Plus que quarante-deux jours ! Peu de gens ont prêté attention au compte à rebours affiché sur nos écrans pour nous informer en continu du temps restant avant le premier tour de l’élection présidentielle. Sauf erreur de ma part, c’est la première fois que ce genre de gadget est utilisé dans le traitement de l’actualité politique. En revanche, cette éphéméride cathodique rappelle furieusement – que les moins de 30 ans me pardonnent – le suspense orchestré « pour nous faire aimer l’an 2000[1. « Nous allons vous faire aimer l’an 2000 » : Muray a abondamment commenté ce slogan terrifiant concocté par France Télécom à l’approche des festivités du millénaire.]», puis le matraquage insensé qui précéda les Jeux Olympiques de Pékin de 2008, célébrés avant d’avoir eu lieu comme une réussite planétaire par des médias alors en pleine sino-béatitude.

« Dans son rite, son déroulement,l’investissement des citoyens, une campagne présidentielle est d’abord une réactivation de l’imaginaire français », explique Stéphane Rozès dans Le Débat[2. « La présidentielle dans l’imaginaire politique français », Entretien avec Stéphane Rozès, Le Débat n° 168, janvier-février 2012]. En fait d’imaginaire, on a plutôt le sentiment d’assister à une course de chevaux – ou peut-être aux qualifications du concours de l’Eurovision. On est presque étonné de ne pas être invité à « taper 1 » sur sa zappette pour éliminer le candidat qui a fait la plus mauvaise semaine. La prochaine fois ? Bien sûr, j’exagère. Il faut être grincheux comme un réac pour accorder de l’importance à un détail aussi microscopique que deux petits chiffres incrustés sur des images de meeting aimablement fournies aux chaînes de télévision par les staffs des candidats – encore une innovation de nature à renforcer l’impression que la comédie qui se joue sous nos yeux sous le titre « Élysée 2012 » n’a pas grand-chose à voir avec la réalité. Certes, les principaux acteurs ont incontestablement du talent, leurs textes, révisés tous les jours pour coller aux attentes du public, laissent échapper un parfum qui ressemble beaucoup à celui de la passion politique d’antan. D’ailleurs, ils remplissent les salles : tout en affirmant que la campagne faisait « pschitt », l’ami Philippe Cohen observait il y a quelques jours, sur le site de Marianne, que les meetings connaissaient une nouvelle jeunesse. Reste que même quand les candidats parlent « pour de vrai », et pas avec des messages de 140 signes maximum envoyés
sur ces « réseaux sociaux » dont on nous annonce depuis au moins cinq ans qu’ils vont révolutionner la politique, on dirait que Mémé n’accroche pas. Sans doute, comme l’indique Muriel Gremillet, parce qu’elle compte les sous qui lui restent pour finir la semaine. Mais pas seulement. « Quelque chose a changé », chantait Barbara. Et cette fois, nul homme n’apparaît à l’horizon pour ouvrir « le chemin vers un autre destin[3. Les paroles de cette chanson dédiée à François Mitterrand étaient : « Un homme, une rose à la main, a ouvert le chemin, vers un autre destin. »] ». En tout cas, Mémé n’y croit pas.

François Hollande avait promis de « réenchanter le rêve français ». On n’a pas l’impression que ceux qui s’apprêtent à lui donner leur voix « pour battre Sarkozy » soient sous l’effet d’un quelconque enchantement. En vérité, cette campagne est plutôt du genre morne plaine. Les émissions politiques réalisent d’excellentes audiences, répètent les journalistes, un peu comme ces chauffeurs de salle qui essaient de convaincre un public mitigé qu’il est en train de vivre un moment extraordinaire. Cela explique aussi qu’ils amusent la galerie avec la prétendue violence de la campagne. Vous avez vu comme ça chauffe ! En réalité, ça ne chauffe pas très fort. D’accord, ils se traitent mutuellement de menteurs et expliquent à l’envi que le projet de « l’autre » – le « candidat sortant » dit Hollande, à qui personne n’a fait remarquer l’absurdité de cette expression[4. C’est Alain Finkielkraut qui a attiré mon attention sur cette étrange formule.]– n’est pas crédible, mais enfin c’est le minimum syndical. En tout cas, les invectives ne brillent pas par l’imagination. Quand on pense que Churchill qualifiait Mussolini de « chacal peureux », on se dit que le niveau a baissé (il est vrai que nous ne sommes pas en guerre). Pourtant, malgré l’effacement de Jean-Marie Le Pen, la cuvée 2012 aligne de véritables bêtes de scène. Mais il n’est pas certain que la tendance se maintienne. Les talk-shows, débats, face-à-face, interviews et retransmissions de meetings s’enchaînent avec une telle rapidité qu’on a l’impression d’avoir vu tous les candidats et tous les journalistes dans toutes les configurations – et le site du Parisien m’annonce, en rouge, qu’il reste 41 jours à tirer avant la quille. On peut produire une palanquée de sondages et aligner les audiences mirifiques, affirmer que cette campagne passionne les Français relève du wishful thinking ou, a minima, d’une observation sommaire.

« L’imaginaire d’un pays, explique encore Rozès, tient ensemble ceux qui le composent pour faire société. On pourrait définir de ce point de vue l’imaginaire français comme une “dispute commune” ». Il n’est pas sûr que la dispute qui occupe nos esprits et nos écrans puisse être qualifiée de « commune ». Quoi qu’il en soit, on ne voit pas très bien pourquoi une élection dont on nous dit depuis des mois qu’elle est déjà jouée passionnerait
les foules. Or, contrairement à David Desgouilles, je persiste à penser que, si elle est jouée, c’est en grande partie parce que les médias en ont décidé ainsi. Qu’il y ait, comme l’explique Luc Rosenzweig, des raisons objectives au rejet de Nicolas Sarkozy, c’est certain. Il n’en relève pas moins en partie de la prophétie auto-réalisatrice. À force de s’entendre dire qu’ils le détestaient, les électeurs ont fini par en être convaincus. Si quelques solistes médiatiques – et Le Figaro – ont affiché un soutien sans faille au président, à l’arrivée et depuis trois ans au moins, l’orchestre a joué des variations allant de l’anti-sarkozysme modéré à la sarkophobie rabique. Auteur de Sarkozy et la presse, histoire d’un désamour (Jean-Claude Lattès), Hélène Pilichowski raconte comment, à chaque décision du Président, les médias se mettaient en chasse du député villepiniste qui leur donnerait de quoi annoncer triomphalement que la majorité était au bord de l’explosion. Pratiquement à chaque étape du quinquennat, on a pu voir émerger un consensus médiatique, projeté sur l’opinion par l’intermédiaire de sondages convergents devenus, ainsi que le montre Renaud Chenu, la matière première de l’analyste qui les commente comme s’il s’agissait des résultats de la « Ligue 1 ». Plus que la connivence entre journalistes et politiques, c’est la connivence entre journalistes eux-mêmes qui est en cause. Le Monde Magazine a récemment évoqué une curieuse pratique – dont j’ignorais l’existence : celle des « groupes de déj[5. « Les journalistes politiques passent à table », Guillemette Faure, Le Monde Magazine, 3 mars 2012.]». Rassemblant quelques journalistes politiques, ces clubs inconnus du grand public invitent régulièrement à déjeuner des politiques, plutôt choisis parmi les conseillers des princes, afin de leur soutirer du « off » – qui sera ensuite « dé-offé » par tranches.
On devine aisément comment, entre café et mignardises, ces déjeuneurs par ailleurs intraitables sur leur indépendance décident ensemble, et sans même s’en rendre compte, ce qu’il convient de penser. On comprend que François Hollande soit devenu, ne serait-ce que par défaut, le candidat des médias. L’humeur désenchantée des Français a aussi des raisons qui tiennent à la politique elle-même.

À écouter les principaux candidats, on a peine à croire qu’ils obéissent à une inspiration profonde, à une voix intérieure qui leur dicterait une ambition pour la France. On dirait plutôt qu’ils s’adressent à des clientèles successives en ajustant le tir en fonction des oracles de leurs mages, qui auscultent l’opinion comme les devins grecs interrogeaient les entrailles des oies. Cela vaut surtout pour les deux favoris, contraints d’avoir une stratégie attrape-tout.

On verra, en lisant Marc Cohen, que Jean-Luc Mélenchon n’a pas été le dernier à se livrer à de savants calculs. Pour Hollande, la difficulté est de faire plaisir à ses électeurs qui veulent « bouffer du riche » sans pour autant effrayer les bobos aisés qui constituent une partie de sa base électorale. D’où le tête-àqueue entre les accents héroïques employés au Bourget pour dénoncer « l’ennemi invisible » et la chanson du type raisonnable entonnée quelques jours après à destination de la City – pour revenir en « mode barricades » avec l’annonce intempestive d’une tranche d’imposition à 75 %, taux qu’il estimait confiscatoire quelques mois plus tôt. Pour le symbole, paraît-il. Il faut s’arrêter un instant sur cette idée d’un impôt symbolique – on croyait jusque-là qu’un bon impôt était celui qui rapporte. Si on comprend bien, il s’agit de punir les méchants pour faire plaisir au bon peuple ? Voilà qui annonce un avenir radieux. Du côté de Nicolas Sarkozy, la ligne est tout aussi insaisissable. Pour se concilier et réconcilier deux électorats qui ne s’aiment guère – celui du Front National d’un côté, celui de la droite libérale et démocrate-chrétienne de l’autre –, le chef de l’État tire des bords entre populisme et politiquement correct, comme l’ont montré la valse-hésitation sur le halal, le lâchage en règle de Christian Vanneste dont on lira le récit sous la plume de Cyril Bennasar, ou les annonces successives sur l’immigration ; jusqu’à cet engagement d’aller à la crise avec Bruxelles si les partenaires de la France refusaient de réviser les accords de Schengen.

La question européenne, justement, plane sur l’élection. Pourtant, selon toute vraisemblance, elle n’en sera pas l’enjeu. En effet, plus l’échéance se rapproche, plus la compétition tourne au duel, mais au duel entre deux camps qui, en dépit des apparences, sont d’accord sur l’essentiel, c’est-à-dire le cadre européen. André Sénik se félicite de ce consensus démocratique. Reste que, sauf surprise, le second tour opposera les deux hommes qui, en 2005, posaient ensemble à la « une » de Paris Match pour vendre aux Français, sous le nom de Constitution européenne, de nouvelles avancées vers l’Europe supranationale. Comme on le sait, les Français n’achetèrent pas. On sait aussi ce qu’il advint de leur « non ».
Aujourd’hui, tous les candidats qui pouvaient prétendre incarner ce « non » semblent devoir être balayés par un bipartisme de fer, qui ne sied guère, selon Jérôme Leroy, à la diversité idéologique française. Résultat : les Français devront choisir entre deux projets contraints de passer dans la même épure. Dans ces conditions, on devrait penser que la nouvelle stratégie européenne définie par Nicolas Sarkozy à Villepinte ne manque
pas d’intérêt. Ce qui manque, c’est une bonne raison de croire que s’il était réélu, il mènerait la politique qu’il dénonçait il y a encore une semaine. Avec la franchise qui fait son charme, n’en déplaise aux imbéciles qui détestent aussi mécaniquement qu’ils encensent, Alain Minc explique dans Le Débat pourquoi il votera Sarkozy : « Parfois trop peu “pensée unique” à mon goût à ses débuts, il s’est convaincu qu’il n’y a aucune autre voie économique ou stratégique. Oui le modèle est allemand[6. « Explication de vote : pour Nicolas Sarkozy », Alain Minc, Le Débat n° 168, janvier-février 2012.]»

En réalité, nos deux duettistes n’ont pas d’autre politique à proposer pour sortir de la crise que le sauvetage de l’euro assorti d’une longue cure d’austérité pour remettre les finances publiques d’aplomb. Bref, que l’on soit ou non d’accord avec cette politique, force est de constater que cette élection ne sera pas l’occasion d’un véritable choix. Alors Mémé et moi, on a l’impression que nos gouvernants élus ne sont pas près de retrouver la capacité d’agir autrement qu’à la marge, c’est-à dire sur autre chose que la répartition des emmerdements. Peut-être que l’idée même de nations souveraines n’est pas adaptée au monde d’aujourd’hui, comme ils disent. En ce cas, puisqu’on n’en a pas d’autre sous la main, de monde, c’est inutile de nous déranger. On veut bien admettre (ou pas) que nécessité fasse loi ; mais alors, il faut reconnaître que ce ne sont pas les peuples qui la font.

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