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Henri Guaino met la maison Bachelot à feu et à sang

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Il n’avait déjà pas pas sa langue dans sa poche quand il était conseiller spécial de Nicolas Sarkozy, alors maintenant qu’il est rendu à la vie à la vie civile, Henri Guaino semble décidé à appeler un chat un chat, et à solder quelques vieux comptes au passage.

Toujours aussi malin, le tout nouveau député UMP des Yvelines prend bien garde, en ces temps troublés, de ne pas dégainer le premier. Il se contente, façon Djokovic à Winbledon, de démolir ses adversaires imprudents de son revers à deux mains.

Dernière victime en date, Roselyne Bachelot qui, dans son dernier ouvrage A feu et à sang. Carnets secrets d’une présidentielle de tous les dangers (Flammarion), explique courageusement à quel point le quinquennat passé lui a soulevé le cœur. Ce qui –quelle surprise- énerve passablement Henri Guaino, qui ne l’a pas loupée lundi sur France Info : « Je ne commente pas un livre d’une telle vulgarité de pensée, d’attitude, de comportement, les auteurs ressemblent souvent à leur livre. C’est d’une profonde vulgarité », avait-il d’abord déclaré avant d’ajouter : « Quand on a fait des pieds et des mains pendant cinq ans pour être ministre et pour rester ministre, on a un peu de dignité. Si moi je n’assumais pas la totale responsabilité de ce qui s’est passé, je serais parti. Je ne suis pas parti, j’assume. Que les autres assument aussi. Ce n’est pas une question de loyauté, mais de dignité. »

Vous en revoulez ? Y’a qu’à demander ! Invité le lendemain à La Boite à questions du Grand Journal de Canal +, Henri Guaino s’est vu poser la question suivante : « Vous êtes Roselyne Bachelot pour 24h, que faites-vous ? » Sa réponse : « Je me suicide ! »

Guerre civile à l’UMP : comme un arrière-goût de Balladur-Chirac

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Ça y est, la guerre est déclarée ! Atteint par la fièvre du samedi soir, François Fillon a enfin officialisé sa candidature à la présidence de l’UMP, lors de l’élection interne qui se tiendra au congrès de novembre.

Dans la foulée, le courageux mais pas téméraire Alain Juppé se retirait avant d’avoir avancé le moindre début de commencement de candidature, malgré les pressions en sa faveur des anciens ministres Philippe Bas et Benoist Apparu. Interruptus sans coïtus, l’hypothèse Juppé se transforme en hypothèque pour désamorcer collégialement la lutte fratricide Copé/Fillon qui se profile.

Justement, cette guéguerre, parlons-en. Les armes bien affûtées, après s’être regardés en chiens de faïence pendant des années, ces non-amis de vingt ans vont enfin en découdre. Président du groupe UMP à l’Assemblée puis secrétaire général d’un parti présidentiel en déshérence, Copé occupait l’espace médiatique pendant que son rival occupait discrètement son bail durable à Matignon au fil du quinquennat Sarkozy. Désormais, chacun est prêt à dégainer sa machette pour se compter et engranger les soutiens dans tous les rangs de l’UMP, au mépris de toute considération idéologique. Eh oui, la lecture simpliste et freudienne de comptoir d’un Fillon tout en tempérance aristotélicienne, ancré au centre-droit, affrontant l’immonde droitier Copé qui avalerait son bol de Patrick Buisson le matin avant d’aller trimer au turbin, fait long feu. Si l’on examine les troupes de l’un et de l’autre, mais aussi leur politique en tant que ministres de Chirac puis supplétifs de Sarkozy, la nuance dépasse mal l’épaisseur de la feuille de papier à cigarette. Pour vous le prouver, battons le rappel des effectifs. A chacun ses centristes : Marc-Philippe Daubresse, Jean-Pierre Raffarin, Marc Laffineur et le radical Jean Léonetti côté Copé ; les sociétalistes Nathalie Kosciusko-Morizet, Chantal Jouanno et Roselyne Bachelot dans l’escarcelle de Fillon. A la droite de l’UMP, Eric Ciotti vient de déclarer sa flamme à l’ancien Premier ministre et rejoint le souverainiste Droite Pop Jacques Myard tandis que Claude Goasguen et Lionnel Luca devraient grossir les rangs de l’escouade copéiste. A quelques recrues libérales près – Chatel, Longuet, Novelli soutiennent Copé – le match idéologique les met presque à égalité.

Pour un peu, on se croirait revenu aux heures les plus sombres de l’histoire de la droite française, lorsque le duel Chirac-Balladur électrisait les bancs d’un Palais-Bourbon outrageusement acquis à la droite UDF-RPR, entre 1993 et 1995. A l’époque, l’idéologie n’en menait pas plus large, chacun de deux belligérants composant son improbable tambouille gaullo-libéralo-souveraino-européiste à coups de ralliés. Le candidat du Monde et de TF1 unissait un assemblage hétéroclite qui allait des François de l’UDF (Léotard et Bayrou) aux post- gaullistes Pasqua, Sarkozy et Fillon (déjà !). Et Chirac n’était pas en reste avec Alain Madelin sur son flanc libéral, Séguin sur son aile gaulliste et Juppé à la manœuvre. Le futur vainqueur avait beau s’être taillé un costume sur mesures étiqueté « fracture sociale » (chez le grand tailleur Emmanuel Todd), le plan Juppé d’assainissement des comptes publics et les grandes grèves de décembre 1995 ont démontré ce qu’il en était réellement…

Je me répète : aujourd’hui comme hier, les batailles de clans et d’appareils ne recoupent aucune divergence idéologique tangible. A la veille d’une nouvelle guerre de tranchées à droite, il n’est pas inutile de jeter un coup d’œil de l’autre côté du Rubicon politique, chez ceux qui ont tout raflé après des années de disette électorale sur le plan national. La gauche n’a rien à envier à la désidéologisation dextriste, le combat de boue Chirac-Balladur ressemblant à une pâle resucée de la guerre nucléaire Jospin-Fabius. Au croisement des décennies 1980 et 1990, les fils de la Mitterrandie s’écharpaient copieusement de congrès apocalyptiques (Rennes) en querelles pour le Perchoir ou un maroquin ministériel. Là non plus, la cohérence doctrinale n’était pas à la fête : Fabius fut le Premier ministre d’une rigueur qu’il refusait ; et d’Arnaud Montebourg à Claude Bartolone, sa postérité ne brille pas par son uniformité idéologique. Quant au Jospin de 1995, il s’appuya à la fois sur Chevènement et les orphelins de Delors pour mieux contrer le rouge Emmanuelli.

Comme chantait Brassens, « le feu de la ville éternelle est éternel » : sitôt interrompues, les dissonances reprennent de plus belle. Gageons qu’à gauche, les premiers frimas de l’hiver hollandiste surgiront après les délicates élections européennes et locales de 2014 (municipales, sénatoriales, cantonales). Derrière les sourires de façade de la Normalie, les tensions entre hollandistes et aubrystes, habilement dissimulées depuis la fin de la primaire socialiste, ne demandent qu’à rejaillir. A quelques semaines du scrutin de l’UMP, le choix du successeur de Martine Aubry à Solférino ne devrait pas laisser Jean-Marc Ayrault indifférent, connaissant le niveau de défiance entre les deux chefs de la majorité parlementaire. En cas de gros temps sur la Hollandie, l’heure sera alors au début d’inventaire et aux préliminaires de la nouvelle guéguerre hollando-aubryste. Un président à l’Elysée, ça ne vous préserve qu’un temps…

*Photo : Patrick Peccatte- Libération.

L’Évangile selon Jean Monnet

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Jeudi et vendredi derniers, les élèves de troisième de France et de Navarre planchaient sur le Diplôme National du Brevet. Au programme, des mathématiques, du français et de l’histoire-géographie. Le sujet de cette dernière discipline a d’ailleurs retenu notre attention.
Outre une épreuve d’éducation civique consacrée au rôle du président de la République dans la Ve République et une autre consacrée aux repères chronologiques et spatiaux, toutes deux obligatoires, les élèves devaient choisir entre histoire et géographie. En Histoire, c’est la première guerre mondiale qui était au programme avec l’étude de trois documents iconographiques.

Le sujet de géographie s’intitulait sobrement : « La puissance économique et commerciale de l’Union Européenne ». L’élève de quatorze ou quinze ans était ainsi invité à célébrer la formidable UE en répondant à des questions aussi ouvertes que « L’Union Européenne est une grande puissance économique et commerciale. Justifiez cette affirmation », « Dans quel secteur économique, l’union Européenne est-elle performante ? Justifiez votre réponse » et enfin, « Peut-on dire que l’Union Européenne est attractive ? Justifiez votre réponse ». Evidemment, les documents sur lesquels les élèves devaient s’appuyer étaient formidablement bien choisis. On avait un tableau reprenant les parts dans le PIB mondial, la répartition des premières firmes multinationales, la part des exportations dans le monde, la part des importations dans le monde et enfin la part de la production mondiale de véhicules, pour l’UE, la Chine, les Etats-Unis et le Japon en 2010. Un second document était un article du Figaro.fr expliquant qu’Airbus venait de dépasser Boeing. Quant au troisième, il s’agissait d’une carte d’Europe où on pouvait examiner tous les pays qui faisaient ou non partie de l’UE, de la zone euro, et ceux qui étaient candidats à entrer dans la sainte puissance économique et commerciale. Après avoir répondu à ces questions, l’élève était invité à « rédiger un paragraphe argumenté d’une vingtaine de lignes dans lequel [il présenterait] la puissance économique et commerciale de l’Union Européenne ».

Il ne s’agissait donc pas d’un exercice de géographie mais d’une épreuve d’instruction religieuse. Les évangiles selon Jean-Monnet, selon Jacques Delors, Jean Quatremer et Jean-Dominique Giuliani figurent ainsi au programme de nos collégiens. Evidemment, on ne vas pas embêter nos chers petits avec des nuances. Avec un tableau montrant l’évolution des mêmes chiffres sur les vingt dernières années, ils auraient pu donner une toute autre réponse. Pas de document sur les difficultés actuelles de la zone euro, qui aurait par exemple évoqué l’un des dix-neuf sommets de la dernière chance. Pas non plus d’article expliquant que l’avionneur Airbus, pour sauvegarder ses parts de marché, avait dû délocaliser en zone dollar. Trop compliqué pour nos chers élèves ! C’est du caté, on a dit ! Une épreuve où l’on doit réciter que l’UE est belle et que notre papa, qui fait partie des 55 % ayant voté non au TCE, est un con fini. Et que maman, qui a fait la même chose, parité oblige, est une connasse du même acabit.

On me dit dans mon oreillette que, dans leur grande majorité, les élèves auraient préféré le sujet d’histoire, ayant été quelque peu déconcertés par l’épreuve de catéchisme. Ils ont du bon sens, ces gamins.

*Photo : ManuB.

2012 : le match des identités

À droite comme à gauche, on s’est inspiré des thèses du géographe Christophe Guilluy sur les « fractures françaises ». Il revient sur une campagne qui a vu s’affronter deux discours symétriques.

Causeur : Après la défaite de Nicolas Sarkozy au second tour de l’élection présidentielle, beaucoup ont glosé sur l’échec de la « stratégie Buisson » visant à siphonner l’électorat frontiste en axant la campagne sur des thématiques identitaires − lien entre insécurité et immigration, défense du « mode de vie français ». Souscrivez-vous à cette analyse ?

Christophe Guilluy : Cette thèse est absurde, même si elle rassure les défenseurs autoproclamés des « valeurs ». S’il n’avait pas choisi cette stratégie, Nicolas Sarkozy n’aurait pas dépassé 20 à 25 % des voix au premier tour et 46% au second. Compte tenu de l’état économique et social du pays, s’il avait mené une campagne au centre, axée seulement sur le « social » ou le « pouvoir d’achat », il aurait nécessairement été conduit à critiquer son propre bilan. Cette stratégie suicidaire aurait amené Marine Le Pen au second tour. Bref, tout cela n’a pas de sens. Sarkozy a mené la seule campagne possible.[access capability= »lire_inedits »]

Mais au-delà de ces considérations électorales, pensez-vous qu’il a « dérapé » sur les « valeurs », comme on le lui reproche (ce qui signifierait que l’alternative entre perdre son âme et perdre les élections est bien réelle) ?

Parler d’immigration ou de questions identitaires n’est pas un « dérapage sur les valeurs » puisqu’il s’agit de vraies questions. En revanche, on peut s’interroger sur le marketing électoral qui fait prévaloir les stratégies électorales sur les convictions. Par exemple, il y aurait matière à s’interroger sur le positionnement d’un Sarkozy qui, en fait, est certainement plus proche idéologiquement des libéraux de « Terra Nova » que de la ligne identitaire d’un Buisson…

À première vue, la victoire, certes serrée, de François Hollande semble valider les thèses de Terra Nova : les 51,5% du 6 mai ne résultent-ils pas de la conjonction de l’électorat traditionnel du PS depuis trente ans, (fonctionnaire, bobos) et des minorités (les « issus de l’immigration », les « banlieues ») théorisée par Olivier Ferrand ?

De fait, c’est bien parce qu’il a fédéré la « coalition arc-en-ciel » rêvée par Olivier Ferrand que François Hollande a gagné. Mais il faut ajouter que la « ligne Terra Nova » est en quelque sorte la face cachée de la « stratégie Buisson », puisque l’une et l’autre prennent symétriquement en compte, à partir de ses rives respectives, la fracture identitaire et culturelle qui traverse la société. D’ailleurs, en observant la campagne des deux principaux candidats, on voyait bien que leurs stratégies ne cessaient de s’alimenter mutuellement : à la focalisation sur les musulmans correspondait la fascisation par la gauche du discours de Sarkozy − que Mélenchon a traité de « petit Blanc raciste » tandis qu’Axel Kahn comparait le meeting du Trocadéro à ceux… de Nuremberg ! Peu de commentateurs ont repéré le saisissant jeu de miroirs droite/gauche dans lequel le discours sur l’« halalisation » de la société française répondait au discours sur sa fascisation. Ces deux campagnes négatives étaient donc porteuses de messages subliminaux complémentaires et opposés : « voter à gauche », c’est soutenir l’islamisation et la disparition de notre nation, d’un côté ; et « voter à droite », c’est voter raciste, voire antimusulman de l’autre.

Il faut croire que le deuxième a plus porté que le premier, donc que la France redoute plus le racisme que l’islam…

En réalité, ces deux stratégies ont parfaitement fonctionné ! Sarkozy a atteint un score inespéré, notamment parce qu’il a attiré au second tour une majorité de l’électorat frontiste, majorité plus courte qu’en 2007, d’où son échec final, mais majorité tout de même. De son côté, Hollande a réalisé des scores exceptionnels dans les Dom-Tom, les banlieues et au sein de la communauté musulmane. Cela signifie qu’indépendamment de toute préférence axiologique (pro ou anti-immigration, islamophile ou islamophobe), les discours identitaires parlent aux Français de toutes origines, notamment dans les milieux populaires.

Et même aux « prolos », d’ailleurs, puisque l’inexorable déclin du PS chez les ouvriers, entamé il y a vingt-cinq ans, semble avoir été enrayé. Il semble d’ailleurs que François Hollande partage une partie de vos analyses. En s’engageant, entre les deux tours, à réduire l’immigration de travail, le futur « président normal » n’a-t-il pas voulu courtiser l’électorat « identitaire » ?

Hollande a parfaitement compris les préoccupations des classes populaires, notamment de la classe ouvrière, concernant l’immigration. C’est pourquoi il a sensiblement fait évoluer le discours de la gauche sur la question en précisant qu’il fallait réduire l’immigration économique en temps de crise, mais aussi en concédant pour la première fois que 200 000 étrangers entraient légalement chaque année sur le territoire. Il a également, très discrètement − et très habilement − enterré le droit de vote des étrangers aux élections locales en expliquant, au cours du débat d’entre deux tours, qu’il devrait être adopté par trois cinquièmes des parlementaires ou soumis à référendum[1. À l’exception de Marc Cohen dans Causeur, aucun commentateur n’a relevé ce changement de pied, tous ayant continué à gloser, les uns pour s’enthousiasmer, les autres pour se désoler, sur cette mesure prétendument phare du programme de Hollande. [E.L.]], ce qui signifie que la mesure est repoussée à la Saint-Glinglin. Pour répondre à votre question, je dirais qu’Hollande a compris les revendications populaires, mais qu’il reste prisonnier d’un électorat toujours largement acquis au multiculturalisme.

Au-delà de ces observations, que révèle l’analyse socio-géographique des votes ? Marine Le Pen a-t-elle encore une fois « décroché le prolo » ?

Je constate que la nouvelle géographie sociale, qui oppose la « France métropolitaine » mondialisée des grandes villes et des banlieues à la « France périphérique », périurbaine, rurale, industrielle, des villes petites et moyennes, où se concentrent les « perdants » de la mondialisation, influence de plus en plus la carte électorale. Au premier tour de l’élection présidentielle, la France périphérique, qui avait porté au pouvoir Sarkozy en 2007, l’a lâché pour Marine Le Pen. On observe en outre que les grandes villes ont désormais toutes basculé à gauche, sans exception.

Et comment analysez-vous les performances de Jean-Luc Mélenchon, en particulier son faible score dans l’électorat populaire ?

Le « phénomène Mélenchon » s’est dégonflé au premier tour, puisque, malgré son incontestable talent, il n’a pas réussi à dépasser le niveau habituel du score cumulé extrême gauche-PC. Mais surtout, il a échoué à capter le vote ouvrier, ce qui était son objectif affiché. Marine Le Pen arrive en tête dans cette catégorie au sein de laquelle même Sarkozy fait mieux que le tribun du Front de Gauche − la honte ! La réalité est que Mélenchon et le FDG ne s’adressent pas aux classes populaires, mais à une petite classe moyenne, appartenant souvent à la fonction publique, qui est légitimement angoissée par son avenir et la mondialisation.

Quelques mois avant son entrée en campagne, Nicolas Sarkozy vous avait reçu à l’Élysée en compagnie d’une flopée d’élus et d’intellectuels[2. Michèle Tribalat, « Clichy-Montfermeil, c’est la France ! », Causeur Magazine n°45, mars 2012.]. Et lorsqu’on lui parle d’inégalités sociales entre les territoires, Marine Le Pen cite régulièrement vos travaux. Craignez-vous d’être instrumentalisé ?

Je travaille depuis près de vingt ans sur les classes populaires et l’émergence d’une nouvelle géographie sociale. Contrairement aux chercheurs « traditionnels », je ne prétends pas à une hypothétique objectivité « vue d’en haut ». Ma démarche est empirique et dépourvue de tout jugement moral. Je n’en considère pas moins que la place des classes populaires dans les sociétés mondialisées est un sujet central, dont j’aimerais que l’ensemble des partis politiques, gauche et droite confondues, se saisissent pour en débattre. Or, j’ai beau venir de la gauche, je considère que les intellectuels de gauche ne sont pas plus proches du peuple que ceux de droite, même quand ils disent s’en préoccuper. Ce qui les distingue, c’est l’idée qu’ils se font du peuple, un peuple pour partie fantasmé. Dans les deux camps, mais, finalement, peut-être encore plus dans l’un que dans l’autre… Quoi qu’il en soit, c’est dans cet état d’esprit que je rencontre des politiques, à gauche mais aussi à droite. L’instrumentalisation dont je pourrais faire l’objet me semble avoir beaucoup moins d’importance que le destin des classes populaires : je ne joue pas ma gloire ou ma carrière ! Alors, je ne suis évidemment pas dupe des démarches électoralistes, mais, je le répète, elles ne sont l’apanage d’aucun camp. Et si elles conduisent à une prise de conscience du caractère crucial de cet enjeu, c’est toujours ça de gagné !

Sauf que cette prise de conscience a toutes les chances de durer ce que durent les campagnes électorales…

Peut-être, mais c’est toujours mieux que si elle n’existait pas du tout, non ? Je ne suis pas naïf : si tous les candidats et tous les partis se sont intéressés à mes travaux − et la gauche depuis plus longtemps que la droite −, ce n’est pas parce qu’ils ont été touchés par la grâce ouvrière, mais parce que tous savent que le vote des classes populaires est déterminant pour l’élection présidentielle, dernier scrutin où elles se déplacent massivement, comme en témoigne l’analyse des taux de participation. Pour résumer la situation, je dirais que Sarkozy s’est intéressé aux classes populaires parce qu’elles l’avaient fait gagner en 2007, Hollande parce qu’elles pouvaient le faire perdre et Marine Le Pen parce qu’elles constituent le cœur de sa base électorale. La séquence « présidentielle/classes populaires » étant achevée, on assiste à un retour des « élections sans le peuple » où les classes populaires ne vont pas voter et où on n’aborde plus les thématiques de fond, ceci expliquant en partie cela. Marquées par un taux d’abstention record, elles sont souvent gagnées largement par la gauche. Et au bout du compte, elles permettent aux grands partis de maintenir leur ligne libérale – les législatives du 17 juin ne faisant pas exception. Notons à ce titre que tous ceux qui étaient si préoccupés par les classes populaires avant l’élection présidentielle ne paraissent guère perturbés aujourd’hui par leur quasi absence du Parlement…[/access]

 

*Photo : Antony Drugeon

Liban : du rififi chez les sunnites

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Après les échauffourées sporadiques entre alaouites et sunnites dans la ville septentrionale de Tripoli, un nouveau ferment de discorde confessionnelle se développement à Saïda, à l’autre extrémité du pays.

Depuis mercredi dernier, le cheikh sunnite Assir organise un sit-in destiné à protester contre l’arsenal du Hezbollah, qu’il dénonce comme un Etat dans l’Etat indéfectiblement lié au régime de Bachar al-Assad. Après l’échec de sa campagne médiatique anti-Hezbollah, dont s’est désolidarisé le courant du Futur de Saad Hariri, l’imam sunnite a choisi l’épreuve de force sur le bitume en bloquant la principale voie d’accès à Saïda. Sa méthode, fortement contestée, fait évidemment écho à l’immense campement de l’opposition à Beyrouth de fin 2006 à mai 2008, lorsque le Hezbollah et ses alliés chrétiens aounistes occupaient la place des Martyrs et la place Riad el-Solh en pleine paralysie institutionnelle. Il avait alors fallu un véritable début de déflagration civile pour débloquer la situation, avec l’intercession du Qatar et l’élection du commandant en chef des armées Michel Sleimane comme président de la République de consensus.

Quatre ans plus tard, l’initiative isolée de cheikh Assir manifeste surtout la marginalisation politique ressentie par une partie de la rue sunnite, frustrée par l’attentisme des autorités libanaises face à la crise syrienne et l’alignement systématique sur les positions – globalement- légalistes du clan Hariri. Dans son face à face avec le secrétaire général du Hezbollah Hassan Nasrallah, cheikh Assir n’a ainsi pas hésité à prendre à parti l’ancien Premier ministre et bras droit de Rafic Hariri Fouad Siniora, après que ce dernier l’a intimé de rentrer dans le rang : « Aujourd’hui, on nous place face à deux options : ou bien accepter l’hégémonie (du Hezbollah) et nous taire, ou bien ne pas l’accepter, mais à la façon de Saad Hariri, de Fouad Siniora et d’autres. Cela consiste à aller jusqu’à la banlieue sud pour bazarder le sang de Rafic Hariri, puis à continuer jusqu’au Qatar avec le revolver sur la tempe, et enfin à terminer le voyage chez Bachar (al-Assad) le criminel ». Jurant par ses grands dieux que son opération se veut entièrement pacifique, l’imam radical exhorte ses hommes à périr sous les balles des forces de sécurité si l’assaut était donné contre le campement. S’adressant directement au chef du Hezbollah, il n’y va pas non plus par quatre chemins : « Je jure par Dieu que toi, Nasrallah, je ne te laisserai pas dormir la nuit si tu ne te décides pas à mieux te comporter avec nous. Je vais t’en faire payer le prix. Cela ne fait que commencer. »

Si l’on met de côté la virulence des propos, l’examen de l’agenda politique d’Ahmad Assir révèle le fin politique qu’il est. En bon stratège, il ranime le spectre de l’affrontement interconfessionnel chiites/sunnites à point nommé : quatre ans après les événements de Beyrouth-Ouest et la démonstration de force du Hezbollah, et surtout en plein pourrissement du conflit syrien. Comme je l’expliquais la semaine dernière sur les ondes, l’affaire syrienne vient bel et bien de prendre un tour irréversible : bien qu’équipés d’armes légères (mortiers, obus, explosifs), les insurgés mènent désormais des actions de guérilla en pleine rue et en plein Damas, du jamais vu de mémoire de levantin…

Bien qu’il faille rester prudent, comme toujours lorsqu’un attentat se produit en Syrie, l’attaque d’une télévision officielle syrienne ainsi que la double explosion survenue la semaine dernière sur le parking du palais de justice de Damas, au beau milieu de la place Marjeh, non loin du souk central Hamidiyeh, laissent craindre de véritables scènes de guerre urbaine. Et sur la scène diplomatique, les efforts Kofi Annan n’ont accouché que d’un accord minimal de transition à propos duquel Russes, Américains et Syriens livrent chacun leur propre interprétation.

Le cheikh Assir n’a donc pas choisi son calendrier et sa cible par hasard. Acculé à l’autocritique, son inexpugnable ennemi cheikh Nasrallah fait actuellement face à l’offensive d’une partie de l’opposition syrienne, qui a revendiqué l’enlèvement de pèlerins chiites libanais à Alep en représailles à la solidarité sans failles du Parti de Dieu avec le pouvoir des Assad.

Mais Assir n’a certainement pas que la chute du régime de Damas et le désarmement du Hezbollah en tête. A un an des élections législatives libanaises, il maintient le rapport de forces au sein même de sa confession en tenant tête aux velléités modératrices de Saad Hariri. Or, ce dernier, comme tout politicien, doit non seulement donner des gages à ses futurs partenaires et alliés (Phalanges et Forces Libanaises chrétiennes voire Parti Socialiste Progressiste du druze Walid Joumblatt) mais aussi rassurer sa base la plus radicale. Car qui sait de quoi l’avenir de la région sera fait en 2013 ? Les Assad ne contrôleront-ils plus qu’un réduit alaouite au nord-ouest de la Syrie et/ou un officier alaouite aura mis la main sur le palais présidentiel de Damas avec l’appui russe tandis que plusieurs petits Etats à base ethnoconfessionnels fleuriront sur les décombres de la République Arabe Syrienne ? Et si les Frères Musulmans syriens parvenaient aux portes du pouvoir, comme leurs épigones tunisiens et égyptiens ?

Dans tous les cas de figure, la rue sunnite comptera lourdement dans le verdict des urnes, a fortiori dans un scrutin aussi panaché et confessionnalisé que les élections libanaises. Qu’il déplace ou non son sit-in de Saïda, le cheikh Assir a déjà marqué les esprits. Et donc gagné son duel à distance avec le Hezbollah.

Comment épouser un milliardaire ?

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Le premier conseil serait d’éviter la France : les riches s’y appauvrissent plus vite que les pauvres ne s’y enrichissent. Sarkozy avait tenté de retenir les plus fortunés, voire d’en attirer. Cela ne lui a pas réussi. Les socialistes, eux, ne méprisent pas l’argent, ce qui serait une posture morale sympathique, mais l’envient et le pourchassent chez tous ceux qui ont l’impudence d’en faire état. Ils entendent bien leur faire payer tout à la fois leur morgue et les cadeaux fiscaux dont ils ont outrageusement bénéficié sous le quinquennat précédent. Le milliardaire qui fait la fierté des grandes puissances, sera dorénavant poursuivi par le fisc, honni et, toute honte bue, forcé à l’exil. Ce prédateur vil, ingrat et peu soucieux des masses laborieuses ne mérite guère mieux.

Le milliardaire, et ce sera mon second conseil à celles qui auront surmonté le dégoût qu’il devrait leur inspirer, jouit, en revanche, d’un prestige considérable dès lors qu’elles auront franchi les frontières de l’Hexagone. En Suisse bien sûr, aux Etats-Unis où il y a un peu plus d’espace et en Chine post-communiste aussi où après l’exécrable expérience maoïste on a enfin compris que seule l’injustice sociale permet à tout un peuple de manger à sa faim et aux plus astucieux de faire fortune en moins de temps qu’il n’en faut pour se faire élire député en France. C’est donc dans ces contrées exotiques où le milliardaire n’est pas un paria, mais un trophée incarnant l’esprit d’entreprise et d’innovation qu’on entamera la chasse au milliardaire. Certes, à l’usage, il se révélera parfois un peu filou, mais le pauvre l’est aussi. Un milliardaire malhonnête est toujours préférable à un petit-bourgeois vertueux. C’est tout au moins ce que se confient les héroïnes de la charmante série Lipstick Jungle et ce que pensent toutes les filles.

Ce qui était plaisant dans le gouvernement Sarkozy – outre son coup de pouce donné aux riches – c’était le côté  » voyou  » ouvertement affiché de la plupart des ministres. Ce qui contraste avec le gouvernement formé par Hollande où une fade honorabilité de surface laisse percevoir des trésors d’hypocrisie. Car, à moins d’être de parfaits abrutis, hypothèse qui n’est pas à exclure dans tous les cas, les ministres savent pertinemment que lorsque les riches s’appauvrissent ou s’installent dans des contrées plus accueillantes, c’est le pays tout entier qui en pâtit. Sans doute rétorqueront-ils que le seul instrument performant de l’économie française est son système fiscal et qu’ils ne disposent pas d’autres leviers pour préserver le modèle social français. Ils n’ont pas tort, sauf à envisager que ce fameux modèle a fait son temps.

Mais la jeune femme qui veut épouser un milliardaire se lassant vite de ce genre de débat -et comment lui donner tort ?- a compris qu’il lui faut, elle aussi, se préparer à l’exil. Exaltant ? Souvent. Et pour celles et ceux qui n’aiment pas l’aventure et que Greg le millionnaire laisse indifférents, le pot-au-feu hollandais et les séries américaines les consoleront de la médiocrité de leur quotidien.

Sommet européen : un bilan mi-figue mi-raisin

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Rarement une réunion au sommet n’aura été aussi attendue. « Sauver l’euro et l’Italie »[1. Le Point, 27/06/2012], « die Euro-Zone retten »[2. Focus Online, 28/06/2012], « salvare l’euro »[3. La Repubblica, 28/06/2012]: chefs d’Etat et de gouvernement avaient pour consigne de la presse et de leurs opinions publiques de se métamorphoser en héros chargés de tenir conciliabule pour venir à la rescousse d’un continent entier, et avec lui du reste de la planète.

Fumée noire ? Fumée blanche ? L’urgence dans laquelle se tenait ce sommet laissait planer un climat d’incertitude sur les résultats des tractations. Les membres de l’Eurogroupe réussiraient-ils à prendre des décisions concrètes dans une réunion où les 27 pays de l’Union européenne étaient assis à la table des négociations ? Comment François Hollande gérerait-il le premier grand rendez-vous européen depuis son élection ? Angela Merkel réussirait-elle à tenir ses troupes, c’est-à-dire à garder une influence suffisante pour imposer l’unanimité derrière elle du camp des libéraux ?

C’est peut-être d’ailleurs dans une pré-réunion que l’essentiel s’est joué. Angela Merkel, en chef de file autoproclamée des conservateurs européens, avait convié ou plus probablement convoqué les chefs de partis de son bord politique au traditionnel déjeuner qui précède les sommets européens. Ce qui a été dit dans cette réunion off n’a pas été divulgué. Toujours est-il que les choses ne se sont probablement pas passées comme le pensait la chancelière. La défaite de la Mannschaft contre la Squadra azzura jeudi soir était prémonitoire de ce qui allait se passer le lendemain à Bruxelles : l’Allemagne a dû plier sous la pression des pays latins, Espagne et Italie en tête, pays pourtant gouvernés par des formations de droite.

La chose n’est pas étonnante. Elle confirme que l’élection de François Hollande a mécaniquement déverrouillé la discussion européenne : lorsque le couple franco-allemand fonctionne, c’est-à-dire lorsque la France et l’Allemagne ont une relation équilibrée, sans que l’une ne soit soumise à l’autre par une attitude de soumission ou de courtisanerie, alors l’Europe peut avancer. Le mécanisme est simple : lorsque les deux grands pays de la zone intégrée du continent débattent sur une base d’égalité, ils ouvrent un espace de débat pour l’ensemble des membres de l’UE. Dans ce cadre, le débat n’est plus faussé par l’imposante suprématie de l’un ou de l’autre, et les petits pays sont davantage en mesure de faire valoir leurs intérêts réels. Merkel pouvait être effrayante pour les pays du Sud tant qu’elle était flanquée d’un Nicolas Sarkozy obéissant au doigt et à l’œil à ses diktats. Elle l’est beaucoup moins dès lors que son isolement (existant de facto depuis plusieurs mois) est percé à jour. A tel point que La Repubblica a pu parler dans son édition du 28 juin d’axe Monti-Hollande[4. La Repubblica, 28/06/2012 : « Accordo su crescita e anti-spread vince l’asse Monti-Hollande »].

Elle confirme également que si l’austérité semble être politiquement majoritaire en Europe, ceux qui la défendent en théorie sont prêts à faire des concessions à l’idéologie pour sortir de la nasse. Cela ne veut évidemment pas dire que Mario Monti ou Mariano Rajoy se sont convertis à l’idée de la relance dans la nuit, mais simplement que devant la situation alarmante de leurs pays respectifs, ils ont renoncé à un certain nombre de leurs blocages théoriques et ont imposé à la dame de fer de Berlin de faire de même.

Les décisions sorties de la rencontre de Bruxelles restent néanmoins très partiellement satisfaisantes. Certes, Fonds Européen de Solidarité Financière et Mécanisme Européen de Solidarité pourront recapitaliser directement les banques de l’Eurogroupe. Certes, François Hollande a marqué des points importants en obtenant que la force de frappe de la Banque européenne d’investissement soit augmentée, il a gagné sur les project bonds, sur la mobilisation des fonds structurels et sur l’affectation prévue de 1% du PIB européen à la croissance. Comme prévu, la chancelière allemande a donné son feu vert pour une taxation des mouvements de capitaux, ce qui faisait partie de l’accord qu’elle a conclu avec le SPD le 20 juin dernier.

Néanmoins, la non-remise en cause du traité budgétaire a de quoi refroidir l’ambiance. Inclure un volet croissance aux côtés des règles d’or budgétaires – qui portent bien mal leur nom- risque d’être un coup d’épée dans l’eau juridique. En effet, une règle d’or budgétaire est un instrument juridique contraignant. A partir du moment où elle rentrera dans la législation des pays membres, soit dans la Constitution, soit par une loi organique comme l’envisage François Hollande, elle aura un caractère obligatoire et sa non-application sera facilement détectable. Le traité budgétaire prévoyant des mécanismes de surveillance – il faudrait dire délation – des Etats entre eux, il sera très compliqué de sortir du cadre. A l’inverse, le fameux volet croissance aura davantage le caractère d’une déclaration de principes, d’ordre symbolique plus qu’opérationnel.

Comment envisage-t-on sérieusement une relance avec un corset budgétaire aussi serré ? Les deux règles étant inconciliables, celle dont l’effet juridique direct est incontestable prendra le pas sur l’autre. Mettre en place un fédéralisme budgétaire en reléguant aux oubliettes le fédéralisme monétaire, tel était au fond le but d’Angela Merkel. De ce point de vue, elle a gagné son pari.

Le sommet de Bruxelles s’achève donc sur un bilan en demi-teinte. Le retournement attendu a bien eu lieu, et François Hollande a clairement réussi à isoler Angela Merkel, ce qui était le préalable à toute avancée. Mais elle a réussi à préserver le carcan dans lequel elle souhaite enfermer la zone euro, celle de l’austérité, au prix du bâillonnement des Parlements nationaux et même du Parlement européen. Le nouveau Président français saura-t-il utiliser au profit d’une vision économique alternative la nouvelle configuration des forces en présence ? Saura-t-il faire accepter à son opinion publique le renoncement à la souveraineté budgétaire, qui est le nerf de la guerre politique ? Rien n’est moins sûr.

*Photo : Patrick Peccatte- Libération

Gay pride : Papa, papa, la bonne et moi

La France a beau avoir reculé devant Berlin en renvoyant aux calendes grecques les euro-obligations, elle n’en a pas moins montré sa puissance en regroupant ses chars dans les rues parisiennes. Car la France a sa fierté et ses soldats. Capuchon au fusil, plumes dans le derrière et escarpins pour rangers, les combattants d’une France libre ont défilé samedi dans la capitale, estoc au conservatisme et aux idées séculaires d’un autre temps. Mais cette année, la marche des fiertés avait une saveur particulière qui a relégué les parfums de fraise et de banane à de vulgaires fragrances de préservatif. La veille, le ministre délégué à la famille, Dominique Bertinotti, rappelait en effet la volonté gouvernementale de tenir les engagements de campagne de la gauche en ouvrant le mariage et l’adoption aux homosexuels.

Longtemps réticents au mariage gay et à l’adoption, il semblerait que les Français y soient désormais favorables, les arguments ayant fait chemin. Et pas n’importe lesquels. Ainsi, tout le monde reconnaît aujourd’hui qu’il vaut mieux un enfant heureux et en bonne santé, éduqué par deux pères (ou deux mères) aimant(e)s qu’un enfant malheureux et malade, fruit d’un mariage hétérosexuel, dont les parents ne s’aimeraient pas. Avec le brio qu’on lui connaît, Rachida Dati a rappelé au micro de Jean-Jacques Bourdin le calvaire de la petite Marina, morte sous le coup de ses parents, couple hétérosexuel, arguant qu’un couple du même sexe n’est d’ailleurs pas obligatoirement une source de « déséquilibre ». CQFD.

Passons sur ces raisonnements qui auraient toute leur place dans les Réfutations sophistiques d’Aristote ; passons sur la négation du rôle de l’Etat qui, du monopole de la violence légitime en vient à célébrer celui de l’amour sublime ; passons sur l’objet de la loi désormais enfermée dans une conception de l’égalité qui ne trouve pas de limites en elle-même. Et qui ne se fonde que sur la revendication régressive d’une marche qui doit moins son succès à l’assentiment général qu’à une démonstration huilée de corps bodybuildés. Mais si les homosexuels s’aiment et qu’ils veulent le sceau de l’Etat, après tout pourquoi pas ?

Ce n’est pas le mariage homosexuel qui offensera la société, ni même – soyons fous – le fait qu’il donnerait droit à l’adoption. A considérer que la France – ou le monde – regorgerait d’enfants à adopter. Le problème, c’est qu’il n’y a pas assez d’enfants à adopter en comparaison au nombre de familles désireuses d’adopter; si bien qu’il faut attendre en moyenne quatre à cinq ans pour « faire famille », si tant est qu’on remplit des critères draconiens. Or, dans la logique actuellement dominante du droit à l’enfant (et non pas du droit de l’enfant), c’est inéluctablement vers la gestation pour autrui que portera le prochain combat des associations homosexuelles.

Notre société va se mettre à fabriquer des enfants au lieu de les concevoir. Comme toute production, celle-ci aura une valeur marchande qui mettra en jeu un créancier (le couple désirant avoir l’enfant), un débiteur (la mère porteuse dont l’obligation consiste à porter un enfant) et la fourniture d’une prestation (qui ne sera ni plus ni moins que l’enfant). Les partisans d’une telle loi ont beau jurer qu’un cadre législatif encadrera la pratique et misera sur la solidarité, on n’enlèvera pas à la condition humaine sa dépendance économique au monde. Les relations sociales se confondent ainsi avec la marchandise, qui devient alors le fétiche des pouvoirs humains, comme l’analysait Karl Marx.

Il restera évidement à (re)nier l’élémentaire, à savoir la filiation biologique, la maternité de fait de la mère porteuse (« Mater semper certa est »), la paternité de fait du mari si cette dernière est mariée (« Pater is est, quem nuptiae demonstrant ») et l’impact psychologique d’un enfant enjeu d’une transaction sinon d’une tractation entre des intérêts différents.

A l’heure de la chasse aux lupanars et à leurs charmantes hôtes, il est bien paradoxal d’ouvrir droit à ce qui deviendra, à n’en pas douter, un véritable commerce du corps humain et une synthétisation de l’enfant.

*Photo : Dykes And The City

Fausse intégration, vraie désintégration

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Je ne me rappelle plus quand je suis devenu passible de l’accusation de racisme, mais je dois me rendre à l’évidence : en observant ce que notre société dénonce et condamne aujourd’hui comme tel, je réponds aux critères. Cela n’a pas toujours été le cas.

J’en garde un vague souvenir mais, vers l’âge de 12 ans, j’ai été bouleversé par la lecture de Black Boy, histoire d’un petit garçon noir grandi aux États-Unis écrite par Richard Wright, dans laquelle je m’étais plongé un peu par erreur, confondant l’auteur avec son homonyme, clavier des Pink Floyd. L’un des premiers romans où je trouvais un frère, une âme proche, l’histoire d’une solitude, d’un isolement qui avait touché l’adolescent introverti que j’étais alors. Plus tard, je découvris Chester Himes, dont je lus quelque temps les enquêtes policières menées par ses deux fameux gros flics de Harlem, avant de réaliser, avec ses récits plus autobiographiques, dont S’il braille, lâche-le !, témoignage poignant d’un racisme vécu, que l’auteur était noir. Je me souviens encore d’un voyage en Afrique, des pistes du Bénin et du Niger où, tassé dans un taxi-brousse avec beaucoup plus d’Africains que le minibus pouvait en contenir, j’étais ballotté et ravi. Enfin, je n’oublie pas les nombreux compagnons de travail noirs ou arabes croisés sur des chantiers, le lien tissé sans dire un mot par le labeur partagé, infiniment plus engageant que celui qui me rapprochait du client ou de l’architecte, pourtant « frères » de couleur. Étais-je raciste alors ? Sans doute non. Le suis-je devenu ? À entendre les antiracistes, il semblerait que oui.[access capability= »lire_inedits »]

Depuis ces années où Lévi-Strauss parlait avec Mitterrand de ce fameux « seuil de tolérance » que l’on estimait alors autour de 10%, certaines choses ont changé. Le racisme, l’immigration, la tolérance ? Sans doute un peu tout ça.

Plus personne ne défend des théories sur la supériorité d’une race sur une autre : il suffit de comparer Barack Obama à Franck Ribéry pour comprendre combien tout cela fut idiot. Mais le racisme a changé. Aujourd’hui, est tenu pour raciste celui qui dénonce les dangers d’une immigration de peuplement ou, pire, celui qui commence à douter que certaines populations, venues du tiers-monde hier ou il y a trois générations, puissent devenir pleinement françaises un jour. Je suis de ceux-là. À moins d’élargir l’idée France à un tout qui ne contiendrait plus rien, à un passeport assorti de revendications et d’une toute nouvelle arrogance, je ne crois plus au leurre de l’intégration. Je parviens de moins en moins à distinguer nombre de ces néo-Français de leurs anciens compatriotes restés au pays. Ceux-là, même en pariant sur l’avenir avec toute la force de mon optimisme, je n’arrive plus à les voir comme des Français, même en devenir. Je ne vise pas seulement ici l’islam politique, hostile et menaçant, ni même la délinquance surreprésentée ethniquement, mais les modes de vie adoptés par des communautés par ailleurs pacifiques, dont certains membres travaillent et payent des impôts. Pour le raciste version 2012 que je suis manifestement devenu, l’intégration ou l’assimilation sont des illusions plus grossières encore que la promesse transsexuelle.

Un homme ne devient pas femme par simple ablation du pénis. Mais un individu né par erreur anatomiquement homme mais psychologiquement femme peut, si l’on croit ceux qui l’ont vécu, retrouver une unité de genre par la chirurgie. On ne devient pas non plus français d’un coup de tampon, on acquiert tout au plus le droit d’essayer de le devenir. Pour cela, il faudrait que la France ne soit pas seulement un choix de la raison, mais aussi un élan du cœur – celui-ci pouvant d’ailleurs naître de celui-là, mais à condition de ne pas attendre trop longtemps. Or, je ne vois pas beaucoup d’Afro-Français nés par erreur au Mali ou au Sénégal car habités par un goût pour la culture ou les mœurs occidentales, soucieux de prendre exemple sur les anciens Français pour adapter leur comportement aux usages en cours ici. Je vois peu d’Arabo-Français attirés sur notre sol par leur penchant pour la galanterie et quittant leurs terres natales pour tourner le dos à l’endogamie ou au mariage forcé. Il semble au contraire que les immigrés d’aujourd’hui soient bien plus soucieux de préserver leurs coutumes que ceux d’hier, car je vois, en traversant ma banlieue, de plus en plus de femmes voilées, de mères de familles nombreuses en boubous, de grappes d’hommes aux terrasses des cafés qui laissent les joies de la parité à d’autres, de voyageurs dans le RER qui gueulent dans leur dialecte, dans leur téléphone et dans les oreilles de leurs compatriotes sans la moindre gêne. Théoriquement, la grossièreté est assez largement partagée ; pratiquement, dans l’espace public, au moins d’après mon expérience, ceux qui en abusent ne sont pas les « Souchiens ».

Si des imbéciles heureux et dogmatiques pensent encore que nous avons de la chance d’accueillir toutes ces richesses, pour de nombreux Français, l’intégration est un échec. Sont-ils arrivés trop nombreux et trop vite ? Avons-nous été nous trop peu exigeants ? Il est un peu tard pour répondre à ces questions. À présent que des milliers de Français et de Françaises en droit, car parfaitement en règle, croient aux superstitions vaudoues ou pratiquent un christianisme de transes, ne sortent que voilées et ne mangent que halal, il est devenu très difficile de rejeter ces usages comme n’étant pas français sans être accusé de racisme. Je persiste à penser que ce n’est pas moi qui ai changé mais les discours sur ces questions. « La France, c’est nous ! » proclamait il y a peu une affiche de SOS Racisme. « Nous sommes français, nous n’avons ni à nous intégrer, ni à nous assimiler », déclarait dans la presse un collectif d’activistes de la diversité. En somme, un fossé se creuse entre le projet de ces enfants d’immigrés pour la France et ce que je veux en garder. Si dans toute critique ou rejet des pratiques culturelles d’autrui qui font, de mon point de vue, régresser ma société, on ne voit plus qu’intolérance et racisme, me voilà à mon tour transformé par l’intolérance grandissante à la critique d’une société qui devient multiculturelle en intolérant et raciste. Ce chantage devient fatigant et, au risque d’aggraver mon cas, je commence à me demander si, finalement, ce n’est pas plutôt l’émigration (de certains néo-Français) qui serait une chance pour la France.[/access]

*Photo : islamicus

Crise : suite et pas fin !

On prévoyait un déficit public français de 4,5% du PIB pour 2012. Mais au vu de la conjoncture récessive, nous nous dirigeons plutôt vers les 5%. Aussi, pour atteindre l’objectif fixé à 3% du PIB en 2013, de nouvelles mesures s’imposent : si François Hollande avait annoncé des hausses d’impôt pendant sa campagne, le gouvernement Ayrault entend aujourd’hui diminuer certaines dépenses publiques, voire baisser le nombre de fonctionnaires.

Et il y est bien obligé ! Car l’hypothèse rose d’un quinquennat avec 2,25% de croissance par an, soit 11,25 points cumulés sur cinq ans, s’éloigne à pas de géants. Sur deux ans, le PIB augmentera de 0,4% en 2012 puis de 1,3% en 2013, ce qui fait 1,7 point cumulé. Il reste donc 9,5 points de croissance à trouver en trois ans, soit environ 3,1 points par an. C’est inenvisageable. Autrement dit, l’annonce d’une réduction à zéro du déficit public sur la base du scénario du candidat Hollande est un mensonge programmé.

Dans ce contexte, la hausse du SMIC de 2% apparaît bien mesurée et intelligemment proportionnée. Cette modération salariale n’empêche pas la France d’afficher la hausse tendancielle la plus élevée pour le coût du travail peu qualifié. Entre 1970 et 2010, le salaire minimum français a cru de 2,5% par an, bien plus que la moyenne européenne, entraînant destructions d’emplois industriels et délocalisations en chaîne.
Certes, le SMIC contribue à réduire les inégalités. Mais à quel coût ? On constate que le salaire minimum favorise la création d’une catégorie d’emplois précaires à temps partiel, ce qui aboutit à ce que la probabilité de transformation d’un CDD en CDI soit moitié moindre en France que dans le reste de l’Europe.

Pour autant, tout n’est pas noir en France. Le projet de Banque Publique d’Investissement constitue ainsi une avancée positive en ce que ce nouvel établissement agira sur l’offre tout en palliant la défaillance bancaire dans la distribution de crédit, cette dernière se trouvant actuellement au point mort. Cette banque publique devrait s’appuyer sur les compétences d’Oséo en termes de garantie de crédits et les interventions du Fonds Structurel d’Investissements (FSI) en fonds propres et capitaux hybrides. Par ce biais, se mettra en place en 2013 un véritable outil de transformation industriel, qui ne sera efficace qu’à deux conditions :
– que les entreprises se restructurent (ce qui arrive avec les difficultés) ou lancent des projets d’investissement (c’est plus rare !)
– qu’on lui laisse le temps d’agir à long terme.

Or, du fait de son déficit commercial, la France appartient désormais à l’Europe du Sud, avec les autres pays du « Club Med »[1. Moins séparés de l’Europe du Nord par la dette publique que par les déséquilibres commerciaux.]. Nous marchons en effet vers un endettement public égal à 90% du PIB. Même l’Italie présence une situation plus saine que la nôtre, malgré sa dette publique de 120% du PIB, grâce aux inflexions à long terme et à la logique de désendettement insufflées par les gouvernements transalpins. Compte tenu de ces contraintes, les responsables politiques français semblent avoir compris qu’une simple relance keynésienne n’aurait aucun sens. Insuffler du pouvoir d’achat et décupler la demande ne riment à rien tant que l’appareil productif et industriel n’est pas assez compétitif et indépendant des importations pour se « redresser » – à bon entendeur…

Voilà le vrai sens de la hausse modérée du SMIC, au-delà du signal symbolique et électoral : en économie ouverte, Keynes a les mains coupées. Si l’on se penche au chevet de nos échanges, force est de constater que la monnaie unique a désintégré les balances commerciales des pays de l’UE. Certains sont devenus structurellement très déficitaires avec une industrie incapable de répondre à la demande locale (Grèce, Portugal). Depuis quelques années, la France – dont la balance commerciale restait faiblement excédentaire en 2000 – connaît un commerce extérieur structurellement déficitaire entre -3 et-4% de PIB. L’Italie est dans une situation meilleure de ce point de vue avec un déséquilibre commercial en amélioration qui culmine à -1% du PIB. Ce n’est un secret pour personne : l’Allemagne est une machine à exporter avec un solde extérieur courant correspondant à 6% de son PIB. A ce propos, on ne soulignera jamais assez le dérapage des coûts français par rapports aux coûts allemands depuis dix ans.

Plus globalement, si la balance commerciale cumulée de la zone euro est à peine équilibrée, les déséquilibres qui y apparaissent ici ou là résultent des pertes de compétitivité et de l’augmentation du coût du travail qui grèvent une économie comme la France. Dans l’Europe du Sud, à laquelle nous appartenons économiquement, les politiques de soutien de la demande n’ont fait que déséquilibrer un peu plus les comptes extérieurs entre pays de l’Euroland.

La prime à la casse automobile est l’exemple même d’un choix à courte vue pour doper artificiellement la conjoncture et le pouvoir d’achat. Que d’aucuns l’évoquent actuellement comme une solution miracle à la crise devrait nous alarmer : dans quel monde (et quelle Europe) ces esprits légers vivent-ils ?

*Photo : Stéfan

Henri Guaino met la maison Bachelot à feu et à sang

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Il n’avait déjà pas pas sa langue dans sa poche quand il était conseiller spécial de Nicolas Sarkozy, alors maintenant qu’il est rendu à la vie à la vie civile, Henri Guaino semble décidé à appeler un chat un chat, et à solder quelques vieux comptes au passage.

Toujours aussi malin, le tout nouveau député UMP des Yvelines prend bien garde, en ces temps troublés, de ne pas dégainer le premier. Il se contente, façon Djokovic à Winbledon, de démolir ses adversaires imprudents de son revers à deux mains.

Dernière victime en date, Roselyne Bachelot qui, dans son dernier ouvrage A feu et à sang. Carnets secrets d’une présidentielle de tous les dangers (Flammarion), explique courageusement à quel point le quinquennat passé lui a soulevé le cœur. Ce qui –quelle surprise- énerve passablement Henri Guaino, qui ne l’a pas loupée lundi sur France Info : « Je ne commente pas un livre d’une telle vulgarité de pensée, d’attitude, de comportement, les auteurs ressemblent souvent à leur livre. C’est d’une profonde vulgarité », avait-il d’abord déclaré avant d’ajouter : « Quand on a fait des pieds et des mains pendant cinq ans pour être ministre et pour rester ministre, on a un peu de dignité. Si moi je n’assumais pas la totale responsabilité de ce qui s’est passé, je serais parti. Je ne suis pas parti, j’assume. Que les autres assument aussi. Ce n’est pas une question de loyauté, mais de dignité. »

Vous en revoulez ? Y’a qu’à demander ! Invité le lendemain à La Boite à questions du Grand Journal de Canal +, Henri Guaino s’est vu poser la question suivante : « Vous êtes Roselyne Bachelot pour 24h, que faites-vous ? » Sa réponse : « Je me suicide ! »

Guerre civile à l’UMP : comme un arrière-goût de Balladur-Chirac

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Ça y est, la guerre est déclarée ! Atteint par la fièvre du samedi soir, François Fillon a enfin officialisé sa candidature à la présidence de l’UMP, lors de l’élection interne qui se tiendra au congrès de novembre.

Dans la foulée, le courageux mais pas téméraire Alain Juppé se retirait avant d’avoir avancé le moindre début de commencement de candidature, malgré les pressions en sa faveur des anciens ministres Philippe Bas et Benoist Apparu. Interruptus sans coïtus, l’hypothèse Juppé se transforme en hypothèque pour désamorcer collégialement la lutte fratricide Copé/Fillon qui se profile.

Justement, cette guéguerre, parlons-en. Les armes bien affûtées, après s’être regardés en chiens de faïence pendant des années, ces non-amis de vingt ans vont enfin en découdre. Président du groupe UMP à l’Assemblée puis secrétaire général d’un parti présidentiel en déshérence, Copé occupait l’espace médiatique pendant que son rival occupait discrètement son bail durable à Matignon au fil du quinquennat Sarkozy. Désormais, chacun est prêt à dégainer sa machette pour se compter et engranger les soutiens dans tous les rangs de l’UMP, au mépris de toute considération idéologique. Eh oui, la lecture simpliste et freudienne de comptoir d’un Fillon tout en tempérance aristotélicienne, ancré au centre-droit, affrontant l’immonde droitier Copé qui avalerait son bol de Patrick Buisson le matin avant d’aller trimer au turbin, fait long feu. Si l’on examine les troupes de l’un et de l’autre, mais aussi leur politique en tant que ministres de Chirac puis supplétifs de Sarkozy, la nuance dépasse mal l’épaisseur de la feuille de papier à cigarette. Pour vous le prouver, battons le rappel des effectifs. A chacun ses centristes : Marc-Philippe Daubresse, Jean-Pierre Raffarin, Marc Laffineur et le radical Jean Léonetti côté Copé ; les sociétalistes Nathalie Kosciusko-Morizet, Chantal Jouanno et Roselyne Bachelot dans l’escarcelle de Fillon. A la droite de l’UMP, Eric Ciotti vient de déclarer sa flamme à l’ancien Premier ministre et rejoint le souverainiste Droite Pop Jacques Myard tandis que Claude Goasguen et Lionnel Luca devraient grossir les rangs de l’escouade copéiste. A quelques recrues libérales près – Chatel, Longuet, Novelli soutiennent Copé – le match idéologique les met presque à égalité.

Pour un peu, on se croirait revenu aux heures les plus sombres de l’histoire de la droite française, lorsque le duel Chirac-Balladur électrisait les bancs d’un Palais-Bourbon outrageusement acquis à la droite UDF-RPR, entre 1993 et 1995. A l’époque, l’idéologie n’en menait pas plus large, chacun de deux belligérants composant son improbable tambouille gaullo-libéralo-souveraino-européiste à coups de ralliés. Le candidat du Monde et de TF1 unissait un assemblage hétéroclite qui allait des François de l’UDF (Léotard et Bayrou) aux post- gaullistes Pasqua, Sarkozy et Fillon (déjà !). Et Chirac n’était pas en reste avec Alain Madelin sur son flanc libéral, Séguin sur son aile gaulliste et Juppé à la manœuvre. Le futur vainqueur avait beau s’être taillé un costume sur mesures étiqueté « fracture sociale » (chez le grand tailleur Emmanuel Todd), le plan Juppé d’assainissement des comptes publics et les grandes grèves de décembre 1995 ont démontré ce qu’il en était réellement…

Je me répète : aujourd’hui comme hier, les batailles de clans et d’appareils ne recoupent aucune divergence idéologique tangible. A la veille d’une nouvelle guerre de tranchées à droite, il n’est pas inutile de jeter un coup d’œil de l’autre côté du Rubicon politique, chez ceux qui ont tout raflé après des années de disette électorale sur le plan national. La gauche n’a rien à envier à la désidéologisation dextriste, le combat de boue Chirac-Balladur ressemblant à une pâle resucée de la guerre nucléaire Jospin-Fabius. Au croisement des décennies 1980 et 1990, les fils de la Mitterrandie s’écharpaient copieusement de congrès apocalyptiques (Rennes) en querelles pour le Perchoir ou un maroquin ministériel. Là non plus, la cohérence doctrinale n’était pas à la fête : Fabius fut le Premier ministre d’une rigueur qu’il refusait ; et d’Arnaud Montebourg à Claude Bartolone, sa postérité ne brille pas par son uniformité idéologique. Quant au Jospin de 1995, il s’appuya à la fois sur Chevènement et les orphelins de Delors pour mieux contrer le rouge Emmanuelli.

Comme chantait Brassens, « le feu de la ville éternelle est éternel » : sitôt interrompues, les dissonances reprennent de plus belle. Gageons qu’à gauche, les premiers frimas de l’hiver hollandiste surgiront après les délicates élections européennes et locales de 2014 (municipales, sénatoriales, cantonales). Derrière les sourires de façade de la Normalie, les tensions entre hollandistes et aubrystes, habilement dissimulées depuis la fin de la primaire socialiste, ne demandent qu’à rejaillir. A quelques semaines du scrutin de l’UMP, le choix du successeur de Martine Aubry à Solférino ne devrait pas laisser Jean-Marc Ayrault indifférent, connaissant le niveau de défiance entre les deux chefs de la majorité parlementaire. En cas de gros temps sur la Hollandie, l’heure sera alors au début d’inventaire et aux préliminaires de la nouvelle guéguerre hollando-aubryste. Un président à l’Elysée, ça ne vous préserve qu’un temps…

*Photo : Patrick Peccatte- Libération.

L’Évangile selon Jean Monnet

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Jeudi et vendredi derniers, les élèves de troisième de France et de Navarre planchaient sur le Diplôme National du Brevet. Au programme, des mathématiques, du français et de l’histoire-géographie. Le sujet de cette dernière discipline a d’ailleurs retenu notre attention.
Outre une épreuve d’éducation civique consacrée au rôle du président de la République dans la Ve République et une autre consacrée aux repères chronologiques et spatiaux, toutes deux obligatoires, les élèves devaient choisir entre histoire et géographie. En Histoire, c’est la première guerre mondiale qui était au programme avec l’étude de trois documents iconographiques.

Le sujet de géographie s’intitulait sobrement : « La puissance économique et commerciale de l’Union Européenne ». L’élève de quatorze ou quinze ans était ainsi invité à célébrer la formidable UE en répondant à des questions aussi ouvertes que « L’Union Européenne est une grande puissance économique et commerciale. Justifiez cette affirmation », « Dans quel secteur économique, l’union Européenne est-elle performante ? Justifiez votre réponse » et enfin, « Peut-on dire que l’Union Européenne est attractive ? Justifiez votre réponse ». Evidemment, les documents sur lesquels les élèves devaient s’appuyer étaient formidablement bien choisis. On avait un tableau reprenant les parts dans le PIB mondial, la répartition des premières firmes multinationales, la part des exportations dans le monde, la part des importations dans le monde et enfin la part de la production mondiale de véhicules, pour l’UE, la Chine, les Etats-Unis et le Japon en 2010. Un second document était un article du Figaro.fr expliquant qu’Airbus venait de dépasser Boeing. Quant au troisième, il s’agissait d’une carte d’Europe où on pouvait examiner tous les pays qui faisaient ou non partie de l’UE, de la zone euro, et ceux qui étaient candidats à entrer dans la sainte puissance économique et commerciale. Après avoir répondu à ces questions, l’élève était invité à « rédiger un paragraphe argumenté d’une vingtaine de lignes dans lequel [il présenterait] la puissance économique et commerciale de l’Union Européenne ».

Il ne s’agissait donc pas d’un exercice de géographie mais d’une épreuve d’instruction religieuse. Les évangiles selon Jean-Monnet, selon Jacques Delors, Jean Quatremer et Jean-Dominique Giuliani figurent ainsi au programme de nos collégiens. Evidemment, on ne vas pas embêter nos chers petits avec des nuances. Avec un tableau montrant l’évolution des mêmes chiffres sur les vingt dernières années, ils auraient pu donner une toute autre réponse. Pas de document sur les difficultés actuelles de la zone euro, qui aurait par exemple évoqué l’un des dix-neuf sommets de la dernière chance. Pas non plus d’article expliquant que l’avionneur Airbus, pour sauvegarder ses parts de marché, avait dû délocaliser en zone dollar. Trop compliqué pour nos chers élèves ! C’est du caté, on a dit ! Une épreuve où l’on doit réciter que l’UE est belle et que notre papa, qui fait partie des 55 % ayant voté non au TCE, est un con fini. Et que maman, qui a fait la même chose, parité oblige, est une connasse du même acabit.

On me dit dans mon oreillette que, dans leur grande majorité, les élèves auraient préféré le sujet d’histoire, ayant été quelque peu déconcertés par l’épreuve de catéchisme. Ils ont du bon sens, ces gamins.

*Photo : ManuB.

2012 : le match des identités

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À droite comme à gauche, on s’est inspiré des thèses du géographe Christophe Guilluy sur les « fractures françaises ». Il revient sur une campagne qui a vu s’affronter deux discours symétriques.

Causeur : Après la défaite de Nicolas Sarkozy au second tour de l’élection présidentielle, beaucoup ont glosé sur l’échec de la « stratégie Buisson » visant à siphonner l’électorat frontiste en axant la campagne sur des thématiques identitaires − lien entre insécurité et immigration, défense du « mode de vie français ». Souscrivez-vous à cette analyse ?

Christophe Guilluy : Cette thèse est absurde, même si elle rassure les défenseurs autoproclamés des « valeurs ». S’il n’avait pas choisi cette stratégie, Nicolas Sarkozy n’aurait pas dépassé 20 à 25 % des voix au premier tour et 46% au second. Compte tenu de l’état économique et social du pays, s’il avait mené une campagne au centre, axée seulement sur le « social » ou le « pouvoir d’achat », il aurait nécessairement été conduit à critiquer son propre bilan. Cette stratégie suicidaire aurait amené Marine Le Pen au second tour. Bref, tout cela n’a pas de sens. Sarkozy a mené la seule campagne possible.[access capability= »lire_inedits »]

Mais au-delà de ces considérations électorales, pensez-vous qu’il a « dérapé » sur les « valeurs », comme on le lui reproche (ce qui signifierait que l’alternative entre perdre son âme et perdre les élections est bien réelle) ?

Parler d’immigration ou de questions identitaires n’est pas un « dérapage sur les valeurs » puisqu’il s’agit de vraies questions. En revanche, on peut s’interroger sur le marketing électoral qui fait prévaloir les stratégies électorales sur les convictions. Par exemple, il y aurait matière à s’interroger sur le positionnement d’un Sarkozy qui, en fait, est certainement plus proche idéologiquement des libéraux de « Terra Nova » que de la ligne identitaire d’un Buisson…

À première vue, la victoire, certes serrée, de François Hollande semble valider les thèses de Terra Nova : les 51,5% du 6 mai ne résultent-ils pas de la conjonction de l’électorat traditionnel du PS depuis trente ans, (fonctionnaire, bobos) et des minorités (les « issus de l’immigration », les « banlieues ») théorisée par Olivier Ferrand ?

De fait, c’est bien parce qu’il a fédéré la « coalition arc-en-ciel » rêvée par Olivier Ferrand que François Hollande a gagné. Mais il faut ajouter que la « ligne Terra Nova » est en quelque sorte la face cachée de la « stratégie Buisson », puisque l’une et l’autre prennent symétriquement en compte, à partir de ses rives respectives, la fracture identitaire et culturelle qui traverse la société. D’ailleurs, en observant la campagne des deux principaux candidats, on voyait bien que leurs stratégies ne cessaient de s’alimenter mutuellement : à la focalisation sur les musulmans correspondait la fascisation par la gauche du discours de Sarkozy − que Mélenchon a traité de « petit Blanc raciste » tandis qu’Axel Kahn comparait le meeting du Trocadéro à ceux… de Nuremberg ! Peu de commentateurs ont repéré le saisissant jeu de miroirs droite/gauche dans lequel le discours sur l’« halalisation » de la société française répondait au discours sur sa fascisation. Ces deux campagnes négatives étaient donc porteuses de messages subliminaux complémentaires et opposés : « voter à gauche », c’est soutenir l’islamisation et la disparition de notre nation, d’un côté ; et « voter à droite », c’est voter raciste, voire antimusulman de l’autre.

Il faut croire que le deuxième a plus porté que le premier, donc que la France redoute plus le racisme que l’islam…

En réalité, ces deux stratégies ont parfaitement fonctionné ! Sarkozy a atteint un score inespéré, notamment parce qu’il a attiré au second tour une majorité de l’électorat frontiste, majorité plus courte qu’en 2007, d’où son échec final, mais majorité tout de même. De son côté, Hollande a réalisé des scores exceptionnels dans les Dom-Tom, les banlieues et au sein de la communauté musulmane. Cela signifie qu’indépendamment de toute préférence axiologique (pro ou anti-immigration, islamophile ou islamophobe), les discours identitaires parlent aux Français de toutes origines, notamment dans les milieux populaires.

Et même aux « prolos », d’ailleurs, puisque l’inexorable déclin du PS chez les ouvriers, entamé il y a vingt-cinq ans, semble avoir été enrayé. Il semble d’ailleurs que François Hollande partage une partie de vos analyses. En s’engageant, entre les deux tours, à réduire l’immigration de travail, le futur « président normal » n’a-t-il pas voulu courtiser l’électorat « identitaire » ?

Hollande a parfaitement compris les préoccupations des classes populaires, notamment de la classe ouvrière, concernant l’immigration. C’est pourquoi il a sensiblement fait évoluer le discours de la gauche sur la question en précisant qu’il fallait réduire l’immigration économique en temps de crise, mais aussi en concédant pour la première fois que 200 000 étrangers entraient légalement chaque année sur le territoire. Il a également, très discrètement − et très habilement − enterré le droit de vote des étrangers aux élections locales en expliquant, au cours du débat d’entre deux tours, qu’il devrait être adopté par trois cinquièmes des parlementaires ou soumis à référendum[1. À l’exception de Marc Cohen dans Causeur, aucun commentateur n’a relevé ce changement de pied, tous ayant continué à gloser, les uns pour s’enthousiasmer, les autres pour se désoler, sur cette mesure prétendument phare du programme de Hollande. [E.L.]], ce qui signifie que la mesure est repoussée à la Saint-Glinglin. Pour répondre à votre question, je dirais qu’Hollande a compris les revendications populaires, mais qu’il reste prisonnier d’un électorat toujours largement acquis au multiculturalisme.

Au-delà de ces observations, que révèle l’analyse socio-géographique des votes ? Marine Le Pen a-t-elle encore une fois « décroché le prolo » ?

Je constate que la nouvelle géographie sociale, qui oppose la « France métropolitaine » mondialisée des grandes villes et des banlieues à la « France périphérique », périurbaine, rurale, industrielle, des villes petites et moyennes, où se concentrent les « perdants » de la mondialisation, influence de plus en plus la carte électorale. Au premier tour de l’élection présidentielle, la France périphérique, qui avait porté au pouvoir Sarkozy en 2007, l’a lâché pour Marine Le Pen. On observe en outre que les grandes villes ont désormais toutes basculé à gauche, sans exception.

Et comment analysez-vous les performances de Jean-Luc Mélenchon, en particulier son faible score dans l’électorat populaire ?

Le « phénomène Mélenchon » s’est dégonflé au premier tour, puisque, malgré son incontestable talent, il n’a pas réussi à dépasser le niveau habituel du score cumulé extrême gauche-PC. Mais surtout, il a échoué à capter le vote ouvrier, ce qui était son objectif affiché. Marine Le Pen arrive en tête dans cette catégorie au sein de laquelle même Sarkozy fait mieux que le tribun du Front de Gauche − la honte ! La réalité est que Mélenchon et le FDG ne s’adressent pas aux classes populaires, mais à une petite classe moyenne, appartenant souvent à la fonction publique, qui est légitimement angoissée par son avenir et la mondialisation.

Quelques mois avant son entrée en campagne, Nicolas Sarkozy vous avait reçu à l’Élysée en compagnie d’une flopée d’élus et d’intellectuels[2. Michèle Tribalat, « Clichy-Montfermeil, c’est la France ! », Causeur Magazine n°45, mars 2012.]. Et lorsqu’on lui parle d’inégalités sociales entre les territoires, Marine Le Pen cite régulièrement vos travaux. Craignez-vous d’être instrumentalisé ?

Je travaille depuis près de vingt ans sur les classes populaires et l’émergence d’une nouvelle géographie sociale. Contrairement aux chercheurs « traditionnels », je ne prétends pas à une hypothétique objectivité « vue d’en haut ». Ma démarche est empirique et dépourvue de tout jugement moral. Je n’en considère pas moins que la place des classes populaires dans les sociétés mondialisées est un sujet central, dont j’aimerais que l’ensemble des partis politiques, gauche et droite confondues, se saisissent pour en débattre. Or, j’ai beau venir de la gauche, je considère que les intellectuels de gauche ne sont pas plus proches du peuple que ceux de droite, même quand ils disent s’en préoccuper. Ce qui les distingue, c’est l’idée qu’ils se font du peuple, un peuple pour partie fantasmé. Dans les deux camps, mais, finalement, peut-être encore plus dans l’un que dans l’autre… Quoi qu’il en soit, c’est dans cet état d’esprit que je rencontre des politiques, à gauche mais aussi à droite. L’instrumentalisation dont je pourrais faire l’objet me semble avoir beaucoup moins d’importance que le destin des classes populaires : je ne joue pas ma gloire ou ma carrière ! Alors, je ne suis évidemment pas dupe des démarches électoralistes, mais, je le répète, elles ne sont l’apanage d’aucun camp. Et si elles conduisent à une prise de conscience du caractère crucial de cet enjeu, c’est toujours ça de gagné !

Sauf que cette prise de conscience a toutes les chances de durer ce que durent les campagnes électorales…

Peut-être, mais c’est toujours mieux que si elle n’existait pas du tout, non ? Je ne suis pas naïf : si tous les candidats et tous les partis se sont intéressés à mes travaux − et la gauche depuis plus longtemps que la droite −, ce n’est pas parce qu’ils ont été touchés par la grâce ouvrière, mais parce que tous savent que le vote des classes populaires est déterminant pour l’élection présidentielle, dernier scrutin où elles se déplacent massivement, comme en témoigne l’analyse des taux de participation. Pour résumer la situation, je dirais que Sarkozy s’est intéressé aux classes populaires parce qu’elles l’avaient fait gagner en 2007, Hollande parce qu’elles pouvaient le faire perdre et Marine Le Pen parce qu’elles constituent le cœur de sa base électorale. La séquence « présidentielle/classes populaires » étant achevée, on assiste à un retour des « élections sans le peuple » où les classes populaires ne vont pas voter et où on n’aborde plus les thématiques de fond, ceci expliquant en partie cela. Marquées par un taux d’abstention record, elles sont souvent gagnées largement par la gauche. Et au bout du compte, elles permettent aux grands partis de maintenir leur ligne libérale – les législatives du 17 juin ne faisant pas exception. Notons à ce titre que tous ceux qui étaient si préoccupés par les classes populaires avant l’élection présidentielle ne paraissent guère perturbés aujourd’hui par leur quasi absence du Parlement…[/access]

 

*Photo : Antony Drugeon

Liban : du rififi chez les sunnites

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Après les échauffourées sporadiques entre alaouites et sunnites dans la ville septentrionale de Tripoli, un nouveau ferment de discorde confessionnelle se développement à Saïda, à l’autre extrémité du pays.

Depuis mercredi dernier, le cheikh sunnite Assir organise un sit-in destiné à protester contre l’arsenal du Hezbollah, qu’il dénonce comme un Etat dans l’Etat indéfectiblement lié au régime de Bachar al-Assad. Après l’échec de sa campagne médiatique anti-Hezbollah, dont s’est désolidarisé le courant du Futur de Saad Hariri, l’imam sunnite a choisi l’épreuve de force sur le bitume en bloquant la principale voie d’accès à Saïda. Sa méthode, fortement contestée, fait évidemment écho à l’immense campement de l’opposition à Beyrouth de fin 2006 à mai 2008, lorsque le Hezbollah et ses alliés chrétiens aounistes occupaient la place des Martyrs et la place Riad el-Solh en pleine paralysie institutionnelle. Il avait alors fallu un véritable début de déflagration civile pour débloquer la situation, avec l’intercession du Qatar et l’élection du commandant en chef des armées Michel Sleimane comme président de la République de consensus.

Quatre ans plus tard, l’initiative isolée de cheikh Assir manifeste surtout la marginalisation politique ressentie par une partie de la rue sunnite, frustrée par l’attentisme des autorités libanaises face à la crise syrienne et l’alignement systématique sur les positions – globalement- légalistes du clan Hariri. Dans son face à face avec le secrétaire général du Hezbollah Hassan Nasrallah, cheikh Assir n’a ainsi pas hésité à prendre à parti l’ancien Premier ministre et bras droit de Rafic Hariri Fouad Siniora, après que ce dernier l’a intimé de rentrer dans le rang : « Aujourd’hui, on nous place face à deux options : ou bien accepter l’hégémonie (du Hezbollah) et nous taire, ou bien ne pas l’accepter, mais à la façon de Saad Hariri, de Fouad Siniora et d’autres. Cela consiste à aller jusqu’à la banlieue sud pour bazarder le sang de Rafic Hariri, puis à continuer jusqu’au Qatar avec le revolver sur la tempe, et enfin à terminer le voyage chez Bachar (al-Assad) le criminel ». Jurant par ses grands dieux que son opération se veut entièrement pacifique, l’imam radical exhorte ses hommes à périr sous les balles des forces de sécurité si l’assaut était donné contre le campement. S’adressant directement au chef du Hezbollah, il n’y va pas non plus par quatre chemins : « Je jure par Dieu que toi, Nasrallah, je ne te laisserai pas dormir la nuit si tu ne te décides pas à mieux te comporter avec nous. Je vais t’en faire payer le prix. Cela ne fait que commencer. »

Si l’on met de côté la virulence des propos, l’examen de l’agenda politique d’Ahmad Assir révèle le fin politique qu’il est. En bon stratège, il ranime le spectre de l’affrontement interconfessionnel chiites/sunnites à point nommé : quatre ans après les événements de Beyrouth-Ouest et la démonstration de force du Hezbollah, et surtout en plein pourrissement du conflit syrien. Comme je l’expliquais la semaine dernière sur les ondes, l’affaire syrienne vient bel et bien de prendre un tour irréversible : bien qu’équipés d’armes légères (mortiers, obus, explosifs), les insurgés mènent désormais des actions de guérilla en pleine rue et en plein Damas, du jamais vu de mémoire de levantin…

Bien qu’il faille rester prudent, comme toujours lorsqu’un attentat se produit en Syrie, l’attaque d’une télévision officielle syrienne ainsi que la double explosion survenue la semaine dernière sur le parking du palais de justice de Damas, au beau milieu de la place Marjeh, non loin du souk central Hamidiyeh, laissent craindre de véritables scènes de guerre urbaine. Et sur la scène diplomatique, les efforts Kofi Annan n’ont accouché que d’un accord minimal de transition à propos duquel Russes, Américains et Syriens livrent chacun leur propre interprétation.

Le cheikh Assir n’a donc pas choisi son calendrier et sa cible par hasard. Acculé à l’autocritique, son inexpugnable ennemi cheikh Nasrallah fait actuellement face à l’offensive d’une partie de l’opposition syrienne, qui a revendiqué l’enlèvement de pèlerins chiites libanais à Alep en représailles à la solidarité sans failles du Parti de Dieu avec le pouvoir des Assad.

Mais Assir n’a certainement pas que la chute du régime de Damas et le désarmement du Hezbollah en tête. A un an des élections législatives libanaises, il maintient le rapport de forces au sein même de sa confession en tenant tête aux velléités modératrices de Saad Hariri. Or, ce dernier, comme tout politicien, doit non seulement donner des gages à ses futurs partenaires et alliés (Phalanges et Forces Libanaises chrétiennes voire Parti Socialiste Progressiste du druze Walid Joumblatt) mais aussi rassurer sa base la plus radicale. Car qui sait de quoi l’avenir de la région sera fait en 2013 ? Les Assad ne contrôleront-ils plus qu’un réduit alaouite au nord-ouest de la Syrie et/ou un officier alaouite aura mis la main sur le palais présidentiel de Damas avec l’appui russe tandis que plusieurs petits Etats à base ethnoconfessionnels fleuriront sur les décombres de la République Arabe Syrienne ? Et si les Frères Musulmans syriens parvenaient aux portes du pouvoir, comme leurs épigones tunisiens et égyptiens ?

Dans tous les cas de figure, la rue sunnite comptera lourdement dans le verdict des urnes, a fortiori dans un scrutin aussi panaché et confessionnalisé que les élections libanaises. Qu’il déplace ou non son sit-in de Saïda, le cheikh Assir a déjà marqué les esprits. Et donc gagné son duel à distance avec le Hezbollah.

Comment épouser un milliardaire ?

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Le premier conseil serait d’éviter la France : les riches s’y appauvrissent plus vite que les pauvres ne s’y enrichissent. Sarkozy avait tenté de retenir les plus fortunés, voire d’en attirer. Cela ne lui a pas réussi. Les socialistes, eux, ne méprisent pas l’argent, ce qui serait une posture morale sympathique, mais l’envient et le pourchassent chez tous ceux qui ont l’impudence d’en faire état. Ils entendent bien leur faire payer tout à la fois leur morgue et les cadeaux fiscaux dont ils ont outrageusement bénéficié sous le quinquennat précédent. Le milliardaire qui fait la fierté des grandes puissances, sera dorénavant poursuivi par le fisc, honni et, toute honte bue, forcé à l’exil. Ce prédateur vil, ingrat et peu soucieux des masses laborieuses ne mérite guère mieux.

Le milliardaire, et ce sera mon second conseil à celles qui auront surmonté le dégoût qu’il devrait leur inspirer, jouit, en revanche, d’un prestige considérable dès lors qu’elles auront franchi les frontières de l’Hexagone. En Suisse bien sûr, aux Etats-Unis où il y a un peu plus d’espace et en Chine post-communiste aussi où après l’exécrable expérience maoïste on a enfin compris que seule l’injustice sociale permet à tout un peuple de manger à sa faim et aux plus astucieux de faire fortune en moins de temps qu’il n’en faut pour se faire élire député en France. C’est donc dans ces contrées exotiques où le milliardaire n’est pas un paria, mais un trophée incarnant l’esprit d’entreprise et d’innovation qu’on entamera la chasse au milliardaire. Certes, à l’usage, il se révélera parfois un peu filou, mais le pauvre l’est aussi. Un milliardaire malhonnête est toujours préférable à un petit-bourgeois vertueux. C’est tout au moins ce que se confient les héroïnes de la charmante série Lipstick Jungle et ce que pensent toutes les filles.

Ce qui était plaisant dans le gouvernement Sarkozy – outre son coup de pouce donné aux riches – c’était le côté  » voyou  » ouvertement affiché de la plupart des ministres. Ce qui contraste avec le gouvernement formé par Hollande où une fade honorabilité de surface laisse percevoir des trésors d’hypocrisie. Car, à moins d’être de parfaits abrutis, hypothèse qui n’est pas à exclure dans tous les cas, les ministres savent pertinemment que lorsque les riches s’appauvrissent ou s’installent dans des contrées plus accueillantes, c’est le pays tout entier qui en pâtit. Sans doute rétorqueront-ils que le seul instrument performant de l’économie française est son système fiscal et qu’ils ne disposent pas d’autres leviers pour préserver le modèle social français. Ils n’ont pas tort, sauf à envisager que ce fameux modèle a fait son temps.

Mais la jeune femme qui veut épouser un milliardaire se lassant vite de ce genre de débat -et comment lui donner tort ?- a compris qu’il lui faut, elle aussi, se préparer à l’exil. Exaltant ? Souvent. Et pour celles et ceux qui n’aiment pas l’aventure et que Greg le millionnaire laisse indifférents, le pot-au-feu hollandais et les séries américaines les consoleront de la médiocrité de leur quotidien.

Sommet européen : un bilan mi-figue mi-raisin

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Rarement une réunion au sommet n’aura été aussi attendue. « Sauver l’euro et l’Italie »[1. Le Point, 27/06/2012], « die Euro-Zone retten »[2. Focus Online, 28/06/2012], « salvare l’euro »[3. La Repubblica, 28/06/2012]: chefs d’Etat et de gouvernement avaient pour consigne de la presse et de leurs opinions publiques de se métamorphoser en héros chargés de tenir conciliabule pour venir à la rescousse d’un continent entier, et avec lui du reste de la planète.

Fumée noire ? Fumée blanche ? L’urgence dans laquelle se tenait ce sommet laissait planer un climat d’incertitude sur les résultats des tractations. Les membres de l’Eurogroupe réussiraient-ils à prendre des décisions concrètes dans une réunion où les 27 pays de l’Union européenne étaient assis à la table des négociations ? Comment François Hollande gérerait-il le premier grand rendez-vous européen depuis son élection ? Angela Merkel réussirait-elle à tenir ses troupes, c’est-à-dire à garder une influence suffisante pour imposer l’unanimité derrière elle du camp des libéraux ?

C’est peut-être d’ailleurs dans une pré-réunion que l’essentiel s’est joué. Angela Merkel, en chef de file autoproclamée des conservateurs européens, avait convié ou plus probablement convoqué les chefs de partis de son bord politique au traditionnel déjeuner qui précède les sommets européens. Ce qui a été dit dans cette réunion off n’a pas été divulgué. Toujours est-il que les choses ne se sont probablement pas passées comme le pensait la chancelière. La défaite de la Mannschaft contre la Squadra azzura jeudi soir était prémonitoire de ce qui allait se passer le lendemain à Bruxelles : l’Allemagne a dû plier sous la pression des pays latins, Espagne et Italie en tête, pays pourtant gouvernés par des formations de droite.

La chose n’est pas étonnante. Elle confirme que l’élection de François Hollande a mécaniquement déverrouillé la discussion européenne : lorsque le couple franco-allemand fonctionne, c’est-à-dire lorsque la France et l’Allemagne ont une relation équilibrée, sans que l’une ne soit soumise à l’autre par une attitude de soumission ou de courtisanerie, alors l’Europe peut avancer. Le mécanisme est simple : lorsque les deux grands pays de la zone intégrée du continent débattent sur une base d’égalité, ils ouvrent un espace de débat pour l’ensemble des membres de l’UE. Dans ce cadre, le débat n’est plus faussé par l’imposante suprématie de l’un ou de l’autre, et les petits pays sont davantage en mesure de faire valoir leurs intérêts réels. Merkel pouvait être effrayante pour les pays du Sud tant qu’elle était flanquée d’un Nicolas Sarkozy obéissant au doigt et à l’œil à ses diktats. Elle l’est beaucoup moins dès lors que son isolement (existant de facto depuis plusieurs mois) est percé à jour. A tel point que La Repubblica a pu parler dans son édition du 28 juin d’axe Monti-Hollande[4. La Repubblica, 28/06/2012 : « Accordo su crescita e anti-spread vince l’asse Monti-Hollande »].

Elle confirme également que si l’austérité semble être politiquement majoritaire en Europe, ceux qui la défendent en théorie sont prêts à faire des concessions à l’idéologie pour sortir de la nasse. Cela ne veut évidemment pas dire que Mario Monti ou Mariano Rajoy se sont convertis à l’idée de la relance dans la nuit, mais simplement que devant la situation alarmante de leurs pays respectifs, ils ont renoncé à un certain nombre de leurs blocages théoriques et ont imposé à la dame de fer de Berlin de faire de même.

Les décisions sorties de la rencontre de Bruxelles restent néanmoins très partiellement satisfaisantes. Certes, Fonds Européen de Solidarité Financière et Mécanisme Européen de Solidarité pourront recapitaliser directement les banques de l’Eurogroupe. Certes, François Hollande a marqué des points importants en obtenant que la force de frappe de la Banque européenne d’investissement soit augmentée, il a gagné sur les project bonds, sur la mobilisation des fonds structurels et sur l’affectation prévue de 1% du PIB européen à la croissance. Comme prévu, la chancelière allemande a donné son feu vert pour une taxation des mouvements de capitaux, ce qui faisait partie de l’accord qu’elle a conclu avec le SPD le 20 juin dernier.

Néanmoins, la non-remise en cause du traité budgétaire a de quoi refroidir l’ambiance. Inclure un volet croissance aux côtés des règles d’or budgétaires – qui portent bien mal leur nom- risque d’être un coup d’épée dans l’eau juridique. En effet, une règle d’or budgétaire est un instrument juridique contraignant. A partir du moment où elle rentrera dans la législation des pays membres, soit dans la Constitution, soit par une loi organique comme l’envisage François Hollande, elle aura un caractère obligatoire et sa non-application sera facilement détectable. Le traité budgétaire prévoyant des mécanismes de surveillance – il faudrait dire délation – des Etats entre eux, il sera très compliqué de sortir du cadre. A l’inverse, le fameux volet croissance aura davantage le caractère d’une déclaration de principes, d’ordre symbolique plus qu’opérationnel.

Comment envisage-t-on sérieusement une relance avec un corset budgétaire aussi serré ? Les deux règles étant inconciliables, celle dont l’effet juridique direct est incontestable prendra le pas sur l’autre. Mettre en place un fédéralisme budgétaire en reléguant aux oubliettes le fédéralisme monétaire, tel était au fond le but d’Angela Merkel. De ce point de vue, elle a gagné son pari.

Le sommet de Bruxelles s’achève donc sur un bilan en demi-teinte. Le retournement attendu a bien eu lieu, et François Hollande a clairement réussi à isoler Angela Merkel, ce qui était le préalable à toute avancée. Mais elle a réussi à préserver le carcan dans lequel elle souhaite enfermer la zone euro, celle de l’austérité, au prix du bâillonnement des Parlements nationaux et même du Parlement européen. Le nouveau Président français saura-t-il utiliser au profit d’une vision économique alternative la nouvelle configuration des forces en présence ? Saura-t-il faire accepter à son opinion publique le renoncement à la souveraineté budgétaire, qui est le nerf de la guerre politique ? Rien n’est moins sûr.

*Photo : Patrick Peccatte- Libération

Gay pride : Papa, papa, la bonne et moi

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La France a beau avoir reculé devant Berlin en renvoyant aux calendes grecques les euro-obligations, elle n’en a pas moins montré sa puissance en regroupant ses chars dans les rues parisiennes. Car la France a sa fierté et ses soldats. Capuchon au fusil, plumes dans le derrière et escarpins pour rangers, les combattants d’une France libre ont défilé samedi dans la capitale, estoc au conservatisme et aux idées séculaires d’un autre temps. Mais cette année, la marche des fiertés avait une saveur particulière qui a relégué les parfums de fraise et de banane à de vulgaires fragrances de préservatif. La veille, le ministre délégué à la famille, Dominique Bertinotti, rappelait en effet la volonté gouvernementale de tenir les engagements de campagne de la gauche en ouvrant le mariage et l’adoption aux homosexuels.

Longtemps réticents au mariage gay et à l’adoption, il semblerait que les Français y soient désormais favorables, les arguments ayant fait chemin. Et pas n’importe lesquels. Ainsi, tout le monde reconnaît aujourd’hui qu’il vaut mieux un enfant heureux et en bonne santé, éduqué par deux pères (ou deux mères) aimant(e)s qu’un enfant malheureux et malade, fruit d’un mariage hétérosexuel, dont les parents ne s’aimeraient pas. Avec le brio qu’on lui connaît, Rachida Dati a rappelé au micro de Jean-Jacques Bourdin le calvaire de la petite Marina, morte sous le coup de ses parents, couple hétérosexuel, arguant qu’un couple du même sexe n’est d’ailleurs pas obligatoirement une source de « déséquilibre ». CQFD.

Passons sur ces raisonnements qui auraient toute leur place dans les Réfutations sophistiques d’Aristote ; passons sur la négation du rôle de l’Etat qui, du monopole de la violence légitime en vient à célébrer celui de l’amour sublime ; passons sur l’objet de la loi désormais enfermée dans une conception de l’égalité qui ne trouve pas de limites en elle-même. Et qui ne se fonde que sur la revendication régressive d’une marche qui doit moins son succès à l’assentiment général qu’à une démonstration huilée de corps bodybuildés. Mais si les homosexuels s’aiment et qu’ils veulent le sceau de l’Etat, après tout pourquoi pas ?

Ce n’est pas le mariage homosexuel qui offensera la société, ni même – soyons fous – le fait qu’il donnerait droit à l’adoption. A considérer que la France – ou le monde – regorgerait d’enfants à adopter. Le problème, c’est qu’il n’y a pas assez d’enfants à adopter en comparaison au nombre de familles désireuses d’adopter; si bien qu’il faut attendre en moyenne quatre à cinq ans pour « faire famille », si tant est qu’on remplit des critères draconiens. Or, dans la logique actuellement dominante du droit à l’enfant (et non pas du droit de l’enfant), c’est inéluctablement vers la gestation pour autrui que portera le prochain combat des associations homosexuelles.

Notre société va se mettre à fabriquer des enfants au lieu de les concevoir. Comme toute production, celle-ci aura une valeur marchande qui mettra en jeu un créancier (le couple désirant avoir l’enfant), un débiteur (la mère porteuse dont l’obligation consiste à porter un enfant) et la fourniture d’une prestation (qui ne sera ni plus ni moins que l’enfant). Les partisans d’une telle loi ont beau jurer qu’un cadre législatif encadrera la pratique et misera sur la solidarité, on n’enlèvera pas à la condition humaine sa dépendance économique au monde. Les relations sociales se confondent ainsi avec la marchandise, qui devient alors le fétiche des pouvoirs humains, comme l’analysait Karl Marx.

Il restera évidement à (re)nier l’élémentaire, à savoir la filiation biologique, la maternité de fait de la mère porteuse (« Mater semper certa est »), la paternité de fait du mari si cette dernière est mariée (« Pater is est, quem nuptiae demonstrant ») et l’impact psychologique d’un enfant enjeu d’une transaction sinon d’une tractation entre des intérêts différents.

A l’heure de la chasse aux lupanars et à leurs charmantes hôtes, il est bien paradoxal d’ouvrir droit à ce qui deviendra, à n’en pas douter, un véritable commerce du corps humain et une synthétisation de l’enfant.

*Photo : Dykes And The City

Fausse intégration, vraie désintégration

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Je ne me rappelle plus quand je suis devenu passible de l’accusation de racisme, mais je dois me rendre à l’évidence : en observant ce que notre société dénonce et condamne aujourd’hui comme tel, je réponds aux critères. Cela n’a pas toujours été le cas.

J’en garde un vague souvenir mais, vers l’âge de 12 ans, j’ai été bouleversé par la lecture de Black Boy, histoire d’un petit garçon noir grandi aux États-Unis écrite par Richard Wright, dans laquelle je m’étais plongé un peu par erreur, confondant l’auteur avec son homonyme, clavier des Pink Floyd. L’un des premiers romans où je trouvais un frère, une âme proche, l’histoire d’une solitude, d’un isolement qui avait touché l’adolescent introverti que j’étais alors. Plus tard, je découvris Chester Himes, dont je lus quelque temps les enquêtes policières menées par ses deux fameux gros flics de Harlem, avant de réaliser, avec ses récits plus autobiographiques, dont S’il braille, lâche-le !, témoignage poignant d’un racisme vécu, que l’auteur était noir. Je me souviens encore d’un voyage en Afrique, des pistes du Bénin et du Niger où, tassé dans un taxi-brousse avec beaucoup plus d’Africains que le minibus pouvait en contenir, j’étais ballotté et ravi. Enfin, je n’oublie pas les nombreux compagnons de travail noirs ou arabes croisés sur des chantiers, le lien tissé sans dire un mot par le labeur partagé, infiniment plus engageant que celui qui me rapprochait du client ou de l’architecte, pourtant « frères » de couleur. Étais-je raciste alors ? Sans doute non. Le suis-je devenu ? À entendre les antiracistes, il semblerait que oui.[access capability= »lire_inedits »]

Depuis ces années où Lévi-Strauss parlait avec Mitterrand de ce fameux « seuil de tolérance » que l’on estimait alors autour de 10%, certaines choses ont changé. Le racisme, l’immigration, la tolérance ? Sans doute un peu tout ça.

Plus personne ne défend des théories sur la supériorité d’une race sur une autre : il suffit de comparer Barack Obama à Franck Ribéry pour comprendre combien tout cela fut idiot. Mais le racisme a changé. Aujourd’hui, est tenu pour raciste celui qui dénonce les dangers d’une immigration de peuplement ou, pire, celui qui commence à douter que certaines populations, venues du tiers-monde hier ou il y a trois générations, puissent devenir pleinement françaises un jour. Je suis de ceux-là. À moins d’élargir l’idée France à un tout qui ne contiendrait plus rien, à un passeport assorti de revendications et d’une toute nouvelle arrogance, je ne crois plus au leurre de l’intégration. Je parviens de moins en moins à distinguer nombre de ces néo-Français de leurs anciens compatriotes restés au pays. Ceux-là, même en pariant sur l’avenir avec toute la force de mon optimisme, je n’arrive plus à les voir comme des Français, même en devenir. Je ne vise pas seulement ici l’islam politique, hostile et menaçant, ni même la délinquance surreprésentée ethniquement, mais les modes de vie adoptés par des communautés par ailleurs pacifiques, dont certains membres travaillent et payent des impôts. Pour le raciste version 2012 que je suis manifestement devenu, l’intégration ou l’assimilation sont des illusions plus grossières encore que la promesse transsexuelle.

Un homme ne devient pas femme par simple ablation du pénis. Mais un individu né par erreur anatomiquement homme mais psychologiquement femme peut, si l’on croit ceux qui l’ont vécu, retrouver une unité de genre par la chirurgie. On ne devient pas non plus français d’un coup de tampon, on acquiert tout au plus le droit d’essayer de le devenir. Pour cela, il faudrait que la France ne soit pas seulement un choix de la raison, mais aussi un élan du cœur – celui-ci pouvant d’ailleurs naître de celui-là, mais à condition de ne pas attendre trop longtemps. Or, je ne vois pas beaucoup d’Afro-Français nés par erreur au Mali ou au Sénégal car habités par un goût pour la culture ou les mœurs occidentales, soucieux de prendre exemple sur les anciens Français pour adapter leur comportement aux usages en cours ici. Je vois peu d’Arabo-Français attirés sur notre sol par leur penchant pour la galanterie et quittant leurs terres natales pour tourner le dos à l’endogamie ou au mariage forcé. Il semble au contraire que les immigrés d’aujourd’hui soient bien plus soucieux de préserver leurs coutumes que ceux d’hier, car je vois, en traversant ma banlieue, de plus en plus de femmes voilées, de mères de familles nombreuses en boubous, de grappes d’hommes aux terrasses des cafés qui laissent les joies de la parité à d’autres, de voyageurs dans le RER qui gueulent dans leur dialecte, dans leur téléphone et dans les oreilles de leurs compatriotes sans la moindre gêne. Théoriquement, la grossièreté est assez largement partagée ; pratiquement, dans l’espace public, au moins d’après mon expérience, ceux qui en abusent ne sont pas les « Souchiens ».

Si des imbéciles heureux et dogmatiques pensent encore que nous avons de la chance d’accueillir toutes ces richesses, pour de nombreux Français, l’intégration est un échec. Sont-ils arrivés trop nombreux et trop vite ? Avons-nous été nous trop peu exigeants ? Il est un peu tard pour répondre à ces questions. À présent que des milliers de Français et de Françaises en droit, car parfaitement en règle, croient aux superstitions vaudoues ou pratiquent un christianisme de transes, ne sortent que voilées et ne mangent que halal, il est devenu très difficile de rejeter ces usages comme n’étant pas français sans être accusé de racisme. Je persiste à penser que ce n’est pas moi qui ai changé mais les discours sur ces questions. « La France, c’est nous ! » proclamait il y a peu une affiche de SOS Racisme. « Nous sommes français, nous n’avons ni à nous intégrer, ni à nous assimiler », déclarait dans la presse un collectif d’activistes de la diversité. En somme, un fossé se creuse entre le projet de ces enfants d’immigrés pour la France et ce que je veux en garder. Si dans toute critique ou rejet des pratiques culturelles d’autrui qui font, de mon point de vue, régresser ma société, on ne voit plus qu’intolérance et racisme, me voilà à mon tour transformé par l’intolérance grandissante à la critique d’une société qui devient multiculturelle en intolérant et raciste. Ce chantage devient fatigant et, au risque d’aggraver mon cas, je commence à me demander si, finalement, ce n’est pas plutôt l’émigration (de certains néo-Français) qui serait une chance pour la France.[/access]

*Photo : islamicus

Crise : suite et pas fin !

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On prévoyait un déficit public français de 4,5% du PIB pour 2012. Mais au vu de la conjoncture récessive, nous nous dirigeons plutôt vers les 5%. Aussi, pour atteindre l’objectif fixé à 3% du PIB en 2013, de nouvelles mesures s’imposent : si François Hollande avait annoncé des hausses d’impôt pendant sa campagne, le gouvernement Ayrault entend aujourd’hui diminuer certaines dépenses publiques, voire baisser le nombre de fonctionnaires.

Et il y est bien obligé ! Car l’hypothèse rose d’un quinquennat avec 2,25% de croissance par an, soit 11,25 points cumulés sur cinq ans, s’éloigne à pas de géants. Sur deux ans, le PIB augmentera de 0,4% en 2012 puis de 1,3% en 2013, ce qui fait 1,7 point cumulé. Il reste donc 9,5 points de croissance à trouver en trois ans, soit environ 3,1 points par an. C’est inenvisageable. Autrement dit, l’annonce d’une réduction à zéro du déficit public sur la base du scénario du candidat Hollande est un mensonge programmé.

Dans ce contexte, la hausse du SMIC de 2% apparaît bien mesurée et intelligemment proportionnée. Cette modération salariale n’empêche pas la France d’afficher la hausse tendancielle la plus élevée pour le coût du travail peu qualifié. Entre 1970 et 2010, le salaire minimum français a cru de 2,5% par an, bien plus que la moyenne européenne, entraînant destructions d’emplois industriels et délocalisations en chaîne.
Certes, le SMIC contribue à réduire les inégalités. Mais à quel coût ? On constate que le salaire minimum favorise la création d’une catégorie d’emplois précaires à temps partiel, ce qui aboutit à ce que la probabilité de transformation d’un CDD en CDI soit moitié moindre en France que dans le reste de l’Europe.

Pour autant, tout n’est pas noir en France. Le projet de Banque Publique d’Investissement constitue ainsi une avancée positive en ce que ce nouvel établissement agira sur l’offre tout en palliant la défaillance bancaire dans la distribution de crédit, cette dernière se trouvant actuellement au point mort. Cette banque publique devrait s’appuyer sur les compétences d’Oséo en termes de garantie de crédits et les interventions du Fonds Structurel d’Investissements (FSI) en fonds propres et capitaux hybrides. Par ce biais, se mettra en place en 2013 un véritable outil de transformation industriel, qui ne sera efficace qu’à deux conditions :
– que les entreprises se restructurent (ce qui arrive avec les difficultés) ou lancent des projets d’investissement (c’est plus rare !)
– qu’on lui laisse le temps d’agir à long terme.

Or, du fait de son déficit commercial, la France appartient désormais à l’Europe du Sud, avec les autres pays du « Club Med »[1. Moins séparés de l’Europe du Nord par la dette publique que par les déséquilibres commerciaux.]. Nous marchons en effet vers un endettement public égal à 90% du PIB. Même l’Italie présence une situation plus saine que la nôtre, malgré sa dette publique de 120% du PIB, grâce aux inflexions à long terme et à la logique de désendettement insufflées par les gouvernements transalpins. Compte tenu de ces contraintes, les responsables politiques français semblent avoir compris qu’une simple relance keynésienne n’aurait aucun sens. Insuffler du pouvoir d’achat et décupler la demande ne riment à rien tant que l’appareil productif et industriel n’est pas assez compétitif et indépendant des importations pour se « redresser » – à bon entendeur…

Voilà le vrai sens de la hausse modérée du SMIC, au-delà du signal symbolique et électoral : en économie ouverte, Keynes a les mains coupées. Si l’on se penche au chevet de nos échanges, force est de constater que la monnaie unique a désintégré les balances commerciales des pays de l’UE. Certains sont devenus structurellement très déficitaires avec une industrie incapable de répondre à la demande locale (Grèce, Portugal). Depuis quelques années, la France – dont la balance commerciale restait faiblement excédentaire en 2000 – connaît un commerce extérieur structurellement déficitaire entre -3 et-4% de PIB. L’Italie est dans une situation meilleure de ce point de vue avec un déséquilibre commercial en amélioration qui culmine à -1% du PIB. Ce n’est un secret pour personne : l’Allemagne est une machine à exporter avec un solde extérieur courant correspondant à 6% de son PIB. A ce propos, on ne soulignera jamais assez le dérapage des coûts français par rapports aux coûts allemands depuis dix ans.

Plus globalement, si la balance commerciale cumulée de la zone euro est à peine équilibrée, les déséquilibres qui y apparaissent ici ou là résultent des pertes de compétitivité et de l’augmentation du coût du travail qui grèvent une économie comme la France. Dans l’Europe du Sud, à laquelle nous appartenons économiquement, les politiques de soutien de la demande n’ont fait que déséquilibrer un peu plus les comptes extérieurs entre pays de l’Euroland.

La prime à la casse automobile est l’exemple même d’un choix à courte vue pour doper artificiellement la conjoncture et le pouvoir d’achat. Que d’aucuns l’évoquent actuellement comme une solution miracle à la crise devrait nous alarmer : dans quel monde (et quelle Europe) ces esprits légers vivent-ils ?

*Photo : Stéfan