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Mélenchon, Villiers et Beate Klarsfeld…

On retiendra du dimanche 18 mars 2012 que, pour la première fois, un parc à thème français, Le Puy du Fou, a reçu le prestigieux Thea Award, qui distingue chaque année le meilleur établissement de ce genre dans le monde. Tel Jean Dujardin, Philippe de Villiers, le fondateur de ce haut lieu de la mémoire chouanne est allé chercher lui même à Los Angeles ce trophée qui le consolera quelque peu de ses déboires politiques et familiaux. On retiendra également qu’une reconstitution improvisée des grandes heures révolutionnaires françaises, à l’initiative du Front de Gauche, a rassemblé plusieurs dizaines de milliers de personnes sur la place de la Bastille à Paris. On se souviendra enfin que Beate Klarsfeld, épouse de Serge et maman d’Arno, a obtenu 126 voix lors de l’élection à la présidence de la République fédérale d’Allemagne, remportée haut la main par Joachim Gauck, un pasteur originaire de l’ex-RDA[1. La présidence de la RFA est une fonction essentiellement protocolaire et honorifique généralement confiée à un homme politique blanchi sous le harnois, et jouissant de l’estime générale, au delà de son parti. Il est élu par le Bundestag et des délégués envoyés par les parlements régionaux. L’élection présidentielle du 18 mars avait été organisée à la suite de la démission de Christian Wulff, un chrétien-démocrate mis en cause dans des affaires de corruption.].

La hiérarchie de ces événements, dans la presse française du lendemain, était nettement à l’avantage de la manifestation de la Bastille, ce qui se comprend aisément, mais ne lui garantit aucunement de conserver cette position dans les siècles des siècles…
J’aurais, pour ma part, tendance à privilégier la distinction accordée par les magnats américains de l’entertainment au modeste parc du Puy du Fou, qui n’est que le quatrième parc à thème français en termes de fréquentation, avec 1,5 millions de visiteurs annuels, alors que Disneyland Paris en reçoit 17,5 millions. A la différence du Futuroscope de Poitiers, Le Puy du Fou ne mise pas sur le high-tech, la 3D et les robots sophistiqués pour épater le populaire : ce sont gladiateurs, Vikings et mousquetaires, la plupart du temps interprétés par des bénévoles du cru qui font le spectacle, celui du roman national version ancien régime, sabots, terroir et légendes merveilleuses inclus. En couronnant les Vendéens, les géants américains du secteur reconnaissent qu’il existe des choses qui ni l’argent, ni la technologie ne peuvent créer : l’authenticité d’un lien à l’histoire et au terroir, par exemple.

Quelques heures plus tard, en regardant le Mélenchon-show de la Bastille devant mon téléviseur, il me vint à l’idée que l’on n’était pas si loin de la Vendée, et que le spectacle offert par le Front de Gauche au peuple français était le pendant républicain et révolutionnaire de la geste catho-tradi du Puy du Fou. Le discours de Mélenchon aurait parfaitement pu constituer la voix off d’une grande reconstitution en costumes des heures de gloire du peuple français insurgé contre les tyrans de 1789 jusqu’au Front populaire, en passant par 1848 et la mobilisation antifasciste de février 1934… Il s’agissait, pour les organisateurs, de donner une identité collective à une foule disparate, de faire, comme dirait Marx, de cette foule « en soi » une foule « pour soi ». Le pari n’est, à mes yeux, qu’à moitié réussi, car il planait comme un malentendu sur cette opération. Les gens étaient venus voir Mélenchon, la nouvelle star de la scène politique, et s’attendaient au numéro maintenant bien rodé du tribun gouailleur, fustigeant les capitalistes, leurs valets et leurs coryphées ( les « belles personnes »), et n’épargnant pas le voisin de palier quelque peu timoré. Le PCF, deus ex machina de la mobilisation des militants rameutés de tout l’hexagone en avait décidé autrement : c’est le peuple qui allait faire le spectacle, et non pas le candidat dont le charisme commence à devenir quelque peu encombrant pour les apparatchiks de la place du Colonel-Fabien. Le style « Entre là, Jean Moulin… » n’est pas ce que Méluche réussit le mieux, et l’enthousiasme modéré de la foule agitant les oriflammes écarlates était loin d’égaler l’intensité des affects provoqués par les discours de Mélenchon en meeting. Je serais à la place de Claude Bartolone, président du conseil général de Seine-Saint-Denis, je réfléchirais sérieusement à créer un parc à thème sur l’histoire de cette France des révoltes et des révolutions. Cela donnerait de l’emploi dans ce 9-3 qui en manque cruellement, et pourrait permettre à « l’autre » roman national de se voir porté au pinacle en Californie lors d’un prochain palmarès du Thea.

Beate Klarsfeld est aujourd’hui moins connue du grand public que son mari et son fils. Ce ne fut pas toujours le cas. Cette fille de SS venue en France comme jeune fille au pair à 19 ans, en 1960, consacra sa vie à expier et faire expier à ses concitoyens les turpitudes du régime nazi. Elle connu la célébrité en giflant publiquement, le 7 novembre 1968, le chancelier Kurt Georg Kiesinger, qui avait exercé des fonctions de responsabilité dans l’appareil de propagande nazie en direction de l’étranger. C’est à elle que Serge Klarsfeld doit son aura de « chasseur de nazis », car sa méconnaissance de l’allemand ne le mettait pas en position de traquer les criminels de guerre reconvertis en notables de la RFA. Jusqu’en 1989, les fiches des Klarsfeld étaient alimentées par les services secrets de la RDA, qui utilisaient le couple comme un auxiliaire dans sa propagande contre une République fédérale coupable, à ses yeux, de recycler les anciens nazis dans les hautes sphères de la politique et de l’administration. Cela explique pourquoi les amis allemands de Jean-Luc Mélenchon, le parti Die Linke, majoritairement composé des héritiers idéologiques des communistes de l’ex-RDA aient accordé leur investiture pour l’élection présidentielle ouest-allemande à une femme vivant à Paris dont la famille est proche de Nicolas Sarkozy, et qui professe des idées sionistes très éloignées des prises de positions anti-israéliennes de Die Linke. Opposer Beate Klarsfeld à Joachim Gauck, qui dirigea pendant dix ans, de 1990 à 2000 l’autorité chargée de gérer les archives de la Stasi, la redoutable police politique est-allemande, était pour Die Linke, un plaisir rare dont il aurait été dommage de se priver.

Hollande déchire sa race

Samedi 10 mars , François Hollande rassemblait ses soutiens ultramarins à Paris et prenait devant eux un bien curieux engagement : « Il n’y a pas de place dans la République pour la “race”. Et c’est pourquoi je demanderai, au lendemain de la présidentielle, au Parlement de supprimer le mot “race” de notre Constitution. » Il fallait y penser ! Il suffit d’effacer le mot pour supprimer la chose – on jurerait un morceau de bravitude de l’abbé de Lattaignant.[access capability= »lire_inedits »]

Mais la promesse d’éradiquer le fâcheux mot semble, d’ores et déjà, compromise. Il faudrait le biffer non seulement de la Constitution, mais également du Préambule de 1946, un texte historique, qui en présente deux occurrences. Puis, la France devrait en toute logique retirer sa signature de la Déclaration universelle des droits de l’homme, de la Convention internationale sur l’élimination de toutes les formes de discrimination raciale, de
la Convention européenne des droits de l’homme et de toutes les autres conventions faisant mention – les salopes – du terme honni.

La France deviendrait alors réellement ce que François Hollande disait qu’elle était samedi : « Un grand archipel », c’est-à-dire une île au milieu du monde. Tiens ! l’Histoire est une fieffée rusée : samedi, le candidat socialiste tenait son meeting à l’Outre-Mer, dans le 19e arrondissement de Paris (sous les pavés de Paris-Plages, le sable antillais !), au Gymnase Jean-Jaurès. Le grand Jaurès qui proclamait à Paris, au Congrès socialiste international de septembre 1900 : « Quand les hommes ne peuvent plus changer les choses, ils changent les mots. »

Rien ne change donc, et c’est maintenant.[/access]

La révolte syrienne vue d’Israël

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J’ai demandé à Shlomo Ben Ami, ancien ministre israélien des Affaires étrangères, ce qu’il pensait de la répression en Syrie…

Il m’a répondu en citant un écrivain et prêtre anglais, William Ralph, qui disait : « Un homme peut se construire un trône avec des baïonnettes, mais il ne peut pas s’asseoir dessus.» Il a ajouté : « En Syrie, la dynastie Assad est convaincue qu’elle est en mesure de faire mentir ce dicton.»

Pour l’instant, la Syrie est encore épargnée des interventions étrangères par les boucliers chinois et russes, ce qui laisse toute latitude à Assad de poursuivre impitoyablement ses objectifs contre ses opposants. Ben Ami est persuadé que la Russie tout comme la Chine sont lasses de la naïveté de l’Occident. La manière dont il insiste sur cette naïveté compassionnelle me convainc. Il n’y a pas d’autres choix immédiats dans le monde arabe, insiste-t-il, qu’entre une stabilité perverse et un désordre apocalyptique. Transformer le régime Baas de la Syrie en une démocratie est pratiquement impossible. Mais la perspective d’une guerre ethnique de type djihadiste qui s’étendrait sur tout le Levant n’est pas non plus particulièrement attrayante.

À cela s’ajoute que de plus en plus de terroristes sunnites liés à Al-Qaida, privés de leurs bases irakiennes et afghanes par les interventions occidentales, affluent en Syrie, ce qui pourrait laminer le pouvoir autoritaire d’Assad et conduire à une guerre civile sanglante. Stabilité perverse ou désordre apocalyptique ? À moins de me convertir à l’islam sunnite, je serais bien en peine de choisir.

Mélenchon, « l’instituteur du peuple »

« Mélenchon fait place comble ». C’est Le Figaro qui le dit, avec une mansuétude que François Hollande envierait à son rival du Front de Gauche. 120 000 personnes d’après le quotidien du groupe Dassault, « entre 50 et 100 000 » selon Libération, participaient hier à cette « marche citoyenne » que le leader maximo du FDG définit comme une « insurrection » dont le cortège (Nation-Bastille) forme à lui seul tout un programme. « Reprendre la Bastille » était le mot d’ordre général de la démonstration de force de « l’instituteur du peuple ». Eh oui, l’histoire s’est arrêtée en 1789 pour le contempteur des « réactionnaires », « conservateurs » et autres grenouilles de bénitier catholiques : c’est bien connu, le MEDEF et l’épiscopat s’abreuvent aux mêmes sources. Dieu merci, une foule de progressistes combat l’infâme et porte aux nues le « candidat du peuple », lequel peut se targuer de rafler… 2% du vote ouvrier.

Jean-Luc Mélenchon paradait sur le bitume parisien, entouré de barioles aussi chamarrées que « Mon corps m’appartient » (la Clémentine Autain touch, sans doute) ou « Vite, la VIe République ! » (une version décontaminée du « Le Pen, vite ! » du Front National des années 1990). Ironie de l’histoire, l’orateur que les masses atrophiées du PCF acclament est un ancien sénateur PS formé à l’école lambertiste, ancien ennemi juré du parti de Georges Marchais ! Comme quoi, l’on n’est jamais exécuté que par où l’on a péché : à la dérive bougiste-société-libertaire du PC répond le baiser de la mort du camarade Jean-Luc. 10% dans les sondages au prix d’une dissolution qui ne dit pas son nom ?

Qu’importe, Mélenchon le dit et le répète : il se veut l’« instituteur du peuple ». Soit. La formule est parlante à plus d’un titre. Du haut de sa tribune républicaine, le camarade Méluche voudrait à la fois guider et instruire le peuple, comme ces bons vieux hussards noirs qui se chamaillaient avec le curé de village pour dispenser un enseignement républicain tiré du Lavisse. Mais de quel peuple Mélenchon parle-t-il ? De la communauté nationale dans son ensemble, des petites gens, du peuple abstrait qui figure la nation depuis la Révolution Française ? Derrière le flou abyssal de son projet socialiste républicain type SFIO, on ne saurait répondre. Va pour le peuple social, que Mélenchon élargit d’ailleurs aux travailleurs sans-papiers (à régulariser et à payer à hauteur du SMIC, histoire de tuer le dumping social… par le dumping social) et à tous les « exclus », Français ou non, qui se rallient à son panache rouge. Quant à ses ennemis, lorsqu’ils ne sont pas rupins, il s’agit forcément de crétins infoutus de se doter d’une conscience de classe, a fortiori lorsqu’ils votent pour la « semi-démente » peste blonde ! Instituer le peuple, vous dit-on, c’est le rendre adulte…

Et puis, instruire le peuple, c’est aussi (et surtout ?) lui faire ravaler tous ses vilains instincts conservateurs, en bon révolutionnaire. Comme Marc Cohen en a excellemment rendu compte dans le dernier Causeur magazine, la doxa mélenchoniste s’arrête là où commencent les valeurs conservatrices de la classe ouvrière, naguère si bien incarnées par un PCF peu ouvert aux « gender studies » et à la culture queer. Si la façade anticapitaliste de son discours économique lui fait prendre des accents ouvriéristes, l’instituteur Mélenchon gagnerait à (re)lire l’italien Carlo Levi. Dans Le Christ s’est arrêté à Eboli, qui n’est pas l’œuvre d’une taupe vaticane mais le témoignage d’un socialiste antifasciste exilé dans son propre pays, Levi dépeint avec empathie les mœurs pluriséculaires des habitants de Gagliano, ces paysans pauvres restés dans la superstition et l’écoulement ininterrompu du temps parce que le progrès technique et l’industrialisation les a si peu touchés. Des petites gens comme le Front de Gauche ne les aime pas, volontiers hospitaliers envers l’étranger mais peu enclins à bouleverser leurs modes de vie traditionnels. Et que des dire des Chouans de l’Ouest qui, pendant la Révolution, affrontaient le génocide vendéen commandité par les bourgeois parisiens ? Arrêtez : la mythologie du Front de gauche ne répond plus !

Pour la doxa mélenchonienne, l’ordre clérico-capitaliste est l’ennemi des libres penseurs libertaires, un point c’est tout… Dans le cadre d’une société industrielle plus proche de la nôtre, songeons aussi au plus perspicace penseur socialiste du XXe siècle, dont l’ « anarchisme tory »[1. Selon l’expression utilisée par Jean-Claude Michéa dans son excellent ouvrage éponyme.] exaltait l’enracinement et les vertus conservatrices de la classe ouvrière : « Ce qu’il faut, c’est faire entrer dans la tête des gens : un, que les intérêts de tous les exploités se rejoignent ; et deux, que le socialisme ne heurte pas forcément la common decency. »[2. Le quai de Wigan.] contre l’asservissement par les machines et la rhétorique du progrès qui l’accompagne et le légitime.

Or, puisque le capital ne se développe qu’en bouleversant perpétuellement les rapports sociaux institués, Mélenchon devrait conjurer la révolution morale, au lieu de l’appeler de ses vœux (euthanasie, mariage gay…). Tandis que Mélenchon veut étendre et faciliter le recours à l’avortement, en inscrivant l’IVG dans le marbre de la Constitution, le cinéaste communiste Pasolini recommandait, il y a quelques décennies, d’user de la plus grande prudence dans l’introduction d’une réforme qu’il approuvait dans son essence, mais dont il redoutait les effets sociaux et économiques (marchandisation, réification de la femme) si elle n’était pas appliquée avec parcimonie. S’il n’est pas sûr que Le Capital de Marx figure au nombre des classiques de notre « instituteur », il est en revanche certain que l’élève Mélenchon a fait l’impasse sur la part conservatrice de tout socialisme qui se respecte.

Le rouge et le vert

Ils sont toujours amusants, nos amis les écologistes. Devant le succès étonnant du Front de Gauche et de sa marche pour la VIème république, entre Nation et Bastille, on pouvait espérer des critiques virulentes de la droite. Eh bien, en fait, à peine. Benoist Apparu, actuel ministre du Logement a même reconnu que Jean-Luc Mélenchon était en train de réaliser la meilleure campagne de tous les candidats et a juste fait mine de considérer que Mélenchon n’était jamais que le cinquième homme de la campagne.

Il est vrai que parvenir à rassembler plus de cent mille personnes, dont des travailleurs du privé en lutte, par un dimanche frisquet de mars, a de quoi surprendre. Mais tout de même, ce qui a été dit durant les vingt minutes de discours, pas une de plus, par un Mélenchon comme lui-même surpris par l’ampleur du succès, aurait dû franchement énerver le camp sarkoziste. Ce dernier a beau essayé de trianguler le programme du FDG sur les exilés fiscaux pour mettre en porte à faux Hollande, il y avait quand même de quoi faire cauchemarder les membres de l’UMP.
Tous les symboles de la gauche, de la vraie gauche, celle du monde d’avant, celle qui croyait encore possible une rupture avec le capitalisme, étaient réunis. La Bastille, d’abord, qu’il fallait reprendre. Et puis la date du 18 mars, déclenchement en 1871 de la Commune qui est restée dans l’imaginaire français, au choix, comme une grande peur ou comme la première expérience conseilliste qui en quelques semaines, avant le carnage de la Semaine Sanglante, a tout expérimenté : réquisition des ateliers abandonnés par les patrons et remise à des coopératives ouvrières, après indemnisation des propriétaires, égalité homme-femme au travail comme dans la vie politique, élections des fonctionnaires et des chefs militaires, salaire minimum, salaire maximum, liberté de la presse, système d’indemnisation pour les accidents du travail ou les vieux ouvriers.
Mais non, rien de bien méchant comme contre-attaque venue de la droite.

Du côté socialiste, Hollande et ses people bobos réunis au Cirque d’Hiver n’ont même pas cru bon manifester une quelconque réaction. Comme si cette gauche-là n’existait pas. Ou n’existera que lorsqu’il s’agira des reports pour le second tour. Seule Ségolène Royal, sur la 5, a montré comme d’habitude, et contrairement à sa réputation, qu’elle était moins bête qu’on se plaît à le dire et beaucoup plus en phase avec cette gauche-là, en insistant sur les points de convergence comme cet inévitable changement de constitution et cette demande d’égalité.
Non, jamais décevants, ce sont les écologistes ont été au rendez-vous conjugué de l’affolement et de la bêtise. Ca les embête, un Front de gauche sur une courbe ascendante. Ca les embête pour plusieurs raisons.

Idéologiques, d’abord : le FDG, notamment le parti de Mélenchon lui-même, le PG, qui s’inspire fortement du philosophe André Gorz, tient depuis longtemps un discours sur la nécessité de penser de manière radicalement différente la croissance et a une composante « verte » qui a largement inspiré un des axes majeurs du programme du FDG : la planification écologique, c’est-à-dire la décision de ne pas laisser au bon vouloir de l’initiative privée la réponse indispensable aux défis des années à venir en matière de consommation, d’énergies renouvelables, de mode de vie. Bref, le FDG, qui comme le montrait Libé ce week-end, siphonne aussi l’électorat vert, est le seul a expliquer que la véritable écologie ne peut se penser en laissant faire l’économie de marché. Mais allez expliquez ça à Cohn Bendit, par exemple, ou même à Eva Joly qui préfère réfléchir sur des jours dédiés aux fêtes religieuses communautaires, histoire d’en finir avec la laïcité, ce concept réactionnaire qui noie les différences.
Plus prosaïquement, au fur et à mesure que monte le score de Mélenchon et que la candidate verte stagne à 2%, la perspective de voir les frais de campagne remboursés s’éloigne et rien ne dit que face à un allié si faible, les socialistes ne remettront pas en question l’accord électoral somptuaire qui garantissait un groupe parlementaire à ce qui ne sera plus qu’un groupuscule.

Alors, comme les Verts ne laissent plus causer Eva Joly de peur de perdre quelques décimales de plus dans les sondages, c’est l’inénarrable Jean-Vincent Placé qui ressemble davantage à un obscur manœuvrier de la IVème république qu’à un héritier de René Dumont, qui s’y est collé. Il a sans doute cru sans doute égratigné Mélenchon en déclarant : « Je pense que le vote pour Jean-Luc Mélenchon est un vote un peu nostalgique, d’un souvenir de la France des années 70, peut-être un peu plus prospère, avec des industries plus classiques, façon avant la chute du mur de Berlin ».
Et alors, Jean-Michel, en quoi voudrais-tu que cela soit blessant ? Y compris ta fielleuse allusion au Mur, dans la tradition de Cohn-Bendit dont la seule vraie constante politique depuis 68 est un anticommunisme fervent au nom d’une idéologie libertaire qui a surtout encouragé l’individualisme prédateur des temps qui sont les nôtres.

Oui, les 100 000 personnes de la Bastille étaient des nostalgiques. Un beau mot, qui signifie étymologiquement, la douleur du retour. Car il ne sera pas facile de revenir en arrière, vers un temps objectivement meilleur, vers une France objectivement plus égalitaire et moins dure. Mais cette France est pourtant celle qu’il faut retrouver. Une révolution, en astronomie c’est quand le soleil, revient à sa place initiale. Et c’est bien d’une révolution qu’il fut question ce 18 mars 2012. Une révolution par les urnes, mais une révolution tout de même.
Et au sens le plus noble du terme, effectivement, une révolution antimoderne.

Mes 158 signatures

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Comment je n’ai pas pu me présenter

Karl Marx, Friedrich Engels, Arthur Rimbaud, Louis Aragon, Louise Michel, Charles Tillon, Paul Lafargue, André Breton, Maximilien Robespierre, Gracchus Babeuf, Louis-Antoine de Saint-Just, Maurice Thorez, Salvador Allende, José Marti, Dolorès Ibarruri dite la Passionaria, Vladimir Ilitch Oulianov dit Lénine, Rosa Luxembourg, Albert Soboul, Emiliano Zapata, Denis Diderot, Jacques Prévert, Vladimir Maïakovski, Clara Zetkin, Eugène Pottier, Ho-Chi-Min, Jules Vallès, Bertolt Brecht, Roger Vailland, Gustave Courbet, Pablo Neruda, Jack London, Auguste Blanqui, Jean Jaurès, Jules Guesde, Martha Desrumaux, Jeannette Vermeersch, Youri Gagarine, Michel Clouscard, Georges Labica, Danielle Casanova, Guy Môquet, Jean-Pierre Timbaud, Jean Ferrat, Marcel Cachin, John Steinbeck, John Reed, Dashiell Hammett, Malcom X, Ernesto Che Guevara, Pancho Villa, Emma Goldman, Louis Rossel, Eugène Varlin, Antonio Gramsci, Georges Politzer, Célestin Freinet, André Marty, Benjamin Péret, Jean-Jacques Rousseau, Thomas More, H.G Wells, Andreu Nin, Elisée Reclus, Gerrard Wistanley, Richard Wright, Chester Himes, Nelson Algren, Simone de Beauvoir, Zéphyrin Carmélinat, Jacques Duclos, Marie-Claude Vaillant-Couturier, Geronimo, Olga Bancic, Missak Manouchian, Elsa Triolet, Paul Eluard, Paul Nizan, Enrico Berlinguer, Alvaro Cunhal, Simon Bolivar, Colonel Fabien, Lucie Aubrac, Camilo Cienfuegos, Pablo Picasso, Diego Rivera, Henri Rol-Tanguy, Frieda Kahlo, René Magritte, Henri Barbusse, Sylvain Maréchal, Eugène Guillevic, Jacques Decour, Romain Rolland, Sergueï Eisenstein, Eldridge Cleaver, Karl Liebknecht, Augusto Sandino, Howard Fast, Joseph Losey, Spartacus, James Dalton Trumbo, Georges Guingouin, Nina Lobkovskaïa, Gabriel Péri, Bertrand Russel, Kim Philby, Jean Bruller dit Vercors, Giordano Bruno, Pier Paolo Pasolini, Maxime Gorki, Georges Dimitrov, Eugen Fried, Claudine Chomat, Benoît Frachon, Roger Pannequin, Paul Langevin, Jacques Solomon, Jean-Richard Bloch, Louis Blanc, Maurice Audin, Jean-Pierre Bernard, Fanny Dewerpe, Daniel Féry, Anne-Claude Godeau, Édouard Lemarchand, Suzanne Martorell, Hippolyte Pina, Raymond Wintgens, Maurice Pochard, Léopold Trepper, Liane Berkowicz, Hilde Coppi, Roza Chanina, Béla Kun, Jacques Pâris de La Bollardière, Eugène Vermersch, Edouard Vaillant, Dorothy Parker, Jessica Mitford, Enrique Lister, Jozip Broz dit Tito, Palmiro Togliatti, Henri Krazucki, Jean-Pierre Vernant, Ambroise Croizat, Maurice Kriegel-Valrimont, Georges Couthon, Albert Mathiez, Olympe de Gouges, Willy Munzenberg, Marcel Paul, Flora Tristan, Fernand Léger, Victor Serge, Auguste Copin, Frantz Fanon, Thomas Sankara, Patrice Lumumba…

Le Conseil Constitutionnel m’a fait observer, en plus de leur nombre insuffisant, que mes parrains et marraines étaient tous morts. J’ai répondu qu’ils ne m’avaient jamais semblé aussi vivants que par les temps qui couraient.

Ça n’a pas suffi.

Mélenchon aggrave le ton

Aux grandes occasions, les grandes voix. Le 11 mars à Villepinte, Henri Guaino, s’essayant à Malraux, panthéonisait avant l’heure Nicolas Sarkozy. Hier, Place de la Bastille, Jean-Luc Mélenchon avait du Général dans le gosier. « Mais il parle comme de Gaulle ! », n’en revenaient pas ses partisans, un brin décontenancés, dès les premiers mots prononcés – emprunt paradoxal pour celui qui entend renverser, démocratiquement, la Ve République installée par qui on sait, au profit d’une VIe, promesse de temps nouveaux.

En ce dimanche d’« insurrection civique », préalable à la « révolution citoyenne », le verbe du candidat du Front de gauche à l’élection présidentielle est plus lent et plus solennel qu’à l’habitude, comme l’est le pas des légionnaires, le 14 Juillet, par rapport au reste de la troupe.
Tout en haut de sa colonne, le Génie de la Bastille, chérubin du peuple, peut contempler une foule qui se compte en dizaines de milliers de personnes, mordant allégrement sur les boulevards adjacents. « Cent vingt mille », claironnent les organisateurs de la manifestation. Quand on a peu d’argent pour faire campagne – le lot, semble-t-il, du Front de gauche –, on a des idées : au diable les locations de salles, la rue, gratuite ou presque, s’offre à nous, elle est nôtre.

Le discours, point d’orgue d’une marche partie de Nation, se veut capital. Il est relativement court, une trentaine de minutes – pour ne pas désespérer les automobilistes ? Les applaudissements sont moins nourris que dans les meetings du même homme. Jean-Luc Mélenchon, gonflé de l’importance qu’il s’accorde, livrant une prestation d’entre-deux tours à cinq semaines du premier, annonce qu’il fera élire une assemblée constituante si les Français le portent à l’Elysée. Changer d’ère pour changer d’air.

L’air neuf sentira la cerise bio. La loi de 1905 sur la séparation de l’Eglise et de l’Etat sera étendue à l’ensemble des territoires de la République, outre-mer comme en Alsace-Moselle ; la règle d’or se muera en vert écolo planétaire ; le droit du sol sera intégral ; la guerre d’Algérie ne recommencera pas en France ; les gays pourront se marier et les ouvriers ne seront plus les serfs des patrons ; l’euthanasie sera légalisée, ainsi que le suicide assisté ; le droit à l’avortement, puissamment réaffirmé ; Hadopi, décapité… Avec Mélenchon on aura la synthèse de 1917 et de 1968 : la révolution des masses et la révolution de l’individu.

Prêcheur, il appelle ses ouailles à porter partout en France la bonne parole de ce 18 mars de la Bastille (encore un réminiscence gaullienne, le 18) sur les places et dans les rues. « Ouvrez par vos bulletins de vote la brèche par laquelle passeront les votes des Grecs puis des nos camarades allemands sur lesquels souffle le modèle libéral ». La France, phare du monde, est de retour. L’« humanité » simple ne suffit pas à Jean-Luc Mélenchon, il la veut « universelle », qui plus est féministe, et la fait acclamer.

Trois copines, la cinquantaine, entonnent à tue-tête l’Internationale de fin de meeting, et comme elles n’aiment pas les paroles du chant suivant, La Marseillaise, mis d’autorité au répertoire par le candidat du Front de gauche, elles plaquent celles du premier sur la musique de Rouget de Lisle, qu’elles trouvent belle, quand même. « Mélenchon n’était pas très bon aujourd’hui (dimanche, ndlr), lui d’habitude excellent orateur. Il était dans un registre un peu grave et un peu forcé », estime l’une des trois femmes, encartée au PS jusqu’en 1989, devenue mélenchoniste. « Il n’en est pas moins le candidat de la gauche, Hollande est trop fluctuant », ajoute-t-elle. Un doute soudain l’étreint : « Je veux être sûre qu’en votant pour lui, je n’empêcherai pas la gauche d’être présente au second tour. J’attendrai donc le dernier moment pour me décider. »

Plus urgente que l’abolition de la Ve République, la dissolution du souvenir de 2002.

Ils ont déshonoré les prix littéraires

Le Journal[1. Edmond et Jules de Goncourt, Journal, 2 septembre 1866, tome 2, p. 34. Nous citons le Journal dans l’édition Robert Laffont, collection Bouquins, en trois volumes, Paris, 1989.] des frères Goncourt fait partie de ces livres que tout le monde connaît, dont tout le monde a lu quelques pages, mais que peu de gens lisent en son complet. On a tort de s’en tenir aux morceaux choisis. Car la longue période du Journal − quarante-cinq ans, de 1851 à 1896 − n’est pas son moindre intérêt.

Or il se trouve, dans ce Journal, une constante, de son début jusqu’à sa fin, quand il est écrit à deux mains, celles de Jules et d’Edmond, les dix-neuf premières années, aussi bien qu’à partir du moment où Edmond tient seul la plume : c’est l’antisémitisme. Les Goncourt sont des conservateurs, des hommes de droite, résolument antirépublicains. L’antisémitisme est alors très répandu dans le monde littéraire, et il le sera au siècle suivant. On le trouve parfois là où l’on ne l’attend pas, et on ne le trouve pas toujours là où l’on pourrait l’attendre. Dans tout le Journal de Claudel, mystique échevelé, on chercherait en vain le moindre trait antisémite. Et de même dans les Carnets du très réactionnaire Montherlant. En revanche, on peut lire, dans le Journal de Gide, figure du progressisme et de l’intelligence sceptique, des pages franchement antisémites. Et Romain Rolland, qui sera très à l’honneur dans la IIIe République, pouvait écrire à Lucien Herr, en 1897, pour justifier son refus de s’engager en faveur de Dreyfus, qu’il était simplement antisémite.

Au reste, on ne pourrait aujourd’hui publier le Journal des Goncourt. Qu’on en juge ! « Je n’aime pas les juifs. C’est un sacrifice pour moi que d’en saluer un. » Ou bien encore : « Je ne cache pas que je suis l’ennemi théorique de la race juive. » (24 juin 1891). On verra d’ailleurs que cette hostilité n’est pas seulement théorique.
On ne saurait recopier ici toutes les citations antisémites, tant elles sont nombreuses et développées. Nous en donnerons à lire quelques-unes, rassemblées autour des principaux thèmes de l’antisémitisme. L’antisémitisme des Goncourt n’est pas le fait des circonstances, occasionnel ; il n’est pas matière à plaisanterie, fût-ce de mauvais goût ; il est permanent, constant et virulent, et sérieux, très sérieux. C’est comme une obsession.[access capability= »lire_inedits »]

Race ou religion ?

Il faut ici se rappeler que le mot « race » a pris, au XXe siècle, en même temps que sont apparus les mots « racisme » et « raciste », un sens légèrement différent de celui qu’il avait au XIXe. Au XIXe siècle, le mot « race » sert à désigner une catégorie, un genre. Comme les Grecs utilisaient le mot « genos », qui a certes un rapport avec la filiation et la naissance, mais qui peut tout aussi bien nommer une catégorie d’individus. Quand les docteurs de l’Église chrétienne parlent de « la race des juifs », ils parlent aussi bien de « la race des chrétiens ». Il n’en est pas moins vrai que la notion de « race », au XIXe siècle déjà, peut comprendre une notion de type physique et génétique.
C’est évidemment en ce sens que les Goncourt l’utilisent. Aussi bien les traits physiques sont-ils par eux très souvent soulignés, dès lors qu’ils évoquent une personne juive. Ainsi : « Vient un petit bonhomme, un petit Bischoffsheim, tenant à des banquiers de Naples, petit bonhomme sans âge, laid comme un Kalmouk, un Allemand et un Juif, dont le rôle est d’être volé par Janin dans les trocs de livres et de monter dans les carrosses de Lévy. » (3 juillet 1857)

Lors même que le portrait commence bien, comme dans Saint-Simon, il se termine toujours mal. À propos d’Eugène Pereire, fils d’Isaac et ancien condisciple de Jules de Goncourt : « Il a une barbe noire, de jolis yeux, un nez mince et recourbé − une jolie et une fine tête, où il y a de l’oiseau de proie. » (1er novembre 1862)
Ou bien encore, au salon de la princesse Mathilde, les deux frères découvrent « une monstrueuse figure, la plus plate, la plus basse et la plus épouvantable face batracienne, des yeux éraillés, des paupières en coquille, une bouche en tirelire, et comme baveuse, une sorte de satyre de l’or : c’est Rothschild » (21 janvier 1863).
Ainsi l’antisémitisme des Goncourt n’est-il pas seulement un antijudaïsme, comme celui des docteurs de l’Église: c’est une forme de racisme, comme on dit de nos jours. « Il y a une laideur d’abjection et de dégradation, de bassesse de race, qui est le stigmate des millionnaires : voyez Rothschild, Pereire… » (15 juillet 1863). Et si l’on en doutait encore, voici une anecdote rapportée par Edmond sur la fin de sa vie qui clôt le débat : « Le fils de Bleichröder, le banquier allemand, protégé par Bismarck, a été refusé en mariage par une jeune fille sans fortune ; et comme la mère de la jeune fille lui demandait de réfléchir et lui disait que la différence de religion n’avait pas l’importance qu’elle lui attribuait, la jeune fille répondait à sa mère : « Les Juifs, ce n’est pas une religion, c’est une race ». » (9 décembre 1895) Naturellement, Edmond de Goncourt donne raison à la jeune fille sans fortune.

L’argent

Dans l’antisémitisme, l’argent tient toujours une grande place. Les Goncourt eux-mêmes ne manquent pas d’argent. Ils peuvent vivre, assez confortablement, sans travailler. Mais ils affectent de mépriser l’argent et ceux qui en gagnent. Et surtout, ils croient ou feignent de croire que les Juifs, tous les Juifs, aiment l’argent, qu’ils n’aiment que l’argent. Il est rare qu’ils évoquent une personne juive sans souligner sa cupidité. C’est cette vieille dame, au chevet du lit de Rachel après sa mort, « jaune et l’œil allumé, cupide et juif, couvant toutes les dentelles » (11 avril 1858). Ou encore, au mariage d’Estelle Gautier, Edmond relève, parmi « une cour de petits auteurs faisant des courbettes, (…) un petit Juif, dont la figure de lucre et de convoitise annonçait, pour un jour prochain, le rapt sournois de la femme et de la fortune du jeune éditeur » (15 mai 1872).
Cette cupidité ne connaît aucune pause, jusqu’à la mort et au-delà. C’est encore à l’occasion de la mort de Rachel qu’ils rapportent un mot, mis dans la bouche d’un Juif : « À propos de la mort de Rachel, comme on demandait à Bishoffsheim, le petit juif frotté de littérature et ami de Janin, les cérémonies d’enterrement des juifs, ce qu’on faisait aux morts : « C’est bien simple, on leur met le dernier cours de la Bourse sur le ventre et, quand ils se réveilleront du Jugement dernier, ils crieront : Cinq cents autrichiens ! » » (10 janvier 1858).

Les juifs et la presse

C’est aussi un lieu commun de l’antisémitisme. On a toujours à se plaindre de la presse. Quand on est antisémite, la presse est détestable, parce qu’elle est entre les mains des juifs.
Il faut dire que les Goncourt ont quelque raison de n’être pas contents du traitement qui leur est réservé et d’envier les écrivains à succès. D’abord, ils n’ont pas eu de chance. Leur premier roman, En 18…, publié à compte d’auteur, sort en librairie la semaine du coup d’État du 2 décembre 1851, ce qui n’est pas le moment le mieux choisi. Seul Jules Janin, au Journal des Débats, leur réserve un article aimable. Par la suite, les Goncourt ne seront jamais reconnus comme des romanciers de valeur. Madame Gervaisais, Germinie Lacerteux, Renée Mauperin et quelques autres méritent pourtant d’être lus. Surtout, les Goncourt sont les vrais inventeurs du roman naturaliste. On n’a jamais retenu ce fait pourtant majeur dans l’histoire littéraire. Émile Zola a pris leur place. On ne lit plus aujourd’hui que leur Journal, comme un instrument documentaire. Mais il en va très généralement ainsi de la gloire littéraire : elle obéit à des caprices irrationnels. On ne lit plus guère les romans qui ont fait l’immense succès de Chateaubriand. Même le Génie du christianisme ou L’Itinéraire n’ont plus guère de lecteurs. Ce qui retient l’intérêt de nos contemporains, ce sont les Mémoires d’outre-tombe, œuvre posthume. Et de Voltaire, on ne voit plus guère de pièces montées dans les théâtres parisiens. Tout ce qui était, pour Voltaire lui-même et pour ses contemporains, l’essentiel de son œuvre, c’est-à-dire sa poésie dramatique, ne se trouve même plus sur les rayons de nos librairies. Et l’on fait aujourd’hui grand cas de Voltaire pour des œuvres qu’ils considéraient comme mineures. Les Goncourt quoiqu’au fait de ces aléas de l’histoire littéraire, ont cherché un bouc-émissaire : la presse et, spécialement, les journalistes et les directeurs de journaux juifs.
« Mirès-Millaud à La Presse, Le Constitutionnel, les Débats dans la main de Rothschild, Le Courrier de Paris acheté par un Juif, tous les journaux pris par des Juifs… Et l’on finit par dire : « Nous en dépendrons tous ou nous en avons tous dépendu ! ». » (novembre 1858).

Et un jour qu’il parle avec Édouard Drumont de son livre, La France juive, Edmond de Goncourt, qui aime assez cet ouvrage, mais le trouve trop modéré, raconte : « Et comme je lui dis qu’il aurait dû donner un tableau des journaux, avec les assises que les Juifs ont dans chacun, il nous dit : « En effet, ce serait curieux… Tenez, L’Autorité, le journal de Cassagnac. J’ai là un ami, plus qu’une relation, un camarade de misère, et qui trouve mon livre admirable… Eh bien, il m’écrit qu’il ne sait pas s’il pourra me faire un article, même sous la forme d’un éreintement… Car L’Autorité, ce journal conservateur, les fonds en sont fournis par des Juifs, par un Fould, et il existe une clause du traité, par laquelle Cassagnac s’engage à ne pas attaquer les Juifs. » » (22 avril 1886).

L’édition est aussi la cible des Goncourt. On connaît bien les démêlés de Flaubert avec Michel Lévy, et le mépris dans lequel l’écrivain tenait l’éditeur. Mais on ne trouvera jamais, sous sa plume, une allusion à son nom d’origine juive. Il en va tout différemment chez Edmond de Goncourt, qui fait reproche à Ernest Renan de trop bien s’entendre avec l’éditeur. « Oh ! le mensonge de l’écriture de Renan ! Oh ! La falsification éhontée de la vérité, à laquelle le défroqué se livre avec bonheur en se gabelant au fond de lui ! Je tombe ce soir, dans Le Temps, sur une préface de ses Feuillets détachés, où il parle de « sérénité morale » de Calmann-Lévy, où il avance que « l’égoïsme mercantile contemporain n’a pas atteint sa maison ». Il ose dire cela de ces Michel-Lévy, les plus grands égorgeurs, les plus féroces usuriers de la littérature ! » (15 février 1892).

De Drumont au capitaine Dreyfus

Aujourd’hui, La France juive nous paraît être le type du pamphlet antisémite extrémiste. Pour Edmond de Goncourt, il s’agit d’un livre dicté par le bon sens et son auteur est un héros méritant. « Aux Spartiates aujourd’hui, Drumont annonce officiellement la prochaine publication de son livre d’attaque contre les Juifs : ce livre écrit pour la satisfaction intime des haines d’un catholique et d’un réactionnaire, en plein et insolent triomphe de la juiverie républicaine. S’il est insupportable et même un peu méprisable quelquefois par l’étroitesse de ses idées en tout, au moins, Drumont est un homme qui a la vaillance d’esprit d’une autre époque et presque l’appétit du martyre. » (5 janvier 1886). Nous avons dit en commençant que l’antisémitisme des Goncourt n’était pas seulement théorique. C’est qu’en effet, Edmond de Goncourt évoque, non sans agrément ni plaisir, la perspective d’un pogrom. « Ce soir, pendant le dîner, Drumont, en nous demandant à chacun trois francs pour son entreprise de dégraissage de la finance, s’écrie : « Oh ! si quelqu’un pouvait souscrire pour 50 000 francs… » − Eh bien, qu’est-ce que vous vous payeriez ? − « Une émeute contre les Juifs… Oui, après quelques jours d’échauffement de la population, par une journée fiévreuse, un rendez-vous sur la place de la Concorde. Et de là, rue Saint-Honoré, et cassage de carreaux et enfonçage de portes, et si par hasard un Alphonse de Rothschild se trouvait pris… vous comprenez ? » » (20 septembre 1889). On comprend, en effet. Ce qu’on a plus de mal à comprendre, c’est que Monsieur de Goncourt, l’amateur éclairé de littérature et des beaux-arts, semble voir là-dedans un réjouissant programme. Mais ce qui est on ne peut plus clair, c’est le chemin qui conduit de l’« antisémitisme théorique » à la persécution physique.

Puis vient l’Affaire. Edmond de Goncourt n’en a connu que le début. Il est évidemment antidreyfusard. Mais comme il a oublié d’être sot, il ne le croit pas vraiment coupable, ce qui donne à son antidreyfusisme une tonalité exclusivement antisémite. « Carrière, qui était à la parade de la dégradation militaire de Dreyfus, perdu dans la foule, me parlant de la Patrie en danger, me disait que moi, qui avais si bien rendu le mouvement de la rue pendant la Révolution, il aurait voulu que je fusse là et que bien certainement, j’aurais tiré quelque chose du frisson de cette populace. Il ne voyait rien de ce qui se passait dans la cour de l’École militaire et avait seulement l’écho de l’émotion populaire par des gamins montés sur des arbres, s’écriant, lorsque Dreyfus arrivait, marchant droit : « Le salaud ! » et, quelques instants après, à un moment où il baissa la tête : « Le lâche ! » Et c’était pour moi l’occasion de déclarer, à propos de ce misérable, dont je ne suis pas cependant convaincu de la trahison, que les jugements des journalistes sont les jugements des gamins montés sur les arbres et que dans une occurrence semblable, il est vraiment bien difficile d’établir l’innocence ou la culpabilité de l’accusé sur l’examen de son attitude. » (6 janvier 1895). La tonalité sceptique du propos en dit assez sur la nature réelle de l’antidreyfusisme dans les milieux de l’intelligentsia du temps.

Les juifs et le pouvoir politique

La manifestation la plus éclatante du poids des Juifs dans la société française de l’époque, Goncourt la perçoit dans le salon de la princesse Mathilde, où il déplore qu’on y trouve tant de Juifs. La princesse Mathilde est une Bonaparte, fille de Jérôme, un temps fiancée à Louis-Napoléon, aussi brièvement mariée avec le Russe Demidoff. Elle tint salon, un salon très couru, sous le Second Empire et sous la IIIe République. C’était une femme assez libre de parole et de comportement, qui savait rappeler que sans son oncle, elle serait sans doute vendeuse d’oranges à Ajaccio. Les Goncourt, comme tout ce qui se fait de mieux dans la littérature et les beaux-arts à cette époque, toutes tendances politiques mêlées, sont des fidèles du salon de la princesse Mathilde. Mais voilà ! La princesse Mathilde est libre dans ses mœurs ; elle l’est aussi dans ses fréquentations et, contrairement aux Goncourt, elle n’a pas de préjugés antisémites. Les Goncourt s’en plaignent : « La Princesse a vraiment la maladie de la juiverie ! A dîner, ce soir, il y avait autour de la table un ménage Ephrussi, Charles Ephrussi et cet affreux Reinach, au nez écrasé, aux yeux hors de la tête comme des yeux de boxeur pochés. Vraiment, cet homme qu’elle n’a jamais reçu autrefois, est-ce bien le moment de le recevoir ? Ah ! cette femme-là a besoin d’un cornac pour la guider dans la vie ! » (31 janvier 1894).

Saleté, avilissement, hideur morale et mauvaise éducation

Rien, pour les Goncourt, n’est assez sévère, assez dur, assez laid pour décrire une personne juive. On n’en finirait pas d’aligner les extraits du Journal remuant de la boue à ce sujet. En voici, pour terminer, quelques exemples.
« Il y a deux bouches dans Paris, qui semblent le réceptacle de toutes les hideurs morales : la bouche de Ricord, la bouche de Rothschild. » (17 avril 1868).
« Le Juif le mieux élevé et vivant dans la plus haute société, comme le petit Ephrussi, qu’il soit Russe ou Français ou de toute autre nationalité, ne peut jamais arriver à la complète bonne éducation sans trou, sans solution de continuité. Il repercera toujours en ce sémitique déguisé en parfait gentilhomme le manque de tact. Je n’en citerai qu’un exemple. Dreyfus, le frotté d’art, je le connais très peu ; l’autre jour, chez la princesse Mathilde, il vient s’asseoir à côté de moi sur un canapé et me raconte longuement une opération faite, ces jours-ci dans l’ovaire de sa fille. J’en étais tout gêné. » (18 mars 1883) Il en est « tout gêné », voilà qui ne manque pas d’étonner. Car c’est le même Edmond de Goncourt qui raconte, avec force détails, les escapades de ses amis dans les maisons de prostitution de toute la France, les « spécialités » des prostituées qu’on y rencontre, comme celle qui aimait − ou plutôt acceptait, sans doute contre un renfort de rémunération − que son client déféquât dans sa bouche. Et cela, apparemment, ne le gêne pas, dès lors que ce n’est pas un Juif mais un Daudet qui le rapporte.
« Je ne sais pourquoi, ce soir, Edmond de Rothschild est si aimable pour moi. On dirait vraiment qu’il veut m’emprunter de l’argent. Il revient d’un voyage d’agrément à Samarcande et me parle de la pédérastie universelle du pays et me décrit une danse d’almées à Boukara, une danse d’almées qui sont des garçons et où, devant la beauté d’un des danseurs, tous les assistants, les yeux enflammés de la rage du coït, tenaient leurs bougies comme des membres en érection. Le Juif parle des choses sales d’une manière plus cochonne que les autres races : il a dans ses paroles, l’expression de son visage, la tombée de sa bouche, quelque chose de l’entremetteur. » (13 février 1889). Le plus mystérieux, ici, c’est pourquoi Edmond de Goncourt qualifie le désir homosexuel comme une « chose sale ».
Assez de « choses sales » ! Et quand on en a tant vu, deux questions se posent.

Une préparation idéologique

La première : les Goncourt ont-ils joué un rôle dans le développement de l’antisémitisme en France ?
Force est de répondre par l’affirmative. Sans doute ne faut-il pas exagérer leur influence. Mais enfin, on donne la première place à Drumont qui n’est qu’un idéologue vulgaire. Les Goncourt sont hommes de culture, à l’esprit fin, amateurs d’art, de tous les arts, des esthètes délicats. Ils ont bientôt fait autorité dans le monde littéraire. Et leur autorité perdure encore. L’antisémitisme littéraire et cultivé a donné beaucoup de force et de justification à l’antisémitisme militant, à l’antisémitisme de combat ; il a contribué à le légitimer. La responsabilité des gens de lettres comme les Goncourt dans cette entreprise est majeure. Et l’on connaît la fin de l’histoire. La France n’a certes pas été le moteur de l’extermination des Juifs d’Europe pendant la Deuxième Guerre mondiale. Beaucoup de Français, et notamment beaucoup de fonctionnaires français, y ont cependant activement participé. Edmond de Goncourt voulait que les Rothschild portassent des vêtements jaunes. Une majorité de Français a accepté qu’ils cousissent une étoile jaune à leur manteau.

Le beau nom d’un prix littéraire

Or voici un fait étonnant, un fait curieux, un fait à vrai dire extraordinaire : le plus grand, le plus connu, le premier, donc, des prix littéraires en France porte le nom d’un antisémite de la catégorie que nous avons assez dite et illustrée. Et personne ne proteste ; personne ne s’émeut. Ce n’est qu’un symbole, dira-t-on. Sans doute, et c’est pourquoi il peut aisément être changé. Nombre d’institutions ont été débaptisées ou rebaptisées au cours de notre histoire, pour s’adapter à son cours. Le prix Goncourt est resté le prix Goncourt.

Ce qui n’est pas moins étonnant, c’est que, depuis 1903, et surtout depuis 1944, il ne s’est pas trouvé un seul écrivain pour refuser le prix portant le nom des Goncourt, au motif de leur antisémitisme extrême. Julien Gracq a refusé de recevoir le prix Goncourt en 1951. C’était, un peu comme Sartre refusera le Nobel, par un souci de cohérence : il ne prisait pas les prix et critiquait volontiers les critiques. Et voilà que le commerce se mêlait à la littérature. C’en était trop. Du nom des Goncourt, il ne sera jamais question en cet automne 1951. Et en 1960, c’est Vintila Horia qui renoncera à recevoir le prix, après la polémique qui suivit quelques révélations sur son rôle dans le fascisme roumain. Cette fois encore, le nom des Goncourt n’y est pour rien.

Entendons-nous bien ! Les primés du Goncourt ne sont nullement en cause. Non plus que les membres de l’Académie qui les désignent. Ce qui est en cause, c’est la société française qui ferme les yeux et fait silence. Au demeurant, les Goncourt ont à Paris leur rue et leur station de métropolitain. Qui cela gêne-t-il ? Non pas, assurément, le Conseil de Paris.

Et parions que si la question de la dénomination du prix Goncourt venait à être publiquement posée, il se trouverait quelques-uns de nos meilleurs avocats, joints à quelques autres sommités du Conseil d’État pour nous expliquer, avec la grande autorité due à leurs état et fonction, que la chose est impossible, juridiquement impossible ! Chiche ![/access]

La mémoire aux enchères

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La mémoire et le commerce sont souvent associés dans cette étrange cérémonie qui a pour cadre une salle des ventes. Mardi, 13 mars, un long cortège d’ombres – des fantômes de peintres, de décorateurs, de danseurs, de musiciens, de poètes – a hanté la ville de Genève : Michel Fokine, Vaslav Nijinsky, Leonide Massine, Léon Bakst, Alexandre Benois, George Balanchine, Pablo Picasso, Jean Cocteau, Igor Stravinski, Michel Larionov, De Chirico, Natalia Gontcharova, Jacques Rouché… Tous étaient convoqués dans le plus beau catalogue d’œuvres musicales pour la danse qui se puisse imaginer : Le sacre du printemps, Les Sylphides, Pétrouchka, L’Après-midi d’un faune, Daphnis et Chloé, Parade, Le Tricorne, Le Train bleu, Apollon Musagète…

Ce jour-là, en effet, la vie de Serge Lifar a été dispersée, et, avec elle, emportée par le tourbillon d’une vente internationale, une grande partie des archives de Serge de Diaghilev, créateur des Ballets russes, qu’à la mort de ce dernier il avait partagées avec Boris Kochno. Il y avait foule, à 17 h, quand s’ouvrit à Genève, sous le marteau de Bernard Piguet, commissaire priseur, la première adjudication des documents et objets personnel de Serge Lifar, danseur célèbre, fameux chorégraphe, russe de Paris, parisien de Suisse : des amateurs, des collectionneurs, des marchands, de simples curieux. On a battu des records, on a renchéri follement sur des lettres autographes, des dessins, des photographies. Une lettre de Coco Chanel adressée à Serge Lifar, avec deux portraits de la couturière dédicacés, l’ensemble estimé entre 350 € et 450 € a été adjugé plus de 350 000 € ! Une photographie de Pablo Picasso, vers 1910, signée de sa main, est partie à 10 000 €. Le libraire parisien Jean-Claude Vrain a remporté avec lui 48 dessins d’Opium, par Jean Cocteau, estimés 50 000 €, pour la somme de 830 000 € ! Au delà de la spéculation qui touche actuellement ce genre, et de l’origine certifiée des lots, l’emballement genevois témoigne d’un intérêt soutenu, persistant, légitime pour les figures et les épisodes d’un événement majeur et pourtant bref (dix ans) : les Ballets russes.

C’est à l’hôtel Saint-James & Albany, sous les arcades de la rue de Rivoli, que Serge Lifar (1905-1986), de passage à Paris, m’avait donné rendez-vous, un matin de 1983. À la demande de mon plus vieil ami, Michel-Georges Michel, mort à l’âge de 102 ans (1883-1985), Serge Lifar avait accepté de m’accorder un entretien. La veille, Michel-Georges Michel avait réuni tout son monde, à l’occasion d’une fête. J’y approchai Boris Kochno, autre figure centrale des Ballets russes. En cette même année 1983, Rudolf Nureyev avait pris la direction de la danse, à l’Opéra de Paris. Son règne fut éblouissant. Bref, Paris, alors, était russe, et peu importait qu’on y dansât sur une chorégraphie de Marius Petipa ou de Nijinski, ce « fou de Dieu » magnifié par Maurice Béjart en 1971, qui, d’un bond, semblait atteindre aux cintres.

Je me rappelle avoir interrogé Lifar sur le temps de l’Occupation, qui lui valut de sérieux ennuis à la Libération, et sur la période des Ballets russes, qui représentent pour moi l’un des événements culturels majeurs du XXe siècle. Je connaissais l’aventure des Ballets russes, grâce à Michel-Georges Michel, qui avait été le secrétaire de Serge de Diaghilev. Michel, centenaire à la mémoire intacte, vouait à Diaghilev la même admiration fervente que, jeune homme, il avait éprouvé pour cet être d’exception. Celui-ci mérite en effet tous les hommages : avec un bout de mèche neuve et une puissante imagination, il produisit une étincelle qui embrasa tout le décor de son époque, l’abolit tout à fait, et imposa une perspective capricieuse, d’une affolante modernité. Il ne fut pas seulement un animateur, un chef de troupe, mais aussi et surtout un visionnaire, capable de mobiliser le talent de tous et le génie de quelques-uns. Avec eux, grâce à eux, il produisit le mouvement initial qui mit en marche les décennies suivantes, et leur fournit des échantillons de formes, de couleurs et de mouvements. Il révéla aux yeux d’un monde charmé, très différent du nôtre, sa troublante vision du ballet en théâtre total. Il n’a pas eu de successeur, il n’eut pas d’alter ego.

Ce jour-là, donc, Serge Lifar, pressé par le temps, comme détaché, me fit des réponses rendues plus brèves encore par son accent “de russe en exil ” ainsi qu’il se définissait. Ses propos, d’une grande précision, résumaient une vie d’artiste éblouissante. Venu à la danse grâce à Bronislava Nijinska, sœur de Nijinski, qui le présenta à Diaghilev, séduit par sa beauté physique, il ne se considérait pas comme un grand danseur, mais, à juste titre, comme un chorégraphe, et comme un patron de troupe, emploi où il excella en effet à l’Opéra de Paris. Maître de ballet et directeur de la danse, de 1930 à 1945, rappelé en 1947, il y demeura jusqu’en 1958, réglant une centaine de ballets, dans son style néo-classique. Reconnaissant volontiers tout ce qu’il devait à Diaghilev, sa conversation animait ce dernier d’une vie impériale, lui rendait non seulement son prestige, mais encore sa vitalité, jusqu’à la crise qui l’emporta, alors qu’il se trouvait, comme chaque année, à Venise.
Diaghilev dépose ses bagages au Grand hôtel des bains le 8 août 1929. Souffrant d’un sévère diabète, il dépérit rapidement. Convoqués à son chevet, les médecins diagnostiquent des rhumatismes ! Il meurt le 19, alors que le soleil se lève sur la lagune, lui offrant une apothéose romantique, ainsi que l’a rapporté Misia Sert, née Marie Sophie Olga Zénaïde Godebska, présente et témoin de ses derniers instants. Deux jours plus tard, une gondole mortuaire emporte sa dépouille, depuis un quai du Lido, jusqu’au cimetière de San Michele. Suivent dans une embarcation Coco Chanel, Boris Kochno, Serge Lifar, la baronne Catherine d’Erlanger.

Après la cérémonie, Misia règlera la facture des funérailles, Coco celle de l’Hôtel des bains. C’est ainsi, grâce à la ferveur et à l’audace d’une riche et généreuse mondanité, que se constitua et grossit la vague des Ballets russes. Menacés toujours de disparaître, telle une avant-garde fragile, il fallait bien que quelques personnes fortunées, sensibles aux métamorphoses de la beauté, leur donnent une chance de se représenter. Au fond, Diaghilev, « mécène désargenté », consentit à quelques-uns de ses riches contemporains le privilège de l’entretenir et de faire vivre ses danseurs, ses décorateurs et ses compositeurs. En retour, il leur offrit de les associer à sa magie, dont il demeura, jusqu’à la fin, l’irrésistible sorcier.
Or, le temps passait rapidement. Serge Lifar s’inquiéta du taxi qu’il avait commandé. Je l’interrogeai à la hâte sur le ballet Phèdre, créé par lui (1950, musique de Georges Auric, décors et costumes de Jean Cocteau) ; il griffonna, sur une feuille de papier, un dessin, d’ailleurs d’un trait sûr, par lequel il illustra le mouvement de danse qu’il avait imaginé et baptisé « la pose B ». Il parlait, puis, soudain, il signa ce précieux croquis et me le tendit, en disant, avec un bref sourire : « Gardez-le, il faut tout garder ! Plus tard, vous verrez combien les souvenirs comptent. ». On l’avertit que son taxi l’attendait ; il se leva, me salua avec chaleur, et disparut. “ Plus tard ! ” avait-il dit. Plus tard est advenu, et c’est aujourd’hui !

Otto Gross, prophète de la révolution sexuelle

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Le carnet de Roland Jaccard

1. La maîtresse de Jung

Je ne m’attendais pas à retrouver dans le film admirable de David Cronenberg, A Dangerous Method, le sulfureux docteur Otto Gross. Je m’attendais à Freud, bien sûr, qui a noué des relations conflictuelles avec le cinéma dès que Pabst entreprit, avec l’aide de Karl Abraham, de filmer Les Mystères d’une âme. Je m’attendais également à Jung, bien sûr, le patriarche de Küssnacht, qui fut un temps le dauphin de Freud. Et à Sabina Spielrein, dont la correspondance avec Freud et Jung, découverte dans les années 1970, ajouta une note romanesque et explosive dans les rapports entre les deux hommes.

Sa liaison avec Jung, l’importance qu’elle accorda à l’instinct de destruction, sa mort enfin dans une synagogue, où elle fut fusillée par les nazis, suscitèrent la curiosité des historiens et l’intérêt des romanciers et des cinéastes. Avant A Dangerous Method, adapté de la pièce de Christopher Hampton, le scénariste des Liaisons dangereuses, Sabina Spielrein avait déjà inspiré deux films : L’Âme en jeu de l’Italien Roberto Baenza (avec Emilia Fox et Iain Glen) et Mon nom est Sabina Spielrein, de la Suédoise Márton (tous deux non distribués en France, mais disponibles en DVD ).

2. Des calculs de boutiquiers

En revanche, Otto Gross n’a été que très récemment traduit aux éditions Sandre avec Psychanalyse et révolution, préfacé par le plus érudit des germanistes, Jacques Le Rider, qui voit en Otto Gross le double d’Otto Weininger, auquel il avait consacré son premier livre : Le cas Otto Weininger. Tous deux juifs autrichiens, morts jeunes, l’un dans la misère à Berlin, l’autre se suicidant à Vienne dans la maison de Beethoven. Tous deux rappelant à Freud de mauvais souvenirs.

Otto Gross, surtout, psychanalyste turbulent qui prône un « immoralisme érotique » et a conservé de ses séjours en Amérique du Sud un goût immodéré pour la cocaïne, la morphine et l’opium. Génie ou schizophrène ? Freud hésite, mais estime que, par ses outrances théoriques et pratiques, « il scie la branche sur laquelle repose la civilisation ».[access capability= »lire_inedits »](Lettre de Freud à Jones ).

Les cures de désintoxication conduiront Otto Gross à l’hôpital de Burghölzli, où il devient proche de Jung et de Sabina Spielrein. Jung tente de l’analyser, mais Otto incitera Jung à céder au pouvoir de séduction de Sabina.

Le film de Cronenberg, sur ce point, est fidèle à la réalité. Bien des années plus tard, Jung se repentira et écrira à Freud que « Gross et Spielrein furent d’amères expériences ». C’est que pour Jung, comme pour Freud, le refoulement sexuel est la condition indispensable de la culture. « Il faut bien, écrit Jung, qu’il y ait quelques inconvénients sur terre. La culture, en fin de compte, est le fait de choses déplaisantes. » Freud, comme Jung, sont des hommes du XIXe siècle, ce qui n’est pas le cas d’Otto Gross qui refuse ces calculs de boutiquiers sur les gains et les dommages imposés par la civilisation. Il ne veut pas être un directeur d’âme qui exige d’un patient des « renoncements qui ne feront qu’aggraver son état ». Il se réclame de Freud, certes, mais surtout de Nietzsche. La bohème munichoise de Schwabing et le village d’Ascona, dans les Alpes tessinoises, où se retrouvent anarchistes, spirites et illuminés de toutes sortes, sont ses lieux de prédilection.

3. Une nuit avec Franz Kafka

Son père Hans Gross, illustre criminologue autrichien et ami de Freud, est décidé à ramener son fils Otto dans le droit chemin par tous les moyens. Il parviendra même à le faire arrêter par la police prussienne à Berlin. On le ramène en Autriche, où il est interné dans un asile psychiatrique privé à Tulln. Ce qui provoque un énorme scandale, bien au-delà des frontières de l’empire austro-hongrois, car Otto Gross est devenu un symbole de la révolution sexuelle et du mouvement expressionniste. Même Guillaume Apollinaire et Blaise Cendrars prendront publiquement sa défense, ulcérés par cette tentative de meurtre du fils par le père.

Certes, Otto Gross reconnaît avoir fourni du poison à certains de ses patients pour qu’ils en finissent avec la vie. Mais quel médecin un peu humain ne l’a pas fait ? La mort de son père, en 1915, libère Otto au propre et au figuré. Il continue de porter Freud aux nues, tout en soulignant la nécessité de dynamiter l’ordre social existant. Il reprend une analyse avec Wilhelm Stekel, célèbre psychanalyste viennois qui se suicidera, lui aussi, en se tirant une balle dans la tête sous le portrait de Freud.

Otto Gross, avant de mourir de faim et de froid en 1920, sur un trottoir de Berlin, est passé à Prague où il a rencontré Franz Werfel, Max Brod et Franz Kafka. Durant une nuit, entre deux injections, Otto explique sa doctrine à Kafka. Il s’appuie sur un passage de la Bible que Kafka ne connaît pas. « Mais par lâcheté et fatigue, je ne le lui ai pas dit…. d’ailleurs, je crois que, même l’esprit clair, je n’aurais pas compris ce qu’il me disait », racontera Kafka à Milena. Les dadaïstes zurichois et berlinois, en revanche, voient en Otto Gross leur prophète.
Il sera inhumé le 13 février 1920 au cimetière juif de Berlin. Ce destin improbable autant que fascinant, plus actuel qu’il n’y paraît, quel metteur en scène s’en saisira?

J’en aurais volontiers parlé avec Raoul Ruiz, mais il a déjà rejoint Otto Gross.[/access]

Mélenchon, Villiers et Beate Klarsfeld…

8

On retiendra du dimanche 18 mars 2012 que, pour la première fois, un parc à thème français, Le Puy du Fou, a reçu le prestigieux Thea Award, qui distingue chaque année le meilleur établissement de ce genre dans le monde. Tel Jean Dujardin, Philippe de Villiers, le fondateur de ce haut lieu de la mémoire chouanne est allé chercher lui même à Los Angeles ce trophée qui le consolera quelque peu de ses déboires politiques et familiaux. On retiendra également qu’une reconstitution improvisée des grandes heures révolutionnaires françaises, à l’initiative du Front de Gauche, a rassemblé plusieurs dizaines de milliers de personnes sur la place de la Bastille à Paris. On se souviendra enfin que Beate Klarsfeld, épouse de Serge et maman d’Arno, a obtenu 126 voix lors de l’élection à la présidence de la République fédérale d’Allemagne, remportée haut la main par Joachim Gauck, un pasteur originaire de l’ex-RDA[1. La présidence de la RFA est une fonction essentiellement protocolaire et honorifique généralement confiée à un homme politique blanchi sous le harnois, et jouissant de l’estime générale, au delà de son parti. Il est élu par le Bundestag et des délégués envoyés par les parlements régionaux. L’élection présidentielle du 18 mars avait été organisée à la suite de la démission de Christian Wulff, un chrétien-démocrate mis en cause dans des affaires de corruption.].

La hiérarchie de ces événements, dans la presse française du lendemain, était nettement à l’avantage de la manifestation de la Bastille, ce qui se comprend aisément, mais ne lui garantit aucunement de conserver cette position dans les siècles des siècles…
J’aurais, pour ma part, tendance à privilégier la distinction accordée par les magnats américains de l’entertainment au modeste parc du Puy du Fou, qui n’est que le quatrième parc à thème français en termes de fréquentation, avec 1,5 millions de visiteurs annuels, alors que Disneyland Paris en reçoit 17,5 millions. A la différence du Futuroscope de Poitiers, Le Puy du Fou ne mise pas sur le high-tech, la 3D et les robots sophistiqués pour épater le populaire : ce sont gladiateurs, Vikings et mousquetaires, la plupart du temps interprétés par des bénévoles du cru qui font le spectacle, celui du roman national version ancien régime, sabots, terroir et légendes merveilleuses inclus. En couronnant les Vendéens, les géants américains du secteur reconnaissent qu’il existe des choses qui ni l’argent, ni la technologie ne peuvent créer : l’authenticité d’un lien à l’histoire et au terroir, par exemple.

Quelques heures plus tard, en regardant le Mélenchon-show de la Bastille devant mon téléviseur, il me vint à l’idée que l’on n’était pas si loin de la Vendée, et que le spectacle offert par le Front de Gauche au peuple français était le pendant républicain et révolutionnaire de la geste catho-tradi du Puy du Fou. Le discours de Mélenchon aurait parfaitement pu constituer la voix off d’une grande reconstitution en costumes des heures de gloire du peuple français insurgé contre les tyrans de 1789 jusqu’au Front populaire, en passant par 1848 et la mobilisation antifasciste de février 1934… Il s’agissait, pour les organisateurs, de donner une identité collective à une foule disparate, de faire, comme dirait Marx, de cette foule « en soi » une foule « pour soi ». Le pari n’est, à mes yeux, qu’à moitié réussi, car il planait comme un malentendu sur cette opération. Les gens étaient venus voir Mélenchon, la nouvelle star de la scène politique, et s’attendaient au numéro maintenant bien rodé du tribun gouailleur, fustigeant les capitalistes, leurs valets et leurs coryphées ( les « belles personnes »), et n’épargnant pas le voisin de palier quelque peu timoré. Le PCF, deus ex machina de la mobilisation des militants rameutés de tout l’hexagone en avait décidé autrement : c’est le peuple qui allait faire le spectacle, et non pas le candidat dont le charisme commence à devenir quelque peu encombrant pour les apparatchiks de la place du Colonel-Fabien. Le style « Entre là, Jean Moulin… » n’est pas ce que Méluche réussit le mieux, et l’enthousiasme modéré de la foule agitant les oriflammes écarlates était loin d’égaler l’intensité des affects provoqués par les discours de Mélenchon en meeting. Je serais à la place de Claude Bartolone, président du conseil général de Seine-Saint-Denis, je réfléchirais sérieusement à créer un parc à thème sur l’histoire de cette France des révoltes et des révolutions. Cela donnerait de l’emploi dans ce 9-3 qui en manque cruellement, et pourrait permettre à « l’autre » roman national de se voir porté au pinacle en Californie lors d’un prochain palmarès du Thea.

Beate Klarsfeld est aujourd’hui moins connue du grand public que son mari et son fils. Ce ne fut pas toujours le cas. Cette fille de SS venue en France comme jeune fille au pair à 19 ans, en 1960, consacra sa vie à expier et faire expier à ses concitoyens les turpitudes du régime nazi. Elle connu la célébrité en giflant publiquement, le 7 novembre 1968, le chancelier Kurt Georg Kiesinger, qui avait exercé des fonctions de responsabilité dans l’appareil de propagande nazie en direction de l’étranger. C’est à elle que Serge Klarsfeld doit son aura de « chasseur de nazis », car sa méconnaissance de l’allemand ne le mettait pas en position de traquer les criminels de guerre reconvertis en notables de la RFA. Jusqu’en 1989, les fiches des Klarsfeld étaient alimentées par les services secrets de la RDA, qui utilisaient le couple comme un auxiliaire dans sa propagande contre une République fédérale coupable, à ses yeux, de recycler les anciens nazis dans les hautes sphères de la politique et de l’administration. Cela explique pourquoi les amis allemands de Jean-Luc Mélenchon, le parti Die Linke, majoritairement composé des héritiers idéologiques des communistes de l’ex-RDA aient accordé leur investiture pour l’élection présidentielle ouest-allemande à une femme vivant à Paris dont la famille est proche de Nicolas Sarkozy, et qui professe des idées sionistes très éloignées des prises de positions anti-israéliennes de Die Linke. Opposer Beate Klarsfeld à Joachim Gauck, qui dirigea pendant dix ans, de 1990 à 2000 l’autorité chargée de gérer les archives de la Stasi, la redoutable police politique est-allemande, était pour Die Linke, un plaisir rare dont il aurait été dommage de se priver.

Hollande déchire sa race

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Samedi 10 mars , François Hollande rassemblait ses soutiens ultramarins à Paris et prenait devant eux un bien curieux engagement : « Il n’y a pas de place dans la République pour la “race”. Et c’est pourquoi je demanderai, au lendemain de la présidentielle, au Parlement de supprimer le mot “race” de notre Constitution. » Il fallait y penser ! Il suffit d’effacer le mot pour supprimer la chose – on jurerait un morceau de bravitude de l’abbé de Lattaignant.[access capability= »lire_inedits »]

Mais la promesse d’éradiquer le fâcheux mot semble, d’ores et déjà, compromise. Il faudrait le biffer non seulement de la Constitution, mais également du Préambule de 1946, un texte historique, qui en présente deux occurrences. Puis, la France devrait en toute logique retirer sa signature de la Déclaration universelle des droits de l’homme, de la Convention internationale sur l’élimination de toutes les formes de discrimination raciale, de
la Convention européenne des droits de l’homme et de toutes les autres conventions faisant mention – les salopes – du terme honni.

La France deviendrait alors réellement ce que François Hollande disait qu’elle était samedi : « Un grand archipel », c’est-à-dire une île au milieu du monde. Tiens ! l’Histoire est une fieffée rusée : samedi, le candidat socialiste tenait son meeting à l’Outre-Mer, dans le 19e arrondissement de Paris (sous les pavés de Paris-Plages, le sable antillais !), au Gymnase Jean-Jaurès. Le grand Jaurès qui proclamait à Paris, au Congrès socialiste international de septembre 1900 : « Quand les hommes ne peuvent plus changer les choses, ils changent les mots. »

Rien ne change donc, et c’est maintenant.[/access]

La révolte syrienne vue d’Israël

4

J’ai demandé à Shlomo Ben Ami, ancien ministre israélien des Affaires étrangères, ce qu’il pensait de la répression en Syrie…

Il m’a répondu en citant un écrivain et prêtre anglais, William Ralph, qui disait : « Un homme peut se construire un trône avec des baïonnettes, mais il ne peut pas s’asseoir dessus.» Il a ajouté : « En Syrie, la dynastie Assad est convaincue qu’elle est en mesure de faire mentir ce dicton.»

Pour l’instant, la Syrie est encore épargnée des interventions étrangères par les boucliers chinois et russes, ce qui laisse toute latitude à Assad de poursuivre impitoyablement ses objectifs contre ses opposants. Ben Ami est persuadé que la Russie tout comme la Chine sont lasses de la naïveté de l’Occident. La manière dont il insiste sur cette naïveté compassionnelle me convainc. Il n’y a pas d’autres choix immédiats dans le monde arabe, insiste-t-il, qu’entre une stabilité perverse et un désordre apocalyptique. Transformer le régime Baas de la Syrie en une démocratie est pratiquement impossible. Mais la perspective d’une guerre ethnique de type djihadiste qui s’étendrait sur tout le Levant n’est pas non plus particulièrement attrayante.

À cela s’ajoute que de plus en plus de terroristes sunnites liés à Al-Qaida, privés de leurs bases irakiennes et afghanes par les interventions occidentales, affluent en Syrie, ce qui pourrait laminer le pouvoir autoritaire d’Assad et conduire à une guerre civile sanglante. Stabilité perverse ou désordre apocalyptique ? À moins de me convertir à l’islam sunnite, je serais bien en peine de choisir.

Mélenchon, « l’instituteur du peuple »

78

« Mélenchon fait place comble ». C’est Le Figaro qui le dit, avec une mansuétude que François Hollande envierait à son rival du Front de Gauche. 120 000 personnes d’après le quotidien du groupe Dassault, « entre 50 et 100 000 » selon Libération, participaient hier à cette « marche citoyenne » que le leader maximo du FDG définit comme une « insurrection » dont le cortège (Nation-Bastille) forme à lui seul tout un programme. « Reprendre la Bastille » était le mot d’ordre général de la démonstration de force de « l’instituteur du peuple ». Eh oui, l’histoire s’est arrêtée en 1789 pour le contempteur des « réactionnaires », « conservateurs » et autres grenouilles de bénitier catholiques : c’est bien connu, le MEDEF et l’épiscopat s’abreuvent aux mêmes sources. Dieu merci, une foule de progressistes combat l’infâme et porte aux nues le « candidat du peuple », lequel peut se targuer de rafler… 2% du vote ouvrier.

Jean-Luc Mélenchon paradait sur le bitume parisien, entouré de barioles aussi chamarrées que « Mon corps m’appartient » (la Clémentine Autain touch, sans doute) ou « Vite, la VIe République ! » (une version décontaminée du « Le Pen, vite ! » du Front National des années 1990). Ironie de l’histoire, l’orateur que les masses atrophiées du PCF acclament est un ancien sénateur PS formé à l’école lambertiste, ancien ennemi juré du parti de Georges Marchais ! Comme quoi, l’on n’est jamais exécuté que par où l’on a péché : à la dérive bougiste-société-libertaire du PC répond le baiser de la mort du camarade Jean-Luc. 10% dans les sondages au prix d’une dissolution qui ne dit pas son nom ?

Qu’importe, Mélenchon le dit et le répète : il se veut l’« instituteur du peuple ». Soit. La formule est parlante à plus d’un titre. Du haut de sa tribune républicaine, le camarade Méluche voudrait à la fois guider et instruire le peuple, comme ces bons vieux hussards noirs qui se chamaillaient avec le curé de village pour dispenser un enseignement républicain tiré du Lavisse. Mais de quel peuple Mélenchon parle-t-il ? De la communauté nationale dans son ensemble, des petites gens, du peuple abstrait qui figure la nation depuis la Révolution Française ? Derrière le flou abyssal de son projet socialiste républicain type SFIO, on ne saurait répondre. Va pour le peuple social, que Mélenchon élargit d’ailleurs aux travailleurs sans-papiers (à régulariser et à payer à hauteur du SMIC, histoire de tuer le dumping social… par le dumping social) et à tous les « exclus », Français ou non, qui se rallient à son panache rouge. Quant à ses ennemis, lorsqu’ils ne sont pas rupins, il s’agit forcément de crétins infoutus de se doter d’une conscience de classe, a fortiori lorsqu’ils votent pour la « semi-démente » peste blonde ! Instituer le peuple, vous dit-on, c’est le rendre adulte…

Et puis, instruire le peuple, c’est aussi (et surtout ?) lui faire ravaler tous ses vilains instincts conservateurs, en bon révolutionnaire. Comme Marc Cohen en a excellemment rendu compte dans le dernier Causeur magazine, la doxa mélenchoniste s’arrête là où commencent les valeurs conservatrices de la classe ouvrière, naguère si bien incarnées par un PCF peu ouvert aux « gender studies » et à la culture queer. Si la façade anticapitaliste de son discours économique lui fait prendre des accents ouvriéristes, l’instituteur Mélenchon gagnerait à (re)lire l’italien Carlo Levi. Dans Le Christ s’est arrêté à Eboli, qui n’est pas l’œuvre d’une taupe vaticane mais le témoignage d’un socialiste antifasciste exilé dans son propre pays, Levi dépeint avec empathie les mœurs pluriséculaires des habitants de Gagliano, ces paysans pauvres restés dans la superstition et l’écoulement ininterrompu du temps parce que le progrès technique et l’industrialisation les a si peu touchés. Des petites gens comme le Front de Gauche ne les aime pas, volontiers hospitaliers envers l’étranger mais peu enclins à bouleverser leurs modes de vie traditionnels. Et que des dire des Chouans de l’Ouest qui, pendant la Révolution, affrontaient le génocide vendéen commandité par les bourgeois parisiens ? Arrêtez : la mythologie du Front de gauche ne répond plus !

Pour la doxa mélenchonienne, l’ordre clérico-capitaliste est l’ennemi des libres penseurs libertaires, un point c’est tout… Dans le cadre d’une société industrielle plus proche de la nôtre, songeons aussi au plus perspicace penseur socialiste du XXe siècle, dont l’ « anarchisme tory »[1. Selon l’expression utilisée par Jean-Claude Michéa dans son excellent ouvrage éponyme.] exaltait l’enracinement et les vertus conservatrices de la classe ouvrière : « Ce qu’il faut, c’est faire entrer dans la tête des gens : un, que les intérêts de tous les exploités se rejoignent ; et deux, que le socialisme ne heurte pas forcément la common decency. »[2. Le quai de Wigan.] contre l’asservissement par les machines et la rhétorique du progrès qui l’accompagne et le légitime.

Or, puisque le capital ne se développe qu’en bouleversant perpétuellement les rapports sociaux institués, Mélenchon devrait conjurer la révolution morale, au lieu de l’appeler de ses vœux (euthanasie, mariage gay…). Tandis que Mélenchon veut étendre et faciliter le recours à l’avortement, en inscrivant l’IVG dans le marbre de la Constitution, le cinéaste communiste Pasolini recommandait, il y a quelques décennies, d’user de la plus grande prudence dans l’introduction d’une réforme qu’il approuvait dans son essence, mais dont il redoutait les effets sociaux et économiques (marchandisation, réification de la femme) si elle n’était pas appliquée avec parcimonie. S’il n’est pas sûr que Le Capital de Marx figure au nombre des classiques de notre « instituteur », il est en revanche certain que l’élève Mélenchon a fait l’impasse sur la part conservatrice de tout socialisme qui se respecte.

Le rouge et le vert

12

Ils sont toujours amusants, nos amis les écologistes. Devant le succès étonnant du Front de Gauche et de sa marche pour la VIème république, entre Nation et Bastille, on pouvait espérer des critiques virulentes de la droite. Eh bien, en fait, à peine. Benoist Apparu, actuel ministre du Logement a même reconnu que Jean-Luc Mélenchon était en train de réaliser la meilleure campagne de tous les candidats et a juste fait mine de considérer que Mélenchon n’était jamais que le cinquième homme de la campagne.

Il est vrai que parvenir à rassembler plus de cent mille personnes, dont des travailleurs du privé en lutte, par un dimanche frisquet de mars, a de quoi surprendre. Mais tout de même, ce qui a été dit durant les vingt minutes de discours, pas une de plus, par un Mélenchon comme lui-même surpris par l’ampleur du succès, aurait dû franchement énerver le camp sarkoziste. Ce dernier a beau essayé de trianguler le programme du FDG sur les exilés fiscaux pour mettre en porte à faux Hollande, il y avait quand même de quoi faire cauchemarder les membres de l’UMP.
Tous les symboles de la gauche, de la vraie gauche, celle du monde d’avant, celle qui croyait encore possible une rupture avec le capitalisme, étaient réunis. La Bastille, d’abord, qu’il fallait reprendre. Et puis la date du 18 mars, déclenchement en 1871 de la Commune qui est restée dans l’imaginaire français, au choix, comme une grande peur ou comme la première expérience conseilliste qui en quelques semaines, avant le carnage de la Semaine Sanglante, a tout expérimenté : réquisition des ateliers abandonnés par les patrons et remise à des coopératives ouvrières, après indemnisation des propriétaires, égalité homme-femme au travail comme dans la vie politique, élections des fonctionnaires et des chefs militaires, salaire minimum, salaire maximum, liberté de la presse, système d’indemnisation pour les accidents du travail ou les vieux ouvriers.
Mais non, rien de bien méchant comme contre-attaque venue de la droite.

Du côté socialiste, Hollande et ses people bobos réunis au Cirque d’Hiver n’ont même pas cru bon manifester une quelconque réaction. Comme si cette gauche-là n’existait pas. Ou n’existera que lorsqu’il s’agira des reports pour le second tour. Seule Ségolène Royal, sur la 5, a montré comme d’habitude, et contrairement à sa réputation, qu’elle était moins bête qu’on se plaît à le dire et beaucoup plus en phase avec cette gauche-là, en insistant sur les points de convergence comme cet inévitable changement de constitution et cette demande d’égalité.
Non, jamais décevants, ce sont les écologistes ont été au rendez-vous conjugué de l’affolement et de la bêtise. Ca les embête, un Front de gauche sur une courbe ascendante. Ca les embête pour plusieurs raisons.

Idéologiques, d’abord : le FDG, notamment le parti de Mélenchon lui-même, le PG, qui s’inspire fortement du philosophe André Gorz, tient depuis longtemps un discours sur la nécessité de penser de manière radicalement différente la croissance et a une composante « verte » qui a largement inspiré un des axes majeurs du programme du FDG : la planification écologique, c’est-à-dire la décision de ne pas laisser au bon vouloir de l’initiative privée la réponse indispensable aux défis des années à venir en matière de consommation, d’énergies renouvelables, de mode de vie. Bref, le FDG, qui comme le montrait Libé ce week-end, siphonne aussi l’électorat vert, est le seul a expliquer que la véritable écologie ne peut se penser en laissant faire l’économie de marché. Mais allez expliquez ça à Cohn Bendit, par exemple, ou même à Eva Joly qui préfère réfléchir sur des jours dédiés aux fêtes religieuses communautaires, histoire d’en finir avec la laïcité, ce concept réactionnaire qui noie les différences.
Plus prosaïquement, au fur et à mesure que monte le score de Mélenchon et que la candidate verte stagne à 2%, la perspective de voir les frais de campagne remboursés s’éloigne et rien ne dit que face à un allié si faible, les socialistes ne remettront pas en question l’accord électoral somptuaire qui garantissait un groupe parlementaire à ce qui ne sera plus qu’un groupuscule.

Alors, comme les Verts ne laissent plus causer Eva Joly de peur de perdre quelques décimales de plus dans les sondages, c’est l’inénarrable Jean-Vincent Placé qui ressemble davantage à un obscur manœuvrier de la IVème république qu’à un héritier de René Dumont, qui s’y est collé. Il a sans doute cru sans doute égratigné Mélenchon en déclarant : « Je pense que le vote pour Jean-Luc Mélenchon est un vote un peu nostalgique, d’un souvenir de la France des années 70, peut-être un peu plus prospère, avec des industries plus classiques, façon avant la chute du mur de Berlin ».
Et alors, Jean-Michel, en quoi voudrais-tu que cela soit blessant ? Y compris ta fielleuse allusion au Mur, dans la tradition de Cohn-Bendit dont la seule vraie constante politique depuis 68 est un anticommunisme fervent au nom d’une idéologie libertaire qui a surtout encouragé l’individualisme prédateur des temps qui sont les nôtres.

Oui, les 100 000 personnes de la Bastille étaient des nostalgiques. Un beau mot, qui signifie étymologiquement, la douleur du retour. Car il ne sera pas facile de revenir en arrière, vers un temps objectivement meilleur, vers une France objectivement plus égalitaire et moins dure. Mais cette France est pourtant celle qu’il faut retrouver. Une révolution, en astronomie c’est quand le soleil, revient à sa place initiale. Et c’est bien d’une révolution qu’il fut question ce 18 mars 2012. Une révolution par les urnes, mais une révolution tout de même.
Et au sens le plus noble du terme, effectivement, une révolution antimoderne.

Mes 158 signatures

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Comment je n’ai pas pu me présenter

Karl Marx, Friedrich Engels, Arthur Rimbaud, Louis Aragon, Louise Michel, Charles Tillon, Paul Lafargue, André Breton, Maximilien Robespierre, Gracchus Babeuf, Louis-Antoine de Saint-Just, Maurice Thorez, Salvador Allende, José Marti, Dolorès Ibarruri dite la Passionaria, Vladimir Ilitch Oulianov dit Lénine, Rosa Luxembourg, Albert Soboul, Emiliano Zapata, Denis Diderot, Jacques Prévert, Vladimir Maïakovski, Clara Zetkin, Eugène Pottier, Ho-Chi-Min, Jules Vallès, Bertolt Brecht, Roger Vailland, Gustave Courbet, Pablo Neruda, Jack London, Auguste Blanqui, Jean Jaurès, Jules Guesde, Martha Desrumaux, Jeannette Vermeersch, Youri Gagarine, Michel Clouscard, Georges Labica, Danielle Casanova, Guy Môquet, Jean-Pierre Timbaud, Jean Ferrat, Marcel Cachin, John Steinbeck, John Reed, Dashiell Hammett, Malcom X, Ernesto Che Guevara, Pancho Villa, Emma Goldman, Louis Rossel, Eugène Varlin, Antonio Gramsci, Georges Politzer, Célestin Freinet, André Marty, Benjamin Péret, Jean-Jacques Rousseau, Thomas More, H.G Wells, Andreu Nin, Elisée Reclus, Gerrard Wistanley, Richard Wright, Chester Himes, Nelson Algren, Simone de Beauvoir, Zéphyrin Carmélinat, Jacques Duclos, Marie-Claude Vaillant-Couturier, Geronimo, Olga Bancic, Missak Manouchian, Elsa Triolet, Paul Eluard, Paul Nizan, Enrico Berlinguer, Alvaro Cunhal, Simon Bolivar, Colonel Fabien, Lucie Aubrac, Camilo Cienfuegos, Pablo Picasso, Diego Rivera, Henri Rol-Tanguy, Frieda Kahlo, René Magritte, Henri Barbusse, Sylvain Maréchal, Eugène Guillevic, Jacques Decour, Romain Rolland, Sergueï Eisenstein, Eldridge Cleaver, Karl Liebknecht, Augusto Sandino, Howard Fast, Joseph Losey, Spartacus, James Dalton Trumbo, Georges Guingouin, Nina Lobkovskaïa, Gabriel Péri, Bertrand Russel, Kim Philby, Jean Bruller dit Vercors, Giordano Bruno, Pier Paolo Pasolini, Maxime Gorki, Georges Dimitrov, Eugen Fried, Claudine Chomat, Benoît Frachon, Roger Pannequin, Paul Langevin, Jacques Solomon, Jean-Richard Bloch, Louis Blanc, Maurice Audin, Jean-Pierre Bernard, Fanny Dewerpe, Daniel Féry, Anne-Claude Godeau, Édouard Lemarchand, Suzanne Martorell, Hippolyte Pina, Raymond Wintgens, Maurice Pochard, Léopold Trepper, Liane Berkowicz, Hilde Coppi, Roza Chanina, Béla Kun, Jacques Pâris de La Bollardière, Eugène Vermersch, Edouard Vaillant, Dorothy Parker, Jessica Mitford, Enrique Lister, Jozip Broz dit Tito, Palmiro Togliatti, Henri Krazucki, Jean-Pierre Vernant, Ambroise Croizat, Maurice Kriegel-Valrimont, Georges Couthon, Albert Mathiez, Olympe de Gouges, Willy Munzenberg, Marcel Paul, Flora Tristan, Fernand Léger, Victor Serge, Auguste Copin, Frantz Fanon, Thomas Sankara, Patrice Lumumba…

Le Conseil Constitutionnel m’a fait observer, en plus de leur nombre insuffisant, que mes parrains et marraines étaient tous morts. J’ai répondu qu’ils ne m’avaient jamais semblé aussi vivants que par les temps qui couraient.

Ça n’a pas suffi.

Mélenchon aggrave le ton

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Aux grandes occasions, les grandes voix. Le 11 mars à Villepinte, Henri Guaino, s’essayant à Malraux, panthéonisait avant l’heure Nicolas Sarkozy. Hier, Place de la Bastille, Jean-Luc Mélenchon avait du Général dans le gosier. « Mais il parle comme de Gaulle ! », n’en revenaient pas ses partisans, un brin décontenancés, dès les premiers mots prononcés – emprunt paradoxal pour celui qui entend renverser, démocratiquement, la Ve République installée par qui on sait, au profit d’une VIe, promesse de temps nouveaux.

En ce dimanche d’« insurrection civique », préalable à la « révolution citoyenne », le verbe du candidat du Front de gauche à l’élection présidentielle est plus lent et plus solennel qu’à l’habitude, comme l’est le pas des légionnaires, le 14 Juillet, par rapport au reste de la troupe.
Tout en haut de sa colonne, le Génie de la Bastille, chérubin du peuple, peut contempler une foule qui se compte en dizaines de milliers de personnes, mordant allégrement sur les boulevards adjacents. « Cent vingt mille », claironnent les organisateurs de la manifestation. Quand on a peu d’argent pour faire campagne – le lot, semble-t-il, du Front de gauche –, on a des idées : au diable les locations de salles, la rue, gratuite ou presque, s’offre à nous, elle est nôtre.

Le discours, point d’orgue d’une marche partie de Nation, se veut capital. Il est relativement court, une trentaine de minutes – pour ne pas désespérer les automobilistes ? Les applaudissements sont moins nourris que dans les meetings du même homme. Jean-Luc Mélenchon, gonflé de l’importance qu’il s’accorde, livrant une prestation d’entre-deux tours à cinq semaines du premier, annonce qu’il fera élire une assemblée constituante si les Français le portent à l’Elysée. Changer d’ère pour changer d’air.

L’air neuf sentira la cerise bio. La loi de 1905 sur la séparation de l’Eglise et de l’Etat sera étendue à l’ensemble des territoires de la République, outre-mer comme en Alsace-Moselle ; la règle d’or se muera en vert écolo planétaire ; le droit du sol sera intégral ; la guerre d’Algérie ne recommencera pas en France ; les gays pourront se marier et les ouvriers ne seront plus les serfs des patrons ; l’euthanasie sera légalisée, ainsi que le suicide assisté ; le droit à l’avortement, puissamment réaffirmé ; Hadopi, décapité… Avec Mélenchon on aura la synthèse de 1917 et de 1968 : la révolution des masses et la révolution de l’individu.

Prêcheur, il appelle ses ouailles à porter partout en France la bonne parole de ce 18 mars de la Bastille (encore un réminiscence gaullienne, le 18) sur les places et dans les rues. « Ouvrez par vos bulletins de vote la brèche par laquelle passeront les votes des Grecs puis des nos camarades allemands sur lesquels souffle le modèle libéral ». La France, phare du monde, est de retour. L’« humanité » simple ne suffit pas à Jean-Luc Mélenchon, il la veut « universelle », qui plus est féministe, et la fait acclamer.

Trois copines, la cinquantaine, entonnent à tue-tête l’Internationale de fin de meeting, et comme elles n’aiment pas les paroles du chant suivant, La Marseillaise, mis d’autorité au répertoire par le candidat du Front de gauche, elles plaquent celles du premier sur la musique de Rouget de Lisle, qu’elles trouvent belle, quand même. « Mélenchon n’était pas très bon aujourd’hui (dimanche, ndlr), lui d’habitude excellent orateur. Il était dans un registre un peu grave et un peu forcé », estime l’une des trois femmes, encartée au PS jusqu’en 1989, devenue mélenchoniste. « Il n’en est pas moins le candidat de la gauche, Hollande est trop fluctuant », ajoute-t-elle. Un doute soudain l’étreint : « Je veux être sûre qu’en votant pour lui, je n’empêcherai pas la gauche d’être présente au second tour. J’attendrai donc le dernier moment pour me décider. »

Plus urgente que l’abolition de la Ve République, la dissolution du souvenir de 2002.

Ils ont déshonoré les prix littéraires

14

Le Journal[1. Edmond et Jules de Goncourt, Journal, 2 septembre 1866, tome 2, p. 34. Nous citons le Journal dans l’édition Robert Laffont, collection Bouquins, en trois volumes, Paris, 1989.] des frères Goncourt fait partie de ces livres que tout le monde connaît, dont tout le monde a lu quelques pages, mais que peu de gens lisent en son complet. On a tort de s’en tenir aux morceaux choisis. Car la longue période du Journal − quarante-cinq ans, de 1851 à 1896 − n’est pas son moindre intérêt.

Or il se trouve, dans ce Journal, une constante, de son début jusqu’à sa fin, quand il est écrit à deux mains, celles de Jules et d’Edmond, les dix-neuf premières années, aussi bien qu’à partir du moment où Edmond tient seul la plume : c’est l’antisémitisme. Les Goncourt sont des conservateurs, des hommes de droite, résolument antirépublicains. L’antisémitisme est alors très répandu dans le monde littéraire, et il le sera au siècle suivant. On le trouve parfois là où l’on ne l’attend pas, et on ne le trouve pas toujours là où l’on pourrait l’attendre. Dans tout le Journal de Claudel, mystique échevelé, on chercherait en vain le moindre trait antisémite. Et de même dans les Carnets du très réactionnaire Montherlant. En revanche, on peut lire, dans le Journal de Gide, figure du progressisme et de l’intelligence sceptique, des pages franchement antisémites. Et Romain Rolland, qui sera très à l’honneur dans la IIIe République, pouvait écrire à Lucien Herr, en 1897, pour justifier son refus de s’engager en faveur de Dreyfus, qu’il était simplement antisémite.

Au reste, on ne pourrait aujourd’hui publier le Journal des Goncourt. Qu’on en juge ! « Je n’aime pas les juifs. C’est un sacrifice pour moi que d’en saluer un. » Ou bien encore : « Je ne cache pas que je suis l’ennemi théorique de la race juive. » (24 juin 1891). On verra d’ailleurs que cette hostilité n’est pas seulement théorique.
On ne saurait recopier ici toutes les citations antisémites, tant elles sont nombreuses et développées. Nous en donnerons à lire quelques-unes, rassemblées autour des principaux thèmes de l’antisémitisme. L’antisémitisme des Goncourt n’est pas le fait des circonstances, occasionnel ; il n’est pas matière à plaisanterie, fût-ce de mauvais goût ; il est permanent, constant et virulent, et sérieux, très sérieux. C’est comme une obsession.[access capability= »lire_inedits »]

Race ou religion ?

Il faut ici se rappeler que le mot « race » a pris, au XXe siècle, en même temps que sont apparus les mots « racisme » et « raciste », un sens légèrement différent de celui qu’il avait au XIXe. Au XIXe siècle, le mot « race » sert à désigner une catégorie, un genre. Comme les Grecs utilisaient le mot « genos », qui a certes un rapport avec la filiation et la naissance, mais qui peut tout aussi bien nommer une catégorie d’individus. Quand les docteurs de l’Église chrétienne parlent de « la race des juifs », ils parlent aussi bien de « la race des chrétiens ». Il n’en est pas moins vrai que la notion de « race », au XIXe siècle déjà, peut comprendre une notion de type physique et génétique.
C’est évidemment en ce sens que les Goncourt l’utilisent. Aussi bien les traits physiques sont-ils par eux très souvent soulignés, dès lors qu’ils évoquent une personne juive. Ainsi : « Vient un petit bonhomme, un petit Bischoffsheim, tenant à des banquiers de Naples, petit bonhomme sans âge, laid comme un Kalmouk, un Allemand et un Juif, dont le rôle est d’être volé par Janin dans les trocs de livres et de monter dans les carrosses de Lévy. » (3 juillet 1857)

Lors même que le portrait commence bien, comme dans Saint-Simon, il se termine toujours mal. À propos d’Eugène Pereire, fils d’Isaac et ancien condisciple de Jules de Goncourt : « Il a une barbe noire, de jolis yeux, un nez mince et recourbé − une jolie et une fine tête, où il y a de l’oiseau de proie. » (1er novembre 1862)
Ou bien encore, au salon de la princesse Mathilde, les deux frères découvrent « une monstrueuse figure, la plus plate, la plus basse et la plus épouvantable face batracienne, des yeux éraillés, des paupières en coquille, une bouche en tirelire, et comme baveuse, une sorte de satyre de l’or : c’est Rothschild » (21 janvier 1863).
Ainsi l’antisémitisme des Goncourt n’est-il pas seulement un antijudaïsme, comme celui des docteurs de l’Église: c’est une forme de racisme, comme on dit de nos jours. « Il y a une laideur d’abjection et de dégradation, de bassesse de race, qui est le stigmate des millionnaires : voyez Rothschild, Pereire… » (15 juillet 1863). Et si l’on en doutait encore, voici une anecdote rapportée par Edmond sur la fin de sa vie qui clôt le débat : « Le fils de Bleichröder, le banquier allemand, protégé par Bismarck, a été refusé en mariage par une jeune fille sans fortune ; et comme la mère de la jeune fille lui demandait de réfléchir et lui disait que la différence de religion n’avait pas l’importance qu’elle lui attribuait, la jeune fille répondait à sa mère : « Les Juifs, ce n’est pas une religion, c’est une race ». » (9 décembre 1895) Naturellement, Edmond de Goncourt donne raison à la jeune fille sans fortune.

L’argent

Dans l’antisémitisme, l’argent tient toujours une grande place. Les Goncourt eux-mêmes ne manquent pas d’argent. Ils peuvent vivre, assez confortablement, sans travailler. Mais ils affectent de mépriser l’argent et ceux qui en gagnent. Et surtout, ils croient ou feignent de croire que les Juifs, tous les Juifs, aiment l’argent, qu’ils n’aiment que l’argent. Il est rare qu’ils évoquent une personne juive sans souligner sa cupidité. C’est cette vieille dame, au chevet du lit de Rachel après sa mort, « jaune et l’œil allumé, cupide et juif, couvant toutes les dentelles » (11 avril 1858). Ou encore, au mariage d’Estelle Gautier, Edmond relève, parmi « une cour de petits auteurs faisant des courbettes, (…) un petit Juif, dont la figure de lucre et de convoitise annonçait, pour un jour prochain, le rapt sournois de la femme et de la fortune du jeune éditeur » (15 mai 1872).
Cette cupidité ne connaît aucune pause, jusqu’à la mort et au-delà. C’est encore à l’occasion de la mort de Rachel qu’ils rapportent un mot, mis dans la bouche d’un Juif : « À propos de la mort de Rachel, comme on demandait à Bishoffsheim, le petit juif frotté de littérature et ami de Janin, les cérémonies d’enterrement des juifs, ce qu’on faisait aux morts : « C’est bien simple, on leur met le dernier cours de la Bourse sur le ventre et, quand ils se réveilleront du Jugement dernier, ils crieront : Cinq cents autrichiens ! » » (10 janvier 1858).

Les juifs et la presse

C’est aussi un lieu commun de l’antisémitisme. On a toujours à se plaindre de la presse. Quand on est antisémite, la presse est détestable, parce qu’elle est entre les mains des juifs.
Il faut dire que les Goncourt ont quelque raison de n’être pas contents du traitement qui leur est réservé et d’envier les écrivains à succès. D’abord, ils n’ont pas eu de chance. Leur premier roman, En 18…, publié à compte d’auteur, sort en librairie la semaine du coup d’État du 2 décembre 1851, ce qui n’est pas le moment le mieux choisi. Seul Jules Janin, au Journal des Débats, leur réserve un article aimable. Par la suite, les Goncourt ne seront jamais reconnus comme des romanciers de valeur. Madame Gervaisais, Germinie Lacerteux, Renée Mauperin et quelques autres méritent pourtant d’être lus. Surtout, les Goncourt sont les vrais inventeurs du roman naturaliste. On n’a jamais retenu ce fait pourtant majeur dans l’histoire littéraire. Émile Zola a pris leur place. On ne lit plus aujourd’hui que leur Journal, comme un instrument documentaire. Mais il en va très généralement ainsi de la gloire littéraire : elle obéit à des caprices irrationnels. On ne lit plus guère les romans qui ont fait l’immense succès de Chateaubriand. Même le Génie du christianisme ou L’Itinéraire n’ont plus guère de lecteurs. Ce qui retient l’intérêt de nos contemporains, ce sont les Mémoires d’outre-tombe, œuvre posthume. Et de Voltaire, on ne voit plus guère de pièces montées dans les théâtres parisiens. Tout ce qui était, pour Voltaire lui-même et pour ses contemporains, l’essentiel de son œuvre, c’est-à-dire sa poésie dramatique, ne se trouve même plus sur les rayons de nos librairies. Et l’on fait aujourd’hui grand cas de Voltaire pour des œuvres qu’ils considéraient comme mineures. Les Goncourt quoiqu’au fait de ces aléas de l’histoire littéraire, ont cherché un bouc-émissaire : la presse et, spécialement, les journalistes et les directeurs de journaux juifs.
« Mirès-Millaud à La Presse, Le Constitutionnel, les Débats dans la main de Rothschild, Le Courrier de Paris acheté par un Juif, tous les journaux pris par des Juifs… Et l’on finit par dire : « Nous en dépendrons tous ou nous en avons tous dépendu ! ». » (novembre 1858).

Et un jour qu’il parle avec Édouard Drumont de son livre, La France juive, Edmond de Goncourt, qui aime assez cet ouvrage, mais le trouve trop modéré, raconte : « Et comme je lui dis qu’il aurait dû donner un tableau des journaux, avec les assises que les Juifs ont dans chacun, il nous dit : « En effet, ce serait curieux… Tenez, L’Autorité, le journal de Cassagnac. J’ai là un ami, plus qu’une relation, un camarade de misère, et qui trouve mon livre admirable… Eh bien, il m’écrit qu’il ne sait pas s’il pourra me faire un article, même sous la forme d’un éreintement… Car L’Autorité, ce journal conservateur, les fonds en sont fournis par des Juifs, par un Fould, et il existe une clause du traité, par laquelle Cassagnac s’engage à ne pas attaquer les Juifs. » » (22 avril 1886).

L’édition est aussi la cible des Goncourt. On connaît bien les démêlés de Flaubert avec Michel Lévy, et le mépris dans lequel l’écrivain tenait l’éditeur. Mais on ne trouvera jamais, sous sa plume, une allusion à son nom d’origine juive. Il en va tout différemment chez Edmond de Goncourt, qui fait reproche à Ernest Renan de trop bien s’entendre avec l’éditeur. « Oh ! le mensonge de l’écriture de Renan ! Oh ! La falsification éhontée de la vérité, à laquelle le défroqué se livre avec bonheur en se gabelant au fond de lui ! Je tombe ce soir, dans Le Temps, sur une préface de ses Feuillets détachés, où il parle de « sérénité morale » de Calmann-Lévy, où il avance que « l’égoïsme mercantile contemporain n’a pas atteint sa maison ». Il ose dire cela de ces Michel-Lévy, les plus grands égorgeurs, les plus féroces usuriers de la littérature ! » (15 février 1892).

De Drumont au capitaine Dreyfus

Aujourd’hui, La France juive nous paraît être le type du pamphlet antisémite extrémiste. Pour Edmond de Goncourt, il s’agit d’un livre dicté par le bon sens et son auteur est un héros méritant. « Aux Spartiates aujourd’hui, Drumont annonce officiellement la prochaine publication de son livre d’attaque contre les Juifs : ce livre écrit pour la satisfaction intime des haines d’un catholique et d’un réactionnaire, en plein et insolent triomphe de la juiverie républicaine. S’il est insupportable et même un peu méprisable quelquefois par l’étroitesse de ses idées en tout, au moins, Drumont est un homme qui a la vaillance d’esprit d’une autre époque et presque l’appétit du martyre. » (5 janvier 1886). Nous avons dit en commençant que l’antisémitisme des Goncourt n’était pas seulement théorique. C’est qu’en effet, Edmond de Goncourt évoque, non sans agrément ni plaisir, la perspective d’un pogrom. « Ce soir, pendant le dîner, Drumont, en nous demandant à chacun trois francs pour son entreprise de dégraissage de la finance, s’écrie : « Oh ! si quelqu’un pouvait souscrire pour 50 000 francs… » − Eh bien, qu’est-ce que vous vous payeriez ? − « Une émeute contre les Juifs… Oui, après quelques jours d’échauffement de la population, par une journée fiévreuse, un rendez-vous sur la place de la Concorde. Et de là, rue Saint-Honoré, et cassage de carreaux et enfonçage de portes, et si par hasard un Alphonse de Rothschild se trouvait pris… vous comprenez ? » » (20 septembre 1889). On comprend, en effet. Ce qu’on a plus de mal à comprendre, c’est que Monsieur de Goncourt, l’amateur éclairé de littérature et des beaux-arts, semble voir là-dedans un réjouissant programme. Mais ce qui est on ne peut plus clair, c’est le chemin qui conduit de l’« antisémitisme théorique » à la persécution physique.

Puis vient l’Affaire. Edmond de Goncourt n’en a connu que le début. Il est évidemment antidreyfusard. Mais comme il a oublié d’être sot, il ne le croit pas vraiment coupable, ce qui donne à son antidreyfusisme une tonalité exclusivement antisémite. « Carrière, qui était à la parade de la dégradation militaire de Dreyfus, perdu dans la foule, me parlant de la Patrie en danger, me disait que moi, qui avais si bien rendu le mouvement de la rue pendant la Révolution, il aurait voulu que je fusse là et que bien certainement, j’aurais tiré quelque chose du frisson de cette populace. Il ne voyait rien de ce qui se passait dans la cour de l’École militaire et avait seulement l’écho de l’émotion populaire par des gamins montés sur des arbres, s’écriant, lorsque Dreyfus arrivait, marchant droit : « Le salaud ! » et, quelques instants après, à un moment où il baissa la tête : « Le lâche ! » Et c’était pour moi l’occasion de déclarer, à propos de ce misérable, dont je ne suis pas cependant convaincu de la trahison, que les jugements des journalistes sont les jugements des gamins montés sur les arbres et que dans une occurrence semblable, il est vraiment bien difficile d’établir l’innocence ou la culpabilité de l’accusé sur l’examen de son attitude. » (6 janvier 1895). La tonalité sceptique du propos en dit assez sur la nature réelle de l’antidreyfusisme dans les milieux de l’intelligentsia du temps.

Les juifs et le pouvoir politique

La manifestation la plus éclatante du poids des Juifs dans la société française de l’époque, Goncourt la perçoit dans le salon de la princesse Mathilde, où il déplore qu’on y trouve tant de Juifs. La princesse Mathilde est une Bonaparte, fille de Jérôme, un temps fiancée à Louis-Napoléon, aussi brièvement mariée avec le Russe Demidoff. Elle tint salon, un salon très couru, sous le Second Empire et sous la IIIe République. C’était une femme assez libre de parole et de comportement, qui savait rappeler que sans son oncle, elle serait sans doute vendeuse d’oranges à Ajaccio. Les Goncourt, comme tout ce qui se fait de mieux dans la littérature et les beaux-arts à cette époque, toutes tendances politiques mêlées, sont des fidèles du salon de la princesse Mathilde. Mais voilà ! La princesse Mathilde est libre dans ses mœurs ; elle l’est aussi dans ses fréquentations et, contrairement aux Goncourt, elle n’a pas de préjugés antisémites. Les Goncourt s’en plaignent : « La Princesse a vraiment la maladie de la juiverie ! A dîner, ce soir, il y avait autour de la table un ménage Ephrussi, Charles Ephrussi et cet affreux Reinach, au nez écrasé, aux yeux hors de la tête comme des yeux de boxeur pochés. Vraiment, cet homme qu’elle n’a jamais reçu autrefois, est-ce bien le moment de le recevoir ? Ah ! cette femme-là a besoin d’un cornac pour la guider dans la vie ! » (31 janvier 1894).

Saleté, avilissement, hideur morale et mauvaise éducation

Rien, pour les Goncourt, n’est assez sévère, assez dur, assez laid pour décrire une personne juive. On n’en finirait pas d’aligner les extraits du Journal remuant de la boue à ce sujet. En voici, pour terminer, quelques exemples.
« Il y a deux bouches dans Paris, qui semblent le réceptacle de toutes les hideurs morales : la bouche de Ricord, la bouche de Rothschild. » (17 avril 1868).
« Le Juif le mieux élevé et vivant dans la plus haute société, comme le petit Ephrussi, qu’il soit Russe ou Français ou de toute autre nationalité, ne peut jamais arriver à la complète bonne éducation sans trou, sans solution de continuité. Il repercera toujours en ce sémitique déguisé en parfait gentilhomme le manque de tact. Je n’en citerai qu’un exemple. Dreyfus, le frotté d’art, je le connais très peu ; l’autre jour, chez la princesse Mathilde, il vient s’asseoir à côté de moi sur un canapé et me raconte longuement une opération faite, ces jours-ci dans l’ovaire de sa fille. J’en étais tout gêné. » (18 mars 1883) Il en est « tout gêné », voilà qui ne manque pas d’étonner. Car c’est le même Edmond de Goncourt qui raconte, avec force détails, les escapades de ses amis dans les maisons de prostitution de toute la France, les « spécialités » des prostituées qu’on y rencontre, comme celle qui aimait − ou plutôt acceptait, sans doute contre un renfort de rémunération − que son client déféquât dans sa bouche. Et cela, apparemment, ne le gêne pas, dès lors que ce n’est pas un Juif mais un Daudet qui le rapporte.
« Je ne sais pourquoi, ce soir, Edmond de Rothschild est si aimable pour moi. On dirait vraiment qu’il veut m’emprunter de l’argent. Il revient d’un voyage d’agrément à Samarcande et me parle de la pédérastie universelle du pays et me décrit une danse d’almées à Boukara, une danse d’almées qui sont des garçons et où, devant la beauté d’un des danseurs, tous les assistants, les yeux enflammés de la rage du coït, tenaient leurs bougies comme des membres en érection. Le Juif parle des choses sales d’une manière plus cochonne que les autres races : il a dans ses paroles, l’expression de son visage, la tombée de sa bouche, quelque chose de l’entremetteur. » (13 février 1889). Le plus mystérieux, ici, c’est pourquoi Edmond de Goncourt qualifie le désir homosexuel comme une « chose sale ».
Assez de « choses sales » ! Et quand on en a tant vu, deux questions se posent.

Une préparation idéologique

La première : les Goncourt ont-ils joué un rôle dans le développement de l’antisémitisme en France ?
Force est de répondre par l’affirmative. Sans doute ne faut-il pas exagérer leur influence. Mais enfin, on donne la première place à Drumont qui n’est qu’un idéologue vulgaire. Les Goncourt sont hommes de culture, à l’esprit fin, amateurs d’art, de tous les arts, des esthètes délicats. Ils ont bientôt fait autorité dans le monde littéraire. Et leur autorité perdure encore. L’antisémitisme littéraire et cultivé a donné beaucoup de force et de justification à l’antisémitisme militant, à l’antisémitisme de combat ; il a contribué à le légitimer. La responsabilité des gens de lettres comme les Goncourt dans cette entreprise est majeure. Et l’on connaît la fin de l’histoire. La France n’a certes pas été le moteur de l’extermination des Juifs d’Europe pendant la Deuxième Guerre mondiale. Beaucoup de Français, et notamment beaucoup de fonctionnaires français, y ont cependant activement participé. Edmond de Goncourt voulait que les Rothschild portassent des vêtements jaunes. Une majorité de Français a accepté qu’ils cousissent une étoile jaune à leur manteau.

Le beau nom d’un prix littéraire

Or voici un fait étonnant, un fait curieux, un fait à vrai dire extraordinaire : le plus grand, le plus connu, le premier, donc, des prix littéraires en France porte le nom d’un antisémite de la catégorie que nous avons assez dite et illustrée. Et personne ne proteste ; personne ne s’émeut. Ce n’est qu’un symbole, dira-t-on. Sans doute, et c’est pourquoi il peut aisément être changé. Nombre d’institutions ont été débaptisées ou rebaptisées au cours de notre histoire, pour s’adapter à son cours. Le prix Goncourt est resté le prix Goncourt.

Ce qui n’est pas moins étonnant, c’est que, depuis 1903, et surtout depuis 1944, il ne s’est pas trouvé un seul écrivain pour refuser le prix portant le nom des Goncourt, au motif de leur antisémitisme extrême. Julien Gracq a refusé de recevoir le prix Goncourt en 1951. C’était, un peu comme Sartre refusera le Nobel, par un souci de cohérence : il ne prisait pas les prix et critiquait volontiers les critiques. Et voilà que le commerce se mêlait à la littérature. C’en était trop. Du nom des Goncourt, il ne sera jamais question en cet automne 1951. Et en 1960, c’est Vintila Horia qui renoncera à recevoir le prix, après la polémique qui suivit quelques révélations sur son rôle dans le fascisme roumain. Cette fois encore, le nom des Goncourt n’y est pour rien.

Entendons-nous bien ! Les primés du Goncourt ne sont nullement en cause. Non plus que les membres de l’Académie qui les désignent. Ce qui est en cause, c’est la société française qui ferme les yeux et fait silence. Au demeurant, les Goncourt ont à Paris leur rue et leur station de métropolitain. Qui cela gêne-t-il ? Non pas, assurément, le Conseil de Paris.

Et parions que si la question de la dénomination du prix Goncourt venait à être publiquement posée, il se trouverait quelques-uns de nos meilleurs avocats, joints à quelques autres sommités du Conseil d’État pour nous expliquer, avec la grande autorité due à leurs état et fonction, que la chose est impossible, juridiquement impossible ! Chiche ![/access]

La mémoire aux enchères

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La mémoire et le commerce sont souvent associés dans cette étrange cérémonie qui a pour cadre une salle des ventes. Mardi, 13 mars, un long cortège d’ombres – des fantômes de peintres, de décorateurs, de danseurs, de musiciens, de poètes – a hanté la ville de Genève : Michel Fokine, Vaslav Nijinsky, Leonide Massine, Léon Bakst, Alexandre Benois, George Balanchine, Pablo Picasso, Jean Cocteau, Igor Stravinski, Michel Larionov, De Chirico, Natalia Gontcharova, Jacques Rouché… Tous étaient convoqués dans le plus beau catalogue d’œuvres musicales pour la danse qui se puisse imaginer : Le sacre du printemps, Les Sylphides, Pétrouchka, L’Après-midi d’un faune, Daphnis et Chloé, Parade, Le Tricorne, Le Train bleu, Apollon Musagète…

Ce jour-là, en effet, la vie de Serge Lifar a été dispersée, et, avec elle, emportée par le tourbillon d’une vente internationale, une grande partie des archives de Serge de Diaghilev, créateur des Ballets russes, qu’à la mort de ce dernier il avait partagées avec Boris Kochno. Il y avait foule, à 17 h, quand s’ouvrit à Genève, sous le marteau de Bernard Piguet, commissaire priseur, la première adjudication des documents et objets personnel de Serge Lifar, danseur célèbre, fameux chorégraphe, russe de Paris, parisien de Suisse : des amateurs, des collectionneurs, des marchands, de simples curieux. On a battu des records, on a renchéri follement sur des lettres autographes, des dessins, des photographies. Une lettre de Coco Chanel adressée à Serge Lifar, avec deux portraits de la couturière dédicacés, l’ensemble estimé entre 350 € et 450 € a été adjugé plus de 350 000 € ! Une photographie de Pablo Picasso, vers 1910, signée de sa main, est partie à 10 000 €. Le libraire parisien Jean-Claude Vrain a remporté avec lui 48 dessins d’Opium, par Jean Cocteau, estimés 50 000 €, pour la somme de 830 000 € ! Au delà de la spéculation qui touche actuellement ce genre, et de l’origine certifiée des lots, l’emballement genevois témoigne d’un intérêt soutenu, persistant, légitime pour les figures et les épisodes d’un événement majeur et pourtant bref (dix ans) : les Ballets russes.

C’est à l’hôtel Saint-James & Albany, sous les arcades de la rue de Rivoli, que Serge Lifar (1905-1986), de passage à Paris, m’avait donné rendez-vous, un matin de 1983. À la demande de mon plus vieil ami, Michel-Georges Michel, mort à l’âge de 102 ans (1883-1985), Serge Lifar avait accepté de m’accorder un entretien. La veille, Michel-Georges Michel avait réuni tout son monde, à l’occasion d’une fête. J’y approchai Boris Kochno, autre figure centrale des Ballets russes. En cette même année 1983, Rudolf Nureyev avait pris la direction de la danse, à l’Opéra de Paris. Son règne fut éblouissant. Bref, Paris, alors, était russe, et peu importait qu’on y dansât sur une chorégraphie de Marius Petipa ou de Nijinski, ce « fou de Dieu » magnifié par Maurice Béjart en 1971, qui, d’un bond, semblait atteindre aux cintres.

Je me rappelle avoir interrogé Lifar sur le temps de l’Occupation, qui lui valut de sérieux ennuis à la Libération, et sur la période des Ballets russes, qui représentent pour moi l’un des événements culturels majeurs du XXe siècle. Je connaissais l’aventure des Ballets russes, grâce à Michel-Georges Michel, qui avait été le secrétaire de Serge de Diaghilev. Michel, centenaire à la mémoire intacte, vouait à Diaghilev la même admiration fervente que, jeune homme, il avait éprouvé pour cet être d’exception. Celui-ci mérite en effet tous les hommages : avec un bout de mèche neuve et une puissante imagination, il produisit une étincelle qui embrasa tout le décor de son époque, l’abolit tout à fait, et imposa une perspective capricieuse, d’une affolante modernité. Il ne fut pas seulement un animateur, un chef de troupe, mais aussi et surtout un visionnaire, capable de mobiliser le talent de tous et le génie de quelques-uns. Avec eux, grâce à eux, il produisit le mouvement initial qui mit en marche les décennies suivantes, et leur fournit des échantillons de formes, de couleurs et de mouvements. Il révéla aux yeux d’un monde charmé, très différent du nôtre, sa troublante vision du ballet en théâtre total. Il n’a pas eu de successeur, il n’eut pas d’alter ego.

Ce jour-là, donc, Serge Lifar, pressé par le temps, comme détaché, me fit des réponses rendues plus brèves encore par son accent “de russe en exil ” ainsi qu’il se définissait. Ses propos, d’une grande précision, résumaient une vie d’artiste éblouissante. Venu à la danse grâce à Bronislava Nijinska, sœur de Nijinski, qui le présenta à Diaghilev, séduit par sa beauté physique, il ne se considérait pas comme un grand danseur, mais, à juste titre, comme un chorégraphe, et comme un patron de troupe, emploi où il excella en effet à l’Opéra de Paris. Maître de ballet et directeur de la danse, de 1930 à 1945, rappelé en 1947, il y demeura jusqu’en 1958, réglant une centaine de ballets, dans son style néo-classique. Reconnaissant volontiers tout ce qu’il devait à Diaghilev, sa conversation animait ce dernier d’une vie impériale, lui rendait non seulement son prestige, mais encore sa vitalité, jusqu’à la crise qui l’emporta, alors qu’il se trouvait, comme chaque année, à Venise.
Diaghilev dépose ses bagages au Grand hôtel des bains le 8 août 1929. Souffrant d’un sévère diabète, il dépérit rapidement. Convoqués à son chevet, les médecins diagnostiquent des rhumatismes ! Il meurt le 19, alors que le soleil se lève sur la lagune, lui offrant une apothéose romantique, ainsi que l’a rapporté Misia Sert, née Marie Sophie Olga Zénaïde Godebska, présente et témoin de ses derniers instants. Deux jours plus tard, une gondole mortuaire emporte sa dépouille, depuis un quai du Lido, jusqu’au cimetière de San Michele. Suivent dans une embarcation Coco Chanel, Boris Kochno, Serge Lifar, la baronne Catherine d’Erlanger.

Après la cérémonie, Misia règlera la facture des funérailles, Coco celle de l’Hôtel des bains. C’est ainsi, grâce à la ferveur et à l’audace d’une riche et généreuse mondanité, que se constitua et grossit la vague des Ballets russes. Menacés toujours de disparaître, telle une avant-garde fragile, il fallait bien que quelques personnes fortunées, sensibles aux métamorphoses de la beauté, leur donnent une chance de se représenter. Au fond, Diaghilev, « mécène désargenté », consentit à quelques-uns de ses riches contemporains le privilège de l’entretenir et de faire vivre ses danseurs, ses décorateurs et ses compositeurs. En retour, il leur offrit de les associer à sa magie, dont il demeura, jusqu’à la fin, l’irrésistible sorcier.
Or, le temps passait rapidement. Serge Lifar s’inquiéta du taxi qu’il avait commandé. Je l’interrogeai à la hâte sur le ballet Phèdre, créé par lui (1950, musique de Georges Auric, décors et costumes de Jean Cocteau) ; il griffonna, sur une feuille de papier, un dessin, d’ailleurs d’un trait sûr, par lequel il illustra le mouvement de danse qu’il avait imaginé et baptisé « la pose B ». Il parlait, puis, soudain, il signa ce précieux croquis et me le tendit, en disant, avec un bref sourire : « Gardez-le, il faut tout garder ! Plus tard, vous verrez combien les souvenirs comptent. ». On l’avertit que son taxi l’attendait ; il se leva, me salua avec chaleur, et disparut. “ Plus tard ! ” avait-il dit. Plus tard est advenu, et c’est aujourd’hui !

Otto Gross, prophète de la révolution sexuelle

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Le carnet de Roland Jaccard

1. La maîtresse de Jung

Je ne m’attendais pas à retrouver dans le film admirable de David Cronenberg, A Dangerous Method, le sulfureux docteur Otto Gross. Je m’attendais à Freud, bien sûr, qui a noué des relations conflictuelles avec le cinéma dès que Pabst entreprit, avec l’aide de Karl Abraham, de filmer Les Mystères d’une âme. Je m’attendais également à Jung, bien sûr, le patriarche de Küssnacht, qui fut un temps le dauphin de Freud. Et à Sabina Spielrein, dont la correspondance avec Freud et Jung, découverte dans les années 1970, ajouta une note romanesque et explosive dans les rapports entre les deux hommes.

Sa liaison avec Jung, l’importance qu’elle accorda à l’instinct de destruction, sa mort enfin dans une synagogue, où elle fut fusillée par les nazis, suscitèrent la curiosité des historiens et l’intérêt des romanciers et des cinéastes. Avant A Dangerous Method, adapté de la pièce de Christopher Hampton, le scénariste des Liaisons dangereuses, Sabina Spielrein avait déjà inspiré deux films : L’Âme en jeu de l’Italien Roberto Baenza (avec Emilia Fox et Iain Glen) et Mon nom est Sabina Spielrein, de la Suédoise Márton (tous deux non distribués en France, mais disponibles en DVD ).

2. Des calculs de boutiquiers

En revanche, Otto Gross n’a été que très récemment traduit aux éditions Sandre avec Psychanalyse et révolution, préfacé par le plus érudit des germanistes, Jacques Le Rider, qui voit en Otto Gross le double d’Otto Weininger, auquel il avait consacré son premier livre : Le cas Otto Weininger. Tous deux juifs autrichiens, morts jeunes, l’un dans la misère à Berlin, l’autre se suicidant à Vienne dans la maison de Beethoven. Tous deux rappelant à Freud de mauvais souvenirs.

Otto Gross, surtout, psychanalyste turbulent qui prône un « immoralisme érotique » et a conservé de ses séjours en Amérique du Sud un goût immodéré pour la cocaïne, la morphine et l’opium. Génie ou schizophrène ? Freud hésite, mais estime que, par ses outrances théoriques et pratiques, « il scie la branche sur laquelle repose la civilisation ».[access capability= »lire_inedits »](Lettre de Freud à Jones ).

Les cures de désintoxication conduiront Otto Gross à l’hôpital de Burghölzli, où il devient proche de Jung et de Sabina Spielrein. Jung tente de l’analyser, mais Otto incitera Jung à céder au pouvoir de séduction de Sabina.

Le film de Cronenberg, sur ce point, est fidèle à la réalité. Bien des années plus tard, Jung se repentira et écrira à Freud que « Gross et Spielrein furent d’amères expériences ». C’est que pour Jung, comme pour Freud, le refoulement sexuel est la condition indispensable de la culture. « Il faut bien, écrit Jung, qu’il y ait quelques inconvénients sur terre. La culture, en fin de compte, est le fait de choses déplaisantes. » Freud, comme Jung, sont des hommes du XIXe siècle, ce qui n’est pas le cas d’Otto Gross qui refuse ces calculs de boutiquiers sur les gains et les dommages imposés par la civilisation. Il ne veut pas être un directeur d’âme qui exige d’un patient des « renoncements qui ne feront qu’aggraver son état ». Il se réclame de Freud, certes, mais surtout de Nietzsche. La bohème munichoise de Schwabing et le village d’Ascona, dans les Alpes tessinoises, où se retrouvent anarchistes, spirites et illuminés de toutes sortes, sont ses lieux de prédilection.

3. Une nuit avec Franz Kafka

Son père Hans Gross, illustre criminologue autrichien et ami de Freud, est décidé à ramener son fils Otto dans le droit chemin par tous les moyens. Il parviendra même à le faire arrêter par la police prussienne à Berlin. On le ramène en Autriche, où il est interné dans un asile psychiatrique privé à Tulln. Ce qui provoque un énorme scandale, bien au-delà des frontières de l’empire austro-hongrois, car Otto Gross est devenu un symbole de la révolution sexuelle et du mouvement expressionniste. Même Guillaume Apollinaire et Blaise Cendrars prendront publiquement sa défense, ulcérés par cette tentative de meurtre du fils par le père.

Certes, Otto Gross reconnaît avoir fourni du poison à certains de ses patients pour qu’ils en finissent avec la vie. Mais quel médecin un peu humain ne l’a pas fait ? La mort de son père, en 1915, libère Otto au propre et au figuré. Il continue de porter Freud aux nues, tout en soulignant la nécessité de dynamiter l’ordre social existant. Il reprend une analyse avec Wilhelm Stekel, célèbre psychanalyste viennois qui se suicidera, lui aussi, en se tirant une balle dans la tête sous le portrait de Freud.

Otto Gross, avant de mourir de faim et de froid en 1920, sur un trottoir de Berlin, est passé à Prague où il a rencontré Franz Werfel, Max Brod et Franz Kafka. Durant une nuit, entre deux injections, Otto explique sa doctrine à Kafka. Il s’appuie sur un passage de la Bible que Kafka ne connaît pas. « Mais par lâcheté et fatigue, je ne le lui ai pas dit…. d’ailleurs, je crois que, même l’esprit clair, je n’aurais pas compris ce qu’il me disait », racontera Kafka à Milena. Les dadaïstes zurichois et berlinois, en revanche, voient en Otto Gross leur prophète.
Il sera inhumé le 13 février 1920 au cimetière juif de Berlin. Ce destin improbable autant que fascinant, plus actuel qu’il n’y paraît, quel metteur en scène s’en saisira?

J’en aurais volontiers parlé avec Raoul Ruiz, mais il a déjà rejoint Otto Gross.[/access]