Accueil Site Page 2813

Ségolène, maximum respect !

20

Ingratitude ! Que la droite se réjouisse qu’une tête symbolique soit tombée, c’est bien naturel, surtout dans un contexte de double défaite. Mais ceux qui, à gauche, rient sous cape ou font parfois sauter les bouchons de champagne pour fêter la défaite de Ségolène Royal à La Rochelle ne méritent pas la même indulgence. Pendant toute la campagne présidentielle, elle s’est montrée exemplaire dans le soutien au candidat. L’échec de Royal à la primaire socialiste ne doit pas faire illusion.[access capability= »lire_inedits »] Si son score fut si faible, c’est parce que les petites gens qui l’aiment ont peu voté, au contraire des fonctionnaires. Ces derniers, pour signifier leur défiance face à la financiarisation et le libre-échange intégral, lui ont préféré Montebourg.

Il faut se souvenir de sa passe d’armes avec Cécile Duflot suite à la décision gouvernementale sur les « zones noires » consécutives à l’ouragan Xynthia ou à l’occasion de son combat contre la taxe carbone. À cette époque, Ségolène Royal souhaite déjà prendre la défense de la France qui vit dans des pavillons en zone rurale ou périurbaine. Elle a lu Recherche le peuple désespérément de Brustier et Huelin. Elle sait donc déjà qu’il ne faut pas laisser ces classes populaires ou moyennes déclassées à Marine Le Pen ou Nicolas Sarkozy, sous peine de défaite assurée.

Au lendemain du premier tour, elle ne s’est nullement étonnée que, même dans son Ouest poitevin, cette France des invisibles ait offert des scores en hausse à Marine Le Pen. Et c’est elle qui monte à l’assaut pour expliquer qu’il ne faut ni dénigrer ni insulter ceux qui ont voté pour la candidate frontiste, ajoutant, sans craindre de désespérer Libé, que « ceux qui s’inquiètent des flux de clandestins ne sont pas des racistes ». François Hollande n’a pas cédé un pouce à Nicolas Sarkozy sur ce terrain-là, n’écoutant ni Libé, ni Les Inrocks, allant même, lors de leur fameux débat, jusqu’à évoquer avant son contradicteur la viande halal et lui reprocher sa position sur le voile à l’École. Alors que le président sortant le pilonnait sur ce thème, reculer, c’était prendre le risque de perdre.

Bien lui en a pris, il s’est engouffré dans la brèche ouverte par Ségolène Royal, laquelle, qu’on le veuille ou non, a constitué une pièce essentielle de cette victoire de la gauche, attendue depuis vingt-cinq ans. Lionel Jospin, dont on attend encore le soutien à la candidate PS, peut être satisfait : le voilà débarrassé de sa mauvaise conscience.[/access]

*Photo : crown04

A chaque jour sa taxe

10

Fiers de leurs nombreux prix Nobel[1. Prix Nobel dont seulement deux des lauréats vivaient en Hongrie (le biologiste Szent-Györgyi et l’écrivain Kertész), les quelque 12 autres émanant de la diaspora, essentiellement américaine.], les Hongrois passent pour être un peuple particulièrement doué en matière de créativité et d’invention. Cela a été mille fois démontré, tant sur le plan des arts que des sciences (cf. le fameux Rubiks’Cube ou l’invention du stylo à bille).

Mais aujourd’hui, j’avoue que les Hongrois forcent notre admiration et se surpassent au-delà de toute attente. Je pense aux trouvailles de leurs dirigeants actuels, notamment en matière de fiscalité…

Je ne sais ce que François Hollande et Jean-Marc Ayrault préparent aux Français, mais je doute fort qu’ils puissent rivaliser, même de loin, avec leurs homologues magyars. Enfin… le défi est lancé !

Nous avions déjà eu un avant-goût de cette créativité avec la fameuse taxe sur les chiens (ebadó) dont le montant aurait été fixé en fonction de la dangerosité de l’animal, et dont eussent été exonérés les chiens de pure race hongroise (alors qu’ils sont les plus agressifs !). Bien que la loi fût votée, son application avait été mise de côté, car trop compliquée à mettre en pratique…

Aujourd’hui, j’aimerais rendre un vibrant hommage au maire de Budapest, István Tarlos, un proche du gouvernement.
Son premier projet, dit taxe-bouchon (dugódíj), était d’instaurer un péage pour les véhicules accédant au centre-ville, initiative qu’il veut maintenant transformer en péage pour traverser les ponts de la capitale[2. Au nombre de sept, qui relient sur le Danube les deux villes de Buda/Óbuda, rive droite résidentielle, et de Pest, rive gauche des affaires]. Pour le coup, je me pose des questions… Après tout, on prétend que ça se fait à New York. Peut-être, sauf que la configuration n’est absolument pas la même (taille de la ville, nombre et longueur des ouvrages).

Mais sa plus belle trouvaille date de quelques jours (car ils en sortent à peu près une par semaine, à notre plus grande joie) : une taxe sur tous les produits en vente dans la capitale qui portent les noms de « Budapest », « Buda », « Pest » ou « Pest-Buda » (t-shirt, vases, assiettes, autocollants, etc.). Seront également taxées les entreprises et formations artistiques qui utilisent le nom de Budapest dans leur raison sociale (telle ma banque, la Budapest Bank). L’argument : ces noms, comme pour une marque de luxe, ont une connotation prestigieuse qui aide à la vente. Taxe prévue: 100 forints – 35 ct – par objet et 750 000 forints – 2 700 euros – par raison sociale. Montants qui peuvent paraître faibles mais le sont moins dans le contexte local.

Peut-on imaginer cela à Paris, Vienne, Rome ou à Venise ? J’en doute. A vrai dire, peut-être faut-il mettre cela sur le compte de la canicule qui sévit actuellement à Budapest (à moins que ce soit moi qui en sois victime, à vous de juger…)

PS : et je me pose une question : il y a des gens qui portent le nom de Buda, comme vous trouverez dans l’annuaire parisien des M. et Mme Paris. Quid de leur cas ?

*Photo : http://newshopper.sulekha.com

Vous qui voulez interdire la prostitution…

Madame,

Vous souhaitez abolir la prostitution.

Je veux vous dire avant toute chose que je ne doute pas un instant de votre sincérité. J’ai bien pris note que votre position abolitionniste n’est ni moralisatrice, ni paternaliste ; qu’elle n’est motivée que par une sincère compassion pour ces jeunes femmes, souvent victimes de réseaux mafieux et de proxénètes violents, qui se prostituent non par choix mais parce qu’on les y oblige. Si ma raison me suggérait qu’une telle politique avait la moindre chance d’améliorer le sort de ces femmes, croyez bien que je vous soutiendrais corps et âme. Seulement voilà : je crois que vous commettez là une grave erreur et que la prohibition que vous appelez de vos vœux fera beaucoup plus de mal que de bien.

La première chose que vous devez admettre, c’est que vous ne parviendrez jamais à abolir la prostitution. Vous aurez peut être l’illusion d’y être parvenu ; mais ce ne sera jamais rien d’autre qu’une illusion qui ne trompera que celles et ceux qui voudront bien y croire. La prostitution, que l’on évoque souvent – et probablement à tort – comme « le plus vieux métier du monde », existe parce que certains hommes ne peuvent pas satisfaire leurs désirs dans le cadre d’une relation à titre gracieux et parce que certaines femmes, poussées par la pauvreté ou en quête d’indépendance financière, acceptent de leur vendre ce service. Le désir masculin, le fait que certains hommes aient plus de succès que d’autres auprès de la gent féminine, que des couples soient plus ou moins bien assortis, la pauvreté et le fait que certaines femmes acceptent de se prostituer sont autant de constantes qu’aucune politique ne fera jamais disparaître. Peut être parviendrez-vous à ne plus la voir mais soyez sûre que, même sous un régime prohibitionniste, la prostitution continuera à exister. La véritable question est de savoir dans quelles conditions.

En poursuivant les clients, vous les obligerez à se montrer plus prudents, vous forcerez ainsi les prostituées à trouver des solutions pour leur offrir plus de discrétion, plus de clandestinité. Bien sûr, l’organisation d’un marché clandestin implique des coûts et une organisation adaptée : très rapidement, les indépendantes disparaîtront au profit de réseaux organisés capables d’organiser de telles rencontres.
La demande et la concurrence se faisant plus rares, ces réseaux pourront compenser les risques induits par votre politique en augmentant leurs tarifs. Mais n’ayez aucune illusion : les prostituées, elles, ne toucheront pas un centime de plus ; bien au contraire, les réseaux mafieux seront les principaux bénéficiaires de la prohibition. Des clients qui acceptent de payer plus cher, une main d’œuvre désormais totalement dépendante : il n’en faut pas beaucoup plus pour que le proxénétisme devienne une activité extrêmement lucrative. Forts de leurs pactoles et de perspectives de développement florissantes, les réseaux pourront alors investir pour éliminer physiquement la concurrence, organiser leurs trafics à plus grande échelle et capturer encore plus de victimes non consentantes dans leurs filets.
À l’abri des regards, les prostituées seront désormais livrées pieds et poings liés à leurs proxénètes qui pourront leur imposer des conditions de travail encore plus indignes tandis que les clients devront se contenter de ce que leur offre le réseau qui aura su se faire connaître d’eux : hygiène dégradée, absence de préservatifs… Il est inutile, je crois, de pousser plus avant la description de l’abject cloaque que vous vous apprêtez à créer.

Les politiques de prohibition – de l’alcool, de la drogue comme de la prostitution – n’ont jamais eu d’autres conséquences que de nourrir le crime organisé aux dépens du reste de la société. C’est le gouvernement des États-Unis qui a fait la fortune d’Al Capone plus que n’importe qui d’autre. Si, comme j’en suis sincèrement convaincu, votre objectif est d’aider ces jeunes femmes, c’est précisément la politique inverse qu’il vous faut mettre en œuvre : légalisez la prostitution et abrogez la loi de 1946 qui interdit les maisons closes. Vous porterez ainsi un coup fatal aux réseaux de proxénétisme clandestins et vous permettrez aux prostituées de travailler de leur plein gré dans des conditions d’hygiène acceptables.

Au-delà des partis pris idéologiques et des impératifs de la communication gouvernementale, les décisions que vous vous apprêtez à prendre seront lourdes de conséquences pour la vie de milliers d’anonymes. Souvenez-vous, de grâce, que les bonnes intentions ne suffisent pas – l’enfer, dit-on, en est pavé – et que, comme l’écrivait Karl Popper, « nos plus grands problèmes trouvent leur source dans quelque chose d’aussi admirable et sensé que dangereux : dans notre impatience à améliorer le sort de nos semblables. »[1. Karl Popper, La Société ouverte et ses ennemis (1945), préface à la deuxième édition.]

*Photo : Najat Vallaud-Belkacem

Assemblée nationale : le doyen est un gamin !

5

Conformément à la tradition, c’est le doyen d’âge, François Scellier, 76 ans, député UMP de la sixième circonscription du Val-d’Oise -et surtout connu jusque là pour le dispositif de défiscalisation immobilière portant son nom- qui a présidé la séance d’installation de la nouvelle Assemblée nationale issue des élections des 10 et 17 juin 2012. Au regard de ses illustres prédécesseurs dans cette éphémère fonction, Marcel Cachin, le chanoine Kir ou Marcel Dassault, vénérables nonagénaires, François Scellier fait figure de jeunot.

Mais il aura vraisemblablement droit à une mention dans la prochaine édition du Guinness Book of records pour avoir été le premier doyen d’âge du Parlement français à faire coucou à sa maman en entamant son discours d’ouverture de la séance. Madame Scellier mère vient de fêter ses cent ans, et a pu admirer son député de rejeton officier au perchoir avant de laisser la place à Claude Bartolone.

Les bistrotiers de mon coin se croyant malins en affichant derrière le bar un avis stipulant que « La maison fait crédit aux personnes de plus de 80 ans accompagnés de leurs parents » vont devoir trouver une autre vanne pour décourager les adeptes de l’ardoise à rallonge.

Hollande fait ses premiers cocus à la gauche du PS

La gauche du PS. Existe-t-elle encore ? On la disait groggy et éclatée depuis la primaire socialiste, le courant Hamon ayant privilégié sa raison aubryste à son cœur montebourgeois. Après le plébiscite de François Hollande à l’automne, la bise fut venue sur ce parent pauvre de Solférino, aussi utile pour gagner les élections qu’éternellement relégué aux seconds rôles lorsque la gauche arrive au pouvoir. Hamon ministre délégué à l’économie sociale[1. Moqué à Solférino comme le ministre des « chèques déjeuners », me souffle un fin connaisseur des arcanes socialistes.], Montebourg ministre du « redressement productif » mais privé du commerce extérieur et de barrières aux frontières de l’Europe, voilà les deux grands maroquins accordées au feu Nouveau Parti Socialiste, désormais réduit à l’image blafarde du ministre de l’Education mi-IIIe République mi-pédago qu’est devenu son ancien jeune loup Vincent Peillon.

Avant-hier, Jean Poperen et le CERES de Jean-Pierre Chevènement. Hier, la Gauche socialiste de Lienemann, Mélenchon – depuis, parti secouer ses incohérences doctrinales sous d’autres cieux – Dray, affublé de la jeune Delphine Batho, dont la fortune politique s’est avérée inversement proportionnelle à la constance idéologique. Aujourd’hui condamnés au même sort que leurs aînés, les reliquats des troupes emmanuellistes ou lienemannistes s’alanguissent à l’ombre des ministères en comprenant à quelle sauce ils seront mangés. C’est bien connu, le bonheur est dans l’escalier, jamais dans le studio sordide qui sert de décor aux jeux du lupanar politique. Et face à l’avalanche de mauvaises nouvelles qui se prépare sur le seuil du séminaire budgétaire gouvernemental, refusant les distractions sociétales que la sémillante ministre des droits des Femmes nous tend comme des hochets, Marie-Noëlle Lienemann a dégainé la première.

Au lieu de s’écharper comme des chiffonniers jaloux de la popularité de Marine Le Pen, certains à l’UMP, s’ils voulaient vraiment incarner une opposition efficace, feraient mieux de tendre l’oreille du côté de l’argumentaire de l’ancienne ministre du Logement, déjà échaudée par sa douloureuse expérience jospinienne. A l’entendre, « rigueur de gauche » et « abolition de la prostitution » seraient les deux mamelles d’un même simulacre social-démocrate conjuguant effets d’annonces à la Sarkozy et probables coupes sombres dans les dépenses. Une rigueur merkélienne, la left and French touch en plus. Il faut dire que les derniers soubresauts gouvernementaux ne plaident franchement pas pour un réveil socialiste du candidat qui murmurait à l’oreille de la City : « La gauche a été au gouvernement pendant 15 ans durant lesquels nous avons libéralisé l’économie et ouvert les marchés à la finance et aux privatisations. Il n’y a pas de grande peur à avoir ».

En vrac, on peut citer le limogeage express de la pourtant très social-démocrate Nicole Bricq du ministère de l’environnement, faute d’avoir immédiatement complu aux grandes compagnies pétrolières comme Shell, qui voient tout rouge dès qu’on menace leurs forages en Guyane. Il y a aussi l’enterrement en catimini des Eurobonds, que François Hollande pourra toujours mettre sur le dos d’Angela Merkel et de ses « camarades » du SPD, parallèle à l’alignement sur les plans austéritaires européens. Et quid du fameux « coup de pouce » au SMIC, dont on nous jurait mordicus qu’il romprait avec les années de disette sarkozyenne infligée aux petits salaires ? En la matière, le ministre du Budget Jérôme Cahuzac annonce crânement qu’ « il n’y a pas de programme masqué avec François Hollande ».

Il est vrai que la hausse du SMIC ne dépassera pas les 2% (soit un « coup de pouce » de 0.6%) , d’autant que le député Olivier Faure proche d’entre les proches du président – et, par ailleurs, conseiller de Jean-Marc Ayrault -, s’était publiquement inquiété du risque de pression sur les entreprises que ferait courir une trop forte augmentation des minima salariaux. Le voilà rassuré, il peut maintenant respirer et trinquer avec la CGPME.

Décidément, il est loin le temps où Jérôme Cahuzac découvrait en direct à la télévision, la mine déconfite, l’annonce d’une tranche de prélèvement supplémentaire à 75% sur les (très) riches. La campagne est finie, les accents marxisants de « l’ennemi de la finance » ont laissé place à la sage rectitude du « président normal ». Au matin du quinquennat, lasse de ses lots de consolation ministériels, l’aile gauche du PS fait donc grise mine. On la comprend.

Photo : silverfuture

Maintenant, passons aux choses sérieuses !

En ce dimanche 17 juin 2012, la majorité des Français avait d’autres choses en tête que la politique. La proximité du solstice d’été et l’approche des vacances s’accompagnent de rituels mobilisant d’autres énergies que les passions politiciennes. Dans la plupart des établissements scolaires, c’est le temps des fêtes de fin d’année qui mobilisent enseignants et parents d’élèves. C’est celui des pots de départ de collègues admis, les veinards, à faire valoir leurs droits à la retraite. Il est inconvenant, lors des libations afférentes, de pourrir l’ambiance par des propos, fussent-ils de comptoir, relatifs aux élections. C’est le temps, aussi, de la revue de détail des accessoires de vacances réussies : une bagnole en état de supporter les embouteillages sous le cagnard, des palmes, masques et tubas nouvelle génération, voilà qui ne supporte ni l’improvisation, ni la médiocrité.

Hommage soit donc rendu aux 56% d’électeurs qui ont tout de même consenti à se rendre dans leur bureau de vote, un taux historiquement bas pour des élections législatives.[access capability= »lire_inedits »] Tourner la page, au propre comme au figuré, est un geste simple et rapide qui supporte mal la répétition. L’affaire était entendue depuis le 6 mai, la page Sarkozy avait été tournée, et les six semaines séparant l’élection du président de celles de députés n’ont pas été propices à la qualité du débat démocratique : le nouveau gouvernement, dans l’incapacité d’agir réellement faute d’Assemblée nationale, fait ce qu’il peut : éviter les faux pas, et maîtriser sa com’ pour ne pas s’emmêler les pinceaux aux législatives. Avec quelques bonnes grosses annonces démagogiques, comme la baisse des salaires présidentiel et ministériels, et quatre jours de rab de vacances à la Toussaint, on fait tourner la machine médiatique dans le bon sens. De cet entre-deux, ne restera quelque temps dans les mémoires que le fameux twit de Valérie Trierweiler, commenté sur trois pages du Monde, ce qui dit à peu près tout de notre époque. Il faut urgemment entamer une réflexion sur le calendrier électoral. Le différentiel de légitimité entre un président de la République élu avec une participation de 80% et celles de députés n’ayant mobilisé que moins que 60% des électeurs n’est pas de nature à renforcer le rôle du Parlement de notre monarchie élective. Cela est d’autant plus nécessaire que l’instauration de primaires ouvertes par le PS, qui devrait être imité par l’UMP en 2017, allonge de quelques mois la séquence politique centrée sur l’élection présidentielle. Trop de politique finit par tuer la politique.

Il était donc grand temps que cela s’arrête. D’ailleurs, on a pu remarquer, lors de cette soirée électorale dans les médias, combien les bêtes de plateau habituelles étaient lasses, assurant le service minimum d’euphorie victorieuse pour les uns, de dignité dans la défaite pour les autres. À la question « Qu’allez-vous faire, maintenant ? », Jean-Luc Mélenchon répondit : « Ben, partir en vacances ! », avouant ainsi tout haut ce que la plupart des nouveaux élus s’apprêtent à faire, à l’exception des membres du gouvernement, bien fait pour eux !

Dans ce contexte, la pathétique intervention de Ségolène Royal, écrabouillée à La Rochelle par le « dissident » Falorni, et la saillie de Gilbert Collard, élu FN dans le Gard (« Je serai un casse-couilles démocratique !») sont tombés complètement à plat. Comme la prestation d’un acteur qui viendrait quérir la faveur du public pendant que l’on démonte le décor.
La majorité des Français ayant choisi François Hollande comme président, il était donc logique qu’ils lui offrent une majorité « hollandaise ». Ils l’ont fait sans états d’âme, ce qui explique le piètre résultat du Front de Gauche et la déperdition subie par les Verts au regard des espérances nourries par l’accord électoral négocié avec Martine Aubry. Ils ne sont que 17 à la Chambre, alors qu’on leur avait attribué une trentaine de circonscriptions réputées « gagnables ». La prestation d’Eva Joly lors de l’élection présidentielle et le comportement erratique des élus EELV dans les assemblées régionales où ils gouvernent avec le PS ont largement contribué à ce demi-échec législatif. Par ailleurs, la comète Mélenchon, bateleur de talent mais médiocre stratège politique, n’aura pas sorti le PC de l’unité de soins palliatifs qui abrite les derniers survivants de la geste stalinienne.

De cela, il faut bien sûr se réjouir : la France politique a un patron, qui n’est pas soumis quotidiennement aux pressions de ses « amis », et peut ainsi consacrer son énergie à faire face à Angela Merkel, aux marchés financiers, aux Chinois, aux menaces venues du Proche et Moyen-Orient, aux sollicitations de BHL et à bien d’autres problèmes qui ne manqueront pas de surgir au cours de son quinquennat.

Que fera-t-il de cette conjoncture politique apparemment idéale : Assemblée, Sénat, régions, départements, grandes villes dominés par la gauche ? Il a su, jusque-là montrer son habileté politique, connue depuis son passage à la tête du PS, et ses premiers pas présidentiels ont révélé un homme qui ne craint pas l’affrontement, notamment avec la chancelière allemande, qu’il défie ouvertement en recevant solennellement à l’Élysée une délégation du SPD. Il y a là une vraie rupture avec l’alignement de son prédécesseur sur la vision allemande de l’Europe, mais le terrain est dangereux. Le tout n’est pas d’avoir raison, encore faut-il avoir les moyens d’imposer cette raison à ceux qui ne la partagent pas.

Haute-Savoie : à droite toute, comme d’hab’ !

La Haute-Savoie, berceau de l’horlogerie française en dépit des prétentions franc-comtoises à ce titre, vit à l’heure qui lui plaît. La France passe à gauche ? « Tout le monde y peut pas être de gauche, y en faut bien qui soyent de droite ! » Telle est la réponse du Haut-Savoyard bien décidé à n’en faire qu’à sa tête. En réalité, il n’y avait aucun suspense pour les députés sortants UMP, que la vague rose à simplement privés de leur élection au premier tour.
Tous les regards étaient tournés vers la nouvelle circonscription, la sixième, qui a le privilège de culminer à 4810 mètres, au sommet du mont Blanc. En l’absence de sortant sollicitant un nouveau mandat, ce territoire fortement ancré à droite (Nicolas Sarkozy y a recueilli près de 60% des voix au le 6 mai) était le champ d’une bataille féroce au sein de la droite. La candidate investie par l’UMP, Sophie Dion, ancienne conseillère de Sarkozy pour les sports, devait faire face à trois notables locaux bien décidés à faire mordre la poussière à l’intruse.

Un seul dissident y serait sans doute parvenu, comme Falorni à la Rochelle, mais avec trois postulants, c’était mission impossible. Soutenue par le patron de la droite locale, Bernard Accoyer, Mme Dion a déjoué les embûches placées sur son chemin par Martial Saddier, ennemi intime du président de l’Assemblée nationale sortante. Alors que l’on craignait que cette empoignade aboutisse au deuxième tour à un duel entre la candidate de la gauche et l’impétrant du Front national, c’est dans un classique affrontement droite-gauche que Sophie Dion l’a emporté, mettant au tapis la radicale de gauche Marie-France Marcos avec 57% des suffrages. Le mont Rose, c’est en Italie, pas en France…[/access]

Si tu veux faire la bise à ta copine, augmente le SMIC !

Bien sûr, c’est moins grave que les incessants massacres de civils en Syrie mais il faut savoir aussi que vivre et travailler en France, surtout dans les bureaux, l’air de rien, c’est sacrément dangereux. On apprend ainsi qu’une étude intitulée « Gestion du bien être et de la santé des salariés sur le lieu de travail » du groupe Kimberly-Clark Professional, spécialisé dans le conseil et les produits d’hygiène, trace un tableau apocalyptique des menaces qui pèsent sur l’employé du tertiaire.

Pas moins d’un sur cinq aurait été contaminé par une maladie infectieuse et plus de la moitié de ces derniers ont vu les médecins leur accorder des arrêts de travail pour ce motif. Bien sûr, Kimberly-Clark étant propriétaire de la marque Kleenex et autres savons pousse-mousse, on peut penser que les résultats de cette enquête anxiogène tombent opportunément pour écouler leurs produits.
Mais enfin, la Sécurité Sociale, qui n’a pas besoin de ça, tremble et se demande que faire. Il semblerait en effet que les bureaux soient devenus à peu près aussi dangereux que l’Europe du XIVème siècle au moment de la Peste Noire. Virus et bactéries se nichent absolument partout. Les boutons d’ascenseurs, les touches de la photocopieuse, les essuie-mains en tissu et comble de l’horreur, le partage d’un clavier d’ordinateur personnel avec des collègues, ce qui est pratiquement aussi suicidaire que de prévoir une partouze non protégée avec des prostituées toxicomanes. Quant aux cuvettes des toilettes, nous épargnerons la sensibilité de nos lecteurs, mais Tchernobyl à côté, c’est une station climatique en haute-montagne.

Bon, avec un peu de mauvais esprit, en regardant les chiffres-clés de cette enquête, on constaterait qu’ils culpabilisent les hommes : ils sont 22% à être contaminés contre 18% pour les femmes et, comme par hasard, ils sont plus du quart à ne pas se laver les mains après être allés aux toilettes.
Face à cette horreur bactériologique dans nos open space, dont l’enquête remarque au passage que cette nouvelle organisation (celle de la surveillance panoptique) est particulièrement favorable à la propagation de toutes les contaminations, il faut faire appel aux spécialistes de l’hygiène. Kimberly-Clark Professional donne des consignes de bon sens comme la pose d’affichettes informant des dangers qui nous menacent ou nous invitent à (re)prendre l’habitude de se laver les mains avant d’aller à la cantine, ce qui diminuerait de 30% les risques.

En même temps, doit-on suivre Frédéric Saldmann, cardiologue et nutritionniste, auteur d’On s’en lave les mains, ouvrage dans lequel il stigmatise une abominable pratique française : la bise !? Se faire la bise entre collègues est un cauchemar hygiéniste. Bon, bien sûr, c’est gentil, sympathique, humain, typiquement latin mais il faut savoir ce qu’on veut. Il nous recommande même de faire, dans la stupeur et le tremblement, « comme les japonais », c’est-à-dire de se saluer d’une inclination du buste. Il ne va pas jusqu’à recommander le port des gants et celui du masque mais ça ne devrait plus tarder. Alors, adieu, la joue veloutée de la stagiaire qui enchantait la matinée de travail à venir d’un peu de douceur. Hygiène d’abord !

En même temps, comment se fait-il que les bureaux soient devenus de tels bouillons de culture ? Le groupe Kimberly-Clark Professional, ce n’est pas son problème. Lui, il constate.

Pourtant, il est intéressant de savoir que parmi les salariés les plus exploités de France, il y a justement ceux qui s’occupent… du nettoyage des bureaux. Ce secteur compte 19 600 employés pour un chiffre d’affaires de 11 milliards d’euros qui a doublé depuis 1995. Le cas de figure type de l’employé de ce secteur, c’est six heures par jour pour 900 euros mensuels. On travaille comme un fou pendant deux heures le matin, entre 7 et 9, pour nettoyer 1000 mètres carrés en moyenne et on remet ça le soir. Sous-traitance, concurrence intense, baisse des effectifs, temps partiels imposés, horaires décalés et, évidemment, travailleurs non diplômés précarisés par des parcours professionnels chaotiques. Ce petit monde des soutiers de la crasse est, bien entendu, fortement féminisé, plutôt âgé (57% de plus de 40 ans). Ou encore issus de l’immigration, ce qui garantit une grande discrétion dans la revendication syndicale, on le comprendra aisément.

Alors oui, les bureaux, souvent, ne sont pas très propres. Et pour cause.

*Photo : https://dixhuitsecondes.files.wordpress.com

Petit Robert : Adieu Mademoiselle, bonjour LOL

L’édition 2013 du Petit Robert, dont le conseiller éditorial Alain Rey estime, selon Le Parisien, qu’il a toujours été essentiel de « faire bouger le modèle académique », enrichit la langue française de ses nouvelles trouvailles et diversités.

Vous l’aurez tous appris au fil des infos, « subclaquer », « lol », « gloups » ou « marrade » ont trouvé leur définition dans le dictionnaire de l’année. Le temps que l’inventivité sans limite des locuteurs contemporains ne les renvoie dans les limbes de l’annuelle obsolescence où des anglicismes toujours plus nombreux nous aideront à penser comme on twitte : « dièse FF at Cop1[1. « Copain »], check[2. « Vérifie ».] ça ASAP[3. « Aussi vite que possible »] car AMHA[4. « A mon humble avis ».] c’est ouf grave », saperlipopette[5. Juron familier et vieilli.] !

Evidemment, les ronchons dans mon genre se feront encore mal voir dans les dîners en ville : ce serait antidémocratique, élitiste, voire « FN » (le Petit Robert devrait songer à adjectiver et substantiver ces initiales, pour l’édition 2014) de déplorer que les expressions croustillantes ou puissamment évocatrices de notre bon françoys ne se lisent plus désormais qu’en littérature quand celle-ci se cache pour mourir. Tous les linguistes vous le diront : la vie d’une langue, c’est toujours tout de suite. Tout le reste n’est qu’anti-progressisme et francocentrisme.

Reflet de la société, le dictionnaire ? Je n’ai rien contre les néologismes, les anglicismes, les arabismes, le charme du québécois ni contre aucun registre, mais on me fera difficilement avaler qu’un locuteur contemporain se heurte à un incompréhensible « lol » au détour d’un texte ou à un mystérieux « gloups » entre deux petits fours et s’emploie fiévreusement et par suite, sitôt rentré en sa coloc, à en dégoter le sens en rêvant à une phrase ciselée où sa nouvelle acquisition sémantique, embellissant son ramage, trônera fièrement.

On me pardonnera peut-être de passer mon chemin sans acquérir cet indispensable grimoire, et de m’enfermer avec Pantagruel et Mangeclous en priant Littré que tous nous veuille absoudre.

A-t-on déjà oublié Merah ?

52

Malek Boutih a souvent raison. Interrogé le 4 juin, sur France Inter, il affirme que, depuis plus de dix ans, certains jeunes Français n’ont pas attendu Mohamed Merah pour exprimer bruyamment leur antisémitisme. Il se trompe pourtant quand il estime qu’il n’existe aucun lien de cause à effet entre les meurtres commis par Merah et l’augmentation des actes antisémites observée depuis. L’histoire, notamment celle du XXe siècle, prouve que la violence ne guérit pas de la violence mais qu’elle la banalise, créant un habitus, une atmosphère propice à son explosion ou, à tout le moins, à son expansion.[access capability= »lire_inedits »] Cette violence a pour conséquence première de réifier ceux qu’elle frappe et de réduire tous les membres du groupe auquel elles appartiennent ou sont soupçonnées d’appartenir, à l’état de victimes potentielles, comme le montrent par exemple les travaux de l’historien américain Jan Gross sur la Pologne d’après-guerre. Cibles elles ont été, cibles elles demeurent : dans l’esprit des assassins, leur vie ne vaut rien, on en a pris l’habitude, on peut en disposer.

De fait, les agressions antisémites de Marseille, le 26 mai[1. Le 26 mai, à Marseille, un jeune homme de 17 ans portant la kippa, accompagné de sa sœur et de son beau-frère, est pris à partie par quatre individus qui tiennent les propos suivants : « C’est shabbat chez vous, vive Mohamed Merah, n… les juifs…Palestine vaincra ! » Il reçoit des coups, tente de les rendre, et s’en tire avec une blessure au genou (ligaments croisés sectionnés). Son beau-frère, voulant s’interposer, a également reçu un coup de poing.], de Villeurbanne, le 3 juin, et de nombreux témoignages révèlent bien que, dans une partie de la jeunesse, l’équipée sanglante de Merah, loin de susciter une condamnation unanime, a ouvert le champ des sinistres possibles.

Or, à discuter avec les uns et à entendre les autres, on comprend clairement que ce constat ne fait pas consensus, beaucoup refusant avec constance de voir le caractère antisémite des agressions. On pense à l’assassinat du jeune Ilan Halimi, dont certains s’obstinaient à faire un crime crapuleux ou, plus récemment, aux propos de l’historien Dominique Borne, président de l’Institut européen en sciences des religions: « Il faut mesurer ce qu’on appelle antisémitisme. Je ne dis pas qu’il n’y en a pas chez les élèves : on s’en inquiète depuis le déclenchement de la deuxième Intifada. Mais l’Éducation nationale n’a pas diligenté d’enquête pour cerner, scientifiquement, l’étendue du phénomène. »[2. « À l’école, les difficiles échos de l’affaire Merah », Mattea Battaglia, Le Monde, 21 avril 2012.] Parler de « ce qu’on appelle antisémitisme », revient à affirmer qu’il ne s’agit pas vraiment d’antisémitisme. Et dire qu’on ne dit pas « qu’il n’y en a pas chez les élèves, mais… » signifie, selon la bonne vieille technique de l’antiphrase, qu’on ne croit pas qu’il y en ait.

Il faut en conclure que la haine des juifs et la volonté de leur nuire ne suffisent pas à qualifier l’antisémitisme. Il faut, en outre, que le coupable soit un homme blanc (ou une femme). Des jeunes d’origine maghrébine comme Merah, ou d’Afrique subsaharienne comme Youssouf Fofana, ne correspondent pas à la définition de l’antisémite idéal. Après les assassinats de Toulouse et de Montauban, on rêvait de découvrir un Breivik français, et ce fut Merah. Ça ne collait pas !

Pour surprenante ou choquante qu’elle soit, cette vision des choses ne laisse pas d’être éclairante. Tout d’abord, elle est fondée sur une fâcheuse ignorance des ressorts psychologiques, intellectuels et historiques de l’antisémitisme, qu’on finit par considérer seulement comme − et que comme − le produit de la bêtise. Il ne viendrait pourtant à personne l’idée de nier que les SA fous de haine de novembre 1938, quoiqu’idiots, étaient ivres d’idéologie. Par ailleurs, elle révèle la faible estime que certains portent aux jeunes de banlieue qu’ils accablent de leur compassion : pour eux, les assassins d’Ilan Halimi et des enfants de l’école Ozar-Hatorah ne sont que des voyous abrutis, incapables de la moindre pensée.

Quand on ne veut pas voir l’antisémitisme, on ne peut pas l’analyser et encore moins le combattre. Les organisateurs d’un « débat citoyen » qui s’est tenu à La Courneuve dans le cadre de la campagne législative3 ont posé aux candidats cinq questions qu’ils estimaient « fondamentales pour les quartiers populaires ». Dans l’ordre : l’éducation, le logement, la laïcité et la crainte de voir monter le risque de l’islamophobie, l’emploi et… le conflit israélo-palestinien ! Quand les femmes sont méprisées, les homosexuels contraints de se cacher et que les juifs ont quitté ces quartiers (500 familles juives à Saint-Denis il y a dix-huit ans, 40 aujourd’hui…), la seule menace digne d’intérêt est la montée de l’ « islamophobie ». Bien entendu, la journaliste du Monde qui rend compte de la réunion ne s’interroge pas un instant sur le fait que le conflit israélo-palestinien soit considéré comme « fondamental » pour « les quartiers populaires » dans le cadre des élections législatives françaises. Ne voit-elle pas que poser cette question, c’est encourager une vision communautaire de la politique et, au-delà, de la société tout entière ?

Le message adressé aux candidats présents, notamment Marie-George Buffet, est limpide: « Soutenez la lutte du peuple palestinien et nous voterons pour vous. » Cela devrait questionner, et même déranger. Que le conflit israélo-palestinien soit un sujet important et légitime, nul n’en disconviendra, mais pourquoi doit-il être abordé ici et maintenant ? Pourquoi ce conflit-là et pas la Syrie ou le Tibet ? Parce que les ennemis des Palestiniens sont juifs ? Cette obsession moyen-orientale, qui nourrit confusions et amalgames, ne peut qu’aggraver la haine des juifs, où qu’ils se trouvent.

Heureusement, on connaît la solution, le remède imparable qui soignera les esprits malades et les âmes égarées : le voyage à Auschwitz, que préconise, entre autres, Ariel Goldmann, vice-président du CRIF[4. Ariel Goldmann (vice-président du CRIF): « Après l’affaire Merah, il y a eu un pic d’actes antisémites », propos recueillis par Stéphanie Le Bars, Le Monde, 6 juin 2012.]. Si je voulais être atrocement provocateur, je signalerais qu’Himmler y est allé plusieurs fois, qu’il y a même assisté à un gazage homicide et qu’à ma connaissance, cela ne l’a nullement « guéri » de son antisémitisme. On portera cette remarque au compte de l’exagération. Mais qu’on me permette de douter du pouvoir thérapeutique d’Auschwitz − que l’expérience récente incite à relativiser fortement.

Passons sur la niaiserie, martelée sous diverses formes, consistant à expliquer aux élèves que juifs et musulmans, compagnons d’immigration, sont issus de la même histoire. Ceux que l’histoire intéresse plus que les rassurantes mythologies se reporteront utilement au livre de Georges Bensoussan, Juifs en pays arabes. Le grand déracinement, qui vient de paraître chez Tallandier. Ariel Goldmann évoque une autre piste consistant à imposer à l’auteur d’un acte antisémite « un travail d’intérêt général autour du thème de la Shoah ». Quand l’enseignement de la Shoah devient une sanction… Faut-il faire pleurer sur les juifs morts pour que les juifs vivants aient le droit de vivre tranquillement ?

En réalité, les seules armes efficaces pour lutter contre la résurgence de ce vieux fléau sont l’histoire et la raison, pas le pathos et l’apitoiement, dont le seul résultat est de susciter une morbide concurrence victimaire. Par définition, la victime exclut. Alors, osons le dire : la Shoah est beaucoup trop présente dans les discours publics, car ce n’est pas d’histoire qu’il s’agit, mais d’une mémoire exaltée et émotionnelle.

Sur France Inter, Malek Boutih a défini deux axes de travail : une fermeté politique sans faille et l’éducation. S’agissant du premier, il faudra beaucoup de courage tant l’antisémitisme est devenu une évidence pour une partie, minoritaire (en tout cas souhaitons-le), mais non négligeable de la jeunesse française. S’agissant du second, les déclarations d’intention ne suffisent plus. Pour que l’École soit le formidable outil qu’elle devrait être, il faut que les professeurs soient formés de façon à être capables de répondre à la seule question qui vaille : pourquoi les juifs ? Cela suppose de pénétrer dans l’univers mental des bourreaux, pour comprendre ce qui les animait et l’histoire longue dont ils étaient issus. Cela aurait peut-être permis à beaucoup de comprendre pourquoi Merah, en assassinant froidement les enfants juifs, croyait tuer ses ennemis. La tâche à accomplir est gigantesque, car elle consiste à remettre en cause trente ans de religion civile de la mémoire[5. Georges Bensoussan, Histoire, mémoire et commémoration. Vers une religion civile. Le Débat n°82, 1994.].[/access]

Pourquoi le SPD dit « nein » au PS

Pendant la campagne électorale, François Hollande espérait que sa victoire déclencherait une « vague rose » européenne et notamment une alternance en Allemagne qui verrait le SPD accéder aux responsabilités à l’issue des élections fédérales de septembre 2013. Dans son esprit, au-delà des liens personnels forgés au sein de l’Internationale socialiste et lors des rencontres bilatérales, le succès des camarades du parti frère aurait créé les conditions nécessaires pour changer le cap de la politique européenne en abandonnant la ligne « Merkozy ». Cet axe majeur de la campagne d’Hollande s’est appuyé sur deux malentendus. Le premier quiproquo magistral était de faire croire qu’avant l’entrée en campagne de François Hollande, le gouvernement français, soutenu par Berlin et le BCE, était hostile à l’idée même de croissance. En quelques semaines à peine, le PS et son candidat se sont emparés de ce mot, collant à leur adversaire le terme beaucoup moins funky de rigueur. C’était faire peu de cas de la politique de relance keynésienne menée par Sarkozy et Fillon à travers le ministère de la Relance un temps confié à Patrick Devedjian : du Hollande avant l’heure !

Le second tour de passe-passe socialiste n’était pas moins habile : faire croire que les autres socialistes européens, SPD en tête, partagent les idées du PS et sa conception de la croissance. Or, au-delà de clivages aussi sensibles que le nucléaire (le PS s’est engagé à fermer la seule centrale de Fessenheim tandis que le SPD a lancé une pétition pour l’abandon pur et simple de cette source d’énergie), les deux partis divergent sur la question cruciale de la « règle d’or ». Dans leur vision de l’endettement et de la gestion des comptes publics, les socialistes allemands sont décidément plus proches de Fillon que de Hollande.

Un second point problématique concerne le rôle et la compétence de la BCE, le SPD défendant strictement l‘indépendance de la banque centrale. Autrement dit, contrairement au PS, il s’oppose à l’idée d’accorder des prêts directs aux gouvernements et refuse de faire marcher la planche à billets.
Quant aux fameux eurobonds et à la mutualisation des dettes des pays de la zone euro, pierre angulaire de la « croissance » à la Hollande, les socialistes allemands mettent des conditions à un éventuel accord – des avancées institutionnelles conséquentes avant toute émission d’obligations mutuellement garanties – telles qu’elles rendent illusoire toute convergence avec leurs camarades français. Ainsi, le SPD soutient le projet d’Angela Merkel qui entend confier à la Cour de Justice Européenne (CJE) le pouvoir de sanctionner les mauvais élèves de la zone euro (« crédit contre intervention et supervision »), tandis que Hollande a désapprouvé cette interférence dans les prérogatives des parlements nationaux (« crédit contre engagements solennels de ne jamais recommencer »).

Mais tout ceci est essentiellement dû au gouffre qui sépare les deux cultures politiques. Dans le système politique allemand, le pouvoir exécutif, issu d’un Parlement élu à la proportionnelle, s’appuie souvent sur une coalition centre-gauche/centre droite, ce qui entraîne un « recentrage » des positions et une certaine culture du compromis. En France, la gauche rassemble son camp sur une ligne très à gauche – et la droite fait pareil à sa droite – pour ensuite, une fois les élections gagnées, avoir les mains complètement libres pendant la durée de la législature. Avec modération et esprit de compromis d’un côté, radicalisation et exécutif fort de l’autre, les deux rives du Rhin sont acculées au compromis franco-allemand.
C’est ainsi que par le passé, François Mitterrand entretenait des relations plutôt crispées avec et le SPD Helmut Schmidt qui, lui, s’entendait très bien avec le centriste VGE. En revanche, Mitterrand s’entendait à merveille avec le chrétien-démocrate Helmut Kohl. Plus récemment, Lionel Jospin n’appréciait que très moyennement le blairisme de Gerhard Schröder, lequel a récemment mis en garde Hollande contre une application trop zélée de ses promesses de campagne.

Hollande l’a d’ailleurs bien compris. Lors de son passage à Berlin en décembre 2011 à l’occasion du congrès du SPD, il a clairement démontré son talent de synthétiseur. « Je respecte l’indépendance de la BCE » déclarait-il on ne peut plus clairement. Mais il ajouta immédiatement cette merveilleuse formule : « je la voudrais [la BCE] plus attentive à la situation de notre économie réelle. Je souhaite qu’elle puisse élargir son rôle de prêteur et intervenir de façon mesurée contre la spéculation dans le cadre de ses statuts actuels ».
Quelle que soit sa position sur le rôle de la BCE, force est de reconnaître l’ambiguïté d’une formule telle que « souhaiter élargir son rôle de prêteur ». Ce genre de slogan alambiqué permet de gagner des élections en incarnant le « changement » et « l’alternative » tout en resservant les mêmes plats politiques et économiques à peine réchauffés. Vraisemblablement, le bras de fer Hollande/Merkel se terminera par un compromis permettant au premier de sauver la face. Mais quelle que soit la façon dont les choses seront présentées à Paris et Berlin, la feuille de route du conseil européen ressemblera bien plus aux axes tracés par Angela Merkel et la BCE qu’aux propositions de François Hollande.

*Photo : European Council

Ségolène, maximum respect !

20

Ingratitude ! Que la droite se réjouisse qu’une tête symbolique soit tombée, c’est bien naturel, surtout dans un contexte de double défaite. Mais ceux qui, à gauche, rient sous cape ou font parfois sauter les bouchons de champagne pour fêter la défaite de Ségolène Royal à La Rochelle ne méritent pas la même indulgence. Pendant toute la campagne présidentielle, elle s’est montrée exemplaire dans le soutien au candidat. L’échec de Royal à la primaire socialiste ne doit pas faire illusion.[access capability= »lire_inedits »] Si son score fut si faible, c’est parce que les petites gens qui l’aiment ont peu voté, au contraire des fonctionnaires. Ces derniers, pour signifier leur défiance face à la financiarisation et le libre-échange intégral, lui ont préféré Montebourg.

Il faut se souvenir de sa passe d’armes avec Cécile Duflot suite à la décision gouvernementale sur les « zones noires » consécutives à l’ouragan Xynthia ou à l’occasion de son combat contre la taxe carbone. À cette époque, Ségolène Royal souhaite déjà prendre la défense de la France qui vit dans des pavillons en zone rurale ou périurbaine. Elle a lu Recherche le peuple désespérément de Brustier et Huelin. Elle sait donc déjà qu’il ne faut pas laisser ces classes populaires ou moyennes déclassées à Marine Le Pen ou Nicolas Sarkozy, sous peine de défaite assurée.

Au lendemain du premier tour, elle ne s’est nullement étonnée que, même dans son Ouest poitevin, cette France des invisibles ait offert des scores en hausse à Marine Le Pen. Et c’est elle qui monte à l’assaut pour expliquer qu’il ne faut ni dénigrer ni insulter ceux qui ont voté pour la candidate frontiste, ajoutant, sans craindre de désespérer Libé, que « ceux qui s’inquiètent des flux de clandestins ne sont pas des racistes ». François Hollande n’a pas cédé un pouce à Nicolas Sarkozy sur ce terrain-là, n’écoutant ni Libé, ni Les Inrocks, allant même, lors de leur fameux débat, jusqu’à évoquer avant son contradicteur la viande halal et lui reprocher sa position sur le voile à l’École. Alors que le président sortant le pilonnait sur ce thème, reculer, c’était prendre le risque de perdre.

Bien lui en a pris, il s’est engouffré dans la brèche ouverte par Ségolène Royal, laquelle, qu’on le veuille ou non, a constitué une pièce essentielle de cette victoire de la gauche, attendue depuis vingt-cinq ans. Lionel Jospin, dont on attend encore le soutien à la candidate PS, peut être satisfait : le voilà débarrassé de sa mauvaise conscience.[/access]

*Photo : crown04

A chaque jour sa taxe

10

Fiers de leurs nombreux prix Nobel[1. Prix Nobel dont seulement deux des lauréats vivaient en Hongrie (le biologiste Szent-Györgyi et l’écrivain Kertész), les quelque 12 autres émanant de la diaspora, essentiellement américaine.], les Hongrois passent pour être un peuple particulièrement doué en matière de créativité et d’invention. Cela a été mille fois démontré, tant sur le plan des arts que des sciences (cf. le fameux Rubiks’Cube ou l’invention du stylo à bille).

Mais aujourd’hui, j’avoue que les Hongrois forcent notre admiration et se surpassent au-delà de toute attente. Je pense aux trouvailles de leurs dirigeants actuels, notamment en matière de fiscalité…

Je ne sais ce que François Hollande et Jean-Marc Ayrault préparent aux Français, mais je doute fort qu’ils puissent rivaliser, même de loin, avec leurs homologues magyars. Enfin… le défi est lancé !

Nous avions déjà eu un avant-goût de cette créativité avec la fameuse taxe sur les chiens (ebadó) dont le montant aurait été fixé en fonction de la dangerosité de l’animal, et dont eussent été exonérés les chiens de pure race hongroise (alors qu’ils sont les plus agressifs !). Bien que la loi fût votée, son application avait été mise de côté, car trop compliquée à mettre en pratique…

Aujourd’hui, j’aimerais rendre un vibrant hommage au maire de Budapest, István Tarlos, un proche du gouvernement.
Son premier projet, dit taxe-bouchon (dugódíj), était d’instaurer un péage pour les véhicules accédant au centre-ville, initiative qu’il veut maintenant transformer en péage pour traverser les ponts de la capitale[2. Au nombre de sept, qui relient sur le Danube les deux villes de Buda/Óbuda, rive droite résidentielle, et de Pest, rive gauche des affaires]. Pour le coup, je me pose des questions… Après tout, on prétend que ça se fait à New York. Peut-être, sauf que la configuration n’est absolument pas la même (taille de la ville, nombre et longueur des ouvrages).

Mais sa plus belle trouvaille date de quelques jours (car ils en sortent à peu près une par semaine, à notre plus grande joie) : une taxe sur tous les produits en vente dans la capitale qui portent les noms de « Budapest », « Buda », « Pest » ou « Pest-Buda » (t-shirt, vases, assiettes, autocollants, etc.). Seront également taxées les entreprises et formations artistiques qui utilisent le nom de Budapest dans leur raison sociale (telle ma banque, la Budapest Bank). L’argument : ces noms, comme pour une marque de luxe, ont une connotation prestigieuse qui aide à la vente. Taxe prévue: 100 forints – 35 ct – par objet et 750 000 forints – 2 700 euros – par raison sociale. Montants qui peuvent paraître faibles mais le sont moins dans le contexte local.

Peut-on imaginer cela à Paris, Vienne, Rome ou à Venise ? J’en doute. A vrai dire, peut-être faut-il mettre cela sur le compte de la canicule qui sévit actuellement à Budapest (à moins que ce soit moi qui en sois victime, à vous de juger…)

PS : et je me pose une question : il y a des gens qui portent le nom de Buda, comme vous trouverez dans l’annuaire parisien des M. et Mme Paris. Quid de leur cas ?

*Photo : http://newshopper.sulekha.com

Vous qui voulez interdire la prostitution…

58

Madame,

Vous souhaitez abolir la prostitution.

Je veux vous dire avant toute chose que je ne doute pas un instant de votre sincérité. J’ai bien pris note que votre position abolitionniste n’est ni moralisatrice, ni paternaliste ; qu’elle n’est motivée que par une sincère compassion pour ces jeunes femmes, souvent victimes de réseaux mafieux et de proxénètes violents, qui se prostituent non par choix mais parce qu’on les y oblige. Si ma raison me suggérait qu’une telle politique avait la moindre chance d’améliorer le sort de ces femmes, croyez bien que je vous soutiendrais corps et âme. Seulement voilà : je crois que vous commettez là une grave erreur et que la prohibition que vous appelez de vos vœux fera beaucoup plus de mal que de bien.

La première chose que vous devez admettre, c’est que vous ne parviendrez jamais à abolir la prostitution. Vous aurez peut être l’illusion d’y être parvenu ; mais ce ne sera jamais rien d’autre qu’une illusion qui ne trompera que celles et ceux qui voudront bien y croire. La prostitution, que l’on évoque souvent – et probablement à tort – comme « le plus vieux métier du monde », existe parce que certains hommes ne peuvent pas satisfaire leurs désirs dans le cadre d’une relation à titre gracieux et parce que certaines femmes, poussées par la pauvreté ou en quête d’indépendance financière, acceptent de leur vendre ce service. Le désir masculin, le fait que certains hommes aient plus de succès que d’autres auprès de la gent féminine, que des couples soient plus ou moins bien assortis, la pauvreté et le fait que certaines femmes acceptent de se prostituer sont autant de constantes qu’aucune politique ne fera jamais disparaître. Peut être parviendrez-vous à ne plus la voir mais soyez sûre que, même sous un régime prohibitionniste, la prostitution continuera à exister. La véritable question est de savoir dans quelles conditions.

En poursuivant les clients, vous les obligerez à se montrer plus prudents, vous forcerez ainsi les prostituées à trouver des solutions pour leur offrir plus de discrétion, plus de clandestinité. Bien sûr, l’organisation d’un marché clandestin implique des coûts et une organisation adaptée : très rapidement, les indépendantes disparaîtront au profit de réseaux organisés capables d’organiser de telles rencontres.
La demande et la concurrence se faisant plus rares, ces réseaux pourront compenser les risques induits par votre politique en augmentant leurs tarifs. Mais n’ayez aucune illusion : les prostituées, elles, ne toucheront pas un centime de plus ; bien au contraire, les réseaux mafieux seront les principaux bénéficiaires de la prohibition. Des clients qui acceptent de payer plus cher, une main d’œuvre désormais totalement dépendante : il n’en faut pas beaucoup plus pour que le proxénétisme devienne une activité extrêmement lucrative. Forts de leurs pactoles et de perspectives de développement florissantes, les réseaux pourront alors investir pour éliminer physiquement la concurrence, organiser leurs trafics à plus grande échelle et capturer encore plus de victimes non consentantes dans leurs filets.
À l’abri des regards, les prostituées seront désormais livrées pieds et poings liés à leurs proxénètes qui pourront leur imposer des conditions de travail encore plus indignes tandis que les clients devront se contenter de ce que leur offre le réseau qui aura su se faire connaître d’eux : hygiène dégradée, absence de préservatifs… Il est inutile, je crois, de pousser plus avant la description de l’abject cloaque que vous vous apprêtez à créer.

Les politiques de prohibition – de l’alcool, de la drogue comme de la prostitution – n’ont jamais eu d’autres conséquences que de nourrir le crime organisé aux dépens du reste de la société. C’est le gouvernement des États-Unis qui a fait la fortune d’Al Capone plus que n’importe qui d’autre. Si, comme j’en suis sincèrement convaincu, votre objectif est d’aider ces jeunes femmes, c’est précisément la politique inverse qu’il vous faut mettre en œuvre : légalisez la prostitution et abrogez la loi de 1946 qui interdit les maisons closes. Vous porterez ainsi un coup fatal aux réseaux de proxénétisme clandestins et vous permettrez aux prostituées de travailler de leur plein gré dans des conditions d’hygiène acceptables.

Au-delà des partis pris idéologiques et des impératifs de la communication gouvernementale, les décisions que vous vous apprêtez à prendre seront lourdes de conséquences pour la vie de milliers d’anonymes. Souvenez-vous, de grâce, que les bonnes intentions ne suffisent pas – l’enfer, dit-on, en est pavé – et que, comme l’écrivait Karl Popper, « nos plus grands problèmes trouvent leur source dans quelque chose d’aussi admirable et sensé que dangereux : dans notre impatience à améliorer le sort de nos semblables. »[1. Karl Popper, La Société ouverte et ses ennemis (1945), préface à la deuxième édition.]

*Photo : Najat Vallaud-Belkacem

Assemblée nationale : le doyen est un gamin !

5

Conformément à la tradition, c’est le doyen d’âge, François Scellier, 76 ans, député UMP de la sixième circonscription du Val-d’Oise -et surtout connu jusque là pour le dispositif de défiscalisation immobilière portant son nom- qui a présidé la séance d’installation de la nouvelle Assemblée nationale issue des élections des 10 et 17 juin 2012. Au regard de ses illustres prédécesseurs dans cette éphémère fonction, Marcel Cachin, le chanoine Kir ou Marcel Dassault, vénérables nonagénaires, François Scellier fait figure de jeunot.

Mais il aura vraisemblablement droit à une mention dans la prochaine édition du Guinness Book of records pour avoir été le premier doyen d’âge du Parlement français à faire coucou à sa maman en entamant son discours d’ouverture de la séance. Madame Scellier mère vient de fêter ses cent ans, et a pu admirer son député de rejeton officier au perchoir avant de laisser la place à Claude Bartolone.

Les bistrotiers de mon coin se croyant malins en affichant derrière le bar un avis stipulant que « La maison fait crédit aux personnes de plus de 80 ans accompagnés de leurs parents » vont devoir trouver une autre vanne pour décourager les adeptes de l’ardoise à rallonge.

Hollande fait ses premiers cocus à la gauche du PS

7

La gauche du PS. Existe-t-elle encore ? On la disait groggy et éclatée depuis la primaire socialiste, le courant Hamon ayant privilégié sa raison aubryste à son cœur montebourgeois. Après le plébiscite de François Hollande à l’automne, la bise fut venue sur ce parent pauvre de Solférino, aussi utile pour gagner les élections qu’éternellement relégué aux seconds rôles lorsque la gauche arrive au pouvoir. Hamon ministre délégué à l’économie sociale[1. Moqué à Solférino comme le ministre des « chèques déjeuners », me souffle un fin connaisseur des arcanes socialistes.], Montebourg ministre du « redressement productif » mais privé du commerce extérieur et de barrières aux frontières de l’Europe, voilà les deux grands maroquins accordées au feu Nouveau Parti Socialiste, désormais réduit à l’image blafarde du ministre de l’Education mi-IIIe République mi-pédago qu’est devenu son ancien jeune loup Vincent Peillon.

Avant-hier, Jean Poperen et le CERES de Jean-Pierre Chevènement. Hier, la Gauche socialiste de Lienemann, Mélenchon – depuis, parti secouer ses incohérences doctrinales sous d’autres cieux – Dray, affublé de la jeune Delphine Batho, dont la fortune politique s’est avérée inversement proportionnelle à la constance idéologique. Aujourd’hui condamnés au même sort que leurs aînés, les reliquats des troupes emmanuellistes ou lienemannistes s’alanguissent à l’ombre des ministères en comprenant à quelle sauce ils seront mangés. C’est bien connu, le bonheur est dans l’escalier, jamais dans le studio sordide qui sert de décor aux jeux du lupanar politique. Et face à l’avalanche de mauvaises nouvelles qui se prépare sur le seuil du séminaire budgétaire gouvernemental, refusant les distractions sociétales que la sémillante ministre des droits des Femmes nous tend comme des hochets, Marie-Noëlle Lienemann a dégainé la première.

Au lieu de s’écharper comme des chiffonniers jaloux de la popularité de Marine Le Pen, certains à l’UMP, s’ils voulaient vraiment incarner une opposition efficace, feraient mieux de tendre l’oreille du côté de l’argumentaire de l’ancienne ministre du Logement, déjà échaudée par sa douloureuse expérience jospinienne. A l’entendre, « rigueur de gauche » et « abolition de la prostitution » seraient les deux mamelles d’un même simulacre social-démocrate conjuguant effets d’annonces à la Sarkozy et probables coupes sombres dans les dépenses. Une rigueur merkélienne, la left and French touch en plus. Il faut dire que les derniers soubresauts gouvernementaux ne plaident franchement pas pour un réveil socialiste du candidat qui murmurait à l’oreille de la City : « La gauche a été au gouvernement pendant 15 ans durant lesquels nous avons libéralisé l’économie et ouvert les marchés à la finance et aux privatisations. Il n’y a pas de grande peur à avoir ».

En vrac, on peut citer le limogeage express de la pourtant très social-démocrate Nicole Bricq du ministère de l’environnement, faute d’avoir immédiatement complu aux grandes compagnies pétrolières comme Shell, qui voient tout rouge dès qu’on menace leurs forages en Guyane. Il y a aussi l’enterrement en catimini des Eurobonds, que François Hollande pourra toujours mettre sur le dos d’Angela Merkel et de ses « camarades » du SPD, parallèle à l’alignement sur les plans austéritaires européens. Et quid du fameux « coup de pouce » au SMIC, dont on nous jurait mordicus qu’il romprait avec les années de disette sarkozyenne infligée aux petits salaires ? En la matière, le ministre du Budget Jérôme Cahuzac annonce crânement qu’ « il n’y a pas de programme masqué avec François Hollande ».

Il est vrai que la hausse du SMIC ne dépassera pas les 2% (soit un « coup de pouce » de 0.6%) , d’autant que le député Olivier Faure proche d’entre les proches du président – et, par ailleurs, conseiller de Jean-Marc Ayrault -, s’était publiquement inquiété du risque de pression sur les entreprises que ferait courir une trop forte augmentation des minima salariaux. Le voilà rassuré, il peut maintenant respirer et trinquer avec la CGPME.

Décidément, il est loin le temps où Jérôme Cahuzac découvrait en direct à la télévision, la mine déconfite, l’annonce d’une tranche de prélèvement supplémentaire à 75% sur les (très) riches. La campagne est finie, les accents marxisants de « l’ennemi de la finance » ont laissé place à la sage rectitude du « président normal ». Au matin du quinquennat, lasse de ses lots de consolation ministériels, l’aile gauche du PS fait donc grise mine. On la comprend.

Photo : silverfuture

Maintenant, passons aux choses sérieuses !

6

En ce dimanche 17 juin 2012, la majorité des Français avait d’autres choses en tête que la politique. La proximité du solstice d’été et l’approche des vacances s’accompagnent de rituels mobilisant d’autres énergies que les passions politiciennes. Dans la plupart des établissements scolaires, c’est le temps des fêtes de fin d’année qui mobilisent enseignants et parents d’élèves. C’est celui des pots de départ de collègues admis, les veinards, à faire valoir leurs droits à la retraite. Il est inconvenant, lors des libations afférentes, de pourrir l’ambiance par des propos, fussent-ils de comptoir, relatifs aux élections. C’est le temps, aussi, de la revue de détail des accessoires de vacances réussies : une bagnole en état de supporter les embouteillages sous le cagnard, des palmes, masques et tubas nouvelle génération, voilà qui ne supporte ni l’improvisation, ni la médiocrité.

Hommage soit donc rendu aux 56% d’électeurs qui ont tout de même consenti à se rendre dans leur bureau de vote, un taux historiquement bas pour des élections législatives.[access capability= »lire_inedits »] Tourner la page, au propre comme au figuré, est un geste simple et rapide qui supporte mal la répétition. L’affaire était entendue depuis le 6 mai, la page Sarkozy avait été tournée, et les six semaines séparant l’élection du président de celles de députés n’ont pas été propices à la qualité du débat démocratique : le nouveau gouvernement, dans l’incapacité d’agir réellement faute d’Assemblée nationale, fait ce qu’il peut : éviter les faux pas, et maîtriser sa com’ pour ne pas s’emmêler les pinceaux aux législatives. Avec quelques bonnes grosses annonces démagogiques, comme la baisse des salaires présidentiel et ministériels, et quatre jours de rab de vacances à la Toussaint, on fait tourner la machine médiatique dans le bon sens. De cet entre-deux, ne restera quelque temps dans les mémoires que le fameux twit de Valérie Trierweiler, commenté sur trois pages du Monde, ce qui dit à peu près tout de notre époque. Il faut urgemment entamer une réflexion sur le calendrier électoral. Le différentiel de légitimité entre un président de la République élu avec une participation de 80% et celles de députés n’ayant mobilisé que moins que 60% des électeurs n’est pas de nature à renforcer le rôle du Parlement de notre monarchie élective. Cela est d’autant plus nécessaire que l’instauration de primaires ouvertes par le PS, qui devrait être imité par l’UMP en 2017, allonge de quelques mois la séquence politique centrée sur l’élection présidentielle. Trop de politique finit par tuer la politique.

Il était donc grand temps que cela s’arrête. D’ailleurs, on a pu remarquer, lors de cette soirée électorale dans les médias, combien les bêtes de plateau habituelles étaient lasses, assurant le service minimum d’euphorie victorieuse pour les uns, de dignité dans la défaite pour les autres. À la question « Qu’allez-vous faire, maintenant ? », Jean-Luc Mélenchon répondit : « Ben, partir en vacances ! », avouant ainsi tout haut ce que la plupart des nouveaux élus s’apprêtent à faire, à l’exception des membres du gouvernement, bien fait pour eux !

Dans ce contexte, la pathétique intervention de Ségolène Royal, écrabouillée à La Rochelle par le « dissident » Falorni, et la saillie de Gilbert Collard, élu FN dans le Gard (« Je serai un casse-couilles démocratique !») sont tombés complètement à plat. Comme la prestation d’un acteur qui viendrait quérir la faveur du public pendant que l’on démonte le décor.
La majorité des Français ayant choisi François Hollande comme président, il était donc logique qu’ils lui offrent une majorité « hollandaise ». Ils l’ont fait sans états d’âme, ce qui explique le piètre résultat du Front de Gauche et la déperdition subie par les Verts au regard des espérances nourries par l’accord électoral négocié avec Martine Aubry. Ils ne sont que 17 à la Chambre, alors qu’on leur avait attribué une trentaine de circonscriptions réputées « gagnables ». La prestation d’Eva Joly lors de l’élection présidentielle et le comportement erratique des élus EELV dans les assemblées régionales où ils gouvernent avec le PS ont largement contribué à ce demi-échec législatif. Par ailleurs, la comète Mélenchon, bateleur de talent mais médiocre stratège politique, n’aura pas sorti le PC de l’unité de soins palliatifs qui abrite les derniers survivants de la geste stalinienne.

De cela, il faut bien sûr se réjouir : la France politique a un patron, qui n’est pas soumis quotidiennement aux pressions de ses « amis », et peut ainsi consacrer son énergie à faire face à Angela Merkel, aux marchés financiers, aux Chinois, aux menaces venues du Proche et Moyen-Orient, aux sollicitations de BHL et à bien d’autres problèmes qui ne manqueront pas de surgir au cours de son quinquennat.

Que fera-t-il de cette conjoncture politique apparemment idéale : Assemblée, Sénat, régions, départements, grandes villes dominés par la gauche ? Il a su, jusque-là montrer son habileté politique, connue depuis son passage à la tête du PS, et ses premiers pas présidentiels ont révélé un homme qui ne craint pas l’affrontement, notamment avec la chancelière allemande, qu’il défie ouvertement en recevant solennellement à l’Élysée une délégation du SPD. Il y a là une vraie rupture avec l’alignement de son prédécesseur sur la vision allemande de l’Europe, mais le terrain est dangereux. Le tout n’est pas d’avoir raison, encore faut-il avoir les moyens d’imposer cette raison à ceux qui ne la partagent pas.

Haute-Savoie : à droite toute, comme d’hab’ !

La Haute-Savoie, berceau de l’horlogerie française en dépit des prétentions franc-comtoises à ce titre, vit à l’heure qui lui plaît. La France passe à gauche ? « Tout le monde y peut pas être de gauche, y en faut bien qui soyent de droite ! » Telle est la réponse du Haut-Savoyard bien décidé à n’en faire qu’à sa tête. En réalité, il n’y avait aucun suspense pour les députés sortants UMP, que la vague rose à simplement privés de leur élection au premier tour.
Tous les regards étaient tournés vers la nouvelle circonscription, la sixième, qui a le privilège de culminer à 4810 mètres, au sommet du mont Blanc. En l’absence de sortant sollicitant un nouveau mandat, ce territoire fortement ancré à droite (Nicolas Sarkozy y a recueilli près de 60% des voix au le 6 mai) était le champ d’une bataille féroce au sein de la droite. La candidate investie par l’UMP, Sophie Dion, ancienne conseillère de Sarkozy pour les sports, devait faire face à trois notables locaux bien décidés à faire mordre la poussière à l’intruse.

Un seul dissident y serait sans doute parvenu, comme Falorni à la Rochelle, mais avec trois postulants, c’était mission impossible. Soutenue par le patron de la droite locale, Bernard Accoyer, Mme Dion a déjoué les embûches placées sur son chemin par Martial Saddier, ennemi intime du président de l’Assemblée nationale sortante. Alors que l’on craignait que cette empoignade aboutisse au deuxième tour à un duel entre la candidate de la gauche et l’impétrant du Front national, c’est dans un classique affrontement droite-gauche que Sophie Dion l’a emporté, mettant au tapis la radicale de gauche Marie-France Marcos avec 57% des suffrages. Le mont Rose, c’est en Italie, pas en France…[/access]

Si tu veux faire la bise à ta copine, augmente le SMIC !

9

Bien sûr, c’est moins grave que les incessants massacres de civils en Syrie mais il faut savoir aussi que vivre et travailler en France, surtout dans les bureaux, l’air de rien, c’est sacrément dangereux. On apprend ainsi qu’une étude intitulée « Gestion du bien être et de la santé des salariés sur le lieu de travail » du groupe Kimberly-Clark Professional, spécialisé dans le conseil et les produits d’hygiène, trace un tableau apocalyptique des menaces qui pèsent sur l’employé du tertiaire.

Pas moins d’un sur cinq aurait été contaminé par une maladie infectieuse et plus de la moitié de ces derniers ont vu les médecins leur accorder des arrêts de travail pour ce motif. Bien sûr, Kimberly-Clark étant propriétaire de la marque Kleenex et autres savons pousse-mousse, on peut penser que les résultats de cette enquête anxiogène tombent opportunément pour écouler leurs produits.
Mais enfin, la Sécurité Sociale, qui n’a pas besoin de ça, tremble et se demande que faire. Il semblerait en effet que les bureaux soient devenus à peu près aussi dangereux que l’Europe du XIVème siècle au moment de la Peste Noire. Virus et bactéries se nichent absolument partout. Les boutons d’ascenseurs, les touches de la photocopieuse, les essuie-mains en tissu et comble de l’horreur, le partage d’un clavier d’ordinateur personnel avec des collègues, ce qui est pratiquement aussi suicidaire que de prévoir une partouze non protégée avec des prostituées toxicomanes. Quant aux cuvettes des toilettes, nous épargnerons la sensibilité de nos lecteurs, mais Tchernobyl à côté, c’est une station climatique en haute-montagne.

Bon, avec un peu de mauvais esprit, en regardant les chiffres-clés de cette enquête, on constaterait qu’ils culpabilisent les hommes : ils sont 22% à être contaminés contre 18% pour les femmes et, comme par hasard, ils sont plus du quart à ne pas se laver les mains après être allés aux toilettes.
Face à cette horreur bactériologique dans nos open space, dont l’enquête remarque au passage que cette nouvelle organisation (celle de la surveillance panoptique) est particulièrement favorable à la propagation de toutes les contaminations, il faut faire appel aux spécialistes de l’hygiène. Kimberly-Clark Professional donne des consignes de bon sens comme la pose d’affichettes informant des dangers qui nous menacent ou nous invitent à (re)prendre l’habitude de se laver les mains avant d’aller à la cantine, ce qui diminuerait de 30% les risques.

En même temps, doit-on suivre Frédéric Saldmann, cardiologue et nutritionniste, auteur d’On s’en lave les mains, ouvrage dans lequel il stigmatise une abominable pratique française : la bise !? Se faire la bise entre collègues est un cauchemar hygiéniste. Bon, bien sûr, c’est gentil, sympathique, humain, typiquement latin mais il faut savoir ce qu’on veut. Il nous recommande même de faire, dans la stupeur et le tremblement, « comme les japonais », c’est-à-dire de se saluer d’une inclination du buste. Il ne va pas jusqu’à recommander le port des gants et celui du masque mais ça ne devrait plus tarder. Alors, adieu, la joue veloutée de la stagiaire qui enchantait la matinée de travail à venir d’un peu de douceur. Hygiène d’abord !

En même temps, comment se fait-il que les bureaux soient devenus de tels bouillons de culture ? Le groupe Kimberly-Clark Professional, ce n’est pas son problème. Lui, il constate.

Pourtant, il est intéressant de savoir que parmi les salariés les plus exploités de France, il y a justement ceux qui s’occupent… du nettoyage des bureaux. Ce secteur compte 19 600 employés pour un chiffre d’affaires de 11 milliards d’euros qui a doublé depuis 1995. Le cas de figure type de l’employé de ce secteur, c’est six heures par jour pour 900 euros mensuels. On travaille comme un fou pendant deux heures le matin, entre 7 et 9, pour nettoyer 1000 mètres carrés en moyenne et on remet ça le soir. Sous-traitance, concurrence intense, baisse des effectifs, temps partiels imposés, horaires décalés et, évidemment, travailleurs non diplômés précarisés par des parcours professionnels chaotiques. Ce petit monde des soutiers de la crasse est, bien entendu, fortement féminisé, plutôt âgé (57% de plus de 40 ans). Ou encore issus de l’immigration, ce qui garantit une grande discrétion dans la revendication syndicale, on le comprendra aisément.

Alors oui, les bureaux, souvent, ne sont pas très propres. Et pour cause.

*Photo : https://dixhuitsecondes.files.wordpress.com

Petit Robert : Adieu Mademoiselle, bonjour LOL

17

L’édition 2013 du Petit Robert, dont le conseiller éditorial Alain Rey estime, selon Le Parisien, qu’il a toujours été essentiel de « faire bouger le modèle académique », enrichit la langue française de ses nouvelles trouvailles et diversités.

Vous l’aurez tous appris au fil des infos, « subclaquer », « lol », « gloups » ou « marrade » ont trouvé leur définition dans le dictionnaire de l’année. Le temps que l’inventivité sans limite des locuteurs contemporains ne les renvoie dans les limbes de l’annuelle obsolescence où des anglicismes toujours plus nombreux nous aideront à penser comme on twitte : « dièse FF at Cop1[1. « Copain »], check[2. « Vérifie ».] ça ASAP[3. « Aussi vite que possible »] car AMHA[4. « A mon humble avis ».] c’est ouf grave », saperlipopette[5. Juron familier et vieilli.] !

Evidemment, les ronchons dans mon genre se feront encore mal voir dans les dîners en ville : ce serait antidémocratique, élitiste, voire « FN » (le Petit Robert devrait songer à adjectiver et substantiver ces initiales, pour l’édition 2014) de déplorer que les expressions croustillantes ou puissamment évocatrices de notre bon françoys ne se lisent plus désormais qu’en littérature quand celle-ci se cache pour mourir. Tous les linguistes vous le diront : la vie d’une langue, c’est toujours tout de suite. Tout le reste n’est qu’anti-progressisme et francocentrisme.

Reflet de la société, le dictionnaire ? Je n’ai rien contre les néologismes, les anglicismes, les arabismes, le charme du québécois ni contre aucun registre, mais on me fera difficilement avaler qu’un locuteur contemporain se heurte à un incompréhensible « lol » au détour d’un texte ou à un mystérieux « gloups » entre deux petits fours et s’emploie fiévreusement et par suite, sitôt rentré en sa coloc, à en dégoter le sens en rêvant à une phrase ciselée où sa nouvelle acquisition sémantique, embellissant son ramage, trônera fièrement.

On me pardonnera peut-être de passer mon chemin sans acquérir cet indispensable grimoire, et de m’enfermer avec Pantagruel et Mangeclous en priant Littré que tous nous veuille absoudre.

A-t-on déjà oublié Merah ?

52

Malek Boutih a souvent raison. Interrogé le 4 juin, sur France Inter, il affirme que, depuis plus de dix ans, certains jeunes Français n’ont pas attendu Mohamed Merah pour exprimer bruyamment leur antisémitisme. Il se trompe pourtant quand il estime qu’il n’existe aucun lien de cause à effet entre les meurtres commis par Merah et l’augmentation des actes antisémites observée depuis. L’histoire, notamment celle du XXe siècle, prouve que la violence ne guérit pas de la violence mais qu’elle la banalise, créant un habitus, une atmosphère propice à son explosion ou, à tout le moins, à son expansion.[access capability= »lire_inedits »] Cette violence a pour conséquence première de réifier ceux qu’elle frappe et de réduire tous les membres du groupe auquel elles appartiennent ou sont soupçonnées d’appartenir, à l’état de victimes potentielles, comme le montrent par exemple les travaux de l’historien américain Jan Gross sur la Pologne d’après-guerre. Cibles elles ont été, cibles elles demeurent : dans l’esprit des assassins, leur vie ne vaut rien, on en a pris l’habitude, on peut en disposer.

De fait, les agressions antisémites de Marseille, le 26 mai[1. Le 26 mai, à Marseille, un jeune homme de 17 ans portant la kippa, accompagné de sa sœur et de son beau-frère, est pris à partie par quatre individus qui tiennent les propos suivants : « C’est shabbat chez vous, vive Mohamed Merah, n… les juifs…Palestine vaincra ! » Il reçoit des coups, tente de les rendre, et s’en tire avec une blessure au genou (ligaments croisés sectionnés). Son beau-frère, voulant s’interposer, a également reçu un coup de poing.], de Villeurbanne, le 3 juin, et de nombreux témoignages révèlent bien que, dans une partie de la jeunesse, l’équipée sanglante de Merah, loin de susciter une condamnation unanime, a ouvert le champ des sinistres possibles.

Or, à discuter avec les uns et à entendre les autres, on comprend clairement que ce constat ne fait pas consensus, beaucoup refusant avec constance de voir le caractère antisémite des agressions. On pense à l’assassinat du jeune Ilan Halimi, dont certains s’obstinaient à faire un crime crapuleux ou, plus récemment, aux propos de l’historien Dominique Borne, président de l’Institut européen en sciences des religions: « Il faut mesurer ce qu’on appelle antisémitisme. Je ne dis pas qu’il n’y en a pas chez les élèves : on s’en inquiète depuis le déclenchement de la deuxième Intifada. Mais l’Éducation nationale n’a pas diligenté d’enquête pour cerner, scientifiquement, l’étendue du phénomène. »[2. « À l’école, les difficiles échos de l’affaire Merah », Mattea Battaglia, Le Monde, 21 avril 2012.] Parler de « ce qu’on appelle antisémitisme », revient à affirmer qu’il ne s’agit pas vraiment d’antisémitisme. Et dire qu’on ne dit pas « qu’il n’y en a pas chez les élèves, mais… » signifie, selon la bonne vieille technique de l’antiphrase, qu’on ne croit pas qu’il y en ait.

Il faut en conclure que la haine des juifs et la volonté de leur nuire ne suffisent pas à qualifier l’antisémitisme. Il faut, en outre, que le coupable soit un homme blanc (ou une femme). Des jeunes d’origine maghrébine comme Merah, ou d’Afrique subsaharienne comme Youssouf Fofana, ne correspondent pas à la définition de l’antisémite idéal. Après les assassinats de Toulouse et de Montauban, on rêvait de découvrir un Breivik français, et ce fut Merah. Ça ne collait pas !

Pour surprenante ou choquante qu’elle soit, cette vision des choses ne laisse pas d’être éclairante. Tout d’abord, elle est fondée sur une fâcheuse ignorance des ressorts psychologiques, intellectuels et historiques de l’antisémitisme, qu’on finit par considérer seulement comme − et que comme − le produit de la bêtise. Il ne viendrait pourtant à personne l’idée de nier que les SA fous de haine de novembre 1938, quoiqu’idiots, étaient ivres d’idéologie. Par ailleurs, elle révèle la faible estime que certains portent aux jeunes de banlieue qu’ils accablent de leur compassion : pour eux, les assassins d’Ilan Halimi et des enfants de l’école Ozar-Hatorah ne sont que des voyous abrutis, incapables de la moindre pensée.

Quand on ne veut pas voir l’antisémitisme, on ne peut pas l’analyser et encore moins le combattre. Les organisateurs d’un « débat citoyen » qui s’est tenu à La Courneuve dans le cadre de la campagne législative3 ont posé aux candidats cinq questions qu’ils estimaient « fondamentales pour les quartiers populaires ». Dans l’ordre : l’éducation, le logement, la laïcité et la crainte de voir monter le risque de l’islamophobie, l’emploi et… le conflit israélo-palestinien ! Quand les femmes sont méprisées, les homosexuels contraints de se cacher et que les juifs ont quitté ces quartiers (500 familles juives à Saint-Denis il y a dix-huit ans, 40 aujourd’hui…), la seule menace digne d’intérêt est la montée de l’ « islamophobie ». Bien entendu, la journaliste du Monde qui rend compte de la réunion ne s’interroge pas un instant sur le fait que le conflit israélo-palestinien soit considéré comme « fondamental » pour « les quartiers populaires » dans le cadre des élections législatives françaises. Ne voit-elle pas que poser cette question, c’est encourager une vision communautaire de la politique et, au-delà, de la société tout entière ?

Le message adressé aux candidats présents, notamment Marie-George Buffet, est limpide: « Soutenez la lutte du peuple palestinien et nous voterons pour vous. » Cela devrait questionner, et même déranger. Que le conflit israélo-palestinien soit un sujet important et légitime, nul n’en disconviendra, mais pourquoi doit-il être abordé ici et maintenant ? Pourquoi ce conflit-là et pas la Syrie ou le Tibet ? Parce que les ennemis des Palestiniens sont juifs ? Cette obsession moyen-orientale, qui nourrit confusions et amalgames, ne peut qu’aggraver la haine des juifs, où qu’ils se trouvent.

Heureusement, on connaît la solution, le remède imparable qui soignera les esprits malades et les âmes égarées : le voyage à Auschwitz, que préconise, entre autres, Ariel Goldmann, vice-président du CRIF[4. Ariel Goldmann (vice-président du CRIF): « Après l’affaire Merah, il y a eu un pic d’actes antisémites », propos recueillis par Stéphanie Le Bars, Le Monde, 6 juin 2012.]. Si je voulais être atrocement provocateur, je signalerais qu’Himmler y est allé plusieurs fois, qu’il y a même assisté à un gazage homicide et qu’à ma connaissance, cela ne l’a nullement « guéri » de son antisémitisme. On portera cette remarque au compte de l’exagération. Mais qu’on me permette de douter du pouvoir thérapeutique d’Auschwitz − que l’expérience récente incite à relativiser fortement.

Passons sur la niaiserie, martelée sous diverses formes, consistant à expliquer aux élèves que juifs et musulmans, compagnons d’immigration, sont issus de la même histoire. Ceux que l’histoire intéresse plus que les rassurantes mythologies se reporteront utilement au livre de Georges Bensoussan, Juifs en pays arabes. Le grand déracinement, qui vient de paraître chez Tallandier. Ariel Goldmann évoque une autre piste consistant à imposer à l’auteur d’un acte antisémite « un travail d’intérêt général autour du thème de la Shoah ». Quand l’enseignement de la Shoah devient une sanction… Faut-il faire pleurer sur les juifs morts pour que les juifs vivants aient le droit de vivre tranquillement ?

En réalité, les seules armes efficaces pour lutter contre la résurgence de ce vieux fléau sont l’histoire et la raison, pas le pathos et l’apitoiement, dont le seul résultat est de susciter une morbide concurrence victimaire. Par définition, la victime exclut. Alors, osons le dire : la Shoah est beaucoup trop présente dans les discours publics, car ce n’est pas d’histoire qu’il s’agit, mais d’une mémoire exaltée et émotionnelle.

Sur France Inter, Malek Boutih a défini deux axes de travail : une fermeté politique sans faille et l’éducation. S’agissant du premier, il faudra beaucoup de courage tant l’antisémitisme est devenu une évidence pour une partie, minoritaire (en tout cas souhaitons-le), mais non négligeable de la jeunesse française. S’agissant du second, les déclarations d’intention ne suffisent plus. Pour que l’École soit le formidable outil qu’elle devrait être, il faut que les professeurs soient formés de façon à être capables de répondre à la seule question qui vaille : pourquoi les juifs ? Cela suppose de pénétrer dans l’univers mental des bourreaux, pour comprendre ce qui les animait et l’histoire longue dont ils étaient issus. Cela aurait peut-être permis à beaucoup de comprendre pourquoi Merah, en assassinant froidement les enfants juifs, croyait tuer ses ennemis. La tâche à accomplir est gigantesque, car elle consiste à remettre en cause trente ans de religion civile de la mémoire[5. Georges Bensoussan, Histoire, mémoire et commémoration. Vers une religion civile. Le Débat n°82, 1994.].[/access]

Pourquoi le SPD dit « nein » au PS

17

Pendant la campagne électorale, François Hollande espérait que sa victoire déclencherait une « vague rose » européenne et notamment une alternance en Allemagne qui verrait le SPD accéder aux responsabilités à l’issue des élections fédérales de septembre 2013. Dans son esprit, au-delà des liens personnels forgés au sein de l’Internationale socialiste et lors des rencontres bilatérales, le succès des camarades du parti frère aurait créé les conditions nécessaires pour changer le cap de la politique européenne en abandonnant la ligne « Merkozy ». Cet axe majeur de la campagne d’Hollande s’est appuyé sur deux malentendus. Le premier quiproquo magistral était de faire croire qu’avant l’entrée en campagne de François Hollande, le gouvernement français, soutenu par Berlin et le BCE, était hostile à l’idée même de croissance. En quelques semaines à peine, le PS et son candidat se sont emparés de ce mot, collant à leur adversaire le terme beaucoup moins funky de rigueur. C’était faire peu de cas de la politique de relance keynésienne menée par Sarkozy et Fillon à travers le ministère de la Relance un temps confié à Patrick Devedjian : du Hollande avant l’heure !

Le second tour de passe-passe socialiste n’était pas moins habile : faire croire que les autres socialistes européens, SPD en tête, partagent les idées du PS et sa conception de la croissance. Or, au-delà de clivages aussi sensibles que le nucléaire (le PS s’est engagé à fermer la seule centrale de Fessenheim tandis que le SPD a lancé une pétition pour l’abandon pur et simple de cette source d’énergie), les deux partis divergent sur la question cruciale de la « règle d’or ». Dans leur vision de l’endettement et de la gestion des comptes publics, les socialistes allemands sont décidément plus proches de Fillon que de Hollande.

Un second point problématique concerne le rôle et la compétence de la BCE, le SPD défendant strictement l‘indépendance de la banque centrale. Autrement dit, contrairement au PS, il s’oppose à l’idée d’accorder des prêts directs aux gouvernements et refuse de faire marcher la planche à billets.
Quant aux fameux eurobonds et à la mutualisation des dettes des pays de la zone euro, pierre angulaire de la « croissance » à la Hollande, les socialistes allemands mettent des conditions à un éventuel accord – des avancées institutionnelles conséquentes avant toute émission d’obligations mutuellement garanties – telles qu’elles rendent illusoire toute convergence avec leurs camarades français. Ainsi, le SPD soutient le projet d’Angela Merkel qui entend confier à la Cour de Justice Européenne (CJE) le pouvoir de sanctionner les mauvais élèves de la zone euro (« crédit contre intervention et supervision »), tandis que Hollande a désapprouvé cette interférence dans les prérogatives des parlements nationaux (« crédit contre engagements solennels de ne jamais recommencer »).

Mais tout ceci est essentiellement dû au gouffre qui sépare les deux cultures politiques. Dans le système politique allemand, le pouvoir exécutif, issu d’un Parlement élu à la proportionnelle, s’appuie souvent sur une coalition centre-gauche/centre droite, ce qui entraîne un « recentrage » des positions et une certaine culture du compromis. En France, la gauche rassemble son camp sur une ligne très à gauche – et la droite fait pareil à sa droite – pour ensuite, une fois les élections gagnées, avoir les mains complètement libres pendant la durée de la législature. Avec modération et esprit de compromis d’un côté, radicalisation et exécutif fort de l’autre, les deux rives du Rhin sont acculées au compromis franco-allemand.
C’est ainsi que par le passé, François Mitterrand entretenait des relations plutôt crispées avec et le SPD Helmut Schmidt qui, lui, s’entendait très bien avec le centriste VGE. En revanche, Mitterrand s’entendait à merveille avec le chrétien-démocrate Helmut Kohl. Plus récemment, Lionel Jospin n’appréciait que très moyennement le blairisme de Gerhard Schröder, lequel a récemment mis en garde Hollande contre une application trop zélée de ses promesses de campagne.

Hollande l’a d’ailleurs bien compris. Lors de son passage à Berlin en décembre 2011 à l’occasion du congrès du SPD, il a clairement démontré son talent de synthétiseur. « Je respecte l’indépendance de la BCE » déclarait-il on ne peut plus clairement. Mais il ajouta immédiatement cette merveilleuse formule : « je la voudrais [la BCE] plus attentive à la situation de notre économie réelle. Je souhaite qu’elle puisse élargir son rôle de prêteur et intervenir de façon mesurée contre la spéculation dans le cadre de ses statuts actuels ».
Quelle que soit sa position sur le rôle de la BCE, force est de reconnaître l’ambiguïté d’une formule telle que « souhaiter élargir son rôle de prêteur ». Ce genre de slogan alambiqué permet de gagner des élections en incarnant le « changement » et « l’alternative » tout en resservant les mêmes plats politiques et économiques à peine réchauffés. Vraisemblablement, le bras de fer Hollande/Merkel se terminera par un compromis permettant au premier de sauver la face. Mais quelle que soit la façon dont les choses seront présentées à Paris et Berlin, la feuille de route du conseil européen ressemblera bien plus aux axes tracés par Angela Merkel et la BCE qu’aux propositions de François Hollande.

*Photo : European Council