de passage. Quatre expressions de la puissance occidentale accomplie, en quelque sorte.
Et voilà la réalité : Bennasar, qui réclame de l’Occident chrétien le bouclier, ne comprend pas le christianisme dont le dernier mot est la protection des faibles – de tous les faibles. Le reproche qu’il fait aux cathos de gauche soucieux du destin des immigrés est dans ce sens le même que celui qu’il fait aux cathos de droite lorsqu’ils songent à l’enfant à naître.
C’est sans doute ça, « l’ordre moral ». Mais nous, nous n’oublions pas qu’il y a un ordre plus violent que l’ordre moral, qui est là depuis le commencement de l’humanité : c’est l’ordre du mal, celui de ces sociétés préchrétiennes et postchrétiennes que Bennasar chérit tant. Et le mot de cet ordre, c’est toujours la domination.
Voilà pourquoi, quand il crache sur les chrétiens, l’ami Cyril oublie étrangement de leur reprocher d’avoir donné un statut aux femmes. Il devrait se demander pourquoi nous autres ne couvrons pas nos femmes, pourquoi nous ne les marions pas contre leur gré, pourquoi ne les répudions pas ni ne les lapidons, pourquoi elles jouissent de leurs pleins droits d’adultes (fors durant l’infâme période qui va de Bonaparte aux années 70), pourquoi elles ne sont pas des objets à prendre quand bon nous semble, enfin.
Pourquoi nous les aimons tant que nous ne nous résolvons pas à les battre ni à les tromper. C’est ainsi que comme disait mon ami Robert qui est plus anarchiste que Bennasar parce que plus chrétien : « Chaque jour ma femme m’affame, et sa chatte m’enchante ».
Ah, Radio Canut mon amour. Joyeux bordel d’amateurs ultragauchistes lyonnais, où le hip-hop lesbiano-transgenre côtoie les talks à la gloire de la revolución mexicana, entre une playliste sortie des cartons de mai 68 et un concerto minimaliste pour larsen et tronçonneuse. Ils ont beau fédérer autour d’eux tous les clichés de la canaille anarcho-libertaire, ils ont pour eux ce grand mérite de pratiquer un éclectisme musical presque sans limite. Presque.
J’ai longtemps cru que l’ultragauche était anticléricale. Mais, parmi d’autres sources, Radio Canut m’apprit qu’en réalité l’ultragauche ne détestait en rien le reggae, par exemple, bien qu’il y soit question en permanence de références bibliques du type « Jerusalem/Babylon/Zion/Israel ». Elle ne déteste pas non plus un certain rap qui fait sans équivoque l’apologie de l’islam. Les musiques sacrées, de façon générale, trouvent volontiers leur place dans la programmation musicale de nos anarchoponques à sarouels, pourvu qu’elles viennent d’Inde, de la jungle amazonienne, du Japon, ou de Turquie. L’ultragauche n’a rien contre Dieu, en soi ! En revanche, vous n’entendrez jamais le moindre chant grégorien, le moindre Alleluiah baroque, le moindre petit bout de Requiem quelconque sur les ondes du 102.2 à Lyon. À la rigueur un peu de gospel, mais uniquement parce que ça entre dans la catégorie « musiques noires ».
Un petit miracle s’est accompli aujourd’hui : Radio Canut nous a offert l’écoute d’une pièce sacrée tout à fait singulière que je ne connaissais pas : l’hymne d’Oxyrhynque, datant du IIIème siècle, et rendant un pieux hommage à la Trinité. Ce n’était pas un bien grand miracle, hélas. En réalité, l’animateur avait ironiquement fait de ce chant l’ouverture de son émission du jour, consacrée à… « la colonisation chrétienne« .
La nature de l’ultragauche n’est aucunement anticléricale : c’est juste qu’elle ne veut pas entendre parler du Christ. Elle s’accommode sans aucun problème du halal et des mosquées, s’abandonne dans la contemplation des spiritualités exotiques, respecte profondément les croyances animistes, sympathise de bon cœur avec le culte rastafari. Mais le christianisme, lui, rencontre une hostilité sans limite. J’ai cru, de bonne foi, que « Ni dieu ni maître » était réellement le credo de l’ultragauche. La vérité, c’est que n’importe quel Dieu fait l’affaire, pourvu qu’il ne s’agisse pas de Jésus et de ses copains. L’anticléricalisme n’est que la vitrine politique du véritable combat anti-pape, anti-Église, et in fine anti-Christ. Qu’on ne se raconte pas d’histoires ; tenez, pour preuve supplémentaire, je suis allé rendre visite à un petit meeting anarchiste il y a quelques jours. Au menu du plat unique destiné à financer l’association, le chili con carne arborait en grosses lettres la mention « halal ».
Ni dieu ni maître ? Vraiment ? Vraiment-vraiment ?
Si on voulait proclamer à la face du monde que notre histoire et notre culture sont des marchandises et nos villes des centres commerciaux agrémentés de quelques musées destinés au divertissement des consommateurs, c’est parfaitement réussi.
Il y a quelques jours, j’étais assise dans un autobus empruntant le pont au Change, entre la place du Châtelet et l’île de la Cité. De là, on a l’une des plus belles vues de Paris, surtout quand un temps légèrement orageux colore le ciel et la Seine, donnant un air vaguement inquiétant au Palais de Justice qui occupe presque toute la partie occidentale de l’île. À chaque fois que je passe par là, la magie opère. Je pense à Lucien de Rubempré, l’ambitieux déchu d’Illusions perdues, qui se suicide dans sa cellule à quelques mètres de Vautrin, l’ancien forçat qui deviendra chef de la police – personnage inspiré par Vidocq. Derrière les étroites fenêtres de la Conciergerie, sur le mur nord du Palais tourné vers la rive droite, je devine Marie-Antoinette qui attend la mort, sans comprendre pourquoi ce peuple auquel, faute de pain, elle avait conseillé des brioches, la hait tant.[access capability= »lire_inedits »]
Et Robespierre qui, quelques années plus tard, se prépara au même sort, dans les mêmes lieux, croyait-il encore à l’inflexible vertu au nom de laquelle il avait envoyé tant d’hommes et de femmes à la guillotine ?
Levant le nez de mon bouquin, je n’ai pu retenir un cri d’horreur, m’attirant les regards légitimement agacés de mes compagnons de voyage. Non, je n’avais pas entendu la voix d’un supplicié m’implorant des enfers. La façade de la Conciergerie était recouverte d’une immense bâche proclamant en lettres géantes « Dior J’adore ». Contemplant ce sacrilège, autrement plus obscène que le Christ plongé dans l’urine de Serrano vandalisé par des imbéciles au nom d’un Dieu qui n’en demandait pas tant, il m’est venu une furieuse envie de jouer les vandales à mon tour. Je me suis imaginée revenant en pleine nuit pour lacérer l’abject panneau publicitaire. Seulement, vu la densité policière dans ce quartier, j’y gagnerais un séjour, non pas à la Conciergerie, mais dans la « souricière » du Palais qui n’est pas particulièrement réputée pour son confort et son hygiène, sans même avoir pu commettre mon forfait salvateur.
Ce crime de goût n’est pas le premier du genre. Depuis le vote d’une clause dérogatoire au Code de l’Environnement, en 2007, ce type d’affichage est autorisé pour financer la rénovation des monuments historiques. Ainsi le Musée d’Orsay a-t-il eu droit, en quelques mois, à un grotesque flacon de parfum Chanel, puis aux sapes de luxe Burberry et Saint-Laurent, tandis que le Louvre se vendait aux montres Breguet et le Palais Garnier à Ralph Lauren. Attention, que du haut-de-gamme : on choisit de l’annonceur chic et cher afin, précise un responsable d’Orsay, de ne pas « affaiblir l’esthétique du monument ». Ces gens manquent décidément d’humour : à tout prendre, il aurait été plus marrant de voir flotter sur l’un de ces édifices gorgés de chefs-d’œuvre une réclame pour « Ed, l’épicier discount ». Après tout, la ménagère de moins de 50 ans a aussi le droit à l’art. Mais les financiers avant-gardistes en charge de notre politique « culturelle » ne connaissent pas de ménagères et ils croient sans doute que Marie-Antoinette s’habillait chez Dior. Du reste, ils ont probablement trouvé bien plus vulgaires les étendards Coca-Cola qui, l’été dernier, empaquetaient le Palais des Doges à Venise – provoquant d’ailleurs un scandale retentissant.
Le plus scandaleux, dans ces offenses faites à Paris, c’est précisément qu’elles ne font pas scandale. Pas de pétition, pas d’interpellation du ministre, pas de levée de boucliers des milieux artistiques et culturels. Seule l’Union syndicale des magistrats s’est émue de l’affaire, mais pas du tout à cause de ce consternant mélange des genres. Si ce syndicat, conservateur bon teint, s’indigne de voir cet emplacement vendu à la maison Dior, c’est parce que John Galliano, ci-devant employé de celle-ci, sera bientôt jugé pour injure raciale dans le bâtiment même. Si l’ancien palais des Capétiens devenu, à la fin du XIVe siècle, la première prison de Paris, avait été drapé dans l’image d’une Aston Martin, ces honorables magistrats n’y auraient vu aucun motif d’énervement.
On me dira qu’il fallait trouver 2 millions d’euros, que les caisses sont encore plus vides qu’en 1788 et que Mme Merkel surveille nos finances d’un œil pointilleux. Peut-être. Reste qu’une nation qui afferme ainsi son patrimoine aux marchands perd son âme : les sommes économisées par le contribuable n’en valent pas tant[1. De plus, l’USM parle de 200 000 euros, ce qui serait dérisoire. D’après notre directeur commercial, Lionel Halphon, qui a mené sa petite enquête auprès des agences, Dior aurait dû débourser 3 à 4 millions d’euros pour transformer un monument en support publicitaire pendant quatre mois. En clair, si le chiffre donné par l’USM est exact, ce que j’ignore, il y a un scandale dans le scandale]. Alors, une question me taraude. Avons-nous guillotiné nos rois pour nous soumettre à l’argent-roi ? Tout ça pour ça ?[/access]
Gene Wilder avec Daisy (Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur le sexe sans jamais oser le demander)
Sophie Flamand et Cyril Bennasar ont tous deux réagi à mon article sur le « Pass contraception » distribué dans les lycées. La première développe un point de vue différent du mien, mais qui, m’a-t-il semblé, lui fait assez justement objection. Le second, lui, m’assimile courtoisement à un « catho coincé du cul » ; comme il me croit en outre académicien[1. Pour « l’Académicien », je plaide coupable : je ne sais pourquoi quand Cyril Bennasar m’a demandé si François Taillandier était membre de l’Académie française, j’ai répondu par l’affirmative, sans la moindre malice. Sans doute parce que, à mon avis, François mériterait de l’être bien plus que beaucoup d’autres qui le sont. J’ose espérer que François me pardonnera non seulement cette inexactitude mais aussi l’espoir qu’elle sera bientôt rectifiée par son entrée à l’Académie (en supposant qu’il le souhaite). EL], cela prouve qu’il est assez mal renseigné sur moi. Peu importe. Toutefois, j’ai eu l’impression dans les deux cas qu’on répondait non pas à ce que je disais, mais à ce qu’on s’imaginait que j’avais dit. Or ce sont des sujets graves, et, selon un mot célèbre, « entre l’inconvénient de se répéter et celui de n’être pas entendu, il n’y a pas à balancer ».
Puisqu’il faut donc mettre les points sur les « i », je commencerai par dire que je ne suis nullement partisan de proscrire l’usage de la contraception, primo parce que venant de moi ce serait de la tartufferie, secundo parce je suis moi aussi extrêmement attaché aux libertés laïques invoquées par Bennasar. J’ajoute que je ne suis nullement opposé à l’usage de la pilule par de jeunes filles mineures, pour la bonne et simple raison que cela ne me regarde pas. Et de même, tout catholique que je sois (coincé ou pas), je suis favorable au fait que l’IVG soit légale, pour les mêmes raisons que mon contradicteur. Simplement, je me demande si 200.000 avortements annuels dans notre pays, à côté d’environ huit cent mille naissances, ça ne pose pas quand même un petit problème… C’est un autre débat.
Mais j’en reviens à ce que j’ai voulu dire, et je vais tenter d’être plus clair. Cyril Bennasar invoque le spectre d’un « ordre moral », que des phalanges ensoutanées voudraient nous imposer à grands coups de goupillon. Fantasme assez commode, en effet, pour qui ne veut pas ouvrir les yeux sur le nouvel ordre sexuel que la société moderne est en train de mettre en place (qu’on ne voie pas là une thèse complotiste : comme toujours, il n’y a besoin de complot), et que je n’appellerai pas ordre moral, car il est d’une autre nature, qu’il nous faut précisément chercher à nommer.
Ce qui me déplaît dans cette histoire de « pass » (ouvrira-t-on bientôt des hôtels de pass ? Nos adolescents, souvent, ne savent pas où aller…), ce n’est pas que les jeunes filles puissent prendre la pilule, c’est que j’y vois un nouveau symptôme d’un mal à la fois rampant et galopant : l’immixtion de la collectivité dans la vie individuelle, avec toujours un bon prétexte, certes, de prévention en sensibilisation, de législation en réglementation, d’incitation en interdiction. (Au fait, qu’est devenue dans cette affaire l’autorité parentale ? Je croyais que selon la loi elle s’appliquait jusque à 18 ans ?) Or, cette immixtion n’est pas neutre. Elle véhicule une conception des choses, une philosophie ou plutôt une idéologie. En matière de sexualité, à côté d’évolutions tout-à-fait bienvenues (concernant l’homosexualité, par exemple), la vision qui s’impose dans notre société de façon diffuse et multiple (et pas seulement avec le « pass ») ne me semble pas être libératrice au sens où l’entend Cyril Bennasar, mais sinistrement pragmatique, platement utilitaire : le sexe est considéré comme une fonctionnalité parmi d’autres, quand ce n’est pas comme un élément de confort domestique. Nous ne sommes plus censés avoir des désirs, mais des besoins. On n’a plus à rechercher un enthousiasme, juste à obtenir sa ration. La « jolie pomme défendue » se mue en cinq fruits et légumes par jour. Nous relevons de la gestion. Le sanitarisme s’en mêle : un rapport médical nous apprenait récemment qu’à partir de 21 éjaculations mensuelles, le risque de cancer de la prostate diminue et qu’« un bon rapport sexuel » (sic) équivaut sur le plan cardiovasculaire à deux heures de jogging. Voilà du discours triste ; voilà ce qui arrive quand le Conseil régional se mêle des amours, ou quand les autorités de santé s’inquiètent des baisers. Moi je dis : faites l’amour, pas l’espérance de vie ! Aimerdésirer plutôt que mangerbouger !
Jean Paulhan s’arrêta jadis, on le sait, devant cette inscription à la grille d’un square public de Tarbes : « Défense d’entrer dans le jardin avec des fleurs. » Alors, j’ai beau être catho (à ma façon), je veux entrer dans le jardin avec des fleurs, toutes les fleurs, de la pâquerette à la tubéreuse, de la jonquille à l’orchidée. À cet égard, Sophie Flamand a raison de me faire observer que la contraception permet justement d’y entrer sans crainte. Mais je ne crois pas avoir dit le contraire.
Il n’a échappé à personne que les mésaventures new-yorkaises du champion du PS ont doublement servi l’actuel Président de la République. En le débarrassant, d’abord, d’un candidat que les sondages annonçaient imbattable ; en annihilant, ensuite, l’essentiel de la puissance de feu des socialistes à son encontre (frasques, argent, abaissement de l’image de la France : vraiment ?) – et ce, à l’orée même d’une séquence qui s’annonce très Kennedy pour Sarkozy et son élégante épouse enceinte. Non, vraiment, merci Dominique !
Nicolas Sarkozy pourrait d’ailleurs en remercier un autre, de Dominique : Dominique Besnehard, jadis âme damnée de Ségolène Royal, et qui tient un petit rôle dans La Conquête. Lors d’une scène mémorable, où il est chargé d’imiter la candidate du PS pendant une répétition du débat de second tour, il la campe en dinde hystérique, avec une gourmandise visiblement revancharde. Voilà un coup de poignard qui a dû réjouir l’Elysée… D’autant que ce film, qu’on annonçait assassin – voyez l’affiche ! – pourrait fort bien faire gagner sinon des voix du moins la sympathie du public. Sarkozy y apparaît certes arrogant et agité mais humain, touchant même, et finalement assez sympathique (si ! si ! même les bobos en sortent troublés…) comparés aux autres protagonistes. Et notamment à Villepin, son plus redoutable concurrent à droite, qui est ici croqué en petite crapule ordurière, survolté de haine sous son brushing argenté. S’il y a une conclusion à tirer, pour 2012, du film La Conquête, elle est claire (stream) : exit Dominique !
Ca commence à faire beaucoup, sans être tout à fait suffisant pour qualifier ces coïncidences de « miracle ». Manque encore un petit quelque chose… Que la gauche, par exemple, présente une candidate unique dès le premier tour – disons Dominique Voynet, au hasard.
Si vous n’avez pas de télé, il vous reste jusqu’à ce soir pour en trouver une, ou au moins des amis qui en ont une, sinon, vous louperez le match de l’année. Et je ne parle ni de foot, ni de tennis et encore moins de primaires PS : ce soir à 23h10 sur France 3, sur le plateau de Ce soir (ou jamais !), Frédéric Taddei reçoit face à face Henri Guaino et Emmanuel Todd
Si aux temps anciens de la Fondation Marc Bloch, ils étaient d’accord sur l’essentiel, aujourd’hui, beaucoup de choses les séparent. Beaucoup de choses, en fait une personne, mais pas la moindre : le président de la République, dont Henri Guaino est l’un des plus proches collaborateurs et Emmanuel Todd l’un des plus virulents contempteurs.
Mais on parlera aussi d’Europe, de protectionnisme, de situation internationale : entre les deux adversaires déclarés, un (petit) miracle n’est peut-être pas à exclure…
Le carton que fait Marine Le Pen chez les ouvriers, d’après un récent sondage JDD – 36% d’opinions favorables[1. Quelle que soit la validité du chiffre, on peut difficilement nier la réalité de la tendance] −, révèle peut-être que beaucoup ont peur d’y finir, sous un carton. D’après un autre sondage commandé en 2009 par Emmaüs, 56% des Français craignaient de devenir SDF. Je ne sais pas pourquoi, mais il me semble, à moi, que ces deux chiffres ne sont pas sans rapport.
Il y a plusieurs façons de « ne plus sentir chez soi », selon l’expression de Claude Guéant qui semble penser qu’en tenant le langage de Marine Le Pen, il ramènera ses électeurs au bercail. Sans doute le ministre de l’Intérieur ignore-t-il que, pour la présidente du Front national, la séquence consistant à dresser les Français contre les immigrés, les immigrés contre les clandestins tout en roulant des biscoteaux face à des douaniers italiens, appartient déjà au passé.[access capability= »lire_inedits »] « Ne pas se sentir chez soi », pour un Français, cela peut signifier qu’il est, depuis le 1er mars, retombé sous la menace des expulsions locatives, ou bien qu’il héberge chez lui ses trois enfants chômeurs ou précaires avec leurs copines chômeuses ou précaires et qu’il va encore falloir faire des acrobaties budgétaires avec un budget inexistant.
Sarkozy peut s’offrir une tournée des popotes dans les Ardennes, là où il avait lancé, en 2006, un très papal « Je ne vous abandonnerai pas » aux ouvriers. L’ennui, c’est que, cinq ans plus tard, la région est toujours aussi sinistrée. Il peut essayer d’amuser la galerie avec une prime de 1000 euros dont personne ne verra la couleur et feindre de redécouvrir la règle des trois tiers − un pour les actionnaires, un pour l’investissement, un pour les travailleurs. Ça ne prend plus.
Marine Le Pen se trompe, cependant, quand elle affirme que Nicolas Sarkozy « revient sur les lieux du crime ». S’il prétendait inscrire son « parcours Potemkine » dans les traces de sa tournée 2006 placée sous l’enseigne du « Travailler plus pour gagner plus », le président a soigneusement évité la vallée de la Meuse. S’il était allé de Revin à Donchery, en passant par Bogny-sur-Meuse et Nouzonville, il aurait appris, par exemple, que l’équipementier automobile Delfy fermera en 2012, ou encore que le contribuable finance le plan social de l’usine Nexans à Fumay (par l’intermédiaire du Fonds stratégique d’investissement), mais aussi que l’augmentation qu’il avait promise aux ouvriers des Ateliers de Janves − 1200 euros en fin de carrière – n’a jamais atteint leurs fiches de paie. Il aurait aussi pu croiser un des anciens métallos de Lenoir et Mernier, à Bogny, tous licenciés en 2008, qui attendent le procès en correctionnelle de leur patron-fossoyeur.
Curieusement, des esprits aussi brillants que Claude Guéant, Père Joseph promu Mazarin, ou Patrick Buisson, Père Joseph demeuré Père Joseph, ne semblent pas comprendre la défiance d’un peuple qui avait massivement voté pour leur champion en 2007 et qui proclame aujourd’hui sa peur du chômage, voire de la « clochardisation ». C’est que l’ouvrier français sent confusément que ses conditions d’existence ne sont pas menacées par les minarets qui auraient fleuri dans les villes françaises désindustrialisées, ni par les camps sauvages de Roms, ni même par la délinquance, mais bien par la faillite de ce « Travailler plus pour gagner plus ».
Inutile de se raconter des histoires. Si ce sondage du JDD fait mal au sarkozysme, il fait aussi très mal à « l’autre gauche ». Quand les socialistes affichent encore des intentions de vote à deux chiffres chez les ouvriers, Mélenchon et le Front de gauche doivent se contenter de… 2%. Difficile, surtout dans le cas de Mélenchon, d’imputer cet échec à un boycottage médiatique. En revanche, il a sans doute à voir avec la disparition de ce qu’on appelait autrefois la « conscience de classe ». Certes, le terme fait un peu vieux jeu. Reste que, chez les possédants, cette conscience de classe n’a pas disparu. Le milliardaire Warren Buffet affirmait récemment – tout en le déplorant : « Il y a une guerre de classes et c’est la mienne qui est en train de la gagner. » Pour leur part, les sociologues Monique et Michel Pinçon-Charlot expliquent, dans Le Président des riches, les raisons pour lesquelles les « riches » ont une parfaite conscience de leurs intérêts et de la meilleure manière de les défendre. Aussi s’accommodent-ils assez aisément de la « marinisation » des classes populaires.
On m’autorisera à rappeler brièvement le distinguo établi par Marx entre appartenance de classe et conscience de classe. À l’évidence, les 36% d’ouvriers qui se sentiraient représentés par Marine Le Pen ont en commun le sentiment d’appartenir à une tribu en voie de disparition, déchiquetée par la mondialisation, condamnée à vivre plus mal que la génération précédente et, pire encore, mieux que ses enfants. Pour autant, leur défiance à l’égard du Front de gauche révèle, me semble-t-il, l’absence d’une conscience de classe qui les inciterait à s’organiser pour défendre leurs intérêts, autrement dit à jouer le jeu de la lutte des classes, qui est forcément une lutte pour le pouvoir. Ce qu’on appelle, au Front de Gauche, la « révolution par les urnes ».
Soyons réalistes : il faudra aller chercher avec les dents chacune des voix prolo égarées du côté de Marine Le Pen. Je suis convaincu qu’elle oubliera le peuple aussi vite que n’importe quel socialiste fin 1983 ou n’importe quel chiraquien en 1995. Mais comment leur en vouloir, aux ouvriers qui, comme le disait encore le vieux barbu de Trèves, « n’ont rien d’autre à perdre que leurs chaînes », de tenter encore leur chance ? Le travail d’une gauche conséquente est de leur montrer qu’ils risquent d’en retrouver d’autres, des chaînes, et de bien plus lourdes. Ce n’est pas gagné. Mais une étincelle peut mettre le feu à la plaine…[/access]
Pendant que le monde entier avait les yeux rivés sur le 71 Broadway Street à New York, espérant apercevoir DSK et son bracelet électronique, les Espagnols votaient[1. Plus de 8100 conseils municipaux et 13 des 17 assemblées provinciales ont été renouvelés]. La gauche est annoncée grande perdante de ces élections municipales. À la faveur du refoulé social, José Luis Zapatero, qui, depuis son arrivée au pouvoir en 2004, a fait du Parti Socialiste Ouvrier Espagnol l’orfèvre de l’orthodoxie libérale européenne polarise l’opposition du monde syndical et de la jeunesse, autrement dit de son électorat traditionnel.
Zapatero contre le prolo
Ce qui est en cause, c’est le zèle inouï du Premier ministre à appliquer les bons conseils prodigués par le FMI (qui n’est plus à un scandale près…) et la Commission Européenne pour rétablir l’équilibre des finances publiques espagnoles. Une première sonnette d’alarme avait été tirée le 29 septembre 2010 lorsque Zapatero réalisa le vieux rêve syndicaliste-révolutionnaire de l’unité des travailleurs… contre lui ! À l’époque, les syndicats réagissaient à la réforme du droit du travail. Appliquant le modèle nordique de la flexi-sécurité, la loi détricotait en fait les vieilles barrières contre la précarité de l’emploi pour mieux « fluidifier » le marché du travail, selon l’expression prisée par un certain Dominique Strauss-Kahn. Or, les syndicats espagnols estiment, à raison à mon sens, que le chemin du progrès social ne passe pas par la multiplication du travail à temps partiel et la facilitation des licenciements – par ailleurs de moins en moins indemnisés.
Il faut reconnaître, à la décharge de Zapatero, que le contexte économique ne joue pas franchement en faveur d’une politique de dépenses débridées. Avec la crise de l’euro qui pointe son nez sur la péninsule ibérique et la faillite d’un modèle centré sur la dette immobilière, les difficultés s’amoncellent sur le bureau du Premier ministre.
Du temps de la gauche old school, on considérait toutefois les obstacles à la mobilité géographique et à la flexibilité horaires comme des digues sociales permettant d’élever le niveau des conditions de travail. Par une étrange dialectique progressiste, les sociaux-libéraux de 2011 diabolisent le conservatisme mal placé des ronds-de-cuirs syndicaux. Pourquoi s’interdire de maltraiter les conventions collectives pour éviter « l’inflation salariale » ? Serait-il interdit d’exiger la même mobilité géographique des ouvriers que des cols blancs qui les dirigent ? N’en jetez plus : si ces questions rhétoriques vous choquent, vous comprenez parfaitement le sentiment de révolte qui gagne la société espagnole, en particulier les jeunes.
Depuis le 15 mai, la place Puerta del Sol de Madrid fait office de catalyseur symbolique pour une jeunesse gagnée par la contestation. Drôle de scénario dans une démocratie relativement jeune mais installée qui n’a pas grand-chose à voir avec la Tunisie et l’Egypte, où l’avenue Habib Bourguiba et la place al-Tahrir ont eu raison des autocrates en place. À prémisses différentes, conséquences voisines ? Malgré la grande confusion qui avait entouré son élection – en pleine controverse sur les attentats du 11 mars 2004, imprudemment attribués à ETA par Aznar – Zapatero ne souffre d’aucun déficit démocratique. Confortablement réélu en 2008, le très flegmatique chef du gouvernement pêcherait plutôt par manque de consistance idéologique. Pas étonnant qu’il soit porté aux nues par les moins imaginatifs des socialistes français. De Ségolène Royal à François Hollande, ils sont nombreux à s’engouffrer dans les brèches sociétales ouvertes par Zapatero : mariage homo, salles de shoot, etc. De quoi privatiser un peu plus des relations sociales jusqu’ici peu ou prou préservées de la logique de marché par le maintien des institutions traditionnelles qu’étaient l’Eglise, la famille, le Roi.
En sept ans, ce libéral-libertaire dans l’âme aura mis l’imagination morale au pouvoir. Son bilan conjuguant austérité budgétaire, coupes dans les dépenses sociales et détricotage des « archaïsmes » moraux en ferait presque un Alain Madelin ibérique.
Avec des perspectives de croissance nulles confortées par l’absence de politique de relance, les jeunes Espagnols ne risquent pas de se faire abuser par le vernis social de leur Premier ministre. La majorité de gauche sortante, qui a toutes les chances de subir une sérieuse déculottée en 2012, pourrait même prendre des leçons de social au pays de Nicolas Sarkozy, où l’UMP n’oserait pas rogner aussi frénétiquement les droits sociaux!
Une contestation sans débouché politique
Place Puerta del Sol, le sit-in madrilène exprime le ras-le-bol d’une jeunesse affamée par tant de promesses bafouées[2. Bien qu’illégale, l’occupation de la Puerta del Sol se poursuit, rythmée par des cortèges de protestation quotidiens organisés via Facebook]. Exit la plus-value sociale du PSOE. De la baisse du traitement des fonctionnaires à la privatisation prochaine de l’assurance-chômage, les nouvelles funestes ne vont pas arranger le moral d’un pays où le taux de chômage des jeunes est de 40 %. Lancé le 15 mai, le mouvement hésite entre la grogne sociale, type « novembre-décembre 1995 » et la mobilisation de fond comparable à celle qui fit tomber le gouvernement islandais en 2009. Baptisée 15-M, cette vague sociale secoue les équilibres politiques traditionnels. À très court terme, les manifestants scandant « nolesvotes » (« ne votez pas pour eux ») pour sanctionner les sociaux-traîtres font paradoxalement le jeu d’un Parti Populaire favorable à un libéralisme économique encore plus échevelé. Autant dire qu’on ne voit pas quel débouché politique aura cette contestation, malgré son ampleur grandissante. De surcroît, le consensus économique des grands partis favorise la réémergence de courants marginaux qui sont les reliquats du nationalisme-révolutionnaire de la Phalange espagnole. Quelques groupes isolés pratiquent ainsi une agit prop’ violente, croyant que les mânes de José Antonio sortiront l’Espagne de l’ornière.
Et l’euro dans tout ça ?
Si l’Espagne s’obstine à jouer les meilleurs élèves de l’orthodoxie bruxelloise, le pire est à craindre. Zapatero aura beau répéter « l’Europe, l’Europe, l’Europe », même sans sauter comme un cabri, le vice de conception de l’euro risque d’entraîner une déflagration sans précédent. Jacques Sapir envisage très sérieusement l’hypothèse d’un décrochage de l’Espagne à la rentrée 2011. Ne pouvant plus endurer la surévaluation de l’euro ni espérer l’aide du Fonds Européen de Stabilité[3. Principalement constitué de dotations des Etats et du FMI. En cas de choc, le montant estimé des aides nécessaires à l’Espagne ferait exploser la caisse du Fonds, le rendant caduc et hors d’usage], Madrid pourrait alors faire exploser la monnaie unique pour dévaluer sa monnaie et, à terme, tenter de relancer la croissance[4. Soit pour créer une zone périphérique des pays du « club Med », dont la compétitivité minée par l’euro fort, soit pour revenir à sa monnaie nationale sur la base de la parité euro/peseta. Evidemment, la première piste serait préférable à la seconde, puisqu’en coordonnant les politiques de changes, elle permettrait d’endiguer les risques d’inflation. Pour plus de détails : ici].
D’ici là, on peut juste espérer que la colère de la Puerta del sol rappellera au gouvernement espagnol l’existence d’un peuple dont les attentes et les intérêts ne coïncident pas avec les marchés financiers. Zapatero, qui affectionne les références historiques, serait bien inspiré d’opposer aux bureaucrates de Bruxelles un salvateur « No pasaran » !
Chacun le sait, Anne Sinclair a momentanément suspendu son blog « Deux ou trois choses vues d’Amérique », pour des raisons indépendantes de sa volonté. On n’aura donc plus le bonheur de partager les points de vue éclairés d’Anne sur les révolutions arabes, ni de réfléchir aux conseils de bonne gouvernance qu’elle n’a cessé de prodiguer à Barack Obama. Quant aux fuites calculées sur les états d’âme de son époux vis-à-vis de l’élection présidentielle de 2012, elles ne sont, semble-t-il, plus vraiment d’actualité.
Les accros du blog en seront réduits à lire et relire le dernier post signé par la grande conscience aux yeux lavande, mis en ligne le 12 mai, 5 jours avant l’Affaire. A priori, on pourrait penser qu’Anne a eu comme une prémonition puisque le billet s’intitule : « Immigration, décidément, là bas comme ailleurs ». Avait-elle pressenti que là-bas aussi les allogènes ne pensaient qu’à créer des soucis aux braves gens ? Bien sur que non, jamais ce genre de pensées lepenoïdes ne viendrait à son esprit. D’ailleurs elle le prouve dans le corps du billet où elle explique que la droite américaine fait des travailleurs immigrés les boucs émissaires de tous les malheurs de l’Américain moyen. Heureusement, explique-t-elle, Barack veille au grain : « Obama ne s’est pas arrêté aux manœuvres d’obstruction multipliées par les élus républicains depuis un an, il a aussi dénoncé les argumentaires aux relents de racisme utilisés par l’opposition qui profite du contexte économique difficile pour sordidement mêler la peur du chômage et de l’étranger ».
Nous voilà donc rassurés, les très nombreux détectives embauchés par le couple humaniste pour enquêter sur Nafissatou Diallo n’aideront pas les avocats de DSK à constituer des « argumentaires aux relents de racisme ». Et il n’est donc plus à craindre que lesdits avocats essayent de discréditer aux yeux des jurés du procès la jeune plaignante guinéenne en jouant sordidement sur la peur de l’étranger…
Dans L’Antisémitisme partout (La Fabrique, 2011), le philosophe Alain Badiou et l’éditeur Éric Hazan nous exhortent à résister au chantage à l’antisémitisme émanant de nouveaux « inquisiteurs ». C’est une saine initiative : il est urgent de dénoncer l’instrumentalisation politique de l’antisémitisme, qui ne peut que donner lieu à une banalisation de la Shoah et à une perversion de la mémoire et de l’histoire de la judéophobie en Europe et au-delà. Hélas, les auteurs de ce pamphlet, dont nous devons louer l’intention, se laissent prendre à leur propre piège. En effet, si l’on veut avertir contre le chantage à l’antisémitisme, il est préférable de n’y pas recourir soi-même. Il est regrettable que cet opuscule tombe dans le travers qu’il dénonce. Examinons comment procèdent nos contre-inquisiteurs.[access capability= »lire_inedits »]
Ils se posent tout d’abord la question de savoir à qui profite cette campagne contre un antisémitisme dont ils nient l’existence et dont ils imputent la dénonciation à une manipulation idéologique de droite, disons « occidentaliste » et nationaliste. Leur réponse est que cette campagne est censée museler la pulsion révolutionnaire des masses populaires. Accuser ces masses populaires (notamment les jeunes des banlieues issus de l’immigration musulmane, arabe et africaine) d’antisémitisme reviendrait à discréditer la violence de ces jeunes en mal de repères, dont l’énergie devrait être mise au service de la lutte des classes et d’une nouvelle révolution prolétarienne. Selon Badiou et Hazan, ceux qui dénoncent le « nouvel » antisémitisme (Alain Finkielkraut, Pierre-André Taguieff, Éric Marty, Nicolas Weill, Jean-Claude Milner, etc.) seraient en fait les héritiers d’un antisémitisme bien réel (celui des années 1930, du pétainisme et du maurrassisme).
C’est ici que le raisonnement de Badiou et Hazan s’affole et s’effondre dans la perversion théorique et politique. Exposons les différents points de ce raisonnement : dénoncer l’antisémitisme des jeunes de banlieue serait une arme idéologique visant à distraire l’attention de l’opinion des « crimes » d’Israël. Or, juifs et non-juifs qui défendent Israël aujourd’hui seraient la réincarnation de la petite bourgeoisie des années 1930 qui défendait les valeurs de l’Occident contre les « métèques », les juifs, etc. Les intellectuels pro-Israël, « inventeurs » d’un antisémitisme imaginaire, seraient donc des antisémites réels, qui collaborent avec l’Amérique (équivalent du fascisme) et Israël (la France de la guerre d’Algérie).
Un tel raisonnement suppose qu’on tienne pour recevables des équivalences à tout le moins problématiques : entre démocratie libérale et fascisme ; entre Israël (« avant-poste de l’Occident ») et empire colonial et raciste français ; entre les jeunes issus des banlieues et les juifs des années 1930 ; entre les juifs et les non-juifs pro-Israël d’aujourd’hui et les pétainistes ou les nazis d’hier. (Notons par parenthèse que Badiou et Hazan n’ont pas lu ou n’ont pas compris Milner, qui n’est guère moins sévère qu’eux avec la démocratie libérale européenne et ses « penchants criminels », certes pour de tout autres raisons). On ne peut accepter le raisonnement analogique de Badiou et Hazan qu’à accréditer ces prémisses farfelues que les auteurs partagent avec le négationnisme issu de La Vieille taupe. Il s’agit non plus ici d’assassiner la mémoire de la Shoah (il faut louer nos auteurs de condamner sans ambiguïté toute forme de négationnisme), mais de nier la réalité de la judéophobie contemporaine.
S’il est irresponsable d’enfermer les jeunes des banlieues dans une essence antisémite, il n’est pas moins indigne de nier la réalité d’un antisémitisme influencé par le ressentiment socio-économique et la propagande islamiste. Badiou et Hazan, en en niant l’importance alors qu’il est avéré par toutes les études scientifiques, légitiment ce nouvel avatar de l’antisémitisme au nom de leur combat « antisioniste » et anticapitaliste. En le réduisant à l’anecdote ou à la paranoïa plutôt qu’à un phénomène européen massif, ils s’en font les complices. Ainsi, prétendre prouver l’inexistence de cet antisémitisme en recourant à l’invention de deux mythomanes relève du même type de syllogisme dont nos auteurs dénoncent par ailleurs l’usage en invoquant la logique d’Aristote. De fait, que deux psychopathes se soient inventé une agression antisémite venant de jeunes issus de l’immigration (2004 : affaire Marie L., illustrée dans le film élégant de Téchiné, et incendie par un pyromane du centre social juif de la rue Popincourt) ne saurait prouver que toutes les agressions antisémites de cette origine soient imaginaires. Tout au contraire : que la France se soit émue d’une seule voix de ces fausses agressions témoigne qu’elles étaient, hélas, par trop crédibles. Badiou et Hazan succombent à un déni de réalité qui, sans la moindre intention de blesser, se révèle une insulte aux victimes de cet antisémitisme ou à leur famille, lorsqu’il arrive (cas rares heureusement) que ces victimes y aient succombé.
Aussi progressistes qu’ils se proclament, nos auteurs semblent courir, à bout de souffle, derrière l’Histoire, et avoir plusieurs guerres de retard. Notre présent se réduit pour eux à la Seconde Guerre mondiale et à la guerre d’Algérie. Si l’Ange de l’Histoire, dans la lecture du célèbre tableau de Paul Klee par Walter Benjamin, regarde les ruines du passé pour lamenter les catastrophes du progrès, Badiou et Hazan scrutent le rétroviseur de l’Histoire pour hâter le progrès et la révolution. Excellente recette pour une catastrophe à venir.[/access]
Malheur à la ville dont les princes sont des adolescents. Bennasar, lié à DSK dans une conjuration de hasard (cette providence des imbéciles), nous en administre une preuve. Quel meilleur moment, en effet, pour publier ses Catholiquaires, que celui où le roi des libertins tombe sous le coup de ses pulsions qu’aucune éducation ne lui a appris à réfréner ou que l’usage du pouvoir a définitivement délivrées de toute entrave morale ? Quel sens de l’à-propos que celui de Bennasar et comme les Iraniens jouiraient, s’ils en avaient connaissance, de l’ajout de cette pièce au dossier déjà chargé de la condamnation de l’Occident judéo-croisé dégénéré. Que DSK ait gardé de sa trique d’adolescent sinon la vigueur, au moins le souvenir puissant, voilà qui devait réconforter les identitaires lubriques façon Cyril-le-menuisier. Jusqu’à aujourd’hui. Car nul ne doute que Bennasar condamne aussi vigoureusement qu’il chevauche ses dulcinées le viol de l’employée du Sofitel. Le problème est qu’il ne voit pas de de relation de cause à effet entre sa diatribe soixante-huitée et le comportement présumé coupable de l’ancien maître du monde.
Revenons un peu en arrière, c’est-à-dire vers l’an 0 de notre ère. Bennasar, pour peu qu’il eût réussi à s’introduire parmi les dominants, y eut été assurément heureux. L’homme en tant que mâle n’était alors pas trop éloigné du singe – quoiqu’il ait déjà une bite largement plus volumineuse. Il mariait qui il voulait et il répudiait quand il le souhaitait. Dans certaines civilisations qui s’imposèrent à nous, il n’avait même pas besoin de recourir bêtement à l’IVG, il lui suffisait de refuser l’ennuyeux rejeton que lui présentait la femme qu’il avait tronçonnée neuf mois plus tôt pour qu’on l’en débarrassât incontinent. Dans certaines autres, il pouvait user à son gré de la prostituée de service et la lapider lui-même une fois qu’elle était hors d’usage. La liberté de mœurs qui n’a pas été inventée par Cohn-Bendit – désolé de te décevoir, Cyril – était telle qu’on pouvait pédéraster sans se croire obligé de se marier. La liberté de jouir si intense qu’on fabriquait sans vergogne des eunuques qui surveillaient mieux ta femme en ton absence que ton meilleur pote que son gros paquet parfois aussi démange. L’amour, cet emmerdant phantasme de magazines féminins, n’existait pas – ou si peu. À la donzelle dont la mère ou le chaperon avaient conservé autant que possible la virginité pour satisfaire le plaisir de domination du mâle qui la prendrait avec la dot, nul ne demandait si elle était amoureuse. Pour tromper son ennui de sensitive préromantique, elle se pouvait se raconter les Mille et Une nuits sa vie durant. Enfin la jouissance était sacrée, elle faisait office de religion et procurait des transes que le moderne va maintenant chercher ailleurs.
Ah ! comme les églises seraient pleines si, comme en ces temps bénis dans les temples, on y organisait force orgies, lupercales et autres bacchanales. Bennasar serait au premier rang, prêt à oublier, pour un cul baalique ou astartéen, les paroles de YHWH que sa maman lui aurait pourtant apprises entre six et sept ans. Tu n’auras pas d’autre Dieu que moi.
Ah, quelle belle époque que celle-là où trousser une domestique était un acte d’hygiène. Qu’on y était gaillard, gaulois, vaillant, conquérant. Pas comme sous ce régime de chrétienté qui a fait de nous des peine-à-jouir, des châtrés, des demi-hommes. Bennasar retrouve d’ailleurs dans cette analyse aussi bien Zemmour que Soral, Nabe que Dantec, ces Adonis au braquemart toujours levé à qui suffit un battement de cil pour séduire la gonzesse de passage. Quatre expressions de la puissance occidentale accomplie, en quelque sorte.
Et voilà la réalité : Bennasar, qui réclame de l’Occident chrétien le bouclier, ne comprend pas le christianisme dont le dernier mot est la protection des faibles – de tous les faibles. Le reproche qu’il fait aux cathos de gauche soucieux du destin des immigrés est dans ce sens le même que celui qu’il fait aux cathos de droite lorsqu’ils songent à l’enfant à naître.
C’est sans doute ça, « l’ordre moral ». Mais nous, nous n’oublions pas qu’il y a un ordre plus violent que l’ordre moral, qui est là depuis le commencement de l’humanité : c’est l’ordre du mal, celui de ces sociétés préchrétiennes et postchrétiennes que Bennasar chérit tant. Et le mot de cet ordre, c’est toujours la domination.
Voilà pourquoi, quand il crache sur les chrétiens, l’ami Cyril oublie étrangement de leur reprocher d’avoir donné un statut aux femmes. Il devrait se demander pourquoi nous autres ne couvrons pas nos femmes, pourquoi nous ne les marions pas contre leur gré, pourquoi ne les répudions pas ni ne les lapidons, pourquoi elles jouissent de leurs pleins droits d’adultes (fors durant l’infâme période qui va de Bonaparte aux années 70), pourquoi elles ne sont pas des objets à prendre quand bon nous semble, enfin.
Pourquoi nous les aimons tant que nous ne nous résolvons pas à les battre ni à les tromper. C’est ainsi que comme disait mon ami Robert qui est plus anarchiste que Bennasar parce que plus chrétien : « Chaque jour ma femme m’affame, et sa chatte m’enchante ».
Ah, Radio Canut mon amour. Joyeux bordel d’amateurs ultragauchistes lyonnais, où le hip-hop lesbiano-transgenre côtoie les talks à la gloire de la revolución mexicana, entre une playliste sortie des cartons de mai 68 et un concerto minimaliste pour larsen et tronçonneuse. Ils ont beau fédérer autour d’eux tous les clichés de la canaille anarcho-libertaire, ils ont pour eux ce grand mérite de pratiquer un éclectisme musical presque sans limite. Presque.
J’ai longtemps cru que l’ultragauche était anticléricale. Mais, parmi d’autres sources, Radio Canut m’apprit qu’en réalité l’ultragauche ne détestait en rien le reggae, par exemple, bien qu’il y soit question en permanence de références bibliques du type « Jerusalem/Babylon/Zion/Israel ». Elle ne déteste pas non plus un certain rap qui fait sans équivoque l’apologie de l’islam. Les musiques sacrées, de façon générale, trouvent volontiers leur place dans la programmation musicale de nos anarchoponques à sarouels, pourvu qu’elles viennent d’Inde, de la jungle amazonienne, du Japon, ou de Turquie. L’ultragauche n’a rien contre Dieu, en soi ! En revanche, vous n’entendrez jamais le moindre chant grégorien, le moindre Alleluiah baroque, le moindre petit bout de Requiem quelconque sur les ondes du 102.2 à Lyon. À la rigueur un peu de gospel, mais uniquement parce que ça entre dans la catégorie « musiques noires ».
Un petit miracle s’est accompli aujourd’hui : Radio Canut nous a offert l’écoute d’une pièce sacrée tout à fait singulière que je ne connaissais pas : l’hymne d’Oxyrhynque, datant du IIIème siècle, et rendant un pieux hommage à la Trinité. Ce n’était pas un bien grand miracle, hélas. En réalité, l’animateur avait ironiquement fait de ce chant l’ouverture de son émission du jour, consacrée à… « la colonisation chrétienne« .
La nature de l’ultragauche n’est aucunement anticléricale : c’est juste qu’elle ne veut pas entendre parler du Christ. Elle s’accommode sans aucun problème du halal et des mosquées, s’abandonne dans la contemplation des spiritualités exotiques, respecte profondément les croyances animistes, sympathise de bon cœur avec le culte rastafari. Mais le christianisme, lui, rencontre une hostilité sans limite. J’ai cru, de bonne foi, que « Ni dieu ni maître » était réellement le credo de l’ultragauche. La vérité, c’est que n’importe quel Dieu fait l’affaire, pourvu qu’il ne s’agisse pas de Jésus et de ses copains. L’anticléricalisme n’est que la vitrine politique du véritable combat anti-pape, anti-Église, et in fine anti-Christ. Qu’on ne se raconte pas d’histoires ; tenez, pour preuve supplémentaire, je suis allé rendre visite à un petit meeting anarchiste il y a quelques jours. Au menu du plat unique destiné à financer l’association, le chili con carne arborait en grosses lettres la mention « halal ».
Ni dieu ni maître ? Vraiment ? Vraiment-vraiment ?
Si on voulait proclamer à la face du monde que notre histoire et notre culture sont des marchandises et nos villes des centres commerciaux agrémentés de quelques musées destinés au divertissement des consommateurs, c’est parfaitement réussi.
Il y a quelques jours, j’étais assise dans un autobus empruntant le pont au Change, entre la place du Châtelet et l’île de la Cité. De là, on a l’une des plus belles vues de Paris, surtout quand un temps légèrement orageux colore le ciel et la Seine, donnant un air vaguement inquiétant au Palais de Justice qui occupe presque toute la partie occidentale de l’île. À chaque fois que je passe par là, la magie opère. Je pense à Lucien de Rubempré, l’ambitieux déchu d’Illusions perdues, qui se suicide dans sa cellule à quelques mètres de Vautrin, l’ancien forçat qui deviendra chef de la police – personnage inspiré par Vidocq. Derrière les étroites fenêtres de la Conciergerie, sur le mur nord du Palais tourné vers la rive droite, je devine Marie-Antoinette qui attend la mort, sans comprendre pourquoi ce peuple auquel, faute de pain, elle avait conseillé des brioches, la hait tant.[access capability= »lire_inedits »]
Et Robespierre qui, quelques années plus tard, se prépara au même sort, dans les mêmes lieux, croyait-il encore à l’inflexible vertu au nom de laquelle il avait envoyé tant d’hommes et de femmes à la guillotine ?
Levant le nez de mon bouquin, je n’ai pu retenir un cri d’horreur, m’attirant les regards légitimement agacés de mes compagnons de voyage. Non, je n’avais pas entendu la voix d’un supplicié m’implorant des enfers. La façade de la Conciergerie était recouverte d’une immense bâche proclamant en lettres géantes « Dior J’adore ». Contemplant ce sacrilège, autrement plus obscène que le Christ plongé dans l’urine de Serrano vandalisé par des imbéciles au nom d’un Dieu qui n’en demandait pas tant, il m’est venu une furieuse envie de jouer les vandales à mon tour. Je me suis imaginée revenant en pleine nuit pour lacérer l’abject panneau publicitaire. Seulement, vu la densité policière dans ce quartier, j’y gagnerais un séjour, non pas à la Conciergerie, mais dans la « souricière » du Palais qui n’est pas particulièrement réputée pour son confort et son hygiène, sans même avoir pu commettre mon forfait salvateur.
Ce crime de goût n’est pas le premier du genre. Depuis le vote d’une clause dérogatoire au Code de l’Environnement, en 2007, ce type d’affichage est autorisé pour financer la rénovation des monuments historiques. Ainsi le Musée d’Orsay a-t-il eu droit, en quelques mois, à un grotesque flacon de parfum Chanel, puis aux sapes de luxe Burberry et Saint-Laurent, tandis que le Louvre se vendait aux montres Breguet et le Palais Garnier à Ralph Lauren. Attention, que du haut-de-gamme : on choisit de l’annonceur chic et cher afin, précise un responsable d’Orsay, de ne pas « affaiblir l’esthétique du monument ». Ces gens manquent décidément d’humour : à tout prendre, il aurait été plus marrant de voir flotter sur l’un de ces édifices gorgés de chefs-d’œuvre une réclame pour « Ed, l’épicier discount ». Après tout, la ménagère de moins de 50 ans a aussi le droit à l’art. Mais les financiers avant-gardistes en charge de notre politique « culturelle » ne connaissent pas de ménagères et ils croient sans doute que Marie-Antoinette s’habillait chez Dior. Du reste, ils ont probablement trouvé bien plus vulgaires les étendards Coca-Cola qui, l’été dernier, empaquetaient le Palais des Doges à Venise – provoquant d’ailleurs un scandale retentissant.
Le plus scandaleux, dans ces offenses faites à Paris, c’est précisément qu’elles ne font pas scandale. Pas de pétition, pas d’interpellation du ministre, pas de levée de boucliers des milieux artistiques et culturels. Seule l’Union syndicale des magistrats s’est émue de l’affaire, mais pas du tout à cause de ce consternant mélange des genres. Si ce syndicat, conservateur bon teint, s’indigne de voir cet emplacement vendu à la maison Dior, c’est parce que John Galliano, ci-devant employé de celle-ci, sera bientôt jugé pour injure raciale dans le bâtiment même. Si l’ancien palais des Capétiens devenu, à la fin du XIVe siècle, la première prison de Paris, avait été drapé dans l’image d’une Aston Martin, ces honorables magistrats n’y auraient vu aucun motif d’énervement.
On me dira qu’il fallait trouver 2 millions d’euros, que les caisses sont encore plus vides qu’en 1788 et que Mme Merkel surveille nos finances d’un œil pointilleux. Peut-être. Reste qu’une nation qui afferme ainsi son patrimoine aux marchands perd son âme : les sommes économisées par le contribuable n’en valent pas tant[1. De plus, l’USM parle de 200 000 euros, ce qui serait dérisoire. D’après notre directeur commercial, Lionel Halphon, qui a mené sa petite enquête auprès des agences, Dior aurait dû débourser 3 à 4 millions d’euros pour transformer un monument en support publicitaire pendant quatre mois. En clair, si le chiffre donné par l’USM est exact, ce que j’ignore, il y a un scandale dans le scandale]. Alors, une question me taraude. Avons-nous guillotiné nos rois pour nous soumettre à l’argent-roi ? Tout ça pour ça ?[/access]
Gene Wilder avec Daisy (Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur le sexe sans jamais oser le demander)
Sophie Flamand et Cyril Bennasar ont tous deux réagi à mon article sur le « Pass contraception » distribué dans les lycées. La première développe un point de vue différent du mien, mais qui, m’a-t-il semblé, lui fait assez justement objection. Le second, lui, m’assimile courtoisement à un « catho coincé du cul » ; comme il me croit en outre académicien[1. Pour « l’Académicien », je plaide coupable : je ne sais pourquoi quand Cyril Bennasar m’a demandé si François Taillandier était membre de l’Académie française, j’ai répondu par l’affirmative, sans la moindre malice. Sans doute parce que, à mon avis, François mériterait de l’être bien plus que beaucoup d’autres qui le sont. J’ose espérer que François me pardonnera non seulement cette inexactitude mais aussi l’espoir qu’elle sera bientôt rectifiée par son entrée à l’Académie (en supposant qu’il le souhaite). EL], cela prouve qu’il est assez mal renseigné sur moi. Peu importe. Toutefois, j’ai eu l’impression dans les deux cas qu’on répondait non pas à ce que je disais, mais à ce qu’on s’imaginait que j’avais dit. Or ce sont des sujets graves, et, selon un mot célèbre, « entre l’inconvénient de se répéter et celui de n’être pas entendu, il n’y a pas à balancer ».
Puisqu’il faut donc mettre les points sur les « i », je commencerai par dire que je ne suis nullement partisan de proscrire l’usage de la contraception, primo parce que venant de moi ce serait de la tartufferie, secundo parce je suis moi aussi extrêmement attaché aux libertés laïques invoquées par Bennasar. J’ajoute que je ne suis nullement opposé à l’usage de la pilule par de jeunes filles mineures, pour la bonne et simple raison que cela ne me regarde pas. Et de même, tout catholique que je sois (coincé ou pas), je suis favorable au fait que l’IVG soit légale, pour les mêmes raisons que mon contradicteur. Simplement, je me demande si 200.000 avortements annuels dans notre pays, à côté d’environ huit cent mille naissances, ça ne pose pas quand même un petit problème… C’est un autre débat.
Mais j’en reviens à ce que j’ai voulu dire, et je vais tenter d’être plus clair. Cyril Bennasar invoque le spectre d’un « ordre moral », que des phalanges ensoutanées voudraient nous imposer à grands coups de goupillon. Fantasme assez commode, en effet, pour qui ne veut pas ouvrir les yeux sur le nouvel ordre sexuel que la société moderne est en train de mettre en place (qu’on ne voie pas là une thèse complotiste : comme toujours, il n’y a besoin de complot), et que je n’appellerai pas ordre moral, car il est d’une autre nature, qu’il nous faut précisément chercher à nommer.
Ce qui me déplaît dans cette histoire de « pass » (ouvrira-t-on bientôt des hôtels de pass ? Nos adolescents, souvent, ne savent pas où aller…), ce n’est pas que les jeunes filles puissent prendre la pilule, c’est que j’y vois un nouveau symptôme d’un mal à la fois rampant et galopant : l’immixtion de la collectivité dans la vie individuelle, avec toujours un bon prétexte, certes, de prévention en sensibilisation, de législation en réglementation, d’incitation en interdiction. (Au fait, qu’est devenue dans cette affaire l’autorité parentale ? Je croyais que selon la loi elle s’appliquait jusque à 18 ans ?) Or, cette immixtion n’est pas neutre. Elle véhicule une conception des choses, une philosophie ou plutôt une idéologie. En matière de sexualité, à côté d’évolutions tout-à-fait bienvenues (concernant l’homosexualité, par exemple), la vision qui s’impose dans notre société de façon diffuse et multiple (et pas seulement avec le « pass ») ne me semble pas être libératrice au sens où l’entend Cyril Bennasar, mais sinistrement pragmatique, platement utilitaire : le sexe est considéré comme une fonctionnalité parmi d’autres, quand ce n’est pas comme un élément de confort domestique. Nous ne sommes plus censés avoir des désirs, mais des besoins. On n’a plus à rechercher un enthousiasme, juste à obtenir sa ration. La « jolie pomme défendue » se mue en cinq fruits et légumes par jour. Nous relevons de la gestion. Le sanitarisme s’en mêle : un rapport médical nous apprenait récemment qu’à partir de 21 éjaculations mensuelles, le risque de cancer de la prostate diminue et qu’« un bon rapport sexuel » (sic) équivaut sur le plan cardiovasculaire à deux heures de jogging. Voilà du discours triste ; voilà ce qui arrive quand le Conseil régional se mêle des amours, ou quand les autorités de santé s’inquiètent des baisers. Moi je dis : faites l’amour, pas l’espérance de vie ! Aimerdésirer plutôt que mangerbouger !
Jean Paulhan s’arrêta jadis, on le sait, devant cette inscription à la grille d’un square public de Tarbes : « Défense d’entrer dans le jardin avec des fleurs. » Alors, j’ai beau être catho (à ma façon), je veux entrer dans le jardin avec des fleurs, toutes les fleurs, de la pâquerette à la tubéreuse, de la jonquille à l’orchidée. À cet égard, Sophie Flamand a raison de me faire observer que la contraception permet justement d’y entrer sans crainte. Mais je ne crois pas avoir dit le contraire.
Il n’a échappé à personne que les mésaventures new-yorkaises du champion du PS ont doublement servi l’actuel Président de la République. En le débarrassant, d’abord, d’un candidat que les sondages annonçaient imbattable ; en annihilant, ensuite, l’essentiel de la puissance de feu des socialistes à son encontre (frasques, argent, abaissement de l’image de la France : vraiment ?) – et ce, à l’orée même d’une séquence qui s’annonce très Kennedy pour Sarkozy et son élégante épouse enceinte. Non, vraiment, merci Dominique !
Nicolas Sarkozy pourrait d’ailleurs en remercier un autre, de Dominique : Dominique Besnehard, jadis âme damnée de Ségolène Royal, et qui tient un petit rôle dans La Conquête. Lors d’une scène mémorable, où il est chargé d’imiter la candidate du PS pendant une répétition du débat de second tour, il la campe en dinde hystérique, avec une gourmandise visiblement revancharde. Voilà un coup de poignard qui a dû réjouir l’Elysée… D’autant que ce film, qu’on annonçait assassin – voyez l’affiche ! – pourrait fort bien faire gagner sinon des voix du moins la sympathie du public. Sarkozy y apparaît certes arrogant et agité mais humain, touchant même, et finalement assez sympathique (si ! si ! même les bobos en sortent troublés…) comparés aux autres protagonistes. Et notamment à Villepin, son plus redoutable concurrent à droite, qui est ici croqué en petite crapule ordurière, survolté de haine sous son brushing argenté. S’il y a une conclusion à tirer, pour 2012, du film La Conquête, elle est claire (stream) : exit Dominique !
Ca commence à faire beaucoup, sans être tout à fait suffisant pour qualifier ces coïncidences de « miracle ». Manque encore un petit quelque chose… Que la gauche, par exemple, présente une candidate unique dès le premier tour – disons Dominique Voynet, au hasard.