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Pulp libéralisme

Je fais partie avec quelques autres d’une toute petite communauté : celle des libéraux français. Nous ne sommes pas d’accord sur tout – il y a, parmi nous, des anarcho-capitalistes, des minarchistes, des objectivistes randiens, des libéraux-conservateurs, des libéraux de gauche et, me semble-t-il, une majorité relative de libéraux classiques – mais s’il y a un point qui nous rassemble, outre notre attachement aux libertés individuelles et notre méfiance vis-à-vis de la chose publique, c’est le sentiment profondément ancré en nous que la plupart de nos compatriotes n’ont pas la moindre idée de ce qu’est le libéralisme.

Soyons clairs : vous avez tout à fait le droit de penser que Nicolas Sarkozy et François Hollande sont des ultralibéraux, que l’Union Européenne, le Fonds Monétaire International ou la Banque Mondiale sont des organisations d’inspiration libérale ou que des entreprises comme Goldman Sachs, Lagardère et la Société Générale font pression sur nos gouvernants pour qu’ils mettent en œuvre des politiques libérales. C’est votre droit mais, vu de notre fenêtre, ce n’est pas seulement faux : c’est grotesque.

Aucun de ces personnages publics et aucune de ces organisations ne se réclame du libéralisme : tous et toutes ne cessent de réclamer une intervention accrue des pouvoir publics dans notre vie, à commencer par sa dimension économique. D’un point de vue libéral, MM. Sarkozy et Hollande ne sont pas des libéraux, l’UE, le FMI et la Banque Mondiale ne sont pas des organisations libérales et Goldman Sachs, le groupe Lagardère et la Société Générale sont de parfaits exemples de capitalisme de connivence.

Et c’est pourtant bien l’idée que véhicule notre classe politique unanime, les journalistes subventionnés de la presse officielle et pratiquement tout ce que compte notre beau pays d’intellectuels. Selon l’opinion publiée[1. « Il n’existe rien de tel qu’une opinion publique ; il n’existe qu’une opinion publiée » (Winston Churchill)], de Joffrin à Zemmour, de Todd à Michéa, de Demorand à Sapir, de Polony à Pulvar, les malheurs de notre pays seraient dus à la pensée unique – forcément libérale. On demande des noms ? Pas de problème : voilà Jacques Attali, Alain Minc et même BHL promus au grade infamant de représentants du dogme libéral. Même si le verbe n’est pas vraiment approprié : on croit rêver !

Albert Camus, qui n’était pas lui non plus un grand libéral, disait très justement que « mal nommer les choses, c’est ajouter au malheur du monde. » Alors voilà : avant que nous puissions entamer une passionnante discussion sur le libéralisme, il peut être utile que nous nous mettions d’accord sur le véritable sens de ce mot. Pour ce faire, je vous suggère de vous reporter à une description du libéralisme écrite par des libéraux plutôt que par leurs adversaires les plus farouches.

Mais, me direz-vous, l’été n’est pas une période propice à la lecture d’un traité de philosophie politique. J’en suis bien d’accord mais il se trouve justement qu’il existe désormais une solution idéale pour s’informer sur ce qu’est vraiment le libéralisme sans pour autant passer pour un rat de bibliothèque perdu sur la plage. Ça s’appelle Pulp libéralisme (Tulys), c’est (très bien) écrit par Daniel Tourre, divisé en 36 courts chapitres qui déminent les clichés les plus courants sur le libéralisme. Cerise sur le gâteau, c’est drôle, divertissant et illustré de près de 230 vignettes de bandes dessinées américaines des années 1950 avec monstres improbables, demoiselles en détresse et autres génies du mal machiavéliques[2. À celles et ceux qui n’ont pas l’intention de bouquiner sur la plage et qui cherchent une œuvre plus académique, je recommande chaudement l’excellent Dictionnaire du libéralisme de Mathieu Laine (Larousse).]. Bref, vous n’avez plus aucune excuse à l’ignorance.

Pulp libéralisme, la tradition libérale pour les débutants, Daniel Tourre (Tulys)

L’Europe bipolaire

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Vendredi matin 29 juin, les auditeurs des radios matinales prenaient connaissance du résultat des activités nocturnes des vingt-sept chefs d’Etat et de gouvernement de l’Union européenne réunis à Bruxelles pour un sommet estimé « crucial » par la plupart des observateurs. L’euro et, au delà, l’ensemble de la construction édifiée au cours des soixante dernières années allaient-ils survivre à la crise des dettes souveraines qui ébranle l’Espagne et l’Italie, après la Grèce, le Portugal et quelques autres ? Dans les jours précédant le sommet, un vent de panique, déclenché par quelques éditoriaux de la presse anglo-saxonne, soufflait sur le Vieux continent. A les entendre, l’euro serait déjà mort, et la réunion de Bruxelles ne serait qu’un simulacre destiné à éviter un « bank run » des épargnants désireux de sauver leur magot.

Le principal hebdomadaire allemand, Der Spiegel titrait, en couverture, « Quand l’Euro s’effondrera » avec, comme illustration, une pièce de 1€ côté face dépourvue de tout symbole renvoyant à son lieu d’émission. On ne manquait pas d’arguments pour fonder cet europessimisme : la crise bancaire espagnole serait un trop gros morceau à avaler par la zone euro, l’intransigeance d’Angela Merkel sur le volet « solidarité » de l’harmonisation fiscale et budgétaire des pays membres de cette zone et le rejet par les opinions publiques des transferts de souveraineté vers Bruxelles conduisaient droit à l’échec des négociations des 28 et 29 juin. Les Cassandre allaient même jusqu’à rappeler que ce sommet s’ouvrait le jour du 98ème anniversaire de l’assassinat de l’archiduc François-Ferdinand à Sarajevo, dont on connaît les conséquences…

Vendredi matin, au contraire, on nageait en pleine euphorie : l’accord conclu au petit matin par les 27 renvoyait tous les prophètes de malheur dans leur coin sombre. L’Italie et l’Espagne avaient réussi à faire céder l’Allemagne en obtenant que le mécanisme européen de stabilité (MES) puisse financer directement les banques des pays soumis à la pression des marchés financiers et respectant leurs engagements relatif à l’assainissement de leurs finances publiques. Le plan de relance de 130 milliards d’euros était adopté dans la foulée, permettant à François Hollande de sortir la tête haute (du moins en apparence) de l’affrontement qu’il avait engagé avec la chancelière allemande. Les « eurobéats » triomphaient sans la moindre modestie, la palme de l’hyperbole revenant une fois de plus à Bernard Guetta de France Inter, regrettant qu’il n’existât pas sur notre continent un nouveau Victor Hugo capable de célébrer par des vers immortels cette avancée décisive vers l’Europe fédérale. Les marchés financiers, soulignent les mêmes, ne s’y sont d’ailleurs pas trompés, en saluant l’accord de Bruxelles par une hausse significative des bourses européennes et une remontée du cours de l’euro face aux principales devises mondiales.

Qu’en est-il exactement ? A-t-on procédé à un nouveau rafistolage dans l’urgence ou écrit le premier acte d’une mutation de l’UE vers un système fédéral à l’image de celui en vigueur en Allemagne et aux Etats-Unis ? Avant de tenter de répondre à ces questions, saluons d’abord l’habileté tactique de Mario Monti et Mariano Rajoy qui ont conditionné leur adoption du plan de relance à l’acceptation préalable par l’Allemagne et ses alliés de la possibilité pour les banques en difficultés de se refinancer directement auprès du MES, ce qui hérisse le poil de Mme Merkel. Si elle a été obligé de craquer, c’est parce que la ratification par le Bundestag du pacte budgétaire européen (la mise sous surveillance par l’UE des budgets nationaux) exige la majorité des deux tiers, donc l’approbation des sociaux-démocrates. Or le SPD fait de l’approbation du plan de relance la condition de son vote favorable au pacte budgétaire. Mais la chancelière n’en a pas pour autant levé son opposition à toute garantie automatique des dettes publiques des pays européens avant que le gendarme financier de la zone euro n’ait été mis en place. Elle n’a tout simplement pas confiance et s’avance même jusqu’à affirmer que « de son vivant » on ne verrait pas d’euro-obligations assurer aux pays du « Club med » des conditions de crédit comparables à celle dont bénéficie aujourd’hui la République fédérale. Comme elle est âgée de 58 ans et que l’espérance de vie des femmes allemandes est de 83 ans en moyenne, cela laisse pas mal de temps aux marchés financiers pour tourmenter les pays de la zone euro incapables de faire adopter à leurs sociétés les comportements germaniques. Angela Merkel vient d’ailleurs d’être sèchement rappelée à l’ordre dans la Frankfurter Allgemeine Zeitung, bible des milieux d’affaires outre-Rhin, pour qui le compromis de Bruxelles est « une attaque contre l’épargnant allemand », car celui-ci, au travers de l’Union bancaire qui doit voir le jour au sein de l’UE, se portera garant des dépôts des cigales méridionales. Une fois ratifié le pacte budgétaire, la chancelière entrera en campagne électorale face à une opinion publique réticente devant tout ce qui peut ressembler à une caution solidaire de ses partenaires.

L’union politique » proposée par Merkel, et que Le Monde presse François Hollande d’accepter, se limite à la constitution d’un conseil de discipline, alors que ses partenaires rêvent pour de l’avènement d’une Société de secours mutuels continentale à l’image de celles qui engendrèrent, aux XIXème siècle, l’essor du syndicalisme ouvrier. Et comme l’a montré Gil Mihaely, c’est s’illusionner de penser que les sociaux-démocrates allemands, s’ils revenaient au pouvoir, adopteraient une ligne radicalement différente. Personne en France n’a remarqué la proposition faite par la Finlande à l’ouverture du sommet de Bruxelles. Les pays du Sud ont du mal à se financer à des taux raisonnables sur le marché ? Eh bien qu’ils émettent des emprunts hypothécaires gagés sur le patrimoine national ou les entreprises publiques ! Si on avait appliqué cette recette à la Grèce, la Deutsche Bank serait peut-être aujourd’hui propriétaire du Parthénon et BNP-Paribas aurait hérité de Mykonos comme village de vacances pour son comité d’entreprise… Or les Finlandais sont réputés pour oser dire tout haut, car cela ne prête pas trop aux conséquences, ce que les Allemands pensent tout bas.

Alors gageons qu’à l’euphorie d’aujourd’hui succèdera bientôt une nouvelle déprime. Car l’Europe est devenu le malade bipolaire d’un monde multipolaire.

* Photo : Oxfam Italia

FN-UMP : vers un mariage de raison

C’est bien connu : la vérité sort de la bouche des enfants. Dans la famille Le Pen, c’est la petite-fille du capitaine − désormais benjamine de l’Assemblée nationale et élue de Carpentras − qui a vendu la mèche. Au journal Minute, qui lui demandait si elle pensait que sa circonscription pourrait devenir un laboratoire de l’union des droites, Marion Maréchal-Le Pen a répondu : « Il y a, dans le Vaucluse, beaucoup de déçus de l’UMP, malgré le système de la Droite populaire, dont le discours est très proche du nôtre − sinon les actes. Je crois qu’à l’avenir, toutes ces tendances pourront se recomposer autour de quelques points forts. »[1. « Sur le terrain, tout le monde veut l’union des patriotes », entretien avec Marion Le Pen, Minute n°2566, 30 mai 2012.][access capability= »lire_inedits »]

Au fil de la campagne législative, les grandes figures du FN ont entonné urbi et orbi le même refrain gainsbourien du Je t’aime, moi non plus. Il fallait voir Louis Aliot, vice-président du Front, face aux deux Éric (Zemmour et Naulleau) de Paris Première, s’insurger d’une main contre le sectarisme d’un Jean-François Copé, qui jusqu’ici refuse mordicus les offres de dialogue du FN, et démentir de l’autre toute velléité d’alliance avec l’UMP. À quoi bon discuter, si on n’envisage pas de s’allier ? Il semblerait que certains cadres frontistes apprécient les jeux de dupes…

L’idée d’une union des droites ne serait pourtant pas pure incongruité : elle s’est déjà concrétisée en Autriche, aux Pays-Bas, en Suisse et dans l’Italie des années 1990, laquelle présente plus d’une similarité avec la France.

Voyage en Italie

Après l’opération « Mains propres » qui mit fin à l’hégémonie de la démocratie chrétienne sur la scène politique transalpine, la réunification de la droite a été l’œuvre du magnat Silvio Berlusconi. De 1994 à 2012, le Cavaliere s’adjugea le renfort de deux flotteurs droits : les post-fascistes du MSI, rebaptisé Alliance nationale sous l’égide de Gianfranco Fini, et la Ligue du Nord d’Umberto Bossi. La martingale électorale de la droite italienne ne comptait donc pas un, mais deux FN : alors que la majorité des observateurs se polarisent sur le virage à 180 degrés qui a transformé l’ancien parti fasciste MSI en formation néo-libérale, intéressons-nous plutôt aux populistes lombards. Car ce sont peut-être eux qui préfigurent le FN de demain.

La Lega Nord, qui a longtemps incarné une « extrême droite de gouvernement », selon l’éclairante formule de Gaël Brustier, n’est pas avare de contradictions : hier économiquement libérale, elle s’est convertie en porte-parole des petits retraités au gré des convulsions de la crise, manifestant une souplesse idéologique comparable à celle qui a permis au FN de faire sa mue antilibérale. Particularité transalpine, Umberto Bossi et l’ancien ministre de l’Intérieur Roberto Maroni ont pu se maintenir à des postes-clés du gouvernement tout en soutenant l’autonomie financière du riche Nord de l’Italie. Tout à la fois antinationale et violemment populiste − plusieurs de ses militants ayant été impliqués dans des actes de violence contre des mosquées ou des immigrés −, la Ligue prouve que l’alliance avec le centre-droit n’est pas nécessairement synonyme de gentrification idéologique. En tout cas, elle a su conserver le capital électoral engrangé sur des thématiques identitaires, la dénonciation du Sud, accusé de vivre aux crochets du Nord, jouant là-bas le rôle assigné ici au discours sur l’immigration et l’islam.

Il serait pourtant périlleux de projeter ce schéma sur la scène politique hexagonale, non moins riche en finasseries que sa cousine italienne. Pour s’en convaincre, il faut interroger le passé sans insulter l’avenir : comprendre ce qui fait obstacle à l’union des droites françaises nécessite un petit flashback − comme disent les plus jeunes − au cœur des années 1990. Souvenirs, souvenirs…

Et Jean-Marie Le Pen forgea le « front républicain »

Le 14 juillet 1997, le palais de l’Élysée se prépare à la traditionnelle garden-party. Jacques Chirac cohabite depuis peu avec son meilleur ennemi, Lionel Jospin, fraîchement nommé à Matignon grâce à la géniale dissolution inventée par Villepin. Parmi la foule des invités, quelques jeunes foulent pour la première fois les pelouses monarcho-républicaines. Une délégation du Front national de la jeunesse (FNJ) a en effet été conviée par la présidence. Cette bonne manière est un signe adressé au mouvement frontiste, dont la majorité des jeunes ont fait allégeance à Bruno Mégret et adhèrent à sa stratégie de retour au bercail républicain, inspirée par le Club de l’Horloge[2. Mouvement métapolitique notamment animé par Jean-Yves Le Gallou et Yvan Blot, qui, dans les années 1980, se voulait le sas de toutes les droites, de l’UDF au FN. Il théorisa la fameuse « préférence nationale ».]. Sur le terrain, sous l’impulsion de Charles Pasqua, les contacts en vue d’une alliance nationale aux élections régionales de 1998 avancent : ils seront quasiment (et officieusement) conclus quelques mois plus tard − ce qui, bizarrement, n’empêche pas la gauche de présenter Chirac en modèle de vertu républicaine pour son supposé refus de toute alliance avec les « fachos »…

Les termes du contrat sont simples : dans les 22 régions françaises, le FN soutiendra le RPR et participera aux exécutifs locaux. Une présidence de région sera même confiée à un frontiste en Provence-Alpes-Côte-d’Azur, à une seule condition, non négociable : il ne devra pas s’appeler Jean-Marie Le Pen. Le Vieux a déjà une réputation entachée par des calembours douteux (« Durafour-crématoire ») voire négationnistes (le « point de détail de l’histoire »).

Alors que les sondages donnent le tandem RPR-FN gagnant dans presque toutes les régions, le président-fondateur du FN n’en démord pas : ce sera lui ou rien. Ce sera rien, ou si peu. Quelques alliances locales entre frontistes et madelinistes de Démocratie libérale suffisent à mettre le feu aux poudres médiatiques et à lancer la machine à dénoncer. Du coup, Jacques Chirac monte sur ses petits poneys républicains et somme lesdits élus de démissionner, enterrant toute perspective d’alliance FN-RPR et, du même coup, toute possibilité, pour la droite nationale de briser l’isolement électoral qui lui ferme les portes du pouvoir. Le « front républicain » est né, et son concepteur indirect s’appelle… Jean-Marie Le Pen. L’explosion des droites consécutive à leur fusion n’aura pas lieu − en tout cas pas cette fois-là.

Années décisives

Aujourd’hui, après les purges des anciens « félons » mégrétistes menées du sommet à la base du parti frontiste, il ne reste plus grand-chose de ce qui formait l’establishment lepéniste. Les 18% de Marine Le Pen à la présidentielle doivent moins à un maillage partisan qu’à une force de frappe populiste déployée dans les grands médias nationaux.
Si on se fie aux enquêtes d’opinion publiées à la chaîne, 70 % des électeurs UMP seraient prêts à s’allier avec le FN[3. Sondage TNS Sofres Sopra Group pour i>Télé (1er juin 2012).]. Et à la veille des législatives, plus de 60% des électeurs frontistes souhaitaient même une alliance nationale UMP-FN: les 40 % de réfractaires seraient-ils les fameux « gaucho-lepénistes » décriés par Pascal Perrineau ? Et lâcheraient-ils, aussi vite qu’ils l’ont rallié, un Front national arrimé à la droite ? L’avenir nous le dira.

Quinze ans après le rendez-vous manqué de 1997, les positions « identitaires » du Front national semblent en tout cas lui garantir un bel avenir électoral, y compris dans l’hypothèse d’un flirt poussé avec l’UMP. Avec une pointe de cynisme, nous rappellerons que la politique se joue un peu dans les urnes et que les électeurs ne se déterminent pas forcément en fonction de la cohérence idéologique de ceux qui briguent leurs suffrages, et encore moins en fonction des prêches médiatiques.

La question d’une participation du Front national au gouvernement ayant été évacuée par la défaite de l’UMP − à laquelle Marine Le Pen n’a pas peu contribué −, les élections locales de 2014 permettront de clarifier les choses. Plus l’hégémonie de l’UMP à tribord s’amenuisera, plus l’union sera incontournable.[/access]

*Photo : davidreportages

Caramels, bonbons, smics et chocolats

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Quel est le point commun entre un magasin de chaussures, un laboratoire dentaire, une imprimerie, une entreprise de graphisme et une boutique de parfumerie ? Allez, un effort… C’est tout de même moins compliqué que la rencontre de la machine à coudre et du parapluie sur la table de dissection chère à Lautréamont.

Vous ne trouvez pas ? Eh bien, c’est tout simplement que dans ces secteurs, le plus petit salaire servant de base aux grilles salariales est inférieur au SMIC. L’air de rien, cela concerne tout de même 1 600 000 salariés. Mais comment cela est-il possible dans un pays comme le nôtre ? Avec ses travailleurs surprotégés par un code du travail kafkaïen et ses syndicats archaïques ? Et avec une gauche revenue au pouvoir qui s’apprête comme chacun peut le voir à ruiner le pays en préparant une transition active vers le socialisme réel ?

Eh bien de façon assez simple : pour respecter l’obligation légale du salaire minimum dont on sait que la récente et somptuaire augmentation, hors inflation, va tourner aux alentours de 6 euros et des bannettes par mois pour un temps plein, les patrons des branches mentionnées ci-dessus maquillent comme un carré d’as ces rémunérations inférieures en ajoutant aux minima des grilles d’autres éléments comme les primes de fins d’année ou les avantages en nature.

Conséquence annexe, c’est que les salaires plus élevés, grâce à l’obsolescence de ces grilles sectorielles, restent indexés sur les minima et se retrouvent eux aussi bridés. Les champions toutes catégories de ces manips sont les confiseurs qui gagnent haut la main avec une revalorisation du smic à 6764…francs, c’est à dire antérieure au passage à l’euro.

Et après, on va dire qu’il y en a qui se sucrent…

Logement : une niche peut en cacher une autre

Le ministère du Logement vient de dévoiler les chiffres de la construction de logements neufs des trois derniers mois du gouvernement Fillon (mars-mai 2012). Le tableau est sombre : les mises en chantier ont reculé de 19,8% par rapport à la même période l’année précédente, s’élevant au nombre de 72 000. Avec 2,7% de demandes de permis de construire en moins, il est peu probable que la tendance s’inverse à l’avenir. A ce rythme-là, pas sûr que l’objectif de 300 000 nouveaux logements cette année soit atteint. Pire encore, cette baisse très significative met aussi en péril la promesse de campagne de François Hollande de faire sortir de terre 500 000 nouveaux logements par an.

L’une des raisons de ces contre-performances est la suppression du dispositif Scellier, qui avait permis la construction de plusieurs centaines de milliers de logements ces dernières années. Le gouvernement Fillon ayant décidé de l’abroger à cause de la crise et de sa faible efficacité, il a déjà perdu de son attractivité et disparaîtra complètement à la fin de l’année.

Comment donc combler l’écart entre le rythme actuel de 300 000 logements neufs par an et l’objectif annoncé par le président de presque 500 000 ? Côté budget de l’Etat, vu l’état des finances publiques, on ne peut attendre grand chose, surtout connaissant les priorités de Hollande – sanctuarisation des budgets de l’Education nationale, la justice et la sécurité intérieure – dont le logement ne fait pas partie.

Le doublement du plafond du livret A pourrait-il déclencher une nouvelle dynamique ? Ce qu’on appelle « les arbitrages » du président de la République sur cette question se font attendre au point d’exaspérer Marie-Noëlle Lienemann, ancienne ministre de logement de Pierre Bérégovoy. Mais il ne faut pas oublier que les capitaux drainés vers ces livrets A servent aussi à financer d’autres projets comme la construction des hôpitaux, des universités (une partie de la réforme de l’autonomie des universités a été réalisée grâce au livret A) voire une ligne de TGV. Les organismes de construction de logements sociaux n’en sont donc pas les seuls bénéficiaires. Sachant que les dispositifs visant à plafonner les loyers risquent de dissuader les investisseurs privés, la tâche du gouvernement est ardue.

Mais puisque il n’y a pas de miracles, les vieux remèdes sont appelés à la rescousse, et notamment les tant décriées « niches fiscales ». Puisque le changement c’est maintenant, les ci-devant « cadeaux aux riches » vont devenir « une mesure pour pallier la fin du dispositif Scellier ». A la manœuvre, Thierry Repentin, sénateur PS de la Savoie et président de l’Union Sociale pour l’Habitat, le « Monsieur Logement » de François Hollande, propose déjà un dispositif appelé « déduction fiscale incitative » – à l’évidence, rien à voir avec les « niches fiscales » honnies. En fait, il s’agit d’un mécanisme Scellier remodelé et amélioré, donc d’une mesure permettant à l’acheteur qui louerait son appartement à des ménages modestes (revenus inférieurs à 2,5 fois le SMIC) en pratiquant un loyer plafonné, de bénéficier d’une déduction fiscale. Pendant qu’on y est, pourquoi tourner autour du pot : changeons une fois pour toutes le nom de la dette publique !

*Photo : http://lesfustesdesforestiers.com

Juifs et Musulmans : les nouveaux cannibales ?

Dans un jugement rendu mardi 26 juin par le tribunal de grande instance de Cologne, la justice allemande a considéré que la circoncision d’un enfant pour des motifs religieux constituait une blessure corporelle passible d’une condamnation en tant qu’elle modifie durablement et de manière irréparable le corps de l’enfant; et que le choix de la circoncision revient à l’enfant qui devra lui-même décider plus tard de son appartenance religieuse. Cette jurisprudence appelée à faire autorité n’est pas sans bousculer les communautés juives et musulmanes pour lesquelles la circoncision est un élément essentiel de la religion.

Le même jour, à Tokyo, la police a indiqué avoir lancé une enquête après qu’une plainte est venue dénoncer un jeune artiste japonais qui avait cuisiné et servi ses propres attributs génitaux lors d’une dégustation ayant autant pour but de pourvoir aux frais de son émasculation que d’attirer l’attention sur les minorités sexuelles au Japon. L’enquête ne débouchera a priori sur aucune poursuite, le cannibalisme n’étant pas légalement répréhensible au Japon.

Curieuse justice que celle qui sanctionne la circoncision au nom d’une croyance mais ignore le cannibalisme au nom du vide juridique. Nauséabonde justice que celle qui interdit de facto la pratique du judaïsme en Allemagne. Inégale justice que celle qui pose un statut inéquitable entre Juifs et Musulmans, les premiers étant circoncis à 8 jours et considérés comme incapables de choisir leur religion, les seconds l’étant plutôt à 8 ans et jugés pleinement lucides.

Mais si ces deux histoires ont en commun de porter en dessous de la ceinture et d’évoquer de manière différente l’ablation absolue ou relative, elles mettent surtout en exergue la culminance du droit comme ultime régulateur des rapports sociaux, dans une société caractérisée par la pluralisation de ses références morales et culturelles et par la multitude des vérités ou des divergences. Or, la perception des valeurs non plus comme des faits intangibles mais comme des constructions sociales mouvantes conduit indubitablement à individualiser la norme. Adaptée au cas par cas, cette dernière n’a plus vocation à rendre à chacun ce qui lui est dû mais ne fait qu’entériner l’évolution de la société.

Ainsi, la loi devient polysémique et le droit se déformalise, oubliant sa dimension collective. On en vient à une dictature du droit qui ne se contente pas -comme l’Etat de droit- de prélever une parcelle de souveraineté sur chaque individu au nom du bien commun mais au contraire d’en prendre sa totalité au nom de l’individualisme. Cette mécanique est d’autant moins rassurante si, comme Jean Giraudoux dans La guerre de Troie n’aura pas lieu, on voit le droit comme « la plus puissante des écoles de l’imagination » et que l’on pense que « jamais poète n’a jamais interprété la nature aussi librement qu’un juriste la réalité. »

La sanctuarisation du droit pour lui-même n’augure rien de bon. Si tel est son avenir, alors il faut s’attendre à bien plus aberrant que l’interdiction de la circoncision ou l’implicite caution apportée au cannibalisme. Car si le droit peut tout dire et tout légitimer, il anesthésiera le bon sens et concourra inéluctablement au désenchantement du monde dont parlait Max Weber.

*Photo : j.screaton

Le taureau espagnol au centre de l’arène européenne

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L’art tauromachique reste inscrit au « patrimoine immatériel » de la France. Les cris d’orfraie des amis des bêtes n’ont pas empêché cet acte de reconnaissance du legs inestimable que nous ont fait nos amis espagnols. Dans la symbolique économique, le bel animal revêt cependant une signification opposée à celle que lui a attribuée la tauromachie[1. Le monde entier connaît le taureau de bronze de Wall Street. Dans le jargon des financiers, bullish market (de bull, taureau) désigne un marché à la hausse et bearish market (de bear, ours) un marché à la baisse.]. Tandis que le taureau statufié de Wall Street incarne l’optimisme des marchés, le noble acteur des arènes espagnoles est voué, sauf cas d’espèce, à mourir sous les coups du matador qui l’a mis en scène. Toute la révérence qui entoure la victime du drame tauromachique n’empêche pas que c’est à l’homme que revient en définitive l’honneur d’incarner la fierté et la bravoure espagnoles.

Ces deux symboliques du taureau, promis à la mort ou annonciateur de succès, tissent une parabole de la trajectoire espagnole des vingt dernières années.[access capability= »lire_inedits »] Le « miracle espagnol » renvoie simultanément au taureau symbole d’optimisme de Wall Street et au matador terrassant la pauvreté et le chômage pour s’installer parmi les puissances économiques du monde. Mais les vents économiques sont désormais contraires et les symboles se sont retournés. L’Espagne n’est plus le puissant animal de Wall Street ni le glorieux matador, mais le taureau blessé qui attend, au centre de l’arène, une fin aussi éprouvante qu’inévitable.

La modernisation heureuse

Adopté le 9 juin, le plan de sauvetage des banques espagnoles, sixième du genre dans la zone euro depuis le 10 mai 2010, a dessillé les plus ignorants. Il y a peu de chances que Ségolène Royal proclame, comme elle le fit à l’hiver 2007, que « l’Espagne a trouvé le secret de la croissance moderne » ou que Michel Sapin propose l’Espagne comme modèle de croissance à la France embourbée comme au printemps 2008. Du FMI, à la Commission européenne, de l’OCDE aux agences de notation, tous les économistes institutionnels confirment aujourd’hui la faillite virtuelle d’un pays qui semblait avoir enrayé le déclin historique qui l’a accablé à partir du dix-septième siècle.

La chute brutale de l’Espagne, du piédestal où on l’avait installée, appelle d’autres explications que les assertions à l’emporte-pièce prodiguées par les médias. Avant d’analyser les erreurs stratégiques du pays et la corruption qui mine son économie, il faut tenter de comprendre comment la patrie de Cervantès avait renoué avec le succès. Le naufrage actuel est la conclusion d’un cycle contrasté, une première phase d’essor et de modernisation véritable ayant été suivie d’une deuxième période, caractérisée par une véritable folie stratégique.

Tout commence à la fin des années cinquante, avec l’arrivée au pouvoir, dans le gouvernement franquiste, de ministres appartenant à l’Opus Dei qui pensent, à juste raison, que l’Espagne ne pourra pas se moderniser par ses propres forces. Pour gagner du temps, tout en préparant l’inéluctable chute du régime, ils plaident pour l’ouverture du pays aux investissements directs étrangers et emportent la décision du dictateur nationaliste. C’est alors que l’industrialisation commence au-delà des régions traditionnellement dynamique –Catalogne, Pays basque et Asturies. Les entreprises américaines, japonaises, allemandes et françaises sont accueillies à bras ouverts[2. La plus grande usine du groupe PSA, située à Vigo, est issue d’un atelier de fabrication de fourgonnettes 2CV installé en 1958.]. En dépit du retard des infrastructures et de la faiblesse des revenus des ménages espagnols qui limitent les débouchés offerts aux industriels étrangers installés sur le territoire, les premiers résultats sont encourageants. Mais il faudra attendre que le départ ad patres du Caudillo mette un terme à l’isolationnisme politique et diplomatique du pays pour que l’on comprenne que l’Espagne est entrée dans l’antichambre du développement.

Cette période de modernisation heureuse se poursuit avec la normalisation politique et l’entrée du pays dans la Communauté européenne, à la veille de la mise en œuvre des « fonds de cohésion structurels » que Jacques Delors a lancés peu après son arrivée à la tête de la Commission de Bruxelles. L’idée-maîtresse qui préside à la création de ces fonds est que les pays européens les plus riches doivent subventionner les plus pauvres de manière à accélérer le rattrapage de leur retard économique et social. Ils permettent aux pays bénéficiaires de se doter de routes, d’autoroutes, de ports, d’aéroports, de lignes ferroviaires, voire de stades ou de musées, en s’appuyant sur des transferts directs consentis par les Trésors (donc par les peuples) allemand, français, néerlandais, italien, anglais et d’autres encore. Ces investissements financés par l’extérieur, contribuant mécaniquement à la croissance comptable, c’est-à-dire à l’augmentation du PIB, les économistes les plus niais finissent par croire à leur effet d’entraînement durable. Il est vrai que tout touriste visitant l’Espagne peut en admirer les réalisations tangibles, par exemple le réseau de lignes à grande vitesse le plus dense d’Europe.

Alors que la législation franquiste empêchait les employeurs de licencier, la modernisation heureuse a également pour conséquence un début de normalisation du droit du travail. Pour sortir de l’impasse, le Parlement espagnol contourne l’obstacle en autorisant l’application de normes plus souples aux nouveaux contrats de travail, qu’ils concernent de nouveaux emplois ou des postes existants libérés par le départ de leur titulaire. En apparence, cette réforme est un succès puisqu’entre le milieu des années 1980 et la fatidique année 2007, l’Espagne est le pays européen qui crée le plus grand nombre d’emplois proportionnellement à sa population[3. La propagande néolibérale sur les rigidités du marché du travail responsables de tous les maux fait l’impasse sur cette modernisation partielle et réussie du droit du travail réalisée avant le grand essor.].

La folie des grandeurs

C’est durant les années 1990 que l’hubris s’empare des dirigeants de Madrid. Le pays est déjà la première destination touristique d’Europe, si l’on tient compte à la fois du nombre des visiteurs et de leur durée de séjour. Le boom touristique stimule l’activité de la construction, tout en saccageant les côtes du pays, non protégées de la pollution immobilière. Très peu de temps avant la relève du gouvernement de Felipe Gonzalès par celui de José Aznar, le pays s’oriente vers une croissance à marche forcée, dopée par la consommation et la construction. Il faut aller toujours plus vite, embaucher à tour de bras, montrer à l’Europe et au monde que l’Espagne compte à nouveau sur la scène économique et politique internationale.

Durant la fin de la décennie, le pays bénéficie, plus encore que ses grands voisins français, allemand, italien, de ce qui est – mais on ne le sait pas – la dernière belle période économique de l’Europe. Les effets stimulants de la consommation et de la construction s’ajoutent à ceux d’un développement industriel qui ne se dément pas et de la poursuite d’investissements gratuits dans les infrastructures. Mieux encore, l’Espagne, qualifiée pour l’entrée dans la nouvelle monnaie unique, commence à bénéficier de conditions d’emprunt favorables. L’Etat, les entreprises, les banques, les particuliers peuvent s’endetter à des conditions proches de celles dont bénéficient les agents économiques allemands ou néerlandais. Et ce mouvement encourageant, au moins en première apparence, va se poursuivre jusqu’en 2010, au point que le crédit des débiteurs andalous finit par égaler celui des débiteurs bavarois.

On pourrait aujourd’hui soutenir que si l’euro a fini par échouer, c’est parce qu’il avait trop bien réussi. Offrant aux emprunteurs grecs, irlandais, portugais, espagnols, le bénéfice d’une monnaie « forte », il conduisait à relâcher la vigilance sur la solvabilité, c’est-à-dire la capacité économique de rembourser ses emprunts. Il permettait aussi d’acheter à bas prix des marchandises étrangères, européennes ou non européennes, encourageait de ce fait les importations au détriment de l’équilibre extérieur.
Dans le même temps, les finances publiques espagnoles se portaient le mieux du monde. Le Trésor local engrangeait les plus-values fiscales liées au boom économique, sans avoir, pour l’essentiel, à supporter le coût des infrastructures. En 2007, le budget était excédentaire à hauteur de plus d’un point de PIB et la dette inférieure à 40% du PIB. On comprend presque l’émerveillement de Ségolène Royal et de Michel Sapin. Qui aurait osé bouder une réussite aussi éclatante ?

Or, au moment même où la prospérité espagnole brillait de mille feux, deux maux invisibles sapaient ses fondations. Tout d’abord, la croissance des rémunérations était plus rapide que celle de la productivité globale du travail : autrement dit, le bénéfice engrangé par l’entrée dans l’euro (équivalent à une dévaluation d’environ 20 %) a été intégralement affecté à des hausses de salaires. En deuxième lieu, et c’est là que se trouve l’origine de la faillite bancaire, les emprunteurs espagnols du secteur privé accumulaient les dettes. Dans les faits, l’Etat espagnol surfait sur la vague de prospérité entretenue par les emprunts toujours accrus des ménages, des entreprises et des banques. Un chiffre suffit à mesurer le phénomène: entre 1990 et 2011, la dette globale des agents économiques a triplé, passant de 120% à 360% du PIB, malgré la forte croissance de celui-ci entre 1990 et 2007.

S’il plus personne ne peut aujourd’hui nier l’ampleur de la crise espagnole, sa compréhension reste brouillée par deux erreurs d’appréciation qui émaillent les commentaires des autorités européennes et des journalistes économiques. La première consiste à voir dans la descente aux enfers de l’économie ibérique un sous-produit de la crise occidentale. La seconde réside dans la focalisation sur le boom immobilier, tenu pour le premier facteur de la faillite des banques. La réalité est bien plus fâcheuse. D’une part, la récession espagnole a commencé dès le printemps 2007, une année avant le basculement des grandes économies occidentales, et, d’autre part, le krach immobilier dissimule le surendettement des entreprises espagnoles tous secteurs confondus. Bref, il y a une crise spécifiquement espagnole, plus déterminante encore pour l’avenir de l’euro et de l’Europe que la catastrophe grecque, qui n’obéit pas seulement au schéma général connu depuis l’épisode du « subprime rate ».

L’ère du mensonge

C’est bien pour cacher cette singularité espagnole que les autorités de Madrid se sont employées depuis des années à biaiser ou à falsifier les bilans de santé.
La première falsification intervient au printemps 2009 lorsque la banque d’Espagne présente un rapport réconfortant sur l’appareil bancaire du pays. Il y est dit, en substance, que les banques ont échappé au séisme grâce à son excellente supervision. Sa présentation sera relayée dans toute la presse économique occidentale, en particulier en France, où beaucoup voient dans la reprise en main par les Banques centrales nationales le remède aux errements financiers. L’ennui, c’est ce que rapport est à l’évidence fantaisiste. Durant la période de boom du crédit, les banques locales ont octroyé des prêts nouveaux à un rythme deux fois supérieur à celui qui avait cours en moyenne dans la zone euro. Aucune personne sensée ne peut imaginer que cette masse de prêts ne comporte pas de mauvaises créances. Or, le rapport ne suscite pas seulement l’enthousiasme des médias, mais aussi celui des autorités européennes, dont notre compatriote Jean-Claude Trichet, qui, jusqu’au bout, accorde sa confiance à la banque d’Espagne – représentée au sein de la BCE.
Il est vrai que les banques espagnoles ont largement titrisé leurs crédits hypothécaires, dont une partie substantielle a migré vers les banques françaises et allemandes, se délivrant ainsi d’une partie des risques liés à ces crédits. Il est vrai aussi qu’elles détiennent d’importantes créances sur l’Etat espagnol dont le crédit est alors intact. Mais le montant global des créances encore inscrites dans leurs comptes n’en dépassent pas moins la norme autorisée. Et au printemps 2009, cela fait deux ans que la récession s’est installée et que les défauts de paiement des débiteurs locaux, inférieurs à 1% en 2007, ont commencé à s’aggraver. Il fallait donc surveiller les banques espagnoles comme le lait sur le feu au lieu de croire aveuglément ce que racontait la Banque d’Espagne.

La deuxième manipulation est observable dès le deuxième semestre 2007. Alors que les chiffres représentatifs de l’activité économique, emploi, consommation de détail, investissement, production industrielle, se dégradent à partir du mois d’avril, l’Institut national de la statistique, sous tutelle gouvernementale, et la banque d’Espagne (encore elle !) continuent d’afficher un PIB en croissance. Il faudra attendre le deuxième semestre 2008, au moment où l’Occident tout entier voit plonger son activité et son emploi, pour que la récession espagnole apparaisse dans les statistiques nationales.

Cette falsification des données macro-économiques était pourtant évidente: il suffisait d’observer séparément chacun des éléments intégrés par ces données. À partir de l’été 2006, les activités liées à la construction chutent de façon continue, pour atteindre aujourd’hui un niveau deux fois moins élevé que lors du pic antérieur. Entre le printemps 2007 et le début 2012, l’emploi total chute de 17%, l’emploi manufacturier, qui n’est pas directement affecté par la crise immobilière, de 20% environ. La production manufacturière baisse de 25%, la consommation de détail de 20%. En revanche, la consommation totale continue à augmenter durant toute la période de crise. C’est ce qui permet aux autorités espagnoles d’avouer une récession totale de seulement 3,5 %, inférieure à celle de l’Italie et de l’Angleterre, alors que 2,8 millions d’emplois productifs ont disparu. À titre de comparaison, la France, pays de 65 millions d’habitants, a perdu un demi-million d’emplois entre 2008 et 2009, tout en subissant une décroissance estimée par l’INSEE à 2,6%.

Les mensonges officiels n’y changeront rien. Victimes de l’insolvabilité des ménages, mais aussi des entreprises, qui sont les plus endettées de la zone euro, après les entreprises portugaises, les banques espagnoles subissent un taux de défaut de 8% en moyenne : en clair, les entreprises prises collectivement, ne pourront pas acquitter les dettes contractées. D’un autre côté, l’Etat et les régions accusent des déficits et des dettes croissantes que les efforts drastiques imposés au nom du rétablissement du crédit public ne permettront pas de résorber. Aussi, les autorités européennes s’attendent-elles à ce que le gouvernement Rajoy avoue bientôt qu’il sera incapable de tenir ses objectifs de réduction du déficit public.

Le taureau espagnol est maintenant au centre de l’arène, là où les grands matadors ont pour habitude de mener leur adversaire pour la mise à mort. Hélas, quand celle-ci sera intervenue, ce sont tous les Européens qui saigneront. Que restera-t-il alors de nos amours européennes ?[/access]

Photo : Lui G. Marín – www.luimalaga.com

Ménez-Nasri, NKM-Fillon-Copé, même combat !

Vous avez remarqué ? Je n’ai pas écrit une ligne sur la débâcle française au championnat d’Europe de football. Je n’ai pas pris le clavier pour fustiger les gosses mal élevés qui portaient les couleurs françaises du côté de Kiev et de Donetsk. Je ne vous mentirai pas, je n’avais guère le temps. Mais je reconnais aussi que je manquais de motivation. Quel intérêt de revenir fustiger au milieu de tant d’articles du même tonneau ces gamins dont on souhaite absolument qu’il soient dépositaires d’une exemplarité dont ils ne sont pas capables ?

Samir Nasri a mal parlé à deux journalistes. Jérémy Ménez a fait de même avec l’arbitre[1. Au passage, on n’a pas assez souligné l’indulgence de ce dernier qui n’a sorti qu’un carton jaune alors que de tels mots dans un match amateur valent à leur auteur une expulsion logique et quelques matches de suspension.] et son capitaine. Ils font honte à leur maillot, ils n’en sont pas dignes, a-t-on répété sur toutes les ondes, y compris Elisabeth Lévy sur RTL lundi soir. Je suis le premier à reconnaître que la formation des joueurs ne devrait pas se cantonner aux seuls aspects techniques, physiques et tactiques mais aussi s’accompagner d’une certaine éducation, y compris dans la manière de s’exprimer et de se comporter[2. On pourrait enseigner les mêmes rudiments dans les écoles de journalisme, puisqu’il semble bien que Nasri, dans l’échange qui a tant fait parler, n’était pas le seul à manquer de la courtoisie la plus élémentaire.].

Mais certaines personnalités, qui n’ont pas quitté l’école à 16 ans pour jouer au foot, peuvent elles aussi se comporter en malpolis. Il y en a même certains qui sont diplômés de l’Ecole Nationale d’Administration ou de Polytechnique et qui ont été plusieurs fois ministres. Jean-François Copé, François Fillon et Nathalie Kosciusko-Morizet, par exemple. Mardi, ils votaient pour élire le nouveau président de l’Assemblée Nationale. Et lorsqu’ils sont montés à la tribune pour déposer leur bulletin dans l’urne, ils n’ont pas, contrairement à leurs collègues Christian Jacob et Henri Guaino[3. On citera également Bernard Debré, Nicolas Dupont-Aignan et Henri Emmanuelli.], pris la peine de saluer la benjamine de l’Assemblée Nationale, Marion Le Pen-Maréchal, qui tenait le rôle d’assesseur. Copé a fait piteusement semblant de ne pas la voir, a salué le doyen d’âge Scellier et a passé son chemin. Quant à NKM, elle a effectué une feinte de corps que n’auraient pas reniée Ménez ou Nasri afin d’éviter la présence et le regard de la députée du Vaucluse.

On peut admettre d’une personne qu’elle ne serre pas la main de quelqu’un avec qui elle est en conflit personnel. Si la députée FN avait volé le petit ami de NKM, par exemple, ou si elle avait vendu une voiture d’occasion nantie de vices cachés à Jean-François Copé, l’attitude de ces derniers pourrait réclamer quelque indulgence. Mais d’après mes informations, il ne semble pas que ce soit le cas. Si Marion Le Pen-Maréchal n’a pas été saluée par un grand nombre de ses collègues, c’est tout simplement parce qu’elle est Marion Le Pen-Maréchal, qu’elle est considérée comme une galeuse, une pestiférée, une intouchable. Pourtant, elle a reçu, de la même manière que ses 576 collègues, l’onction du suffrage universel. Faut-il avoir si peu de conviction personnelle pour donner à croire que ne pas saluer une adversaire constitue un geste politique, pour croire que le seul contact d’une main pourrait nous « contaminer » ? Dans les années 80, Jean-Marie Le Pen expliquait que le SIDA, après tout, pouvait bien s’attraper ainsi. Copé, Fillon, NKM, et la flopée de députés socialistes, écologistes ou UMP qui les ont imités, croient, pour leur part, qu’un même contact provoque des maladies politiques graves, rappelant les heures les plus sombres de notre histoire. A ridicule, ridicule et demi. Cet évitement malpoli vaut bien les turpitudes de Ménez et Nasri samedi dernier et du grand-père de Marion Le Pen-Maréchal au temps de sa splendeur.

C’est pourquoi, pour rester polis, nous ne félicitons pas Kosciusko-Morizet, Fillon et Copé. Et nous n’accablerons pas davantage Ménez et Nasri. Car la politique, contrairement au football, ce n’est pas qu’un jeu.

*Photo : RemiJDN

Cherchez la femme !

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Ministre des droits de la femme et porte-parole du gouvernement, Najat Vallaud-Belkacem est bien décidée à faire avancer la parité en France. Pour preuve, son ministère vient de publier, le 27 juin, un document intitulé : Une exigence d’exemplarité : l’égalité entre les femmes et les hommes au cœur de l’action publique.

Les mesures programmées y sont détaillées par le menu. Mais rassurez-vous : tout est, d’ores et déjà, en bonne voie pour renforcer la parité dans le pays, puisque « le gouvernement sera particulièrement vigilant à l’équilibre dans les nominations aux emplois supérieurs qui seront faites au sein de l’Etat, entre les femmes et les hommes ». Reste à savoir qui est l’auteur de cet engagement magnifique qui viendra assurément prendre place dans la longue histoire des combats féministes. Etienne Grass, directeur de cabinet de Mme la ministre ? Jérôme Teillard, son directeur adjoint ?

Ou Eric Lajarge, son chef de cabinet ? Suivons l’exemple de Jackal, qui allait répétant dans Les Mohicans de Paris : « Cherchez la femme, pardieu ! Cherchez la femme ! »

Belgique, l’autre pays de la charia

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La semaine dernière, nous évoquions les « incidents » de Molenbeek et l’étrange implication du groupuscule Shariah4Belgium dans les troubles qui ont dernièrement secoué la région de Bruxelles.

Grâce au travail approfondi du sociologue Felice Dassetto[1. Professeur de sociologie des religions, Felice Dassetto a fondé le Centre d’études de l’islam dans le monde contemporain. Il était l’un des premiers chercheurs à avoir publié à partir de 1984 des études sur l’islam et les musulmans en Belgique], nous disposons maintenant d’une monographie complète sur l’identité et les ressorts de cette ligue salafiste implantée au cœur même de l’Europe. Comme le résume Dassetto, le mouvement créé en 2010 à l’instigation du belgo-marocain Fouad Belkacem « fait partie des groupes qui veulent relancer le jihad en Europe par d’autres moyens que le recours aux armes ». Le jihad alternatif, aurait dit Audiard.

Ne nous y trompons pas : si l’acception couramment admise du jihad (mot qui signifie littéralement « effort ») désigne la guerre sainte contre les « Infidèles », sa conception maximaliste – le grand Jihad – se cantonne à la sphère intime, l’effort sur soi étant inhérent à l’islam. Or, le courant salafiste oscille également entre jihadisme social et individuel, connaissant diverses fortunes et filiations, des Frères Musulmans aux piétistes apolitiques.

Shariah4Belgium exprimerait une « vision identitaire à la belge » visant non pas la déflagration de la société par des bombes mais bien la déliaison culturelle et religieuse, la constitution d’un quant-à-soi imperméable aux influences allogènes (comprendre : non islamiques). En clamant haut et fort l’illégitimité des élections législatives belges de 2010, Shariah4Belgium s’est fait un nom en mettant sur le devant de la scène son parti pris sociétaliste. Le combat pour le port de la burqa, les campagnes en faveur des « frères » et « sœurs » opprimées par l’Etat coercitif belge ou français, les imprécations haineuses contre « les Juifs et les Croisés », tout cela s’insère dans une logique intrinsèquement takfiri. Inspirée des écrits du penseur égyptien Sayyid Qotb, que Nasser fit exécuter dans l’indifférence générale en 1966, les takfiristes sortent leur revolver moral dès qu’ils perçoivent la moindre entorse à leur rigorisme religieux. Le génie de Qotb, qui lui assure une postérité idéologique exceptionnelle, réside précisément dans le concept de « takfir » (excommunication, sortie de l’islam) associé à l’ère antéislamique de la Jahiliyya (ignorance), deux notions qui fournissent une boîte à outils commode pour sortir du monde moderne. Irrespectueux de l’islam et de ses pieux préceptes le Raïs-Pharaon égyptien ? Takfir ! Le gouvernement belge bafoue les libertés individuelles de ses administrés musulmans ? Takfir ! Bien sûr, il existe une certaine indétermination dans la nature de « l’excommunication » théorisée par Qotb : vise-t-elle le gouvernement, l’ordre politique ou la société toute entière ?

Foin de subtilité herméneutique chez Shariah4Belgium : l’essentiel est de se faire entendre par la force des mégaphones et des provocations frôlant l’illégalité. A ce petit jeu, tous les instruments sont bons, a fortiori dans un environnement démocratique où l’individu-roi peut prétexter de son indépendance pour défendre à peu près n’importe quoi au mépris de n’importe qui. Fouad Belkacem et ses ouailles se glissent intelligemment dans une des failles majeures de la démocratie libérale à l’ère du relativisme : la réduction de la Liberté – pour quoi faire ? aurait demandé un grand esprit – aux libertés négatives, l’absence de définition commune du Bien au profit d’une définition neutre et impersonnelle de la justice. D’un Etat binational exsangue, Shariah4Belgium a fait son terrain de jeu, articulant le jihad sociétal déterritorialisé, avec images satellite de Ben Laden et Zawahiri pour la forme, avec l’enracinement tactique dans un environnement froidement légaliste et déspiritualisé.

Si l’on y réfléchit bien, jihad pacifique ou non, Fouad Belkacem a inspiré une nouvelle forme de guerre de mouvement. En partisan combattant pour une idéologie, il mène une lutte asymétrique et réticulaire sans liaison territoriale fixe, ses faits et gestes n’obéissant qu’à la sourde injonction du jihad mondialisé.
Au royaume du Droit et du Marché, Shariah4Belgium a donc de beaux jours devant elle…

Pulp libéralisme

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Je fais partie avec quelques autres d’une toute petite communauté : celle des libéraux français. Nous ne sommes pas d’accord sur tout – il y a, parmi nous, des anarcho-capitalistes, des minarchistes, des objectivistes randiens, des libéraux-conservateurs, des libéraux de gauche et, me semble-t-il, une majorité relative de libéraux classiques – mais s’il y a un point qui nous rassemble, outre notre attachement aux libertés individuelles et notre méfiance vis-à-vis de la chose publique, c’est le sentiment profondément ancré en nous que la plupart de nos compatriotes n’ont pas la moindre idée de ce qu’est le libéralisme.

Soyons clairs : vous avez tout à fait le droit de penser que Nicolas Sarkozy et François Hollande sont des ultralibéraux, que l’Union Européenne, le Fonds Monétaire International ou la Banque Mondiale sont des organisations d’inspiration libérale ou que des entreprises comme Goldman Sachs, Lagardère et la Société Générale font pression sur nos gouvernants pour qu’ils mettent en œuvre des politiques libérales. C’est votre droit mais, vu de notre fenêtre, ce n’est pas seulement faux : c’est grotesque.

Aucun de ces personnages publics et aucune de ces organisations ne se réclame du libéralisme : tous et toutes ne cessent de réclamer une intervention accrue des pouvoir publics dans notre vie, à commencer par sa dimension économique. D’un point de vue libéral, MM. Sarkozy et Hollande ne sont pas des libéraux, l’UE, le FMI et la Banque Mondiale ne sont pas des organisations libérales et Goldman Sachs, le groupe Lagardère et la Société Générale sont de parfaits exemples de capitalisme de connivence.

Et c’est pourtant bien l’idée que véhicule notre classe politique unanime, les journalistes subventionnés de la presse officielle et pratiquement tout ce que compte notre beau pays d’intellectuels. Selon l’opinion publiée[1. « Il n’existe rien de tel qu’une opinion publique ; il n’existe qu’une opinion publiée » (Winston Churchill)], de Joffrin à Zemmour, de Todd à Michéa, de Demorand à Sapir, de Polony à Pulvar, les malheurs de notre pays seraient dus à la pensée unique – forcément libérale. On demande des noms ? Pas de problème : voilà Jacques Attali, Alain Minc et même BHL promus au grade infamant de représentants du dogme libéral. Même si le verbe n’est pas vraiment approprié : on croit rêver !

Albert Camus, qui n’était pas lui non plus un grand libéral, disait très justement que « mal nommer les choses, c’est ajouter au malheur du monde. » Alors voilà : avant que nous puissions entamer une passionnante discussion sur le libéralisme, il peut être utile que nous nous mettions d’accord sur le véritable sens de ce mot. Pour ce faire, je vous suggère de vous reporter à une description du libéralisme écrite par des libéraux plutôt que par leurs adversaires les plus farouches.

Mais, me direz-vous, l’été n’est pas une période propice à la lecture d’un traité de philosophie politique. J’en suis bien d’accord mais il se trouve justement qu’il existe désormais une solution idéale pour s’informer sur ce qu’est vraiment le libéralisme sans pour autant passer pour un rat de bibliothèque perdu sur la plage. Ça s’appelle Pulp libéralisme (Tulys), c’est (très bien) écrit par Daniel Tourre, divisé en 36 courts chapitres qui déminent les clichés les plus courants sur le libéralisme. Cerise sur le gâteau, c’est drôle, divertissant et illustré de près de 230 vignettes de bandes dessinées américaines des années 1950 avec monstres improbables, demoiselles en détresse et autres génies du mal machiavéliques[2. À celles et ceux qui n’ont pas l’intention de bouquiner sur la plage et qui cherchent une œuvre plus académique, je recommande chaudement l’excellent Dictionnaire du libéralisme de Mathieu Laine (Larousse).]. Bref, vous n’avez plus aucune excuse à l’ignorance.

Pulp libéralisme, la tradition libérale pour les débutants, Daniel Tourre (Tulys)

L’Europe bipolaire

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Vendredi matin 29 juin, les auditeurs des radios matinales prenaient connaissance du résultat des activités nocturnes des vingt-sept chefs d’Etat et de gouvernement de l’Union européenne réunis à Bruxelles pour un sommet estimé « crucial » par la plupart des observateurs. L’euro et, au delà, l’ensemble de la construction édifiée au cours des soixante dernières années allaient-ils survivre à la crise des dettes souveraines qui ébranle l’Espagne et l’Italie, après la Grèce, le Portugal et quelques autres ? Dans les jours précédant le sommet, un vent de panique, déclenché par quelques éditoriaux de la presse anglo-saxonne, soufflait sur le Vieux continent. A les entendre, l’euro serait déjà mort, et la réunion de Bruxelles ne serait qu’un simulacre destiné à éviter un « bank run » des épargnants désireux de sauver leur magot.

Le principal hebdomadaire allemand, Der Spiegel titrait, en couverture, « Quand l’Euro s’effondrera » avec, comme illustration, une pièce de 1€ côté face dépourvue de tout symbole renvoyant à son lieu d’émission. On ne manquait pas d’arguments pour fonder cet europessimisme : la crise bancaire espagnole serait un trop gros morceau à avaler par la zone euro, l’intransigeance d’Angela Merkel sur le volet « solidarité » de l’harmonisation fiscale et budgétaire des pays membres de cette zone et le rejet par les opinions publiques des transferts de souveraineté vers Bruxelles conduisaient droit à l’échec des négociations des 28 et 29 juin. Les Cassandre allaient même jusqu’à rappeler que ce sommet s’ouvrait le jour du 98ème anniversaire de l’assassinat de l’archiduc François-Ferdinand à Sarajevo, dont on connaît les conséquences…

Vendredi matin, au contraire, on nageait en pleine euphorie : l’accord conclu au petit matin par les 27 renvoyait tous les prophètes de malheur dans leur coin sombre. L’Italie et l’Espagne avaient réussi à faire céder l’Allemagne en obtenant que le mécanisme européen de stabilité (MES) puisse financer directement les banques des pays soumis à la pression des marchés financiers et respectant leurs engagements relatif à l’assainissement de leurs finances publiques. Le plan de relance de 130 milliards d’euros était adopté dans la foulée, permettant à François Hollande de sortir la tête haute (du moins en apparence) de l’affrontement qu’il avait engagé avec la chancelière allemande. Les « eurobéats » triomphaient sans la moindre modestie, la palme de l’hyperbole revenant une fois de plus à Bernard Guetta de France Inter, regrettant qu’il n’existât pas sur notre continent un nouveau Victor Hugo capable de célébrer par des vers immortels cette avancée décisive vers l’Europe fédérale. Les marchés financiers, soulignent les mêmes, ne s’y sont d’ailleurs pas trompés, en saluant l’accord de Bruxelles par une hausse significative des bourses européennes et une remontée du cours de l’euro face aux principales devises mondiales.

Qu’en est-il exactement ? A-t-on procédé à un nouveau rafistolage dans l’urgence ou écrit le premier acte d’une mutation de l’UE vers un système fédéral à l’image de celui en vigueur en Allemagne et aux Etats-Unis ? Avant de tenter de répondre à ces questions, saluons d’abord l’habileté tactique de Mario Monti et Mariano Rajoy qui ont conditionné leur adoption du plan de relance à l’acceptation préalable par l’Allemagne et ses alliés de la possibilité pour les banques en difficultés de se refinancer directement auprès du MES, ce qui hérisse le poil de Mme Merkel. Si elle a été obligé de craquer, c’est parce que la ratification par le Bundestag du pacte budgétaire européen (la mise sous surveillance par l’UE des budgets nationaux) exige la majorité des deux tiers, donc l’approbation des sociaux-démocrates. Or le SPD fait de l’approbation du plan de relance la condition de son vote favorable au pacte budgétaire. Mais la chancelière n’en a pas pour autant levé son opposition à toute garantie automatique des dettes publiques des pays européens avant que le gendarme financier de la zone euro n’ait été mis en place. Elle n’a tout simplement pas confiance et s’avance même jusqu’à affirmer que « de son vivant » on ne verrait pas d’euro-obligations assurer aux pays du « Club med » des conditions de crédit comparables à celle dont bénéficie aujourd’hui la République fédérale. Comme elle est âgée de 58 ans et que l’espérance de vie des femmes allemandes est de 83 ans en moyenne, cela laisse pas mal de temps aux marchés financiers pour tourmenter les pays de la zone euro incapables de faire adopter à leurs sociétés les comportements germaniques. Angela Merkel vient d’ailleurs d’être sèchement rappelée à l’ordre dans la Frankfurter Allgemeine Zeitung, bible des milieux d’affaires outre-Rhin, pour qui le compromis de Bruxelles est « une attaque contre l’épargnant allemand », car celui-ci, au travers de l’Union bancaire qui doit voir le jour au sein de l’UE, se portera garant des dépôts des cigales méridionales. Une fois ratifié le pacte budgétaire, la chancelière entrera en campagne électorale face à une opinion publique réticente devant tout ce qui peut ressembler à une caution solidaire de ses partenaires.

L’union politique » proposée par Merkel, et que Le Monde presse François Hollande d’accepter, se limite à la constitution d’un conseil de discipline, alors que ses partenaires rêvent pour de l’avènement d’une Société de secours mutuels continentale à l’image de celles qui engendrèrent, aux XIXème siècle, l’essor du syndicalisme ouvrier. Et comme l’a montré Gil Mihaely, c’est s’illusionner de penser que les sociaux-démocrates allemands, s’ils revenaient au pouvoir, adopteraient une ligne radicalement différente. Personne en France n’a remarqué la proposition faite par la Finlande à l’ouverture du sommet de Bruxelles. Les pays du Sud ont du mal à se financer à des taux raisonnables sur le marché ? Eh bien qu’ils émettent des emprunts hypothécaires gagés sur le patrimoine national ou les entreprises publiques ! Si on avait appliqué cette recette à la Grèce, la Deutsche Bank serait peut-être aujourd’hui propriétaire du Parthénon et BNP-Paribas aurait hérité de Mykonos comme village de vacances pour son comité d’entreprise… Or les Finlandais sont réputés pour oser dire tout haut, car cela ne prête pas trop aux conséquences, ce que les Allemands pensent tout bas.

Alors gageons qu’à l’euphorie d’aujourd’hui succèdera bientôt une nouvelle déprime. Car l’Europe est devenu le malade bipolaire d’un monde multipolaire.

* Photo : Oxfam Italia

FN-UMP : vers un mariage de raison

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C’est bien connu : la vérité sort de la bouche des enfants. Dans la famille Le Pen, c’est la petite-fille du capitaine − désormais benjamine de l’Assemblée nationale et élue de Carpentras − qui a vendu la mèche. Au journal Minute, qui lui demandait si elle pensait que sa circonscription pourrait devenir un laboratoire de l’union des droites, Marion Maréchal-Le Pen a répondu : « Il y a, dans le Vaucluse, beaucoup de déçus de l’UMP, malgré le système de la Droite populaire, dont le discours est très proche du nôtre − sinon les actes. Je crois qu’à l’avenir, toutes ces tendances pourront se recomposer autour de quelques points forts. »[1. « Sur le terrain, tout le monde veut l’union des patriotes », entretien avec Marion Le Pen, Minute n°2566, 30 mai 2012.][access capability= »lire_inedits »]

Au fil de la campagne législative, les grandes figures du FN ont entonné urbi et orbi le même refrain gainsbourien du Je t’aime, moi non plus. Il fallait voir Louis Aliot, vice-président du Front, face aux deux Éric (Zemmour et Naulleau) de Paris Première, s’insurger d’une main contre le sectarisme d’un Jean-François Copé, qui jusqu’ici refuse mordicus les offres de dialogue du FN, et démentir de l’autre toute velléité d’alliance avec l’UMP. À quoi bon discuter, si on n’envisage pas de s’allier ? Il semblerait que certains cadres frontistes apprécient les jeux de dupes…

L’idée d’une union des droites ne serait pourtant pas pure incongruité : elle s’est déjà concrétisée en Autriche, aux Pays-Bas, en Suisse et dans l’Italie des années 1990, laquelle présente plus d’une similarité avec la France.

Voyage en Italie

Après l’opération « Mains propres » qui mit fin à l’hégémonie de la démocratie chrétienne sur la scène politique transalpine, la réunification de la droite a été l’œuvre du magnat Silvio Berlusconi. De 1994 à 2012, le Cavaliere s’adjugea le renfort de deux flotteurs droits : les post-fascistes du MSI, rebaptisé Alliance nationale sous l’égide de Gianfranco Fini, et la Ligue du Nord d’Umberto Bossi. La martingale électorale de la droite italienne ne comptait donc pas un, mais deux FN : alors que la majorité des observateurs se polarisent sur le virage à 180 degrés qui a transformé l’ancien parti fasciste MSI en formation néo-libérale, intéressons-nous plutôt aux populistes lombards. Car ce sont peut-être eux qui préfigurent le FN de demain.

La Lega Nord, qui a longtemps incarné une « extrême droite de gouvernement », selon l’éclairante formule de Gaël Brustier, n’est pas avare de contradictions : hier économiquement libérale, elle s’est convertie en porte-parole des petits retraités au gré des convulsions de la crise, manifestant une souplesse idéologique comparable à celle qui a permis au FN de faire sa mue antilibérale. Particularité transalpine, Umberto Bossi et l’ancien ministre de l’Intérieur Roberto Maroni ont pu se maintenir à des postes-clés du gouvernement tout en soutenant l’autonomie financière du riche Nord de l’Italie. Tout à la fois antinationale et violemment populiste − plusieurs de ses militants ayant été impliqués dans des actes de violence contre des mosquées ou des immigrés −, la Ligue prouve que l’alliance avec le centre-droit n’est pas nécessairement synonyme de gentrification idéologique. En tout cas, elle a su conserver le capital électoral engrangé sur des thématiques identitaires, la dénonciation du Sud, accusé de vivre aux crochets du Nord, jouant là-bas le rôle assigné ici au discours sur l’immigration et l’islam.

Il serait pourtant périlleux de projeter ce schéma sur la scène politique hexagonale, non moins riche en finasseries que sa cousine italienne. Pour s’en convaincre, il faut interroger le passé sans insulter l’avenir : comprendre ce qui fait obstacle à l’union des droites françaises nécessite un petit flashback − comme disent les plus jeunes − au cœur des années 1990. Souvenirs, souvenirs…

Et Jean-Marie Le Pen forgea le « front républicain »

Le 14 juillet 1997, le palais de l’Élysée se prépare à la traditionnelle garden-party. Jacques Chirac cohabite depuis peu avec son meilleur ennemi, Lionel Jospin, fraîchement nommé à Matignon grâce à la géniale dissolution inventée par Villepin. Parmi la foule des invités, quelques jeunes foulent pour la première fois les pelouses monarcho-républicaines. Une délégation du Front national de la jeunesse (FNJ) a en effet été conviée par la présidence. Cette bonne manière est un signe adressé au mouvement frontiste, dont la majorité des jeunes ont fait allégeance à Bruno Mégret et adhèrent à sa stratégie de retour au bercail républicain, inspirée par le Club de l’Horloge[2. Mouvement métapolitique notamment animé par Jean-Yves Le Gallou et Yvan Blot, qui, dans les années 1980, se voulait le sas de toutes les droites, de l’UDF au FN. Il théorisa la fameuse « préférence nationale ».]. Sur le terrain, sous l’impulsion de Charles Pasqua, les contacts en vue d’une alliance nationale aux élections régionales de 1998 avancent : ils seront quasiment (et officieusement) conclus quelques mois plus tard − ce qui, bizarrement, n’empêche pas la gauche de présenter Chirac en modèle de vertu républicaine pour son supposé refus de toute alliance avec les « fachos »…

Les termes du contrat sont simples : dans les 22 régions françaises, le FN soutiendra le RPR et participera aux exécutifs locaux. Une présidence de région sera même confiée à un frontiste en Provence-Alpes-Côte-d’Azur, à une seule condition, non négociable : il ne devra pas s’appeler Jean-Marie Le Pen. Le Vieux a déjà une réputation entachée par des calembours douteux (« Durafour-crématoire ») voire négationnistes (le « point de détail de l’histoire »).

Alors que les sondages donnent le tandem RPR-FN gagnant dans presque toutes les régions, le président-fondateur du FN n’en démord pas : ce sera lui ou rien. Ce sera rien, ou si peu. Quelques alliances locales entre frontistes et madelinistes de Démocratie libérale suffisent à mettre le feu aux poudres médiatiques et à lancer la machine à dénoncer. Du coup, Jacques Chirac monte sur ses petits poneys républicains et somme lesdits élus de démissionner, enterrant toute perspective d’alliance FN-RPR et, du même coup, toute possibilité, pour la droite nationale de briser l’isolement électoral qui lui ferme les portes du pouvoir. Le « front républicain » est né, et son concepteur indirect s’appelle… Jean-Marie Le Pen. L’explosion des droites consécutive à leur fusion n’aura pas lieu − en tout cas pas cette fois-là.

Années décisives

Aujourd’hui, après les purges des anciens « félons » mégrétistes menées du sommet à la base du parti frontiste, il ne reste plus grand-chose de ce qui formait l’establishment lepéniste. Les 18% de Marine Le Pen à la présidentielle doivent moins à un maillage partisan qu’à une force de frappe populiste déployée dans les grands médias nationaux.
Si on se fie aux enquêtes d’opinion publiées à la chaîne, 70 % des électeurs UMP seraient prêts à s’allier avec le FN[3. Sondage TNS Sofres Sopra Group pour i>Télé (1er juin 2012).]. Et à la veille des législatives, plus de 60% des électeurs frontistes souhaitaient même une alliance nationale UMP-FN: les 40 % de réfractaires seraient-ils les fameux « gaucho-lepénistes » décriés par Pascal Perrineau ? Et lâcheraient-ils, aussi vite qu’ils l’ont rallié, un Front national arrimé à la droite ? L’avenir nous le dira.

Quinze ans après le rendez-vous manqué de 1997, les positions « identitaires » du Front national semblent en tout cas lui garantir un bel avenir électoral, y compris dans l’hypothèse d’un flirt poussé avec l’UMP. Avec une pointe de cynisme, nous rappellerons que la politique se joue un peu dans les urnes et que les électeurs ne se déterminent pas forcément en fonction de la cohérence idéologique de ceux qui briguent leurs suffrages, et encore moins en fonction des prêches médiatiques.

La question d’une participation du Front national au gouvernement ayant été évacuée par la défaite de l’UMP − à laquelle Marine Le Pen n’a pas peu contribué −, les élections locales de 2014 permettront de clarifier les choses. Plus l’hégémonie de l’UMP à tribord s’amenuisera, plus l’union sera incontournable.[/access]

*Photo : davidreportages

Caramels, bonbons, smics et chocolats

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Quel est le point commun entre un magasin de chaussures, un laboratoire dentaire, une imprimerie, une entreprise de graphisme et une boutique de parfumerie ? Allez, un effort… C’est tout de même moins compliqué que la rencontre de la machine à coudre et du parapluie sur la table de dissection chère à Lautréamont.

Vous ne trouvez pas ? Eh bien, c’est tout simplement que dans ces secteurs, le plus petit salaire servant de base aux grilles salariales est inférieur au SMIC. L’air de rien, cela concerne tout de même 1 600 000 salariés. Mais comment cela est-il possible dans un pays comme le nôtre ? Avec ses travailleurs surprotégés par un code du travail kafkaïen et ses syndicats archaïques ? Et avec une gauche revenue au pouvoir qui s’apprête comme chacun peut le voir à ruiner le pays en préparant une transition active vers le socialisme réel ?

Eh bien de façon assez simple : pour respecter l’obligation légale du salaire minimum dont on sait que la récente et somptuaire augmentation, hors inflation, va tourner aux alentours de 6 euros et des bannettes par mois pour un temps plein, les patrons des branches mentionnées ci-dessus maquillent comme un carré d’as ces rémunérations inférieures en ajoutant aux minima des grilles d’autres éléments comme les primes de fins d’année ou les avantages en nature.

Conséquence annexe, c’est que les salaires plus élevés, grâce à l’obsolescence de ces grilles sectorielles, restent indexés sur les minima et se retrouvent eux aussi bridés. Les champions toutes catégories de ces manips sont les confiseurs qui gagnent haut la main avec une revalorisation du smic à 6764…francs, c’est à dire antérieure au passage à l’euro.

Et après, on va dire qu’il y en a qui se sucrent…

Logement : une niche peut en cacher une autre

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Le ministère du Logement vient de dévoiler les chiffres de la construction de logements neufs des trois derniers mois du gouvernement Fillon (mars-mai 2012). Le tableau est sombre : les mises en chantier ont reculé de 19,8% par rapport à la même période l’année précédente, s’élevant au nombre de 72 000. Avec 2,7% de demandes de permis de construire en moins, il est peu probable que la tendance s’inverse à l’avenir. A ce rythme-là, pas sûr que l’objectif de 300 000 nouveaux logements cette année soit atteint. Pire encore, cette baisse très significative met aussi en péril la promesse de campagne de François Hollande de faire sortir de terre 500 000 nouveaux logements par an.

L’une des raisons de ces contre-performances est la suppression du dispositif Scellier, qui avait permis la construction de plusieurs centaines de milliers de logements ces dernières années. Le gouvernement Fillon ayant décidé de l’abroger à cause de la crise et de sa faible efficacité, il a déjà perdu de son attractivité et disparaîtra complètement à la fin de l’année.

Comment donc combler l’écart entre le rythme actuel de 300 000 logements neufs par an et l’objectif annoncé par le président de presque 500 000 ? Côté budget de l’Etat, vu l’état des finances publiques, on ne peut attendre grand chose, surtout connaissant les priorités de Hollande – sanctuarisation des budgets de l’Education nationale, la justice et la sécurité intérieure – dont le logement ne fait pas partie.

Le doublement du plafond du livret A pourrait-il déclencher une nouvelle dynamique ? Ce qu’on appelle « les arbitrages » du président de la République sur cette question se font attendre au point d’exaspérer Marie-Noëlle Lienemann, ancienne ministre de logement de Pierre Bérégovoy. Mais il ne faut pas oublier que les capitaux drainés vers ces livrets A servent aussi à financer d’autres projets comme la construction des hôpitaux, des universités (une partie de la réforme de l’autonomie des universités a été réalisée grâce au livret A) voire une ligne de TGV. Les organismes de construction de logements sociaux n’en sont donc pas les seuls bénéficiaires. Sachant que les dispositifs visant à plafonner les loyers risquent de dissuader les investisseurs privés, la tâche du gouvernement est ardue.

Mais puisque il n’y a pas de miracles, les vieux remèdes sont appelés à la rescousse, et notamment les tant décriées « niches fiscales ». Puisque le changement c’est maintenant, les ci-devant « cadeaux aux riches » vont devenir « une mesure pour pallier la fin du dispositif Scellier ». A la manœuvre, Thierry Repentin, sénateur PS de la Savoie et président de l’Union Sociale pour l’Habitat, le « Monsieur Logement » de François Hollande, propose déjà un dispositif appelé « déduction fiscale incitative » – à l’évidence, rien à voir avec les « niches fiscales » honnies. En fait, il s’agit d’un mécanisme Scellier remodelé et amélioré, donc d’une mesure permettant à l’acheteur qui louerait son appartement à des ménages modestes (revenus inférieurs à 2,5 fois le SMIC) en pratiquant un loyer plafonné, de bénéficier d’une déduction fiscale. Pendant qu’on y est, pourquoi tourner autour du pot : changeons une fois pour toutes le nom de la dette publique !

*Photo : http://lesfustesdesforestiers.com

Juifs et Musulmans : les nouveaux cannibales ?

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Dans un jugement rendu mardi 26 juin par le tribunal de grande instance de Cologne, la justice allemande a considéré que la circoncision d’un enfant pour des motifs religieux constituait une blessure corporelle passible d’une condamnation en tant qu’elle modifie durablement et de manière irréparable le corps de l’enfant; et que le choix de la circoncision revient à l’enfant qui devra lui-même décider plus tard de son appartenance religieuse. Cette jurisprudence appelée à faire autorité n’est pas sans bousculer les communautés juives et musulmanes pour lesquelles la circoncision est un élément essentiel de la religion.

Le même jour, à Tokyo, la police a indiqué avoir lancé une enquête après qu’une plainte est venue dénoncer un jeune artiste japonais qui avait cuisiné et servi ses propres attributs génitaux lors d’une dégustation ayant autant pour but de pourvoir aux frais de son émasculation que d’attirer l’attention sur les minorités sexuelles au Japon. L’enquête ne débouchera a priori sur aucune poursuite, le cannibalisme n’étant pas légalement répréhensible au Japon.

Curieuse justice que celle qui sanctionne la circoncision au nom d’une croyance mais ignore le cannibalisme au nom du vide juridique. Nauséabonde justice que celle qui interdit de facto la pratique du judaïsme en Allemagne. Inégale justice que celle qui pose un statut inéquitable entre Juifs et Musulmans, les premiers étant circoncis à 8 jours et considérés comme incapables de choisir leur religion, les seconds l’étant plutôt à 8 ans et jugés pleinement lucides.

Mais si ces deux histoires ont en commun de porter en dessous de la ceinture et d’évoquer de manière différente l’ablation absolue ou relative, elles mettent surtout en exergue la culminance du droit comme ultime régulateur des rapports sociaux, dans une société caractérisée par la pluralisation de ses références morales et culturelles et par la multitude des vérités ou des divergences. Or, la perception des valeurs non plus comme des faits intangibles mais comme des constructions sociales mouvantes conduit indubitablement à individualiser la norme. Adaptée au cas par cas, cette dernière n’a plus vocation à rendre à chacun ce qui lui est dû mais ne fait qu’entériner l’évolution de la société.

Ainsi, la loi devient polysémique et le droit se déformalise, oubliant sa dimension collective. On en vient à une dictature du droit qui ne se contente pas -comme l’Etat de droit- de prélever une parcelle de souveraineté sur chaque individu au nom du bien commun mais au contraire d’en prendre sa totalité au nom de l’individualisme. Cette mécanique est d’autant moins rassurante si, comme Jean Giraudoux dans La guerre de Troie n’aura pas lieu, on voit le droit comme « la plus puissante des écoles de l’imagination » et que l’on pense que « jamais poète n’a jamais interprété la nature aussi librement qu’un juriste la réalité. »

La sanctuarisation du droit pour lui-même n’augure rien de bon. Si tel est son avenir, alors il faut s’attendre à bien plus aberrant que l’interdiction de la circoncision ou l’implicite caution apportée au cannibalisme. Car si le droit peut tout dire et tout légitimer, il anesthésiera le bon sens et concourra inéluctablement au désenchantement du monde dont parlait Max Weber.

*Photo : j.screaton

Le taureau espagnol au centre de l’arène européenne

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L’art tauromachique reste inscrit au « patrimoine immatériel » de la France. Les cris d’orfraie des amis des bêtes n’ont pas empêché cet acte de reconnaissance du legs inestimable que nous ont fait nos amis espagnols. Dans la symbolique économique, le bel animal revêt cependant une signification opposée à celle que lui a attribuée la tauromachie[1. Le monde entier connaît le taureau de bronze de Wall Street. Dans le jargon des financiers, bullish market (de bull, taureau) désigne un marché à la hausse et bearish market (de bear, ours) un marché à la baisse.]. Tandis que le taureau statufié de Wall Street incarne l’optimisme des marchés, le noble acteur des arènes espagnoles est voué, sauf cas d’espèce, à mourir sous les coups du matador qui l’a mis en scène. Toute la révérence qui entoure la victime du drame tauromachique n’empêche pas que c’est à l’homme que revient en définitive l’honneur d’incarner la fierté et la bravoure espagnoles.

Ces deux symboliques du taureau, promis à la mort ou annonciateur de succès, tissent une parabole de la trajectoire espagnole des vingt dernières années.[access capability= »lire_inedits »] Le « miracle espagnol » renvoie simultanément au taureau symbole d’optimisme de Wall Street et au matador terrassant la pauvreté et le chômage pour s’installer parmi les puissances économiques du monde. Mais les vents économiques sont désormais contraires et les symboles se sont retournés. L’Espagne n’est plus le puissant animal de Wall Street ni le glorieux matador, mais le taureau blessé qui attend, au centre de l’arène, une fin aussi éprouvante qu’inévitable.

La modernisation heureuse

Adopté le 9 juin, le plan de sauvetage des banques espagnoles, sixième du genre dans la zone euro depuis le 10 mai 2010, a dessillé les plus ignorants. Il y a peu de chances que Ségolène Royal proclame, comme elle le fit à l’hiver 2007, que « l’Espagne a trouvé le secret de la croissance moderne » ou que Michel Sapin propose l’Espagne comme modèle de croissance à la France embourbée comme au printemps 2008. Du FMI, à la Commission européenne, de l’OCDE aux agences de notation, tous les économistes institutionnels confirment aujourd’hui la faillite virtuelle d’un pays qui semblait avoir enrayé le déclin historique qui l’a accablé à partir du dix-septième siècle.

La chute brutale de l’Espagne, du piédestal où on l’avait installée, appelle d’autres explications que les assertions à l’emporte-pièce prodiguées par les médias. Avant d’analyser les erreurs stratégiques du pays et la corruption qui mine son économie, il faut tenter de comprendre comment la patrie de Cervantès avait renoué avec le succès. Le naufrage actuel est la conclusion d’un cycle contrasté, une première phase d’essor et de modernisation véritable ayant été suivie d’une deuxième période, caractérisée par une véritable folie stratégique.

Tout commence à la fin des années cinquante, avec l’arrivée au pouvoir, dans le gouvernement franquiste, de ministres appartenant à l’Opus Dei qui pensent, à juste raison, que l’Espagne ne pourra pas se moderniser par ses propres forces. Pour gagner du temps, tout en préparant l’inéluctable chute du régime, ils plaident pour l’ouverture du pays aux investissements directs étrangers et emportent la décision du dictateur nationaliste. C’est alors que l’industrialisation commence au-delà des régions traditionnellement dynamique –Catalogne, Pays basque et Asturies. Les entreprises américaines, japonaises, allemandes et françaises sont accueillies à bras ouverts[2. La plus grande usine du groupe PSA, située à Vigo, est issue d’un atelier de fabrication de fourgonnettes 2CV installé en 1958.]. En dépit du retard des infrastructures et de la faiblesse des revenus des ménages espagnols qui limitent les débouchés offerts aux industriels étrangers installés sur le territoire, les premiers résultats sont encourageants. Mais il faudra attendre que le départ ad patres du Caudillo mette un terme à l’isolationnisme politique et diplomatique du pays pour que l’on comprenne que l’Espagne est entrée dans l’antichambre du développement.

Cette période de modernisation heureuse se poursuit avec la normalisation politique et l’entrée du pays dans la Communauté européenne, à la veille de la mise en œuvre des « fonds de cohésion structurels » que Jacques Delors a lancés peu après son arrivée à la tête de la Commission de Bruxelles. L’idée-maîtresse qui préside à la création de ces fonds est que les pays européens les plus riches doivent subventionner les plus pauvres de manière à accélérer le rattrapage de leur retard économique et social. Ils permettent aux pays bénéficiaires de se doter de routes, d’autoroutes, de ports, d’aéroports, de lignes ferroviaires, voire de stades ou de musées, en s’appuyant sur des transferts directs consentis par les Trésors (donc par les peuples) allemand, français, néerlandais, italien, anglais et d’autres encore. Ces investissements financés par l’extérieur, contribuant mécaniquement à la croissance comptable, c’est-à-dire à l’augmentation du PIB, les économistes les plus niais finissent par croire à leur effet d’entraînement durable. Il est vrai que tout touriste visitant l’Espagne peut en admirer les réalisations tangibles, par exemple le réseau de lignes à grande vitesse le plus dense d’Europe.

Alors que la législation franquiste empêchait les employeurs de licencier, la modernisation heureuse a également pour conséquence un début de normalisation du droit du travail. Pour sortir de l’impasse, le Parlement espagnol contourne l’obstacle en autorisant l’application de normes plus souples aux nouveaux contrats de travail, qu’ils concernent de nouveaux emplois ou des postes existants libérés par le départ de leur titulaire. En apparence, cette réforme est un succès puisqu’entre le milieu des années 1980 et la fatidique année 2007, l’Espagne est le pays européen qui crée le plus grand nombre d’emplois proportionnellement à sa population[3. La propagande néolibérale sur les rigidités du marché du travail responsables de tous les maux fait l’impasse sur cette modernisation partielle et réussie du droit du travail réalisée avant le grand essor.].

La folie des grandeurs

C’est durant les années 1990 que l’hubris s’empare des dirigeants de Madrid. Le pays est déjà la première destination touristique d’Europe, si l’on tient compte à la fois du nombre des visiteurs et de leur durée de séjour. Le boom touristique stimule l’activité de la construction, tout en saccageant les côtes du pays, non protégées de la pollution immobilière. Très peu de temps avant la relève du gouvernement de Felipe Gonzalès par celui de José Aznar, le pays s’oriente vers une croissance à marche forcée, dopée par la consommation et la construction. Il faut aller toujours plus vite, embaucher à tour de bras, montrer à l’Europe et au monde que l’Espagne compte à nouveau sur la scène économique et politique internationale.

Durant la fin de la décennie, le pays bénéficie, plus encore que ses grands voisins français, allemand, italien, de ce qui est – mais on ne le sait pas – la dernière belle période économique de l’Europe. Les effets stimulants de la consommation et de la construction s’ajoutent à ceux d’un développement industriel qui ne se dément pas et de la poursuite d’investissements gratuits dans les infrastructures. Mieux encore, l’Espagne, qualifiée pour l’entrée dans la nouvelle monnaie unique, commence à bénéficier de conditions d’emprunt favorables. L’Etat, les entreprises, les banques, les particuliers peuvent s’endetter à des conditions proches de celles dont bénéficient les agents économiques allemands ou néerlandais. Et ce mouvement encourageant, au moins en première apparence, va se poursuivre jusqu’en 2010, au point que le crédit des débiteurs andalous finit par égaler celui des débiteurs bavarois.

On pourrait aujourd’hui soutenir que si l’euro a fini par échouer, c’est parce qu’il avait trop bien réussi. Offrant aux emprunteurs grecs, irlandais, portugais, espagnols, le bénéfice d’une monnaie « forte », il conduisait à relâcher la vigilance sur la solvabilité, c’est-à-dire la capacité économique de rembourser ses emprunts. Il permettait aussi d’acheter à bas prix des marchandises étrangères, européennes ou non européennes, encourageait de ce fait les importations au détriment de l’équilibre extérieur.
Dans le même temps, les finances publiques espagnoles se portaient le mieux du monde. Le Trésor local engrangeait les plus-values fiscales liées au boom économique, sans avoir, pour l’essentiel, à supporter le coût des infrastructures. En 2007, le budget était excédentaire à hauteur de plus d’un point de PIB et la dette inférieure à 40% du PIB. On comprend presque l’émerveillement de Ségolène Royal et de Michel Sapin. Qui aurait osé bouder une réussite aussi éclatante ?

Or, au moment même où la prospérité espagnole brillait de mille feux, deux maux invisibles sapaient ses fondations. Tout d’abord, la croissance des rémunérations était plus rapide que celle de la productivité globale du travail : autrement dit, le bénéfice engrangé par l’entrée dans l’euro (équivalent à une dévaluation d’environ 20 %) a été intégralement affecté à des hausses de salaires. En deuxième lieu, et c’est là que se trouve l’origine de la faillite bancaire, les emprunteurs espagnols du secteur privé accumulaient les dettes. Dans les faits, l’Etat espagnol surfait sur la vague de prospérité entretenue par les emprunts toujours accrus des ménages, des entreprises et des banques. Un chiffre suffit à mesurer le phénomène: entre 1990 et 2011, la dette globale des agents économiques a triplé, passant de 120% à 360% du PIB, malgré la forte croissance de celui-ci entre 1990 et 2007.

S’il plus personne ne peut aujourd’hui nier l’ampleur de la crise espagnole, sa compréhension reste brouillée par deux erreurs d’appréciation qui émaillent les commentaires des autorités européennes et des journalistes économiques. La première consiste à voir dans la descente aux enfers de l’économie ibérique un sous-produit de la crise occidentale. La seconde réside dans la focalisation sur le boom immobilier, tenu pour le premier facteur de la faillite des banques. La réalité est bien plus fâcheuse. D’une part, la récession espagnole a commencé dès le printemps 2007, une année avant le basculement des grandes économies occidentales, et, d’autre part, le krach immobilier dissimule le surendettement des entreprises espagnoles tous secteurs confondus. Bref, il y a une crise spécifiquement espagnole, plus déterminante encore pour l’avenir de l’euro et de l’Europe que la catastrophe grecque, qui n’obéit pas seulement au schéma général connu depuis l’épisode du « subprime rate ».

L’ère du mensonge

C’est bien pour cacher cette singularité espagnole que les autorités de Madrid se sont employées depuis des années à biaiser ou à falsifier les bilans de santé.
La première falsification intervient au printemps 2009 lorsque la banque d’Espagne présente un rapport réconfortant sur l’appareil bancaire du pays. Il y est dit, en substance, que les banques ont échappé au séisme grâce à son excellente supervision. Sa présentation sera relayée dans toute la presse économique occidentale, en particulier en France, où beaucoup voient dans la reprise en main par les Banques centrales nationales le remède aux errements financiers. L’ennui, c’est ce que rapport est à l’évidence fantaisiste. Durant la période de boom du crédit, les banques locales ont octroyé des prêts nouveaux à un rythme deux fois supérieur à celui qui avait cours en moyenne dans la zone euro. Aucune personne sensée ne peut imaginer que cette masse de prêts ne comporte pas de mauvaises créances. Or, le rapport ne suscite pas seulement l’enthousiasme des médias, mais aussi celui des autorités européennes, dont notre compatriote Jean-Claude Trichet, qui, jusqu’au bout, accorde sa confiance à la banque d’Espagne – représentée au sein de la BCE.
Il est vrai que les banques espagnoles ont largement titrisé leurs crédits hypothécaires, dont une partie substantielle a migré vers les banques françaises et allemandes, se délivrant ainsi d’une partie des risques liés à ces crédits. Il est vrai aussi qu’elles détiennent d’importantes créances sur l’Etat espagnol dont le crédit est alors intact. Mais le montant global des créances encore inscrites dans leurs comptes n’en dépassent pas moins la norme autorisée. Et au printemps 2009, cela fait deux ans que la récession s’est installée et que les défauts de paiement des débiteurs locaux, inférieurs à 1% en 2007, ont commencé à s’aggraver. Il fallait donc surveiller les banques espagnoles comme le lait sur le feu au lieu de croire aveuglément ce que racontait la Banque d’Espagne.

La deuxième manipulation est observable dès le deuxième semestre 2007. Alors que les chiffres représentatifs de l’activité économique, emploi, consommation de détail, investissement, production industrielle, se dégradent à partir du mois d’avril, l’Institut national de la statistique, sous tutelle gouvernementale, et la banque d’Espagne (encore elle !) continuent d’afficher un PIB en croissance. Il faudra attendre le deuxième semestre 2008, au moment où l’Occident tout entier voit plonger son activité et son emploi, pour que la récession espagnole apparaisse dans les statistiques nationales.

Cette falsification des données macro-économiques était pourtant évidente: il suffisait d’observer séparément chacun des éléments intégrés par ces données. À partir de l’été 2006, les activités liées à la construction chutent de façon continue, pour atteindre aujourd’hui un niveau deux fois moins élevé que lors du pic antérieur. Entre le printemps 2007 et le début 2012, l’emploi total chute de 17%, l’emploi manufacturier, qui n’est pas directement affecté par la crise immobilière, de 20% environ. La production manufacturière baisse de 25%, la consommation de détail de 20%. En revanche, la consommation totale continue à augmenter durant toute la période de crise. C’est ce qui permet aux autorités espagnoles d’avouer une récession totale de seulement 3,5 %, inférieure à celle de l’Italie et de l’Angleterre, alors que 2,8 millions d’emplois productifs ont disparu. À titre de comparaison, la France, pays de 65 millions d’habitants, a perdu un demi-million d’emplois entre 2008 et 2009, tout en subissant une décroissance estimée par l’INSEE à 2,6%.

Les mensonges officiels n’y changeront rien. Victimes de l’insolvabilité des ménages, mais aussi des entreprises, qui sont les plus endettées de la zone euro, après les entreprises portugaises, les banques espagnoles subissent un taux de défaut de 8% en moyenne : en clair, les entreprises prises collectivement, ne pourront pas acquitter les dettes contractées. D’un autre côté, l’Etat et les régions accusent des déficits et des dettes croissantes que les efforts drastiques imposés au nom du rétablissement du crédit public ne permettront pas de résorber. Aussi, les autorités européennes s’attendent-elles à ce que le gouvernement Rajoy avoue bientôt qu’il sera incapable de tenir ses objectifs de réduction du déficit public.

Le taureau espagnol est maintenant au centre de l’arène, là où les grands matadors ont pour habitude de mener leur adversaire pour la mise à mort. Hélas, quand celle-ci sera intervenue, ce sont tous les Européens qui saigneront. Que restera-t-il alors de nos amours européennes ?[/access]

Photo : Lui G. Marín – www.luimalaga.com

Ménez-Nasri, NKM-Fillon-Copé, même combat !

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Vous avez remarqué ? Je n’ai pas écrit une ligne sur la débâcle française au championnat d’Europe de football. Je n’ai pas pris le clavier pour fustiger les gosses mal élevés qui portaient les couleurs françaises du côté de Kiev et de Donetsk. Je ne vous mentirai pas, je n’avais guère le temps. Mais je reconnais aussi que je manquais de motivation. Quel intérêt de revenir fustiger au milieu de tant d’articles du même tonneau ces gamins dont on souhaite absolument qu’il soient dépositaires d’une exemplarité dont ils ne sont pas capables ?

Samir Nasri a mal parlé à deux journalistes. Jérémy Ménez a fait de même avec l’arbitre[1. Au passage, on n’a pas assez souligné l’indulgence de ce dernier qui n’a sorti qu’un carton jaune alors que de tels mots dans un match amateur valent à leur auteur une expulsion logique et quelques matches de suspension.] et son capitaine. Ils font honte à leur maillot, ils n’en sont pas dignes, a-t-on répété sur toutes les ondes, y compris Elisabeth Lévy sur RTL lundi soir. Je suis le premier à reconnaître que la formation des joueurs ne devrait pas se cantonner aux seuls aspects techniques, physiques et tactiques mais aussi s’accompagner d’une certaine éducation, y compris dans la manière de s’exprimer et de se comporter[2. On pourrait enseigner les mêmes rudiments dans les écoles de journalisme, puisqu’il semble bien que Nasri, dans l’échange qui a tant fait parler, n’était pas le seul à manquer de la courtoisie la plus élémentaire.].

Mais certaines personnalités, qui n’ont pas quitté l’école à 16 ans pour jouer au foot, peuvent elles aussi se comporter en malpolis. Il y en a même certains qui sont diplômés de l’Ecole Nationale d’Administration ou de Polytechnique et qui ont été plusieurs fois ministres. Jean-François Copé, François Fillon et Nathalie Kosciusko-Morizet, par exemple. Mardi, ils votaient pour élire le nouveau président de l’Assemblée Nationale. Et lorsqu’ils sont montés à la tribune pour déposer leur bulletin dans l’urne, ils n’ont pas, contrairement à leurs collègues Christian Jacob et Henri Guaino[3. On citera également Bernard Debré, Nicolas Dupont-Aignan et Henri Emmanuelli.], pris la peine de saluer la benjamine de l’Assemblée Nationale, Marion Le Pen-Maréchal, qui tenait le rôle d’assesseur. Copé a fait piteusement semblant de ne pas la voir, a salué le doyen d’âge Scellier et a passé son chemin. Quant à NKM, elle a effectué une feinte de corps que n’auraient pas reniée Ménez ou Nasri afin d’éviter la présence et le regard de la députée du Vaucluse.

On peut admettre d’une personne qu’elle ne serre pas la main de quelqu’un avec qui elle est en conflit personnel. Si la députée FN avait volé le petit ami de NKM, par exemple, ou si elle avait vendu une voiture d’occasion nantie de vices cachés à Jean-François Copé, l’attitude de ces derniers pourrait réclamer quelque indulgence. Mais d’après mes informations, il ne semble pas que ce soit le cas. Si Marion Le Pen-Maréchal n’a pas été saluée par un grand nombre de ses collègues, c’est tout simplement parce qu’elle est Marion Le Pen-Maréchal, qu’elle est considérée comme une galeuse, une pestiférée, une intouchable. Pourtant, elle a reçu, de la même manière que ses 576 collègues, l’onction du suffrage universel. Faut-il avoir si peu de conviction personnelle pour donner à croire que ne pas saluer une adversaire constitue un geste politique, pour croire que le seul contact d’une main pourrait nous « contaminer » ? Dans les années 80, Jean-Marie Le Pen expliquait que le SIDA, après tout, pouvait bien s’attraper ainsi. Copé, Fillon, NKM, et la flopée de députés socialistes, écologistes ou UMP qui les ont imités, croient, pour leur part, qu’un même contact provoque des maladies politiques graves, rappelant les heures les plus sombres de notre histoire. A ridicule, ridicule et demi. Cet évitement malpoli vaut bien les turpitudes de Ménez et Nasri samedi dernier et du grand-père de Marion Le Pen-Maréchal au temps de sa splendeur.

C’est pourquoi, pour rester polis, nous ne félicitons pas Kosciusko-Morizet, Fillon et Copé. Et nous n’accablerons pas davantage Ménez et Nasri. Car la politique, contrairement au football, ce n’est pas qu’un jeu.

*Photo : RemiJDN

Cherchez la femme !

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Ministre des droits de la femme et porte-parole du gouvernement, Najat Vallaud-Belkacem est bien décidée à faire avancer la parité en France. Pour preuve, son ministère vient de publier, le 27 juin, un document intitulé : Une exigence d’exemplarité : l’égalité entre les femmes et les hommes au cœur de l’action publique.

Les mesures programmées y sont détaillées par le menu. Mais rassurez-vous : tout est, d’ores et déjà, en bonne voie pour renforcer la parité dans le pays, puisque « le gouvernement sera particulièrement vigilant à l’équilibre dans les nominations aux emplois supérieurs qui seront faites au sein de l’Etat, entre les femmes et les hommes ». Reste à savoir qui est l’auteur de cet engagement magnifique qui viendra assurément prendre place dans la longue histoire des combats féministes. Etienne Grass, directeur de cabinet de Mme la ministre ? Jérôme Teillard, son directeur adjoint ?

Ou Eric Lajarge, son chef de cabinet ? Suivons l’exemple de Jackal, qui allait répétant dans Les Mohicans de Paris : « Cherchez la femme, pardieu ! Cherchez la femme ! »

Belgique, l’autre pays de la charia

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La semaine dernière, nous évoquions les « incidents » de Molenbeek et l’étrange implication du groupuscule Shariah4Belgium dans les troubles qui ont dernièrement secoué la région de Bruxelles.

Grâce au travail approfondi du sociologue Felice Dassetto[1. Professeur de sociologie des religions, Felice Dassetto a fondé le Centre d’études de l’islam dans le monde contemporain. Il était l’un des premiers chercheurs à avoir publié à partir de 1984 des études sur l’islam et les musulmans en Belgique], nous disposons maintenant d’une monographie complète sur l’identité et les ressorts de cette ligue salafiste implantée au cœur même de l’Europe. Comme le résume Dassetto, le mouvement créé en 2010 à l’instigation du belgo-marocain Fouad Belkacem « fait partie des groupes qui veulent relancer le jihad en Europe par d’autres moyens que le recours aux armes ». Le jihad alternatif, aurait dit Audiard.

Ne nous y trompons pas : si l’acception couramment admise du jihad (mot qui signifie littéralement « effort ») désigne la guerre sainte contre les « Infidèles », sa conception maximaliste – le grand Jihad – se cantonne à la sphère intime, l’effort sur soi étant inhérent à l’islam. Or, le courant salafiste oscille également entre jihadisme social et individuel, connaissant diverses fortunes et filiations, des Frères Musulmans aux piétistes apolitiques.

Shariah4Belgium exprimerait une « vision identitaire à la belge » visant non pas la déflagration de la société par des bombes mais bien la déliaison culturelle et religieuse, la constitution d’un quant-à-soi imperméable aux influences allogènes (comprendre : non islamiques). En clamant haut et fort l’illégitimité des élections législatives belges de 2010, Shariah4Belgium s’est fait un nom en mettant sur le devant de la scène son parti pris sociétaliste. Le combat pour le port de la burqa, les campagnes en faveur des « frères » et « sœurs » opprimées par l’Etat coercitif belge ou français, les imprécations haineuses contre « les Juifs et les Croisés », tout cela s’insère dans une logique intrinsèquement takfiri. Inspirée des écrits du penseur égyptien Sayyid Qotb, que Nasser fit exécuter dans l’indifférence générale en 1966, les takfiristes sortent leur revolver moral dès qu’ils perçoivent la moindre entorse à leur rigorisme religieux. Le génie de Qotb, qui lui assure une postérité idéologique exceptionnelle, réside précisément dans le concept de « takfir » (excommunication, sortie de l’islam) associé à l’ère antéislamique de la Jahiliyya (ignorance), deux notions qui fournissent une boîte à outils commode pour sortir du monde moderne. Irrespectueux de l’islam et de ses pieux préceptes le Raïs-Pharaon égyptien ? Takfir ! Le gouvernement belge bafoue les libertés individuelles de ses administrés musulmans ? Takfir ! Bien sûr, il existe une certaine indétermination dans la nature de « l’excommunication » théorisée par Qotb : vise-t-elle le gouvernement, l’ordre politique ou la société toute entière ?

Foin de subtilité herméneutique chez Shariah4Belgium : l’essentiel est de se faire entendre par la force des mégaphones et des provocations frôlant l’illégalité. A ce petit jeu, tous les instruments sont bons, a fortiori dans un environnement démocratique où l’individu-roi peut prétexter de son indépendance pour défendre à peu près n’importe quoi au mépris de n’importe qui. Fouad Belkacem et ses ouailles se glissent intelligemment dans une des failles majeures de la démocratie libérale à l’ère du relativisme : la réduction de la Liberté – pour quoi faire ? aurait demandé un grand esprit – aux libertés négatives, l’absence de définition commune du Bien au profit d’une définition neutre et impersonnelle de la justice. D’un Etat binational exsangue, Shariah4Belgium a fait son terrain de jeu, articulant le jihad sociétal déterritorialisé, avec images satellite de Ben Laden et Zawahiri pour la forme, avec l’enracinement tactique dans un environnement froidement légaliste et déspiritualisé.

Si l’on y réfléchit bien, jihad pacifique ou non, Fouad Belkacem a inspiré une nouvelle forme de guerre de mouvement. En partisan combattant pour une idéologie, il mène une lutte asymétrique et réticulaire sans liaison territoriale fixe, ses faits et gestes n’obéissant qu’à la sourde injonction du jihad mondialisé.
Au royaume du Droit et du Marché, Shariah4Belgium a donc de beaux jours devant elle…