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FN-UMP : vers un mariage de raison

C’est bien connu : la vérité sort de la bouche des enfants. Dans la famille Le Pen, c’est la petite-fille du capitaine − désormais benjamine de l’Assemblée nationale et élue de Carpentras − qui a vendu la mèche. Au journal Minute, qui lui demandait si elle pensait que sa circonscription pourrait devenir un laboratoire de l’union des droites, Marion Maréchal-Le Pen a répondu : « Il y a, dans le Vaucluse, beaucoup de déçus de l’UMP, malgré le système de la Droite populaire, dont le discours est très proche du nôtre − sinon les actes. Je crois qu’à l’avenir, toutes ces tendances pourront se recomposer autour de quelques points forts. »[1. « Sur le terrain, tout le monde veut l’union des patriotes », entretien avec Marion Le Pen, Minute n°2566, 30 mai 2012.][access capability=”lire_inedits”]

Au fil de la campagne législative, les grandes figures du FN ont entonné urbi et orbi le même refrain gainsbourien du Je t’aime, moi non plus. Il fallait voir Louis Aliot, vice-président du Front, face aux deux Éric (Zemmour et Naulleau) de Paris Première, s’insurger d’une main contre le sectarisme d’un Jean-François Copé, qui jusqu’ici refuse mordicus les offres de dialogue du FN, et démentir de l’autre toute velléité d’alliance avec l’UMP. À quoi bon discuter, si on n’envisage pas de s’allier ? Il semblerait que certains cadres frontistes apprécient les jeux de dupes…

L’idée d’une union des droites ne serait pourtant pas pure incongruité : elle s’est déjà concrétisée en Autriche, aux Pays-Bas, en Suisse et dans l’Italie des années 1990, laquelle présente plus d’une similarité avec la France.

Voyage en Italie

Après l’opération « Mains propres » qui mit fin à l’hégémonie de la démocratie chrétienne sur la scène politique transalpine, la réunification de la droite a été l’œuvre du magnat Silvio Berlusconi. De 1994 à 2012, le Cavaliere s’adjugea le renfort de deux flotteurs droits : les post-fascistes du MSI, rebaptisé Alliance nationale sous l’égide de Gianfranco Fini, et la Ligue du Nord d’Umberto Bossi. La martingale électorale de la droite italienne ne comptait donc pas un, mais deux FN : alors que la majorité des observateurs se polarisent sur le virage à 180 degrés qui a transformé l’ancien parti fasciste MSI en formation néo-libérale, intéressons-nous plutôt aux populistes lombards. Car ce sont peut-être eux qui préfigurent le FN de demain.

La Lega Nord, qui a longtemps incarné une « extrême droite de gouvernement », selon l’éclairante formule de Gaël Brustier, n’est pas avare de contradictions : hier économiquement libérale, elle s’est convertie en porte-parole des petits retraités au gré des convulsions de la crise, manifestant une souplesse idéologique comparable à celle qui a permis au FN de faire sa mue antilibérale. Particularité transalpine, Umberto Bossi et l’ancien ministre de l’Intérieur Roberto Maroni ont pu se maintenir à des postes-clés du gouvernement tout en soutenant l’autonomie financière du riche Nord de l’Italie. Tout à la fois antinationale et violemment populiste − plusieurs de ses militants ayant été impliqués dans des actes de violence contre des mosquées ou des immigrés −, la Ligue prouve que l’alliance avec le centre-droit n’est pas nécessairement synonyme de gentrification idéologique. En tout cas, elle a su conserver le capital électoral engrangé sur des thématiques identitaires, la dénonciation du Sud, accusé de vivre aux crochets du Nord, jouant là-bas le rôle assigné ici au discours sur l’immigration et l’islam.

Il serait pourtant périlleux de projeter ce schéma sur la scène politique hexagonale, non moins riche en finasseries que sa cousine italienne. Pour s’en convaincre, il faut interroger le passé sans insulter l’avenir : comprendre ce qui fait obstacle à l’union des droites françaises nécessite un petit flashback − comme disent les plus jeunes − au cœur des années 1990. Souvenirs, souvenirs…

Et Jean-Marie Le Pen forgea le « front républicain »

Le 14 juillet 1997, le palais de l’Élysée se prépare à la traditionnelle garden-party. Jacques Chirac cohabite depuis peu avec son meilleur ennemi, Lionel Jospin, fraîchement nommé à Matignon grâce à la géniale dissolution inventée par Villepin. Parmi la foule des invités, quelques jeunes foulent pour la première fois les pelouses monarcho-républicaines. Une délégation du Front national de la jeunesse (FNJ) a en effet été conviée par la présidence. Cette bonne manière est un signe adressé au mouvement frontiste, dont la majorité des jeunes ont fait allégeance à Bruno Mégret et adhèrent à sa stratégie de retour au bercail républicain, inspirée par le Club de l’Horloge[2. Mouvement métapolitique notamment animé par Jean-Yves Le Gallou et Yvan Blot, qui, dans les années 1980, se voulait le sas de toutes les droites, de l’UDF au FN. Il théorisa la fameuse « préférence nationale ».]. Sur le terrain, sous l’impulsion de Charles Pasqua, les contacts en vue d’une alliance nationale aux élections régionales de 1998 avancent : ils seront quasiment (et officieusement) conclus quelques mois plus tard − ce qui, bizarrement, n’empêche pas la gauche de présenter Chirac en modèle de vertu républicaine pour son supposé refus de toute alliance avec les “fachos”…

Les termes du contrat sont simples : dans les 22 régions françaises, le FN soutiendra le RPR et participera aux exécutifs locaux. Une présidence de région sera même confiée à un frontiste en Provence-Alpes-Côte-d’Azur, à une seule condition, non négociable : il ne devra pas s’appeler Jean-Marie Le Pen. Le Vieux a déjà une réputation entachée par des calembours douteux (« Durafour-crématoire ») voire négationnistes (le « point de détail de l’histoire »).

Alors que les sondages donnent le tandem RPR-FN gagnant dans presque toutes les régions, le président-fondateur du FN n’en démord pas : ce sera lui ou rien. Ce sera rien, ou si peu. Quelques alliances locales entre frontistes et madelinistes de Démocratie libérale suffisent à mettre le feu aux poudres médiatiques et à lancer la machine à dénoncer. Du coup, Jacques Chirac monte sur ses petits poneys républicains et somme lesdits élus de démissionner, enterrant toute perspective d’alliance FN-RPR et, du même coup, toute possibilité, pour la droite nationale de briser l’isolement électoral qui lui ferme les portes du pouvoir. Le « front républicain » est né, et son concepteur indirect s’appelle… Jean-Marie Le Pen. L’explosion des droites consécutive à leur fusion n’aura pas lieu − en tout cas pas cette fois-là.

Années décisives

Aujourd’hui, après les purges des anciens « félons » mégrétistes menées du sommet à la base du parti frontiste, il ne reste plus grand-chose de ce qui formait l’establishment lepéniste. Les 18% de Marine Le Pen à la présidentielle doivent moins à un maillage partisan qu’à une force de frappe populiste déployée dans les grands médias nationaux.
Si on se fie aux enquêtes d’opinion publiées à la chaîne, 70 % des électeurs UMP seraient prêts à s’allier avec le FN[3. Sondage TNS Sofres Sopra Group pour i>Télé (1er juin 2012).]. Et à la veille des législatives, plus de 60% des électeurs frontistes souhaitaient même une alliance nationale UMP-FN: les 40 % de réfractaires seraient-ils les fameux « gaucho-lepénistes » décriés par Pascal Perrineau ? Et lâcheraient-ils, aussi vite qu’ils l’ont rallié, un Front national arrimé à la droite ? L’avenir nous le dira.

Quinze ans après le rendez-vous manqué de 1997, les positions « identitaires » du Front national semblent en tout cas lui garantir un bel avenir électoral, y compris dans l’hypothèse d’un flirt poussé avec l’UMP. Avec une pointe de cynisme, nous rappellerons que la politique se joue un peu dans les urnes et que les électeurs ne se déterminent pas forcément en fonction de la cohérence idéologique de ceux qui briguent leurs suffrages, et encore moins en fonction des prêches médiatiques.

La question d’une participation du Front national au gouvernement ayant été évacuée par la défaite de l’UMP − à laquelle Marine Le Pen n’a pas peu contribué −, les élections locales de 2014 permettront de clarifier les choses. Plus l’hégémonie de l’UMP à tribord s’amenuisera, plus l’union sera incontournable.[/access]

*Photo : davidreportages

Juin 2012 . N°48

Article extrait du Magazine Causeur


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est journaliste.

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