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L’inutile candidature de Martine Aubry

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photo : Audrey AK (Flickr)

On a déjà expliqué ici à quel point les sondages sur la primaire socialiste[1. Et radicales du sud-ouest] ne valaient pas grand chose tant le corps électoral est impalpable et le manque de recul des instituts, sur ce genre de compétition, évident. Pourtant, on ne peut s’empêcher de rejoindre la majorité des observateurs quant à la situation de Martine Aubry. Au risque de passer pour un âne bâté le 17 octobre prochain au matin, je dois bien avouer que je ne crois pas une seconde aux chances de voir la maire de Lille victorieuse à cette primaire.

J’avais noté comme tout le monde son manque d’envie. Martine Aubry n’aurait jamais été candidate si Nafissatou Diallo, au lieu d’entrer dans la suite 2806 du Sofitel de New-York le 14 mai à midi, avait préféré nettoyer la suite 2804. Le problème, c’est que beaucoup de monde est au courant. François Hollande ne s’est d’ailleurs pas privé de le rappeler lors du premier débat l’autre jour sur France 2. Lui était déjà candidat avant le 14 mai et il serait allé jusqu’au bout. C’est aussi le cas de Ségolène Royal et d’Arnaud Montebourg. Quant à Manuel Valls, il aurait sans doute jeté l’éponge en l’échange de la promesse d’un joli maroquin, Place Beauvau de préférence[2. En ce qui concerne la candidature de Baylet, en revanche, je n’en sais fichtre rien]. A ce titre, Martine Aubry aurait mieux fait d’assumer dès le début au lieu de nier la situation. Lorsque, dimanche, DSK vint la confirmer, Aubry fut ainsi ridiculisée. Dès le lendemain, elle commença à assumer tout en relativisant. Après tout, l’Histoire est faite de personnages qui se sont imposés à la suite de défauts d’autres personnalités. Ce discours devait être tenu dès le début ou pas du tout.

Mais pouvait-il être tenu, finalement ? Dominique Strauss-Kahn et François Hollande occupaient déjà le même créneau politique du « social-démocrate pro-européen qui rassure », pour aller vite. Et le premier avait une longueur d’avance sur le second. On ne sait comment aurait tourné cet affrontement, sans boule de cristal, mais l’une des deux candidatures serait très vite apparue inutile tant les différences idéologiques et politiques ne s’apercevaient qu’au microscope industriel. C’est exactement la même chose entre Martine Aubry et François Hollande. Il n’y a guère que Gérard Filoche pour croire sincèrement -et avec une touchante naïveté- que la première est plus à gauche que le second. Martine Aubry se situe, comme François Hollande dans la droite -et droitière !- ligne de son père Jacques Delors. Certes, elle est soutenue par Benoît Hamon, qui représentait la motion la plus à gauche à Reims, et Guillaume Bachelay, protectionniste assumé, a réussi à faire entrer la notion de juste-échange dans le projet du PS. Mais c’est en vain qu’on entendra Martine Aubry prononcer le mot « protectionnisme », au contraire de ces deux-là. « Quand on a peur du mot, on a peur de la chose », dirait Emmanuel Todd. C’est Arnaud Montebourg qui a préempté le protectionnisme, se payant le luxe d’aller plus loin encore avec son concept de démondialisation. Avec des soutiens aussi différents que Daniel Cohen et Marie-Noëlle Lienemann, Aubry a le cul entre deux chaises. Ses convictions personnelles la portent vers le premier mais la quête d’un espace politique, déjà réduit par l’émergence de Montebourg, devrait l’attirer vers la seconde.

Il y a aussi quelques signes qui ne trompent pas. Lorsqu’il fut évident que DSK ne serait pas candidat, ses soutiens se sont répartis entre François Hollande et Martine Aubry. Quand un Pierre Moscovici, promis à un ministère régalien en cas de victoire de la gauche, s’engageait pour le premier, Jean-Christophe Cambadélis, éternel apparatchik, soutenait la seconde. Il suffit de répertorier les membres des équipes respectives des deux candidats pour s’apercevoir que la qualité est largement plus présente du côté du Président du Conseil Général de Corrèze. La cerise sur le gâteau fut de confier à Harlem Désir, Monsieur Boulette, l’intérim du Premier secrétariat du PS. Quand ça veut pas…

Voilà donc Martine Aubry réduite à tenter de se différencier de François Hollande sur le nucléaire[3. Perso, j’ai été davantage convaincu par Hollande sur le fait qu’il n’y avait pas de différence notable entre les deux] ou d’occuper le créneau du féminisme avec sa porte-parole Anne Hidalgo, obsédée par les sujets sociétaux, et l’inénarrable Caroline de Haas. C’est sans doute sous leur influence -et celle de Benoît Hamon- que Martine Aubry a eu cette phrase sur « DSK et les femmes ». Non seulement cela n’a pas empêché les féministes encore plus ultras de perturber sa réunion publique sur l’égalité Femmes-Hommes, mais c’est sans doute la raison pour laquelle Strauss-Kahn a confirmé qu’elle était une candidate de substitution et lui a donné le baiser qui tue, dimanche dernier. Même sans expérience ministérielle, c’est aujourd’hui François Hollande qui incarne le sérieux et la compétence social-démocrate dans cette primaire. Même avec Hamon, Lienemann, Filoche et Emmanuelli, ce n’est pas Aubry mais Montebourg qui incarne la radicalité et l’espoir d’une autre politique. Même Ségolène Royal, avec ses intuitions et le fait qu’elle demeure la seule à attirer des classes très populaires dans ses réunions, parvient à trouver un espace politique, certes plus réduit qu’il y a cinq ans. Martine Aubry n’en dispose pas. Sa candidature était déjà un échec dans l’œuf.

Rapprochements franco-allemands

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Daniel Costelle et Isabelle Clarke

Le 25 septembre, TF1 diffuse un documentaire d’Isabelle Clarke et Daniel Costelle, L’Occupation intime, que tous les causeurs découvriront avec un grand intérêt, et peut-être une légère stupeur. Ils seront troublés par les images, bouleversés par les témoignages, en particulier ceux de l’écrivain Benoîte Groult et du chanteur Gérard Lenorman. La première était à l’époque une jeune fille, le second allait bientôt naître. Tous deux sont innocents, tous deux portent un lourd secret. Et l’on est saisi par les mots qu’ils prononcent, à mesure qu’ils avancent dans leurs révélations. J’en entends qui disent : « Encore les nazis, l’Occupation, nos turpitudes, nos péchés ! » Une fois encore, certes, mais cette fois-ci n’est pas de trop.

Il est des documentaires qui sont des procès en sorcellerie, et ne sont que ceux-là. Ils se servent de tout, de l’interprétation ambiguë d’une photographie, de la plus banale des lettres soigneusement sortie de son contexte, pour attirer dans la lumière le sujet de leur enquête. Quand ils l’ont durablement exposé, ils laissent au spectateur le soin de le déclarer coupable. Il est des documentaristes qui sont des accusateurs publics. Le nombre de ces procureurs zélés s’augmente de celui des ruminants massifs qui, depuis une trentaine d’années, vont répétant que ce pays, la France, ne connaît rien de son passé, qu’il n’en veut surtout rien savoir. Selon ces moralisateurs, nos concitoyens se satisfont des pieux mensonges et des vieux comtes roses, qui leur masquent l’épouvante à quoi se résumerait son histoire. Guerres, colonies, racisme, la France a été de tous les mauvais coups, de toutes les embrouilles, de toutes les lâchetés. Défaite en 1940 par une armée de jeunes gens athlétiques conduits par des officiers blonds magnanimes, elle aurait comblé de caresses ses vainqueurs, à la manière d’une créature vouée aux servitudes. Par la suite, en Algérie, elle commit des actes qui signalerait parfaitement sa crapulerie constitutive. Notre légende s’enracine dans le crime, nous sommes ontologiquement lamentables et pervers. Et nous ne laissons derrière nous que des plaignants ; ils forment une file interminable, se bousculent près du guichet des réclamations, où leur sont distribués des titres de martyrs.

Nous avons beau protester, montrer des certificats, donner des références, énumérer des faits, citer Le Chagrin et la Pitié[1. Documentaire de Marcel Ophüls et André Harris (1969), dont l’ORTF préféra épargner la vision à nos concitoyens], Français si vous saviez[2. Documentaire d’André Harris et Alain de Sedouy (1972), en trois époques : En passant par la Lorraine, Général, nous voilà, Je vous ai compris], rien ne peut ébranler nos contempteurs. Pour ces furieux, la France est un organisme en état de léthargie postdigestive, « torturé de crampes séniles »[3. Menace de Prospéro à l’adresse de Caliban dans La Tempête, de William Shakespeare]. Sa mémoire lui fait défaut quand elle ne constitue pas son défaut majeur. Elle n’a rien appris, ou bien elle n’a rien retenu, dans les deux cas, il convient de la blâmer. Alors, les gardiens de la contrition brandissent leur petit matériel de punisseur et d’exorciste : car, c’est bien connu, la France, Satan l’habite…

Pourtant, cette vieille nation, si elle résiste aux esprits simplistes, fournit volontiers aux esprits déliés des explications plutôt que des excuses. Sous les coups et les menaces, elle avouera plus de crimes qu’elle n’en a commis ; mais interrogée sans rudesse, elle fera des aveux circonstanciés, elle reconnaîtra ses torts. Elle sera ainsi au plus près de sa vérité. La France est un pays qui murmure ses fautes. Il fallait la délicatesse, la sensibilité qu’Isabelle Clarke et Daniel Costelle ont maintes fois démontrées, mais également leur fine perception des êtres, pour examiner l’Occupation sous l’angle seul des sentiments, et atteindre ainsi à la tragédie nationale sans jamais s’éloigner des petites comédies sentimentales si légères et si graves. Quelle maîtrise de l’exercice du tête-à-tête pour obtenir, de la part des interlocuteurs, ces confessions si justement et profondément intimes !

1940 : la France est belle. Ses vainqueurs en demeurent éblouis. Un ventripotent citoyen trinque avec eux, des petites foules pactisent… malaise dans la civilisation ! Nos compatriotes sortent à peine d’un cauchemar. Comme il est dit dans le commentaire, ils goûtent au premier ersatz de café, puis toute leur vie sera un ersatz.

Francine avait seize ans : « Je préférais les garçons plus âgés. » Cette inclination fera le bonheur de Willy, soldat de la Wermacht. Il lui apprend à nager. Elle tombe enceinte. Le médecin parle d’avorter, les parents de Francine refusent. Elle accouche. Aujourd’hui, celle dont on ne verra jamais le visage tant sont grandes, peut-être, sa honte et sa crainte, pleure doucement en évoquant la mémoire de Willy tombé sur le front russe : « C’était le premier ! »

Yvette Lebon a fêté cent un an. Vedette de cinéma avant la guerre, maîtresse de Jean Luchaire, homme de presse influent, père de l’actrice Corinne Luchaire, elle dit simplement : « On était inconscient. » Et c’est sans cynisme qu’elle avoue avoir été surtout « occupée » par le cinéma et le théâtre.

Le père de la petite Gisèle Marcovitch était un héros français de la Première Guerre mondiale. On ne sait s’il portait ses décorations dans le convoi qui l’emmenait, en tant que juif, vers Auschwitz, d’où il ne revint pas. Affolée, perdue, Gisèle sonne chez les parents de Benoîte Groult. Je vous laisse découvrir la suite.

Gisèle Guillemot, communiste, s’est engagée dans la Résistance. Elle connut l’envers du décor, c’est-à-dire l’enfer : Ravensbrück.
Jacqueline Dufour, treize ans, écrit à son père, prisonnier : « Je sais que tu as eu très froid. À la maison, il y a un homme, et je suis très malheureuse. » 1940-1945 : années érotiques ? « Si vous ne vouliez pas que je couche avec les Allemands, fallait pas les laisser entrer », répondra crânement Arletty à ses juges. Deux cent mille enfants naîtront de la coexistence amoureuse suscitée par la défaite et l’omniprésence des Roméos en vert-de-gris.

Après la projection, Alain Delon[4. Le commentaire est dit par Alain Delon, sur un ton de sobriété poignante, et par sa fille, Anouchka], assailli de questionneurs, aura ces mots, accompagnés d’un geste de lassitude : « Aujourd’hui, certes, le monde est en crise, nous nous plaignons, mais le vrai malheur, c’est cela ! »

L'Occupation intime

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Apocalypse : la Seconde Guerre mondiale

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Marcel Conche, philosophe de la décroissance

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S’il est un reproche qu’on ne peut pas adresser au philosophe Marcel Conche, c’est de cultiver l’ambigüité, de demeurer dans un flou artistique qui autoriserait toutes les interprétations. Dans son dernier livre : La Liberté (éd. Encre Marine), il expose sa vision de l’Histoire et surprend par la véhémence de ses propos : le capitalisme est « mauvais en soi » et, ajoute-t-il, « j’ai sympathisé avec la tentative de Lénine d’abattre le capitalisme par la révolution et d’établir les bases d’une société juste. »

Mais Marcel Conche admet que la tentative de Lénine a échoué et que le Capital a été et sera sans doute toujours le plus fort. Alors, que faire ? Réponse : le capitalisme a absolument besoin de la croissance, il faut donc choisir la décroissance. C’est ce que fait Marcel. Il réduit ses besoins, bride ses désirs, ne voyage pas, reste au bord de la nouvelle civilisation technologique…Il se sent proche de Lao Tseu qu’il a d’ailleurs traduit en français. Ne suivre que sa propre voie, ne céder sur rien, telle est l’éthique de Marcel Conche. Il s’en dégage un tel parfum de liberté qu’on douterait presque en le lisant d’être son contemporain, autant dire celui de Lucrèce ou de Montaigne.

La liberté

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Limonov, antihéros héroïque

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Durant les vingt-quatre premières années de sa vie, Édouard Savenko s’est rêvé en personnage stendhalien. Mais être Julien Sorel dans le décor morose d’une banlieue ukrainienne peuplée de poètes ratés, de tourneurs-fraiseurs, de voyous, d’alcooliques et d’amis qui sont souvent les quatre à la fois, confine à l’impossible. Frêle et myope, le petit Eddy comprend très vite qu’il devra batailler pour exister aux yeux de la masse des médiocres qui peuple ce monde.
Jeune adulte, Savenko deviendra Limonov : un dur à cuire au nom citronné de grenade dégoupillée qui roulera des mécaniques de son Ukraine natale à Moscou en passant par New York et Paris.

Voici le roc auquel s’est attaqué Emmanuel Carrère, dans une biographie aussi saisissante que son héros.[access capability= »lire_inedits »] On ne s’attendait pas vraiment à voir cet héritier d’une lignée de Russes blancs signer le portrait empathique d’un écrivain-agitateur néo-stalinien pourfendeur de la démocratie et des droits de l’homme. Mais voilà, la croisade antipoutinienne de Limonov lui valut les éloges appuyés de sa compatriote Anna Politkovskaïa, ce qui incita Carrère à se pencher sur son cas. Il fallait une sacrée dose de courage pour s’attaquer frontalement à un artiste aussi diabolisé.
Carrère n’abuse pas de la moraline. Son Limonov respire par ses défauts. Le poète russe n’est pas à une contradiction près. En réprouvé, il ne succombe aux trompettes de la renommée que pour mieux renverser l’ordre bourgeois. Dans les années 1980, il s’abîme tant avec ses femmes successives, dont les deux plus fêlées finiront par se donner la mort, qu’il se punit à l’occasion en gobant les engins surdimensionnés de « grands nègres » new-yorkais.

« Ce fasciste n’aime et n’a jamais aimé que des minoritaires »

Jouant au candide décentré, Carrère touche à la vérité profonde de son sujet en le qualifiant de « néo-fasciste ». Histrion à la plume trempée dans l’acide sulfurique, Limonov incarne bien l’idéal de grandeur et l’appétit de puissance chers à José Antonio et Ernst von Salomon. Avant de se déployer dans des idéologies totalitaires et xénophobes, le fascisme était un cap moral implacable, une weltanschauung de l’honneur refusant l’avachissement des mœurs au nom d’une certaine idée de l’homme intégré dans un au-delà de soi. Cette quête frénétique de l’absolu autorisa le jeune Eddy à s’ouvrir les veines par deux fois, lorsque le désespoir existentiel et le dépit sentimental l’envahissaient.

Lecteur de Lénine, Trotski et Evola, Limonov met son syncrétisme idéologique au service du Parti national-bolchévique qu’il crée avec Alexandre Douguine, érudit mystique aux faux airs de Raspoutine, avant de rompre avec lui à la fin des années 1990. Crânes rasés, junkies, punkettes : des milliers de déclassés continuent à former une légion de têtes brûlées qui n’hésitent pas à risquer la prison pour leurs opérations d’agit prop’ contre le pouvoir poutinien.

Au passage, Carrère relève la rivalité toute mimétique qui unit Limonov et Poutine, dont le credo nationaliste reproduit le plan d’action de La Sentinelle assassinée, essai rouge-brun flamboyant dans lequel l’écrivain pleurait le cadavre encore chaud de l’URSS et crachait copieusement sur la nomenklatura mafio-capitaliste à la tête de la nouvelle Russie.

La soixantaine venue, Limonov connaît l’épreuve de l’enfermement. Après son arrestation sur l’Altaï pour avoir soi-disant fomenté un coup d’État armé au Kazakhstan, il écrit sur son carnet personnel, au milieu de l’odeur empuantie des chiottes pénitentiaires : « Aucun châtiment ne peut m’atteindre, je saurai le transformer en félicité. Quelqu’un comme moi peut même tirer jouissance de la mort ».

Carrère saisit ces instants de grâce avec la vivacité d’un photographe de guerre, de ceux qui immortalisèrent son (anti)héros à Vukovar ou Sarajevo.

Son Limonov est assurément du papier dont on confectionne les grandes œuvres.[/access]

Limonov Prix Renaudot 2011

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Muray, tel quel…

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Philippe Muray est l’inventeur d’un art singulier de la lecture, qu’il a appliqué magistralement aux écrivains qu’il aimait comme à ceux qu’il détestait. Le présupposé principal de cet art est que toute œuvre littéraire possède toujours une unité secrète, un principe natif singulier, une dynamique interne obscure et nécessaire qui ne peut être déchiffrée et révélée qu’en faisant dialoguer entre elles toutes les différentes œuvres d’un écrivain. C’est même au cœur de ses contradictions en apparence les plus irréductibles, en rapprochant ses œuvres les plus irréconciliables et en les frottant vigoureusement l’une contre l’autre comme deux silex revêches, que Muray a su faire jaillir l’étincelle de leur mystérieuse unité esthétique – et la rendre visible à nos yeux.

Nul n’avait encore songé à appliquer cet art murayien de la lecture à l’œuvre de Muray elle-même. Avec Alexandre de Vitry, voilà pourtant qui est chose faite. Son Invention de Philippe Muray est un livre brillant, d’une excellente qualité intellectuelle et littéraire. Ce premier essai entièrement consacré à l’œuvre de Philippe Muray place la barre très haut et lance un beau défi agonistique aux murayologues du futur.

L’invention de Philippe Muray situe fidèlement celui-ci en son lieu, qui n’est pas la philosophie ni la pensée politique, mais la littérature et elle seule. En se tournant résolument vers les œuvres et en nous donnant à entendre leur concert dans son unicité, Alexandre de Vitry fait tomber une à une toutes les images hâtives, tous les Muray tout-faits qui circulent dans les sphères médiatique et intellectuelle, toutes les contrefaçons idéologiques, qu’elles soient de gauche ou de droite. Son étude révèle et rend sensible, tout au contraire, le Muray vivant, le Muray se-faisant. La dynamique implacable de l’auto-invention de Philippe Muray à travers ses œuvres, dont la profondeur et la puissance créatrice échappent autant à ses contempteurs pressés qu’à ses zélateurs psittaciques. Déjouant gaiement et dans le détail toutes les récupérations et tous les malentendus, L’invention de Philippe Muray nous permet de comprendre que si Muray a tant décrié la procréation, c’est parce qu’il était bel et bien incessamment en état de littérature, c’est-à-dire de naissance perpétuelle.

L’essai d’Alexandre de Vitry ne conserve de l’Université que le meilleur : une forte charpente, la clarté et la rigueur démonstrative – et un nombre raisonnable de vocables aux allures d’OVNI. Il s’écarte cependant comiquement des normes universitaires en adhérant sans la moindre réserve à son « objet » pour le défendre pied à pied et réfuter par exemple implacablement les historiens qui avaient osé s’en prendre au XIXe siècle à travers les âges – auquel Alexandre de Vitry consacre ses plus belles pages. Il nous invite à un voyage mouvementé entre Homo Festivus et Homo Dixneuviemis, en passant par l’intermédiaire des sept années méconnues qu’il identifie comme la « période sexuelle » de l’art de Muray.

Usant de manière fine et éclairante du concept d’hétéronomie, il nous prouve que le vrai Muray, comme Sollers et l’Eglise catholique, comme Balzac et Baudelaire – et contrairement à la vraie vie – est ailleurs.

Conte de la barbarie ordinaire

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C’est un lambeau triste de l’histoire de France des années 00, la suite contemporaine de ses romans du vingtième siècle – L’Appât, Maos et Ils ont tué Pierre Overney -, que raconte Morgan Sportès dans Tout, tout de suite.
Du drame médiatiquement labellisé « L’affaire du gang des barbares », il crée un « conte de faits » au style glacé et parfait comme la mort au bout de la tragédie. Nul Youssouf Fofana ici, pas plus d’Ilan Halimi. Nous sommes dans un roman monumental qui se situe, par-delà la haine, dans l’écume « cradingue » de Paris banlieue : « En 2006, un citoyen français musulman d’origine ivoirienne a kidnappé et assassiné, dans des conditions particulièrement atroces, un citoyen français de confession juive. J’appelle le premier Yacef, le second Elie. L’un a 25 ans, l’autre 23. »

Les pieds nickelés de la haine

Pourquoi Yacef, caïd des territoires oubliés de la République, a-t-il kidnappé Elie ? Parce qu’il était « feuj », que les « feujs » sont riches et que sa vie valait 400 000 euros.Yacef a convaincu de sa vérité une petite armée de chiens abandonnés, sans jobs ni attaches. Des hommes qui répondent au nom de Kids, Capuccino, Khaled, Gérard, Krack et Big Mac. Des filles aussi qui, entre une raclée et quelques billets glissés dans le string, serviront d’appâts, telles des petites sœurs déclassées de Valérie Subra. Celle qu’il faut au plan de Yacef s’appelle Zelda. Elle n’a pas 20 ans. Elle est sexy, bête et provocante. Elle rêve de gloire et de fric. Elle est prête à tout comme l’héroïne d’un film de Gus Van Sant.

Le 17 janvier 2006, c’est elle qui, boulevard Voltaire, pénètre dans un magasin de téléphonie mobile, aguiche Elie auquel elle donne rendez-vous, trois jours plus tard, au Bouquet d’Alesia, un bistrot du XIVe arrondissement. Elle le guidera au coeur du traquenard fatal.

Jusqu’au 13 février, Elie sera séquestré dans un appartement, puis dans une cave, d’une cité de Bagneux, rue Maïakovski. Les poètes, parfois, sont grimés en soldats inconnus. Surveillé par une horde abrutie de geôliers amateurs, Elie est nu, ligoté, cogné, brûlé, à peine nourri, entre autres tortures. Quand on demandera à ses geôliers la raison qui les a poussés à accepter un tel rôle de kapo, la réponse est toujours identique : « Pour l’argent. »

Tout, tout de suite suit les tribulations des enfants de TF1 et de Tony Montana, le modèle bling bling de Yacef. Jadis, les enfants étaient tristes ; aujourd’hui, ils n’ont gardé de la tristesse qu’une haine désincarnée en violence pure. Ecoutant les rappeurs Booba et 50 Cent, lisant Guy Debord, Adorno et Jaime Semprun, Morgan Sportès arpente l’enfer des jours et des nuits d’Elie, ausculte les soubresauts psychologiques de Yacef.

Il a décortiqué les 8000 pages du dossier d’instruction, écouté la famille d’Elie et les autorités judiciaires, consulté les sms et les mails envoyés par Yacef et ses pieds nickelés criminels. Sportès ne parle jamais de « barbares », ce cache-sexe lexical visant à ne pas se plonger dans nos temps de crise permanente et de chômage de masse, dans la banalité du mal.

Le mal, Sportès l’a suivi à la trace, pistant les odeurs de soufre et de sang. De Bagneux à Bobigny en passant par Abidjan, des laveries automatiques aux Hippopotamus, de Chatelet-Les Halles au bois du Genou où le corps d’Elie a été retrouvé : « Entrer dans ce bois, c’est entrer un peu dans l’âme de Yacef, c’est-à-dire dans l’âme sauvage de nos sociétés. »

Marx chassera-t-il les marchands du temple ?

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Au nord de Londres, dans un quartier résidentiel aux faux airs de village campagnard, repose un certain Karl Marx. Au cimetière de Highgate, le visiteur qui souhaite honorer la mémoire de l’auteur de La Sainte Famille, de L’Idéologie allemande et de quelques autres bijoux textuels aussi passionnants à lire qu’à discutailler, doit s’acquitter de la modique somme de 3 livres (3.50 euros) pour entrer. Cimetière privé, vous explique-t-on. Un peu court, rétorquerait le premier lecteur du Capital venu.

Car faire payer l’entrée d’une nécropole ne substitue pas seulement la valeur d’échange à la valeur d’usage. En l’occurrence, l’immatérialité du recueillement en fait un service à part, si difficilement quantifiable qu’il devient monnayable à l’acte, comme une passe ou un téléchargement. Payer pour voir la belle tombe de Marx revient à nourrir un système d’enclosures mortuaires, à pousser jusqu’à son paroxysme l’ironie de la marchandise pour laquelle le trépas n’est qu’un statut marketing parmi d’autres.

Du haut de son nuage, Tonton Karl doit bien rigoler en constatant que la mort n’est plus seulement un métier mais aussi un business.
Mais, on the other hand, qui débourserait un penny pour se recueillir devant la tombe d’un autre économiste, ou historien , ou philosophe, ou chef de parti du XIXème siècle ? Ce florissant commerce prouve paradoxalement que Marx n’est pas mort…

Allégeance aux armes ?

On ne peut pas dire que l’idée d’un serment d’allégeance aux armes, proposée par Jean-François Copé, ait rencontré un succès fou auprès de l’opposition, de la droite et même des militaires. Le rétropédalage de nos excellences (Jouanno, Chatel et même le ministre concerné Gérard Longuet) sur une terminologie qui sentait le clin d’œil à la frange dure de l’électorat de droite, pose un problème d’une toute autre nature que celui d’un simple dérapage sémantique.

A droite comme à gauche, tout le monde cherche une formule magique qui soit à la fois un rite de passage et le symbole d’une intégration à la communauté nationale pour les jeunes atteignant leur majorité. La chose est d’autant plus urgente que les inégalités sociales et les crispations ethniques s’exacerbant, le sentiment d’appartenance à la Nation, ce plébiscite de tous les jours selon le mot de Renan, ne cesse de se diluer. Il est de plus en plus compliqué de faire comprendre à l’étudiant d’HEC, à l’apprenti-boulanger, au garçon en échec scolaire qui n’a connu que les stages et les formations bidon qu’ils sont tous Français, avec les mêmes droits et les mêmes devoirs.

Les Journées de la Défense et de la Citoyenneté, (JDC), c’est tout de même un peu léger. En vingt quatre heures chrono, on trouve le moyen de vous faire passer un test d’alphabétisation, de vous présenter la défense nationale, ses enjeux, sa finalité, sa stratégie puis de vous exposer les différentes formes d’engagement (volontariat pour l’insertion, service civique, volontariat dans les armées, réserve opérationnelle, réserve citoyenne, métiers civils et militaires de la défense, sécurité civile). On a même la gentillesse de vous informer sur le don d’organes(!) avant de vous laisser repartir chez vous le soir, qui pour retrouver son amphithéâtre, qui pour retrouver son hall d’immeuble. Dans ces conditions, comment faire naître le moindre sentiment d’appartenance ?

La formule magique existait

Le problème est que cette formule magique existait et qu’on l’a fait disparaître sous le premier septennat chiraquien : cela s’appelait le service militaire. Avec l’école laïque, il était une des deux jambes de la République. C’étaient les deux seuls endroits où les membres de toute une classe d’âge, sans distinction de race, de religion ou de condition, se retrouvaient ensemble, à recevoir un même enseignement, à connaître les mêmes obligations et à bénéficier des mêmes droits. On sait déjà ce qu’est devenue l’école, alors quand en 1995 fut supprimé le service militaire, Marianne se retrouva cul-de-jatte.

Pour Chirac, cette mesure, c’était tout bénef. Le service militaire coûtait cher et il était impopulaire. D’ailleurs, d’une certaine manière, c’était vrai. Les impératifs budgétaires semblaient coïncider avec la doctrine militaire. La fin de la guerre froide réclamait des armées réduites mais professionnalisées à l’extrême, des forces que l’on pouvait projeter à des dizaines de milliers de kilomètres en quelques jours. Alors à quoi bon garder et intégrer sous les drapeaux, juste pour une année, en recommençant à chaque fois, 300 ou 400 000 clampins qui, pour la plupart d’entre eux, auraient préféré être ailleurs ?

Il faut aussi reconnaître que le service national était devenu inégalitaire, à force de passe-droits et de statuts divers qui permettaient aux diplômés de partir dans la coopération ou en entreprise tandis que ceux qui avaient moins bien réussi à l’école se retrouvaient à faire les gugusses dans des compagnies de combat en Allemagne (le temps béni des FFA…) ou à balayer des cours de casernes en Picardie.

Et pourtant, il aurait suffi d’un peu de courage politique pour redonner son sens au service militaire, qui faisait de notre armée une armée de la Nation mais aussi une armée dans la Nation. Ce service militaire qui permettait, au moins le temps des classes, c’est-à-dire pendant une période allant d’un à trois mois, un authentique brassage social, voire faisait naître un réel sentiment de fraternité. Faites-moi confiance, on ne voit plus jamais du même œil Samir le mécano qui fait toujours la gueule dans la chambrée, quand il vous aide, parce que vous êtes infoutu de faire quoique ce soit avec vos dix doigts, à remonter votre Famas après avoir remonté le sien, tout ça pour vous éviter une engueulade par le chef de section.

En plus, le service militaire, parce qu’il était obligatoire, évitait cette idée directement anglo-saxonne et assez étrangère à notre culture, du serment d’allégeance prêté solennellement. Et pourquoi pas sur la Bible pendant qu’on y est ? Le simple fait, parce que c’était la loi, de prendre son sac, d’aller faire ses trois jours avant de passer douze mois sous l’uniforme, qui est le meilleur symbole qui soit d’égalité, suffisait à montrer respect et engagement auprès de la Nation.

Et ce, bien plus que je ne sais quelle vague cérémonie froidement administrative dans un commissariat ou une préfecture, qui est au service militaire ce que le Pacs est au mariage en matière d’engagement amoureux : pas grand chose finalement.

Un plafond bas pour les chambres de bonne ?

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photo : JKleeman (Flickr)

Benoist Apparu a annoncé qu’une nouvelle « taxe sur les microsurfaces » serait débattue dans le cadre de la loi de finances 2012. Le gouvernement entend ainsi dissuader les propriétaires de petits logements – d’une dizaine de mètres carrés, autant dire des chambres de bonne – de pratiquer des loyers jugés « abusifs » par le ministère de l’Ecologie.

Dans son principe, cette mesure consiste à taxer les loyers au-delà d’un seuil fixé à 40 euros le mètre carré (hors charges) selon un barème progressif par tranches de 10% à 40%.

Par exemple, selon le porte-parole du ministère, « une chambre de 10 mètres carrés, louée 800 euros, dépassera de deux fois le seuil et se verra appliquer un taux de 40%, soit 320 euros de taxe ».

Raisonnons un instant. Si, comme M. Apparu l’affirme, l’objectif du gouvernement est de faire baisser le montant des loyers, il doit faire en sorte que les bailleurs aient matériellement intérêt à réduire le niveau des loyers qu’ils réclament à leurs locataires. Par exemple, pour que le bailleur d’une chambre de 10 m² soit incité à baisser un loyer de 444 euros, il faut le taxer à hauteur d’au moins 10%. De cette manière, il ne gagne que 399,6 euros et a donc intérêt à ramener son loyer à 400 euros pour ne plus payer d’impôt. En revanche, taxer un loyer de 445 euros à un taux de 10% n’est pas suffisant puisque le bailleur gagne alors 400,5 euros et n’a donc pas intérêt à réclamer moins à son locataire. Conclusion : il faut passer à la tranche supérieure.

En généralisant ce raisonnement, on peut établir un barème incitant les bailleurs à diminuer le montant des loyers supérieurs à 40 euros/m² : les loyers compris entre 40 et 44,4 euros/m² doivent être taxés à 10% minimum; de 44,5 à 49,9 euros/m², il faut les taxer à 20% minimum; de 50 à 57,1 euros/m² appliquer un taux minimum de 30% et de 57,2 à 66,6 euros/m² le taux devra être au moins égal à 40%.

Seulement, si vous appliquez ce barème, vous vous apercevrez que la meilleure stratégie pour un bailleur consiste toujours à baisser son loyer à 40 euros par mètre carré. Vous pouvez le vérifier facilement en prenant n’importe quel loyer compris entre 40 et 66,6 euros et en lui appliquant le taux correspondant : dans tous les cas, vous obtenez une somme inférieure à 40 euros qui pousse le bailleur à réduire son loyer jusqu’à un niveau non-imposable.

En pratique, l’usage de ce barème revient à plafonner les loyers actuellement compris entre 40 et 66,6 euros à 40 euros le mètre carré[1. Monsieur Apparu jure que l’intention du gouvernement n’est pas de plafonner les loyers ; nous mettrons donc ça sur le compte de la maladresse.].

On peut imaginer que le gouvernement adopte un autre barème mais ce sera au prix d’effets de seuil pour le moins rocambolesques. Par exemple, imaginez que l’on taxe les loyers de 40 à 50 euros le mètre carré à hauteur de 10%. Dans cette hypothèse, les loyers compris entre 40 et 44,4 euros baisseront tous à 40 euros tandis que ceux compris entre 44,5 euros et 50 euros ne bougeront pas puisque taxés à 10%, ils restent plus intéressants pour le bailleur qu’un loyer de 40 euros. Un loyer de 46 euros taxé à 10% rapportera 41,4 euros au bailleur ; pourquoi le ramènerait-il à 40 euros si ce n’est par amitié pour son locataire ou par haine pour Bercy[2. L’un comme l’autre sont tout à fait plausibles.] ?

En revanche, l’exemple du porte-parole du ministère pose problème puisqu’avec un taux maximum de 40%, ce mécanisme cesse de fonctionner pour les loyers au-dessus de 66,7 euros. Pour reprendre l’exemple gouvernemental, un loyer de 80 euros taxé à 40% laisse 48 euros dans la poche du bailleur ; et 48 euros, ça reste supérieur à 40 euros.

Résumons : si le gouvernement applique effectivement ce barème, il incite de facto les bailleurs qui louent aujourd’hui entre 40 et 66,6 euros du m² à réduire les loyers à 40 euros, ce qui revient à plafonner les loyers. En revanche, à partir de 66,6 euros/m², le taux maximum de 40% n’a plus d’effet incitatif et ces loyers n’ont aucune raison de varier d’un iota, au moins dans un premier temps.

Et maintenant un peu d’économie…

Si les prix des petits studios sont si élevés, notamment dans la capitale, c’est parce que l’offre y est très rare et que la demande solvable très élevée [3. Je laisse à chacun le soin de deviner pourquoi l’offre est si rare et pourquoi la demande solvable si élevée.]. J’insiste sur cette notion de demande solvable : si les gens ne pouvaient matériellement pas payer de loyer à 60 euros le mètre carré, il n’y aurait pas de transaction à ce prix et donc pas de prix du tout. Or, quiconque a déjà voulu louer une chambre de bonne à Paris vous le confirmera : à ces prix stratosphériques, les locations partent comme des petits pains. Qu’on le veuille ou non, les prix jugés « abusifs » par le ministère reflètent la réalité du marché que Monsieur Apparu entend mettre au pas.

Il y a fort à parier que les baisses de loyer effectives ne concerneront qu’une infime minorité des petites surfaces visées par la loi. Une partie des surfaces aujourd’hui louées entre 40 et 45 euros le mètre carré reviendront à 40 euros. Partant, le nombre de chambres de bonnes disponibles à la location se contractera significativement. Il n’y en avait pas assez ? Il y en aura encore moins.

Logiquement, les loyers des biens restant à la location grimperont massivement au-delà de la barre des 66,6 euros/m².

In fine, Monsieur Apparu – ou son successeur – proposera, dans cet ordre : une loi de plafonnement effectif des loyers, une loi taxant les propriétaires qui ne louent pas leurs biens et une loi de réquisition des logements non-habités en région parisienne.

D’autres idées lumineuses ?

De l’allégeance aux petites phrases

Jean-François Copé et Gérard Longuet à la convention UMP sur la Défense. Photo : UMP

Parfois, il faut s’astreindre à des exercices contraignants qui peuvent se révéler amusants. Comme assister aux trois heures de débats de la convention UMP sur la Défense, qui se tenait mardi soir à l’Assemblée nationale. L’exercice m’a été grandement facilité puisque je confesse une passion masochiste pour ce qui porte des galons et ce qui concerne l’Otan. Mais plus sérieusement, le raout organisé par Jean-François Copé et ses amis, pour préparer le scrutin présidentiel, a surtout été l’occasion de mesurer la grande misère du journalisme politique.

Qu’on se rassure, pas question ici de se mettre au-dessus des partis. Comme les confrères, votre serviteuse se délecte des piques, des petites phrases et de l’écume du débat. Et trouve même rigolo de commenter en live un débat (comme ce fut le cas ici avec Marc Cohen lors du premier débat socialiste d’avant les primaires). Comme tout le monde, je préfère dire des saloperies sur les stratégies des uns et des autres plutôt que de plonger dans le dur de la création d’une banque d’investissement pour les PME, ou de la séparation en deux des établissements financiers. Il n’empêche. On ne peut pas sans arrêt pleurnicher entre confrères sur le fait que « on-parle-jamais-du-fond » et, quand on en a l’occasion, préférer se jeter sur des miettes. Sans se poser une seule petite question sur son/notre –osons le mot- travail, surtout à moins de 300 jours de la présidentielle.

Revenons à nos galons. L’UMP fait salle comble pour causer défense, budget, stratégie et on en passe. Dans le document fourni avant la réunion à quelques journalistes privilégiés , figurent des idées aussi sexy que l’organisation d’un soutien étatique aux PME qui travaillent dans le secteur, des pistes de stratégie pour ce qu’on appelle le « secteur des industries de souveraineté », la question de la place des réservistes ou l’affirmation de la volonté de poursuivre « le renforcement de l’influence de la France dans l’Otan ». Somme toute pas de la petite bière quand il y a quelques guerres sur le feu, que la perspective d’une paix universelle s’éloigne (à supposer qu’elle ait jamais existé) et que chacun sait que le budget de la défense va trinquer à l’automne, victime collatérale de la Dette.

Or, qu’avez-vous vu, lu, ou entendu à la radio sur cette convention ? L’allégeance au drapeau, point barre. Et le fait que le ministre de la Défense lui-même, le chargé du programme pour l’UMP ensuite, les militaires et certains députés trouvent l’initiative malheureuse. Autant dire qu’en 48 heures, l’idée forte qui ressort vient d’être enterrée, non sans une petite polémiquette entre la méchante-droite et la gentille-gauche qui a occupé un peu les antennes et les journaux.

A ce propos, notons la grande habileté de Jean-François Copé. Qui, une fois de plus, est parvenu à vendre une fausse idée choc à la presse toute entière, quitte à vider de sa substance la convention qu’il était censé organiser et promouvoir. Il n’est plus chef de parti mais grossiste en polémique. Et c’est tout à son honneur- façon de parler- de trouver à chaque fois matière à indigner la presse.

Journalistes, qui, sauf exception notable (j’ai les noms à disposition) sont restés vingt minutes à l’Assemblée avant de rentrer dans leurs pénates, pensant qu’il n’était sans doute pas nécessaire de s’imposer des débats fastidieux entre l’ancien chef d’état major des armées, le général Georgelin, le directeur général délégué à la stratégie d’EADS, Marwan Lahoud, des députés allemands et anglais qui ont des trucs à dire sur l’Otan ou l’Afghanistan. Ou bien même un discours de Gérard Longuet, le ministre de la Défense qui a bel et bien enterré la jolie chimère d’une défense européenne sous les yeux ravis des militaires dans la salle.

Le seul avantage de ces trois heures de débats, c’est qu’elles permettaient de remettre l’allégeance au drapeau à sa place. Aux oubliettes. Question polémique, il y a d’ailleurs peut-être plus à creuser du côté de l’UMP qui dit vouloir faire de la défense une priorité (pas comme la gauche, antimilitariste)…en essayant de faire oublier qu’elle s’apprête à faire voter les plus grosses annulations de crédit de l’histoire de la Vème République au budget, ben oui, de la Défense…

Alors, je ne jette pas la pierre à mes confrères. L’urgence, un chef qui a vu un truc dans l’AFP et qui veut de l’allégeance au drapeau, le manque de place, la concurrence entre chaînes d’info continue ou entre sites internet, la surcharge de travail, ça existe. Mais de grâce, dans ce cas, il serait temps d’arrêter tous ensemble (je me mets dans le lot) de demander qu’on fasse plus de fond. Et assumons notre goût un peu paresseux et vaguement excitant pour la petite polémique. Acceptons alors de nous faire balader par Jean-François Copé ou un autre, même si la droite semble bien meilleure que la gauche en la matière. Sauf quand DSK fait des siennes, mais c’est autre chose.

Je me souviens d’une tradition de presse, il y a bien longtemps. Avant toutes les grandes campagnes électorales, les chefs de service politique avaient pour habitude de réunir leurs troupes pour annoncer des recrutements de nouveaux journalistes ne venant pas du sérail avec un seul et unique objectif : raconter la politique autrement, pour être à la hauteur des enjeux et jouer pleinement leur rôle démocratique. La première fois, ça fait toujours un truc (parce qu’on fait souvent partie des nouvelles recrues qui pensent pouvoir faire mieux, et autrement, quelle prétention !). La deuxième fois, on ricane. Et si on n’est pas dégoûté, les fois suivantes on se dit qu’on va juste essayer d’aller en reportage le plus possible sans illusion(s), ni volonté messianique de changer le monde. A chaque fois que Copé (ou les députés de la Droite Populaire) lancent une nouvelle polémique, je repense à ses vaines réunions d’état major, je respire un bon coup et je dis une connerie. Dans le fond, je prescrirais volontiers le même régime à mes confrères journalistes.

Ça peut éviter de se jeter sur n’importe quoi. Ça évite surtout de fatiguer sa famille et ses amis sur la misère du journalisme politique. Et ça permet d’assister tranquillement aux conventions de l’UMP en profitant du spectacle (le théâtre aux armées, selon la formule d’un ami vraiment spécialiste de la chose militaire, qui est lui aussi resté dans la salle jusqu’au bout).

La prochaine convention a lieu la semaine prochaine, elle est consacrée à la culture. Je suis prête à prendre les paris sur le débat qui va occuper les antennes pendant une journée. Au pif : moins financer l’art contemporain ou le théâtre qui insulte la culture classique de la France ? Succès garanti sur France Cul et dans Libé. Je commence déjà à respirer un bon coup.

L’inutile candidature de Martine Aubry

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photo : Audrey AK (Flickr)

On a déjà expliqué ici à quel point les sondages sur la primaire socialiste[1. Et radicales du sud-ouest] ne valaient pas grand chose tant le corps électoral est impalpable et le manque de recul des instituts, sur ce genre de compétition, évident. Pourtant, on ne peut s’empêcher de rejoindre la majorité des observateurs quant à la situation de Martine Aubry. Au risque de passer pour un âne bâté le 17 octobre prochain au matin, je dois bien avouer que je ne crois pas une seconde aux chances de voir la maire de Lille victorieuse à cette primaire.

J’avais noté comme tout le monde son manque d’envie. Martine Aubry n’aurait jamais été candidate si Nafissatou Diallo, au lieu d’entrer dans la suite 2806 du Sofitel de New-York le 14 mai à midi, avait préféré nettoyer la suite 2804. Le problème, c’est que beaucoup de monde est au courant. François Hollande ne s’est d’ailleurs pas privé de le rappeler lors du premier débat l’autre jour sur France 2. Lui était déjà candidat avant le 14 mai et il serait allé jusqu’au bout. C’est aussi le cas de Ségolène Royal et d’Arnaud Montebourg. Quant à Manuel Valls, il aurait sans doute jeté l’éponge en l’échange de la promesse d’un joli maroquin, Place Beauvau de préférence[2. En ce qui concerne la candidature de Baylet, en revanche, je n’en sais fichtre rien]. A ce titre, Martine Aubry aurait mieux fait d’assumer dès le début au lieu de nier la situation. Lorsque, dimanche, DSK vint la confirmer, Aubry fut ainsi ridiculisée. Dès le lendemain, elle commença à assumer tout en relativisant. Après tout, l’Histoire est faite de personnages qui se sont imposés à la suite de défauts d’autres personnalités. Ce discours devait être tenu dès le début ou pas du tout.

Mais pouvait-il être tenu, finalement ? Dominique Strauss-Kahn et François Hollande occupaient déjà le même créneau politique du « social-démocrate pro-européen qui rassure », pour aller vite. Et le premier avait une longueur d’avance sur le second. On ne sait comment aurait tourné cet affrontement, sans boule de cristal, mais l’une des deux candidatures serait très vite apparue inutile tant les différences idéologiques et politiques ne s’apercevaient qu’au microscope industriel. C’est exactement la même chose entre Martine Aubry et François Hollande. Il n’y a guère que Gérard Filoche pour croire sincèrement -et avec une touchante naïveté- que la première est plus à gauche que le second. Martine Aubry se situe, comme François Hollande dans la droite -et droitière !- ligne de son père Jacques Delors. Certes, elle est soutenue par Benoît Hamon, qui représentait la motion la plus à gauche à Reims, et Guillaume Bachelay, protectionniste assumé, a réussi à faire entrer la notion de juste-échange dans le projet du PS. Mais c’est en vain qu’on entendra Martine Aubry prononcer le mot « protectionnisme », au contraire de ces deux-là. « Quand on a peur du mot, on a peur de la chose », dirait Emmanuel Todd. C’est Arnaud Montebourg qui a préempté le protectionnisme, se payant le luxe d’aller plus loin encore avec son concept de démondialisation. Avec des soutiens aussi différents que Daniel Cohen et Marie-Noëlle Lienemann, Aubry a le cul entre deux chaises. Ses convictions personnelles la portent vers le premier mais la quête d’un espace politique, déjà réduit par l’émergence de Montebourg, devrait l’attirer vers la seconde.

Il y a aussi quelques signes qui ne trompent pas. Lorsqu’il fut évident que DSK ne serait pas candidat, ses soutiens se sont répartis entre François Hollande et Martine Aubry. Quand un Pierre Moscovici, promis à un ministère régalien en cas de victoire de la gauche, s’engageait pour le premier, Jean-Christophe Cambadélis, éternel apparatchik, soutenait la seconde. Il suffit de répertorier les membres des équipes respectives des deux candidats pour s’apercevoir que la qualité est largement plus présente du côté du Président du Conseil Général de Corrèze. La cerise sur le gâteau fut de confier à Harlem Désir, Monsieur Boulette, l’intérim du Premier secrétariat du PS. Quand ça veut pas…

Voilà donc Martine Aubry réduite à tenter de se différencier de François Hollande sur le nucléaire[3. Perso, j’ai été davantage convaincu par Hollande sur le fait qu’il n’y avait pas de différence notable entre les deux] ou d’occuper le créneau du féminisme avec sa porte-parole Anne Hidalgo, obsédée par les sujets sociétaux, et l’inénarrable Caroline de Haas. C’est sans doute sous leur influence -et celle de Benoît Hamon- que Martine Aubry a eu cette phrase sur « DSK et les femmes ». Non seulement cela n’a pas empêché les féministes encore plus ultras de perturber sa réunion publique sur l’égalité Femmes-Hommes, mais c’est sans doute la raison pour laquelle Strauss-Kahn a confirmé qu’elle était une candidate de substitution et lui a donné le baiser qui tue, dimanche dernier. Même sans expérience ministérielle, c’est aujourd’hui François Hollande qui incarne le sérieux et la compétence social-démocrate dans cette primaire. Même avec Hamon, Lienemann, Filoche et Emmanuelli, ce n’est pas Aubry mais Montebourg qui incarne la radicalité et l’espoir d’une autre politique. Même Ségolène Royal, avec ses intuitions et le fait qu’elle demeure la seule à attirer des classes très populaires dans ses réunions, parvient à trouver un espace politique, certes plus réduit qu’il y a cinq ans. Martine Aubry n’en dispose pas. Sa candidature était déjà un échec dans l’œuf.

Rapprochements franco-allemands

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Daniel Costelle et Isabelle Clarke

Le 25 septembre, TF1 diffuse un documentaire d’Isabelle Clarke et Daniel Costelle, L’Occupation intime, que tous les causeurs découvriront avec un grand intérêt, et peut-être une légère stupeur. Ils seront troublés par les images, bouleversés par les témoignages, en particulier ceux de l’écrivain Benoîte Groult et du chanteur Gérard Lenorman. La première était à l’époque une jeune fille, le second allait bientôt naître. Tous deux sont innocents, tous deux portent un lourd secret. Et l’on est saisi par les mots qu’ils prononcent, à mesure qu’ils avancent dans leurs révélations. J’en entends qui disent : « Encore les nazis, l’Occupation, nos turpitudes, nos péchés ! » Une fois encore, certes, mais cette fois-ci n’est pas de trop.

Il est des documentaires qui sont des procès en sorcellerie, et ne sont que ceux-là. Ils se servent de tout, de l’interprétation ambiguë d’une photographie, de la plus banale des lettres soigneusement sortie de son contexte, pour attirer dans la lumière le sujet de leur enquête. Quand ils l’ont durablement exposé, ils laissent au spectateur le soin de le déclarer coupable. Il est des documentaristes qui sont des accusateurs publics. Le nombre de ces procureurs zélés s’augmente de celui des ruminants massifs qui, depuis une trentaine d’années, vont répétant que ce pays, la France, ne connaît rien de son passé, qu’il n’en veut surtout rien savoir. Selon ces moralisateurs, nos concitoyens se satisfont des pieux mensonges et des vieux comtes roses, qui leur masquent l’épouvante à quoi se résumerait son histoire. Guerres, colonies, racisme, la France a été de tous les mauvais coups, de toutes les embrouilles, de toutes les lâchetés. Défaite en 1940 par une armée de jeunes gens athlétiques conduits par des officiers blonds magnanimes, elle aurait comblé de caresses ses vainqueurs, à la manière d’une créature vouée aux servitudes. Par la suite, en Algérie, elle commit des actes qui signalerait parfaitement sa crapulerie constitutive. Notre légende s’enracine dans le crime, nous sommes ontologiquement lamentables et pervers. Et nous ne laissons derrière nous que des plaignants ; ils forment une file interminable, se bousculent près du guichet des réclamations, où leur sont distribués des titres de martyrs.

Nous avons beau protester, montrer des certificats, donner des références, énumérer des faits, citer Le Chagrin et la Pitié[1. Documentaire de Marcel Ophüls et André Harris (1969), dont l’ORTF préféra épargner la vision à nos concitoyens], Français si vous saviez[2. Documentaire d’André Harris et Alain de Sedouy (1972), en trois époques : En passant par la Lorraine, Général, nous voilà, Je vous ai compris], rien ne peut ébranler nos contempteurs. Pour ces furieux, la France est un organisme en état de léthargie postdigestive, « torturé de crampes séniles »[3. Menace de Prospéro à l’adresse de Caliban dans La Tempête, de William Shakespeare]. Sa mémoire lui fait défaut quand elle ne constitue pas son défaut majeur. Elle n’a rien appris, ou bien elle n’a rien retenu, dans les deux cas, il convient de la blâmer. Alors, les gardiens de la contrition brandissent leur petit matériel de punisseur et d’exorciste : car, c’est bien connu, la France, Satan l’habite…

Pourtant, cette vieille nation, si elle résiste aux esprits simplistes, fournit volontiers aux esprits déliés des explications plutôt que des excuses. Sous les coups et les menaces, elle avouera plus de crimes qu’elle n’en a commis ; mais interrogée sans rudesse, elle fera des aveux circonstanciés, elle reconnaîtra ses torts. Elle sera ainsi au plus près de sa vérité. La France est un pays qui murmure ses fautes. Il fallait la délicatesse, la sensibilité qu’Isabelle Clarke et Daniel Costelle ont maintes fois démontrées, mais également leur fine perception des êtres, pour examiner l’Occupation sous l’angle seul des sentiments, et atteindre ainsi à la tragédie nationale sans jamais s’éloigner des petites comédies sentimentales si légères et si graves. Quelle maîtrise de l’exercice du tête-à-tête pour obtenir, de la part des interlocuteurs, ces confessions si justement et profondément intimes !

1940 : la France est belle. Ses vainqueurs en demeurent éblouis. Un ventripotent citoyen trinque avec eux, des petites foules pactisent… malaise dans la civilisation ! Nos compatriotes sortent à peine d’un cauchemar. Comme il est dit dans le commentaire, ils goûtent au premier ersatz de café, puis toute leur vie sera un ersatz.

Francine avait seize ans : « Je préférais les garçons plus âgés. » Cette inclination fera le bonheur de Willy, soldat de la Wermacht. Il lui apprend à nager. Elle tombe enceinte. Le médecin parle d’avorter, les parents de Francine refusent. Elle accouche. Aujourd’hui, celle dont on ne verra jamais le visage tant sont grandes, peut-être, sa honte et sa crainte, pleure doucement en évoquant la mémoire de Willy tombé sur le front russe : « C’était le premier ! »

Yvette Lebon a fêté cent un an. Vedette de cinéma avant la guerre, maîtresse de Jean Luchaire, homme de presse influent, père de l’actrice Corinne Luchaire, elle dit simplement : « On était inconscient. » Et c’est sans cynisme qu’elle avoue avoir été surtout « occupée » par le cinéma et le théâtre.

Le père de la petite Gisèle Marcovitch était un héros français de la Première Guerre mondiale. On ne sait s’il portait ses décorations dans le convoi qui l’emmenait, en tant que juif, vers Auschwitz, d’où il ne revint pas. Affolée, perdue, Gisèle sonne chez les parents de Benoîte Groult. Je vous laisse découvrir la suite.

Gisèle Guillemot, communiste, s’est engagée dans la Résistance. Elle connut l’envers du décor, c’est-à-dire l’enfer : Ravensbrück.
Jacqueline Dufour, treize ans, écrit à son père, prisonnier : « Je sais que tu as eu très froid. À la maison, il y a un homme, et je suis très malheureuse. » 1940-1945 : années érotiques ? « Si vous ne vouliez pas que je couche avec les Allemands, fallait pas les laisser entrer », répondra crânement Arletty à ses juges. Deux cent mille enfants naîtront de la coexistence amoureuse suscitée par la défaite et l’omniprésence des Roméos en vert-de-gris.

Après la projection, Alain Delon[4. Le commentaire est dit par Alain Delon, sur un ton de sobriété poignante, et par sa fille, Anouchka], assailli de questionneurs, aura ces mots, accompagnés d’un geste de lassitude : « Aujourd’hui, certes, le monde est en crise, nous nous plaignons, mais le vrai malheur, c’est cela ! »

L'Occupation intime

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Apocalypse : la Seconde Guerre mondiale

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Marcel Conche, philosophe de la décroissance

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S’il est un reproche qu’on ne peut pas adresser au philosophe Marcel Conche, c’est de cultiver l’ambigüité, de demeurer dans un flou artistique qui autoriserait toutes les interprétations. Dans son dernier livre : La Liberté (éd. Encre Marine), il expose sa vision de l’Histoire et surprend par la véhémence de ses propos : le capitalisme est « mauvais en soi » et, ajoute-t-il, « j’ai sympathisé avec la tentative de Lénine d’abattre le capitalisme par la révolution et d’établir les bases d’une société juste. »

Mais Marcel Conche admet que la tentative de Lénine a échoué et que le Capital a été et sera sans doute toujours le plus fort. Alors, que faire ? Réponse : le capitalisme a absolument besoin de la croissance, il faut donc choisir la décroissance. C’est ce que fait Marcel. Il réduit ses besoins, bride ses désirs, ne voyage pas, reste au bord de la nouvelle civilisation technologique…Il se sent proche de Lao Tseu qu’il a d’ailleurs traduit en français. Ne suivre que sa propre voie, ne céder sur rien, telle est l’éthique de Marcel Conche. Il s’en dégage un tel parfum de liberté qu’on douterait presque en le lisant d’être son contemporain, autant dire celui de Lucrèce ou de Montaigne.

La liberté

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Limonov, antihéros héroïque

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Durant les vingt-quatre premières années de sa vie, Édouard Savenko s’est rêvé en personnage stendhalien. Mais être Julien Sorel dans le décor morose d’une banlieue ukrainienne peuplée de poètes ratés, de tourneurs-fraiseurs, de voyous, d’alcooliques et d’amis qui sont souvent les quatre à la fois, confine à l’impossible. Frêle et myope, le petit Eddy comprend très vite qu’il devra batailler pour exister aux yeux de la masse des médiocres qui peuple ce monde.
Jeune adulte, Savenko deviendra Limonov : un dur à cuire au nom citronné de grenade dégoupillée qui roulera des mécaniques de son Ukraine natale à Moscou en passant par New York et Paris.

Voici le roc auquel s’est attaqué Emmanuel Carrère, dans une biographie aussi saisissante que son héros.[access capability= »lire_inedits »] On ne s’attendait pas vraiment à voir cet héritier d’une lignée de Russes blancs signer le portrait empathique d’un écrivain-agitateur néo-stalinien pourfendeur de la démocratie et des droits de l’homme. Mais voilà, la croisade antipoutinienne de Limonov lui valut les éloges appuyés de sa compatriote Anna Politkovskaïa, ce qui incita Carrère à se pencher sur son cas. Il fallait une sacrée dose de courage pour s’attaquer frontalement à un artiste aussi diabolisé.
Carrère n’abuse pas de la moraline. Son Limonov respire par ses défauts. Le poète russe n’est pas à une contradiction près. En réprouvé, il ne succombe aux trompettes de la renommée que pour mieux renverser l’ordre bourgeois. Dans les années 1980, il s’abîme tant avec ses femmes successives, dont les deux plus fêlées finiront par se donner la mort, qu’il se punit à l’occasion en gobant les engins surdimensionnés de « grands nègres » new-yorkais.

« Ce fasciste n’aime et n’a jamais aimé que des minoritaires »

Jouant au candide décentré, Carrère touche à la vérité profonde de son sujet en le qualifiant de « néo-fasciste ». Histrion à la plume trempée dans l’acide sulfurique, Limonov incarne bien l’idéal de grandeur et l’appétit de puissance chers à José Antonio et Ernst von Salomon. Avant de se déployer dans des idéologies totalitaires et xénophobes, le fascisme était un cap moral implacable, une weltanschauung de l’honneur refusant l’avachissement des mœurs au nom d’une certaine idée de l’homme intégré dans un au-delà de soi. Cette quête frénétique de l’absolu autorisa le jeune Eddy à s’ouvrir les veines par deux fois, lorsque le désespoir existentiel et le dépit sentimental l’envahissaient.

Lecteur de Lénine, Trotski et Evola, Limonov met son syncrétisme idéologique au service du Parti national-bolchévique qu’il crée avec Alexandre Douguine, érudit mystique aux faux airs de Raspoutine, avant de rompre avec lui à la fin des années 1990. Crânes rasés, junkies, punkettes : des milliers de déclassés continuent à former une légion de têtes brûlées qui n’hésitent pas à risquer la prison pour leurs opérations d’agit prop’ contre le pouvoir poutinien.

Au passage, Carrère relève la rivalité toute mimétique qui unit Limonov et Poutine, dont le credo nationaliste reproduit le plan d’action de La Sentinelle assassinée, essai rouge-brun flamboyant dans lequel l’écrivain pleurait le cadavre encore chaud de l’URSS et crachait copieusement sur la nomenklatura mafio-capitaliste à la tête de la nouvelle Russie.

La soixantaine venue, Limonov connaît l’épreuve de l’enfermement. Après son arrestation sur l’Altaï pour avoir soi-disant fomenté un coup d’État armé au Kazakhstan, il écrit sur son carnet personnel, au milieu de l’odeur empuantie des chiottes pénitentiaires : « Aucun châtiment ne peut m’atteindre, je saurai le transformer en félicité. Quelqu’un comme moi peut même tirer jouissance de la mort ».

Carrère saisit ces instants de grâce avec la vivacité d’un photographe de guerre, de ceux qui immortalisèrent son (anti)héros à Vukovar ou Sarajevo.

Son Limonov est assurément du papier dont on confectionne les grandes œuvres.[/access]

Limonov Prix Renaudot 2011

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Muray, tel quel…

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Philippe Muray est l’inventeur d’un art singulier de la lecture, qu’il a appliqué magistralement aux écrivains qu’il aimait comme à ceux qu’il détestait. Le présupposé principal de cet art est que toute œuvre littéraire possède toujours une unité secrète, un principe natif singulier, une dynamique interne obscure et nécessaire qui ne peut être déchiffrée et révélée qu’en faisant dialoguer entre elles toutes les différentes œuvres d’un écrivain. C’est même au cœur de ses contradictions en apparence les plus irréductibles, en rapprochant ses œuvres les plus irréconciliables et en les frottant vigoureusement l’une contre l’autre comme deux silex revêches, que Muray a su faire jaillir l’étincelle de leur mystérieuse unité esthétique – et la rendre visible à nos yeux.

Nul n’avait encore songé à appliquer cet art murayien de la lecture à l’œuvre de Muray elle-même. Avec Alexandre de Vitry, voilà pourtant qui est chose faite. Son Invention de Philippe Muray est un livre brillant, d’une excellente qualité intellectuelle et littéraire. Ce premier essai entièrement consacré à l’œuvre de Philippe Muray place la barre très haut et lance un beau défi agonistique aux murayologues du futur.

L’invention de Philippe Muray situe fidèlement celui-ci en son lieu, qui n’est pas la philosophie ni la pensée politique, mais la littérature et elle seule. En se tournant résolument vers les œuvres et en nous donnant à entendre leur concert dans son unicité, Alexandre de Vitry fait tomber une à une toutes les images hâtives, tous les Muray tout-faits qui circulent dans les sphères médiatique et intellectuelle, toutes les contrefaçons idéologiques, qu’elles soient de gauche ou de droite. Son étude révèle et rend sensible, tout au contraire, le Muray vivant, le Muray se-faisant. La dynamique implacable de l’auto-invention de Philippe Muray à travers ses œuvres, dont la profondeur et la puissance créatrice échappent autant à ses contempteurs pressés qu’à ses zélateurs psittaciques. Déjouant gaiement et dans le détail toutes les récupérations et tous les malentendus, L’invention de Philippe Muray nous permet de comprendre que si Muray a tant décrié la procréation, c’est parce qu’il était bel et bien incessamment en état de littérature, c’est-à-dire de naissance perpétuelle.

L’essai d’Alexandre de Vitry ne conserve de l’Université que le meilleur : une forte charpente, la clarté et la rigueur démonstrative – et un nombre raisonnable de vocables aux allures d’OVNI. Il s’écarte cependant comiquement des normes universitaires en adhérant sans la moindre réserve à son « objet » pour le défendre pied à pied et réfuter par exemple implacablement les historiens qui avaient osé s’en prendre au XIXe siècle à travers les âges – auquel Alexandre de Vitry consacre ses plus belles pages. Il nous invite à un voyage mouvementé entre Homo Festivus et Homo Dixneuviemis, en passant par l’intermédiaire des sept années méconnues qu’il identifie comme la « période sexuelle » de l’art de Muray.

Usant de manière fine et éclairante du concept d’hétéronomie, il nous prouve que le vrai Muray, comme Sollers et l’Eglise catholique, comme Balzac et Baudelaire – et contrairement à la vraie vie – est ailleurs.

L'invention de Philippe Muray

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Conte de la barbarie ordinaire

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C’est un lambeau triste de l’histoire de France des années 00, la suite contemporaine de ses romans du vingtième siècle – L’Appât, Maos et Ils ont tué Pierre Overney -, que raconte Morgan Sportès dans Tout, tout de suite.
Du drame médiatiquement labellisé « L’affaire du gang des barbares », il crée un « conte de faits » au style glacé et parfait comme la mort au bout de la tragédie. Nul Youssouf Fofana ici, pas plus d’Ilan Halimi. Nous sommes dans un roman monumental qui se situe, par-delà la haine, dans l’écume « cradingue » de Paris banlieue : « En 2006, un citoyen français musulman d’origine ivoirienne a kidnappé et assassiné, dans des conditions particulièrement atroces, un citoyen français de confession juive. J’appelle le premier Yacef, le second Elie. L’un a 25 ans, l’autre 23. »

Les pieds nickelés de la haine

Pourquoi Yacef, caïd des territoires oubliés de la République, a-t-il kidnappé Elie ? Parce qu’il était « feuj », que les « feujs » sont riches et que sa vie valait 400 000 euros.Yacef a convaincu de sa vérité une petite armée de chiens abandonnés, sans jobs ni attaches. Des hommes qui répondent au nom de Kids, Capuccino, Khaled, Gérard, Krack et Big Mac. Des filles aussi qui, entre une raclée et quelques billets glissés dans le string, serviront d’appâts, telles des petites sœurs déclassées de Valérie Subra. Celle qu’il faut au plan de Yacef s’appelle Zelda. Elle n’a pas 20 ans. Elle est sexy, bête et provocante. Elle rêve de gloire et de fric. Elle est prête à tout comme l’héroïne d’un film de Gus Van Sant.

Le 17 janvier 2006, c’est elle qui, boulevard Voltaire, pénètre dans un magasin de téléphonie mobile, aguiche Elie auquel elle donne rendez-vous, trois jours plus tard, au Bouquet d’Alesia, un bistrot du XIVe arrondissement. Elle le guidera au coeur du traquenard fatal.

Jusqu’au 13 février, Elie sera séquestré dans un appartement, puis dans une cave, d’une cité de Bagneux, rue Maïakovski. Les poètes, parfois, sont grimés en soldats inconnus. Surveillé par une horde abrutie de geôliers amateurs, Elie est nu, ligoté, cogné, brûlé, à peine nourri, entre autres tortures. Quand on demandera à ses geôliers la raison qui les a poussés à accepter un tel rôle de kapo, la réponse est toujours identique : « Pour l’argent. »

Tout, tout de suite suit les tribulations des enfants de TF1 et de Tony Montana, le modèle bling bling de Yacef. Jadis, les enfants étaient tristes ; aujourd’hui, ils n’ont gardé de la tristesse qu’une haine désincarnée en violence pure. Ecoutant les rappeurs Booba et 50 Cent, lisant Guy Debord, Adorno et Jaime Semprun, Morgan Sportès arpente l’enfer des jours et des nuits d’Elie, ausculte les soubresauts psychologiques de Yacef.

Il a décortiqué les 8000 pages du dossier d’instruction, écouté la famille d’Elie et les autorités judiciaires, consulté les sms et les mails envoyés par Yacef et ses pieds nickelés criminels. Sportès ne parle jamais de « barbares », ce cache-sexe lexical visant à ne pas se plonger dans nos temps de crise permanente et de chômage de masse, dans la banalité du mal.

Le mal, Sportès l’a suivi à la trace, pistant les odeurs de soufre et de sang. De Bagneux à Bobigny en passant par Abidjan, des laveries automatiques aux Hippopotamus, de Chatelet-Les Halles au bois du Genou où le corps d’Elie a été retrouvé : « Entrer dans ce bois, c’est entrer un peu dans l’âme de Yacef, c’est-à-dire dans l’âme sauvage de nos sociétés. »

Tout, tout de suite - Prix Interallié 2011

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Marx chassera-t-il les marchands du temple ?

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Au nord de Londres, dans un quartier résidentiel aux faux airs de village campagnard, repose un certain Karl Marx. Au cimetière de Highgate, le visiteur qui souhaite honorer la mémoire de l’auteur de La Sainte Famille, de L’Idéologie allemande et de quelques autres bijoux textuels aussi passionnants à lire qu’à discutailler, doit s’acquitter de la modique somme de 3 livres (3.50 euros) pour entrer. Cimetière privé, vous explique-t-on. Un peu court, rétorquerait le premier lecteur du Capital venu.

Car faire payer l’entrée d’une nécropole ne substitue pas seulement la valeur d’échange à la valeur d’usage. En l’occurrence, l’immatérialité du recueillement en fait un service à part, si difficilement quantifiable qu’il devient monnayable à l’acte, comme une passe ou un téléchargement. Payer pour voir la belle tombe de Marx revient à nourrir un système d’enclosures mortuaires, à pousser jusqu’à son paroxysme l’ironie de la marchandise pour laquelle le trépas n’est qu’un statut marketing parmi d’autres.

Du haut de son nuage, Tonton Karl doit bien rigoler en constatant que la mort n’est plus seulement un métier mais aussi un business.
Mais, on the other hand, qui débourserait un penny pour se recueillir devant la tombe d’un autre économiste, ou historien , ou philosophe, ou chef de parti du XIXème siècle ? Ce florissant commerce prouve paradoxalement que Marx n’est pas mort…

Allégeance aux armes ?

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On ne peut pas dire que l’idée d’un serment d’allégeance aux armes, proposée par Jean-François Copé, ait rencontré un succès fou auprès de l’opposition, de la droite et même des militaires. Le rétropédalage de nos excellences (Jouanno, Chatel et même le ministre concerné Gérard Longuet) sur une terminologie qui sentait le clin d’œil à la frange dure de l’électorat de droite, pose un problème d’une toute autre nature que celui d’un simple dérapage sémantique.

A droite comme à gauche, tout le monde cherche une formule magique qui soit à la fois un rite de passage et le symbole d’une intégration à la communauté nationale pour les jeunes atteignant leur majorité. La chose est d’autant plus urgente que les inégalités sociales et les crispations ethniques s’exacerbant, le sentiment d’appartenance à la Nation, ce plébiscite de tous les jours selon le mot de Renan, ne cesse de se diluer. Il est de plus en plus compliqué de faire comprendre à l’étudiant d’HEC, à l’apprenti-boulanger, au garçon en échec scolaire qui n’a connu que les stages et les formations bidon qu’ils sont tous Français, avec les mêmes droits et les mêmes devoirs.

Les Journées de la Défense et de la Citoyenneté, (JDC), c’est tout de même un peu léger. En vingt quatre heures chrono, on trouve le moyen de vous faire passer un test d’alphabétisation, de vous présenter la défense nationale, ses enjeux, sa finalité, sa stratégie puis de vous exposer les différentes formes d’engagement (volontariat pour l’insertion, service civique, volontariat dans les armées, réserve opérationnelle, réserve citoyenne, métiers civils et militaires de la défense, sécurité civile). On a même la gentillesse de vous informer sur le don d’organes(!) avant de vous laisser repartir chez vous le soir, qui pour retrouver son amphithéâtre, qui pour retrouver son hall d’immeuble. Dans ces conditions, comment faire naître le moindre sentiment d’appartenance ?

La formule magique existait

Le problème est que cette formule magique existait et qu’on l’a fait disparaître sous le premier septennat chiraquien : cela s’appelait le service militaire. Avec l’école laïque, il était une des deux jambes de la République. C’étaient les deux seuls endroits où les membres de toute une classe d’âge, sans distinction de race, de religion ou de condition, se retrouvaient ensemble, à recevoir un même enseignement, à connaître les mêmes obligations et à bénéficier des mêmes droits. On sait déjà ce qu’est devenue l’école, alors quand en 1995 fut supprimé le service militaire, Marianne se retrouva cul-de-jatte.

Pour Chirac, cette mesure, c’était tout bénef. Le service militaire coûtait cher et il était impopulaire. D’ailleurs, d’une certaine manière, c’était vrai. Les impératifs budgétaires semblaient coïncider avec la doctrine militaire. La fin de la guerre froide réclamait des armées réduites mais professionnalisées à l’extrême, des forces que l’on pouvait projeter à des dizaines de milliers de kilomètres en quelques jours. Alors à quoi bon garder et intégrer sous les drapeaux, juste pour une année, en recommençant à chaque fois, 300 ou 400 000 clampins qui, pour la plupart d’entre eux, auraient préféré être ailleurs ?

Il faut aussi reconnaître que le service national était devenu inégalitaire, à force de passe-droits et de statuts divers qui permettaient aux diplômés de partir dans la coopération ou en entreprise tandis que ceux qui avaient moins bien réussi à l’école se retrouvaient à faire les gugusses dans des compagnies de combat en Allemagne (le temps béni des FFA…) ou à balayer des cours de casernes en Picardie.

Et pourtant, il aurait suffi d’un peu de courage politique pour redonner son sens au service militaire, qui faisait de notre armée une armée de la Nation mais aussi une armée dans la Nation. Ce service militaire qui permettait, au moins le temps des classes, c’est-à-dire pendant une période allant d’un à trois mois, un authentique brassage social, voire faisait naître un réel sentiment de fraternité. Faites-moi confiance, on ne voit plus jamais du même œil Samir le mécano qui fait toujours la gueule dans la chambrée, quand il vous aide, parce que vous êtes infoutu de faire quoique ce soit avec vos dix doigts, à remonter votre Famas après avoir remonté le sien, tout ça pour vous éviter une engueulade par le chef de section.

En plus, le service militaire, parce qu’il était obligatoire, évitait cette idée directement anglo-saxonne et assez étrangère à notre culture, du serment d’allégeance prêté solennellement. Et pourquoi pas sur la Bible pendant qu’on y est ? Le simple fait, parce que c’était la loi, de prendre son sac, d’aller faire ses trois jours avant de passer douze mois sous l’uniforme, qui est le meilleur symbole qui soit d’égalité, suffisait à montrer respect et engagement auprès de la Nation.

Et ce, bien plus que je ne sais quelle vague cérémonie froidement administrative dans un commissariat ou une préfecture, qui est au service militaire ce que le Pacs est au mariage en matière d’engagement amoureux : pas grand chose finalement.

Un plafond bas pour les chambres de bonne ?

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photo : JKleeman (Flickr)

Benoist Apparu a annoncé qu’une nouvelle « taxe sur les microsurfaces » serait débattue dans le cadre de la loi de finances 2012. Le gouvernement entend ainsi dissuader les propriétaires de petits logements – d’une dizaine de mètres carrés, autant dire des chambres de bonne – de pratiquer des loyers jugés « abusifs » par le ministère de l’Ecologie.

Dans son principe, cette mesure consiste à taxer les loyers au-delà d’un seuil fixé à 40 euros le mètre carré (hors charges) selon un barème progressif par tranches de 10% à 40%.

Par exemple, selon le porte-parole du ministère, « une chambre de 10 mètres carrés, louée 800 euros, dépassera de deux fois le seuil et se verra appliquer un taux de 40%, soit 320 euros de taxe ».

Raisonnons un instant. Si, comme M. Apparu l’affirme, l’objectif du gouvernement est de faire baisser le montant des loyers, il doit faire en sorte que les bailleurs aient matériellement intérêt à réduire le niveau des loyers qu’ils réclament à leurs locataires. Par exemple, pour que le bailleur d’une chambre de 10 m² soit incité à baisser un loyer de 444 euros, il faut le taxer à hauteur d’au moins 10%. De cette manière, il ne gagne que 399,6 euros et a donc intérêt à ramener son loyer à 400 euros pour ne plus payer d’impôt. En revanche, taxer un loyer de 445 euros à un taux de 10% n’est pas suffisant puisque le bailleur gagne alors 400,5 euros et n’a donc pas intérêt à réclamer moins à son locataire. Conclusion : il faut passer à la tranche supérieure.

En généralisant ce raisonnement, on peut établir un barème incitant les bailleurs à diminuer le montant des loyers supérieurs à 40 euros/m² : les loyers compris entre 40 et 44,4 euros/m² doivent être taxés à 10% minimum; de 44,5 à 49,9 euros/m², il faut les taxer à 20% minimum; de 50 à 57,1 euros/m² appliquer un taux minimum de 30% et de 57,2 à 66,6 euros/m² le taux devra être au moins égal à 40%.

Seulement, si vous appliquez ce barème, vous vous apercevrez que la meilleure stratégie pour un bailleur consiste toujours à baisser son loyer à 40 euros par mètre carré. Vous pouvez le vérifier facilement en prenant n’importe quel loyer compris entre 40 et 66,6 euros et en lui appliquant le taux correspondant : dans tous les cas, vous obtenez une somme inférieure à 40 euros qui pousse le bailleur à réduire son loyer jusqu’à un niveau non-imposable.

En pratique, l’usage de ce barème revient à plafonner les loyers actuellement compris entre 40 et 66,6 euros à 40 euros le mètre carré[1. Monsieur Apparu jure que l’intention du gouvernement n’est pas de plafonner les loyers ; nous mettrons donc ça sur le compte de la maladresse.].

On peut imaginer que le gouvernement adopte un autre barème mais ce sera au prix d’effets de seuil pour le moins rocambolesques. Par exemple, imaginez que l’on taxe les loyers de 40 à 50 euros le mètre carré à hauteur de 10%. Dans cette hypothèse, les loyers compris entre 40 et 44,4 euros baisseront tous à 40 euros tandis que ceux compris entre 44,5 euros et 50 euros ne bougeront pas puisque taxés à 10%, ils restent plus intéressants pour le bailleur qu’un loyer de 40 euros. Un loyer de 46 euros taxé à 10% rapportera 41,4 euros au bailleur ; pourquoi le ramènerait-il à 40 euros si ce n’est par amitié pour son locataire ou par haine pour Bercy[2. L’un comme l’autre sont tout à fait plausibles.] ?

En revanche, l’exemple du porte-parole du ministère pose problème puisqu’avec un taux maximum de 40%, ce mécanisme cesse de fonctionner pour les loyers au-dessus de 66,7 euros. Pour reprendre l’exemple gouvernemental, un loyer de 80 euros taxé à 40% laisse 48 euros dans la poche du bailleur ; et 48 euros, ça reste supérieur à 40 euros.

Résumons : si le gouvernement applique effectivement ce barème, il incite de facto les bailleurs qui louent aujourd’hui entre 40 et 66,6 euros du m² à réduire les loyers à 40 euros, ce qui revient à plafonner les loyers. En revanche, à partir de 66,6 euros/m², le taux maximum de 40% n’a plus d’effet incitatif et ces loyers n’ont aucune raison de varier d’un iota, au moins dans un premier temps.

Et maintenant un peu d’économie…

Si les prix des petits studios sont si élevés, notamment dans la capitale, c’est parce que l’offre y est très rare et que la demande solvable très élevée [3. Je laisse à chacun le soin de deviner pourquoi l’offre est si rare et pourquoi la demande solvable si élevée.]. J’insiste sur cette notion de demande solvable : si les gens ne pouvaient matériellement pas payer de loyer à 60 euros le mètre carré, il n’y aurait pas de transaction à ce prix et donc pas de prix du tout. Or, quiconque a déjà voulu louer une chambre de bonne à Paris vous le confirmera : à ces prix stratosphériques, les locations partent comme des petits pains. Qu’on le veuille ou non, les prix jugés « abusifs » par le ministère reflètent la réalité du marché que Monsieur Apparu entend mettre au pas.

Il y a fort à parier que les baisses de loyer effectives ne concerneront qu’une infime minorité des petites surfaces visées par la loi. Une partie des surfaces aujourd’hui louées entre 40 et 45 euros le mètre carré reviendront à 40 euros. Partant, le nombre de chambres de bonnes disponibles à la location se contractera significativement. Il n’y en avait pas assez ? Il y en aura encore moins.

Logiquement, les loyers des biens restant à la location grimperont massivement au-delà de la barre des 66,6 euros/m².

In fine, Monsieur Apparu – ou son successeur – proposera, dans cet ordre : une loi de plafonnement effectif des loyers, une loi taxant les propriétaires qui ne louent pas leurs biens et une loi de réquisition des logements non-habités en région parisienne.

D’autres idées lumineuses ?

De l’allégeance aux petites phrases

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Jean-François Copé et Gérard Longuet à la convention UMP sur la Défense. Photo : UMP

Parfois, il faut s’astreindre à des exercices contraignants qui peuvent se révéler amusants. Comme assister aux trois heures de débats de la convention UMP sur la Défense, qui se tenait mardi soir à l’Assemblée nationale. L’exercice m’a été grandement facilité puisque je confesse une passion masochiste pour ce qui porte des galons et ce qui concerne l’Otan. Mais plus sérieusement, le raout organisé par Jean-François Copé et ses amis, pour préparer le scrutin présidentiel, a surtout été l’occasion de mesurer la grande misère du journalisme politique.

Qu’on se rassure, pas question ici de se mettre au-dessus des partis. Comme les confrères, votre serviteuse se délecte des piques, des petites phrases et de l’écume du débat. Et trouve même rigolo de commenter en live un débat (comme ce fut le cas ici avec Marc Cohen lors du premier débat socialiste d’avant les primaires). Comme tout le monde, je préfère dire des saloperies sur les stratégies des uns et des autres plutôt que de plonger dans le dur de la création d’une banque d’investissement pour les PME, ou de la séparation en deux des établissements financiers. Il n’empêche. On ne peut pas sans arrêt pleurnicher entre confrères sur le fait que « on-parle-jamais-du-fond » et, quand on en a l’occasion, préférer se jeter sur des miettes. Sans se poser une seule petite question sur son/notre –osons le mot- travail, surtout à moins de 300 jours de la présidentielle.

Revenons à nos galons. L’UMP fait salle comble pour causer défense, budget, stratégie et on en passe. Dans le document fourni avant la réunion à quelques journalistes privilégiés , figurent des idées aussi sexy que l’organisation d’un soutien étatique aux PME qui travaillent dans le secteur, des pistes de stratégie pour ce qu’on appelle le « secteur des industries de souveraineté », la question de la place des réservistes ou l’affirmation de la volonté de poursuivre « le renforcement de l’influence de la France dans l’Otan ». Somme toute pas de la petite bière quand il y a quelques guerres sur le feu, que la perspective d’une paix universelle s’éloigne (à supposer qu’elle ait jamais existé) et que chacun sait que le budget de la défense va trinquer à l’automne, victime collatérale de la Dette.

Or, qu’avez-vous vu, lu, ou entendu à la radio sur cette convention ? L’allégeance au drapeau, point barre. Et le fait que le ministre de la Défense lui-même, le chargé du programme pour l’UMP ensuite, les militaires et certains députés trouvent l’initiative malheureuse. Autant dire qu’en 48 heures, l’idée forte qui ressort vient d’être enterrée, non sans une petite polémiquette entre la méchante-droite et la gentille-gauche qui a occupé un peu les antennes et les journaux.

A ce propos, notons la grande habileté de Jean-François Copé. Qui, une fois de plus, est parvenu à vendre une fausse idée choc à la presse toute entière, quitte à vider de sa substance la convention qu’il était censé organiser et promouvoir. Il n’est plus chef de parti mais grossiste en polémique. Et c’est tout à son honneur- façon de parler- de trouver à chaque fois matière à indigner la presse.

Journalistes, qui, sauf exception notable (j’ai les noms à disposition) sont restés vingt minutes à l’Assemblée avant de rentrer dans leurs pénates, pensant qu’il n’était sans doute pas nécessaire de s’imposer des débats fastidieux entre l’ancien chef d’état major des armées, le général Georgelin, le directeur général délégué à la stratégie d’EADS, Marwan Lahoud, des députés allemands et anglais qui ont des trucs à dire sur l’Otan ou l’Afghanistan. Ou bien même un discours de Gérard Longuet, le ministre de la Défense qui a bel et bien enterré la jolie chimère d’une défense européenne sous les yeux ravis des militaires dans la salle.

Le seul avantage de ces trois heures de débats, c’est qu’elles permettaient de remettre l’allégeance au drapeau à sa place. Aux oubliettes. Question polémique, il y a d’ailleurs peut-être plus à creuser du côté de l’UMP qui dit vouloir faire de la défense une priorité (pas comme la gauche, antimilitariste)…en essayant de faire oublier qu’elle s’apprête à faire voter les plus grosses annulations de crédit de l’histoire de la Vème République au budget, ben oui, de la Défense…

Alors, je ne jette pas la pierre à mes confrères. L’urgence, un chef qui a vu un truc dans l’AFP et qui veut de l’allégeance au drapeau, le manque de place, la concurrence entre chaînes d’info continue ou entre sites internet, la surcharge de travail, ça existe. Mais de grâce, dans ce cas, il serait temps d’arrêter tous ensemble (je me mets dans le lot) de demander qu’on fasse plus de fond. Et assumons notre goût un peu paresseux et vaguement excitant pour la petite polémique. Acceptons alors de nous faire balader par Jean-François Copé ou un autre, même si la droite semble bien meilleure que la gauche en la matière. Sauf quand DSK fait des siennes, mais c’est autre chose.

Je me souviens d’une tradition de presse, il y a bien longtemps. Avant toutes les grandes campagnes électorales, les chefs de service politique avaient pour habitude de réunir leurs troupes pour annoncer des recrutements de nouveaux journalistes ne venant pas du sérail avec un seul et unique objectif : raconter la politique autrement, pour être à la hauteur des enjeux et jouer pleinement leur rôle démocratique. La première fois, ça fait toujours un truc (parce qu’on fait souvent partie des nouvelles recrues qui pensent pouvoir faire mieux, et autrement, quelle prétention !). La deuxième fois, on ricane. Et si on n’est pas dégoûté, les fois suivantes on se dit qu’on va juste essayer d’aller en reportage le plus possible sans illusion(s), ni volonté messianique de changer le monde. A chaque fois que Copé (ou les députés de la Droite Populaire) lancent une nouvelle polémique, je repense à ses vaines réunions d’état major, je respire un bon coup et je dis une connerie. Dans le fond, je prescrirais volontiers le même régime à mes confrères journalistes.

Ça peut éviter de se jeter sur n’importe quoi. Ça évite surtout de fatiguer sa famille et ses amis sur la misère du journalisme politique. Et ça permet d’assister tranquillement aux conventions de l’UMP en profitant du spectacle (le théâtre aux armées, selon la formule d’un ami vraiment spécialiste de la chose militaire, qui est lui aussi resté dans la salle jusqu’au bout).

La prochaine convention a lieu la semaine prochaine, elle est consacrée à la culture. Je suis prête à prendre les paris sur le débat qui va occuper les antennes pendant une journée. Au pif : moins financer l’art contemporain ou le théâtre qui insulte la culture classique de la France ? Succès garanti sur France Cul et dans Libé. Je commence déjà à respirer un bon coup.