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Christopher Lasch : la famille assiégée

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Christopher Lasch, La famille assiégée. Un refuge dans ce monde impitoyable

Alors que le monde des affaires, la politique et les relations internationales gagnent toujours plus en sauvagerie et en violence, les hommes cherchent un refuge dans la vie privée, dans les relations personnelles et, par-dessus tout, dans la famille, dernier havre où l’amour et la décence trouvent encore une place. La vie familiale, cependant, semble chaque jour un peu moins capable d’offrir de telles consolations. D’où le sentiment persistant d’angoisse qui, de manière sous-jacente, parcourt le vaste corpus, sans cesse croissant, des commentaires consacrés à la situation de la famille.
Une grande partie de cette littérature tente de montrer que la famille répond à des besoins importants et qu’elle a, par conséquent, une longue vie devant elle, en dépit des changements qui affectent sa forme et sa structure. Pourtant, le taux de divorce continue de grimper, le conflit générationnel s’aggrave, et l’opinion éclairée condamne la famille comme un anachronisme répressif. Ces évolutions traduisent-elles simplement la « tension » née de l’« adaptation » de la famille à des conditions sociales en cours de mutation, ou présagent-elles d’un affaiblissement du tissu social et d’une désorganisation dramatique de l’ensemble de nos institutions ? La famille offre-t-elle encore un refuge dans le monde impitoyable qui est le nôtre ? À moins que les tempêtes dont nous voulons nous protéger menacent d’engloutir dans le même temps le refuge familial ?[access capability= »lire_inedits »]
[…] La première chose à comprendre au sujet de la présente crise de la famille est qu’elle ne s’est pas matérialisée du jour au lendemain. Les néo-féministes, les porte-parole de la contre-culture, les sociologues de la gauche radicale, les adeptes de la « nouvelle histoire sociale » et les journalistes qui popularisent les idées de ces commentateurs appréhendent tous la situation désespérée de la famille comme s’il s’agissait d’une découverte toute récente à leur attribuer en propre. Dans leurs écrits, ils tiennent pour acquis que la « révolution sexuelle », le mouvement féministe et le déclin de l’autorité parentale sont le produit des quinze dernières années. Leurs souvenirs ne remontent même pas aux années 1950, période qui, dans le folklore actuel, représente l’âge d’or de la famille « traditionnelle ».

En réalité, voilà cent ans que la famille se désintègre petit à petit. La crise du divorce, le féminisme et la révolte des jeunes générations trouvent leur origine dans le XIXe siècle, et ont toujours été des sujets de controverse depuis lors. Ces débats au sein de la population ont à leur tour donné naissance à une tradition de recherche sociologique qui détermine, aujourd’hui encore, la grande majorité des questions nourrissant la littérature actuelle sur la famille. Le présent ouvrage expose cette tradition et lui oppose une lecture critique. Il montre comment elle est venue à la fois refléter et influer les politiques sociales, et analyse l’impact accablant de ces politiques sur la famille – sous l’influence, notamment, des professions dites d’assistanat. Mon sujet se situe à l’intersection de la théorie, de l’idéologie et de la pratique sociale. En voulant étudier leurs relations réciproques, souligner l’importance des idées tout en les replaçant dans leur contexte historique, et rejeter l’idée selon laquelle l’Histoire se dévoile ou « évolue » automatiquement, j’espère convaincre le lecteur que la famille contemporaine est le produit de l’action humaine et non pas de « forces » sociales abstraites. L’histoire de la société moderne est, d’un certain point de vue, celle de l’affirmation d’un contrôle social sur des activités jadis dévolues aux individus ou à leurs familles. Dans la phase initiale de la révolution industrielle, les capitalistes arrachèrent la production du foyer pour la collectiviser à l’intérieur de l’usine, sous leur surveillance. Ils se mirent ensuite à s’approprier les savoir-faire et le savoir technique des travailleurs grâce à l’« organisation scientifique du travail », et à les rassembler sous le contrôle d’une direction managériale. Ils étendirent enfin leur contrôle sur la vie privée des travailleurs ; médecins, psychiatres, enseignants, psychopédagogues, agents au service de tribunaux pour mineurs et autres spécialistes commencèrent à surveiller l’éducation des enfants, qui jusqu’alors relevait de la famille. La socialisation de la production, suivie de la socialisation de la reproduction, a généré deux effets contradictoires. D’un côté, ces évolutions ont jeté les bases matérielles d’un nouveau type de société où la forme et le contenu de la production sont déterminés par les besoins collectifs plutôt que par le profit privé. De l’autre, ces mêmes évolutions ont placé les populations dans une dépendance accrue vis-à-vis des managers et des experts – les grands consortiums et l’État –, érodant par-là même la capacité d’autonomie et d’innovation sociale. Au moment où le capitalisme perdait non seulement toute raison d’être mais créait lui-même les conditions de son propre dépassement, toute volonté et toute capacité visant à son remplacement se sont trouvées atrophiées. Cette aporie vient rappeler une nouvelle fois qu’aucune innovation sociale n’intervient de façon automatique, mais exige toujours une intervention active de la part de l’homme. Les hommes sont auteurs de leur propre histoire, bien qu’ils l’écrivent, c’est certain, dans des conditions qu’ils ne choisissent pas et avec des résultats parfois opposés à ceux recherchés.

Quiconque met l’accent sur l’importance historique des actions humaines, et voit l’histoire non comme un « processus » social abstrait mais comme le produit de luttes concrètes pour le pouvoir, se retrouve en contradiction avec la principale tradition des sciences sociales, qui lui oppose un principe contraire : celui d’une société organisée autour de ses propres lois. C’est la prétention même à pouvoir découvrir ces lois qui constitue la mystification principale des sciences sociales, consubstantielles aux dernières phases de la révolution industrielle comme l’économie politique l’était aux premières.
Aux XVIIIe et XIXe siècles, les économistes classiques déchiffrèrent le fonctionnement du capitalisme industriel. Ils le soutinrent par une apologie raffinée qui camouflait, sous le masque des principes universels de la science économique, les relations sociales propres au capitalisme. Celles-ci représentaient le produit final d’une évolution historique spécifique à l’Europe occidentale, mais l’économie politique les considéra à tort comme des lois naturelles, faisant passer l’exploitation pour l’ordre naturel des choses et offrant par-là même une aura d’inéluctabilité à la domination de classe. Dans la pratique capitaliste, comme dans la théorie qui paraissait être son reflet, les rapports entre les hommes adoptaient désormais « la forme fantastique d’un rapport des choses entre elles », comme l’affirma Marx.

À la fin du XIXe et au XXe siècle, le développement de la fonction managériale, de même que la prolifération de la bureaucratie, entraînèrent l’apparition d’une nouvelle branche du savoir, les sciences sociales, qui tentaient d’offrir une explication au réseau de plus en plus dense, opaque, des relations interpersonnelles si caractéristiques des sociétés avancées. L’offensive des sciences sociales contre l’illusion commune de l’autonomie individuelle représentait un progrès intellectuel, mais elle était viciée du fait de l’acharnement de ces mêmes sciences sociales à démontrer que l’homme est entièrement le produit de la société. Cette démarche conduisait à de nouvelles formes de confusion. Pour les sciences sociales, le principe d’« interdépendance » régit l’ensemble de la société moderne. Chaque partie de la société est reliée à toutes les autres et doit être comprise en relation avec elles ; les rapports entre les hommes forment un réseau intégré qui défie les explications « monocausales » et parfois même toute forme d’explication. De même que l’économie politique s’est montrée incapable d’envisager les relations de marché modernes comme le résultat d’un processus historique spécifique (au terme duquel les paysans et les artisans perdirent le contrôle des moyens de production pour devenir des salariés), les sciences sociales ne parviennent pas à voir que l’« interdépendance» ne fait que refléter les modes changeants de la domination de classe : l’extension et la consolidation du contrôle capitaliste à travers l’action du management, de la bureaucratie, et l’essor de l’expertise. Elles présentent ainsi à tort la socialisation de la reproduction – l’accaparement de l’éducation de l’enfant par l’État et les professionnels de la santé et de l’assistanat – comme un processus social abstrait, impersonnel, diversement décrit comme « déclin de la famille élargie », « transfert de fonctions », « différenciation» structurelle et fonctionnelle. La tyrannie exercée par ces concepts sur les recherches historiques et sociologiques consacrées à la famille rend toute cette littérature terne et ennuyeuse. La grande majorité des études sur la famille nous disent tout, sauf ce qu’on a le plus envie de savoir. Pourquoi la vie familiale est-elle devenue si pénible, le mariage si fragile, les relations entre parents et enfants si hostiles et acrimonieuses ?[…]

La majeure partie des écrits consacrés à la famille moderne tient pour acquis l’« isolement » de la famille nucléaire, par rapport non seulement au système de parenté [kinship system], mais également au monde du travail. Ils font l’hypothèse que cet isolement rend la famille imperméable aux influences extérieures. En réalité, le monde moderne s’immisce partout et anéantit l’intimité familiale. L’inviolabilité du foyer est une imposture dans un monde dominé par des consortiums géants et par les procédés de la publicité de masse. La société bourgeoise a toujours offert la promesse de satisfactions d’ordre privé censées compenser un travail réduit à une simple routine, mais elle sape dans le même temps ce compromis en faisant du loisir lui-même une industrie. Les mêmes forces qui ont appauvri le travail et la vie civique envahissent de manière grandissante le domaine privé et son dernier bastion, la famille. La tension entre la famille et l’ordre économique et politique, qui, dans la toute première phase de la société bourgeoise, protégeait les enfants et les adolescents de l’ensemble des effets du marché, s’atténue progressivement. La famille, vidée de l’intensité affective qui caractérisait jadis les relations domestiques, socialise les jeunes générations par le biais de relations accommodantes, adoucies, qui prédominent de la même façon dans le monde extérieur.
Auparavant, la famille transmettait les valeurs dominantes, mais offrait inévitablement à l’enfant l’aperçu d’un monde qui transcendait ces mêmes valeurs, cristallisé dans la riche imagerie de l’amour maternel ; or, le capitalisme, dans les dernières phases de son développement, est venu éliminer ou du moins atténuer cette contradiction. Il a minimisé le conflit entre la société et la famille.

Dans le même temps, il a exacerbé presque toutes les autres formes de conflit. Alors que le monde est de plus en plus menaçant et dangereux et que la famille n’est plus en mesure d’assurer une protection contre les dangers extérieurs, toutes les formes de loyauté s’affaiblissent progressivement. L’éthique du travail, transmise par la famille nucléaire, laisse la place à une éthique de la survie et de la satisfaction immédiate. Dans un monde où la compétition est centrée sur la survie plutôt que sur la réussite personnelle, Narcisse vient prendre la place de l’individu en quête de succès et de statut – le type de personnalité en voie de disparition que la grande majorité des chercheurs en sciences sociales considèrent, à tort, comme encore dominant. La satire du retrait dans la sphère privée, qui joue un rôle si important dans la nouvelle critique sociale, ne parvient pas à comprendre cela.
Les mêmes évolutions historiques qui avaient rendu nécessaire de faire de la vie privée – et notamment de la famille – un refuge contre le monde cruel de la politique et du travail, un sanctuaire émotionnel, ont envahi ce sanctuaire et l’ont soumis à un contrôle extérieur. Le retrait dans la sphère privée ne permet plus de préserver des valeurs partout menacées d’extinction. La préservation de ce qui a de la valeur dans notre culture ne pourra passer que par la transformation de notre vie publique elle-même. Reste à savoir si nous disposons encore de l’énergie et de l’imagination nécessaires pour l’entreprendre.[/access]

Un refuge dans ce monde impitoyable. La famille assiégée, C. Lasch (traduction de F. Joly), François Bourin Éditeur, 2012.

Peer Steinbrück, la fourmi rouge germanique

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On a prêté peu d’attention, de ce côté-ci du Rhin, à la nomination toute récente, par le SPD, de Peer Steinbrück, comme candidat à la chancellerie contre Angela Merkel pour les élections au Bundestag prévues à l’automne 2013. Ce choix est pourtant significatif de l’état d’esprit dominant en Allemagne en ces temps de crise des dettes souveraines au sein de la zone euro. Peer Steinbrück, 65 ans, incarne l’aile droite de la social-démocratie allemande et se réclame de l’héritage de Gehrard Schröder et d’Helmut Schmidt plutôt que de celui de Willy Brandt. Il partage avec les chrétiens-démocrates les plus orthodoxes une vision rigoriste de la gestion de l’économie, et l’aversion pour toute politique de relance fondée sur un assouplissement des règles régissant la BCE. Ce n’est pas à lui que l’ont fera avaler la couleuvre de la mutualisation des dettes au sein de la zone euro.

Pierre Moscovici aurait intérêt à se renseigner à son sujet auprès de Thierry Breton, Jean-Louis Borloo et Christine Lagarde, qui eurent l’occasion de fréquenter le personnage lorsqu’entre 2005 et 2009, il exerça les fonctions de ministre des finances au sein du cabinet de grande coalition CDU-SPD dirigé par Angela Merkel.

Peer Steinbrück veille sur le magot allemand comme une ourse sur ses oursons : défense d’approcher à moins de deux cents mètres ! Inutile, donc, d’attendre une alternance à Berlin pour espérer un rapprochement entre les cigales et les fourmis. Les fourmis rouges sont souvent plus intransigeantes que les fourmis noires.

La résistance au mariage homosexuel s’organise

PACS et mariage gay

Le mardi 3 novembre 1998, dans un hémicycle survolté et alors que la loi autorisant le PACS était sur le point d’être adoptée, Elisabeth Guigou prononçait un discours destiné à rassurer ceux qui voyaient dans cette union civile l’ouverture de la boîte de Pandore. À l’époque, bon nombre de parlementaires redoutaient en effet que cette loi iconoclaste fût la première d’une longue série autorisant, in fine, le mariage homosexuel et l’adoption – donc la filiation.

Lors de son allocution, la Garde des Sceaux du gouvernement Jospin expliquait la dissociation volontairement mise en place entre le PACS et le mariage. Ainsi, le PACS avait-il pour but de faire reconnaître par l’Etat l’engagement de deux personnes, homosexuelles ou hétérosexuelles. Ce faisant, le gouvernement statuait sur le couple, et non pas sur la famille et l’enfant. « Pourquoi l’adoption par un couple homosexuel serait-elle une mauvaise solution ? » tonnait alors Elisabeth Guigou. « Parce que le droit, lorsqu’il crée des filiations artificielles, ne peut ni ignorer, ni abolir la différence entre les sexes. » […] Je veux être parfaitement claire : je reconnais totalement le droit de toute personne à avoir la vie sexuelle de son choix. Mais je dis avec la plus grande fermeté que ce droit ne doit pas être confondu avec un hypothétique droit à l’enfant. […] Je soutiens comme de nombreux psychanalystes et psychiatres qu’un enfant a besoin d’avoir en face de lui, pendant sa croissance, un modèle de l’altérité sexuelle. »

Forte d’une bel argumentaire, Elisabeth Guigou, en guise de conclusion, apostrophait ses adversaires : « Je n’ignore pas le procès d’intention sur un éventuel « après » de cette proposition qui préparerait des évolutions plus fondamentales de notre droit. Ce texte serait « une valise à double fond ». Je m’élève avec la plus grande énergie contre de telles insinuations. Ce vocabulaire de contrebande qui fait croire que ce texte cacherait autre chose […] est inacceptable. »

Quatorze années ont passé depuis ces déclarations. Et il faut comprendre que quatorze ans après, le droit peut désormais créer des filiations artificielles ignorant et niant la différence des sexes, que le droit à l’enfant est devenu créance et que l’enfant n’a point besoin d’avoir en face de lui un modèle d’altérité sexuelle. Les contrebandiers de l’époque avaient-ils raison ? Comme ceux qui, aujourd’hui, s’opposant au mariage et à l’adoption prédisent la déstructuration de l’enfant, la gestation pour autrui dans quelques années, avec le ventre des femmes comme objet de commerce ?

Jugée déjà acquise parce que figurant dans le programme présidentiel de François Hollande, la loi sur le mariage homosexuel n’en risque pas moins de créer la polémique et il est à parier que son adoption ne sera pas si simple. Probablement conscients de l’ampleur politique et anthropologique que soulève le mariage homosexuel, le gouvernement tend peu l’oreille au débat et n’invite à ses concertations que les puissantes associations qui, dès le départ, poussaient le projet. Interrogé sur la précipitation de l’exécutif et sa surdité au débat, le sénateur Jean-Pierre Sueur s’est au contraire félicité que le gouvernement ait permis le débat par voie de presse (sic).

Alors les tenants du débat, les sceptiques quant aux conséquences d’un projet qui remet intrinsèquement en cause un modèle millénaire s’organisent. L’inénarrable Frigide Barjot est aux premières loges pour défendre la famille, appuyée par la socialiste Laurence Tcheng et un jeune homosexuel, Xavier Bongibault. Un collectif pour la famille formé de jeunes professionnels vient aussi de voir le jour, il entend fédérer et coordonner l’ensemble des initiatives, à commencer par une pétition nationale lancée aujourd’hui .

Les élus ne sont pas en reste non plus. Bon nombre de députés commencent à s’agiter et entendent bien ouvrir le débat. Chez les élus locaux, la prise de conscience est encore plus forte. C’est à eux qu’il reviendra demain d’unir des personnes de même sexe. Et chez certains, ça ne passe pas. Le premier à avoir ouvert le feu se nomme Philippe Brillault. L’indétrônable maire du Chesnay (il avait battu Christian Blanc aux municipales de 2008, seul et contre tous) vient de sortir une motion. Celle-ci a été présentée à l’ensemble du Conseil municipal et affiche clairement le refus des élus de voir modifier le code civil mais plus encore d’être pris en otage par un texte qui pose « un vrai cas de conscience » et que « seul un référendum légitimerait ». Cette alerte au Président de la république est, à n’en point douter, la première d’une longue série.

Le 17 juillet 1984, le gouvernement de Pierre Mauroy tombait, le mouvement de l’école libre avait fait descendre un million de personnes dans la rue pour s’opposer au projet de loi Savary. Qu’il s’appelle Bertinotti ou Taubira, le projet de loi autorisant le mariage homosexuel et l’adoption risque lui aussi de passer sous les fourches caudines de la rue. C’est le prix à payer lorsque l’on étouffe le débat.

*Photo : sushiesque

On aurait tort d’avoir tort avec Sartre

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Le hussard Roger NImier mort il y a cinquante ans

Le drame appartient à la légende des années 1960. Le 28 septembre 1962, Roger Nimier meurt dans un accident de voiture, avec la blonde romancière Sunsiaré de Larcône, alors qu’ils se rendaient dans la maison de campagne des Gallimard. En plus de la photo de son cadavre dans Paris Match, Nimier aura droit à quelques nécrologies fielleuses : il a eu ce qu’il méritait. Pour certains, les « hussards » ne sont qu’une invention de Bernard Frank qui, dans Les Temps modernes, a sonné la charge contre une poignée d’écrivains : Roger Nimier, Jacques Laurent et Antoine Blondin − Michel Déon venant s’ajouter plus tard à la fine équipe. Leurs torts sont multiples : ils aiment la vitesse, l’alcool et les jeunes filles. Ils n’écrivent que pour divertir. Ils ont un certain succès. Ils sont de droite. Si Frank se moque, en dilettante, de cet art de vivre qui est pourtant le sien, Sartre, lui, a des comptes à régler. Jacques Laurent l’épingle dans Paul et Jean-Paul, un pamphlet qui fait mouche et qui fait rire, car assimiler le penseur révolutionnaire à Paul Bourget, incarnation XIXe de la bien-pensance bourgeoise, il fallait oser ![access capability= »lire_inedits »]
Nimier, Laurent et Blondin seront donc décrétés infréquentables, et même fascistes, puisqu’ils lisent des écrivains honnis tels que Morand, Montherlant et Chardonne, et que leurs romans mettent en scène des miliciens, des femmes légères, des gandins à l’idéologie floue.

Une certaine idée du style

Les ouvrages qui paraissent à l’occasion du cinquantenaire de la mort de Nimier apportent la plus belle des réponses à Sartre. La littérature n’est ni de droite ni de gauche : elle est le style, autre nom de la pensée qui braconne sur le fil des mots. Le style : Nimier, Laurent, Blondin, Déon en ont, chacun selon son art. Sartre n’en a pas. Il faut lire, dans le Cahier de l’Herne consacré à Nimier, le texte de Gérard Guégan, qui n’a jamais oublié son coeur « rouge » et l’enragé qu’il fut. Il y raconte sa découverte de Nimier à travers son roman Le Grand d’Espagne, à l’ombre des bastons l’opposant à l’extrême droite des sixties : par-delà les coups de barre de fer, la littérature considérée comme un mot de passe entre ennemis. Alain Dugrand, qui signa longtemps les meilleurs papiers de Libération, ne dit pas autre chose dans sa contribution : « Fasciste, disaient-ils ».
On espère que le Cahier de l’Herne, la revue Bordel, ou encore le collectif édité par Pierre-Guillaume de Roux, Nimier, Blondin, Laurent et l’esprit hussard, permettront au public de redécouvrir des oeuvres de Nimier, de Laurent − sous son nom ou sous le pseudo de Cécil Saint-Laurent − et de Blondin, mais aussi d’écrivains qui partageaient avec eux une certaine idée de la langue française comme Jacques Perret, Stephen Hecquet, Pierre Boutang, Pol Vandromme ou Philippe Héduy. Tous écrivaient dans des revues aux noms enchanteurs : Arts, Opéra ou La Parisienne. Quant à Éric Neuhoff, Alexandre Astruc et Philippe d’Hugues, ils nous donnent envie de revoir les films scénarisés par Nimier. Alors, infréquentables, les hussards ? En tout cas maintenant que tous ou presque sont morts, il reste quelques plumes, comme celles de Christian Authier, Claire Debru, Florian Zeller ou Thibault de Montaigu, sans oublier notre camarade Jérôme Leroy, pour leur offrir des mots d’amour. On comprend la peine de Jean-Paul Sartre…[/access]

Roger Nimier, collectif, Les Cahiers de l’Herne, éditions de l’Herne, direction Marc Dambre.

Le Bal du gouverneur, Roger Nimier, éditions de l’Herne.

Roger Nimier, Antoine Blondin, Jacques Laurent et l’esprit hussard, collectif, éditions Pierre-Guillaume de Roux, direction Pierre-Guillaume de Roux et
Philippe Barthelet.

Les Hussards, revue Bordel, éditions Stéphane Million.

Thierry Dancourt, entre agacement et émerveillement

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Thierry Dancourt et Les ombres de Marge finaly

Les ombres de Marge Finaly, le dernier roman de Thierry Dancourt, a tout pour agacer un lecteur aussi instable que moi. Il manque de percussion, de rythme et d’emphase. Des phrases mollassonnes se succèdent sur plus de deux cents pages, une histoire sans aspérité se met péniblement en place et pourtant, le lecteur n’abandonne jamais ce texte monocorde, obsédant, crépusculaire et automnal.
Il y a un mystère Dancourt. J’aime les écrivains flamboyants, les pétarades lexicales, les mots qui dansent et la gloriole sans laquelle une œuvre littéraire me tombe des mains. J’insiste sur la gloriole, une écriture bravache qui flirte parfois avec le mauvais goût et qui se rattrape au dernier moment pour arracher le lecteur de sa torpeur. J’aime les coups de force, les empoignades, le frisson que procure notre belle langue française quand elle retrouve son essence originelle. C’est-à-dire sa puissance aristocratique et sa verve populaire. Les deux versants de notre identité nationale.
L’humilité de Dancourt, à vrai dire, je la trouve suspecte. Cette économie de mots, ses tâtonnements de chat timide, ses impressions fugaces, ses manières de pucelle me semblent le signe d’une immaturité qui colle parfaitement à notre société « moderne » où la violence du verbe est, sans cesse, refoulée. Cela voudrait-il dire que ce roman ne m’a pas plu ?

C’est là que l’homme est paradoxal. Chaque page avalée, je pestais contre cette atonie générale, contre cette préciosité narrative faite de banalité et d’écoulement du temps. Mais, à aucun moment, je n’ai quitté mes yeux du livre. Dancourt m’avait hypnotisé et charmé. Dans mon cas, il faut avouer que je suis un récidiviste car son premier roman, Hôtel de Lausanne, m’avait laissé le même goût en bouche et la même ambivalence.
A sa sortie, on avait parlé d’un style modianesque dans la manière de vaporiser une ambiance. La phrase de Modiano est plus précise, plus pure génétiquement que celle de Dancourt cependant, il existe chez ces deux écrivains le même flottement des arrière-saisons, la même nostalgie enivrante. Je ne résiste pas aux romans « vintage », aux voitures anciennes, aux actrices mortes et à l’élégance surannée de nos pères. Capturé dans un monde de souvenirs sans importance, je me suis laissé emporter par cette prose. J’étais quelque part, dans un territoire flou entre les rues du XVIème arrondissement et une propriété des Yvelines, à une époque indistincte, entre la fin des années 60 et le début des années 70, au milieu de personnages tout aussi évanescents.

Dans ce fleuve d’apparence tranquille, Dancourt instille une atmosphère étouffante très réussie. Tout en pestant jusqu’au bout devant ce manque d’audace stylistique, j’en étais pas moins séduit par cette œuvre vraiment originale. Car du style, elle en a assurément. Et puis, un roman qui fait revivre la Renault Prairie ne peut qu’émouvoir.

Les ombres de Marge Finally, Thierry Dancourt (La Table Ronde)

*Photo : osecours

Mélenchon, piège à «non» !

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Jean-Luc Mélenchon contre le traité budgétaire européen

Tout d’abord, soyons clairs, je pense que les dizaines de milliers de Français qui se rassembleront cet après-midi à la Bastille ont parfaitement raison de le faire.

Je partage leur objectif, leurs motivations, leur mécontentement. La majorité actuelle nous avait promis-juré-craché, quand elle était encore l’opposition, c’est-à-dire il y a à peine quelques mois, que le « Traité Merkozy » étant une machine de guerre contre la relance et l’emploi, il était à réécrire totalement. En vertu de quoi, une fois aux affaires, les socialistes se sont empressés de le voter « en l’état, à la virgule près », comme l’a fait remarquer perfidement et pertinemment NKM. (Au passage, constater qu’on laisse à cette insupportable le soin de rappeler la vérité ne fait qu’exaspérer mon exaspération)

Sur le fond, donc pas de lézard, je suis d’accord : pour sortir de l’ornière, notre pays n’a pas besoin d’un budget de bon père de famille radin et dénué d’ambition. Il a besoin d’investissements étatiques lourds et planifiés dans la recherche, les formations qualifiantes, la réindustrialisation, le réaménagement du territoire. Sinon, ce sera la muséification du pays sous l’œil amusé de nos voisins allemands, maitres absolus des cordons de la bourse de Francfort, donc de l’Europe.

Mais alors, me direz-vous, je devrais aller moi zaussi prendre la Bastille avec mes petits camarades. Oui mais non. Et cet abstentionnisme a un nom, il s’appelle Mélenchon.

Bien sûr, il n’est pas question, comme le font certains ultrapuristes, de reprocher à Mélenchon, en ce vingtième anniversaire du référendum sur Maastricht d’avoir à l’époque fait la campagne du Oui pour prôner aujourd’hui le Non. Tant qu’à faire je préfère ce cheminement-là à celui d’un Fillon, qui fut un vibrant noniste en 1992… Et la coquine Elisabeth me souffle à l’oreille que plus près de nous, en 2005, Laurent Fabius n’avait pas de moues assez dures pour fustiger le TCE et l’Europe du Grand Capital…

Non, ce qui motive ma décision c’est que ce défilé, qu’on le veuille ou non, ne mesurera pas le refus de ce Traité de cons[1. Cherchez bien, il y a un mauvais jeu de mots.] mais l’ampleur du soutien populaire à Mélenchon. Certes je sais bien que ce n’est pas pour cela que la plupart des militants descendront tout à l’heure dans la rue, mais qu’ils le veuillent ou non, tous les médias parlent déjà et parleront encore plus ce soir du nombre de militants défilant «avec Mélenchon ». Or un bon marxiste (et même un moyen bon) ne peut pas se soucier seulement de la justesse d’une idée. S’il ne veut pas sombrer dans l’idéalisme, il doit se préoccuper dans le même mouvement de la façon dont les masses (ou disons les ménagères de moins de cinquante ans et leurs familles) s’empareront de cette idée ou la percevront. Or, chers amis et camarades, ce qui restera ce soir, c’est bien moins le « contre le Traité » que le « avec Mélenchon » voire, comme le dit le Point.fr ce matin, « derrière Mélenchon ».

Or cette perspective, m’est esthétiquement insupportable. Je suis tombé tout jeune dans la lutte des classes, mais à un moment, où heureusement, on avait abandonné le culte de la personnalité. Dans les seventies, j’aimais beaucoup Georges Marchais, mais il ne me serait jamais venu à l’idée d’avoir son poster dans ma chambre. Les flux de l’Histoire m’ont évité de sanctifier Staline, Maurice Thorez ou Mao-Tsé-Toung, ce n’est pas pour défiler aujourd’hui à la Bastille « derrière Mélenchon » et encore moins y chanter à l’unisson ces vers bénis de l’Internationale : « Il n’est pas de sauveur suprême, ni dieu, ni césar, ni tribun ».

On rappellera à quel point le denier raout du Front de Gauche en cette même place de la Bastille le 18 mars dernier, qui devait supposément promouvoir la VIème République, avait immédiatement dégénéré en Mélenchon show façon Cloclo haute époque avec portraits géants, cris d’hystérie, évanouissements et tout le tralala… Le pire étant bien sûr l’hypocrisie carabinée de notre Chavez en VF, rappelant à l’envi qu’il n’était qu’un militant parmi les militants…

Donc les amis, allez-y si vous voulez, mais sans moi : pour paraphraser un général célèbre, ce n’est pas à 53 ans que je vais commencer une carrière de zélateur.

Voilà pourquoi ce dimanche j’irai déjeuner avec mes parents. Et pour ce qui est de la manif, je m’en tiendrai à la formule bancale mais raisonnée du soutien sans participation.

*Photo : RemiJDN

La corrida disparaîtra mais ne se rend pas

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La corrida tant décriée n'est pas morte

La corrida n’est pas morte, elle bande encore. L’expression, au féminin, peut surprendre. Mais quand on parle de taureaux l’argument est de poids.
Les partisans de la tauromachie auraient remporté une victoire récemment quand les Sages ont reconnu la constitutionnalité de l’exception culturelle qui permet à la corrida d’être pratiquée dans les terres où elle constitue une « tradition locale ininterrompue ».
Les détracteurs de la pratique ont pourtant raison quand ils affirment que le simple fait que la question ait pu être discutée par le Conseil Constitutionnel représente une avancée importante pour l’issue de leur combat. La bataille juridique a commencé, elle ne s’achèvera pas de sitôt. Le Crac, dont la dénomination pourrait évoquer un groupuscule terroriste post-maoïste, s’avère un rassemblement d’excités de l’angélisme qui ne cessera son combat que quand le sang ne coulera plus (littéralement : quand la mort aura disparu). On aurait préféré qu’ils fassent sauter des banques plutôt que de saisir les tribunaux pour les droits des animaux ; cela aurait eu plus de panache.

Le panache, et c’est hélas le problème, ce n’est pas un argument : il y a des choses pour lesquelles la beauté du geste semble déplacée. La mort en fait partie : « la mort n’est pas un spectacle » affirme Christopher Lings, le « tartuffe anti-corrida » assumé qui répond à Franz-Olivier Giesbert dans Nouvelles de France. Il la préfère confinée derrière les murs des abattoirs, parce que, là, elle est utile, indispensable, on ne saurait le contredire. On peut toutefois trouver que la mort que l’on cache n’est pas plus morale que celle que l’on tente d’exorciser par la construction subtile d’un spectacle rituel. C’est à cause de tels arguments, et d’une telle conception de la mort (et donc de la vie) que, lorsque mon voisin s’éteindra et qu’on emportera son corps pour le faire incinérer, nul cortège, nul voile aux fenêtres ne m’apprendra sa disparition. Je n’en serais informé que si je croise quelques membres de sa famille occupés à vider son appartement.
La corrida n’a aucune chance de survivre à notre époque, je n’en ai pas le moindre doute. On a lu partout que 48 % des français souhaitaient son interdiction : ils ne l’obtiendront peut-être pas mais ils verront à coup sûr sa disparition. La tauromachie ne correspond plus aux attentes de notre société et véhicule des valeurs contre lesquelles elle n’a de cesse de se battre. Ce simple constat en entraîne un autre : les gens ne vont plus assister aux courses. Nous ne saurions le leur reprocher, loin de nous l’idée d’obliger qui que ce soit à assister à ce spectacle, encore moins à l’apprécier. Nous ne formulons qu’un vœu : laissez-nous nous éteindre dans la dignité. C’est à dire : ne nous euthanasiez pas !
Regardez ce qui vient de se passer à Collioure, lisez donc la conclusion du conseil municipal :

« Vu le contexte économique ; Vu l’investissement que constitue la rénovation obligatoire des arènes pour pouvoir y organiser des spectacles ; Vu que les spectacles taurins sont aujourd’hui déficitaires ; Vu que nous avons trouvé un acheteur pour la structure, ce qui compensera largement les frais de démontage ; (…) Vu que la reconnaissance de notre Ville comme « ville de tradition taurine » n’est pas remise en cause ; Je vous propose donc de voter pour le démontage des arènes, et la vente de la structure ».

Ce genre de constat va devenir monnaie courante. Nous sommes quelques-uns à trouver cela triste. D’autant que nous ne perdons pas le combat idéologique mais que c’est bien l’économie qui a raison de nous. Cette tradition de la lenteur, de la construction rituelle, de la communauté des arènes va mourir sous les coups d’épée du marché : il y a de quoi pleurer. Pour autant le statut de « ville de tradition taurine » subsiste, on l’exhibera aux prochaines Journées du Patrimoine, avant d’en oublier le sens.

La corrida n’a jamais fait l’unanimité mais, pour la première fois, il n’est plus question de la critiquer : on entend bel et bien la supprimer. Au côté de Brigitte Bardot et d’Alain Delon, parmi les anti-corridas, j’ai lu le nom de Jean-Paul Belmondo. Le souvenir de ses passes fulgurantes dans les rues de Tigreville où, son manteau en guise de muleta, il combattait les voitures de passage a brusquement resurgi. J’ai repensé à Blondin et à Haedens, et je me suis souvenu que, dans Grognard et Hussards, Bernard Frank avait déjà placé cet art du côté des écrivains réprouvés. Après avoir tenté une métaphore tauromachique, il écrivait : « N’étant ni Montherlant ni Leiris, je ne suis pas très sûr de mes termes ; du reste, les taureaux, les toreros et les livres qui en parlent m’ennuient ».
Si la corrida vous ennuie, faites donc comme lui : ne lisez pas les livres qui en parlent. Et, s’il vous plaît, éloignez-vous des arènes qui tiennent encore debout.

*Photo : Rufino Lasaosa

Traité budgétaire : session de rattrapage le 30 septembre

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Contre le traité européen, le Front de Gauche manifeste

Un sondage récent indiquait que si on devait revoter pour le traité de Maëstricht aujourd’hui, 64% des Français voteraient non. Indiquons donc à ces 64% qu’il y aura une session de rattrapage ce dimanche 30 septembre, à l’initiative du Front de Gauche et d’une trentaine d’organisations politiques et syndicales.
Et on peut parier que Carlos Ghosn, pédégé de Renault, ne sera pas dans ce cortège parisien, à partir de 13h30, contre le TSCG autrement appelé le traité budgétaire. On peut l’excuser pour plusieurs raisons. Pour commencer, il est très occupé par le salon de l’automobile qui commence ce samedi 29 septembre. C’est en effet l’occasion pour lui de faire des déclarations choc, qui ressemblent à des déclarations de guerre. Il a élégamment mais efficacement expliqué au gouvernement Hollande que soit on faisait comme il disait, soit il allait mettre la clef sous la porte. Il exige « un plan d’action » pour la survie de son entreprise, estimant que « sous sa forme actuelle », celle-ci pourrait disparaître. Il continue, toujours en douceur : « Ce dont on a besoin, ce n’est pas une étude supplémentaire. On a besoin d’un plan d’action. Je ne connais aucune entreprise qui soit viable, qui puisse prospérer à partir d’une base qui ne soit pas compétitive ». Et, si par hasard on n’avait pas compris, il précise que Renault est « en train de renforcer les lignes de production qui produisent à l’export. Et on est en train de dégraisser les lignes de production qui produisent pour la France. » Si vous voulez une traduction plus précise, cela signifie que le travailleur français est trop cher. Qu’il se rassure, il a de fortes chances d’être entendu. Le gouvernement de François Hollande, si Carlos Ghosn et ses semblables expliquent que la seule solution pour maintenir l’emploi industriel en France, c’est de réduire le salarié en esclavage, sera là et bien là pour négocier fermement le poids des chaînes.

Mais Carlos Ghosn a une autre excuse pour ne pas aller manifester le 30 septembre, c’est qu’il n’a pas dû en entendre parler. On a parlé de tout ces derniers jours, des Roms, de Charlie Hebdo, du mariage gay, du budget, de Marseille qui finit par ressembler à Naples, de la fashion week, mais assez peu, pour ne pas dire pas du tout de ce fameux TSCG qui va nous faire tranquillement changer de civilisation alors qu’il est dans le meilleur des cas, quand on daigne en parler (un tout petit peu) présenté comme quelque chose de purement technique, un peu trop compliqué pour le profane. Entre le silence médiatique et le mépris discret des spécialistes, tout cela nous rappelle furieusement le contexte de 2005 et le vote pour le TCE qui devait être une formalité pour les européistes avant leur humiliation par les urnes avec un non à 55%. Seulement, il y a aujourd’hui des différences. Chirac, malgré tous ces défauts, était encore un peu inscrit dans l’Histoire et avait une certaine idée de la France, ou en tout cas la voyait autrement que sous la forme d’une vague entité administrative chargée de donner un cadre légal à la concurrence libre et non faussée.
En 2012, on n’en est plus là. La manifestation du 30 n’est même pas là pour appeler à voter Non mais simplement pour demander que soit tenu un referendum. Le silence sidéral des médias est d’autant plus fort que du côté du gouvernement, deux ministres concernés au premier chef, le ministe des affaires étrangère Fabius et celui des affaires européennes Bernard Cazeneuve étaient des partisans du non en 2005. Bon, ils sont juste un peu moins ridicules que Cécile Duflot qui aime tellement son maroquin qu’elle est capable de déployer des trésors de casuistique, à faire pâlir d’envie un confesseur jésuite, pour expliquer que ce n’est pas parce que son parti à décider de ne pas voter ce traité au parlement qu’elle est tenue par cette décision et que d’ailleurs ce n’est même pas son affaire.

Plus gênant encore, à propos de ce traité, c’est qu’il est approuvé et sera voté au parlement et par la droite et par les socialistes, ce en quoi nous devenons vraiment européens puisque les différences idéologiques s’estompent au point que l’on puisse très bien imaginer chez nous comme ailleurs des gouvernements d’ « union nationale » qui seront sûrement d’union mais certainement pas « national ». A propos de national, le Front du même nom, pourtant si prompt en campagne électorale à défendre la France éternelle, semble curieusement regarder ailleurs avec une patronne qui préfère des déclarations fracassantes sur la laïcité en demandant carrément l’interdiction du voile dans la rue (ouais !) mais aussi de la kippa (euh…).
Il y aurait bien les copains de Debout la République mais le problème est que ni la qualité de leurs idées, ni celle des hommes qui les défendent ne compensent la faiblesse de leurs effectifs.

Alors qui va s’y coller ? Je vous le donne en mille : le Front de Gauche. Oui, ce mouvement dont on n’a eu de cesse d’expliquer qu’il était immigrationniste, multiculturaliste, bobolchévique, c’est lui qui se retrouve en première ligne ce dimanche pour défendre l’indépendance de la France et l’Europe sociale. Comme quoi, il n’y a pas d’amour mais seulement des preuves d’amour. On rappellera, pour mémoire, que le TSCG, c’est une austérité grandissante avec des dépenses publiques limitées au maximum dans le but de plafonner les déficits publics à 0, 5% (dis maman, l’école, l’hôpital, la sécu, c’est du déficit ou de l’investissement pour l’avenir ?) et c’est aussi une perte de souveraineté objective puisque c’est la Commission européenne, instance non élue, qui validera le budget de la France.
Alors, le 30 septembre, dimanche, on se comptera. Et pour ceux qui auraient des réticences à défiler au côté de bannière communiste, on ne pourra que chanter :
Quand les blés sont sous la grêle
Fou qui fait le délicat
Fou qui songe à ses querelles
Au coeur du commun combat

*Photo : JeanFdG.

Gégauff, l’écrivain masqué

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Paul Gégauff par Arnaud Le Guern

« Tu n’as pas lu Gégauff ? », me lance avec étonnement un ami dont les deux passions sont de collectionner les éditions originales des hussards et de courir le Sud de l’Europe pour assouvir sa passion des corridas. « C’est une sorte de hussard inconnu », poursuit-il. Hussard peu connu, assurément, mais hussard de Minuit surtout, puisque tel était son éditeur, les autres membres de cette obédience préférant généralement Gallimard ou La Table ronde. Voilà comment je connus
l’existence de Gégauff.
Minuit, c’est l’heure où l’on pouvait croiser Paul Gégauff en compagnie d’Antoine Blondin et d’Alexandre Astruc chez Jean Castel, rue Princesse, dans ce quartier où il arrive à Arnaud Le Guern de se promener la gorge tailladée par un tesson de bouteille qu’une jeune fille a tenté de lui enfoncer dans le cou à La
Closerie des Lilas. Si Arnaud Le Guern s’en est sorti, Paul Gégauff, lui, mourut en Norvège, tué par sa femme sous l’emprise de l’alcool, le soir du 24 décembre 1983, alors qu’il venait de lui dire : « Tue-moi si tu veux, mais arrête de m’emmerder ! »[access capability= »lire_inedits »] Un conte de Noël en forme de mauvais polar scandinave…

Arnaud Le Guern vient de publier un petit essai bien senti sur Gégauff. Son éditeur avait déjà republié Tous mes amis…, un titre qui ressemble à un début de chanson de France Gall mais qui est un excellent recueil de nouvelles paru originellement chez Julliard en 1969. Paul Gégauff est né la même année
qu’Antoine Blondin, en 1922. Ce fils d’industriel alsacien passe l’été 1940 à Saint-Tropez. Après la Libération, il habite le même hôtel parisien qu’Éric Rohmer, avec qui il sympathise. Il travaille un peu avec lui et l’inspire pour les personnages des héros du Journal d’un scélérat (1950) et du Signe du Lion (1959), film pour lequel il est crédité au scénario.
À Saint-Germain-des-Prés, Gégauff aime provoquer : il se déguise en soldat allemand lors de soirées costumées. Il donne du « Cher Maître » à Lucien Rebatet, romancier collaborationniste, auteur décrié des Décombres, qui plaît à la Nouvelle Vague, François Truffaut en tête. Mais Gégauff aime peu François Truffaut, auquel il préférera toujours Jean-Luc Godard.
À la fin des années 1950, il rencontre Claude Chabrol et deviendra son scénariste et dialoguiste fétiche, pour ses trois films les mieux placés au boxoffice : Docteur Popaul (1972), Les Cousins (1959), À double tour (1959 également), et bien d’autres encore.

Dans le même temps, il se lie avec les hussards, ces écrivains de droite issus des eaux de l’Action française. Il écrit dans la revue La Parisienne de Jacques Laurent. Roger Nimier goûte chez lui « un style vif où la pensée saute d’un mot à l’autre comme une puce ».
Une Âme damnée nous montre comment, par son attitude même, par l’impertinence de sa vie et la flamboyance de son style, Gégauff se situe au point de
convergence des hussards et de la Nouvelle Vague. Il est un peu dommage que la profusion de noms propres cités et de digressions personnelles ralentissent le
récit d’Arnaud Le Guern. Malgré ces défauts, il a trouvé le ton juste pour célébrer le panache de Paul Gégauff.[/access]

Arnaud Le Guern, Une Âme damnée, éditions Pierre-Guillaume de Roux, septembre 2012 .

Entrevue vs. Fientrevue : La Cour d’Appel relaxe le Gang des pastiches !

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Basile de Koch, Président à vie du groupe Jalons, nous a transmis le communiqué ci-dessous, que nous publions bien volontiers, sans même qu’il y ait joint un gros chèque –qui de toute façon eût assez peu de chances d’être approvisionné.

Paris, le mardi 25 septembre 2012

Affaire Entrevue vs. Fientrevue : LA COUR D’APPEL RELAXE LE GANG DES PASTICHES !

« Joie, joie, pleurs de joie » ! Après dix ans de procédures à rebondissements, la décision tant attendue de la Cour d’Appel est enfin tombée, et du bon côté !

Dans son arrêt du 21 septembre, la juridiction du second degré rend pleinement justice au nôtre :

– Oui, confirme-t-elle après les juges de première instance, Fientrevue était bien une « parodie respectant les lois du genre », et non pas un « plagiat parasite et cannibale», comme le plaidait sans rire M. Gérard Ponson, patron d’Entrevue ;

– Non, statue-t-elle contre les premiers juges, notre parodie n’a même pas «contrefait» la couverture de l’original : si elle en a repris les «éléments caractéristique s», c’est tout bonnement pour les «caricaturer».

Bref le droit à la parodie, pour pouvoir s’exercer, inclut nécessairement celui d’imiter le fond et la forme du support pastiché. Cela va sans dire, mais ça va mieux quand c’est la Cour d’Appel qui l’écrit.

Pour ne rien gâter, cette sage décision est motivée en termes savoureux. Selon l’arrêt, «l’observateur averti » disposait en la circonstance de tous les éléments nécessaires « pour comprendre qu’il s’agit d’une parodie destinée à se moquer de la revue ENTREVUE ». Il lui suffisait pour cela de lire le simple titre FIENTREVUE, mais aussi l’inscription au-dessus du titre « Attention ! Ceci est une grossière contrefaçon signée JALONS » et en dessous « Toutes les conneries sont bonnes à dire »ainsi que« 3 euros, comme le vrai ».

On ne saurait mieux dire, et c’est un plaisir pour les Jalons, « pasticheurs du Roy depuis 1793 », de voir leurs bons gags cités par la haute juridiction comme exemples d’une parodie réussie.

Résultat des courses : la société Jalons, au capital de 304 euros, est dispensée de débourser les 1,127 million (!) réclamés par les plaignants, et même les 2 500 que leur avaient généreusement alloué les juges de première instance.

On pourrait certes déplorer que la Cour d’Appel ne nous accorde pas de dommages-intérêts, au terme d’une décision qui met pourtant en lumière le caractère manifestement abusif d’un acharnement judiciaire sans objet. Ces procédures interminables autant qu’absurdes nous ont quand même coûté la peau ! ! Mais bon, vu les dettes accumulées par feu la société de Ponson, aujourd’hui liquidée, nous n’avions de toute façon aucune chance de récupérer le moindre centime.

C’est donc d’un cœur aussi léger que le portefeuille que nous fêterons prochainement, en compagnie des personnalités qui nous ont soutenu depuis le début, cette victoire de la liberté d’expression, du droit à la parodie et du bon droit tout court.

Justice et fête !

La parodie "Fientrevue" d'Entrevue autorisée

Christopher Lasch : la famille assiégée

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Christopher Lasch, La famille assiégée. Un refuge dans ce monde impitoyable

Christopher Lasch, La famille assiégée. Un refuge dans ce monde impitoyable

Alors que le monde des affaires, la politique et les relations internationales gagnent toujours plus en sauvagerie et en violence, les hommes cherchent un refuge dans la vie privée, dans les relations personnelles et, par-dessus tout, dans la famille, dernier havre où l’amour et la décence trouvent encore une place. La vie familiale, cependant, semble chaque jour un peu moins capable d’offrir de telles consolations. D’où le sentiment persistant d’angoisse qui, de manière sous-jacente, parcourt le vaste corpus, sans cesse croissant, des commentaires consacrés à la situation de la famille.
Une grande partie de cette littérature tente de montrer que la famille répond à des besoins importants et qu’elle a, par conséquent, une longue vie devant elle, en dépit des changements qui affectent sa forme et sa structure. Pourtant, le taux de divorce continue de grimper, le conflit générationnel s’aggrave, et l’opinion éclairée condamne la famille comme un anachronisme répressif. Ces évolutions traduisent-elles simplement la « tension » née de l’« adaptation » de la famille à des conditions sociales en cours de mutation, ou présagent-elles d’un affaiblissement du tissu social et d’une désorganisation dramatique de l’ensemble de nos institutions ? La famille offre-t-elle encore un refuge dans le monde impitoyable qui est le nôtre ? À moins que les tempêtes dont nous voulons nous protéger menacent d’engloutir dans le même temps le refuge familial ?[access capability= »lire_inedits »]
[…] La première chose à comprendre au sujet de la présente crise de la famille est qu’elle ne s’est pas matérialisée du jour au lendemain. Les néo-féministes, les porte-parole de la contre-culture, les sociologues de la gauche radicale, les adeptes de la « nouvelle histoire sociale » et les journalistes qui popularisent les idées de ces commentateurs appréhendent tous la situation désespérée de la famille comme s’il s’agissait d’une découverte toute récente à leur attribuer en propre. Dans leurs écrits, ils tiennent pour acquis que la « révolution sexuelle », le mouvement féministe et le déclin de l’autorité parentale sont le produit des quinze dernières années. Leurs souvenirs ne remontent même pas aux années 1950, période qui, dans le folklore actuel, représente l’âge d’or de la famille « traditionnelle ».

En réalité, voilà cent ans que la famille se désintègre petit à petit. La crise du divorce, le féminisme et la révolte des jeunes générations trouvent leur origine dans le XIXe siècle, et ont toujours été des sujets de controverse depuis lors. Ces débats au sein de la population ont à leur tour donné naissance à une tradition de recherche sociologique qui détermine, aujourd’hui encore, la grande majorité des questions nourrissant la littérature actuelle sur la famille. Le présent ouvrage expose cette tradition et lui oppose une lecture critique. Il montre comment elle est venue à la fois refléter et influer les politiques sociales, et analyse l’impact accablant de ces politiques sur la famille – sous l’influence, notamment, des professions dites d’assistanat. Mon sujet se situe à l’intersection de la théorie, de l’idéologie et de la pratique sociale. En voulant étudier leurs relations réciproques, souligner l’importance des idées tout en les replaçant dans leur contexte historique, et rejeter l’idée selon laquelle l’Histoire se dévoile ou « évolue » automatiquement, j’espère convaincre le lecteur que la famille contemporaine est le produit de l’action humaine et non pas de « forces » sociales abstraites. L’histoire de la société moderne est, d’un certain point de vue, celle de l’affirmation d’un contrôle social sur des activités jadis dévolues aux individus ou à leurs familles. Dans la phase initiale de la révolution industrielle, les capitalistes arrachèrent la production du foyer pour la collectiviser à l’intérieur de l’usine, sous leur surveillance. Ils se mirent ensuite à s’approprier les savoir-faire et le savoir technique des travailleurs grâce à l’« organisation scientifique du travail », et à les rassembler sous le contrôle d’une direction managériale. Ils étendirent enfin leur contrôle sur la vie privée des travailleurs ; médecins, psychiatres, enseignants, psychopédagogues, agents au service de tribunaux pour mineurs et autres spécialistes commencèrent à surveiller l’éducation des enfants, qui jusqu’alors relevait de la famille. La socialisation de la production, suivie de la socialisation de la reproduction, a généré deux effets contradictoires. D’un côté, ces évolutions ont jeté les bases matérielles d’un nouveau type de société où la forme et le contenu de la production sont déterminés par les besoins collectifs plutôt que par le profit privé. De l’autre, ces mêmes évolutions ont placé les populations dans une dépendance accrue vis-à-vis des managers et des experts – les grands consortiums et l’État –, érodant par-là même la capacité d’autonomie et d’innovation sociale. Au moment où le capitalisme perdait non seulement toute raison d’être mais créait lui-même les conditions de son propre dépassement, toute volonté et toute capacité visant à son remplacement se sont trouvées atrophiées. Cette aporie vient rappeler une nouvelle fois qu’aucune innovation sociale n’intervient de façon automatique, mais exige toujours une intervention active de la part de l’homme. Les hommes sont auteurs de leur propre histoire, bien qu’ils l’écrivent, c’est certain, dans des conditions qu’ils ne choisissent pas et avec des résultats parfois opposés à ceux recherchés.

Quiconque met l’accent sur l’importance historique des actions humaines, et voit l’histoire non comme un « processus » social abstrait mais comme le produit de luttes concrètes pour le pouvoir, se retrouve en contradiction avec la principale tradition des sciences sociales, qui lui oppose un principe contraire : celui d’une société organisée autour de ses propres lois. C’est la prétention même à pouvoir découvrir ces lois qui constitue la mystification principale des sciences sociales, consubstantielles aux dernières phases de la révolution industrielle comme l’économie politique l’était aux premières.
Aux XVIIIe et XIXe siècles, les économistes classiques déchiffrèrent le fonctionnement du capitalisme industriel. Ils le soutinrent par une apologie raffinée qui camouflait, sous le masque des principes universels de la science économique, les relations sociales propres au capitalisme. Celles-ci représentaient le produit final d’une évolution historique spécifique à l’Europe occidentale, mais l’économie politique les considéra à tort comme des lois naturelles, faisant passer l’exploitation pour l’ordre naturel des choses et offrant par-là même une aura d’inéluctabilité à la domination de classe. Dans la pratique capitaliste, comme dans la théorie qui paraissait être son reflet, les rapports entre les hommes adoptaient désormais « la forme fantastique d’un rapport des choses entre elles », comme l’affirma Marx.

À la fin du XIXe et au XXe siècle, le développement de la fonction managériale, de même que la prolifération de la bureaucratie, entraînèrent l’apparition d’une nouvelle branche du savoir, les sciences sociales, qui tentaient d’offrir une explication au réseau de plus en plus dense, opaque, des relations interpersonnelles si caractéristiques des sociétés avancées. L’offensive des sciences sociales contre l’illusion commune de l’autonomie individuelle représentait un progrès intellectuel, mais elle était viciée du fait de l’acharnement de ces mêmes sciences sociales à démontrer que l’homme est entièrement le produit de la société. Cette démarche conduisait à de nouvelles formes de confusion. Pour les sciences sociales, le principe d’« interdépendance » régit l’ensemble de la société moderne. Chaque partie de la société est reliée à toutes les autres et doit être comprise en relation avec elles ; les rapports entre les hommes forment un réseau intégré qui défie les explications « monocausales » et parfois même toute forme d’explication. De même que l’économie politique s’est montrée incapable d’envisager les relations de marché modernes comme le résultat d’un processus historique spécifique (au terme duquel les paysans et les artisans perdirent le contrôle des moyens de production pour devenir des salariés), les sciences sociales ne parviennent pas à voir que l’« interdépendance» ne fait que refléter les modes changeants de la domination de classe : l’extension et la consolidation du contrôle capitaliste à travers l’action du management, de la bureaucratie, et l’essor de l’expertise. Elles présentent ainsi à tort la socialisation de la reproduction – l’accaparement de l’éducation de l’enfant par l’État et les professionnels de la santé et de l’assistanat – comme un processus social abstrait, impersonnel, diversement décrit comme « déclin de la famille élargie », « transfert de fonctions », « différenciation» structurelle et fonctionnelle. La tyrannie exercée par ces concepts sur les recherches historiques et sociologiques consacrées à la famille rend toute cette littérature terne et ennuyeuse. La grande majorité des études sur la famille nous disent tout, sauf ce qu’on a le plus envie de savoir. Pourquoi la vie familiale est-elle devenue si pénible, le mariage si fragile, les relations entre parents et enfants si hostiles et acrimonieuses ?[…]

La majeure partie des écrits consacrés à la famille moderne tient pour acquis l’« isolement » de la famille nucléaire, par rapport non seulement au système de parenté [kinship system], mais également au monde du travail. Ils font l’hypothèse que cet isolement rend la famille imperméable aux influences extérieures. En réalité, le monde moderne s’immisce partout et anéantit l’intimité familiale. L’inviolabilité du foyer est une imposture dans un monde dominé par des consortiums géants et par les procédés de la publicité de masse. La société bourgeoise a toujours offert la promesse de satisfactions d’ordre privé censées compenser un travail réduit à une simple routine, mais elle sape dans le même temps ce compromis en faisant du loisir lui-même une industrie. Les mêmes forces qui ont appauvri le travail et la vie civique envahissent de manière grandissante le domaine privé et son dernier bastion, la famille. La tension entre la famille et l’ordre économique et politique, qui, dans la toute première phase de la société bourgeoise, protégeait les enfants et les adolescents de l’ensemble des effets du marché, s’atténue progressivement. La famille, vidée de l’intensité affective qui caractérisait jadis les relations domestiques, socialise les jeunes générations par le biais de relations accommodantes, adoucies, qui prédominent de la même façon dans le monde extérieur.
Auparavant, la famille transmettait les valeurs dominantes, mais offrait inévitablement à l’enfant l’aperçu d’un monde qui transcendait ces mêmes valeurs, cristallisé dans la riche imagerie de l’amour maternel ; or, le capitalisme, dans les dernières phases de son développement, est venu éliminer ou du moins atténuer cette contradiction. Il a minimisé le conflit entre la société et la famille.

Dans le même temps, il a exacerbé presque toutes les autres formes de conflit. Alors que le monde est de plus en plus menaçant et dangereux et que la famille n’est plus en mesure d’assurer une protection contre les dangers extérieurs, toutes les formes de loyauté s’affaiblissent progressivement. L’éthique du travail, transmise par la famille nucléaire, laisse la place à une éthique de la survie et de la satisfaction immédiate. Dans un monde où la compétition est centrée sur la survie plutôt que sur la réussite personnelle, Narcisse vient prendre la place de l’individu en quête de succès et de statut – le type de personnalité en voie de disparition que la grande majorité des chercheurs en sciences sociales considèrent, à tort, comme encore dominant. La satire du retrait dans la sphère privée, qui joue un rôle si important dans la nouvelle critique sociale, ne parvient pas à comprendre cela.
Les mêmes évolutions historiques qui avaient rendu nécessaire de faire de la vie privée – et notamment de la famille – un refuge contre le monde cruel de la politique et du travail, un sanctuaire émotionnel, ont envahi ce sanctuaire et l’ont soumis à un contrôle extérieur. Le retrait dans la sphère privée ne permet plus de préserver des valeurs partout menacées d’extinction. La préservation de ce qui a de la valeur dans notre culture ne pourra passer que par la transformation de notre vie publique elle-même. Reste à savoir si nous disposons encore de l’énergie et de l’imagination nécessaires pour l’entreprendre.[/access]

Un refuge dans ce monde impitoyable. La famille assiégée, C. Lasch (traduction de F. Joly), François Bourin Éditeur, 2012.

Peer Steinbrück, la fourmi rouge germanique

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On a prêté peu d’attention, de ce côté-ci du Rhin, à la nomination toute récente, par le SPD, de Peer Steinbrück, comme candidat à la chancellerie contre Angela Merkel pour les élections au Bundestag prévues à l’automne 2013. Ce choix est pourtant significatif de l’état d’esprit dominant en Allemagne en ces temps de crise des dettes souveraines au sein de la zone euro. Peer Steinbrück, 65 ans, incarne l’aile droite de la social-démocratie allemande et se réclame de l’héritage de Gehrard Schröder et d’Helmut Schmidt plutôt que de celui de Willy Brandt. Il partage avec les chrétiens-démocrates les plus orthodoxes une vision rigoriste de la gestion de l’économie, et l’aversion pour toute politique de relance fondée sur un assouplissement des règles régissant la BCE. Ce n’est pas à lui que l’ont fera avaler la couleuvre de la mutualisation des dettes au sein de la zone euro.

Pierre Moscovici aurait intérêt à se renseigner à son sujet auprès de Thierry Breton, Jean-Louis Borloo et Christine Lagarde, qui eurent l’occasion de fréquenter le personnage lorsqu’entre 2005 et 2009, il exerça les fonctions de ministre des finances au sein du cabinet de grande coalition CDU-SPD dirigé par Angela Merkel.

Peer Steinbrück veille sur le magot allemand comme une ourse sur ses oursons : défense d’approcher à moins de deux cents mètres ! Inutile, donc, d’attendre une alternance à Berlin pour espérer un rapprochement entre les cigales et les fourmis. Les fourmis rouges sont souvent plus intransigeantes que les fourmis noires.

La résistance au mariage homosexuel s’organise

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PACS et mariage gay

PACS et mariage gay

Le mardi 3 novembre 1998, dans un hémicycle survolté et alors que la loi autorisant le PACS était sur le point d’être adoptée, Elisabeth Guigou prononçait un discours destiné à rassurer ceux qui voyaient dans cette union civile l’ouverture de la boîte de Pandore. À l’époque, bon nombre de parlementaires redoutaient en effet que cette loi iconoclaste fût la première d’une longue série autorisant, in fine, le mariage homosexuel et l’adoption – donc la filiation.

Lors de son allocution, la Garde des Sceaux du gouvernement Jospin expliquait la dissociation volontairement mise en place entre le PACS et le mariage. Ainsi, le PACS avait-il pour but de faire reconnaître par l’Etat l’engagement de deux personnes, homosexuelles ou hétérosexuelles. Ce faisant, le gouvernement statuait sur le couple, et non pas sur la famille et l’enfant. « Pourquoi l’adoption par un couple homosexuel serait-elle une mauvaise solution ? » tonnait alors Elisabeth Guigou. « Parce que le droit, lorsqu’il crée des filiations artificielles, ne peut ni ignorer, ni abolir la différence entre les sexes. » […] Je veux être parfaitement claire : je reconnais totalement le droit de toute personne à avoir la vie sexuelle de son choix. Mais je dis avec la plus grande fermeté que ce droit ne doit pas être confondu avec un hypothétique droit à l’enfant. […] Je soutiens comme de nombreux psychanalystes et psychiatres qu’un enfant a besoin d’avoir en face de lui, pendant sa croissance, un modèle de l’altérité sexuelle. »

Forte d’une bel argumentaire, Elisabeth Guigou, en guise de conclusion, apostrophait ses adversaires : « Je n’ignore pas le procès d’intention sur un éventuel « après » de cette proposition qui préparerait des évolutions plus fondamentales de notre droit. Ce texte serait « une valise à double fond ». Je m’élève avec la plus grande énergie contre de telles insinuations. Ce vocabulaire de contrebande qui fait croire que ce texte cacherait autre chose […] est inacceptable. »

Quatorze années ont passé depuis ces déclarations. Et il faut comprendre que quatorze ans après, le droit peut désormais créer des filiations artificielles ignorant et niant la différence des sexes, que le droit à l’enfant est devenu créance et que l’enfant n’a point besoin d’avoir en face de lui un modèle d’altérité sexuelle. Les contrebandiers de l’époque avaient-ils raison ? Comme ceux qui, aujourd’hui, s’opposant au mariage et à l’adoption prédisent la déstructuration de l’enfant, la gestation pour autrui dans quelques années, avec le ventre des femmes comme objet de commerce ?

Jugée déjà acquise parce que figurant dans le programme présidentiel de François Hollande, la loi sur le mariage homosexuel n’en risque pas moins de créer la polémique et il est à parier que son adoption ne sera pas si simple. Probablement conscients de l’ampleur politique et anthropologique que soulève le mariage homosexuel, le gouvernement tend peu l’oreille au débat et n’invite à ses concertations que les puissantes associations qui, dès le départ, poussaient le projet. Interrogé sur la précipitation de l’exécutif et sa surdité au débat, le sénateur Jean-Pierre Sueur s’est au contraire félicité que le gouvernement ait permis le débat par voie de presse (sic).

Alors les tenants du débat, les sceptiques quant aux conséquences d’un projet qui remet intrinsèquement en cause un modèle millénaire s’organisent. L’inénarrable Frigide Barjot est aux premières loges pour défendre la famille, appuyée par la socialiste Laurence Tcheng et un jeune homosexuel, Xavier Bongibault. Un collectif pour la famille formé de jeunes professionnels vient aussi de voir le jour, il entend fédérer et coordonner l’ensemble des initiatives, à commencer par une pétition nationale lancée aujourd’hui .

Les élus ne sont pas en reste non plus. Bon nombre de députés commencent à s’agiter et entendent bien ouvrir le débat. Chez les élus locaux, la prise de conscience est encore plus forte. C’est à eux qu’il reviendra demain d’unir des personnes de même sexe. Et chez certains, ça ne passe pas. Le premier à avoir ouvert le feu se nomme Philippe Brillault. L’indétrônable maire du Chesnay (il avait battu Christian Blanc aux municipales de 2008, seul et contre tous) vient de sortir une motion. Celle-ci a été présentée à l’ensemble du Conseil municipal et affiche clairement le refus des élus de voir modifier le code civil mais plus encore d’être pris en otage par un texte qui pose « un vrai cas de conscience » et que « seul un référendum légitimerait ». Cette alerte au Président de la république est, à n’en point douter, la première d’une longue série.

Le 17 juillet 1984, le gouvernement de Pierre Mauroy tombait, le mouvement de l’école libre avait fait descendre un million de personnes dans la rue pour s’opposer au projet de loi Savary. Qu’il s’appelle Bertinotti ou Taubira, le projet de loi autorisant le mariage homosexuel et l’adoption risque lui aussi de passer sous les fourches caudines de la rue. C’est le prix à payer lorsque l’on étouffe le débat.

*Photo : sushiesque

On aurait tort d’avoir tort avec Sartre

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Le hussard Roger NImier mort il y a cinquante ans

Le hussard Roger NImier mort il y a cinquante ans

Le drame appartient à la légende des années 1960. Le 28 septembre 1962, Roger Nimier meurt dans un accident de voiture, avec la blonde romancière Sunsiaré de Larcône, alors qu’ils se rendaient dans la maison de campagne des Gallimard. En plus de la photo de son cadavre dans Paris Match, Nimier aura droit à quelques nécrologies fielleuses : il a eu ce qu’il méritait. Pour certains, les « hussards » ne sont qu’une invention de Bernard Frank qui, dans Les Temps modernes, a sonné la charge contre une poignée d’écrivains : Roger Nimier, Jacques Laurent et Antoine Blondin − Michel Déon venant s’ajouter plus tard à la fine équipe. Leurs torts sont multiples : ils aiment la vitesse, l’alcool et les jeunes filles. Ils n’écrivent que pour divertir. Ils ont un certain succès. Ils sont de droite. Si Frank se moque, en dilettante, de cet art de vivre qui est pourtant le sien, Sartre, lui, a des comptes à régler. Jacques Laurent l’épingle dans Paul et Jean-Paul, un pamphlet qui fait mouche et qui fait rire, car assimiler le penseur révolutionnaire à Paul Bourget, incarnation XIXe de la bien-pensance bourgeoise, il fallait oser ![access capability= »lire_inedits »]
Nimier, Laurent et Blondin seront donc décrétés infréquentables, et même fascistes, puisqu’ils lisent des écrivains honnis tels que Morand, Montherlant et Chardonne, et que leurs romans mettent en scène des miliciens, des femmes légères, des gandins à l’idéologie floue.

Une certaine idée du style

Les ouvrages qui paraissent à l’occasion du cinquantenaire de la mort de Nimier apportent la plus belle des réponses à Sartre. La littérature n’est ni de droite ni de gauche : elle est le style, autre nom de la pensée qui braconne sur le fil des mots. Le style : Nimier, Laurent, Blondin, Déon en ont, chacun selon son art. Sartre n’en a pas. Il faut lire, dans le Cahier de l’Herne consacré à Nimier, le texte de Gérard Guégan, qui n’a jamais oublié son coeur « rouge » et l’enragé qu’il fut. Il y raconte sa découverte de Nimier à travers son roman Le Grand d’Espagne, à l’ombre des bastons l’opposant à l’extrême droite des sixties : par-delà les coups de barre de fer, la littérature considérée comme un mot de passe entre ennemis. Alain Dugrand, qui signa longtemps les meilleurs papiers de Libération, ne dit pas autre chose dans sa contribution : « Fasciste, disaient-ils ».
On espère que le Cahier de l’Herne, la revue Bordel, ou encore le collectif édité par Pierre-Guillaume de Roux, Nimier, Blondin, Laurent et l’esprit hussard, permettront au public de redécouvrir des oeuvres de Nimier, de Laurent − sous son nom ou sous le pseudo de Cécil Saint-Laurent − et de Blondin, mais aussi d’écrivains qui partageaient avec eux une certaine idée de la langue française comme Jacques Perret, Stephen Hecquet, Pierre Boutang, Pol Vandromme ou Philippe Héduy. Tous écrivaient dans des revues aux noms enchanteurs : Arts, Opéra ou La Parisienne. Quant à Éric Neuhoff, Alexandre Astruc et Philippe d’Hugues, ils nous donnent envie de revoir les films scénarisés par Nimier. Alors, infréquentables, les hussards ? En tout cas maintenant que tous ou presque sont morts, il reste quelques plumes, comme celles de Christian Authier, Claire Debru, Florian Zeller ou Thibault de Montaigu, sans oublier notre camarade Jérôme Leroy, pour leur offrir des mots d’amour. On comprend la peine de Jean-Paul Sartre…[/access]

Roger Nimier, collectif, Les Cahiers de l’Herne, éditions de l’Herne, direction Marc Dambre.

Le Bal du gouverneur, Roger Nimier, éditions de l’Herne.

Roger Nimier, Antoine Blondin, Jacques Laurent et l’esprit hussard, collectif, éditions Pierre-Guillaume de Roux, direction Pierre-Guillaume de Roux et
Philippe Barthelet.

Les Hussards, revue Bordel, éditions Stéphane Million.

Thierry Dancourt, entre agacement et émerveillement

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Thierry Dancourt et Les ombres de Marge finaly

Thierry Dancourt et Les ombres de Marge finaly

Les ombres de Marge Finaly, le dernier roman de Thierry Dancourt, a tout pour agacer un lecteur aussi instable que moi. Il manque de percussion, de rythme et d’emphase. Des phrases mollassonnes se succèdent sur plus de deux cents pages, une histoire sans aspérité se met péniblement en place et pourtant, le lecteur n’abandonne jamais ce texte monocorde, obsédant, crépusculaire et automnal.
Il y a un mystère Dancourt. J’aime les écrivains flamboyants, les pétarades lexicales, les mots qui dansent et la gloriole sans laquelle une œuvre littéraire me tombe des mains. J’insiste sur la gloriole, une écriture bravache qui flirte parfois avec le mauvais goût et qui se rattrape au dernier moment pour arracher le lecteur de sa torpeur. J’aime les coups de force, les empoignades, le frisson que procure notre belle langue française quand elle retrouve son essence originelle. C’est-à-dire sa puissance aristocratique et sa verve populaire. Les deux versants de notre identité nationale.
L’humilité de Dancourt, à vrai dire, je la trouve suspecte. Cette économie de mots, ses tâtonnements de chat timide, ses impressions fugaces, ses manières de pucelle me semblent le signe d’une immaturité qui colle parfaitement à notre société « moderne » où la violence du verbe est, sans cesse, refoulée. Cela voudrait-il dire que ce roman ne m’a pas plu ?

C’est là que l’homme est paradoxal. Chaque page avalée, je pestais contre cette atonie générale, contre cette préciosité narrative faite de banalité et d’écoulement du temps. Mais, à aucun moment, je n’ai quitté mes yeux du livre. Dancourt m’avait hypnotisé et charmé. Dans mon cas, il faut avouer que je suis un récidiviste car son premier roman, Hôtel de Lausanne, m’avait laissé le même goût en bouche et la même ambivalence.
A sa sortie, on avait parlé d’un style modianesque dans la manière de vaporiser une ambiance. La phrase de Modiano est plus précise, plus pure génétiquement que celle de Dancourt cependant, il existe chez ces deux écrivains le même flottement des arrière-saisons, la même nostalgie enivrante. Je ne résiste pas aux romans « vintage », aux voitures anciennes, aux actrices mortes et à l’élégance surannée de nos pères. Capturé dans un monde de souvenirs sans importance, je me suis laissé emporter par cette prose. J’étais quelque part, dans un territoire flou entre les rues du XVIème arrondissement et une propriété des Yvelines, à une époque indistincte, entre la fin des années 60 et le début des années 70, au milieu de personnages tout aussi évanescents.

Dans ce fleuve d’apparence tranquille, Dancourt instille une atmosphère étouffante très réussie. Tout en pestant jusqu’au bout devant ce manque d’audace stylistique, j’en étais pas moins séduit par cette œuvre vraiment originale. Car du style, elle en a assurément. Et puis, un roman qui fait revivre la Renault Prairie ne peut qu’émouvoir.

Les ombres de Marge Finally, Thierry Dancourt (La Table Ronde)

*Photo : osecours

Mélenchon, piège à «non» !

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Jean-Luc Mélenchon république

Jean-Luc Mélenchon contre le traité budgétaire européen

Tout d’abord, soyons clairs, je pense que les dizaines de milliers de Français qui se rassembleront cet après-midi à la Bastille ont parfaitement raison de le faire.

Je partage leur objectif, leurs motivations, leur mécontentement. La majorité actuelle nous avait promis-juré-craché, quand elle était encore l’opposition, c’est-à-dire il y a à peine quelques mois, que le « Traité Merkozy » étant une machine de guerre contre la relance et l’emploi, il était à réécrire totalement. En vertu de quoi, une fois aux affaires, les socialistes se sont empressés de le voter « en l’état, à la virgule près », comme l’a fait remarquer perfidement et pertinemment NKM. (Au passage, constater qu’on laisse à cette insupportable le soin de rappeler la vérité ne fait qu’exaspérer mon exaspération)

Sur le fond, donc pas de lézard, je suis d’accord : pour sortir de l’ornière, notre pays n’a pas besoin d’un budget de bon père de famille radin et dénué d’ambition. Il a besoin d’investissements étatiques lourds et planifiés dans la recherche, les formations qualifiantes, la réindustrialisation, le réaménagement du territoire. Sinon, ce sera la muséification du pays sous l’œil amusé de nos voisins allemands, maitres absolus des cordons de la bourse de Francfort, donc de l’Europe.

Mais alors, me direz-vous, je devrais aller moi zaussi prendre la Bastille avec mes petits camarades. Oui mais non. Et cet abstentionnisme a un nom, il s’appelle Mélenchon.

Bien sûr, il n’est pas question, comme le font certains ultrapuristes, de reprocher à Mélenchon, en ce vingtième anniversaire du référendum sur Maastricht d’avoir à l’époque fait la campagne du Oui pour prôner aujourd’hui le Non. Tant qu’à faire je préfère ce cheminement-là à celui d’un Fillon, qui fut un vibrant noniste en 1992… Et la coquine Elisabeth me souffle à l’oreille que plus près de nous, en 2005, Laurent Fabius n’avait pas de moues assez dures pour fustiger le TCE et l’Europe du Grand Capital…

Non, ce qui motive ma décision c’est que ce défilé, qu’on le veuille ou non, ne mesurera pas le refus de ce Traité de cons[1. Cherchez bien, il y a un mauvais jeu de mots.] mais l’ampleur du soutien populaire à Mélenchon. Certes je sais bien que ce n’est pas pour cela que la plupart des militants descendront tout à l’heure dans la rue, mais qu’ils le veuillent ou non, tous les médias parlent déjà et parleront encore plus ce soir du nombre de militants défilant «avec Mélenchon ». Or un bon marxiste (et même un moyen bon) ne peut pas se soucier seulement de la justesse d’une idée. S’il ne veut pas sombrer dans l’idéalisme, il doit se préoccuper dans le même mouvement de la façon dont les masses (ou disons les ménagères de moins de cinquante ans et leurs familles) s’empareront de cette idée ou la percevront. Or, chers amis et camarades, ce qui restera ce soir, c’est bien moins le « contre le Traité » que le « avec Mélenchon » voire, comme le dit le Point.fr ce matin, « derrière Mélenchon ».

Or cette perspective, m’est esthétiquement insupportable. Je suis tombé tout jeune dans la lutte des classes, mais à un moment, où heureusement, on avait abandonné le culte de la personnalité. Dans les seventies, j’aimais beaucoup Georges Marchais, mais il ne me serait jamais venu à l’idée d’avoir son poster dans ma chambre. Les flux de l’Histoire m’ont évité de sanctifier Staline, Maurice Thorez ou Mao-Tsé-Toung, ce n’est pas pour défiler aujourd’hui à la Bastille « derrière Mélenchon » et encore moins y chanter à l’unisson ces vers bénis de l’Internationale : « Il n’est pas de sauveur suprême, ni dieu, ni césar, ni tribun ».

On rappellera à quel point le denier raout du Front de Gauche en cette même place de la Bastille le 18 mars dernier, qui devait supposément promouvoir la VIème République, avait immédiatement dégénéré en Mélenchon show façon Cloclo haute époque avec portraits géants, cris d’hystérie, évanouissements et tout le tralala… Le pire étant bien sûr l’hypocrisie carabinée de notre Chavez en VF, rappelant à l’envi qu’il n’était qu’un militant parmi les militants…

Donc les amis, allez-y si vous voulez, mais sans moi : pour paraphraser un général célèbre, ce n’est pas à 53 ans que je vais commencer une carrière de zélateur.

Voilà pourquoi ce dimanche j’irai déjeuner avec mes parents. Et pour ce qui est de la manif, je m’en tiendrai à la formule bancale mais raisonnée du soutien sans participation.

*Photo : RemiJDN

La corrida disparaîtra mais ne se rend pas

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La corrida tant décriée n'est pas morte

La corrida tant décriée n'est pas morte

La corrida n’est pas morte, elle bande encore. L’expression, au féminin, peut surprendre. Mais quand on parle de taureaux l’argument est de poids.
Les partisans de la tauromachie auraient remporté une victoire récemment quand les Sages ont reconnu la constitutionnalité de l’exception culturelle qui permet à la corrida d’être pratiquée dans les terres où elle constitue une « tradition locale ininterrompue ».
Les détracteurs de la pratique ont pourtant raison quand ils affirment que le simple fait que la question ait pu être discutée par le Conseil Constitutionnel représente une avancée importante pour l’issue de leur combat. La bataille juridique a commencé, elle ne s’achèvera pas de sitôt. Le Crac, dont la dénomination pourrait évoquer un groupuscule terroriste post-maoïste, s’avère un rassemblement d’excités de l’angélisme qui ne cessera son combat que quand le sang ne coulera plus (littéralement : quand la mort aura disparu). On aurait préféré qu’ils fassent sauter des banques plutôt que de saisir les tribunaux pour les droits des animaux ; cela aurait eu plus de panache.

Le panache, et c’est hélas le problème, ce n’est pas un argument : il y a des choses pour lesquelles la beauté du geste semble déplacée. La mort en fait partie : « la mort n’est pas un spectacle » affirme Christopher Lings, le « tartuffe anti-corrida » assumé qui répond à Franz-Olivier Giesbert dans Nouvelles de France. Il la préfère confinée derrière les murs des abattoirs, parce que, là, elle est utile, indispensable, on ne saurait le contredire. On peut toutefois trouver que la mort que l’on cache n’est pas plus morale que celle que l’on tente d’exorciser par la construction subtile d’un spectacle rituel. C’est à cause de tels arguments, et d’une telle conception de la mort (et donc de la vie) que, lorsque mon voisin s’éteindra et qu’on emportera son corps pour le faire incinérer, nul cortège, nul voile aux fenêtres ne m’apprendra sa disparition. Je n’en serais informé que si je croise quelques membres de sa famille occupés à vider son appartement.
La corrida n’a aucune chance de survivre à notre époque, je n’en ai pas le moindre doute. On a lu partout que 48 % des français souhaitaient son interdiction : ils ne l’obtiendront peut-être pas mais ils verront à coup sûr sa disparition. La tauromachie ne correspond plus aux attentes de notre société et véhicule des valeurs contre lesquelles elle n’a de cesse de se battre. Ce simple constat en entraîne un autre : les gens ne vont plus assister aux courses. Nous ne saurions le leur reprocher, loin de nous l’idée d’obliger qui que ce soit à assister à ce spectacle, encore moins à l’apprécier. Nous ne formulons qu’un vœu : laissez-nous nous éteindre dans la dignité. C’est à dire : ne nous euthanasiez pas !
Regardez ce qui vient de se passer à Collioure, lisez donc la conclusion du conseil municipal :

« Vu le contexte économique ; Vu l’investissement que constitue la rénovation obligatoire des arènes pour pouvoir y organiser des spectacles ; Vu que les spectacles taurins sont aujourd’hui déficitaires ; Vu que nous avons trouvé un acheteur pour la structure, ce qui compensera largement les frais de démontage ; (…) Vu que la reconnaissance de notre Ville comme « ville de tradition taurine » n’est pas remise en cause ; Je vous propose donc de voter pour le démontage des arènes, et la vente de la structure ».

Ce genre de constat va devenir monnaie courante. Nous sommes quelques-uns à trouver cela triste. D’autant que nous ne perdons pas le combat idéologique mais que c’est bien l’économie qui a raison de nous. Cette tradition de la lenteur, de la construction rituelle, de la communauté des arènes va mourir sous les coups d’épée du marché : il y a de quoi pleurer. Pour autant le statut de « ville de tradition taurine » subsiste, on l’exhibera aux prochaines Journées du Patrimoine, avant d’en oublier le sens.

La corrida n’a jamais fait l’unanimité mais, pour la première fois, il n’est plus question de la critiquer : on entend bel et bien la supprimer. Au côté de Brigitte Bardot et d’Alain Delon, parmi les anti-corridas, j’ai lu le nom de Jean-Paul Belmondo. Le souvenir de ses passes fulgurantes dans les rues de Tigreville où, son manteau en guise de muleta, il combattait les voitures de passage a brusquement resurgi. J’ai repensé à Blondin et à Haedens, et je me suis souvenu que, dans Grognard et Hussards, Bernard Frank avait déjà placé cet art du côté des écrivains réprouvés. Après avoir tenté une métaphore tauromachique, il écrivait : « N’étant ni Montherlant ni Leiris, je ne suis pas très sûr de mes termes ; du reste, les taureaux, les toreros et les livres qui en parlent m’ennuient ».
Si la corrida vous ennuie, faites donc comme lui : ne lisez pas les livres qui en parlent. Et, s’il vous plaît, éloignez-vous des arènes qui tiennent encore debout.

*Photo : Rufino Lasaosa

Traité budgétaire : session de rattrapage le 30 septembre

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Contre le traité européen, le Front de Gauche manifeste

Contre le traité européen, le Front de Gauche manifeste

Un sondage récent indiquait que si on devait revoter pour le traité de Maëstricht aujourd’hui, 64% des Français voteraient non. Indiquons donc à ces 64% qu’il y aura une session de rattrapage ce dimanche 30 septembre, à l’initiative du Front de Gauche et d’une trentaine d’organisations politiques et syndicales.
Et on peut parier que Carlos Ghosn, pédégé de Renault, ne sera pas dans ce cortège parisien, à partir de 13h30, contre le TSCG autrement appelé le traité budgétaire. On peut l’excuser pour plusieurs raisons. Pour commencer, il est très occupé par le salon de l’automobile qui commence ce samedi 29 septembre. C’est en effet l’occasion pour lui de faire des déclarations choc, qui ressemblent à des déclarations de guerre. Il a élégamment mais efficacement expliqué au gouvernement Hollande que soit on faisait comme il disait, soit il allait mettre la clef sous la porte. Il exige « un plan d’action » pour la survie de son entreprise, estimant que « sous sa forme actuelle », celle-ci pourrait disparaître. Il continue, toujours en douceur : « Ce dont on a besoin, ce n’est pas une étude supplémentaire. On a besoin d’un plan d’action. Je ne connais aucune entreprise qui soit viable, qui puisse prospérer à partir d’une base qui ne soit pas compétitive ». Et, si par hasard on n’avait pas compris, il précise que Renault est « en train de renforcer les lignes de production qui produisent à l’export. Et on est en train de dégraisser les lignes de production qui produisent pour la France. » Si vous voulez une traduction plus précise, cela signifie que le travailleur français est trop cher. Qu’il se rassure, il a de fortes chances d’être entendu. Le gouvernement de François Hollande, si Carlos Ghosn et ses semblables expliquent que la seule solution pour maintenir l’emploi industriel en France, c’est de réduire le salarié en esclavage, sera là et bien là pour négocier fermement le poids des chaînes.

Mais Carlos Ghosn a une autre excuse pour ne pas aller manifester le 30 septembre, c’est qu’il n’a pas dû en entendre parler. On a parlé de tout ces derniers jours, des Roms, de Charlie Hebdo, du mariage gay, du budget, de Marseille qui finit par ressembler à Naples, de la fashion week, mais assez peu, pour ne pas dire pas du tout de ce fameux TSCG qui va nous faire tranquillement changer de civilisation alors qu’il est dans le meilleur des cas, quand on daigne en parler (un tout petit peu) présenté comme quelque chose de purement technique, un peu trop compliqué pour le profane. Entre le silence médiatique et le mépris discret des spécialistes, tout cela nous rappelle furieusement le contexte de 2005 et le vote pour le TCE qui devait être une formalité pour les européistes avant leur humiliation par les urnes avec un non à 55%. Seulement, il y a aujourd’hui des différences. Chirac, malgré tous ces défauts, était encore un peu inscrit dans l’Histoire et avait une certaine idée de la France, ou en tout cas la voyait autrement que sous la forme d’une vague entité administrative chargée de donner un cadre légal à la concurrence libre et non faussée.
En 2012, on n’en est plus là. La manifestation du 30 n’est même pas là pour appeler à voter Non mais simplement pour demander que soit tenu un referendum. Le silence sidéral des médias est d’autant plus fort que du côté du gouvernement, deux ministres concernés au premier chef, le ministe des affaires étrangère Fabius et celui des affaires européennes Bernard Cazeneuve étaient des partisans du non en 2005. Bon, ils sont juste un peu moins ridicules que Cécile Duflot qui aime tellement son maroquin qu’elle est capable de déployer des trésors de casuistique, à faire pâlir d’envie un confesseur jésuite, pour expliquer que ce n’est pas parce que son parti à décider de ne pas voter ce traité au parlement qu’elle est tenue par cette décision et que d’ailleurs ce n’est même pas son affaire.

Plus gênant encore, à propos de ce traité, c’est qu’il est approuvé et sera voté au parlement et par la droite et par les socialistes, ce en quoi nous devenons vraiment européens puisque les différences idéologiques s’estompent au point que l’on puisse très bien imaginer chez nous comme ailleurs des gouvernements d’ « union nationale » qui seront sûrement d’union mais certainement pas « national ». A propos de national, le Front du même nom, pourtant si prompt en campagne électorale à défendre la France éternelle, semble curieusement regarder ailleurs avec une patronne qui préfère des déclarations fracassantes sur la laïcité en demandant carrément l’interdiction du voile dans la rue (ouais !) mais aussi de la kippa (euh…).
Il y aurait bien les copains de Debout la République mais le problème est que ni la qualité de leurs idées, ni celle des hommes qui les défendent ne compensent la faiblesse de leurs effectifs.

Alors qui va s’y coller ? Je vous le donne en mille : le Front de Gauche. Oui, ce mouvement dont on n’a eu de cesse d’expliquer qu’il était immigrationniste, multiculturaliste, bobolchévique, c’est lui qui se retrouve en première ligne ce dimanche pour défendre l’indépendance de la France et l’Europe sociale. Comme quoi, il n’y a pas d’amour mais seulement des preuves d’amour. On rappellera, pour mémoire, que le TSCG, c’est une austérité grandissante avec des dépenses publiques limitées au maximum dans le but de plafonner les déficits publics à 0, 5% (dis maman, l’école, l’hôpital, la sécu, c’est du déficit ou de l’investissement pour l’avenir ?) et c’est aussi une perte de souveraineté objective puisque c’est la Commission européenne, instance non élue, qui validera le budget de la France.
Alors, le 30 septembre, dimanche, on se comptera. Et pour ceux qui auraient des réticences à défiler au côté de bannière communiste, on ne pourra que chanter :
Quand les blés sont sous la grêle
Fou qui fait le délicat
Fou qui songe à ses querelles
Au coeur du commun combat

*Photo : JeanFdG.

Gégauff, l’écrivain masqué

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Paul Gégauff par Arnaud Le Guern

Paul Gégauff par Arnaud Le Guern

« Tu n’as pas lu Gégauff ? », me lance avec étonnement un ami dont les deux passions sont de collectionner les éditions originales des hussards et de courir le Sud de l’Europe pour assouvir sa passion des corridas. « C’est une sorte de hussard inconnu », poursuit-il. Hussard peu connu, assurément, mais hussard de Minuit surtout, puisque tel était son éditeur, les autres membres de cette obédience préférant généralement Gallimard ou La Table ronde. Voilà comment je connus
l’existence de Gégauff.
Minuit, c’est l’heure où l’on pouvait croiser Paul Gégauff en compagnie d’Antoine Blondin et d’Alexandre Astruc chez Jean Castel, rue Princesse, dans ce quartier où il arrive à Arnaud Le Guern de se promener la gorge tailladée par un tesson de bouteille qu’une jeune fille a tenté de lui enfoncer dans le cou à La
Closerie des Lilas. Si Arnaud Le Guern s’en est sorti, Paul Gégauff, lui, mourut en Norvège, tué par sa femme sous l’emprise de l’alcool, le soir du 24 décembre 1983, alors qu’il venait de lui dire : « Tue-moi si tu veux, mais arrête de m’emmerder ! »[access capability= »lire_inedits »] Un conte de Noël en forme de mauvais polar scandinave…

Arnaud Le Guern vient de publier un petit essai bien senti sur Gégauff. Son éditeur avait déjà republié Tous mes amis…, un titre qui ressemble à un début de chanson de France Gall mais qui est un excellent recueil de nouvelles paru originellement chez Julliard en 1969. Paul Gégauff est né la même année
qu’Antoine Blondin, en 1922. Ce fils d’industriel alsacien passe l’été 1940 à Saint-Tropez. Après la Libération, il habite le même hôtel parisien qu’Éric Rohmer, avec qui il sympathise. Il travaille un peu avec lui et l’inspire pour les personnages des héros du Journal d’un scélérat (1950) et du Signe du Lion (1959), film pour lequel il est crédité au scénario.
À Saint-Germain-des-Prés, Gégauff aime provoquer : il se déguise en soldat allemand lors de soirées costumées. Il donne du « Cher Maître » à Lucien Rebatet, romancier collaborationniste, auteur décrié des Décombres, qui plaît à la Nouvelle Vague, François Truffaut en tête. Mais Gégauff aime peu François Truffaut, auquel il préférera toujours Jean-Luc Godard.
À la fin des années 1950, il rencontre Claude Chabrol et deviendra son scénariste et dialoguiste fétiche, pour ses trois films les mieux placés au boxoffice : Docteur Popaul (1972), Les Cousins (1959), À double tour (1959 également), et bien d’autres encore.

Dans le même temps, il se lie avec les hussards, ces écrivains de droite issus des eaux de l’Action française. Il écrit dans la revue La Parisienne de Jacques Laurent. Roger Nimier goûte chez lui « un style vif où la pensée saute d’un mot à l’autre comme une puce ».
Une Âme damnée nous montre comment, par son attitude même, par l’impertinence de sa vie et la flamboyance de son style, Gégauff se situe au point de
convergence des hussards et de la Nouvelle Vague. Il est un peu dommage que la profusion de noms propres cités et de digressions personnelles ralentissent le
récit d’Arnaud Le Guern. Malgré ces défauts, il a trouvé le ton juste pour célébrer le panache de Paul Gégauff.[/access]

Arnaud Le Guern, Une Âme damnée, éditions Pierre-Guillaume de Roux, septembre 2012 .

Entrevue vs. Fientrevue : La Cour d’Appel relaxe le Gang des pastiches !

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Basile de Koch, Président à vie du groupe Jalons, nous a transmis le communiqué ci-dessous, que nous publions bien volontiers, sans même qu’il y ait joint un gros chèque –qui de toute façon eût assez peu de chances d’être approvisionné.

Paris, le mardi 25 septembre 2012

Affaire Entrevue vs. Fientrevue : LA COUR D’APPEL RELAXE LE GANG DES PASTICHES !

« Joie, joie, pleurs de joie » ! Après dix ans de procédures à rebondissements, la décision tant attendue de la Cour d’Appel est enfin tombée, et du bon côté !

Dans son arrêt du 21 septembre, la juridiction du second degré rend pleinement justice au nôtre :

– Oui, confirme-t-elle après les juges de première instance, Fientrevue était bien une « parodie respectant les lois du genre », et non pas un « plagiat parasite et cannibale», comme le plaidait sans rire M. Gérard Ponson, patron d’Entrevue ;

– Non, statue-t-elle contre les premiers juges, notre parodie n’a même pas «contrefait» la couverture de l’original : si elle en a repris les «éléments caractéristique s», c’est tout bonnement pour les «caricaturer».

Bref le droit à la parodie, pour pouvoir s’exercer, inclut nécessairement celui d’imiter le fond et la forme du support pastiché. Cela va sans dire, mais ça va mieux quand c’est la Cour d’Appel qui l’écrit.

Pour ne rien gâter, cette sage décision est motivée en termes savoureux. Selon l’arrêt, «l’observateur averti » disposait en la circonstance de tous les éléments nécessaires « pour comprendre qu’il s’agit d’une parodie destinée à se moquer de la revue ENTREVUE ». Il lui suffisait pour cela de lire le simple titre FIENTREVUE, mais aussi l’inscription au-dessus du titre « Attention ! Ceci est une grossière contrefaçon signée JALONS » et en dessous « Toutes les conneries sont bonnes à dire »ainsi que« 3 euros, comme le vrai ».

On ne saurait mieux dire, et c’est un plaisir pour les Jalons, « pasticheurs du Roy depuis 1793 », de voir leurs bons gags cités par la haute juridiction comme exemples d’une parodie réussie.

Résultat des courses : la société Jalons, au capital de 304 euros, est dispensée de débourser les 1,127 million (!) réclamés par les plaignants, et même les 2 500 que leur avaient généreusement alloué les juges de première instance.

On pourrait certes déplorer que la Cour d’Appel ne nous accorde pas de dommages-intérêts, au terme d’une décision qui met pourtant en lumière le caractère manifestement abusif d’un acharnement judiciaire sans objet. Ces procédures interminables autant qu’absurdes nous ont quand même coûté la peau ! ! Mais bon, vu les dettes accumulées par feu la société de Ponson, aujourd’hui liquidée, nous n’avions de toute façon aucune chance de récupérer le moindre centime.

C’est donc d’un cœur aussi léger que le portefeuille que nous fêterons prochainement, en compagnie des personnalités qui nous ont soutenu depuis le début, cette victoire de la liberté d’expression, du droit à la parodie et du bon droit tout court.

Justice et fête !

La parodie "Fientrevue" d'Entrevue autorisée