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Léo Ferré : la mémoire et l’amer

leo ferre 20 ans

Le 14 juillet, jour anniversaire de la prise de la Bastille, cela fera vingt ans que Léo Ferré a quitté les enferrés que nous sommes.
Aujourd’hui, à l’écoute d’un court medley musical illustrant « les refrains entêtants de la violence politique » sur France Info, dans lequel Ferré est catégorisé comme « sentant bon le gauchisme vintage » et sa chanson Comme une fille à « la gauche de la gauche », on ne peut que s’inquiéter de cette dérive journalistique vers les amalgames confortables.
Après le politiquement correct, il va falloir inventer l’amalgamement correct : difficile à prononcer quand même… Le poète à la crinière d’argent se revendiquait de l’anarchisme versant espagnol et de l’héritage de la Commune. Il aimait à le répéter : « Contrairement aux communistes, nous, les anarchistes, on n’a pas besoin de secrétaire ». Sa vision de la gauche, il l’a exprimée devant les caméras de télévision en 1971 : « La gauche c’est une salle d’attente pour le fascisme […] Ces gens qui se disent de gauche, c’est ce qui tue ce pays ». Ça sent bon le gauchisme vintage, en effet.
Au moins, Jenifer ne risque pas de commettre un album de reprises de cet artiste-là. Philippe Léotard, ministre de la Défonce, l’a fait en 1994, et il avait bien compris, lui, qui était Ferré, en ouvrant son album hommage par Graine d’ananar. L’acteur écorché vif est parti il y a plus de dix ans déjà, il considérait Léo comme un guide et nous laisse lui aussi une œuvre discographique intense. Actuellement, quand la figure de Ferré est évoquée à la télé, chez Ruquier notamment – à une heure de grande écoute sur le service public -, c’est plutôt pour ternir, voire salir son image : Lescop  – chanteur inrockuptible – prétend que Ferré n’est pas sa tasse de thé sous prétexte que le personnage avait l’air misogyne, alors qu’il ne méprisait que les cultureuses, les tortionnaires, celles qui n’ont pas « l’intelligence des choses de la vie »… Et en plus, sa belle-fille Annie Butor sort de vingt ans de silence pour le dépeindre en homme malhonnête. Ferré à la lanterne ! Misogyne le grand Léo ? Il a commencé à écrire et composer pour les femmes, elles furent ses muses, ses sirènes de la rive gauche, puis ses ambassadrices : Juliette Gréco, Patachou, Catherine Sauvage, etc. En 1990, dans son avant-dernier album studio, il chantait : « Pourtant les filles sont si jolies / Qu’les gars font des folies / Tant que peut tourner la vie ». Pas mal pour un misogyne. Je souhaite à Lescop d’écrire un jour une chanson d’amour comme Ça t’va. Mais Ferré prend le chemin de Céline, celui du génie antipathique, infréquentable, que Ruquier n’aurait pas eu envie de rencontrer après la lecture du livre d’Annie Butor.
Heureusement, certains vrais artistes perpétuent avec talent la flamme et la poésie de l’auteur d’Avec le temps. On se souvient du tour de chant hommage de Bernard Lavilliers – immortalisé en DVD en 2009 -, et l’œuvre de Thiéfaine nous offre régulièrement de belles réminiscences de mathématiques bleues souterraines. Dans le genre travaillé par les marées de l’usure du genre humain, on trouve également, parmi la nouvelle génération, un groupe répondant au doux nom de Mendelson, dont le triple album sorti en mai a de quoi refourguer sa dose de cafard vertigineux aux plus aguerris des admirateurs de Ferré.
A l’occasion de la commémoration du vingtième anniversaire de la disparition du chanteur, un double album sort, proposant une sélection de qualité pour les novices. Pour les fans ultras (et les bourses plus aisées), un coffret 20 CD regroupant les années Barclay, truffé d’inédits, est également disponible actuellement en tirage limité.
« On me fait passer pour un monstre, pour un sale individu, mais c’est pas vrai. Je suis pas un monstre, je suis pas un sale individu, je suis un bon mec, voilà. Alors j’aime pas qu’on me fasse passer pour ce que je ne suis pas ».

*Photo : marechal jacques .

Morsi, c’était Moubarak en pire !

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morsi moubarak islamisme

Tewfik Aclimandos est chercheur associé à la chaire d’histoire contemporaine du monde arabe au Collège de France et spécialiste de l’histoire de l’Egypte. Il a notamment contribué à l’ouvrage collectif Les islamistes au défi du pouvoir (dir. Samir Amghar, Michalon, 2012).
Mercredi, le chef d’état-major de l’armée égyptienne a déposé le président Mohamed Morsi, premier chef d’Etat démocratiquement élu au Caire, et annoncé la tenue d’élections anticipées. Quoique la plupart des médias occidentaux s’en félicitent, n’est-ce pas un coup d’Etat en bonne et due forme ? 
Certes, on peut parler de coup d’Etat militaire, mais la destitution de Morsi était réclamée par la majorité de la population. Nous assistons au second acte de la révolution, qui mobilise beaucoup plus de monde que le mouvement anti-Moubarak de janvier 2011. Il y a deux ou trois mois, un sondage affirmait que 82% des Égyptiens souhaitaient un retour de l’armée aux affaires.
D’ailleurs, si l’état-major s’est ainsi ingéré dans les affaires politiques, c’est que les partis politiques, Frères musulmans exceptés, sont trop faibles pour gouverner. Partant, nous sommes devant une seule alternative : l’armée ou les Frères. En se discréditant au bout d’une année au pouvoir, ces derniers ont fait de l’armée la seule solution de rechange. Avec un bilan aussi désastreux que le leur, il n’est guère étonnant que la population ait légitimé le coup d’Etat de mercredi.
Certes, des millions de manifestants se sont soulevés contre la dérive autocratique de Morsi. Rejettent-ils pour autant l’idéologie des Frères musulmans ?
Mohamed Morsi et sa confrérie ont tous les deux multiplié les causes de mécontentement. Les Égyptiens redoutaient de voir les ressources de leur pays mobilisées au service d’un dessein régional utopique, le rétablissement du califat. Ils ont craint pour l’intégrité territoriale du pays, et si la majorité d’entre eux ne veut pas d’un état « laïc », ils veulent encore moins d’une théocratie. Ce qu’il faut bien comprendre, c’est que les Frères se sont comportés comme s’ils voulaient donner raison à tous ceux – dont je suis – qui les soupçonnent d’avoir un projet totalitaire : prise de contrôle de tout l’appareil d’Etat et de la société civile, destruction de l’Etat de droit, de la justice, etc. En guise d’avant-goût, les Frères nous ont offert le spectacle de milices attaquant des manifestants pacifiques. Ces images ont eu un impact terrible sur l’opinion publique.  Mes compatriotes refusaient que, de pays touristique, l’Égypte devienne la terre d’accueil des jihadistes du monde entier. Plus largement, la plupart des Egyptiens ont constaté qu’une clique gouvernait, s’enrichissait et pillait le pays. Ils ont eu l’impression qu’une clique avait remplacé l’autre. Si, pour l’instant, ses membres sont beaucoup moins corrompus, ils sont aussi beaucoup plus incompétents et plus nombreux à se servir. Ajoutez à cela le bilan économique déplorable de Morsi et vous obtenez tous les ingrédients de l’ébullition révolutionnaire.
Malgré la grogne actuelle, il ne faut peut-être pas enterrer les Frères Musulmans trop vite. À terme, pour revenir au pouvoir, devront-ils imiter le modèle turc et, sur le modèle d’Erdogan, normaliser leurs rapports avec l’institution militaire en créant une « AKP » à l’égyptienne ?
Les Frères égyptiens doivent tout simplement changer. Ils ne sont pas l’AKP, loin de là. J’admets que l’islamisme modéré existe, et même certaines formes d’islamisme démocratique. Mais les Frères ne sont ni l’un ni l’autre.  Leur organisation ressemble beaucoup aux partis léninistes, dans son fonctionnement comme dans ses méthodes brutales. En face, malgré les apparences, l’armée égyptienne n’est pas non plus celle d’Atatürk. De toute manière, les Frères ont perdu tellement de plumes au pouvoir que l’Egypte de demain ne risque pas de ressembler à la Turquie d’aujourd’hui…
La société égyptienne semble plus divisée que vous ne le dites. Pendant que la foule en liesse place Tahrir saluait l’éviction de Morsi devant les caméras du monde entier, des cortèges plus discrets défilaient pour soutenir le président déchu. Pourrait-on assister à un retour de bâtons islamiste lors de la prochaine élection présidentielle ?
La société égyptienne est très divisée et polarisée, ce qui permet de mesurer l’exploit des Frères : avoir mobilisé tout le monde contre eux ! Pour la présidence, tout est possible, mais je crois les Frères beaucoup trop impopulaires pour pouvoir remonter la pente en cas d’élection rapide. Qui plus est, l’élection de Morsi l’an dernier a été l’exception venue confirmer la règle : par nature, les Frères Musulmans sont moins portés au succès à la présidentielle qu’aux législatives. En Egypte, l’élection présidentielle favorise souvent les candidats issus de l’armée.
Prédisez-vous donc un destin présidentiel au général Al-Sissi, principal instigateur du « coup » de mercredi ?
Le général Al-Sissi est certainement un très bon présidentiable, il est l’homme politique le plus populaire du pays et il ressemble, depuis le début, à quelqu’un qui brigue une fonction plus élevée que la sienne. Mais l’armée souhaite-t-elle présenter un candidat issu de ses rangs, qui n’est pas encore parti à la retraite ? Rien n’est moins sûr.
Les autorités de transition viennent d’incarcérer les principales figures de la confrérie islamiste. Malgré leurs déclarations de bonnes intentions démocratiques, n’assiste-t-on pas à un début d’épuration ?
Il est trop tôt pour le dire. N’oubliez pas que la confrérie a certainement eu des pratiques criminelles, ses milices ayant torturé et tué des manifestants. En démocratie, ces actes devraient entraîner un procès et des peines sévères pour les coupables. Qui plus est, les Frères ont souvent opté pour la politique du pire : calmer le front intérieur peut exiger certaines mesures temporaires. Ceci dit, il faudra veiller à ce que ce temporaire ne dure pas, surveiller de près le fonctionnement de la justice, prendre garde à ce que les pratiques criminelles des islamistes ne deviennent pas le prétexte d’une répression excessive et durable.

*Photo : Jonathan Rashad.

Décroissants au petit-déjeuner

notre dame des landes aeroport

Accroupie dans son champ, Chloé cloue ensemble quatre montants d’armoire posés horizontalement. « – Tu fais quoi, là ? – Un parc pour mon canard. Ça se voit pas ? – Beuh… »
La parcelle des Cent-Noms a des airs agréables de locus amoenu[1. Dans l’élégie latine, notamment chez Horace, désigne le lieu bucolique et quasiment introuvable où le poète aime à se délasser.], comme disent les khâgneux, sous le soleil qui, timidement, inonde cette fin d’après-midi. Dans le pré un peu cahoteux, les tuteurs s’élèvent qui soutiennent de jeunes pousses éparses. Sa quinzaine d’habitants, qui y pratiquent la permaculture, est fière de ses trois moutons et quelques lapins. Dans la cabane à gauche, cuisine et salle à manger ouvertes aux quatre vents, ça discute sec. Ça bédosse[2. De bedo, verlan de daube : fumer un joint.]grave aussi, et ça picole sévère, selon toute apparence. Au milieu de caricatures d’extrême-gauche, pantalons de treillis, dreadlocks et piercings, quelques visages éclairés, du type normal, sérieux et néanmoins sympathiques. Habitants de la ZAD relativement anciens, les « Cent-Noms » sont installés sur ce champ depuis trois mois, à l’hiver finissant. À cent mètres de la route principale, on ne peut pas les rater. Ils ont l’air paisible des experts qui savent où ils vont : parmi eux, un ingénieur agronome, des étudiants en rupture de ban, des travailleurs qui ont tout laissé pour construire ici leur utopie. On les croit. Dans un an, ils vendront sans doute leur production au marché. Il y a un puits au bout de ce champ qu’ils se sont réapproprié sans états d’âme puisqu’il n’appartient plus à personne. Ah si, en fait, à Vinci, le maître d’œuvre de l’aéroport-arlésienne de Notre-Dame des Landes.
Pas farouche, la Chloé nous fait visiter sa yourte en jonc ou en roseau, on ne sait plus, « facilement démontable et transportable ». Comment y dorment-ils, si nombreux ? En tas ? En chien de fusil ? À trois par sac de couchage ? « – On se démerde. Mais dans peu de temps, nous aurons une vraie maison… »
Manquerait plus que le chien et la balançoire pour les enfants… Enfin, tout cela a l’air très organisé. Ces accueillants camarades sortent le jus de raisin de leur réfrigérateur autonome enterré, font les honneurs de leur panneau solaire – « un des seuls de la ZAD » − et tendent une carte de la zone, manière « Île au trésor ».
La ZAD. « Zone à défendre ». Qu’est-ce que je fous là, dans ce frais bocage ? [access capability= »lire_inedits »] Moi, le « catho-fils-de-militaire-de-famille-nombreuse » tel que me réifie la rédactrice en chef de Causeur − son nom soit béni −, flanqué d’un compagnon exclu il y a quelques années d’un groupuscule de gauche pour déviationnisme royaliste ? Il faudra bien, un jour lointain, refaire l’histoire de cette année où un projet de bétonnage et une loi sur le mariage auront mis la moitié de la France dehors, et en hiver en plus. Si je suis à Notre-Dame des Landes, c’est la faute à Hollande. Si je me retrouve dans les bois, c’est la faute à Leroy[3. Responsable des pages Culture de Causeur, Jérôme Leroy est un journaliste marxiste-léniniste de tendance stal, et un romancier antimoderne d’obédience orwellienne. Fidèle à son orthodoxie politique, il demeure persuadé contre toute évidence que seule la gauche est révolutionnaire et à ce titre dénie au mouvement de la « Manif pour tous », notamment à ces résistants non-violents que sont les Veilleurs, toute représentativité populaire.]. « – Pas cap’, toi et tes petits veilleurs, de faire la révolution comme les zadistes. » Cap’. En tout cas, d’aller voir à quoi ça ressemble, une révolution dans les bois.
Covoituré par un jeune représentant en sèche-cheveux, très fier de son voyage d’un an en Australie avec sa copine, et jeté dans cette campagne dont la boue finit de fumer au soleil, me voilà à pied d’œuvre. Ce qui frappe d’emblée c’est le mélange d’état de siège dont témoignent les miradors branlants qui gardent la route, les chicanes de vieux pneus agrémentées de caisses de bières vides, projectiles idoines en cas d’attaque flicarde, et l’ambiance Tom Sawyer des cabanes perchées à 20 mètres de haut dans les arbres. Entre les haies serpentent de rares chouans mode hippie à bicyclette, ralliant ces étranges hameaux, faits qui de caravanes, qui de masures de torchis, nés du dernier automne. Sous un auvent, après quelques kilomètres de route, le bar de fortune de La Gourbie est désert comme un oued asséché. Pas loin, des travailleurs taciturnes posent le plancher d’un nouveau baraquement. Au « point info », nulle âme qui vive non plus. C’est le Puy du Fou pendant une grève de la CGT. Soudain, au détour d’un chemin, de joyeux drilles, 20 ans à peine, vautrés dans l’herbe ou sur des canapés criards, descendent force « 8-6 »[4. La « 8-6 » de Bavaria est la bière douée du meilleur rapport alcool-prix et à ce titre la boisson favorite des skins, punks, clodos et autres ivrognes désargentés.]et nous hèlent. Les chiens, sans doute aussi nombreux que les habitants, jappent et se mordillent le derrière. Le boute-en-train de la bande, c’est Raton. Son bonnet à deux oreilles mignonnes n’est pas étranger à cet éminent patronyme. Délié par l’alcool, il est intarissable : il est arrivé de Fourmies, dans le Nord, il y a quelques mois ; tout le monde le connaît ici, Raton ; ç’a été dur contre les flics, tenir les barricades, reconstruire les cabanes ; ç’a été dur la boue cet hiver, elle était tellement haute qu’ils ne pouvaient plus circuler d’un hameau à l’autre ; un panneau cocasse en témoigne: « Ici vit un peuple de boue ». Formidable. Et sinon ? Il est de gauche, très de gauche. Pas hésité un instant à fausser compagnie à sa famille pour rallier les camarades. Cet été, ils descendront à vélo jusqu’en Espagne, jusqu’au Maroc pour y enterrer leur vieille chienne qui tient à peine sur ses jambes. Faut bien s’occuper, se trouver des buts communs, maintenant qu’il n’y a plus les condés.
Plus loin, c’est la Chat-Teigne, lieu indispensable et méprisé du camp : où logent les hôtes de passage, pauvres mecs dans notre genre, collectifs venus de toute la France pour un bref séjour. Raton, qui aime la ZAD comme sa mère, confie pourtant, entre deux hoquets, qu’il y a peu avait débarqué un collectif de féministes hystériques qui refusaient qu’on les aidât à cuisiner, puis refusaient de partager leur repas au motif qu’elles seules l’avaient préparé. Sale ambiance. Ç’avait failli péter. Peur sur la ZAD. La Chat-Teigne, royaume de la gadoue, ne s’atteint qu’en suivant des chemins de pilotis. Cuisine collective, douches écolo supérieurement confort, et cabanes rustiques pour la nuit. Une semaine avant, dans les matelas, il y avait la gale. Mais juré, ç’a été décontaminé. Avertissement sur la porte : « Les propos racistes, sexistes, homophobes et transphobes ne sont pas les bienvenus ». De certaine connerie, on ne se décontamine jamais. J’hésite à rajouter les lesbophobes et biphobes étourdiment oubliés.
Deux Belges paternes à la face plate errent à la vitesse de la larve. On leur donne du saucisson, même si leur végétarisme leur fait marquer un temps d’hésitation. Une mignonne mulâtre cherche le quatrième de ses chiots qui s’est fait la malle. Tout le monde est venu en stop, a pécho du trop bon son dans un concert ici, a pieuté dans un squat là, tout le monde est cool, c’est les grandes éternelles vacances, c’est le RSA, c’est une maison bleue et c’est le soir qui étend sur la terre son grand manteau de velours. L’aéroport ? Jamais entendu parler.
Au petit matin gris, on s’interroge tout de même sur la colonie de fourmis autogérées qui a construit tout ça. C’est étonnant, c’est écolo, ultra-intelligent, sur-organisé, ça marche. C’est l’anarchie dans les bois, le bocage à la nage : on croyait entrer dans une théorie marxiste-révolutionnaire de Jérôme Leroy, on se retrouve dans un roman d’Olivier Maulin[5. Olivier Maulin, auteur de sept romans dont le récent Bocage à la nage, fortement recommandé, est l’inventeur d’un genre littéraire nouveau, la farce paléolithique.]. Les crapauds traversent benoîtement la route, les paysans sortent le tracteur, les arbres frémissent dans un petit vent d’ouest et on se dit qu’il se pourrait que, parfois, la vie soit douce.[/access]

*Photo: Pétition photo contre l’aéroport de NDDL

Syrie et Arabie disent Morsi à l’Egypte

L’éviction de l’islamiste Mohamed Morsi, premier président égyptien élu dans les règles, a fait bien des heureux, et pas seulement à l’Obs, dont le directeur de la rédaction nous expliquait mercredi en direct sur Itélé que le coup d’Etat militaire était en fait une révolution démocratique. À l’ouest d’Aden, chez les derniers dirigeants arabes qui résistent encore et toujours à la vague démocratique, on applaudit des deux mains la destitution d’un membre de la confrérie, ennemie intime des vieilles monarchies conservatrices comme des régimes républicains baasistes.
En abandonnant son fauteuil présidentiel, Morsi aura au moins accompli ce prodige : faire parler d’une même voix le roi d’Arabie Saoudite et le président syrien. Abdellah comme Bachar Al-Assad se réjouissent en effet publiquement du limogeage de Morsi, pendant que, d’Ankara à Tunis, les lointains cousins des Frères égyptiens balisent sérieusement. Assad s’est même fendu d’une interview maison dans le quotidien As-Saoura (La Révolution) où il décrète la « mort de l’islam politique ». Rien que ça ! « Le peuple syrien, sa direction et son armée expriment leur profonde admiration pour le mouvement national et populaire en Egypte qui a conduit à ce grand accomplissement » enchérit le communiqué officiel de Damas, qui n’aime rien tant que les révolutions hors de son sol.
Du côté de Riyad, on glorifie avec bonheur l’éjection d’un disciple d’Al-Banna, contempteur historique de la démocratie comme de la dynastie wahhabite, dont les diatribes enflammées séduisent certains jeunes saoudiens rêvant d’en découdre avec leurs aînés.
À l’armée égyptienne, Assad et Saoud disent donc au revoir et Morsi…

Marine Le Pen n’est pas occupée

marine le pen liberte

Je fais un pari : tôt ou tard, Marine Le Pen sera renvoyée devant le tribunal correctionnel pour incitation à la haine raciale et le MRAP sera à sa place de partie civile, vigie sourcilleuse et jamais lassée.
D’abord parce qu’il s’agit d’elle, Marine Le Pen, et que la force actuelle et croissante du FN va rendre encore plus nécessaire, obligatoire, par compensation, la judiciarisation frénétique des discours de la droite extrême. Faute de savoir la combattre sur le plan politique, on va laisser les juges faire le travail de substitution.
Ensuite, parce que rien n’est plus subtil, plus délicat que le droit de la presse et qu’on peut, en se persuadant de la validité de sa position, choisir sans cesse le parti de la répression plutôt que celui de la liberté d’expression.
Enfin, que se passerait-il si l’indignation morale, la responsabilité civique devaient admettre qu’au sein d’une démocratie, elles n’ont pas forcément une place prédominante par rapport au débat intellectuel et critique, à l’affirmation de pensées antagonistes, sulfureuses, discutables mais licites pour ne pas dire légitimes ?
La liberté d’expression de Marine Le Pen me préoccupe, non pas parce que je soutiendrais celle-ci mais à cause de mon envie constante de défendre celle-là. Sauf à ce qu’on me démontre que venir au secours de la liberté, quand elle concerne Marine Le Pen, serait offenser la République et relèverait d’un combat douteux.
J’ai la faiblesse de croire l’inverse. Qu’une démocratie s’honore quand elle va au bout de ce qu’elle s’impose d’entendre ou de lire, même, surtout quand elle le désapprouve. Je serais ravi si l’actualité, les discours, les polémiques, les joutes médiatiques, l’agitation de la société m’offraient l’opportunité, sur les plans politique, judiciaire, culturel et religieux, de me porter au secours d’autres personnalités que celles qui font constamment l’objet de controverses, parce qu’elles ne mettent pas leur langue et leur sincérité dans leur poche et aussi à cause de la surveillance obsessionnelle qui est exercée sur elles. Toujours les mêmes : Robert Ménard, Marine Le Pen, Eric Zemmour, Ivan Rioufol, Elisabeth Lévy, Jean-Luc Mélenchon, parfois Jean-François Copé, Christine Boutin rarement. On a vite fait le tour de ceux pour qui la pensée est un risque et la parole une audace. Les autres, la masse de ceux qui jamais ne se verront menacés des foudres du MRAP et de la LICRA n’auront jamais besoin de moi. Ils coulent des jours et des idées paisibles à l’abri du bouclier conformiste d’une modernité bien plus « in » pour le sexe que pour l’esprit.
Le 10 décembre 2010, Marine Le Pen a déclaré, à propos des prières de rues : « Je suis désolée mais pour ceux qui aiment beaucoup parler de la Seconde Guerre mondiale, s’il s’agit de parler d’occupation, on pourrait en parler pour le coup. C’est une occupation de pans de territoire. Certes il n’y a pas de blindés, il n’y a pas de soldats, mais elle pèse sur ses habitants ».
Le Parlement européen, après la plainte du MRAP et la saisine du parquet de Lyon, à la demande de la France qui l’avait alerté au mois de novembre 2012, a levé l’immunité parlementaire de Marine Le Pen qui sera mise en examen pour incitation à la haine raciale. Il y a peu, elle a réitéré, s’obstinant à reprendre le terme d’occupation.
Quand elle a dénoncé les prières de rues, l’indignation du jour à son encontre a été suivie par un débat sur la réalité qu’elle pourfendait et on n’était pas loin de considérer comme elle qu’une part de l’espace public n’avait pas à être occupée pour des motifs religieux dans des conditions qui gênaient la circulation de tous.
Mais que vaut la comparaison qu’elle a opérée avec la période de « l’occupation » puisqu’elle-même, sans prudence ni discernement, y fait expressément référence ? L’apparente absurdité d’un tel reproche – ils sont chez eux, chez nous, mais peu importe, ils ne nous « occupent » pas – est élucidée si, derrière ce grief, on perçoit qu’implicitement les musulmans s’adonnant à ces prières de rues sont visés et qu’ils seraient donc, par rapport à la communauté nationale, des étrangers, des intrus, des « occupants ».
Je ne sais si cette analyse sera adoptée par les juges et entraînera la condamnation de Marine Le Pen pour le délit évoqué plus haut. Si elle était sanctionnée, je voudrais insister sur le caractère plus bêtement provocateur, ostensiblement maladroit de ce propos qu’indécent ou a fortiori indigne.
En effet, pour mettre en cause une réalité dont la nocivité avait été constatée par beaucoup, au lieu de s’appliquer – dans tous les sens du terme : avec précision et lucidité, pour être au plus près d’elle et de ce qu’elle peut susciter comme réaction – à l’appréhender comme il convenait et à convaincre de son irruption intempestive sur certaines voies publiques, Marine Le Pen, poussée par un ressort à la fois dangereux et contre-productif, globalise, se lance dans une comparaison historique aberrante et bizarrement semble rejoindre sur ce point son père. Alors que même ceux qui ne votent pas pour elle et le FN se félicitaient de l’avoir vu abandonner les vieilles lunes ressassées par Jean-Marie.
Rien n’aurait été plus simple pour elle, confrontée à la même problématique sociale et religieuse, si elle l’avait bien voulu, que d’exploiter toutes les ressources du langage pour la décrire, la rejeter et faire partager son opposition. Immixtion, intrusion, détournement, occupation sans référence explicite au passé, tant de concepts auraient pu utilement être mis à contribution.
Mais il fallait surprendre, choquer. Et, en fait, s’égarer.
Cette polémique permet au moins d’aboutir à deux conclusions.
La première est que la fille ressemble au père et que son talent indéniable, sa force de conviction sont parfois gâchés par une mécanique qui s’emballe elle-même, où l’outrance et la provocation deviennent leur propre but. Je devine bien le souci de Marine Le Pen de fuir comme la peste les discours conventionnels et classiques mais cette volonté aisément compréhensible devient un handicap quand elle s’estime obligée, pour se distinguer, de frôler les précipices et peut-être d’y tomber. Entre la tiédeur et la parole excitée, il y a un juste milieu qui exige une parfaite maîtrise de soi et de son verbe.
La seconde permet de mesurer combien la liberté d’expression, en même temps qu’une exigence, un bienfait démocratique, n’a pas vocation à se dégrader en un immense fourre-tout où seraient confondues sans cesse la liberté du propos avec sa vérité. Paradoxalement, la liberté d’expression impose plus une ascèse qu’un débridement, une rétention qu’un abandon. Il faut la protéger de ce qui la menace et que l’occupation sortie de la bouche de Marine Le Pen révèle. Il y a des démons qui cherchent sans cesse à la faire se ridiculiser par ses excès ou ses inepties ou, pire, la conjonction dévastatrice des deux.
Il n’y a rien qui ne puisse être nommé, qualifié, dénoncé. La réalité a besoin des mots pour qu’identifiée après avoir été subie, elle fasse l’objet du traitement politique ou social qu’elle appelle. Mais ces mots doivent être justes. Accordés à leur objet. Discutés mais compris. Plausibles. Pour tous.
Non, Marine Le Pen n’est pas occupée.

*Photo : Neno/ Ernest Morales.

Hygiène et vertu

hygienisme grande bouffe

Ainsi donc, les coureurs cyclistes des années 1990 se dopaient — tu parles d’une nouvelle ! On a soigneusement conservé leurs mictions pour les analyser vingt ans plus tard, et Jalabert est pris par la patrouille des touche-pipi.
Le mois dernier, les analyses d’Armstrong et autres gros bras révélaient que les grands champions ne fonctionnaient pas à l’eau claire — on a sanctionné l’Américain (bien fait pour lui, il est… américain), mais on n’a pas osé pousser la logique jusqu’au bout et destitué les cinquante coureurs arrivés à ses basques (parce que franchement, rayer Armstrong des registres et garder Ullrich…), qui ne fonctionnaient pas non plus à l’eau minérale. Demi-mesure : on aurait dû les décapiter sur les Champs-Elysées, où ils sprintaient en se moquant du pauv’ peuple et des journalistes qui, bien sûr, n’étaient absolument pas au courant de la fable du peloton.
Pendant que l’on stigmatise le cyclisme, on évite de se poser la moindre question sur le type de carburant que les joueurs de foot s’injectent dans les veines. C’est qu’il y a beaucoup d’argent dans le foot (un cycliste professionnel « ordinaire » gagne à peine plus qu’un prof débutant — autant dire que dalle), et que la vertu sportive exigée est inversement proportionnelle aux sommes en jeu. En vingt ans, on a épinglé un ou deux joueurs de tennis. Aucun golfeur (si, si, on se dope aux béta-bloquants dans les sports de précision), aucun joueur de base-ball, aucun boxeur, aucun…
Soyons clairs : on savait dès les années 1900 que le Tour demande des efforts inhumains (« Vous êtes des assassins ! », hurlaient les frères Pélissier, qui se chargeaient à l’époque en cocaïne, au témoignage d’Albert Londres, aux organisateurs en 1924 . Que personne ne roule à cette allure sur 3500 kilomètres sans composer avec la nature. Qu’aucun sportif, jamais, n’est parvenu au sommet sans passer des arrangements avec les règlements — pas plus les athlètes grecs d’Olympie que les champions d’aujourd’hui.
Et les guerriers (le sport n’est jamais que de la guerre édulcorée, n’est-ce pas…) n’ont jamais non plus craché sur un petit cordial avant de monter à l’assaut — Douaumont, c’était autre chose que le Galibier ou le Ventoux (eh, lecteur de passage, tu as déjà essayé d’escalader le Ventoux via Bédoin ou Malaucène à la seule force de tes petits mollets de coq en moins de deux heures ? Charly Gaul le faisait en 1958 en une heure et des broutilles, mais en combien de temps l’ont gravi Armstrong et Pantani en 2000…).
Sans parler des tonnes de Viagra absorbées avant de grimper Madame — ah, mais ça, paraît-il, ce n’est pas de la triche, c’est l’art d’aider la Nature, n’est-ce pas… Pourtant, on devrait l’interdire, si l’on tient compte que l’on meurt aussi bien sur les côtes de la créature qu’en grimpant le Ventoux en 1967.
Nous sommes entrés dans une ère vertueuse qui me fait gerber. Je ne fume pas, la fumée des autres me gêne parfois, j’ai horreur d’embrasser les cendriers froids, mais j’ai la politesse de ne pas le leur dire. Les envoyer grelotter sur les trottoirs en plein hiver est une vexation immonde. L’ostracisme général lancé en direction des nicotineurs n’est jamais qu’une façon de se dédouaner des bénéfices considérables encaissés par l’Etat — en taxes acquittés et pensions non versées à des fumeurs heureusement décédés, en moyenne, à l’heure du départ à la retraite (si, si, c’est le calcul qui a été fait pour légitimer la perpétuation de la vente : le tabac, qui pour l’essentiel tue après cinquante ans, quand on a déjà l’essentiel de sa carrière derrière soi, rapporte plus qu’il ne coûte en soins médicaux). Assez curieusement, ce sont les substituts de tabac que l’on veut faire interdire aujourd’hui, au nom d’un principe de précaution que l’on n’a jamais imposé ni à Marlboro ni à Gitanes — cherchez l’erreur. Une façon aussi pour les non-fumeurs d’exhiber leur vertu. Ah, comme ils doivent se sentir meilleurs… La santé est l’antichambre de la sainteté.
Le chantage à la santé explose. Mangez bio (en fait, il y a un gigantesque marché du bio sur lequel se sont lancés les Allemands bien avant nous), roulez à pied (si je puis m’exprimer ainsi), achetez des produits issus du commerce équitable (si vous vous imaginez que les paysans du Chiapas voient la couleur de votre argent, c’est que vous êtes vraiment des bobos gogos), calculez le bilan carbone de chaque produit acheté, et votez EELV — là, c’est le sommet — enjouant avec le PS un tango bien à vous (un pied dedans, un pied dehors). Réduisez le déficit de la Sécu. La vertu écolo parle par impératifs puissamment catégoriques.
Non que j’aie adopté le slogan de Churchill (« No sport ! ») ni que je consente de bon gré à bouffer de la merde. Mais la vertu décrétée, l’hygiène obligatoire, m’amènent à penser que nous sommes entrés dans un fascisme de la santé par conformité qui me donne une légère nausée. Ces oukases perpétuels sont le plus mauvais héritage de la vertu robespierriste — avec à la clé le même goût pour la terreur. M’étonne guère que Meirieu soit écolo, tiens !
La vertu n’est pas, contrairement à ce que pensait Montesquieu, la clé du gouvernement républicain — qui n’a jamais été aussi grand qu’avec à sa tête des hommes qui s’embarrassaient peu de morale, voyez Clémenceau ou Roosevelt, ou même Mitterrand, qui ne fut jamais un exemple de vertu, ni privée, ni publique. Ce puritanisme est le symptôme des temps de crise. On hait sa famille, comme disait Gide, lorsqu’on entend l’appel du large — mais le large, aujourd’hui, est houleux. Alors, repliement sur la cellule primitive, la grotte, le terrier. L’écolo rêve d’être un lapin. Tous aux abris. Division binaire entre le sain et le malsain, le vertueux et le vicieux, le bien et le mal, le carnivore et le végétarien, le libertin et le curé. Rousseau c’est bien, et Céline est le mal. Capote obligatoire entre pucelles et puceaux, et macrobiotique imposée. Haro sur le steack, à moins qu’il ne soit de soja. L’antispécisme fait des ravages, le végétarisme aussi. On nous menace de cancers divers (pour un peu, les croisés de la santé à tout prix nous les souhaiteraient, pour nous faire les pieds — creuse ta tombe avec tes dents en te délectant d’une entrecôte aimablement persillée, hé, assassin…). On cherche à nous culpabiliser sur le sucre, sur le sel, le fumé, le grillé, — ou la quantité. Riz complet pour tout le monde ! Arrosé au Robinetus Simplex, parce que les alcools élevés en barriques de bois contiennent eux aussi des poisons innommables, et que le bilan carbone des eaux minérales en bouteilles plastiques est lamentable. Et si j’ai envie de regarder les bulles dans mon verre ? Mais non, Perrier ou Dom Pérignon, c’est fou.
J’ai très envie d’écrire un petit livre qui réhabiliterait la viande, la bidoche, la barbaque, histoire de répondre au No steack d’Aymeric Caron. Un livre qui dirait le plaisir d’écraser entre ses dents les cellules ingénieusement attendries en mûrissoirs, saisies sur des braises adéquates, recouvertes d’une croûte caramélisée voluptueuse (merci à Maillard qui le premier a décrit cette réaction !), gorgées de sang et d’Histoire — car déguster un steack (voir Barthes sur le sujet) renvoie à une chronologie et à une culture bien plus que millénaires. La viande était l’aliment de base des gladiateurs romains, le mets de choix des Grecs qui ne sacrifiaient aux Dieux que l’odeur des festins, tout comme le gigot de pré-salé était le carburant majeur (avec les saumons qui remontaient alors le Couesnon) des ouvriers qui rebâtissaient le Mont Saint-Michel avec Corroyer en 1878.
Mais le steack, c’est le plaisir, et le plaisir sera macrobiotique ou ne sera pas. D’ailleurs, il vaut mieux qu’il ne soit pas — le plaisir est suspect.
Une jeunesse nourrie (intentionnellement ?) aux McDo et autres substances molles est la cible de choix de cette culpabilisation systématique. Le mou marque la récession vers l’infantile. Mâcher sera bientôt une activité anachronique : après les dents de sagesse, ce sont désormais les canines qui disparaissent — ou que l’on fait sauter pour que les incisives aient un peu de place dans les mâchoires étroitisées du troisième millénaire.
Amis de Cro-Magnon et de Néandertal, ressaisissez-vous ! Réclamez le droit à la bidoche, à l’amour sans entraves, au cigare-cognac-Lagavulin ! Réclamez l’érotisme débridé des années 70, le non-conformisme, le droit de ne pas aimer Marc Lévy ni Anna Gavalda ! Battez-vous pour une école élitiste, la seule à fabriquer de l’égalité sur la base des talents, alors que l’égalitarisme est le garant des inégalités de naissance. Aspirez à un président anormal mais efficace ! Prenez le contrepied, allumez des contrefeux, formulez des contre-propositions — et mangez de la vraie viande.

*Photo: La Grande Bouffe

Juger : pouvoir ou devoir?

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La justice remplit deux fonctions : elle tranche les différends entre des parties qui s’affrontent ; elle constate et sanctionne un manquement à la loi. Elle n’est donc légitime que si elle lui est soumise. Voilà pour la théorie.
En pratique, notre système judiciaire souffre de plusieurs faiblesses ou perversions. La première s’observe quand un juge donne l’impression d’être moins soucieux de son service que de son pouvoir ; la deuxième, quand il fait prévaloir son propre système de valeurs sur l’ordre du droit, au prétexte que celui-ci serait moralement discutable à ses yeux ; la troisième, à chaque fois que la justice est instrumentalisée par le pouvoir qui, faute de remédier au désordre des forces ou à l’injustice sociale, demande aux juges de pallier ses propres carences. Faute d’éduquer, de prévenir ou d’amender, on incarcère – grâce aux juges.
Revenons à l’essentiel. L’être humain a besoin de justice. Cette passion nous habite tous, au point que nous attendons du juge ce qu’il n’a pas le pouvoir de donner. Le juge est contraint souvent d’hésiter entre deux injustices. Il ne peut pas résoudre un litige en cinq minutes, ni réparer le malheur subi par une victime – en restituant son intégrité à la femme violée, en guérissant l’infirme ou en ressuscitant l’enfant assassiné. En somme, il existe un écart infranchissable entre notre soif de justice et la réponse judiciaire, presque toujours incomplète, parfois injuste, et définitivement inapte à nous préserver des risques inhérents à la condition humaine.
La sagesse ne consiste pas à attendre de la justice ce qui est hors de son pouvoir, mais à exiger d’elle qu’elle remplisse humainement et dignement le service qu’elle nous doit.[access capability= »lire_inedits »]
Or, un bon juge doit avoir d’éminentes qualités, peut-être davantage encore qu’un grand avocat. L’avocat est au service d’une cause, d’une vérité, d’une personne, qu’il sert non pas comme un mercenaire, mais comme un chevalier. Il est de parti pris. Sa parole doit être libre et son indépendance totale. Dans une situation complexe où les faits s’entrechoquent et où les passions s’affrontent, c’est lui qui doit éveiller la conscience du juge et lui suggérer des solutions juridiques nouvelles.
Le juge, lui, doit être indépendant de tout : du pouvoir, de l’opinion publique, des puissances financières. Mais aussi de ses propres valeurs, aussi nobles soient-elles. Des juges, au début de leur carrière, ont condamné des femmes coupables de s’être fait avorter. Au seuil de leur retraire, ils ont dû condamner des personnes qui avaient tenté d’empêcher des femmes d’exercer leur droit à avorter. En l’espace d’une vie, le droit peut varier à 180 degrés ! Seule la loi doit importer au juge. Mais comme la conscience collective va plus vite que la loi, aussitôt dépassée que promulguée, la sujétion du juge au droit ne doit pas être mécanique. Il doit en faire application à chaque personne considérée comme unique et tempérer avec humanité et humilité la rigueur froide de la loi.
De la sorte, toutes les règles destinées à préserver les droits de la défense et l’indépendance statutaire des magistrats du siège, si elles sont essentielles, ne suffisent pas à nous garantir contre l’injustice.
La moderne tentation est de répondre à chaque cas nouveau, à chaque fait divers, par une loi nouvelle. Montesquieu dénonçait l’empilement des lois inutiles qui affaiblissent les lois nécessaires. En même temps, il rappelait que les embarras, les lenteurs, les dépenses même de la justice sont le prix que chaque citoyen paie pour sa liberté.
Mais j’aime le contre-exemple du roi Salomon, l’archétype du grand juge – qui était également souverain et prophète. Quelle confusion des pouvoirs ! Le voici qui s’intéresse au sort d’un nouveau-né que se disputent deux femmes, chacune prétendant être la mère. Loin d’estimer que ce litige est trop anecdotique pour lui, il se saisit de l’affaire et fait comparaître les deux femmes. Dépourvu de tout moyen de savoir la vérité, il rend une décision absurde : « Qu’on coupe l’enfant en deux ! » L’une d’elle acquiesce au jugement, tandis que l’autre renonce à sa demande. En droit, le jugement devrait être exécuté. Salomon se transforme aussitôt en juge d’exécution de la décision qu’il vient de rendre pour en suspendre les effets. Et alors qu’aucun appel n’est interjeté, il s’institue juge d’appel et désigne celle à qui l’on remettra l’enfant. Pas d’état civil, pas de test ADN : il ne sait pas si elle est la mère. Pourtant, celle qui voulait que l’on coupât l’enfant en deux est peut-être la mère physiologique, lassée de ses maternités successives et du père qui les lui impose, et l’autre une femme stérile qui aurait tellement aimé s’occuper d’un enfant !
Salomon n’a pas cherché à tout prix à connaître la vérité : il n’a pas placé les femmes en détention provisoire, ne les a pas fait torturer, n’a pas essayer de les faire avouer au cours d’une garde à vue menée en l’absence d’avocat. Il a pris simplement la peine et le temps de sonder les cœurs pour savoir laquelle des deux était la plus digne d’être la mère, dans le seul intérêt de ce tout-petit.
Notre conscience collective contemporaine exige, à juste titre, des lois protectrices des libertés et des droits de la défense. D’où la multiplication des garanties et voies de recours : présence de l’avocat en garde à vue, appel, cassation, question prioritaire de constitutionnalité, recours à la Cour européenne des droits de l’homme de Strasbourg. Toutes ces précautions, nécessaires, se révéleraient inutiles sans un juge raisonnable, modeste et humain – comme le sont, heureusement, l’immense majorité de nos magistrats. C’est du moins ce dont je veux rester persuadé.[/access]

*Photo: Easy Branches

Affaire Agnès Marin : perpétuité pour Mathieu M.

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perpetuite viol meurtre

On a légitimement beaucoup parlé de l’affaire qui a vu la cour d’assises de Haute-Loire condamner à la réclusion criminelle à perpétuité Mathieu M., mineur à l’époque des faits – 17 ans et demi – auteur du double viol et de l’assassinat d’Agnès Marin (Le Monde, Le Figaro, Libération).
On n’a guère évoqué la seconde victime qui, vivante, souhaitait plus que tout la discrétion.
La reconnaissance des faits par l’accusé, sans qu’il se soit abandonné à un luxe de détails mais toujours, paraît-il, avec une extrême froideur a permis au débat d’aller à l’essentiel qui était, si on en croit les comptes rendus, d’une part l’appréhension de la personnalité de Mathieu et, d’autre part, les dysfonctionnements et les erreurs tant dans l’affectation, le suivi et le contrôle de ce dernier que dans son appréhension psychologique et psychiatrique.
Faute d’avoir assisté aux audiences couvertes par un huis clos bien légitime, même si certains espaces de publicité ont été garantis, j’ai été surtout intéressé par la mécanique de l’accusation, dont les réquisitions ont été largement reprises, par l’arrêt rendu et par l’inéluctable appel relevé par les avocates de Mathieu. Sans avoir aucune nostalgie pour l’univers criminel parisien, je ne peux me déprendre, ici ou là, d’une curiosité d’ancien professionnel qui me conduit dans mon coin à disséquer ce qui est revêtu du sceau de l’horrible.
Si je ne me trompe pas, l’avocate générale – un collègue étant chargé de la relation des crimes – a beaucoup insisté, en ne les niant pas et en les déplorant, sur les graves carences ayant affecté le parcours de ce jeune homme. Difficile de faire autrement quand bien avant le procès, notamment de la bouche du grand-père d’Agnès, ce thème était déjà dominant.
Elle a, par ailleurs, demandé que Mathieu ne bénéficie pas de l’excuse de minorité mais s’est fondée sur l’atténuation de responsabilité retenue par une expertise fiable pour réclamer – seulement ! – 30 ans de réclusion criminelle.
Il est important de tenter de déterminer l’impact de ces trois facteurs sur la conviction collective d’un jury et de trois magistrats dont deux juges pour enfants.
Rejetant l’excuse de minorité, l’avocate générale a considéré que le maximum de 20 ans de réclusion criminelle qu’elle permet était insuffisant par rapport à la gravité des crimes et sans doute aussi au comportement de Mathieu à l’audience.
Elle situait donc son discours par rapport à la réclusion criminelle à perpétuité, qui, dans notre code pénal constitue la sanction suprême, mais ne pouvait éluder le fait que l’accusé, à l’évidence, était déséquilibré lors de la commission de ses odieuses actions. D’où la proposition de 30 ans de réclusion criminelle.
Mais, pourtant, la réclusion à perpétuité édictée par cette cour d’assises, sans injonction de soins, fait de Mathieu, le deuxième mineur condamné de la sorte après Patrick Dils.
On saisit la démarche qui exclut l’excuse de minorité suivie par les juges. Pour ma part, je n’ai connu qu’une fois une telle sévérité à l’égard d’un mineur devenu majeur au procès : Youssouf Fofana et autres. On partage le souci, en même temps, de ne pas faire l’impasse sur les troubles d’une personnalité.
Mais pour des jurés était-il si facile d’appréhender ce qui pouvait apparaître comme une complexité oiseuse et au fond inutile ? Non pas que la minorité soit forcément porteuse d’une atténuation de responsabilité mais dans la tête du commun était-il inconcevable de prendre le rejet de l’excuse pour l’acceptation implicite d’une responsabilité totale en dépit de la réquisition contraire ?
Par ailleurs, la focalisation sur les dysfonctionnements qui aboutissait à un consensus sur les dévastations qu’ils avaient causées et s’accordait avec la douleur intense et protestataire de la famille Marin rendait par contrecoup absolument intolérable tout ce qui chercherait à en minimiser la portée. Chercher malgré le fiasco dénoncé, de quoi appréhender de manière lucide et fine le caractère évidemment perturbé de Mathieu, aurait pu être perçu comme une incohérence, voire comme une faiblesse. La sincérité et l’honnêteté sur le passif du prévenu affaiblissaient la possibilité d’une peine nuancée.
N’y a-t-il pas eu là, dans ces glissements et ces contradictions subtils, de quoi susciter la peine maximale décrétée par cette cour d’assises ?
Cette analyse rétrospective, au demeurant parfaitement critiquable, ne saurait être dissociée de l’attitude des parties civiles qui pèsent évidemment avec une forte emprise sur la tenue de débats délestés de la charge de l’imputabilité (en l’occurrence incontestable) , des crimes et d’un questionnement sur leur déroulement sans mystère.
Il me manquera toujours – c’est un regret vif – de n’avoir pu entendre, au cours de mes vingt années d’assises à Paris, deux ou trois grands défenseurs ayant accepté de passer de l’autre côté de la barre. J’avoue qu’une superbe plaidoirie pour une partie civile est, d’une part, un miracle – sortir de l’étau d’un extrémisme obligatoire – et, d’autre part, exige une rectitude et une morale sans lesquelles, d’ailleurs, il n’est pas de remarquable conseil. Un excellent avocat de partie civile comprend, explique, console, répare, limite, partage, se hausse, rehausse, mêle passé et présent sans offenser l’avenir. Il ne souffle pas sur les braises de la douleur, il tente d’apaiser l’incandescence par sa parole et son allure. Il ne pourfend pas ni n’exacerbe : il porte cette humanité sur son esprit, sur son être et n’oublie pas l’autre en face.
Qu’auraient plaidé, à la fin de ces débats, Me Henri Leclerc hier, Me Temime et Me Dupond-Moretti aujourd’hui ? Je les imagine, je les entends, à la fois décisifs mais tentant d’exprimer l’inconciliable : le discours au nom de la tragédie, la plaidoirie pour comprendre le crime.
Modeste éclairage d’un arrêt qui aura donc un avenir.

Delphine Batho éteint la lumière

Exit Delphine Batho, ministre inconnu d’un gouvernement que l’on préfère ignorer. Le dernier acte de Mme Batho, pour complaire aux alliés Verts des socialistes de pouvoir, fut de défiance et de détestation de la ville : elle a signifié « l’entrée en vigueur à partir du 1er juillet 2013, d’une nouvelle réglementation qui s’applique à l’éclairage nocturne des bureaux, des magasins, des façades de bâtiments ». On éteindra donc, par force et sous menace de sanction, « les éclairages inutiles la nuit de 1h à 7h du matin ». Le ministre avance des arguments « sonnants et trébuchants », censés séduire le contribuable maussade : on économisera « l’équivalent de la consommation annuelle d’électricité de 750 000 ménages » soit une économie de 200 millions d’Euros (?). Et ceci, enfin, bien propre à satisfaire les têtes pensantes d’EELV, mais qui me laisse pantois, chancelant, hébété : la présente mesure nous épargnera l’émission de 250 000 tonnes de CO2, et contribuera « à la préservation de la biodiversité en évitant des pollutions lumineuses inutiles. Les éclairages artificiels nocturnes peuvent constituer une source de perturbations significatives pour les écosystèmes, en modifiant la communication entre espèces, les migrations, les cycles de reproduction ou encore le système proie-prédateur.»
Que faire et où aller dans ce monde, où les socialistes de pouvoir et leurs alliés Verts me prennent chaque jour plus un peu plus ouvertement pour un imbécile ?
« Il pleut les globes électriques
Montrouge Gare de l’Est Métro Nord-Sud bateaux-mouches monde
Tout est halo
Profondeur
Rue de Buci on crie L’Intransigeant et Paris-Sports
L’aérodrome du ciel est maintenant, embrasé, un tableau de Cimabue »[1. Blaise Cendrars, « Contrastes » (extrait), Dix-neuf poèmes élastiques, 1919, Gallimard.]
Qu’ont fait les Verts de la place de Clichy ? Le décor mièvre d’un feuilleton « citoyen », où des couples unis par une insupportable et niaise conjugalité, tous favorables à la publication du patrimoine génétique des élus, se livrent à une réflexion plurielle, afin d’imaginer le changement. Après la guerre, je suggère la mise en place d’une sorte de Nuremberg de l’urbanisme, où l’on jugera les responsables de ces oukases, qui ont enlaidi nos rues, et rendu plus difficiles la circulation des piétons et des véhicules.
Moi, je veux des villes saturées de lumières, des rues électriques, des annonces lumineuses, des mots qui me font de l’œil à la manière d’une belle pute au rimmel frais, point encore lasse des servitudes, je veux des moteurs à explosion, des motos qui ronronnent au feu rouge et grondent atrocement au feu vert. Je vomis la vermitude qui dévore ma ville, Paris, et la transforme peu à peu en ZUP (zone urbaine pacifiée).
J’adore les formes clignotantes, qui me signalent un misérable sex shop ou une pizzeria, je veux une débauche d’ampoules et de néons, qui puisent leur énergie dans des centrales atomiques, silencieuses et puissantes. Je veux du progrès mécanique 2.0 : j’imagine avec ravissement la pénétration des longs tubes d’acier à pointe de diamant dans les entrailles de la terre, le jet violent de l’eau contre la roche pour la briser, son agonie amoureuse dans le jaillissement final du gaz de schiste.
Je veux du travail de nuit mieux payé, des travailleurs harassés, qu’on croise au petit matin ; je veux la rumeur persistante de ma cité noctambule, apercevoir des visages hostiles dans la foule et m’en consoler auprès d’une femme aimable. Je veux rentrer à l’aube, entre chien-proie et loup-prédateur, et, sur le pont Bir-Hakeim, plaquer les paumes de mes mains sur mes oreilles pour assourdir le fracas du métro mêlé à une sirène de police. Je veux remonter le col de mon manteau en cachemire et m’agacer du bout de ma chaussure en daim souillé par une flaque, où se réfléchit l’enseigne rassurante d’un hôtel de luxe. Je veux une ville à la mesure de mes insomnies, m’arrêter longuement devant ses vitrines sacrificielles, je veux être frôlé par l’effroi invisible, et le chercher longtemps en vain. Je veux de la chimie, qui produit des matériaux étonnants et parfois inutiles. J’aime l’idée que les cycles sont rompus, et ne me déplaît nullement l’émoi des écosystèmes affolés. Je veux savoir si je peux m’en sortir seul ou si j’ai besoin de secours, et rentrer dans un grand appartement vide et rarement occupé, où résonne en boucle la voix aigre de Cécile Duflot, qui me menace de le réquisitionner.
Je veux « des femmes atroces dans des quartiers énormes »[2. Guillaume Apollinaire, « 1909 » (extrait), Alcools, Gallimard.] !

PS-SPD : retenez-moi ou je fais votre bonheur !

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Il rampe, il rampe le serpent de mer. Quelques flèches de Montebourg décochées contre José Manuel Barroso et voilà le carquois populaire du PS soudain regarni. Il n’empêche, en ces temps de rigueur, la vilaine « gauche souverainiste » conspuée par le président de la Commission européenne n’a pas oublié son internationalisme et continue sa quête de l’Europe sociale comme d’autres cherchent le dahu.
Dernier épisode de la grande amitié franco-allemande, couple moteur de l’Europe, fourrier de la paix, poumon du continent, et tutti quanti : la signature d’une Déclaration commune PS-SPD la semaine dernière, qui scelle la prétendue communauté de vues entre les fils de Mitterrand et d’Helmut Schmidt. Le 26 juin, Harlem Désir – dont une méchante rumeur dit qu’il dirige le premier parti de France – et Sigmar Gabriel en ont publié l’intégralité, laquelle tient à l’aise sur une feuille A4.
Quoi de neuf sous le soleil de l’Europe socdem ? Pas grand-chose, vous répondront les esprits chafouins. On y trouve pourtant un abrégé de la pensée politique d’Harlem Désir : « Céceluikidikiest ! », répond-il en substance à Barroso. À cinq reprises, le texte répète qu’il faut batailler contre les « conservateurs et libéraux en Europe » en leur imputant la responsabilité exclusive de l’atrophie de l’économie européenne. « Croissance et emploi »  pâtiraient de la « politique d’austérité » amorcé par les gouvernements de droite, tandis que l’alternance politique amènerait des lendemains qui chantent conjuguant avec le doigté d’un équilibriste rigueur et progrès social. Traduit en volapük socdem, cela donne : « Même si le sérieux budgétaires et des finances publiques solides conservent leur importance, une politique commune pour la croissance et un pacte ambitieux contre le chômage des jeunes doivent devenir des priorités de la politique européenne dans les semaines et les mois à venir. » La syntaxe souffre, l’honnêteté politique aussi.
Parce que PS et SPD auront beau s’égosiller, restent quelques vérités dures à avaler. Pour ne pas paraître trop péremptoires, exposons-les sous forme de questions : à quelle sensibilité appartenaient l’anglais Tony Blair, le portugais Socrates, l’espagnol Zapatero, l’allemand Schröder et le français Jospin ? Au début des années 2000, lorsque la majorité des gouvernements européens étaient à gauche, quelle avancée sociale majeure ont-ils réalisé hormis la stratégie de Lisbonne privatisant la recherche et l’accord de Barcelone ouvrant les marchés publics à la concurrence ? Qui a lancé l’Agenda 2010 dérégulant le marché du travail allemand ? Avec qui gouverna Merkel de 2005 à 2009 ?
Assez regardé dans le rétroviseur, revenons au texte SPD-PS qui, à défaut de propositions concrètes, ne manque pas de piquant. En quoi invoquer la « taxation des transactions financières » défendue en son temps par Nicolas Sarkozy au nom du PS et du SPD permettra de relancer l’Europe sociale ? Il n’y a pas si longtemps, Laurent Fabius et l’ensemble du PS tonnaient de concert contre la taxe Tobin, accusée de favoriser la spéculation financière. Mais qu’importe le flacon, pourvu qu’on ait l’ivresse des mots : comme le pacte de croissance et les appels répétés à la jeunesse, dans cette énième déclaration commune, l’incantation le dispute à la (fausse) candeur.
Si l’on sortait deux minutes de l’ornière politique, on comprendrait néanmoins que ce texte et ces orientations communes ne servent que de leurres. Primo, Hollande et Ayrault, au pouvoir hic et nunc à Paris, se gardent bien de lancer la grande politique keynésienne qu’à tort ou à raison, la gauche du PS réclame depuis des années. Secundo, parce que ni le PS ni le SPD n’aspirent à gouverner de conserve. Leur mariage blanc idéologique n’est que le paravent d’ambitions inavouables : fricoter avec les affreux « libéraux-conservateurs » de Merkel côté SPD – où on refuse d’ores et déjà toute alliance avec Die Linke d’Oskar Lafontaine, preuve que les promesses n’engagent que ceux qui les croient. Faute de pouvoir viser une majorité absolue à l’automne prochain, les sociaux-démocrates allemands rêvent d’une nouvelle idylle avec la CDU, quitte à éconduire Désir et consorts le moment venu.
Quant aux « socialistes » français, leur pas de deux avec leurs kamarades d’outre-Rhin cache la profonde discordance économique entre Paris et Berlin. Le pire cadeau que pourrait leur faire leurs amis du SPD serait de revenir aux affaires : les promesses d’amour céderaient alors le pas à la realpolitik, l’Allemagne socdem ne transigeant pas davantage avec l’euro fort et l’austérité que sa version libérale-conservatrice.
Les progressistes de tous les pays auront beau s’unir à coups de déclarations enamourées, les antagonismes nationaux gardent la peau dure. Kiel ou Tanger, en 2013, il faut toujours choisir. Tout cela promet une belle partie de rigolade l’an prochain à Marienbad, pardon, aux Européennes.

*Photo : Parti socialiste.

Léo Ferré : la mémoire et l’amer

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leo ferre 20 ans

Le 14 juillet, jour anniversaire de la prise de la Bastille, cela fera vingt ans que Léo Ferré a quitté les enferrés que nous sommes.
Aujourd’hui, à l’écoute d’un court medley musical illustrant « les refrains entêtants de la violence politique » sur France Info, dans lequel Ferré est catégorisé comme « sentant bon le gauchisme vintage » et sa chanson Comme une fille à « la gauche de la gauche », on ne peut que s’inquiéter de cette dérive journalistique vers les amalgames confortables.
Après le politiquement correct, il va falloir inventer l’amalgamement correct : difficile à prononcer quand même… Le poète à la crinière d’argent se revendiquait de l’anarchisme versant espagnol et de l’héritage de la Commune. Il aimait à le répéter : « Contrairement aux communistes, nous, les anarchistes, on n’a pas besoin de secrétaire ». Sa vision de la gauche, il l’a exprimée devant les caméras de télévision en 1971 : « La gauche c’est une salle d’attente pour le fascisme […] Ces gens qui se disent de gauche, c’est ce qui tue ce pays ». Ça sent bon le gauchisme vintage, en effet.
Au moins, Jenifer ne risque pas de commettre un album de reprises de cet artiste-là. Philippe Léotard, ministre de la Défonce, l’a fait en 1994, et il avait bien compris, lui, qui était Ferré, en ouvrant son album hommage par Graine d’ananar. L’acteur écorché vif est parti il y a plus de dix ans déjà, il considérait Léo comme un guide et nous laisse lui aussi une œuvre discographique intense. Actuellement, quand la figure de Ferré est évoquée à la télé, chez Ruquier notamment – à une heure de grande écoute sur le service public -, c’est plutôt pour ternir, voire salir son image : Lescop  – chanteur inrockuptible – prétend que Ferré n’est pas sa tasse de thé sous prétexte que le personnage avait l’air misogyne, alors qu’il ne méprisait que les cultureuses, les tortionnaires, celles qui n’ont pas « l’intelligence des choses de la vie »… Et en plus, sa belle-fille Annie Butor sort de vingt ans de silence pour le dépeindre en homme malhonnête. Ferré à la lanterne ! Misogyne le grand Léo ? Il a commencé à écrire et composer pour les femmes, elles furent ses muses, ses sirènes de la rive gauche, puis ses ambassadrices : Juliette Gréco, Patachou, Catherine Sauvage, etc. En 1990, dans son avant-dernier album studio, il chantait : « Pourtant les filles sont si jolies / Qu’les gars font des folies / Tant que peut tourner la vie ». Pas mal pour un misogyne. Je souhaite à Lescop d’écrire un jour une chanson d’amour comme Ça t’va. Mais Ferré prend le chemin de Céline, celui du génie antipathique, infréquentable, que Ruquier n’aurait pas eu envie de rencontrer après la lecture du livre d’Annie Butor.
Heureusement, certains vrais artistes perpétuent avec talent la flamme et la poésie de l’auteur d’Avec le temps. On se souvient du tour de chant hommage de Bernard Lavilliers – immortalisé en DVD en 2009 -, et l’œuvre de Thiéfaine nous offre régulièrement de belles réminiscences de mathématiques bleues souterraines. Dans le genre travaillé par les marées de l’usure du genre humain, on trouve également, parmi la nouvelle génération, un groupe répondant au doux nom de Mendelson, dont le triple album sorti en mai a de quoi refourguer sa dose de cafard vertigineux aux plus aguerris des admirateurs de Ferré.
A l’occasion de la commémoration du vingtième anniversaire de la disparition du chanteur, un double album sort, proposant une sélection de qualité pour les novices. Pour les fans ultras (et les bourses plus aisées), un coffret 20 CD regroupant les années Barclay, truffé d’inédits, est également disponible actuellement en tirage limité.
« On me fait passer pour un monstre, pour un sale individu, mais c’est pas vrai. Je suis pas un monstre, je suis pas un sale individu, je suis un bon mec, voilà. Alors j’aime pas qu’on me fasse passer pour ce que je ne suis pas ».

*Photo : marechal jacques .

Morsi, c’était Moubarak en pire !

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morsi moubarak islamisme

morsi moubarak islamisme

Tewfik Aclimandos est chercheur associé à la chaire d’histoire contemporaine du monde arabe au Collège de France et spécialiste de l’histoire de l’Egypte. Il a notamment contribué à l’ouvrage collectif Les islamistes au défi du pouvoir (dir. Samir Amghar, Michalon, 2012).
Mercredi, le chef d’état-major de l’armée égyptienne a déposé le président Mohamed Morsi, premier chef d’Etat démocratiquement élu au Caire, et annoncé la tenue d’élections anticipées. Quoique la plupart des médias occidentaux s’en félicitent, n’est-ce pas un coup d’Etat en bonne et due forme ? 
Certes, on peut parler de coup d’Etat militaire, mais la destitution de Morsi était réclamée par la majorité de la population. Nous assistons au second acte de la révolution, qui mobilise beaucoup plus de monde que le mouvement anti-Moubarak de janvier 2011. Il y a deux ou trois mois, un sondage affirmait que 82% des Égyptiens souhaitaient un retour de l’armée aux affaires.
D’ailleurs, si l’état-major s’est ainsi ingéré dans les affaires politiques, c’est que les partis politiques, Frères musulmans exceptés, sont trop faibles pour gouverner. Partant, nous sommes devant une seule alternative : l’armée ou les Frères. En se discréditant au bout d’une année au pouvoir, ces derniers ont fait de l’armée la seule solution de rechange. Avec un bilan aussi désastreux que le leur, il n’est guère étonnant que la population ait légitimé le coup d’Etat de mercredi.
Certes, des millions de manifestants se sont soulevés contre la dérive autocratique de Morsi. Rejettent-ils pour autant l’idéologie des Frères musulmans ?
Mohamed Morsi et sa confrérie ont tous les deux multiplié les causes de mécontentement. Les Égyptiens redoutaient de voir les ressources de leur pays mobilisées au service d’un dessein régional utopique, le rétablissement du califat. Ils ont craint pour l’intégrité territoriale du pays, et si la majorité d’entre eux ne veut pas d’un état « laïc », ils veulent encore moins d’une théocratie. Ce qu’il faut bien comprendre, c’est que les Frères se sont comportés comme s’ils voulaient donner raison à tous ceux – dont je suis – qui les soupçonnent d’avoir un projet totalitaire : prise de contrôle de tout l’appareil d’Etat et de la société civile, destruction de l’Etat de droit, de la justice, etc. En guise d’avant-goût, les Frères nous ont offert le spectacle de milices attaquant des manifestants pacifiques. Ces images ont eu un impact terrible sur l’opinion publique.  Mes compatriotes refusaient que, de pays touristique, l’Égypte devienne la terre d’accueil des jihadistes du monde entier. Plus largement, la plupart des Egyptiens ont constaté qu’une clique gouvernait, s’enrichissait et pillait le pays. Ils ont eu l’impression qu’une clique avait remplacé l’autre. Si, pour l’instant, ses membres sont beaucoup moins corrompus, ils sont aussi beaucoup plus incompétents et plus nombreux à se servir. Ajoutez à cela le bilan économique déplorable de Morsi et vous obtenez tous les ingrédients de l’ébullition révolutionnaire.
Malgré la grogne actuelle, il ne faut peut-être pas enterrer les Frères Musulmans trop vite. À terme, pour revenir au pouvoir, devront-ils imiter le modèle turc et, sur le modèle d’Erdogan, normaliser leurs rapports avec l’institution militaire en créant une « AKP » à l’égyptienne ?
Les Frères égyptiens doivent tout simplement changer. Ils ne sont pas l’AKP, loin de là. J’admets que l’islamisme modéré existe, et même certaines formes d’islamisme démocratique. Mais les Frères ne sont ni l’un ni l’autre.  Leur organisation ressemble beaucoup aux partis léninistes, dans son fonctionnement comme dans ses méthodes brutales. En face, malgré les apparences, l’armée égyptienne n’est pas non plus celle d’Atatürk. De toute manière, les Frères ont perdu tellement de plumes au pouvoir que l’Egypte de demain ne risque pas de ressembler à la Turquie d’aujourd’hui…
La société égyptienne semble plus divisée que vous ne le dites. Pendant que la foule en liesse place Tahrir saluait l’éviction de Morsi devant les caméras du monde entier, des cortèges plus discrets défilaient pour soutenir le président déchu. Pourrait-on assister à un retour de bâtons islamiste lors de la prochaine élection présidentielle ?
La société égyptienne est très divisée et polarisée, ce qui permet de mesurer l’exploit des Frères : avoir mobilisé tout le monde contre eux ! Pour la présidence, tout est possible, mais je crois les Frères beaucoup trop impopulaires pour pouvoir remonter la pente en cas d’élection rapide. Qui plus est, l’élection de Morsi l’an dernier a été l’exception venue confirmer la règle : par nature, les Frères Musulmans sont moins portés au succès à la présidentielle qu’aux législatives. En Egypte, l’élection présidentielle favorise souvent les candidats issus de l’armée.
Prédisez-vous donc un destin présidentiel au général Al-Sissi, principal instigateur du « coup » de mercredi ?
Le général Al-Sissi est certainement un très bon présidentiable, il est l’homme politique le plus populaire du pays et il ressemble, depuis le début, à quelqu’un qui brigue une fonction plus élevée que la sienne. Mais l’armée souhaite-t-elle présenter un candidat issu de ses rangs, qui n’est pas encore parti à la retraite ? Rien n’est moins sûr.
Les autorités de transition viennent d’incarcérer les principales figures de la confrérie islamiste. Malgré leurs déclarations de bonnes intentions démocratiques, n’assiste-t-on pas à un début d’épuration ?
Il est trop tôt pour le dire. N’oubliez pas que la confrérie a certainement eu des pratiques criminelles, ses milices ayant torturé et tué des manifestants. En démocratie, ces actes devraient entraîner un procès et des peines sévères pour les coupables. Qui plus est, les Frères ont souvent opté pour la politique du pire : calmer le front intérieur peut exiger certaines mesures temporaires. Ceci dit, il faudra veiller à ce que ce temporaire ne dure pas, surveiller de près le fonctionnement de la justice, prendre garde à ce que les pratiques criminelles des islamistes ne deviennent pas le prétexte d’une répression excessive et durable.

*Photo : Jonathan Rashad.

Décroissants au petit-déjeuner

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notre dame des landes aeroport

notre dame des landes aeroport

Accroupie dans son champ, Chloé cloue ensemble quatre montants d’armoire posés horizontalement. « – Tu fais quoi, là ? – Un parc pour mon canard. Ça se voit pas ? – Beuh… »
La parcelle des Cent-Noms a des airs agréables de locus amoenu[1. Dans l’élégie latine, notamment chez Horace, désigne le lieu bucolique et quasiment introuvable où le poète aime à se délasser.], comme disent les khâgneux, sous le soleil qui, timidement, inonde cette fin d’après-midi. Dans le pré un peu cahoteux, les tuteurs s’élèvent qui soutiennent de jeunes pousses éparses. Sa quinzaine d’habitants, qui y pratiquent la permaculture, est fière de ses trois moutons et quelques lapins. Dans la cabane à gauche, cuisine et salle à manger ouvertes aux quatre vents, ça discute sec. Ça bédosse[2. De bedo, verlan de daube : fumer un joint.]grave aussi, et ça picole sévère, selon toute apparence. Au milieu de caricatures d’extrême-gauche, pantalons de treillis, dreadlocks et piercings, quelques visages éclairés, du type normal, sérieux et néanmoins sympathiques. Habitants de la ZAD relativement anciens, les « Cent-Noms » sont installés sur ce champ depuis trois mois, à l’hiver finissant. À cent mètres de la route principale, on ne peut pas les rater. Ils ont l’air paisible des experts qui savent où ils vont : parmi eux, un ingénieur agronome, des étudiants en rupture de ban, des travailleurs qui ont tout laissé pour construire ici leur utopie. On les croit. Dans un an, ils vendront sans doute leur production au marché. Il y a un puits au bout de ce champ qu’ils se sont réapproprié sans états d’âme puisqu’il n’appartient plus à personne. Ah si, en fait, à Vinci, le maître d’œuvre de l’aéroport-arlésienne de Notre-Dame des Landes.
Pas farouche, la Chloé nous fait visiter sa yourte en jonc ou en roseau, on ne sait plus, « facilement démontable et transportable ». Comment y dorment-ils, si nombreux ? En tas ? En chien de fusil ? À trois par sac de couchage ? « – On se démerde. Mais dans peu de temps, nous aurons une vraie maison… »
Manquerait plus que le chien et la balançoire pour les enfants… Enfin, tout cela a l’air très organisé. Ces accueillants camarades sortent le jus de raisin de leur réfrigérateur autonome enterré, font les honneurs de leur panneau solaire – « un des seuls de la ZAD » − et tendent une carte de la zone, manière « Île au trésor ».
La ZAD. « Zone à défendre ». Qu’est-ce que je fous là, dans ce frais bocage ? [access capability= »lire_inedits »] Moi, le « catho-fils-de-militaire-de-famille-nombreuse » tel que me réifie la rédactrice en chef de Causeur − son nom soit béni −, flanqué d’un compagnon exclu il y a quelques années d’un groupuscule de gauche pour déviationnisme royaliste ? Il faudra bien, un jour lointain, refaire l’histoire de cette année où un projet de bétonnage et une loi sur le mariage auront mis la moitié de la France dehors, et en hiver en plus. Si je suis à Notre-Dame des Landes, c’est la faute à Hollande. Si je me retrouve dans les bois, c’est la faute à Leroy[3. Responsable des pages Culture de Causeur, Jérôme Leroy est un journaliste marxiste-léniniste de tendance stal, et un romancier antimoderne d’obédience orwellienne. Fidèle à son orthodoxie politique, il demeure persuadé contre toute évidence que seule la gauche est révolutionnaire et à ce titre dénie au mouvement de la « Manif pour tous », notamment à ces résistants non-violents que sont les Veilleurs, toute représentativité populaire.]. « – Pas cap’, toi et tes petits veilleurs, de faire la révolution comme les zadistes. » Cap’. En tout cas, d’aller voir à quoi ça ressemble, une révolution dans les bois.
Covoituré par un jeune représentant en sèche-cheveux, très fier de son voyage d’un an en Australie avec sa copine, et jeté dans cette campagne dont la boue finit de fumer au soleil, me voilà à pied d’œuvre. Ce qui frappe d’emblée c’est le mélange d’état de siège dont témoignent les miradors branlants qui gardent la route, les chicanes de vieux pneus agrémentées de caisses de bières vides, projectiles idoines en cas d’attaque flicarde, et l’ambiance Tom Sawyer des cabanes perchées à 20 mètres de haut dans les arbres. Entre les haies serpentent de rares chouans mode hippie à bicyclette, ralliant ces étranges hameaux, faits qui de caravanes, qui de masures de torchis, nés du dernier automne. Sous un auvent, après quelques kilomètres de route, le bar de fortune de La Gourbie est désert comme un oued asséché. Pas loin, des travailleurs taciturnes posent le plancher d’un nouveau baraquement. Au « point info », nulle âme qui vive non plus. C’est le Puy du Fou pendant une grève de la CGT. Soudain, au détour d’un chemin, de joyeux drilles, 20 ans à peine, vautrés dans l’herbe ou sur des canapés criards, descendent force « 8-6 »[4. La « 8-6 » de Bavaria est la bière douée du meilleur rapport alcool-prix et à ce titre la boisson favorite des skins, punks, clodos et autres ivrognes désargentés.]et nous hèlent. Les chiens, sans doute aussi nombreux que les habitants, jappent et se mordillent le derrière. Le boute-en-train de la bande, c’est Raton. Son bonnet à deux oreilles mignonnes n’est pas étranger à cet éminent patronyme. Délié par l’alcool, il est intarissable : il est arrivé de Fourmies, dans le Nord, il y a quelques mois ; tout le monde le connaît ici, Raton ; ç’a été dur contre les flics, tenir les barricades, reconstruire les cabanes ; ç’a été dur la boue cet hiver, elle était tellement haute qu’ils ne pouvaient plus circuler d’un hameau à l’autre ; un panneau cocasse en témoigne: « Ici vit un peuple de boue ». Formidable. Et sinon ? Il est de gauche, très de gauche. Pas hésité un instant à fausser compagnie à sa famille pour rallier les camarades. Cet été, ils descendront à vélo jusqu’en Espagne, jusqu’au Maroc pour y enterrer leur vieille chienne qui tient à peine sur ses jambes. Faut bien s’occuper, se trouver des buts communs, maintenant qu’il n’y a plus les condés.
Plus loin, c’est la Chat-Teigne, lieu indispensable et méprisé du camp : où logent les hôtes de passage, pauvres mecs dans notre genre, collectifs venus de toute la France pour un bref séjour. Raton, qui aime la ZAD comme sa mère, confie pourtant, entre deux hoquets, qu’il y a peu avait débarqué un collectif de féministes hystériques qui refusaient qu’on les aidât à cuisiner, puis refusaient de partager leur repas au motif qu’elles seules l’avaient préparé. Sale ambiance. Ç’avait failli péter. Peur sur la ZAD. La Chat-Teigne, royaume de la gadoue, ne s’atteint qu’en suivant des chemins de pilotis. Cuisine collective, douches écolo supérieurement confort, et cabanes rustiques pour la nuit. Une semaine avant, dans les matelas, il y avait la gale. Mais juré, ç’a été décontaminé. Avertissement sur la porte : « Les propos racistes, sexistes, homophobes et transphobes ne sont pas les bienvenus ». De certaine connerie, on ne se décontamine jamais. J’hésite à rajouter les lesbophobes et biphobes étourdiment oubliés.
Deux Belges paternes à la face plate errent à la vitesse de la larve. On leur donne du saucisson, même si leur végétarisme leur fait marquer un temps d’hésitation. Une mignonne mulâtre cherche le quatrième de ses chiots qui s’est fait la malle. Tout le monde est venu en stop, a pécho du trop bon son dans un concert ici, a pieuté dans un squat là, tout le monde est cool, c’est les grandes éternelles vacances, c’est le RSA, c’est une maison bleue et c’est le soir qui étend sur la terre son grand manteau de velours. L’aéroport ? Jamais entendu parler.
Au petit matin gris, on s’interroge tout de même sur la colonie de fourmis autogérées qui a construit tout ça. C’est étonnant, c’est écolo, ultra-intelligent, sur-organisé, ça marche. C’est l’anarchie dans les bois, le bocage à la nage : on croyait entrer dans une théorie marxiste-révolutionnaire de Jérôme Leroy, on se retrouve dans un roman d’Olivier Maulin[5. Olivier Maulin, auteur de sept romans dont le récent Bocage à la nage, fortement recommandé, est l’inventeur d’un genre littéraire nouveau, la farce paléolithique.]. Les crapauds traversent benoîtement la route, les paysans sortent le tracteur, les arbres frémissent dans un petit vent d’ouest et on se dit qu’il se pourrait que, parfois, la vie soit douce.[/access]

*Photo: Pétition photo contre l’aéroport de NDDL

Syrie et Arabie disent Morsi à l’Egypte

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L’éviction de l’islamiste Mohamed Morsi, premier président égyptien élu dans les règles, a fait bien des heureux, et pas seulement à l’Obs, dont le directeur de la rédaction nous expliquait mercredi en direct sur Itélé que le coup d’Etat militaire était en fait une révolution démocratique. À l’ouest d’Aden, chez les derniers dirigeants arabes qui résistent encore et toujours à la vague démocratique, on applaudit des deux mains la destitution d’un membre de la confrérie, ennemie intime des vieilles monarchies conservatrices comme des régimes républicains baasistes.
En abandonnant son fauteuil présidentiel, Morsi aura au moins accompli ce prodige : faire parler d’une même voix le roi d’Arabie Saoudite et le président syrien. Abdellah comme Bachar Al-Assad se réjouissent en effet publiquement du limogeage de Morsi, pendant que, d’Ankara à Tunis, les lointains cousins des Frères égyptiens balisent sérieusement. Assad s’est même fendu d’une interview maison dans le quotidien As-Saoura (La Révolution) où il décrète la « mort de l’islam politique ». Rien que ça ! « Le peuple syrien, sa direction et son armée expriment leur profonde admiration pour le mouvement national et populaire en Egypte qui a conduit à ce grand accomplissement » enchérit le communiqué officiel de Damas, qui n’aime rien tant que les révolutions hors de son sol.
Du côté de Riyad, on glorifie avec bonheur l’éjection d’un disciple d’Al-Banna, contempteur historique de la démocratie comme de la dynastie wahhabite, dont les diatribes enflammées séduisent certains jeunes saoudiens rêvant d’en découdre avec leurs aînés.
À l’armée égyptienne, Assad et Saoud disent donc au revoir et Morsi…

Marine Le Pen n’est pas occupée

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marine le pen liberte

marine le pen liberte

Je fais un pari : tôt ou tard, Marine Le Pen sera renvoyée devant le tribunal correctionnel pour incitation à la haine raciale et le MRAP sera à sa place de partie civile, vigie sourcilleuse et jamais lassée.
D’abord parce qu’il s’agit d’elle, Marine Le Pen, et que la force actuelle et croissante du FN va rendre encore plus nécessaire, obligatoire, par compensation, la judiciarisation frénétique des discours de la droite extrême. Faute de savoir la combattre sur le plan politique, on va laisser les juges faire le travail de substitution.
Ensuite, parce que rien n’est plus subtil, plus délicat que le droit de la presse et qu’on peut, en se persuadant de la validité de sa position, choisir sans cesse le parti de la répression plutôt que celui de la liberté d’expression.
Enfin, que se passerait-il si l’indignation morale, la responsabilité civique devaient admettre qu’au sein d’une démocratie, elles n’ont pas forcément une place prédominante par rapport au débat intellectuel et critique, à l’affirmation de pensées antagonistes, sulfureuses, discutables mais licites pour ne pas dire légitimes ?
La liberté d’expression de Marine Le Pen me préoccupe, non pas parce que je soutiendrais celle-ci mais à cause de mon envie constante de défendre celle-là. Sauf à ce qu’on me démontre que venir au secours de la liberté, quand elle concerne Marine Le Pen, serait offenser la République et relèverait d’un combat douteux.
J’ai la faiblesse de croire l’inverse. Qu’une démocratie s’honore quand elle va au bout de ce qu’elle s’impose d’entendre ou de lire, même, surtout quand elle le désapprouve. Je serais ravi si l’actualité, les discours, les polémiques, les joutes médiatiques, l’agitation de la société m’offraient l’opportunité, sur les plans politique, judiciaire, culturel et religieux, de me porter au secours d’autres personnalités que celles qui font constamment l’objet de controverses, parce qu’elles ne mettent pas leur langue et leur sincérité dans leur poche et aussi à cause de la surveillance obsessionnelle qui est exercée sur elles. Toujours les mêmes : Robert Ménard, Marine Le Pen, Eric Zemmour, Ivan Rioufol, Elisabeth Lévy, Jean-Luc Mélenchon, parfois Jean-François Copé, Christine Boutin rarement. On a vite fait le tour de ceux pour qui la pensée est un risque et la parole une audace. Les autres, la masse de ceux qui jamais ne se verront menacés des foudres du MRAP et de la LICRA n’auront jamais besoin de moi. Ils coulent des jours et des idées paisibles à l’abri du bouclier conformiste d’une modernité bien plus « in » pour le sexe que pour l’esprit.
Le 10 décembre 2010, Marine Le Pen a déclaré, à propos des prières de rues : « Je suis désolée mais pour ceux qui aiment beaucoup parler de la Seconde Guerre mondiale, s’il s’agit de parler d’occupation, on pourrait en parler pour le coup. C’est une occupation de pans de territoire. Certes il n’y a pas de blindés, il n’y a pas de soldats, mais elle pèse sur ses habitants ».
Le Parlement européen, après la plainte du MRAP et la saisine du parquet de Lyon, à la demande de la France qui l’avait alerté au mois de novembre 2012, a levé l’immunité parlementaire de Marine Le Pen qui sera mise en examen pour incitation à la haine raciale. Il y a peu, elle a réitéré, s’obstinant à reprendre le terme d’occupation.
Quand elle a dénoncé les prières de rues, l’indignation du jour à son encontre a été suivie par un débat sur la réalité qu’elle pourfendait et on n’était pas loin de considérer comme elle qu’une part de l’espace public n’avait pas à être occupée pour des motifs religieux dans des conditions qui gênaient la circulation de tous.
Mais que vaut la comparaison qu’elle a opérée avec la période de « l’occupation » puisqu’elle-même, sans prudence ni discernement, y fait expressément référence ? L’apparente absurdité d’un tel reproche – ils sont chez eux, chez nous, mais peu importe, ils ne nous « occupent » pas – est élucidée si, derrière ce grief, on perçoit qu’implicitement les musulmans s’adonnant à ces prières de rues sont visés et qu’ils seraient donc, par rapport à la communauté nationale, des étrangers, des intrus, des « occupants ».
Je ne sais si cette analyse sera adoptée par les juges et entraînera la condamnation de Marine Le Pen pour le délit évoqué plus haut. Si elle était sanctionnée, je voudrais insister sur le caractère plus bêtement provocateur, ostensiblement maladroit de ce propos qu’indécent ou a fortiori indigne.
En effet, pour mettre en cause une réalité dont la nocivité avait été constatée par beaucoup, au lieu de s’appliquer – dans tous les sens du terme : avec précision et lucidité, pour être au plus près d’elle et de ce qu’elle peut susciter comme réaction – à l’appréhender comme il convenait et à convaincre de son irruption intempestive sur certaines voies publiques, Marine Le Pen, poussée par un ressort à la fois dangereux et contre-productif, globalise, se lance dans une comparaison historique aberrante et bizarrement semble rejoindre sur ce point son père. Alors que même ceux qui ne votent pas pour elle et le FN se félicitaient de l’avoir vu abandonner les vieilles lunes ressassées par Jean-Marie.
Rien n’aurait été plus simple pour elle, confrontée à la même problématique sociale et religieuse, si elle l’avait bien voulu, que d’exploiter toutes les ressources du langage pour la décrire, la rejeter et faire partager son opposition. Immixtion, intrusion, détournement, occupation sans référence explicite au passé, tant de concepts auraient pu utilement être mis à contribution.
Mais il fallait surprendre, choquer. Et, en fait, s’égarer.
Cette polémique permet au moins d’aboutir à deux conclusions.
La première est que la fille ressemble au père et que son talent indéniable, sa force de conviction sont parfois gâchés par une mécanique qui s’emballe elle-même, où l’outrance et la provocation deviennent leur propre but. Je devine bien le souci de Marine Le Pen de fuir comme la peste les discours conventionnels et classiques mais cette volonté aisément compréhensible devient un handicap quand elle s’estime obligée, pour se distinguer, de frôler les précipices et peut-être d’y tomber. Entre la tiédeur et la parole excitée, il y a un juste milieu qui exige une parfaite maîtrise de soi et de son verbe.
La seconde permet de mesurer combien la liberté d’expression, en même temps qu’une exigence, un bienfait démocratique, n’a pas vocation à se dégrader en un immense fourre-tout où seraient confondues sans cesse la liberté du propos avec sa vérité. Paradoxalement, la liberté d’expression impose plus une ascèse qu’un débridement, une rétention qu’un abandon. Il faut la protéger de ce qui la menace et que l’occupation sortie de la bouche de Marine Le Pen révèle. Il y a des démons qui cherchent sans cesse à la faire se ridiculiser par ses excès ou ses inepties ou, pire, la conjonction dévastatrice des deux.
Il n’y a rien qui ne puisse être nommé, qualifié, dénoncé. La réalité a besoin des mots pour qu’identifiée après avoir été subie, elle fasse l’objet du traitement politique ou social qu’elle appelle. Mais ces mots doivent être justes. Accordés à leur objet. Discutés mais compris. Plausibles. Pour tous.
Non, Marine Le Pen n’est pas occupée.

*Photo : Neno/ Ernest Morales.

Hygiène et vertu

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hygienisme grande bouffe

hygienisme grande bouffe

Ainsi donc, les coureurs cyclistes des années 1990 se dopaient — tu parles d’une nouvelle ! On a soigneusement conservé leurs mictions pour les analyser vingt ans plus tard, et Jalabert est pris par la patrouille des touche-pipi.
Le mois dernier, les analyses d’Armstrong et autres gros bras révélaient que les grands champions ne fonctionnaient pas à l’eau claire — on a sanctionné l’Américain (bien fait pour lui, il est… américain), mais on n’a pas osé pousser la logique jusqu’au bout et destitué les cinquante coureurs arrivés à ses basques (parce que franchement, rayer Armstrong des registres et garder Ullrich…), qui ne fonctionnaient pas non plus à l’eau minérale. Demi-mesure : on aurait dû les décapiter sur les Champs-Elysées, où ils sprintaient en se moquant du pauv’ peuple et des journalistes qui, bien sûr, n’étaient absolument pas au courant de la fable du peloton.
Pendant que l’on stigmatise le cyclisme, on évite de se poser la moindre question sur le type de carburant que les joueurs de foot s’injectent dans les veines. C’est qu’il y a beaucoup d’argent dans le foot (un cycliste professionnel « ordinaire » gagne à peine plus qu’un prof débutant — autant dire que dalle), et que la vertu sportive exigée est inversement proportionnelle aux sommes en jeu. En vingt ans, on a épinglé un ou deux joueurs de tennis. Aucun golfeur (si, si, on se dope aux béta-bloquants dans les sports de précision), aucun joueur de base-ball, aucun boxeur, aucun…
Soyons clairs : on savait dès les années 1900 que le Tour demande des efforts inhumains (« Vous êtes des assassins ! », hurlaient les frères Pélissier, qui se chargeaient à l’époque en cocaïne, au témoignage d’Albert Londres, aux organisateurs en 1924 . Que personne ne roule à cette allure sur 3500 kilomètres sans composer avec la nature. Qu’aucun sportif, jamais, n’est parvenu au sommet sans passer des arrangements avec les règlements — pas plus les athlètes grecs d’Olympie que les champions d’aujourd’hui.
Et les guerriers (le sport n’est jamais que de la guerre édulcorée, n’est-ce pas…) n’ont jamais non plus craché sur un petit cordial avant de monter à l’assaut — Douaumont, c’était autre chose que le Galibier ou le Ventoux (eh, lecteur de passage, tu as déjà essayé d’escalader le Ventoux via Bédoin ou Malaucène à la seule force de tes petits mollets de coq en moins de deux heures ? Charly Gaul le faisait en 1958 en une heure et des broutilles, mais en combien de temps l’ont gravi Armstrong et Pantani en 2000…).
Sans parler des tonnes de Viagra absorbées avant de grimper Madame — ah, mais ça, paraît-il, ce n’est pas de la triche, c’est l’art d’aider la Nature, n’est-ce pas… Pourtant, on devrait l’interdire, si l’on tient compte que l’on meurt aussi bien sur les côtes de la créature qu’en grimpant le Ventoux en 1967.
Nous sommes entrés dans une ère vertueuse qui me fait gerber. Je ne fume pas, la fumée des autres me gêne parfois, j’ai horreur d’embrasser les cendriers froids, mais j’ai la politesse de ne pas le leur dire. Les envoyer grelotter sur les trottoirs en plein hiver est une vexation immonde. L’ostracisme général lancé en direction des nicotineurs n’est jamais qu’une façon de se dédouaner des bénéfices considérables encaissés par l’Etat — en taxes acquittés et pensions non versées à des fumeurs heureusement décédés, en moyenne, à l’heure du départ à la retraite (si, si, c’est le calcul qui a été fait pour légitimer la perpétuation de la vente : le tabac, qui pour l’essentiel tue après cinquante ans, quand on a déjà l’essentiel de sa carrière derrière soi, rapporte plus qu’il ne coûte en soins médicaux). Assez curieusement, ce sont les substituts de tabac que l’on veut faire interdire aujourd’hui, au nom d’un principe de précaution que l’on n’a jamais imposé ni à Marlboro ni à Gitanes — cherchez l’erreur. Une façon aussi pour les non-fumeurs d’exhiber leur vertu. Ah, comme ils doivent se sentir meilleurs… La santé est l’antichambre de la sainteté.
Le chantage à la santé explose. Mangez bio (en fait, il y a un gigantesque marché du bio sur lequel se sont lancés les Allemands bien avant nous), roulez à pied (si je puis m’exprimer ainsi), achetez des produits issus du commerce équitable (si vous vous imaginez que les paysans du Chiapas voient la couleur de votre argent, c’est que vous êtes vraiment des bobos gogos), calculez le bilan carbone de chaque produit acheté, et votez EELV — là, c’est le sommet — enjouant avec le PS un tango bien à vous (un pied dedans, un pied dehors). Réduisez le déficit de la Sécu. La vertu écolo parle par impératifs puissamment catégoriques.
Non que j’aie adopté le slogan de Churchill (« No sport ! ») ni que je consente de bon gré à bouffer de la merde. Mais la vertu décrétée, l’hygiène obligatoire, m’amènent à penser que nous sommes entrés dans un fascisme de la santé par conformité qui me donne une légère nausée. Ces oukases perpétuels sont le plus mauvais héritage de la vertu robespierriste — avec à la clé le même goût pour la terreur. M’étonne guère que Meirieu soit écolo, tiens !
La vertu n’est pas, contrairement à ce que pensait Montesquieu, la clé du gouvernement républicain — qui n’a jamais été aussi grand qu’avec à sa tête des hommes qui s’embarrassaient peu de morale, voyez Clémenceau ou Roosevelt, ou même Mitterrand, qui ne fut jamais un exemple de vertu, ni privée, ni publique. Ce puritanisme est le symptôme des temps de crise. On hait sa famille, comme disait Gide, lorsqu’on entend l’appel du large — mais le large, aujourd’hui, est houleux. Alors, repliement sur la cellule primitive, la grotte, le terrier. L’écolo rêve d’être un lapin. Tous aux abris. Division binaire entre le sain et le malsain, le vertueux et le vicieux, le bien et le mal, le carnivore et le végétarien, le libertin et le curé. Rousseau c’est bien, et Céline est le mal. Capote obligatoire entre pucelles et puceaux, et macrobiotique imposée. Haro sur le steack, à moins qu’il ne soit de soja. L’antispécisme fait des ravages, le végétarisme aussi. On nous menace de cancers divers (pour un peu, les croisés de la santé à tout prix nous les souhaiteraient, pour nous faire les pieds — creuse ta tombe avec tes dents en te délectant d’une entrecôte aimablement persillée, hé, assassin…). On cherche à nous culpabiliser sur le sucre, sur le sel, le fumé, le grillé, — ou la quantité. Riz complet pour tout le monde ! Arrosé au Robinetus Simplex, parce que les alcools élevés en barriques de bois contiennent eux aussi des poisons innommables, et que le bilan carbone des eaux minérales en bouteilles plastiques est lamentable. Et si j’ai envie de regarder les bulles dans mon verre ? Mais non, Perrier ou Dom Pérignon, c’est fou.
J’ai très envie d’écrire un petit livre qui réhabiliterait la viande, la bidoche, la barbaque, histoire de répondre au No steack d’Aymeric Caron. Un livre qui dirait le plaisir d’écraser entre ses dents les cellules ingénieusement attendries en mûrissoirs, saisies sur des braises adéquates, recouvertes d’une croûte caramélisée voluptueuse (merci à Maillard qui le premier a décrit cette réaction !), gorgées de sang et d’Histoire — car déguster un steack (voir Barthes sur le sujet) renvoie à une chronologie et à une culture bien plus que millénaires. La viande était l’aliment de base des gladiateurs romains, le mets de choix des Grecs qui ne sacrifiaient aux Dieux que l’odeur des festins, tout comme le gigot de pré-salé était le carburant majeur (avec les saumons qui remontaient alors le Couesnon) des ouvriers qui rebâtissaient le Mont Saint-Michel avec Corroyer en 1878.
Mais le steack, c’est le plaisir, et le plaisir sera macrobiotique ou ne sera pas. D’ailleurs, il vaut mieux qu’il ne soit pas — le plaisir est suspect.
Une jeunesse nourrie (intentionnellement ?) aux McDo et autres substances molles est la cible de choix de cette culpabilisation systématique. Le mou marque la récession vers l’infantile. Mâcher sera bientôt une activité anachronique : après les dents de sagesse, ce sont désormais les canines qui disparaissent — ou que l’on fait sauter pour que les incisives aient un peu de place dans les mâchoires étroitisées du troisième millénaire.
Amis de Cro-Magnon et de Néandertal, ressaisissez-vous ! Réclamez le droit à la bidoche, à l’amour sans entraves, au cigare-cognac-Lagavulin ! Réclamez l’érotisme débridé des années 70, le non-conformisme, le droit de ne pas aimer Marc Lévy ni Anna Gavalda ! Battez-vous pour une école élitiste, la seule à fabriquer de l’égalité sur la base des talents, alors que l’égalitarisme est le garant des inégalités de naissance. Aspirez à un président anormal mais efficace ! Prenez le contrepied, allumez des contrefeux, formulez des contre-propositions — et mangez de la vraie viande.

*Photo: La Grande Bouffe

Juger : pouvoir ou devoir?

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justice juges salomon

justice juges salomon

La justice remplit deux fonctions : elle tranche les différends entre des parties qui s’affrontent ; elle constate et sanctionne un manquement à la loi. Elle n’est donc légitime que si elle lui est soumise. Voilà pour la théorie.
En pratique, notre système judiciaire souffre de plusieurs faiblesses ou perversions. La première s’observe quand un juge donne l’impression d’être moins soucieux de son service que de son pouvoir ; la deuxième, quand il fait prévaloir son propre système de valeurs sur l’ordre du droit, au prétexte que celui-ci serait moralement discutable à ses yeux ; la troisième, à chaque fois que la justice est instrumentalisée par le pouvoir qui, faute de remédier au désordre des forces ou à l’injustice sociale, demande aux juges de pallier ses propres carences. Faute d’éduquer, de prévenir ou d’amender, on incarcère – grâce aux juges.
Revenons à l’essentiel. L’être humain a besoin de justice. Cette passion nous habite tous, au point que nous attendons du juge ce qu’il n’a pas le pouvoir de donner. Le juge est contraint souvent d’hésiter entre deux injustices. Il ne peut pas résoudre un litige en cinq minutes, ni réparer le malheur subi par une victime – en restituant son intégrité à la femme violée, en guérissant l’infirme ou en ressuscitant l’enfant assassiné. En somme, il existe un écart infranchissable entre notre soif de justice et la réponse judiciaire, presque toujours incomplète, parfois injuste, et définitivement inapte à nous préserver des risques inhérents à la condition humaine.
La sagesse ne consiste pas à attendre de la justice ce qui est hors de son pouvoir, mais à exiger d’elle qu’elle remplisse humainement et dignement le service qu’elle nous doit.[access capability= »lire_inedits »]
Or, un bon juge doit avoir d’éminentes qualités, peut-être davantage encore qu’un grand avocat. L’avocat est au service d’une cause, d’une vérité, d’une personne, qu’il sert non pas comme un mercenaire, mais comme un chevalier. Il est de parti pris. Sa parole doit être libre et son indépendance totale. Dans une situation complexe où les faits s’entrechoquent et où les passions s’affrontent, c’est lui qui doit éveiller la conscience du juge et lui suggérer des solutions juridiques nouvelles.
Le juge, lui, doit être indépendant de tout : du pouvoir, de l’opinion publique, des puissances financières. Mais aussi de ses propres valeurs, aussi nobles soient-elles. Des juges, au début de leur carrière, ont condamné des femmes coupables de s’être fait avorter. Au seuil de leur retraire, ils ont dû condamner des personnes qui avaient tenté d’empêcher des femmes d’exercer leur droit à avorter. En l’espace d’une vie, le droit peut varier à 180 degrés ! Seule la loi doit importer au juge. Mais comme la conscience collective va plus vite que la loi, aussitôt dépassée que promulguée, la sujétion du juge au droit ne doit pas être mécanique. Il doit en faire application à chaque personne considérée comme unique et tempérer avec humanité et humilité la rigueur froide de la loi.
De la sorte, toutes les règles destinées à préserver les droits de la défense et l’indépendance statutaire des magistrats du siège, si elles sont essentielles, ne suffisent pas à nous garantir contre l’injustice.
La moderne tentation est de répondre à chaque cas nouveau, à chaque fait divers, par une loi nouvelle. Montesquieu dénonçait l’empilement des lois inutiles qui affaiblissent les lois nécessaires. En même temps, il rappelait que les embarras, les lenteurs, les dépenses même de la justice sont le prix que chaque citoyen paie pour sa liberté.
Mais j’aime le contre-exemple du roi Salomon, l’archétype du grand juge – qui était également souverain et prophète. Quelle confusion des pouvoirs ! Le voici qui s’intéresse au sort d’un nouveau-né que se disputent deux femmes, chacune prétendant être la mère. Loin d’estimer que ce litige est trop anecdotique pour lui, il se saisit de l’affaire et fait comparaître les deux femmes. Dépourvu de tout moyen de savoir la vérité, il rend une décision absurde : « Qu’on coupe l’enfant en deux ! » L’une d’elle acquiesce au jugement, tandis que l’autre renonce à sa demande. En droit, le jugement devrait être exécuté. Salomon se transforme aussitôt en juge d’exécution de la décision qu’il vient de rendre pour en suspendre les effets. Et alors qu’aucun appel n’est interjeté, il s’institue juge d’appel et désigne celle à qui l’on remettra l’enfant. Pas d’état civil, pas de test ADN : il ne sait pas si elle est la mère. Pourtant, celle qui voulait que l’on coupât l’enfant en deux est peut-être la mère physiologique, lassée de ses maternités successives et du père qui les lui impose, et l’autre une femme stérile qui aurait tellement aimé s’occuper d’un enfant !
Salomon n’a pas cherché à tout prix à connaître la vérité : il n’a pas placé les femmes en détention provisoire, ne les a pas fait torturer, n’a pas essayer de les faire avouer au cours d’une garde à vue menée en l’absence d’avocat. Il a pris simplement la peine et le temps de sonder les cœurs pour savoir laquelle des deux était la plus digne d’être la mère, dans le seul intérêt de ce tout-petit.
Notre conscience collective contemporaine exige, à juste titre, des lois protectrices des libertés et des droits de la défense. D’où la multiplication des garanties et voies de recours : présence de l’avocat en garde à vue, appel, cassation, question prioritaire de constitutionnalité, recours à la Cour européenne des droits de l’homme de Strasbourg. Toutes ces précautions, nécessaires, se révéleraient inutiles sans un juge raisonnable, modeste et humain – comme le sont, heureusement, l’immense majorité de nos magistrats. C’est du moins ce dont je veux rester persuadé.[/access]

*Photo: Easy Branches

Affaire Agnès Marin : perpétuité pour Mathieu M.

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perpetuite viol meurtre

perpetuite viol meurtre

On a légitimement beaucoup parlé de l’affaire qui a vu la cour d’assises de Haute-Loire condamner à la réclusion criminelle à perpétuité Mathieu M., mineur à l’époque des faits – 17 ans et demi – auteur du double viol et de l’assassinat d’Agnès Marin (Le Monde, Le Figaro, Libération).
On n’a guère évoqué la seconde victime qui, vivante, souhaitait plus que tout la discrétion.
La reconnaissance des faits par l’accusé, sans qu’il se soit abandonné à un luxe de détails mais toujours, paraît-il, avec une extrême froideur a permis au débat d’aller à l’essentiel qui était, si on en croit les comptes rendus, d’une part l’appréhension de la personnalité de Mathieu et, d’autre part, les dysfonctionnements et les erreurs tant dans l’affectation, le suivi et le contrôle de ce dernier que dans son appréhension psychologique et psychiatrique.
Faute d’avoir assisté aux audiences couvertes par un huis clos bien légitime, même si certains espaces de publicité ont été garantis, j’ai été surtout intéressé par la mécanique de l’accusation, dont les réquisitions ont été largement reprises, par l’arrêt rendu et par l’inéluctable appel relevé par les avocates de Mathieu. Sans avoir aucune nostalgie pour l’univers criminel parisien, je ne peux me déprendre, ici ou là, d’une curiosité d’ancien professionnel qui me conduit dans mon coin à disséquer ce qui est revêtu du sceau de l’horrible.
Si je ne me trompe pas, l’avocate générale – un collègue étant chargé de la relation des crimes – a beaucoup insisté, en ne les niant pas et en les déplorant, sur les graves carences ayant affecté le parcours de ce jeune homme. Difficile de faire autrement quand bien avant le procès, notamment de la bouche du grand-père d’Agnès, ce thème était déjà dominant.
Elle a, par ailleurs, demandé que Mathieu ne bénéficie pas de l’excuse de minorité mais s’est fondée sur l’atténuation de responsabilité retenue par une expertise fiable pour réclamer – seulement ! – 30 ans de réclusion criminelle.
Il est important de tenter de déterminer l’impact de ces trois facteurs sur la conviction collective d’un jury et de trois magistrats dont deux juges pour enfants.
Rejetant l’excuse de minorité, l’avocate générale a considéré que le maximum de 20 ans de réclusion criminelle qu’elle permet était insuffisant par rapport à la gravité des crimes et sans doute aussi au comportement de Mathieu à l’audience.
Elle situait donc son discours par rapport à la réclusion criminelle à perpétuité, qui, dans notre code pénal constitue la sanction suprême, mais ne pouvait éluder le fait que l’accusé, à l’évidence, était déséquilibré lors de la commission de ses odieuses actions. D’où la proposition de 30 ans de réclusion criminelle.
Mais, pourtant, la réclusion à perpétuité édictée par cette cour d’assises, sans injonction de soins, fait de Mathieu, le deuxième mineur condamné de la sorte après Patrick Dils.
On saisit la démarche qui exclut l’excuse de minorité suivie par les juges. Pour ma part, je n’ai connu qu’une fois une telle sévérité à l’égard d’un mineur devenu majeur au procès : Youssouf Fofana et autres. On partage le souci, en même temps, de ne pas faire l’impasse sur les troubles d’une personnalité.
Mais pour des jurés était-il si facile d’appréhender ce qui pouvait apparaître comme une complexité oiseuse et au fond inutile ? Non pas que la minorité soit forcément porteuse d’une atténuation de responsabilité mais dans la tête du commun était-il inconcevable de prendre le rejet de l’excuse pour l’acceptation implicite d’une responsabilité totale en dépit de la réquisition contraire ?
Par ailleurs, la focalisation sur les dysfonctionnements qui aboutissait à un consensus sur les dévastations qu’ils avaient causées et s’accordait avec la douleur intense et protestataire de la famille Marin rendait par contrecoup absolument intolérable tout ce qui chercherait à en minimiser la portée. Chercher malgré le fiasco dénoncé, de quoi appréhender de manière lucide et fine le caractère évidemment perturbé de Mathieu, aurait pu être perçu comme une incohérence, voire comme une faiblesse. La sincérité et l’honnêteté sur le passif du prévenu affaiblissaient la possibilité d’une peine nuancée.
N’y a-t-il pas eu là, dans ces glissements et ces contradictions subtils, de quoi susciter la peine maximale décrétée par cette cour d’assises ?
Cette analyse rétrospective, au demeurant parfaitement critiquable, ne saurait être dissociée de l’attitude des parties civiles qui pèsent évidemment avec une forte emprise sur la tenue de débats délestés de la charge de l’imputabilité (en l’occurrence incontestable) , des crimes et d’un questionnement sur leur déroulement sans mystère.
Il me manquera toujours – c’est un regret vif – de n’avoir pu entendre, au cours de mes vingt années d’assises à Paris, deux ou trois grands défenseurs ayant accepté de passer de l’autre côté de la barre. J’avoue qu’une superbe plaidoirie pour une partie civile est, d’une part, un miracle – sortir de l’étau d’un extrémisme obligatoire – et, d’autre part, exige une rectitude et une morale sans lesquelles, d’ailleurs, il n’est pas de remarquable conseil. Un excellent avocat de partie civile comprend, explique, console, répare, limite, partage, se hausse, rehausse, mêle passé et présent sans offenser l’avenir. Il ne souffle pas sur les braises de la douleur, il tente d’apaiser l’incandescence par sa parole et son allure. Il ne pourfend pas ni n’exacerbe : il porte cette humanité sur son esprit, sur son être et n’oublie pas l’autre en face.
Qu’auraient plaidé, à la fin de ces débats, Me Henri Leclerc hier, Me Temime et Me Dupond-Moretti aujourd’hui ? Je les imagine, je les entends, à la fois décisifs mais tentant d’exprimer l’inconciliable : le discours au nom de la tragédie, la plaidoirie pour comprendre le crime.
Modeste éclairage d’un arrêt qui aura donc un avenir.

Delphine Batho éteint la lumière

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Exit Delphine Batho, ministre inconnu d’un gouvernement que l’on préfère ignorer. Le dernier acte de Mme Batho, pour complaire aux alliés Verts des socialistes de pouvoir, fut de défiance et de détestation de la ville : elle a signifié « l’entrée en vigueur à partir du 1er juillet 2013, d’une nouvelle réglementation qui s’applique à l’éclairage nocturne des bureaux, des magasins, des façades de bâtiments ». On éteindra donc, par force et sous menace de sanction, « les éclairages inutiles la nuit de 1h à 7h du matin ». Le ministre avance des arguments « sonnants et trébuchants », censés séduire le contribuable maussade : on économisera « l’équivalent de la consommation annuelle d’électricité de 750 000 ménages » soit une économie de 200 millions d’Euros (?). Et ceci, enfin, bien propre à satisfaire les têtes pensantes d’EELV, mais qui me laisse pantois, chancelant, hébété : la présente mesure nous épargnera l’émission de 250 000 tonnes de CO2, et contribuera « à la préservation de la biodiversité en évitant des pollutions lumineuses inutiles. Les éclairages artificiels nocturnes peuvent constituer une source de perturbations significatives pour les écosystèmes, en modifiant la communication entre espèces, les migrations, les cycles de reproduction ou encore le système proie-prédateur.»
Que faire et où aller dans ce monde, où les socialistes de pouvoir et leurs alliés Verts me prennent chaque jour plus un peu plus ouvertement pour un imbécile ?
« Il pleut les globes électriques
Montrouge Gare de l’Est Métro Nord-Sud bateaux-mouches monde
Tout est halo
Profondeur
Rue de Buci on crie L’Intransigeant et Paris-Sports
L’aérodrome du ciel est maintenant, embrasé, un tableau de Cimabue »[1. Blaise Cendrars, « Contrastes » (extrait), Dix-neuf poèmes élastiques, 1919, Gallimard.]
Qu’ont fait les Verts de la place de Clichy ? Le décor mièvre d’un feuilleton « citoyen », où des couples unis par une insupportable et niaise conjugalité, tous favorables à la publication du patrimoine génétique des élus, se livrent à une réflexion plurielle, afin d’imaginer le changement. Après la guerre, je suggère la mise en place d’une sorte de Nuremberg de l’urbanisme, où l’on jugera les responsables de ces oukases, qui ont enlaidi nos rues, et rendu plus difficiles la circulation des piétons et des véhicules.
Moi, je veux des villes saturées de lumières, des rues électriques, des annonces lumineuses, des mots qui me font de l’œil à la manière d’une belle pute au rimmel frais, point encore lasse des servitudes, je veux des moteurs à explosion, des motos qui ronronnent au feu rouge et grondent atrocement au feu vert. Je vomis la vermitude qui dévore ma ville, Paris, et la transforme peu à peu en ZUP (zone urbaine pacifiée).
J’adore les formes clignotantes, qui me signalent un misérable sex shop ou une pizzeria, je veux une débauche d’ampoules et de néons, qui puisent leur énergie dans des centrales atomiques, silencieuses et puissantes. Je veux du progrès mécanique 2.0 : j’imagine avec ravissement la pénétration des longs tubes d’acier à pointe de diamant dans les entrailles de la terre, le jet violent de l’eau contre la roche pour la briser, son agonie amoureuse dans le jaillissement final du gaz de schiste.
Je veux du travail de nuit mieux payé, des travailleurs harassés, qu’on croise au petit matin ; je veux la rumeur persistante de ma cité noctambule, apercevoir des visages hostiles dans la foule et m’en consoler auprès d’une femme aimable. Je veux rentrer à l’aube, entre chien-proie et loup-prédateur, et, sur le pont Bir-Hakeim, plaquer les paumes de mes mains sur mes oreilles pour assourdir le fracas du métro mêlé à une sirène de police. Je veux remonter le col de mon manteau en cachemire et m’agacer du bout de ma chaussure en daim souillé par une flaque, où se réfléchit l’enseigne rassurante d’un hôtel de luxe. Je veux une ville à la mesure de mes insomnies, m’arrêter longuement devant ses vitrines sacrificielles, je veux être frôlé par l’effroi invisible, et le chercher longtemps en vain. Je veux de la chimie, qui produit des matériaux étonnants et parfois inutiles. J’aime l’idée que les cycles sont rompus, et ne me déplaît nullement l’émoi des écosystèmes affolés. Je veux savoir si je peux m’en sortir seul ou si j’ai besoin de secours, et rentrer dans un grand appartement vide et rarement occupé, où résonne en boucle la voix aigre de Cécile Duflot, qui me menace de le réquisitionner.
Je veux « des femmes atroces dans des quartiers énormes »[2. Guillaume Apollinaire, « 1909 » (extrait), Alcools, Gallimard.] !

PS-SPD : retenez-moi ou je fais votre bonheur !

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spd ps ue

 spd ps ue

Il rampe, il rampe le serpent de mer. Quelques flèches de Montebourg décochées contre José Manuel Barroso et voilà le carquois populaire du PS soudain regarni. Il n’empêche, en ces temps de rigueur, la vilaine « gauche souverainiste » conspuée par le président de la Commission européenne n’a pas oublié son internationalisme et continue sa quête de l’Europe sociale comme d’autres cherchent le dahu.
Dernier épisode de la grande amitié franco-allemande, couple moteur de l’Europe, fourrier de la paix, poumon du continent, et tutti quanti : la signature d’une Déclaration commune PS-SPD la semaine dernière, qui scelle la prétendue communauté de vues entre les fils de Mitterrand et d’Helmut Schmidt. Le 26 juin, Harlem Désir – dont une méchante rumeur dit qu’il dirige le premier parti de France – et Sigmar Gabriel en ont publié l’intégralité, laquelle tient à l’aise sur une feuille A4.
Quoi de neuf sous le soleil de l’Europe socdem ? Pas grand-chose, vous répondront les esprits chafouins. On y trouve pourtant un abrégé de la pensée politique d’Harlem Désir : « Céceluikidikiest ! », répond-il en substance à Barroso. À cinq reprises, le texte répète qu’il faut batailler contre les « conservateurs et libéraux en Europe » en leur imputant la responsabilité exclusive de l’atrophie de l’économie européenne. « Croissance et emploi »  pâtiraient de la « politique d’austérité » amorcé par les gouvernements de droite, tandis que l’alternance politique amènerait des lendemains qui chantent conjuguant avec le doigté d’un équilibriste rigueur et progrès social. Traduit en volapük socdem, cela donne : « Même si le sérieux budgétaires et des finances publiques solides conservent leur importance, une politique commune pour la croissance et un pacte ambitieux contre le chômage des jeunes doivent devenir des priorités de la politique européenne dans les semaines et les mois à venir. » La syntaxe souffre, l’honnêteté politique aussi.
Parce que PS et SPD auront beau s’égosiller, restent quelques vérités dures à avaler. Pour ne pas paraître trop péremptoires, exposons-les sous forme de questions : à quelle sensibilité appartenaient l’anglais Tony Blair, le portugais Socrates, l’espagnol Zapatero, l’allemand Schröder et le français Jospin ? Au début des années 2000, lorsque la majorité des gouvernements européens étaient à gauche, quelle avancée sociale majeure ont-ils réalisé hormis la stratégie de Lisbonne privatisant la recherche et l’accord de Barcelone ouvrant les marchés publics à la concurrence ? Qui a lancé l’Agenda 2010 dérégulant le marché du travail allemand ? Avec qui gouverna Merkel de 2005 à 2009 ?
Assez regardé dans le rétroviseur, revenons au texte SPD-PS qui, à défaut de propositions concrètes, ne manque pas de piquant. En quoi invoquer la « taxation des transactions financières » défendue en son temps par Nicolas Sarkozy au nom du PS et du SPD permettra de relancer l’Europe sociale ? Il n’y a pas si longtemps, Laurent Fabius et l’ensemble du PS tonnaient de concert contre la taxe Tobin, accusée de favoriser la spéculation financière. Mais qu’importe le flacon, pourvu qu’on ait l’ivresse des mots : comme le pacte de croissance et les appels répétés à la jeunesse, dans cette énième déclaration commune, l’incantation le dispute à la (fausse) candeur.
Si l’on sortait deux minutes de l’ornière politique, on comprendrait néanmoins que ce texte et ces orientations communes ne servent que de leurres. Primo, Hollande et Ayrault, au pouvoir hic et nunc à Paris, se gardent bien de lancer la grande politique keynésienne qu’à tort ou à raison, la gauche du PS réclame depuis des années. Secundo, parce que ni le PS ni le SPD n’aspirent à gouverner de conserve. Leur mariage blanc idéologique n’est que le paravent d’ambitions inavouables : fricoter avec les affreux « libéraux-conservateurs » de Merkel côté SPD – où on refuse d’ores et déjà toute alliance avec Die Linke d’Oskar Lafontaine, preuve que les promesses n’engagent que ceux qui les croient. Faute de pouvoir viser une majorité absolue à l’automne prochain, les sociaux-démocrates allemands rêvent d’une nouvelle idylle avec la CDU, quitte à éconduire Désir et consorts le moment venu.
Quant aux « socialistes » français, leur pas de deux avec leurs kamarades d’outre-Rhin cache la profonde discordance économique entre Paris et Berlin. Le pire cadeau que pourrait leur faire leurs amis du SPD serait de revenir aux affaires : les promesses d’amour céderaient alors le pas à la realpolitik, l’Allemagne socdem ne transigeant pas davantage avec l’euro fort et l’austérité que sa version libérale-conservatrice.
Les progressistes de tous les pays auront beau s’unir à coups de déclarations enamourées, les antagonismes nationaux gardent la peau dure. Kiel ou Tanger, en 2013, il faut toujours choisir. Tout cela promet une belle partie de rigolade l’an prochain à Marienbad, pardon, aux Européennes.

*Photo : Parti socialiste.