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Les vacances de M. Le Pen

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En Tunisie, après les émeutes salafistes mollement condamnées par le gouvernement, on imagine les hôteliers bien à la peine. Pour relancer une saison touristique en berne, mes compatriotes ont eu la riche idée d’accueillir une haute personnalité toujours en quête du bon mot « nauséabond » qui lui fera retrouver la une des quotidiens. Cette nouvelle star des spots de Hammamet s’appelle… Jean-Marie Le Pen ! En vacances au Cap Bon avec son épouse Jany, le vieux lion – 84 ans cet été, mine de rien…- s’il n’a plus besoin de faire le vide autour de lui, provoque toujours du bruit et de la fureur. Pour preuve, un parti tunisien centriste a opportunément décidé de recuisiner à la sauce harissa le Goldstein de la vie politique française.

Pour la direction du mouvement Al-Majd, Jean-Marie Le Pen est indésirable en Tunisie, because il n’aimerait pas les Tunisiens en France. D’où cette alternative implacable : « Les Tunisiens soit on les aime partout soit on les quitte ! ». En toute logique, Majd réclame donc l’extradition du fondateur du FN, arguant que « l’entrée de Jean Marie Lepen, tortionnaire endurci en Algérie et porteur d’une idéologie fasciste, est un outrage aux valeurs de la République et une injure aux martyrs du mouvement de libération nationale. Le parti Al-Majd dénonce l’arrivée sur notre sol d’un leader raciste aux multiples prédications anti-maghrébines, accusé d’actions xénophobes souvent violentes et assumées » Rien que ça !

Nous ne demanderons pas aux majdistes l’adresse de la mosquée ou de l’église dans laquelle Jean-Marie Le Pen prêche la haine, ni ne leur expliquerons que le FN n’exige plus l’expulsion systématique des étrangers depuis belle lurette. Mieux, nous leur pardonnerons leur antifascisme d’opérette, maladie infantile d’un parti créé il y a moins de dix-huit mois.

Mais à vigilants, vigilant et demi. Comme le souligne maître Vergès à longueur de plateaux télévisés, au risque de froisser Solferino, rappelons que l’usage de la torture en Algérie a été commandité par des ministres socialistes, à commencer par Guy Mollet et son ministre de la Justice… François Mitterrand.

Ni putes, ni putes…

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Georges Kaplan, notre parangon du libéralisme chimiquement pur, explique à Najat Vallaud-Belkacem qu’il est absurde et infondé de vouloir interdire la prostitution. Avant de lui répondre, je précise que rien ne m’énerve autant que le puritanisme. Qu’il soit de droite ou de gauche. Qu’il vienne du bénitier ou d’un certain républicanisme qui ne fait que laïciser les névroses judéo-chrétiennes sur le sexe en général, le sexe et l’orgasme féminins en particulier.

Face à ce qui fait peur, on peut verrouiller ou on peut aussi, à l’inverse, autoriser tout et n’importe quoi. Dans les années 1970, à en croire des éditeurs ayant pignon sur rue et leurs écrivains, la pédophilie devenait une émancipation pour le petit garçon et son amant plus âgé.
Quant à la prostitution, un discours très énervant « post-néo-féministe » explique depuis quelques années qu’au bout du compte, on peut être une prostituée heureuse, libre, émancipée et que la violence du maquerellage façon La dérobade[1. La dérobade de Jeanne Cordelier (1976). Et adaptation de Daniel Duval, avec Miou-Miou en 1979] appartient au passé, exception faite des malheureuses filles de l’Est et de quelques cas sociaux. C’est finalement le discours de notre ami Kaplan : la prostitution n’aurait rien de condamnable en soi parce qu’elle est le plus vieux métier du monde, et qu’à partir du moment où la transaction repose sur un contrat sans contrainte, qu’il s’agisse de vendre son cul ou des aspirateurs, cela revient au même.

Il n’y aurait donc pas d’autre choix que le néo-puritanisme de madame Vallaud-Belkacem et la permissivité de monsieur Kaplan.
Alors, reprenons les choses dans l’ordre. Si la ministre de l’égalité hommes/femmes veut interdire la prostitution, c’est parce qu’elle est rigoureusement incapable, avec le gouvernement qu’elle représente, de changer véritablement les rapports de force dans le monde du travail. Elle fait donc de la morale sociétale, faute de marges d’action pour le pouvoir politique dans une société de marché régie par des organismes supranationaux non élus. C’est très vilain, disent les nouvelles dames chaisières, la prostitution ! Et cachez cette délocalisation que je ne saurais voir !
Les trois quarts du temps, effectivement, c’est sordide, violent, mortifère, la prostitution. C’est l’extrême aboutissement de la misère sociale et de la précarité. Ce n’est pas pour rien si Marx voyait dans le mariage bourgeois du XIXème siècle la forme la plus achevée de la prostitution. Les parents vendaient leurs filles qui allaient devenir des épouses éternellement mineures au regard de la loi. Mais en échange, ces mêmes parents accroissaient leur patrimoine ou gagnaient un capital symbolique avec la particule aristocratique du futur gendre. Interdisons donc la pute, disent les modernes, nous interdirons cette violence archaïque faite à la femme.

Le problème, vous l’aurez compris, c’est que la prohibition de la prostitution est un pis-aller, un remords pour une gauche capitularde qui aurait voulu changer le monde du travail lui-même et ne veut plus voir qu’il n’y a pas de grande différence entre faire le tapin sur un périphérique et être prêt à se vendre à un employeur en position de force absolue dans une société gangrénée par un chômage endémique et une crise structurelle du capitalisme.
Quant à Georges Kaplan, ce qui l’agace dans cette éventuelle prohibition, c’est qu’elle introduit une réglementation ! Horreur, malheur ! Une loi, une loi contre le contrat. Bon lecteur de Walter Block dans Défendre les indéfendables[2. Défendre les indéfendables, proxénètes, vendeurs d’héroïne, prostituées, maîtres chanteurs, faux-monnayeurs et autres boucs émissaires de notre société, Les Belles Lettres], il refuse assez honnêtement toute forme de prohibition. Pour lui, la prostitution est une affaire de responsabilité individuelle. Rien ne force dans l’absolu la prostituée à se vendre ou le consommateur de drogue à acheter au dealer. De même, Walter Block, toujours lui, explique que celui qui est l’objet d’un chantage n’est pas forcé de céder au chantage. Par exemple, quelqu’un vient vous voir et vous demande une certaine somme pour ne pas révéler que vous êtes homosexuel. Ou vous payez pour être tranquille, ou vous ne payez pas et vous assumez.
Pour Kaplan ou Walter Block, rien d’illégal, rien d’immoral. Ce qui est illégal, ce n’est pas le chantage, c’est l’extorsion. Je viens vous voir, j’applique un revolver sur votre tempe et je menace de tirer si vous ne me donnez pas une certaine somme d’argent. Là, même le libéral estime que ce n’est pas acceptable.

Il y a la même hypocrisie chez Najat Vallaud-Belkacem et chez Georges Kaplan. L’une veut interdire la prostitution pour oublier qu’elle ne peut plus changer la société, l’autre veut l’autoriser, la pérenniser parce qu’elle représente un certain idéal dans l’échange commercial et contractuel d’un monde du travail enfin raisonnable.

Que l’on nous permette de penser une autre voie. Celle qui, par la redistribution équitable des richesses, l’éducation, le rapport à l’autre pensé de manière nouvelle n’aura plus besoin de criminaliser la drogue ou la prostitution, ni de les considérer comme un exercice normal d’une liberté libérale. Une autre voie qui en faisant disparaître les raisons du malheur fera disparaître le malheur, qu’il s’agisse d’un fix d’héroïne dans un squat ou du corps profané d’une jeune albanaise dans un parking pour routiers… Un autre monde, sans ce genre d’alternative piégée comme un champ de mines, est possible. Utopie ? Et alors…

*Photo : Lumi Zúnica – Fotojornalismo

LeBonCoin.fr fait son entrée dans la littérature française

Après la tragique disparition de son frère Jules, Edmond de Goncourt décida de poursuivre la fabuleuse collection d’art ancien qu’ils avaient commencée ensemble, mais aussi d’en organiser la dispersion, dont son testament prévoyait qu’elle aurait lieu aux enchères au lendemain de sa mort. Pas question, pour lui, de renoncer aux chasses subtiles qui rythment la vie du collectionneur, ni aux délicats plaisirs de la possession ; mais pas question non plus de condamner ces objets- si passionnément convoités- à finir dans l’indifférence générale, sous la poussière grisâtre d’une vitrine de musée. On n’a pas le droit, estimait Goncourt, d’arracher un bel objet aux désirs des autres, et le devoir paradoxal de tout collectionneur est de songer à la dispersion de qu’il a eu tant de mal, et de bonheur, à rassembler.

Le propos d’Yves Dauteuille, qui vient de faire paraître un drôle de petit livre intitulé La collection, est à la fois semblable et différent. Différent, dans la mesure où les pièces composant sa collection à lui relèvent moins du palais que du bazar, et que ce qui les réunit, c’est simplement d’avoir perdu toute utilité pratique à ses yeux, puis d’avoir été entassés par ses soins au fond de son garage. Un peu juste pour faire une collection, dira-t-on – même quand lesdits objets répondent aux doux noms d’arrosoir, de table à langer, de cloche à fromage, de valet à vêtements, de support pour tuyau d’aspirateur, de pouf, de tréteau, etc. Autre différence notable : Yves Dauteuille, contrairement à Edmond de Goncourt, n’éprouve plus aucun plaisir à posséder, à caresser, à contempler ces objets naguère amoureusement acquis chez des marchands aussi renommés qu’IKEA, Carrefour, Auchan, Lidl, Décathlon ou la Halle aux chaussures : c’est pourquoi notre homme a entrepris de s’en séparer de son vivant, en les proposant à la vente sur le site Internet Leboncoin. Et pour y parvenir, de rédiger, sur chacune des pièces de sa collection, une brève notice accompagnée d’une photo de son cru.

Ce qui rapproche pourtant Dauteuille et Goncourt, c’est la volonté, et, il faut bien le reconnaître, le talent de faire naître, ou plutôt, renaître la passion. Et ici, on a beau dire, c’est Dauteuille qui remporte la palme. Car ce qu’il offre aux éventuels acheteurs, ce ne sont pas des dessins de Fragonard, de sublimes pastels de Nattier ou des netsuké inestimables – mais ce que notre société de consommation produit de plus effroyablement quelconque : bref, ce qu’il se propose, c’est de (re)vendre l’invendable. De faire désirer l’indésirable. Et, comme Goncourt, il le fait avec des mots – composant des petites annonces d’anthologie qui confèrent à chacun des rogatons minables ainsi offerts le prestige fascinant de la pièce unique, la valeur presque intimidante du chef-d’œuvre ou du trésor.

Alors, bien sûr, la prose n’est pas de la même eau que celle du romancier XIXème ; pour le meilleur et pour le pire, elle est de notre temps à nous, rapide, débraillée, truffée de calembours à la tonne et de jeux de mots laids. Mais il faut reconnaître que, dans ce genre inédit, l’exercice est magistral. A force de croiser l’absurde et le cocasse, Pierre Dac, Alphonse Allais et l’Almanach Vermot, Dauteuille réussit l’impossible : il parvient à vider son garage, à ressusciter la convoitise d’acheteurs blasés, et à faire rire le lecteur de ce catalogue des gloires de notre monde dont la banalité étouffante aurait dû le faire pleurer.

Yves Dauteuille, La Collection, Flammarion, avril 2012, 94 p.

*Photo : Lucidio Studio

La RATP ose l’Osmose

Au siècle dernier, croyez-moi, il existait des abribus ! Le Larousse est limpide à leur propos : il s’agissait d’« édicules comportant des panneaux publicitaires, faits pour abriter les personnes qui attendent l’autobus ». L’affaire était claire et simple : un ensemble d’individus grégaires, réunis autour d’un même projet (prendre le bus) se rapprochaient les uns des autres − sous l’édicule − afin d’échapper aux intempéries. En général, le temps passait, les nuages aussi, les femmes peaufinaient leur maquillage, les hommes lisaient France-Soir d’un air pénétré, les gamins ployaient sous le poids de leur cartable en peau de cuir et soudain, au loin, apparaissait le bus 91 (Bastille-Montparnasse 2 Gare TGV). Alors la joie collective était grande, et l’on tendait son titre de transport au poinçonneur avec un authentique sourire de courtoisie.

Seulement, voilà, les abribus, c’est terminé ![access capability= »lire_inedits »] À l’instar des téléphones filaires en bakélite, des bistrots de quartier où l’on pouvait jouer au 421 en buvant un Picon-bière, des porte-jarretelles et des disques microsillons en vinyle. C’est ce que j’ai découvert en cherchant justement à prendre le bus 91 à l’arrêt « Gare de Lyon-Diderot », dans le 12e arrondissement de la capitale. Je m’attendais à trouver l’habituel et immuable abribus sans histoire, mais j’ai été confronté à… « une démarche ambitieuse de recherche sur les espaces de transport du futur, appelée Osmose » (selon le dossier de presse de la RATP). Car oui, on avait transformé cet anodin édicule urbain en colossal « lieu de vie » expérimental…

La première chose que j’ai vue de cet édifice tentaculaire était le slogan du sous-traitant proposant du café sur les lieux : « L’amour, l’art et la manière. » Chiche ? On nous vendait donc presque du bonheur… « Dans le cadre du projet European Bus System of the Future − poursuit le dossier de presse − cette réalisation concrète traduit la vision de la RATP sur la place qu’une station de bus conséquente peut occuper dans l’espace urbain, en tant que lieu multifonctionnel assurant une meilleure qualité de service aux voyageurs, aux passants et aux riverains. » La RATP, n’oublions pas son slogan, veut nous faire « aimer la ville »… ce qui est certainement plus simple que de nous transporter d’un point A vers un point B.

Le projet s’appelle « Osmose », car il convient de ne pas diviser les usagers des espaces publics partagés ; et qu’il est normal de concevoir avec citoyenneté un devenir urbain authentiquement harmonieux. L’espace en question − de plus de 80 m² − comporte pléthore d’écrans, de vélos électriques amusants et se trouve même doté d’une bibliothèque en « libre service » dont le principe de fonctionnement m’a échappé , et dans laquelle je n’ai rien trouvé de Raymond Queneau : ni Zazie dans le métro ni Exercices de style… Par ailleurs, le dossier de presse promet ceci : « Une ambiance apaisante et confortable a été spécifiquement mise au point avec une animation lumineuse et sonore originale, évoluant tout au long de la journée. » Et c’est sans parler des fameuses cloisons chauffantes de cet abribus de concours , que même l’Amérique nous envie ! Grâce à une « signalétique redimensionnée pour faciliter l’accessibilité visuelle », je n’ai eu aucun mal à trouver le chemin de la « borne interactive trifaces proposant des petites annonces sur Paris ». Au-delà… « une connexion Wi-Fi publique et une prise électrique permettant le rechargement de petits équipements personnels »… ce qui permet de consulter ses mails tout en se rasant électriquement, tout en pensant aussi aux prochaines échéances électorales. Et en cas d’effervescence, pas de panique, on a prévu un « défibrillateur, pour intervenir en cas d’urgence ». Quant au clou du spectacle − dans le brouhaha de cette jongle − c’est un jingle. Pardon, un sonal. « Enfin, un bref timbre musical (un sonal) sera émis dans la partie centrale lorsque le bus est à distance d’approche. » Alors la joie collective sera grande, et l’on tendra son titre de transport au poinçonneur avec un authentique sourire de courtoisie !

Ne raillons pas outre mesure ce projet européen appelé « Osmose »… Il nous faudra peut-être bientôt nous plier à sa logique. Un abribus, en fait, n’est pas seulement un abribus. Un abribus vous possède. Au-delà, on s’amuse de l’expérience, qui a sans aucun doute été impulsée par de savants comiques à lunettes carrées qui ne prennent jamais le bus. Savez-vous pourquoi le siège social de la RATP est entouré de gazon ? Pour étouffer le bruit de l’argent que l’on jette par les fenêtres… Alexandre Vialatte suggérait tendrement : « L’homme est un animal à chapeau mou qui attend l’autobus 27 au coin de la rue de la Glacière. » Oui, et non. Je suggère pour ma part : « L’homme d’aujourd’hui est un animal mou à chapeau absent qui attend l’autobus 91 avec tout le confort moderne… »

Comme disait le poète, les c… ça osmose tout… c’est même à ça qu’on les reconnaît.[/access]

Jacques Anquetil : pédaler moins pour gagner plus

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Au commencement il y eut la France, un pays si charmant, si réussi, qu’on eut très tôt envie d’en faire le tour, précisément. Tout était là, ne demandant qu’à servir : des petites routes serpentines, des faux plats, des raidillons, des altitudes, des creux, des bosses, et des cœurs prêts à chavirer pour les vainqueurs et à prendre le parti des vaincus.

De quelle principauté médiévale tenait-il sa tranquille assurance, qui le faisait paraître seigneur parmi ses besogneux rivaux ? Tel un grand féodal dominant le tumulte, il laissait derrière lui la cohorte effarée de ses vassaux. Long viking mince aux muscles d’athlète de fond, profilé pour la course, telle une forme en aluminium, il manifesta aux yeux du monde l’insupportable facilité d’être un champion cycliste. Et s’il demeura agaçant au plus haut point, c’est qu’il parvint à dissimuler son effort et ses souffrance. Aérien, gracieux et souple comme une herbe de prairie, il disposait d’une réserve considérable de moyens, qu’il sembla n’épuiser jamais. Jacques Anquetil (1934-1987), prodigue en tout, ne fut en effet économe que de sa peine : il pédalait moins pour gagner plus !

« Maître Jacques » se joua des côtes les plus raides, des virages en tête d’épingle, de l’écrasante chaleur de la plaine comme des sommets enneigés ; jusque dans les terribles pentes du Tourmalet, il voulut qu’on prît ses grimaces pour des sourires. Dans son sillage princier, tous, vaincus par avance, obstinés cependant, cherchaient moins à l’affronter qu’à recevoir un peu de la manne dont la providence et la génétique l’avaient comblé. Jacques Anquetil, servi par des dons naturels d’exception, s’exonérait des sacrifices, voire des contraintes les plus élémentaires de son sport si rude. Sur sa machine, il adoptait, sans la chercher, la position qui lui assurait le meilleur coefficient de pénétration dans l’air : il se métamorphosait alors, et toute son apparence était celle d’un elfe sur deux roues, d’un personnage de légende et d’ironie. Son pouls, au repos, frappait quarante pulsations à la minute, soixante-dix dans l’effort violent, mais, pour sa diététique, il s’inspirait de Gargantua !

Je le croisai, peu de temps avant sa mort, prématurée, dans un café de la rue Drouot. Je me souviens de son entrée, des quelques amis qui lui faisaient une cour aimable. La salle se leva, l’applaudit bruyamment. Il nous répondit par un grand sourire de renard et par un geste circulaire du bras et de la main. Plus tard, on voulut nous révéler des choses cachées : je compris surtout qu’il aimait les femmes et que ces dernières ne détestaient pas lui faire plaisir. J’en conclus que Jacques, seigneur d’Anquetil, fut un heureux homme.

Martin Suter : littérature de gare, mais en wagon Pullman

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En terminant Allmen et le diamant rose, je me suis interrogé sur les mérites de la littérature de gare et le plaisir immense qu’elle procure parfois. A vrai dire, cette terminologie castratrice ne correspond pas tout à fait au dernier roman de Martin Suter. Il est difficile à caser ce livre, pas tout à fait roman noir, ni roman policier, pas vraiment roman à intrigues, mais quoi au juste ? Le héros de Suter, l’enquêteur Johann Friedrich von Allmen, est un croisement entre Arsène Lupin pour l’audace, John Steed pour le standing et Jonathan Hart, l’inoubliable « justicier milliardaire » des années 80 interprété par Robert Wagner sur le petit écran pour l’aisance naturelle. On est loin des gauloiseries de San-Antonio et Béru ou des barbouzeries du prince Malko Linge. Allmen est un gentleman fauché qui court après l’argent comme un aristocrate ruiné, c’est-à-dire sans se fatiguer, ni se compromettre pourvu que les apparences soient sauves.

Quand j’évoquais littérature de gare, dans mon esprit, il s’agissait plutôt d’une littérature rapide, précise, plaisante, sans prétention stylistique, le genre de roman qui vous fait oublier les quais gris et patibulaires de Vierzon-ville. En deux heures, vous faites un voyage en classe affaires. Car Allmen est un enquêteur qui soigne son allure, dès qu’il a une rentrée d’argent, il la dilapide dans un costume trois-pièces en tweed Donegal commandé, comme il se doit, chez le meilleur tailleur de Savile Row. Ce qui est agréable avec les auteurs à succès, – Martin Suter a touché le jackpot littéraire avec son roman Small world en 1997-, c’est la pertinence de leur jugement sur les riches. Trop souvent, on singe les manières des puissants, on recopie les mêmes stéréotypes, on veut choquer et on finit par faire rire par tant d’approximations. Les écrivains qui sont les précaires de la société médiatique pèchent trop souvent par une méconnaissance totale de leur sujet. Plus on monte dans la hiérarchie sociale, plus les âneries pleuvent. Un riche s’habille d’une certaine façon, parle avec tel accent, boit tel cocktail, etc…

Avec Allmen, on est gâté par une foule de détails qui sonnent juste. Martin Suter nous décrit les codes d’un monde mystérieux, celui de l’hyper-puissance économique. Allmen, qui tente de conserver son rang, fait toujours preuve d’un grand sang-froid. Il n’est pas homme à s’affoler devant une note d’hôtel à 14 000 euros. En outre, il ne se déplace jamais sans ses bagages patinés par le temps qui ont été exécutés dans les ateliers Louis Vuitton à Asnières. Allmen est un véritable esthète très loin du clinquant moderne, il utilise une ancienne Cadillac Fleetwood avec chauffeur, il lit The House on the Strand de Daphne du Maurier et il s’extasie devant la carte des vins au restaurant.

Et que dire de son cocktail fétiche, le Singapore Gin Sling que « le garçon, à sa demande, lui préparait avec un peu moins de Cointreau et de grenadine, mais avec un peu plus d’angustura ». Vous l’aurez compris, Allmen ne fait pas dans le gros rouge qui tache, les souliers « made in China » et l’hostellerie d’autoroute. J’avais déjà été charmé par le premier volet[1.Allmen et les libellules, disponible chez Christian Bourgeois éditeur.] des aventures d’Allmen paru en mai 2011, cette nouvelle enquête m’a conforté dans mon opinion. Dans le premier épisode, l’enquêteur international partait à la recherche de cinq coupes Art nouveau aux motifs de libellules; dans le second, l’intrigue tourne autour d’un mystérieux diamant rose d’une valeur de 45 millions. Cette fois-ci, Martin Suter nous emmène dans les arcanes du trading haute fréquence, ces algorithmes informatiques qui secouent la finance mondiale. Si Allmen est le pivot de l’histoire, l’écrivain suisse a eu l’intelligence de peaufiner d’autres personnages tout aussi centraux. C’est le cas de Carlos, le majordome guatémaltèque « sans papiers ». Cet homme à tout faire qui cire les chaussures, tond la pelouse, prépare la cuisine, s’avère un redoutable informaticien et un indispensable associé. Les rapports entre le patron et l’homme de maison sont finement observés et là aussi, font tout le charme de ce court roman. Et puis, Suter a cette drôlerie toute en retenue qui rappelle l’humour des britanniques. Il y a aussi du Woody Allen en lui. Si vous voulez partir dans un palace des bords de la Baltique, goûter le coq au vin de Carlos ou découvrir qui se cache derrière l’étrange Sokolov, Allmen sera votre homme !

Allmen et le diamant rose de Marin Suter traduit de l’allemand par Olivier Mannoni, Christian Bourgeois éditeur.

*Photo : Das blaue Sofa

Globish spoken

Au cours d’une conférence de presse donnée à Paris, M. Moscovici, se voyant demander par un journaliste étranger s’il pouvait parler anglais, a accédé avec empressement à cette requête, apparemment fier et ravi de montrer que, oui, il le pouvait. On aurait dit un cadre commercial pendant un entretien d’embauche.
À quelques jours de là, plusieurs journalistes ont protesté contre la Commission de Bruxelles, qui a rendu en anglais son verdict sur la « gouvernance » de la France. C’est d’ailleurs probablement à l’issue d’une traduction par logiciel que nous avons été régalés de « concurrence sous-optimale », d’« efforts additionnels », et autres inénarrables créations verbales…[access capability= »lire_inedits »]

Dans l’intervalle, le philosophe Jean-Claude Milner opinait que le français était en train de devenir une langue morte[1. Le Monde des livres du 24 mai.]. Et moi, pendant ce temps-là, je lisais la Pérégrination de Brendan.
Brendan de Clonfert était un moine irlandais du VIe siècle après J.-C. Il affréta un bateau et partit sur les mers. On pense qu’il est allé jusqu’aux îles Féroé et en Islande. Et sans doute aux Canaries. Ou aux Açores. Ou peut-être aux Antilles. On ne sait pas très bien. Certains même croient qu’il a vu l’Atlantide. Il cherchait à localiser l’Eden et les « îles fortunées ». Il atteignit peut-être le Purgatoire ou l’Enfer : en tout cas il a vu Judas, lié à un récif et éternellement lessivé par la marée.

Cinq ou six siècles après, sa légende courait toujours. Elle fut racontée au début du XIIe siècle par un certain Benoit, dans l’étrange, l’insupportable et grotesque dialecte du nord des Gaules, un latin massacré, déformé, mal parlé, mal écrit, méconnaissable, qui n’était plus du latin, qui était un sabir de péquenots mâtinés de barbares. Benoit employa cette parlure selon le souhait de la reine Aélis d’Angleterre : « Il a consigné par écrit en langue vulgaire (En letre mis et en romanz) ainsi que vous l’avez commandé, l’histoire du bon abbé Brendan. » Ce parler mal foutu, mal cultivé, ce parler d’analphabètes, se mettait à écrire en octosyllabes, et osait dire tout l’inconnu du monde ! Y compris Judas et l’Atlantide !

C’était à peu près la langue de la Chanson de Roland. C’était une langue vivante que, par la suite, Villon, et Montaigne, et Malherbe, et tant d’autres ont modifiée, forgée sans cesse pour lui faire dire du nouveau. Moi je lis cela, aujourd’hui, après une vingtaine de livres publiés, et c’est comme si j’apprenais à parler et à écrire, comme si je recommençais tout… C’est ma patrie, c’est ma demeure. Je sens bien que cela doit « suinter le Français de souche », comme disent Les Inrocks à propos des écrivains qui ne leur plaisent pas. Je n’en ai cure, et d’ailleurs, si je pouvais connaître les lettres arabes ou chinoises, j’en serais fort heureux aussi.

Pour en revenir à nos moutons, contrairement aux apparences, ce qui se joue aujourd’hui n’est pas un combat entre l’anglais et les autres langues. C’est un affrontement entre le froid dialecte véhiculaire d’une supposée rationalité économique et technique et la complexité humaine que contient chaque langue. L’écrivain Camille de Toledo en a remarquablement parlé il y a quelques jours3. « Votre Europe nous ennuie. Elle nous ennuie mortellement. Car il lui manque un esprit. Une vision. Un imaginaire […] L’Europe dans son union n’est que matière et certificat, marché et acronyme. » Et d’attirer l’attention sur « la faute profonde, intellectuelle, que commet celui qui croit pouvoir construire un espace politique sans qu’il existe un espace poétique ». Je ne saurais mieux dire.[/access]

Luchini-Muray : remettez-nous ça patron !

Parce que le festivisme n’est pas mort. Parce qu’il bouge encore. Parce que lorsque le Conseil Régional de Rhône-Alpes entend célébrer le 300ème anniversaire de la naissance de Rousseau il croit bon d’organiser de tonitruants « pique-niques républicains » – complétés par un « apéritif gourmand » dans les rues de Lyon… Parce que gais rolleristes grégaires du vendredi soir et patinetteurs-à-moteurs-deux-temps en costume-cravate écument toujours les rues de nos cités… Parce que la fastidieuse Caroline de Hass, immortelle animatrice du mouvement « Osez le clito ! » est entrée au cabinet d’une ministre blagueuse qui veut abolir la prostitution, comme on interdirait les courants d’air… Parce que Jack Lang n’est pas encore mort, et qu’il peut resurgir à tout moment dans le débat public, sans crier gare… Parce qu’il existe une « Journée internationale de la lenteur », une « Journée de la gentillesse » et que la « Fête des voisins » fait toujours des ravages dans les zones urbaines et péri-urbaines peuplées de gens pourtant normaux… Parce que « Paris Plage », le Vélib’ et la fermeture des voies sur berge sont présentés par la mairie de Paris comme des avancées faramineuses pour l’humain, s’inscrivant dans un mouvement progressiste menant le français moyen de l’ombre à la lumière… Parce que les revendications communautaires les plus incongrues n’ont pas fini de passionner les médias… (Ah le combat des nudistes roux amateurs de danses de salon ! Ah la lutte des unijambistes gay et lesbiens du sud de la Seine-et-Oise ! Ah le lobby des musulmans collectionneurs de Télécarte© publicitaires !) Parce que des dames suédoises très sérieuses veulent persuader les hommes suédois de faire pipi assis… Parce que la France dispose désormais d’un Ministre du « redressement productif » et d’un autre de la « réussite éducative »… Parce que viennent d’entrer dans le dictionnaire les mots gloups, Stéphane Hessel, psychoter, Jean-Luc Mélenchon, et l’expression « à l’arrache »… Parce que la novlangue reste l’opium des intellectuels télévisés de progrès…

Pour toutes ces raisons –et pour mille autres que j’oublie- il faut aller voir (ou revoir) le grand Fabrice Luchini interpréter la prose corrosive, hilarante et – cela devient assez évident… – indémodable de Philippe Muray. Le comédien reprendra à la rentrée, au Théâtre Antoine à Paris, son spectacle consacré à l’auteur des Exorcismes spirituels, qui avait triomphé en 2010 et 2011 au Théâtre de l’Atelier et même (m’a-t-on dit) en province… Pouvait-on rêver meilleur moment que les premiers mois glorieux du hollandisme© triomphant, alors que le français nouveau est ivre de « changement » (dans la continuité) et de « normalité » (dans l’ostentation), pour rire – avec Muray et Luchini – de la bouffonnerie toujours recommencée de cet incorrigible homo festivus, puis de méditer un moment sur ce rire ?

Vingt représentations sont prévues à partir du 14 octobre, les dimanches à 17 heures et les lundis à 20 heures. (Places de 18 à 43 €. Tél. 01.42.08.77.71.)

George Steiner, le décliniste en déclin

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Bien sûr, ceux qui connaissent leur George Steiner sur le bout des doigts argueront que ces fragments sentent moins le roussi que la redite. Les autres pourront découvrir dans ce petit livre la quintessence de cette pensée dite crépusculaire qui aura exploré comme nulle autre les relations tragiques entre barbarie et haute culture. Comment peut-on écouter du Schubert à 14h et exterminer des hommes, des femmes et des enfants à 18h ? Comment peut-on être à la fois nazi et goethéen ? Telles sont les questions qui ont hanté l’auteur de Réelles présences tout au long de sa longue vie de professeur universel.

De ce papyrus miraculeusement retrouvé dans les ruines d’une ancienne villa d’Herculanum, dont l’auteur, inconnu sur Wikipédia, serait un certain Epicharne d’Agra, philosophe et poète du II ème siècle avant Jésus-Christ[1. A moins qu’il ne s’agisse là d’un faux malicieusement concocté par Steiner lui-même en guise de testament spirituel] on pourra en effet constater qu’il n’est, au sens littéral, qu’un prétexte pour ce dernier de remettre à jour, peut-être une dernière fois, ses obsessions mystico-culturelles, sa propension, qui nous a tous fascinés, à comprendre le monde selon les arts et les lettres, sa prédominance accordée au Logos, son rêve castalien de bâtir une cité d’intellectuels, sa désolation de constater que les grands créateurs, pas plus que les grands esthètes, ne sont pas forcément des hommes de bie , sa consternation un rien affectée qu’il y ait plus d’amateurs de R’n’B que d’amateurs de musique dodécaphonique, sa critique « anarchico-platonicienne » de la démocratie et du goût accablant de cette dernière pour la camelote – le tout avec ce côté scrogneugneu que nous feignons de blâmer alors que nous serons bien pire à son âge (83 ans, tout de même.)

Le beau souci de Steiner (et d’Epicharne), c’est l’être – ou plus exactement la béance de l’être. Cette béance que la post-modernité ne cherche rien tant qu’à combler. Boucher le trou noir. Refuser de penser selon « le paradoxe fertile de la négation ». Rayer à la fois l’éclair et la ténèbre – c’est-à-dire la dialectique. Abolir à tout prix, au nom du XIX ème siècle à travers les âges, cette idée magnifique, antique, classique, chrétienne, que « l’existence est un bienfait mélangé, qu’elle occasionne une rupture avec la paix de l’inerte, que l’histoire humaine est faite de gaspillage et d’incommensurables souffrances ». Pour le post-moderne, l’existence n’est plus une question de grammaire (c’est-à-dire de transcendance) mais une question de fête et de permissivité.

Or, le mal n’est ni festif ni permis. Contrairement au quatrième fragment du papyrus intitulé « [le] mal est », notre époque considère que le mal n’est pas. En vérité, les hédonistes sont aussi des eudémonistes : le mal n’a pas d’existence autonome, il ne fait pas partie de l’être. La seule réalité admise (car notre époque est celle où la réalité devient une question d’admissibilité), est une réalité transparente, cool, unilatéralement positive – ce que d’aucuns appelleraient une totalité sans extérieure, « un empire du bien ». Non, si Histoire il y a, celle-ci doit être immaculée – soit sans péché ni castration, sans pomme d’Adam ni boîte de Pandore, sans chute ni « harmatia » (transgression ou erreur). Le mal n’est qu’un accident neurologique ou chimique que la médecine pourra guérir un jour en son entier. Car l’épilepsie, ça se soigne, mon cher Dostoïevski. Et aujourd’hui « il existe des foyers de vieillards pour Lear ».

Et pourtant, comme le dit le fragment trois, « il y a des lions, il y a des souris ». Il y a des inégalités physiques et mentales objectives, des tares qu’aucune culture ne récupère à son avantage. Tous les obèses ne sont pas des sumos, tous les bigleux ne sont pas des chamams. A un moment donné, une femme qui est laide ici ne sera pas belle là-bas, et cela même si les critères esthétiques diffèrent. De même, un imbécile restera un imbécile quelle que soit sa contrée.

Et c’est à ce propos que Steiner, que jusque-là on considérait comme un classique d’entre les classiques, un humaniste presque « vieux jeu », se met à envisager sérieusement la question de « la part de l’hérédité génétique » dans la distribution des talents. « Et si, se met-il à se demander, la génétique moléculaire montrait que diverses gradations du potentiel cérébral et corporel sont innées – les Juifs aux échecs ? S’il apparaissait que, du fait d’une spécificité génétique, seules des hybridations d’une ampleur inconcevable peuvent altérer la probabilité que les performances suprêmes demeurent inaccessibles à certaines populations, à certaine régions de cette terre ? » Si, finalement, le racisme redevenait scientifique ? Avec ses tentations d’hygiénisme, d’eugénisme, de clonage, et aussi de régime obsessionnel (l’anorexie constituant l’idéal fasciste de nombres de femmes et d’hommes d’aujourd’hui), une hypothèse nazie travaille indéniablement notre (im)monde. Nous nous rêvons plus beaux, plus jeunes, plus sportifs et nous sommes de plus en plus zombiesques. Nous nous rêvons délivrés ontologiquement du mal – et nous faisons en sorte que la biogénétique aboutisse à cette délivrance.

C’est là qu’apparaît une ambiguïté, pourtant impensable sous la plume de Steiner, dans sa manière d’osciller entre l’inquiétant constat qu’il fait de ce désir de science finale et une adhésion secrète (inconsciente) à celle-ci – comme si les recherches sur la cellule pouvaient un jour corroborer l’idée qu’il se fait des fractures culturelles. Car à force de rappeler toutes les deux pages que le pékin moyen préfère Plus belle la vie à Eschyle ou n’a pas les synapses adéquats pour comprendre l’a priori kantien ou la théorie des cordes, on finit par se demander si l’excellence steinerienne ne pencherait pas, et sans doute malgré elle, du côté d’une sélection un peu trop naturelle. Ce qui ferait de lui, et contre toute attente, un post-moderne extrêmement sournois – le symptomologue de notre époque devenant à son tour un symptôme de celle-ci.

D’autant que son rapport à cette « Mort amie » que constitue le fragment huit, et qui est pour lui l’occasion de plaider pour l’euthanasie (et sans doute la sienne un jour), entérine ce soupçon de post-modernité. C’est là le paradoxe d’un penseur classé « réac » mais qui sur ces questions de bioéthique affirme des positions que ne renierait pas un Michel Onfray. Stoïcien peut-être, faustien à coup sûr. L’émouvante et terrible page, personnelle s’il en est, consacrée au naufrage de la vieillesse, dans laquelle on nous décrit le vieillard trébucher sur le mot, le nom, la date, et toutes ces références qui faisaient partie de lui et qui aujourd’hui « se dérobent jusqu’à l’exaspération », s’impose comme un manifeste de la mort assistée. Comment ne pas compatir ? Mais comment ne pas sursauter à cette apologie de la liberté mortifère qui traite toute théologie d’obsolète ? Comment ne pas faire la moue devant cette revendication, qualifiée par lui-même de « révolutionnaire », de l’autonomie totale de son être ? Ainsi, ce grand penseur du déclin, ce laudateur des transmissions, ce barde du génie hébraïque, ce mystique du sens, ce contempteur de l’homme démocratique, qui n’eut jamais la dent assez dure contre la barbarie de la modernité, finit par se plier à son impératif le plus radical, et parle d’euthanasie comme « option élémentaire ». On peut donc bien écouter du Schubert à 14h et avaler des médicaments à 18h.

George Steiner, Fragments (un peu roussis), traduit de l’anglais par Emmanuel Dauzat, éditions Pierre-Guillaume de Roux, avril 2012, 13, 90 euros.

Adieu Berthe : un film magique inversé

Le titre du nouveau film de Bruno Podalydès est mensonger : ce n’est pas à Berthe qu’on dit adieu, mais à Armand, son petit-fils, le personnage joué par Denis Podalydès. Plus que l’histoire d’un enterrement, c’est l’histoire d’une désertion, d’une soustraction. Celle d’un pharmacien père de famille, qui n’en finit plus de quitter sa chère petite femme pour sa maîtresse (son « petit lapin ») jouée par Valérie Lemercier. Le jour où il apprend la mort de Berthe, la grand-mère que tout le monde a oublié en maison de retraite, il faut organiser les obsèques, prendre les choses en main. C’est la nuit, il erre dans la maison, échange une dizaine de sms avec son amante, retrouve son fils dans sa chambre et l’invite à méditer avec lui sur le sujet de sa dernière dissertation de philosophie : « qu’est-ce que vouloir ? »

Tout le film semble une manière de ne pas répondre à cette question. Une manière de transformer en histoire l’absence de volonté, donc l’absence de décision, donc l’absence d’action. Car face aux événements, Armand n’a qu’une seule réaction : il fait le vide. En un sens, le film a la tête à l’envers : le dénouement (la mort de mémé) survient au début et la scène d’exposition (la découverte de sa chambre) plutôt à la fin. Du point de vue du rythme, Adieu Berthe a aussi cette surprenante construction inversée : plus on avance dans le film plus la roue tourne au ralenti, moins notre personnage est intimidé par les démons de la volonté. Armand s’absente, et Podalydès vide superbement son film de toute énergie : à la fin l’ataraxie est proche.

Au départ, la passivité d’Armand permet de jouer sur deux versants de la comédie : le burlesque d’une part, les dialogues d’autre part. Dans cette seconde veine comique, il faut dire que Valérie Lemercier est bonne cliente. Survoltée, elle déverse sur notre Armand des monologues particulièrement savoureux – l’un d’entre eux se termine par un « Sors ta bite et fais pas chier ! » qui devrait rester. Plus généralement, les phrases non terminées du personnage de Denis Podalydès ont l’art de susciter des dialogues absurdes. Parce qu’il manie comme personne les propos qui n’engagent pas, il est le champion de l’équivoque et du texto ambigü envoyé à la mauvaise personne.

Mais, la tête enfermée dans un caisson transpercé d’épées, ou se déplaçant simplement sur sa trottinette à moteur, notre personnage principal se prête surtout aux situations burlesques. Il y a dans Adieu Berthe un art de l’espace et un tracé de silhouette qui évoqueraient presque Tati. Les locaux grandiloquents de « Définitif » – l’entreprise de pompes funèbres qui dispute à « Obsecool » l’enterrement de mémé – ont quelque chose des décors de Playtime : on ose à peine entrer, les pièces ont des dimensions inhumaines, les objets produisent des couleurs et des sons incongrus. Armand s’efface devant l’hybris bling-bling des célébrations funéraires, à tel point qu’on le voit disparaître derrière l’un des écrans reproduisant en taille réelle les modèles de cercueils les plus chics. A ce moment-là il n’est plus qu’une ombre, et le clin d’œil burlesque veut même que cette ombre soit calquée sur la forme d’un cercueil.

Pourtant, à mesure que le film avance et ralentit, Armand semble n’avoir même plus la volonté de ne plus vouloir. Si Adieu Berthe n’est pas, en dernière instance, un film comique mais un film magique, c’est parce que son personnage est aussi las de subir que d’agir. Les Podalydès nous font sortir du burlesque par le haut : par les rêves, par la folie et par les tours de magie. Les dialogues parfois cinglants du début se noient dans le discours marécageux d’Armand pendant l’enterrement. Les espaces intimidants sont réduits à la profondeur de la malle de Berthe. Le personnage lui-même se dilue dans une série de mises en scènes oniriques, avant de disparaître totalement. C’est le principe des retrouvailles avec cette grand-mère qu’il a à peine connue, mais qui est par excellence celle qui a précédé son existence. Une absence fondamentale qu’il pourrait retrouver en se retirant en-deçà de lui-même. « Pfuit, crac, pshitt » : il suffit pour cela d’un bon tour de magie.

Timothée Gérardin

Les vacances de M. Le Pen

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En Tunisie, après les émeutes salafistes mollement condamnées par le gouvernement, on imagine les hôteliers bien à la peine. Pour relancer une saison touristique en berne, mes compatriotes ont eu la riche idée d’accueillir une haute personnalité toujours en quête du bon mot « nauséabond » qui lui fera retrouver la une des quotidiens. Cette nouvelle star des spots de Hammamet s’appelle… Jean-Marie Le Pen ! En vacances au Cap Bon avec son épouse Jany, le vieux lion – 84 ans cet été, mine de rien…- s’il n’a plus besoin de faire le vide autour de lui, provoque toujours du bruit et de la fureur. Pour preuve, un parti tunisien centriste a opportunément décidé de recuisiner à la sauce harissa le Goldstein de la vie politique française.

Pour la direction du mouvement Al-Majd, Jean-Marie Le Pen est indésirable en Tunisie, because il n’aimerait pas les Tunisiens en France. D’où cette alternative implacable : « Les Tunisiens soit on les aime partout soit on les quitte ! ». En toute logique, Majd réclame donc l’extradition du fondateur du FN, arguant que « l’entrée de Jean Marie Lepen, tortionnaire endurci en Algérie et porteur d’une idéologie fasciste, est un outrage aux valeurs de la République et une injure aux martyrs du mouvement de libération nationale. Le parti Al-Majd dénonce l’arrivée sur notre sol d’un leader raciste aux multiples prédications anti-maghrébines, accusé d’actions xénophobes souvent violentes et assumées » Rien que ça !

Nous ne demanderons pas aux majdistes l’adresse de la mosquée ou de l’église dans laquelle Jean-Marie Le Pen prêche la haine, ni ne leur expliquerons que le FN n’exige plus l’expulsion systématique des étrangers depuis belle lurette. Mieux, nous leur pardonnerons leur antifascisme d’opérette, maladie infantile d’un parti créé il y a moins de dix-huit mois.

Mais à vigilants, vigilant et demi. Comme le souligne maître Vergès à longueur de plateaux télévisés, au risque de froisser Solferino, rappelons que l’usage de la torture en Algérie a été commandité par des ministres socialistes, à commencer par Guy Mollet et son ministre de la Justice… François Mitterrand.

Ni putes, ni putes…

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Georges Kaplan, notre parangon du libéralisme chimiquement pur, explique à Najat Vallaud-Belkacem qu’il est absurde et infondé de vouloir interdire la prostitution. Avant de lui répondre, je précise que rien ne m’énerve autant que le puritanisme. Qu’il soit de droite ou de gauche. Qu’il vienne du bénitier ou d’un certain républicanisme qui ne fait que laïciser les névroses judéo-chrétiennes sur le sexe en général, le sexe et l’orgasme féminins en particulier.

Face à ce qui fait peur, on peut verrouiller ou on peut aussi, à l’inverse, autoriser tout et n’importe quoi. Dans les années 1970, à en croire des éditeurs ayant pignon sur rue et leurs écrivains, la pédophilie devenait une émancipation pour le petit garçon et son amant plus âgé.
Quant à la prostitution, un discours très énervant « post-néo-féministe » explique depuis quelques années qu’au bout du compte, on peut être une prostituée heureuse, libre, émancipée et que la violence du maquerellage façon La dérobade[1. La dérobade de Jeanne Cordelier (1976). Et adaptation de Daniel Duval, avec Miou-Miou en 1979] appartient au passé, exception faite des malheureuses filles de l’Est et de quelques cas sociaux. C’est finalement le discours de notre ami Kaplan : la prostitution n’aurait rien de condamnable en soi parce qu’elle est le plus vieux métier du monde, et qu’à partir du moment où la transaction repose sur un contrat sans contrainte, qu’il s’agisse de vendre son cul ou des aspirateurs, cela revient au même.

Il n’y aurait donc pas d’autre choix que le néo-puritanisme de madame Vallaud-Belkacem et la permissivité de monsieur Kaplan.
Alors, reprenons les choses dans l’ordre. Si la ministre de l’égalité hommes/femmes veut interdire la prostitution, c’est parce qu’elle est rigoureusement incapable, avec le gouvernement qu’elle représente, de changer véritablement les rapports de force dans le monde du travail. Elle fait donc de la morale sociétale, faute de marges d’action pour le pouvoir politique dans une société de marché régie par des organismes supranationaux non élus. C’est très vilain, disent les nouvelles dames chaisières, la prostitution ! Et cachez cette délocalisation que je ne saurais voir !
Les trois quarts du temps, effectivement, c’est sordide, violent, mortifère, la prostitution. C’est l’extrême aboutissement de la misère sociale et de la précarité. Ce n’est pas pour rien si Marx voyait dans le mariage bourgeois du XIXème siècle la forme la plus achevée de la prostitution. Les parents vendaient leurs filles qui allaient devenir des épouses éternellement mineures au regard de la loi. Mais en échange, ces mêmes parents accroissaient leur patrimoine ou gagnaient un capital symbolique avec la particule aristocratique du futur gendre. Interdisons donc la pute, disent les modernes, nous interdirons cette violence archaïque faite à la femme.

Le problème, vous l’aurez compris, c’est que la prohibition de la prostitution est un pis-aller, un remords pour une gauche capitularde qui aurait voulu changer le monde du travail lui-même et ne veut plus voir qu’il n’y a pas de grande différence entre faire le tapin sur un périphérique et être prêt à se vendre à un employeur en position de force absolue dans une société gangrénée par un chômage endémique et une crise structurelle du capitalisme.
Quant à Georges Kaplan, ce qui l’agace dans cette éventuelle prohibition, c’est qu’elle introduit une réglementation ! Horreur, malheur ! Une loi, une loi contre le contrat. Bon lecteur de Walter Block dans Défendre les indéfendables[2. Défendre les indéfendables, proxénètes, vendeurs d’héroïne, prostituées, maîtres chanteurs, faux-monnayeurs et autres boucs émissaires de notre société, Les Belles Lettres], il refuse assez honnêtement toute forme de prohibition. Pour lui, la prostitution est une affaire de responsabilité individuelle. Rien ne force dans l’absolu la prostituée à se vendre ou le consommateur de drogue à acheter au dealer. De même, Walter Block, toujours lui, explique que celui qui est l’objet d’un chantage n’est pas forcé de céder au chantage. Par exemple, quelqu’un vient vous voir et vous demande une certaine somme pour ne pas révéler que vous êtes homosexuel. Ou vous payez pour être tranquille, ou vous ne payez pas et vous assumez.
Pour Kaplan ou Walter Block, rien d’illégal, rien d’immoral. Ce qui est illégal, ce n’est pas le chantage, c’est l’extorsion. Je viens vous voir, j’applique un revolver sur votre tempe et je menace de tirer si vous ne me donnez pas une certaine somme d’argent. Là, même le libéral estime que ce n’est pas acceptable.

Il y a la même hypocrisie chez Najat Vallaud-Belkacem et chez Georges Kaplan. L’une veut interdire la prostitution pour oublier qu’elle ne peut plus changer la société, l’autre veut l’autoriser, la pérenniser parce qu’elle représente un certain idéal dans l’échange commercial et contractuel d’un monde du travail enfin raisonnable.

Que l’on nous permette de penser une autre voie. Celle qui, par la redistribution équitable des richesses, l’éducation, le rapport à l’autre pensé de manière nouvelle n’aura plus besoin de criminaliser la drogue ou la prostitution, ni de les considérer comme un exercice normal d’une liberté libérale. Une autre voie qui en faisant disparaître les raisons du malheur fera disparaître le malheur, qu’il s’agisse d’un fix d’héroïne dans un squat ou du corps profané d’une jeune albanaise dans un parking pour routiers… Un autre monde, sans ce genre d’alternative piégée comme un champ de mines, est possible. Utopie ? Et alors…

*Photo : Lumi Zúnica – Fotojornalismo

LeBonCoin.fr fait son entrée dans la littérature française

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Après la tragique disparition de son frère Jules, Edmond de Goncourt décida de poursuivre la fabuleuse collection d’art ancien qu’ils avaient commencée ensemble, mais aussi d’en organiser la dispersion, dont son testament prévoyait qu’elle aurait lieu aux enchères au lendemain de sa mort. Pas question, pour lui, de renoncer aux chasses subtiles qui rythment la vie du collectionneur, ni aux délicats plaisirs de la possession ; mais pas question non plus de condamner ces objets- si passionnément convoités- à finir dans l’indifférence générale, sous la poussière grisâtre d’une vitrine de musée. On n’a pas le droit, estimait Goncourt, d’arracher un bel objet aux désirs des autres, et le devoir paradoxal de tout collectionneur est de songer à la dispersion de qu’il a eu tant de mal, et de bonheur, à rassembler.

Le propos d’Yves Dauteuille, qui vient de faire paraître un drôle de petit livre intitulé La collection, est à la fois semblable et différent. Différent, dans la mesure où les pièces composant sa collection à lui relèvent moins du palais que du bazar, et que ce qui les réunit, c’est simplement d’avoir perdu toute utilité pratique à ses yeux, puis d’avoir été entassés par ses soins au fond de son garage. Un peu juste pour faire une collection, dira-t-on – même quand lesdits objets répondent aux doux noms d’arrosoir, de table à langer, de cloche à fromage, de valet à vêtements, de support pour tuyau d’aspirateur, de pouf, de tréteau, etc. Autre différence notable : Yves Dauteuille, contrairement à Edmond de Goncourt, n’éprouve plus aucun plaisir à posséder, à caresser, à contempler ces objets naguère amoureusement acquis chez des marchands aussi renommés qu’IKEA, Carrefour, Auchan, Lidl, Décathlon ou la Halle aux chaussures : c’est pourquoi notre homme a entrepris de s’en séparer de son vivant, en les proposant à la vente sur le site Internet Leboncoin. Et pour y parvenir, de rédiger, sur chacune des pièces de sa collection, une brève notice accompagnée d’une photo de son cru.

Ce qui rapproche pourtant Dauteuille et Goncourt, c’est la volonté, et, il faut bien le reconnaître, le talent de faire naître, ou plutôt, renaître la passion. Et ici, on a beau dire, c’est Dauteuille qui remporte la palme. Car ce qu’il offre aux éventuels acheteurs, ce ne sont pas des dessins de Fragonard, de sublimes pastels de Nattier ou des netsuké inestimables – mais ce que notre société de consommation produit de plus effroyablement quelconque : bref, ce qu’il se propose, c’est de (re)vendre l’invendable. De faire désirer l’indésirable. Et, comme Goncourt, il le fait avec des mots – composant des petites annonces d’anthologie qui confèrent à chacun des rogatons minables ainsi offerts le prestige fascinant de la pièce unique, la valeur presque intimidante du chef-d’œuvre ou du trésor.

Alors, bien sûr, la prose n’est pas de la même eau que celle du romancier XIXème ; pour le meilleur et pour le pire, elle est de notre temps à nous, rapide, débraillée, truffée de calembours à la tonne et de jeux de mots laids. Mais il faut reconnaître que, dans ce genre inédit, l’exercice est magistral. A force de croiser l’absurde et le cocasse, Pierre Dac, Alphonse Allais et l’Almanach Vermot, Dauteuille réussit l’impossible : il parvient à vider son garage, à ressusciter la convoitise d’acheteurs blasés, et à faire rire le lecteur de ce catalogue des gloires de notre monde dont la banalité étouffante aurait dû le faire pleurer.

Yves Dauteuille, La Collection, Flammarion, avril 2012, 94 p.

*Photo : Lucidio Studio

La RATP ose l’Osmose

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Au siècle dernier, croyez-moi, il existait des abribus ! Le Larousse est limpide à leur propos : il s’agissait d’« édicules comportant des panneaux publicitaires, faits pour abriter les personnes qui attendent l’autobus ». L’affaire était claire et simple : un ensemble d’individus grégaires, réunis autour d’un même projet (prendre le bus) se rapprochaient les uns des autres − sous l’édicule − afin d’échapper aux intempéries. En général, le temps passait, les nuages aussi, les femmes peaufinaient leur maquillage, les hommes lisaient France-Soir d’un air pénétré, les gamins ployaient sous le poids de leur cartable en peau de cuir et soudain, au loin, apparaissait le bus 91 (Bastille-Montparnasse 2 Gare TGV). Alors la joie collective était grande, et l’on tendait son titre de transport au poinçonneur avec un authentique sourire de courtoisie.

Seulement, voilà, les abribus, c’est terminé ![access capability= »lire_inedits »] À l’instar des téléphones filaires en bakélite, des bistrots de quartier où l’on pouvait jouer au 421 en buvant un Picon-bière, des porte-jarretelles et des disques microsillons en vinyle. C’est ce que j’ai découvert en cherchant justement à prendre le bus 91 à l’arrêt « Gare de Lyon-Diderot », dans le 12e arrondissement de la capitale. Je m’attendais à trouver l’habituel et immuable abribus sans histoire, mais j’ai été confronté à… « une démarche ambitieuse de recherche sur les espaces de transport du futur, appelée Osmose » (selon le dossier de presse de la RATP). Car oui, on avait transformé cet anodin édicule urbain en colossal « lieu de vie » expérimental…

La première chose que j’ai vue de cet édifice tentaculaire était le slogan du sous-traitant proposant du café sur les lieux : « L’amour, l’art et la manière. » Chiche ? On nous vendait donc presque du bonheur… « Dans le cadre du projet European Bus System of the Future − poursuit le dossier de presse − cette réalisation concrète traduit la vision de la RATP sur la place qu’une station de bus conséquente peut occuper dans l’espace urbain, en tant que lieu multifonctionnel assurant une meilleure qualité de service aux voyageurs, aux passants et aux riverains. » La RATP, n’oublions pas son slogan, veut nous faire « aimer la ville »… ce qui est certainement plus simple que de nous transporter d’un point A vers un point B.

Le projet s’appelle « Osmose », car il convient de ne pas diviser les usagers des espaces publics partagés ; et qu’il est normal de concevoir avec citoyenneté un devenir urbain authentiquement harmonieux. L’espace en question − de plus de 80 m² − comporte pléthore d’écrans, de vélos électriques amusants et se trouve même doté d’une bibliothèque en « libre service » dont le principe de fonctionnement m’a échappé , et dans laquelle je n’ai rien trouvé de Raymond Queneau : ni Zazie dans le métro ni Exercices de style… Par ailleurs, le dossier de presse promet ceci : « Une ambiance apaisante et confortable a été spécifiquement mise au point avec une animation lumineuse et sonore originale, évoluant tout au long de la journée. » Et c’est sans parler des fameuses cloisons chauffantes de cet abribus de concours , que même l’Amérique nous envie ! Grâce à une « signalétique redimensionnée pour faciliter l’accessibilité visuelle », je n’ai eu aucun mal à trouver le chemin de la « borne interactive trifaces proposant des petites annonces sur Paris ». Au-delà… « une connexion Wi-Fi publique et une prise électrique permettant le rechargement de petits équipements personnels »… ce qui permet de consulter ses mails tout en se rasant électriquement, tout en pensant aussi aux prochaines échéances électorales. Et en cas d’effervescence, pas de panique, on a prévu un « défibrillateur, pour intervenir en cas d’urgence ». Quant au clou du spectacle − dans le brouhaha de cette jongle − c’est un jingle. Pardon, un sonal. « Enfin, un bref timbre musical (un sonal) sera émis dans la partie centrale lorsque le bus est à distance d’approche. » Alors la joie collective sera grande, et l’on tendra son titre de transport au poinçonneur avec un authentique sourire de courtoisie !

Ne raillons pas outre mesure ce projet européen appelé « Osmose »… Il nous faudra peut-être bientôt nous plier à sa logique. Un abribus, en fait, n’est pas seulement un abribus. Un abribus vous possède. Au-delà, on s’amuse de l’expérience, qui a sans aucun doute été impulsée par de savants comiques à lunettes carrées qui ne prennent jamais le bus. Savez-vous pourquoi le siège social de la RATP est entouré de gazon ? Pour étouffer le bruit de l’argent que l’on jette par les fenêtres… Alexandre Vialatte suggérait tendrement : « L’homme est un animal à chapeau mou qui attend l’autobus 27 au coin de la rue de la Glacière. » Oui, et non. Je suggère pour ma part : « L’homme d’aujourd’hui est un animal mou à chapeau absent qui attend l’autobus 91 avec tout le confort moderne… »

Comme disait le poète, les c… ça osmose tout… c’est même à ça qu’on les reconnaît.[/access]

Jacques Anquetil : pédaler moins pour gagner plus

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Au commencement il y eut la France, un pays si charmant, si réussi, qu’on eut très tôt envie d’en faire le tour, précisément. Tout était là, ne demandant qu’à servir : des petites routes serpentines, des faux plats, des raidillons, des altitudes, des creux, des bosses, et des cœurs prêts à chavirer pour les vainqueurs et à prendre le parti des vaincus.

De quelle principauté médiévale tenait-il sa tranquille assurance, qui le faisait paraître seigneur parmi ses besogneux rivaux ? Tel un grand féodal dominant le tumulte, il laissait derrière lui la cohorte effarée de ses vassaux. Long viking mince aux muscles d’athlète de fond, profilé pour la course, telle une forme en aluminium, il manifesta aux yeux du monde l’insupportable facilité d’être un champion cycliste. Et s’il demeura agaçant au plus haut point, c’est qu’il parvint à dissimuler son effort et ses souffrance. Aérien, gracieux et souple comme une herbe de prairie, il disposait d’une réserve considérable de moyens, qu’il sembla n’épuiser jamais. Jacques Anquetil (1934-1987), prodigue en tout, ne fut en effet économe que de sa peine : il pédalait moins pour gagner plus !

« Maître Jacques » se joua des côtes les plus raides, des virages en tête d’épingle, de l’écrasante chaleur de la plaine comme des sommets enneigés ; jusque dans les terribles pentes du Tourmalet, il voulut qu’on prît ses grimaces pour des sourires. Dans son sillage princier, tous, vaincus par avance, obstinés cependant, cherchaient moins à l’affronter qu’à recevoir un peu de la manne dont la providence et la génétique l’avaient comblé. Jacques Anquetil, servi par des dons naturels d’exception, s’exonérait des sacrifices, voire des contraintes les plus élémentaires de son sport si rude. Sur sa machine, il adoptait, sans la chercher, la position qui lui assurait le meilleur coefficient de pénétration dans l’air : il se métamorphosait alors, et toute son apparence était celle d’un elfe sur deux roues, d’un personnage de légende et d’ironie. Son pouls, au repos, frappait quarante pulsations à la minute, soixante-dix dans l’effort violent, mais, pour sa diététique, il s’inspirait de Gargantua !

Je le croisai, peu de temps avant sa mort, prématurée, dans un café de la rue Drouot. Je me souviens de son entrée, des quelques amis qui lui faisaient une cour aimable. La salle se leva, l’applaudit bruyamment. Il nous répondit par un grand sourire de renard et par un geste circulaire du bras et de la main. Plus tard, on voulut nous révéler des choses cachées : je compris surtout qu’il aimait les femmes et que ces dernières ne détestaient pas lui faire plaisir. J’en conclus que Jacques, seigneur d’Anquetil, fut un heureux homme.

Martin Suter : littérature de gare, mais en wagon Pullman

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En terminant Allmen et le diamant rose, je me suis interrogé sur les mérites de la littérature de gare et le plaisir immense qu’elle procure parfois. A vrai dire, cette terminologie castratrice ne correspond pas tout à fait au dernier roman de Martin Suter. Il est difficile à caser ce livre, pas tout à fait roman noir, ni roman policier, pas vraiment roman à intrigues, mais quoi au juste ? Le héros de Suter, l’enquêteur Johann Friedrich von Allmen, est un croisement entre Arsène Lupin pour l’audace, John Steed pour le standing et Jonathan Hart, l’inoubliable « justicier milliardaire » des années 80 interprété par Robert Wagner sur le petit écran pour l’aisance naturelle. On est loin des gauloiseries de San-Antonio et Béru ou des barbouzeries du prince Malko Linge. Allmen est un gentleman fauché qui court après l’argent comme un aristocrate ruiné, c’est-à-dire sans se fatiguer, ni se compromettre pourvu que les apparences soient sauves.

Quand j’évoquais littérature de gare, dans mon esprit, il s’agissait plutôt d’une littérature rapide, précise, plaisante, sans prétention stylistique, le genre de roman qui vous fait oublier les quais gris et patibulaires de Vierzon-ville. En deux heures, vous faites un voyage en classe affaires. Car Allmen est un enquêteur qui soigne son allure, dès qu’il a une rentrée d’argent, il la dilapide dans un costume trois-pièces en tweed Donegal commandé, comme il se doit, chez le meilleur tailleur de Savile Row. Ce qui est agréable avec les auteurs à succès, – Martin Suter a touché le jackpot littéraire avec son roman Small world en 1997-, c’est la pertinence de leur jugement sur les riches. Trop souvent, on singe les manières des puissants, on recopie les mêmes stéréotypes, on veut choquer et on finit par faire rire par tant d’approximations. Les écrivains qui sont les précaires de la société médiatique pèchent trop souvent par une méconnaissance totale de leur sujet. Plus on monte dans la hiérarchie sociale, plus les âneries pleuvent. Un riche s’habille d’une certaine façon, parle avec tel accent, boit tel cocktail, etc…

Avec Allmen, on est gâté par une foule de détails qui sonnent juste. Martin Suter nous décrit les codes d’un monde mystérieux, celui de l’hyper-puissance économique. Allmen, qui tente de conserver son rang, fait toujours preuve d’un grand sang-froid. Il n’est pas homme à s’affoler devant une note d’hôtel à 14 000 euros. En outre, il ne se déplace jamais sans ses bagages patinés par le temps qui ont été exécutés dans les ateliers Louis Vuitton à Asnières. Allmen est un véritable esthète très loin du clinquant moderne, il utilise une ancienne Cadillac Fleetwood avec chauffeur, il lit The House on the Strand de Daphne du Maurier et il s’extasie devant la carte des vins au restaurant.

Et que dire de son cocktail fétiche, le Singapore Gin Sling que « le garçon, à sa demande, lui préparait avec un peu moins de Cointreau et de grenadine, mais avec un peu plus d’angustura ». Vous l’aurez compris, Allmen ne fait pas dans le gros rouge qui tache, les souliers « made in China » et l’hostellerie d’autoroute. J’avais déjà été charmé par le premier volet[1.Allmen et les libellules, disponible chez Christian Bourgeois éditeur.] des aventures d’Allmen paru en mai 2011, cette nouvelle enquête m’a conforté dans mon opinion. Dans le premier épisode, l’enquêteur international partait à la recherche de cinq coupes Art nouveau aux motifs de libellules; dans le second, l’intrigue tourne autour d’un mystérieux diamant rose d’une valeur de 45 millions. Cette fois-ci, Martin Suter nous emmène dans les arcanes du trading haute fréquence, ces algorithmes informatiques qui secouent la finance mondiale. Si Allmen est le pivot de l’histoire, l’écrivain suisse a eu l’intelligence de peaufiner d’autres personnages tout aussi centraux. C’est le cas de Carlos, le majordome guatémaltèque « sans papiers ». Cet homme à tout faire qui cire les chaussures, tond la pelouse, prépare la cuisine, s’avère un redoutable informaticien et un indispensable associé. Les rapports entre le patron et l’homme de maison sont finement observés et là aussi, font tout le charme de ce court roman. Et puis, Suter a cette drôlerie toute en retenue qui rappelle l’humour des britanniques. Il y a aussi du Woody Allen en lui. Si vous voulez partir dans un palace des bords de la Baltique, goûter le coq au vin de Carlos ou découvrir qui se cache derrière l’étrange Sokolov, Allmen sera votre homme !

Allmen et le diamant rose de Marin Suter traduit de l’allemand par Olivier Mannoni, Christian Bourgeois éditeur.

*Photo : Das blaue Sofa

Globish spoken

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Au cours d’une conférence de presse donnée à Paris, M. Moscovici, se voyant demander par un journaliste étranger s’il pouvait parler anglais, a accédé avec empressement à cette requête, apparemment fier et ravi de montrer que, oui, il le pouvait. On aurait dit un cadre commercial pendant un entretien d’embauche.
À quelques jours de là, plusieurs journalistes ont protesté contre la Commission de Bruxelles, qui a rendu en anglais son verdict sur la « gouvernance » de la France. C’est d’ailleurs probablement à l’issue d’une traduction par logiciel que nous avons été régalés de « concurrence sous-optimale », d’« efforts additionnels », et autres inénarrables créations verbales…[access capability= »lire_inedits »]

Dans l’intervalle, le philosophe Jean-Claude Milner opinait que le français était en train de devenir une langue morte[1. Le Monde des livres du 24 mai.]. Et moi, pendant ce temps-là, je lisais la Pérégrination de Brendan.
Brendan de Clonfert était un moine irlandais du VIe siècle après J.-C. Il affréta un bateau et partit sur les mers. On pense qu’il est allé jusqu’aux îles Féroé et en Islande. Et sans doute aux Canaries. Ou aux Açores. Ou peut-être aux Antilles. On ne sait pas très bien. Certains même croient qu’il a vu l’Atlantide. Il cherchait à localiser l’Eden et les « îles fortunées ». Il atteignit peut-être le Purgatoire ou l’Enfer : en tout cas il a vu Judas, lié à un récif et éternellement lessivé par la marée.

Cinq ou six siècles après, sa légende courait toujours. Elle fut racontée au début du XIIe siècle par un certain Benoit, dans l’étrange, l’insupportable et grotesque dialecte du nord des Gaules, un latin massacré, déformé, mal parlé, mal écrit, méconnaissable, qui n’était plus du latin, qui était un sabir de péquenots mâtinés de barbares. Benoit employa cette parlure selon le souhait de la reine Aélis d’Angleterre : « Il a consigné par écrit en langue vulgaire (En letre mis et en romanz) ainsi que vous l’avez commandé, l’histoire du bon abbé Brendan. » Ce parler mal foutu, mal cultivé, ce parler d’analphabètes, se mettait à écrire en octosyllabes, et osait dire tout l’inconnu du monde ! Y compris Judas et l’Atlantide !

C’était à peu près la langue de la Chanson de Roland. C’était une langue vivante que, par la suite, Villon, et Montaigne, et Malherbe, et tant d’autres ont modifiée, forgée sans cesse pour lui faire dire du nouveau. Moi je lis cela, aujourd’hui, après une vingtaine de livres publiés, et c’est comme si j’apprenais à parler et à écrire, comme si je recommençais tout… C’est ma patrie, c’est ma demeure. Je sens bien que cela doit « suinter le Français de souche », comme disent Les Inrocks à propos des écrivains qui ne leur plaisent pas. Je n’en ai cure, et d’ailleurs, si je pouvais connaître les lettres arabes ou chinoises, j’en serais fort heureux aussi.

Pour en revenir à nos moutons, contrairement aux apparences, ce qui se joue aujourd’hui n’est pas un combat entre l’anglais et les autres langues. C’est un affrontement entre le froid dialecte véhiculaire d’une supposée rationalité économique et technique et la complexité humaine que contient chaque langue. L’écrivain Camille de Toledo en a remarquablement parlé il y a quelques jours3. « Votre Europe nous ennuie. Elle nous ennuie mortellement. Car il lui manque un esprit. Une vision. Un imaginaire […] L’Europe dans son union n’est que matière et certificat, marché et acronyme. » Et d’attirer l’attention sur « la faute profonde, intellectuelle, que commet celui qui croit pouvoir construire un espace politique sans qu’il existe un espace poétique ». Je ne saurais mieux dire.[/access]

Luchini-Muray : remettez-nous ça patron !

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Parce que le festivisme n’est pas mort. Parce qu’il bouge encore. Parce que lorsque le Conseil Régional de Rhône-Alpes entend célébrer le 300ème anniversaire de la naissance de Rousseau il croit bon d’organiser de tonitruants « pique-niques républicains » – complétés par un « apéritif gourmand » dans les rues de Lyon… Parce que gais rolleristes grégaires du vendredi soir et patinetteurs-à-moteurs-deux-temps en costume-cravate écument toujours les rues de nos cités… Parce que la fastidieuse Caroline de Hass, immortelle animatrice du mouvement « Osez le clito ! » est entrée au cabinet d’une ministre blagueuse qui veut abolir la prostitution, comme on interdirait les courants d’air… Parce que Jack Lang n’est pas encore mort, et qu’il peut resurgir à tout moment dans le débat public, sans crier gare… Parce qu’il existe une « Journée internationale de la lenteur », une « Journée de la gentillesse » et que la « Fête des voisins » fait toujours des ravages dans les zones urbaines et péri-urbaines peuplées de gens pourtant normaux… Parce que « Paris Plage », le Vélib’ et la fermeture des voies sur berge sont présentés par la mairie de Paris comme des avancées faramineuses pour l’humain, s’inscrivant dans un mouvement progressiste menant le français moyen de l’ombre à la lumière… Parce que les revendications communautaires les plus incongrues n’ont pas fini de passionner les médias… (Ah le combat des nudistes roux amateurs de danses de salon ! Ah la lutte des unijambistes gay et lesbiens du sud de la Seine-et-Oise ! Ah le lobby des musulmans collectionneurs de Télécarte© publicitaires !) Parce que des dames suédoises très sérieuses veulent persuader les hommes suédois de faire pipi assis… Parce que la France dispose désormais d’un Ministre du « redressement productif » et d’un autre de la « réussite éducative »… Parce que viennent d’entrer dans le dictionnaire les mots gloups, Stéphane Hessel, psychoter, Jean-Luc Mélenchon, et l’expression « à l’arrache »… Parce que la novlangue reste l’opium des intellectuels télévisés de progrès…

Pour toutes ces raisons –et pour mille autres que j’oublie- il faut aller voir (ou revoir) le grand Fabrice Luchini interpréter la prose corrosive, hilarante et – cela devient assez évident… – indémodable de Philippe Muray. Le comédien reprendra à la rentrée, au Théâtre Antoine à Paris, son spectacle consacré à l’auteur des Exorcismes spirituels, qui avait triomphé en 2010 et 2011 au Théâtre de l’Atelier et même (m’a-t-on dit) en province… Pouvait-on rêver meilleur moment que les premiers mois glorieux du hollandisme© triomphant, alors que le français nouveau est ivre de « changement » (dans la continuité) et de « normalité » (dans l’ostentation), pour rire – avec Muray et Luchini – de la bouffonnerie toujours recommencée de cet incorrigible homo festivus, puis de méditer un moment sur ce rire ?

Vingt représentations sont prévues à partir du 14 octobre, les dimanches à 17 heures et les lundis à 20 heures. (Places de 18 à 43 €. Tél. 01.42.08.77.71.)

George Steiner, le décliniste en déclin

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Bien sûr, ceux qui connaissent leur George Steiner sur le bout des doigts argueront que ces fragments sentent moins le roussi que la redite. Les autres pourront découvrir dans ce petit livre la quintessence de cette pensée dite crépusculaire qui aura exploré comme nulle autre les relations tragiques entre barbarie et haute culture. Comment peut-on écouter du Schubert à 14h et exterminer des hommes, des femmes et des enfants à 18h ? Comment peut-on être à la fois nazi et goethéen ? Telles sont les questions qui ont hanté l’auteur de Réelles présences tout au long de sa longue vie de professeur universel.

De ce papyrus miraculeusement retrouvé dans les ruines d’une ancienne villa d’Herculanum, dont l’auteur, inconnu sur Wikipédia, serait un certain Epicharne d’Agra, philosophe et poète du II ème siècle avant Jésus-Christ[1. A moins qu’il ne s’agisse là d’un faux malicieusement concocté par Steiner lui-même en guise de testament spirituel] on pourra en effet constater qu’il n’est, au sens littéral, qu’un prétexte pour ce dernier de remettre à jour, peut-être une dernière fois, ses obsessions mystico-culturelles, sa propension, qui nous a tous fascinés, à comprendre le monde selon les arts et les lettres, sa prédominance accordée au Logos, son rêve castalien de bâtir une cité d’intellectuels, sa désolation de constater que les grands créateurs, pas plus que les grands esthètes, ne sont pas forcément des hommes de bie , sa consternation un rien affectée qu’il y ait plus d’amateurs de R’n’B que d’amateurs de musique dodécaphonique, sa critique « anarchico-platonicienne » de la démocratie et du goût accablant de cette dernière pour la camelote – le tout avec ce côté scrogneugneu que nous feignons de blâmer alors que nous serons bien pire à son âge (83 ans, tout de même.)

Le beau souci de Steiner (et d’Epicharne), c’est l’être – ou plus exactement la béance de l’être. Cette béance que la post-modernité ne cherche rien tant qu’à combler. Boucher le trou noir. Refuser de penser selon « le paradoxe fertile de la négation ». Rayer à la fois l’éclair et la ténèbre – c’est-à-dire la dialectique. Abolir à tout prix, au nom du XIX ème siècle à travers les âges, cette idée magnifique, antique, classique, chrétienne, que « l’existence est un bienfait mélangé, qu’elle occasionne une rupture avec la paix de l’inerte, que l’histoire humaine est faite de gaspillage et d’incommensurables souffrances ». Pour le post-moderne, l’existence n’est plus une question de grammaire (c’est-à-dire de transcendance) mais une question de fête et de permissivité.

Or, le mal n’est ni festif ni permis. Contrairement au quatrième fragment du papyrus intitulé « [le] mal est », notre époque considère que le mal n’est pas. En vérité, les hédonistes sont aussi des eudémonistes : le mal n’a pas d’existence autonome, il ne fait pas partie de l’être. La seule réalité admise (car notre époque est celle où la réalité devient une question d’admissibilité), est une réalité transparente, cool, unilatéralement positive – ce que d’aucuns appelleraient une totalité sans extérieure, « un empire du bien ». Non, si Histoire il y a, celle-ci doit être immaculée – soit sans péché ni castration, sans pomme d’Adam ni boîte de Pandore, sans chute ni « harmatia » (transgression ou erreur). Le mal n’est qu’un accident neurologique ou chimique que la médecine pourra guérir un jour en son entier. Car l’épilepsie, ça se soigne, mon cher Dostoïevski. Et aujourd’hui « il existe des foyers de vieillards pour Lear ».

Et pourtant, comme le dit le fragment trois, « il y a des lions, il y a des souris ». Il y a des inégalités physiques et mentales objectives, des tares qu’aucune culture ne récupère à son avantage. Tous les obèses ne sont pas des sumos, tous les bigleux ne sont pas des chamams. A un moment donné, une femme qui est laide ici ne sera pas belle là-bas, et cela même si les critères esthétiques diffèrent. De même, un imbécile restera un imbécile quelle que soit sa contrée.

Et c’est à ce propos que Steiner, que jusque-là on considérait comme un classique d’entre les classiques, un humaniste presque « vieux jeu », se met à envisager sérieusement la question de « la part de l’hérédité génétique » dans la distribution des talents. « Et si, se met-il à se demander, la génétique moléculaire montrait que diverses gradations du potentiel cérébral et corporel sont innées – les Juifs aux échecs ? S’il apparaissait que, du fait d’une spécificité génétique, seules des hybridations d’une ampleur inconcevable peuvent altérer la probabilité que les performances suprêmes demeurent inaccessibles à certaines populations, à certaine régions de cette terre ? » Si, finalement, le racisme redevenait scientifique ? Avec ses tentations d’hygiénisme, d’eugénisme, de clonage, et aussi de régime obsessionnel (l’anorexie constituant l’idéal fasciste de nombres de femmes et d’hommes d’aujourd’hui), une hypothèse nazie travaille indéniablement notre (im)monde. Nous nous rêvons plus beaux, plus jeunes, plus sportifs et nous sommes de plus en plus zombiesques. Nous nous rêvons délivrés ontologiquement du mal – et nous faisons en sorte que la biogénétique aboutisse à cette délivrance.

C’est là qu’apparaît une ambiguïté, pourtant impensable sous la plume de Steiner, dans sa manière d’osciller entre l’inquiétant constat qu’il fait de ce désir de science finale et une adhésion secrète (inconsciente) à celle-ci – comme si les recherches sur la cellule pouvaient un jour corroborer l’idée qu’il se fait des fractures culturelles. Car à force de rappeler toutes les deux pages que le pékin moyen préfère Plus belle la vie à Eschyle ou n’a pas les synapses adéquats pour comprendre l’a priori kantien ou la théorie des cordes, on finit par se demander si l’excellence steinerienne ne pencherait pas, et sans doute malgré elle, du côté d’une sélection un peu trop naturelle. Ce qui ferait de lui, et contre toute attente, un post-moderne extrêmement sournois – le symptomologue de notre époque devenant à son tour un symptôme de celle-ci.

D’autant que son rapport à cette « Mort amie » que constitue le fragment huit, et qui est pour lui l’occasion de plaider pour l’euthanasie (et sans doute la sienne un jour), entérine ce soupçon de post-modernité. C’est là le paradoxe d’un penseur classé « réac » mais qui sur ces questions de bioéthique affirme des positions que ne renierait pas un Michel Onfray. Stoïcien peut-être, faustien à coup sûr. L’émouvante et terrible page, personnelle s’il en est, consacrée au naufrage de la vieillesse, dans laquelle on nous décrit le vieillard trébucher sur le mot, le nom, la date, et toutes ces références qui faisaient partie de lui et qui aujourd’hui « se dérobent jusqu’à l’exaspération », s’impose comme un manifeste de la mort assistée. Comment ne pas compatir ? Mais comment ne pas sursauter à cette apologie de la liberté mortifère qui traite toute théologie d’obsolète ? Comment ne pas faire la moue devant cette revendication, qualifiée par lui-même de « révolutionnaire », de l’autonomie totale de son être ? Ainsi, ce grand penseur du déclin, ce laudateur des transmissions, ce barde du génie hébraïque, ce mystique du sens, ce contempteur de l’homme démocratique, qui n’eut jamais la dent assez dure contre la barbarie de la modernité, finit par se plier à son impératif le plus radical, et parle d’euthanasie comme « option élémentaire ». On peut donc bien écouter du Schubert à 14h et avaler des médicaments à 18h.

George Steiner, Fragments (un peu roussis), traduit de l’anglais par Emmanuel Dauzat, éditions Pierre-Guillaume de Roux, avril 2012, 13, 90 euros.

Adieu Berthe : un film magique inversé

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Le titre du nouveau film de Bruno Podalydès est mensonger : ce n’est pas à Berthe qu’on dit adieu, mais à Armand, son petit-fils, le personnage joué par Denis Podalydès. Plus que l’histoire d’un enterrement, c’est l’histoire d’une désertion, d’une soustraction. Celle d’un pharmacien père de famille, qui n’en finit plus de quitter sa chère petite femme pour sa maîtresse (son « petit lapin ») jouée par Valérie Lemercier. Le jour où il apprend la mort de Berthe, la grand-mère que tout le monde a oublié en maison de retraite, il faut organiser les obsèques, prendre les choses en main. C’est la nuit, il erre dans la maison, échange une dizaine de sms avec son amante, retrouve son fils dans sa chambre et l’invite à méditer avec lui sur le sujet de sa dernière dissertation de philosophie : « qu’est-ce que vouloir ? »

Tout le film semble une manière de ne pas répondre à cette question. Une manière de transformer en histoire l’absence de volonté, donc l’absence de décision, donc l’absence d’action. Car face aux événements, Armand n’a qu’une seule réaction : il fait le vide. En un sens, le film a la tête à l’envers : le dénouement (la mort de mémé) survient au début et la scène d’exposition (la découverte de sa chambre) plutôt à la fin. Du point de vue du rythme, Adieu Berthe a aussi cette surprenante construction inversée : plus on avance dans le film plus la roue tourne au ralenti, moins notre personnage est intimidé par les démons de la volonté. Armand s’absente, et Podalydès vide superbement son film de toute énergie : à la fin l’ataraxie est proche.

Au départ, la passivité d’Armand permet de jouer sur deux versants de la comédie : le burlesque d’une part, les dialogues d’autre part. Dans cette seconde veine comique, il faut dire que Valérie Lemercier est bonne cliente. Survoltée, elle déverse sur notre Armand des monologues particulièrement savoureux – l’un d’entre eux se termine par un « Sors ta bite et fais pas chier ! » qui devrait rester. Plus généralement, les phrases non terminées du personnage de Denis Podalydès ont l’art de susciter des dialogues absurdes. Parce qu’il manie comme personne les propos qui n’engagent pas, il est le champion de l’équivoque et du texto ambigü envoyé à la mauvaise personne.

Mais, la tête enfermée dans un caisson transpercé d’épées, ou se déplaçant simplement sur sa trottinette à moteur, notre personnage principal se prête surtout aux situations burlesques. Il y a dans Adieu Berthe un art de l’espace et un tracé de silhouette qui évoqueraient presque Tati. Les locaux grandiloquents de « Définitif » – l’entreprise de pompes funèbres qui dispute à « Obsecool » l’enterrement de mémé – ont quelque chose des décors de Playtime : on ose à peine entrer, les pièces ont des dimensions inhumaines, les objets produisent des couleurs et des sons incongrus. Armand s’efface devant l’hybris bling-bling des célébrations funéraires, à tel point qu’on le voit disparaître derrière l’un des écrans reproduisant en taille réelle les modèles de cercueils les plus chics. A ce moment-là il n’est plus qu’une ombre, et le clin d’œil burlesque veut même que cette ombre soit calquée sur la forme d’un cercueil.

Pourtant, à mesure que le film avance et ralentit, Armand semble n’avoir même plus la volonté de ne plus vouloir. Si Adieu Berthe n’est pas, en dernière instance, un film comique mais un film magique, c’est parce que son personnage est aussi las de subir que d’agir. Les Podalydès nous font sortir du burlesque par le haut : par les rêves, par la folie et par les tours de magie. Les dialogues parfois cinglants du début se noient dans le discours marécageux d’Armand pendant l’enterrement. Les espaces intimidants sont réduits à la profondeur de la malle de Berthe. Le personnage lui-même se dilue dans une série de mises en scènes oniriques, avant de disparaître totalement. C’est le principe des retrouvailles avec cette grand-mère qu’il a à peine connue, mais qui est par excellence celle qui a précédé son existence. Une absence fondamentale qu’il pourrait retrouver en se retirant en-deçà de lui-même. « Pfuit, crac, pshitt » : il suffit pour cela d’un bon tour de magie.

Timothée Gérardin