En mars 2027, la célèbre collection de la Pléiade, reliée cuir pleine peau et dorée à l’or fin, va accueillir l’œuvre complète de Patrick Modiano. Le romancier, né en 1945, se voit ainsi couronner une fois de plus, après le Goncourt en 1978 et le Nobel de littérature en 2014, entre autres.
Ces distinctions (méritées) n’ont jamais fait déraper la plume modianesque, acharnée à faire revivre la mémoire engloutie de la Shoah, comme dans Dora Bruder, chef-d’œuvre de 1997. Au fond, le sujet de Modiano, c’est l’« homme déconstruit », dont on a souvent parlé si maladroitement. C’est chez lui qu’il faut le trouver, comme un marqueur de notre époque où l’éthique a de la peine à dire son mot. Le dernier roman de Modiano, qui vient tout juste de sortir, en apporte une démonstration fascinante. C’est titré L’Éléphant ‒ à cause aussi de la mémoire, sans doute, mais par antiphrase ‒ et il raconte la vie spectrale d’un homme défait dans la société postmoderne.
L’essentiel en peu de mots
Il n’y a pas vraiment d’intrigue, dans L’Éléphant. « Un récit ? demandait Maurice Blanchot. Non, pas de récit, plus jamais. » (La Folie du jour, 1973) Ce court roman fait aussi penser à Simenon ou encore Peter Handke. Modiano appartient à cette famille d’écrivains qui disent l’essentiel en peu de mots. Son personnage principal se nomme Van Walle. Il n’a pas de prénom. Il habite près des Invalides à Paris, et ne sort jamais de son quartier. Il regarde le monde par la fenêtre de sa chambre. Il utilise des jumelles, pour espionner ses vis-à-vis. Son regard de « voyeur », si l’on veut, est incisif. À ceci près qu’il ne se souvient plus de son passé. Nous retrouvons là ce qui caractérisait déjà en 1978 le protagoniste de Rue des Boutiques Obscures (un titre superbe, soit dit en passant) : l’amnésie. Et on se dit que ce pourrait être la clef de toute l’œuvre de Modiano. Dans L’Éléphant, Modiano le confirme, comme un boxeur mettant K.-O. son adversaire, quand il dit de Van Walle : « Une lumière aveuglante l’éblouissait, la lumière blanche de l’amnésie, qui le protégeait aussi du moindre souvenir […] Il ne se souvenait de rien. » Beaucoup de passages réutilisent cette image de la lumière blanche, dans la suite du roman. Désormais, ce serait cela, l’éléphant du titre : non pas la « lourdeur » physique de Van Walle, mais plutôt « la lumière blanche de l’amnésie » qui le mine, symbolisée par un éléphant qui serait blanc.
A lire aussi: Contre la laideur de la France!
Un monde « sous vide »
Le personnage de Van Walle est un anti-héros. « Un voyageur sans bagages, nous indique Modiano. Et pas même un voyageur », précise-t-il. Van Walle me fait penser, très prosaïquement, à la chanson de Jean-Jacques Goldmann : « Elle vit sa vie par procuration… » Il habite un monde « sous vide ». C’est peut-être Paris, mais un Paris changé, devenu anonyme, une sorte de bled paumé qui aurait surgi au XXIe siècle comme une conséquence du Covid ou du réchauffement climatique. Les plus beaux endroits, rappelant les jours heureux, sont devenus une souffrance. Modiano fait cette remarque très vraie : « ce sont les lieux, plus que les personnes, qui provoquent l’afflux des souvenirs ». Ajoutons néanmoins que, dans L’Éléphant, il y a un certain nombre d’hommes et de femmes que croise Van Walle, ceux et celles qu’il espionne et dont il va à la rencontre, poussé par une curiosité irrépressible. Je vous laisse les découvrir, ainsi que leurs noms à tous. Les noms sont importants, pour Modiano, comme vous le savez. Ici, ils sont très beaux dans leur simplicité même, qui cache leurs zones d’ombre, mais pas leur statut de « vies minuscules ».
« Oh tout finir »
Je soupçonne Modiano d’avoir mis dans L’Éléphant beaucoup de lui-même. J’ai l’impression qu’il nous donne un livre sur sa propre vieillesse. Je rappelle qu’il a désormais 81 ans, le grand âge. Et alors il imite un peu ce qu’avait fait Beckett, autrefois, avec Soubresauts (1989), court et angoissant texte testamentaire, où l’auteur franco-irlandais de 83 ans décrivait, non sans une certaine franchise, son état mental particulièrement déprimé et dévasté. On se rappelle que Soubresauts se terminait par : « N’importe comment n’importe où. Temps et peine et soi soi-disant. Oh tout finir. » Modiano n’est certes pas aussi cru que Beckett, mais il exprime cependant le même désarroi. Toutes les personnes âgées, du moins celles qui « intellectualisent », y reconnaîtront sûrement un phénomène familier. Moi-même, qui suis désormais vieux, même si mon amnésie reste encore limitée, j’ai été touché de retrouver dans le roman de Modiano cet état d’esprit si particulier qui nous incite à résister, à survivre. Et qui donne sens à la vie, à toute une vie, quand vient l’heure du bilan. Je crois que, dans l’effondrement même qu’elle entraîne, la vieillesse a un sens, surtout si l’on a eu ce qu’on appelle une vie bonne. Van Walle, c’est important, travaille au milieu des livres, pour un petit éditeur parisien. Modiano sent que c’est par là que son héros peut être sauvé. Il a amassé, grâce aux livres qu’il a lus, un trésor pour plus tard. Une phrase de l’Évangile de Matthieu m’y fait penser par association d’idées : « mais placez pour vous des trésors dans les cieux, où le ver ne corrompt pas, et où les voleurs ne percent ni ne volent. Car là où est votre trésor, là sera aussi votre cœur. » Pour moi, cette parole évoque entre autres le capital de la lecture, et donc, je le crois, un acquis pour l’éternité.
Patrick Modiano, L’Éléphant. Éd. Gallimard, 98 pages.
Causeur ne vit que par ses lecteurs, c’est la seule garantie de son indépendance.
Pour nous soutenir, achetez Causeur en kiosque ou abonnez-vous !





