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Qu’y a-t-il d’étonnant à ce qu’un économiste se trompe ?

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Il n’est pas nécessaire d’être de gauche pour constater l’inanité des prédictions économiques de droite. L’une des plus amusantes concerne l’explosion des taux d’intérêt sur la dette française, laquelle devait accompagner, pour ainsi dire mécaniquement, l’élection de François Hollande. Le président élu, l’effet mécanique n’a pas eu lieu. Cette prévision avait pourtant tous les atours de la technicité. Quant à son auteur, inutile de préciser qu’il continue de jouir d’une excellente réputation auprès de ses pairs. En somme, le seul problème de cette prédiction est sa fausseté, encore que parler de fausseté, ou de problème, paraît bien exagéré.

Qu’y a-t-il d’étonnant à ce qu’un économiste se trompe ? Les prédictions économiques sont si régulièrement fausses que nous ne prêtons plus à leur destin qu’une attention distraite. Les feuilles mortes se ramassent à la pelle, et ce n’est pas l’automne qui me contredira.

La presse grecque chamboulée par la crise

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Les journaux grecs en pleine révolution

La tornade de l’austérité n’épargne personne en Grèce et surtout pas les médias. Plongés dans le marasme de la crise économique, de nombreux journaux ont tiré leur révérence, laissant plus de 5 000 personnes sans emploi, selon le syndicat des journalistes. Les quotidiens Apogevmatini, To Vima (centre droit) et Eleftherotypia (gauche) font partie des premières victimes. Face à la montée des journaux en ligne et aux réseaux sociaux, la presse écrite a perdu 15% de son lectorat au cours du premier semestre 2012, les quotidiens étant les plus touchés par cette crise.
Ceux qui survivent le paie au prix de lourds sacrifices : baisse sévère des salaires, retards de paiements, horaires sans fin et suppression des conventions collectives. Catastrophés, acculés et inquiets, les journalistes ne savent plus comment relayer et analyser l’actualité. D’autant que, depuis le début de la crise, les gouvernements successifs n’hésitent pas à utiliser la technique ancestrale du ballon d’essai pour exercer leur politique : laisser les informations les plus impopulaires fuiter dans la presse au lieu de les annoncer publiquement.

C’est dans ce contexte pour le moins inconfortable que nombre de confrères ont décidé de se serrer les coudes pour survivre. Ainsi, 120 journalistes et membres du personnel d’Eleftherotypia se sont attelés à faire revivre leur journal. Ce quotidien historique de gauche, dont le nom signifie « liberté de la presse », a vu le jour après la chute des colonels en 1974 et a toujours été une référence dans le paysage médiatique grec. D’ici l’automne, Eleftherotypia devrait donc revoir le jour avec le soutien de la majorité des intellectuels.

Suivant cet exemple, d’autres journaux se sont enhardis et ont fleuri en cette rentrée. I Ellada Avrio (La Grèce demain) s’est distingué en publiant le premier le sondage révélant que le parti néo-nazi Aube Dorée atteignait la troisième marche du podium des partis politiques avec 12% d’intentions de vote. Ce quotidien se veut indépendant tout en étant très critique sur la cure d’austérité imposée par l’Union européenne et le Fonds monétaire international.
La semaine suivante, c’était au tour d’Ergasia Tora (Travail maintenant). Un journal réservé aux demandeurs d’emplois. Avec un chômage qui touche près d’un Grec sur quatre et plus d’un jeune sur deux, les lecteurs étaient au rendez-vous.
Enfin il y a dix jours, la première édition de Parapolitika (Les coulisses de la politique) a fait son entrée dans les stands des Periptéros, les célèbres kiosques grecs. Des éditorialistes et écrivains satiriques y révèlent jour après jour les détails croustillants de la cacophonie politique qui règne en Grèce.

Ce nouveau souffle amorce-t-il le retour de la presse traditionnelle ou n’est-il qu’un effet conjoncturel éphémère ?
Loin des théories complotistes soutenant que ces nouveaux titres de presse servent des intérêts occultes, Stelios Papathanasopoulos, professeur de journalisme à l’Université d’Athènes y voit une conséquence des mutations de la classe politique, sur fond de crise économique. « Ces derniers mois, on a vu tout le système politique grec complètement chamboulé. Les deux partis traditionnels, le Pasok socialiste et la Nouvelle Démocratie, conservateur, se sont effondrés. À l’inverse, le petit parti Syriza, coalition de la gauche radicale, s’est retrouvé en deuxième position. De facto, un vide s’est créé. Jusqu’à présent la majorité de la presse était à gauche. Aujourd’hui, avec un gouvernement de grande coalition droite-gauche et l’émergence d’autres partis, la presse suit le même parcours » estime-t-il.

Le paysage médiatique grec, qui se caractérisait jusqu’alors par une forte concentration des médias entre les mains d’une poignée d’industriels serait donc en train de muter. Une chose est sûre, le courage des journalistes est salué par l’opinion publique qui ne voit toujours pas le bout du tunnel de la rigueur.

*Photo : Hinfrik S.

Ça Balenciaga à Paris

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Exposition Balenciaga à Paris jusqu'au 7 octobre

La « haute couture » est une appellation légale, contrôlée. Elle répond à un ensemble de caractères, qui sont d’ailleurs autant de contraintes, telles que la fabrication à la main, sur mesure, de pièces uniques, dans les ateliers d’une seule maison. Elle puise toujoursdans un conservatoire de pratiques toujours très anciennes, de novations hardies quelques fois, et qui, toutes, exigent une habileté supérieure. Chaque année, à date à peu près fixe, avec les défilés des dernières grandes maisons, il se crée une agitation jugée frivole, voire inutile, mais dont nous ressentirons peut-être un jour la disparition comme la preuve de l’effondrement de notre art de vivre.

Depuis que Rose Bertin a suggéré puis imposé à la Cour et à la ville, grâce à la confiance que lui accordait, à juste titre, Marie-Antoinette, des modèles d’escarpins, de chatoyants colifichets et des robes audacieusement tournées, la mode a occupé les esprits du royaume, et a maintenu son empire sur ceux de la République. En son temps, Rose Bertin fut accusée par des censeurs populaciers de favoriser la diffusion d’un « luxe corrompu et corrupteur ». Stupide et dangereuse posture moralisatrice ! Les bourreaux et les juges de Marie-Antoinette (une même engeance !) l’avaient contrainte à revêtir un pauvre vêtement, et à se présenter sans apprêt à la foule, qui l’injuria depuis son lieu de détention jusqu’à l’échafaud. Ils la livraient ainsi à l’exaspération des matrones, qui voyaient dans son martyr une occasion trop rare, et pour tout dire inespérée, d’atteindre à un frisson d’extase, auquel elles ne pouvaient plus prétendre depuis longtemps.

L’extravagance de quelques-uns ne fait pas le malheur de tous ; il se pourrait même qu’elle nous aidât à supporter la laideur du monde ordinaire. La mode suscite ses créateurs, et ses créatures, souvent fantasques : ainsi, Zelda Kaplan, fameuse à New York pour ses chroniques autant que pour ses tenues vestimentaires, ses bonnets, son allure. Le 25 février 2012, alors qu’elle assistait à la présentation des modèles de Joanna Mastroianni, ses yeux se fermèrent derrière ses énormes lunettes noires, qui lui donnaient l’air d’une chouette à mascara ; son masque de fard blanc, traversé du trait carmin de ses lèvres, se figea, mais nul n’y prit garde. Elle s’affaissa doucement vers l’épaule, puis sur les genoux de sa voisine, Ruth Finley. Elle ne se réveilla pas. Elle avait quatre-vingt-quinze ans ! À sa manière, elle mourut, elle aussi, en représentation.

À quel âge Cristobal Balenciaga voulut-il – mais alors passionnément ! – devenir couturier ? Très tôt, sans doute : dix ou douze ans. Dans ce but, il s’initia, par lui-même, aux choses de la couture. Il apprit à reconnaître les tissus, à en éprouver les qualités, à leur destiner des usages singuliers. Puis il acheta des robes, les démonta avec précaution, cherchant chaque point de couture, étudiant avec minutie tous les mécanismes de leur fabrication. Il vint à Paris, où il régna, de 1937 à 1968. De son Espagne natale, il se rappela toujours la passion noire et rouge, les boléros, les mantilles, le velours, la dentelle. Il puisa dans le trésor des modes passées, il corrigea les formes, inaugura des tournures et des alliances. L’exposition, grâce à de nombreux documents, croquis, notes, et objets nous transporte dans l’atelier de Balenciaga, et nous contraint à une initiation heureuse à la mode féminine.

« Balenciaga est le seul d’entre nous qui est un vrai couturier. Lui seul est capable de couper un tissu, de le coudre de sa main. les autres sont des dessinateurs. » Les hommages de Coco Chanel à ses « collègues » se comptent sur un seul doigt : il désigne Cristobal !

Il ne vous reste que quelques jours pour consulter les archives de la beauté, pour examiner sous tous ses angles le principe d’harmonie qui gouverne l’architecture fluide des vêtements conçus par Cristobal Balenciaga. Cet homme très secret voulut, au dessus de tout, habiller la mécanique précieuse qui règle les mouvements du corps féminin.

Aux Docks, Cité de la mode et du design, 34, quai d’Austerlitz, 75013, Paris, jusqu’au 7 octobre 2012.

Narcisse et ses parents

La famile de Lasch à travers les films de Chatiliez

Au milieu des seventies, quelques années après Woodstock, alors que l’amour libre et le Flower Power triomphent, Christopher Lasch publie Un refuge dans ce monde impitoyable. La famille assiégée[1. Texte fondateur resté inédit en français jusqu’à sa parution chez François Bourin Éditeur, 2012. Traduit et préfacé par Frédéric Joly. Titre original : Heaven in a Heartless World : The Family Besieged, 1977.]. À l’époque, il a déjà quitté les rangs de la New Left new-yorkaise pour approfondir sa critique de la société de consommation. Sept ans plus tard, son auteur résumera ainsi la thèse centrale d’Un refuge : « La famille moderne est le produit de l’idéologie égalitaire, du capitalisme de consommation et de l’intervention thérapeutique.[2. Voir Le Moi assiégé (The minimal self), 1984, rééd. Climats 2008 (traduit par Christophe Rosson)]»![access capability= »lire_inedits »]

Que cachent ces formules-choc ? Pour sortir de l’abstraction, je vous propose un petit voyage dans le cinéma d’Étienne Chatiliez, qui illustre la déréliction contemporaine de l’institution familiale. Dans son court-métrage destiné à la prévention contre la drogue, La Famille médicament (2000)[3. Film de la série « Scénarios sur la drogue » financée par le Conseil régional d’Île-de-France (2000).], il met en scène une mère moderne, à la fois démissionnaire et ultra-anxieuse. En moins de cinq minutes, Chatiliez filme une fumeuse compulsive qui soigne tous les maux de ses chers bambins (l’addiction à la télévision, l’indiscipline scolaire…), comme les siens, par un gavage médicamenteux. L’histoire s’achève logiquement chez la pharmacienne, en l’absence du mari parti en voyage. Tout un symbole.

Quand l’autorité déménage

Exit la famille bourgeoise régie par la loi du Père. Pour survivre dans ce monde d’objets à l’obsolescence programmée, le « mode thérapeutique de contrôle » est la seule autorité qui tienne. Dès les années 1950, les théories féministes américaines prônaient la fin du couple et du mariage bourgeois, censés cantonner la femme à son rôle de mère et de ménagère, au profit d’autres institutions (le groupe d’amis, l’École, les assistants sociaux).

Quelque trente ans plus tard, dans La Vie est un long fleuve tranquille (1987), Chatiliez reproduit ce schéma à travers les familles Le Quesnoy et Groseille. Chacune de ces deux smalas forme une contre-société : les premiers, collets-montés à la stricte morale catholique, produisent des enfants inhibés ou dissimulateurs. Les seconds, laxistes assumés, vivent embourbés dans leur fange lumpen-prolétaire, sans que leur progéniture rencontre jamais la moindre aucune autorité domestique. Dix-huit ans après un échange de bébés à la clinique, les Le Quesnoy « réadopteront » leur fils biologique qui a grandi chez les Groseille, tout en conservant la fille Groseille qu’ils ont élevée. En montrant la ressemblance entre des enfants élevés sous le même toit, Chatiliez prétend que la culture et le milieu sont les seuls déterminants du destin de l’individu : en somme, tout est social. Sans céder, bien sûr, à la tentation du biologique, Lasch, en disciple de Freud, souligne l’importance des facteurs psychiques inconscients dans la construction de l’individu. Qu’on le veuille ou non, l’héritage, ça existe !
Tous les discours disqualifiant l’autorité familiale plaident, sciemment ou pas, pour une prise en charge extérieure de l’éducation des enfants. Lasch y voit carrément une « socialisation de la reproduction » qui dépossède les parents de leurs prérogatives au profit des experts thérapeutes, à l’instar du travail en usine qui confie l’organisation de la production à des ingénieurs-concepteurs encadrant l’ouvrier. Bref, le parent devient tout aussi aliéné que le travailleur !

Or, évacuer le rôle médiateur de la famille implique de confronter directement l’enfant à l’influence de la société. Cette immersion dans le monde extérieur fait que la famille n’est plus « un refuge dans ce monde impitoyable » mais le réceptacle des valeurs marchandes véhiculées, volontairement ou pas, par les adolescents, les experts familiaux, la publicité, la télévision et tous les autres substituts de la famille. À trop vouloir faire de la famille un lieu d’amour, au mépris de toute autorité identifiée au patriarcat, les progressistes et féministes des années 1970 l’ont dramatiquement fragilisée. Dans cette situation, l’enfant, quelle que soit son origine sociale, grandit dans un univers psychique instable, où l’évitement du conflit à l’intérieur de la famille entraîne son refoulement.

Père et fil(le)s

En effet, « l’enfant qui méprise ses parents en les considérant comme faibles et indécis […] fait apparaître un tout autre type de parents dans ses fantasmes ». Faute de surmoi − le « Père sévère », disait Lacan − auquel opposer son fantasme de symbiose avec la mère, l’enfant ne peut accomplir son œdipe. Ce désir de fusion persistant dégénère en narcissisme[4. Pour une analyse plus poussée, lire C. Lasch, La Culture du narcissisme (1979).], que Lasch définit comme l’incapacité à séparer son moi du non-moi : le sujet contemporain projette ses désirs et ses frustrations sur le monde extérieur, lequel se confond de plus en plus avec lui-même. Selon Lasch, Narcisse n’est pas amoureux de son image mais reste fixé sur son reflet car il est incapable de discerner son moi de son environnement. Aussi, à mesure que la famille se désagrège, l’enfant a de moins en moins conscience de sa séparation avec la mère.

À l’image de Tanguy (2001), l’adulescent diabolise toutes les figures de l’autorité et cultive la confusion générationnelle et sexuelle. Dans le film, il s’ébat bruyamment avec ses maîtresses à quelques mètres du salon familial, tandis que sa mère, excédée, devient son élève en chinois pour mieux coucher avec ses jeunes condisciples. Jusqu’à sa rédemption finale, comme les étudiants américains des années 1930 cités par Lasch, Tanguy multiplie les aventures sexuelles sans lendemain, au nom du principe de plaisir. Face à un fils incrusté au domicile familial, qui voit un diktat en toute injonction parentale, le père de Tanguy en vient à payer une bande criminelle pour contraindre manu militari son « têtard » à prendre son autonomie. Pour avoir évité le conflit des années durant, les parents de Tanguy basculent dans l’affrontement direct. N’eût été le happy end de rigueur, Chatiliez aurait fait de cette fable la tragédie du fils contemporain : libre de tout faire et de tout choisir en même temps, il n’en est que plus aliéné par ses pulsions régressives.

Un État libéral tentaculaire

Que le narcissisme se développe comme une pathologie massive, que les parents soient congédiés au profit de la société, que l’on ne sache plus si notre moi est partout ou nulle part, cela concerne l’État à plus d’un titre. « La seule alternative au surmoi (est) la puissance de l’État », lit-on dans La famille assiégée. Avec une autorité parentale affaiblie, l’individu ne peut qu’entériner la « privatisation libérale du bien » diagnostiquée par Jean-Claude Michéa, les seules instances de régulation des rapports humains perçues comme légitimes étant la loi et le marché, qui façonnent d’ailleurs l’essentiel de l’éducation des enfants. Alors que « dans des temps plus anciens, les hommes considéraient la loi comme l’expression du consensus moral de la communauté »¸ les nouvelles conceptions de la justice se confondent avec la force et le commandement. À force de séparer le juste du Bien, l’État, devenu une pieuvre managériale, ne sait que multiplier lois et règlements.

L’enfant devenu grand se plie donc à la puissance du Léviathan moderne sans que l’État libéral y trouve à redire. Se joue ici une dialectique perverse de la contrainte et de la transgression, qui prend racine dans la dissolution de l’autorité familiale. Désormais, deux normes autofondées balisent le consensus amoral de la communauté : le sacro-saint « principe de réalité » − devenu le b.a.-ba de tous les discours politiques, extrêmes compris − et son corollaire hédoniste, le principe de plaisir. Élevé à l’école du fait accompli, le citoyen des démocraties libérales apprend à jauger les limites de sa liberté en faisant sien ce paradoxe : « Le non-respect de la loi contribue au renforcement de la loi. » Pas vu, pas pris ! L’État et ses nouveaux clercs (travailleurs sociaux, experts éducateurs…) instaurent un rapport malsain de dépendance avec celui qui enfreint les règles. La DDASS n’est jamais aussi puissante que lorsqu’elle fait planer la menace de placer les enfants Groseille dans un foyer…

L’impossible retour à l’ordre moral

Est-ce à dire que la famille bourgeoise et son éthique de l’accumulation patrimoniale sont la panacée qu’il faudrait retrouver ? Singulièrement, Lasch ne cultive aucune nostalgie de l’ordre moral qui prévalait auparavant dans l’industrie, la politique, l’École et la famille. Il se livre en revanche à une réhabilitation de l’amour romantique, auquel il rattache le mariage bourgeois du XIXe siècle. L’auteur socialiste-conservateur du moi assiégé[5. Le Moi assiégé, ibid.] n’a pas de mots assez durs contre le « parti du surmoi » conservateur. Car les tenants de l’ordre moral commettent l’erreur de « surestim(er) le surmoi » à travers une conception exclusivement punitive de l’autorité. Aujourd’hui, réinstaurer ex nihilo l’autorité délégitimée qui avait cours dans la famille bourgeoise reviendrait à poser un sparadrap sur une plaie purulente. Or, au-delà de son caractère répressif, toute autorité doit être une « protection qui inspire […] confiance, respect et admiration ». Partant, il est aussi vain de chercher à ressusciter le monde d’avant que d’attendre la parousie libertaire. Amis réacs, tenez-le vous pour dit ![/access]

Les sujets qui fâchent, un boulevard pour Robert Ménard !

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Quand Robert Ménard se met en tête de créer un site regroupant autour de lui une jolie bande d’ « empêcheurs de penser en rond », on s’attend à des signatures qui en jettent. Et on est servi : sur Boulevard Voltaire, (c’est le nom de ce mauvais lieu) on retrouve Robert Redeker, Dominique Jamet, Vladimir Fedorovski, Jean Sévillia, sans oublier l’exquis Michel Cardoze et bien d’autres…

Mais Robert ne serait pas Ménard si sur son Boulevard, on ne retrouvait pas aussi et surtout des sujets qui fâchent, comme le prouvent ces quelques titres picorés sur la page d’accueil du site: « Faut-il interdire les manifestations islamistes ? », « Le double jeu de Delarue », « Des J. O. pour les homos », « Rokhaya Diallo ou l’obsession de la race »,
ou encore le croustillant
 « Je suis sortie avec un électeur FN ». Bref, si vous vouliez surfer sur Médiapart ou sur Tropcool.com, vous vous êtes manifestement trompé d’URL.

Quant à nous, nous ne certifions pas, tel le vrai Voltaire, que nous irions tous nous faire tuer pour que les auteurs de ce site tranchant puissent exprimer leurs idées, certains membres de la rédaction ayant, semble-t-il, d’autres projets, un rien plus planplan, pour les mois et les années à venir. Mais d’accord ou pas avec Robert Ménard et ses amis, nous sommes rudement contents qu’ils puissent dire tout ce qu’ils ont à dire.

Bonne route à Boulevard Voltaire !

Handball : Karabatic joue et perd

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Le joueur de handballeur Nikola Karabatic à Montpellier

L’affaire des paris sportifs des handballeurs de Montpellier a pris une dimension supplémentaire ce dimanche. Alors qu’ils sortaient à peine du vestiaire après le match contre le Paris SG, quelques joueurs languedociens ont été invités par la police à se rendre sur le lieu de leur garde à vue. Ils sont soupçonnés d’avoir parié – ou invité des proches à le faire pour eux – sur un match joué à Cesson (35) en fin du championnat dernier. Evidemment, il ne s’agissait pas de parier sur la victoire des leurs, déjà assurés du titre de champion, mais plutôt sur une contre-performance. Si c’était avéré, il s’agirait de l’un des plus gros scandales du sport français, dépassant même la funeste affaire OM-VA.
A l’heure où nous écrivons ces lignes, certains joueurs auraient avoué avoir effectivement parié tout en niant avoir laissé filer le match dans le but de gagner des sous. Cette stratégie de défense ressemble fort à un foutage de gueule mais soyons néanmoins prudent. En effet, Maître Dupont-Moretti, qui défend Nikola Karabatic, lequel joueur était blessé le jour du match incriminé, est plutôt connu pour construire des stratégies gagnantes dans les tribunaux.

Cette affaire et sa couverture médiatique m’inspirent trois réflexions.
D’abord, le développement des paris sportifs et sa libéralisation, encouragés par la réglementation européenne, constituent une plaie pour le sport professionnel. Le fait, notamment, de pouvoir parier sur tout et n’importe quoi (le score à la mi-temps d’un match, le nom d’un buteur, la minute du premier but…) est une incitation à la tricherie. Le ministre des sports, Valérie Fourneyron, l’a fort justement remarqué. Nous l’incitons à dire le mot de Cambronne à Bruxelles et à revenir sur les mauvaises décisions prises sous le quinquennat précédent. Il faut impérativement limiter les paris sportifs aux résultats sur un panier de matches (la journée complète de championnat) et non sur des matches seuls, car il est beaucoup plus difficile de corrompre des joueurs de dix équipes que d’une seule. C’était le cas lorsque la Française des Jeux détenait le monopole des paris et qu’il fallait au moins dix bons résultats (victoire/nul/défaite) sur treize pour espérer gagner ses premiers euros.

Ensuite, la sanctification des gentils handballeurs par rapport aux très méchants – et trop payés – footballeurs a vécu. Les mauvais comportements ne sont donc pas en corrélation avec la médiatisation du sport ou de la grille des salaires. Cette histoire de paris n’est d’ailleurs pas la première dans laquelle se sont illustrés nos héros médaillés à Londres. Karabatic et ses copains, à la fois joueurs de Montpellier et de l’équipe nationale, avaient mis à sac le plateau de la chaîne L’Équipe.TV en août dernier. On imagine sans peine que si Nasri, Ménez et compagnie avaient fait de même, ils n’auraient pas fait l’objet de la même indulgence. Comme quoi le fait de ramener médailles et trophées à Paris excuse bien des comportements…

Enfin, on a été estomaqué par la vitesse de la chute de l’idole Karabatic dans le monde médiatique. En deux jours, ce joueur est passé de statut d’idole nationale à celui de « français d’origine serbe ». C’est en effet la qualité dont on l’affuble sur les chaînes d’info ou radios. Certes, on avait entendu la même chose avec Nasri, dont certains avaient rappelé l’origine. Mais, à juste titre, beaucoup avaient pointé une scandaleuse ethnicisation, rappelant que le patronyme du compère Ménez ne sonnait pas particulièrement exotique. Ce constat est doublement intéressant. Le « Serbe » continue d’avoir très mauvaise presse depuis l’éclatement de la Yougoslavie. Il incarne le méchant éternel, alors que le Croate, le Kosovar ou le Bosniaque sont forcément de gentilles victimes. La serbophobie, c’est autorisé. Ne demandez pas pourquoi, c’est comme ça.

Il est possible que j’en exige beaucoup. Demander à la fois qu’on s’assoie sur la législation communautaire, qu’on traite de manière égale footeux et handballeux et qu’on revoie la Serbie autrement qu’à travers les yeux de BHL, c’est beaucoup. Trop, sans doute…

*Photo : Petit Brun.

Valérie Pécresse : « Jésus-Sarko revient ! »

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Valérie Pécresse : « C’est le gouvernement auquel j’appartiens qui est mort et enterré, et j’en porte le deuil tous les jours. Et j’aimerais que les Français en portent le deuil aussi et qu’ils nous regrettent. Monsieur Mazerolle, il y a un livre qui est le plus vendu au monde, qui s’appelle la Bible, et dans la Bible, il y a la possibilité de la Résurrection. »

Rappelons à Valérie Pécresse qu’il a fallu trois jours au Christ pour ressusciter. Cinq ans, c’est un peu long, surtout à notre époque où tout va beaucoup plus vite qu’il y a deux mille ans. Mais sait-on jamais ? Nicolas Sarko-Christ arbore depuis peu une barbe de trois jours. Et si c’était cela qui avait poussé Valérie Pécresse à chanter avec Patrick Bouchitey : « Jésus revient ! » ?

On ne se lassera jamais

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Le PCF et le front de gauche contre le traité budgétaire européen

Ce qu’ils ne comprennent pas, en face, c’est que nous, les communistes, les rouges, les partageux, on ne se lassera jamais.
On ne se lassera jamais, un 30 septembre, par une de ces premières journées d’automne, qui ressemblent encore à l’été comme si une saison en regrettait une autre et voulait se faire pardonner, de se retrouver à 10h du matin, devant un bus affrété par le Front de Gauche, à Lille, devant la station de la Porte d’Arras.

On ne se lassera jamais des rires et des interpellations joyeuses entre camarades avant d’embarquer.
On ne se lassera jamais des conversations animées dans le bus, des retrouvailles, des espérances et des craintes : « Tu crois qu’on sera combien ? », « Il paraît qu’ils ont un bus de 40 au départ de Seclin », « J’ai des copains de Bordeaux qui m’ont téléphoné, c’est très mobilisé chez eux aussi. »
On ne se lassera jamais de se savoir, comme d’habitude, en première ligne, seuls contre tous ou au moins contre les médias et les politiques qui ont tout fait pour ne pas parler de cette manifestation contre le TSCG.
On ne se lassera jamais d’un arrêt après le dernier péage avant Paris, pour attendre les autres bus, des sandwichs mangés contre les glissières de sécurité, d’une bouteille de Chinon partagée sous le soleil. Et du nouveau départ en convoi, escorté par des motards qui doivent nous en vouloir de bosser un dimanche, sauf s’ils ont été électeurs de Mélenchon, et pourquoi pas finalement.
On ne se lassera jamais de l’arrivée à Nation, des drapeaux, des ballons très haut dans le ciel bleu.
On ne se lassera jamais de l’inquiétude, « On n’est pas beaucoup, non ? » « Mais si, le défilé est parti pile à l’heure pour éviter la bousculade »
On ne se lassera jamais des slogans répétés en chœur, du larsen des porte-voix, des rencontres de hasard au milieu de la foule, un ami écrivain que l’on ne s’attendait pas à trouver là, un jeune lecteur qui vient vous serrer la main.
On ne se lassera jamais des déguisements de certains, les ouvrières de Doux en Calimero, et de l’humour de tous au cœur du commun combat.
On ne se lassera jamais, au long du défilé, des arrêts de bus transformés en stands provisoires pour des journaux alternatifs, des associations de droits de l’homme ou encore Les Amis de la Commune où l’on est allé acheter un pin’s.
On ne se lassera jamais des tracts et des journaux distribués par les organisations les plus diverses et parfois les plus microscopiques qu’on ne citera pas pour ne vexer personne, sauf le POI, le parti ouvrier indépendant, dont la militante qui distribuait son quatre pages était décidément bien jolie.
On ne se lassera jamais de passer la Seine, sur le Pont d’Austerlitz, et de la vue magnifique au cœur de l’après-midi. D’un côté, l’immeuble de Bercy, la citadelle des Finances, celle qu’il faudra bien prendre un jour pour la mettre au service d’une autre politique et de l’autre sur Notre Dame, la citadelle de Dieu, qui s’Il existe ne peut que nous soutenir puisque son fils dans l’Evangile, a bien chassé les marchands du Temple et expliqué qu’il serait plus compliqué pour un riche d’entrer au Royaume des Cieux que pour un chameau de passer par le chas d’une aiguille.

On ne se lassera jamais de se rappeler, à ce moment-là, entre les deux rives, au-dessus du fleuve éblouissant d’un poème d’Aragon, dans Le Crève-coeur :
Ma patrie est comme une barque
Qu’abandonnèrent ses haleurs
Et je ressemble à ce monarque
Plus malheureux que le malheur
Qui restait roi de ses douleurs.

On ne se lassera jamais ces trois filles, au balcon du dernier étage d’un immeuble Haussmann, qui saluent le cortège gaiement en faisant jouer une Internationale de toute la force des baffles de leur chaîne.
On ne se lassera jamais de penser qu’il suffirait de peu de chose pour que la ville, si douce, ses avenues profondes, ses arbres qui jouent avec l’ombre et un soleil qui paraît de plus en plus chaud, bref pour que le monde entier soit parfaitement beau : qu’il soit juste.
On ne se lassera jamais de voir le drapeau tricolore de la Révolution Française mêlé au drapeau rouge de l’espérance communiste.

On ne se lassera jamais, jamais, jamais.
Et on peut le répéter, si vous voulez, 80 000 fois ce coup-ci.
Et beaucoup plus encore pour les prochaines manifs.

*Photo : François Landre

Alain Minc, ou l’antifascisme en mocassin

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Alain Minc face à Natacha Polony

Piloter la mondialisation est le dernier avatar de cette antique entreprise qui mena les hommes de savoir dans le cabinet des princes. Cette prétention à gouverner rationnellement les hommes serait comique dans sa formulation si elle n’était tragique dans ses conséquences. Nous lui devons le triomphe de la science économique, et, par conséquent, l’essentiel de notre sujétion présente. L’arnaque à l’expertise économique possède une longue histoire, depuis l’Académie des sciences morales et politiques jusqu’à l’ENA. Elle a pour caractéristique la production d’une masse effarante de gens sérieux dont l’aplomb ne laisse pas d’étonner.

Prenons le débat qui opposa Natacha Polony et Alain Minc sur le plateau de Laurent Ruquier, « On n’est pas couché » (France 2, 22 septembre 2012). Une journaliste sortie d’un roman de Nabokov, tout à la fois ludique et lettrée, demande au conseiller des princes pourquoi le peuple est absent de son dernier livre sur les Nations. Surpris par cette attaque qui ne peut venir que d’une « animatrice » (Monsieur Minc ne sait pas que cette animatrice est agrégée de Lettres modernes, laquelle, par élégance, ne le détrompera pas), notre expert s’engage aussitôt dans un long tableau chiffré de l’économie mondiale. La sentence tombe : le tort de la pauvrette consiste à s’en tenir à une vision franco-française du problème. Essayons de décomposer ce sophisme.

A) Vous souhaitez parler des problèmes français ? Commencez par étudier la courbe du chômage en Chine.

B) Vous n’avez pas le temps d’étudier la courbe du chômage en Chine ? C’est donc que vous êtes enfermé dans votre « petite France ».

C) Par suite, taisez-vous.

Dans le domaine aujourd’hui si répandu de l’expertise économique, la règle est claire : un problème sera d’autant plus réel qu’il nous dépasse entièrement. Voilà pourquoi toutes les instances qu’il nous faudrait réguler forment des entités plus hautes que la pauvre France : Union européenne, FMI, Banque centrale européenne, etc. Ces instances ont beau se donner des buts aussi sublimes que la paix ou la prospérité, elles trouvent dans la disqualification du quidam leur véritable raison d’être.

Après avoir péniblement cherché à discréditer son interlocutrice sur le terrain des chiffres, Monsieur Minc s’en est pris à son souverainisme. (Entendre : à son pétainisme inconscient). Voyez comme tout s’enchaîne à merveille : non seulement Natacha Polony est économiquement inculte, mais elle est éthiquement suspecte. Que notre ami fédéraliste ait l’impression de lutter, en mocassin, contre le retour du fascisme en Europe (car rien n’est trop grand pour une âme aussi noble), prouve, s’il en était besoin, l’actualité de Cervantès : les belles idées demeurent, après le sentiment amoureux, la meilleure façon de se raconter des histoires sur soi-même.

Europe : attention à l’exorciste polonais

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A une époque, quand on nous laissait encore la possibilité de voter par référendum pour notre destin européen, un des arguments des nonistes avait été le danger du fameux plombier polonais qui allait tuer les artisans français à cause de la directive Bolkenstein sur la libéralisation des services. Aujourd’hui, à la veille de la ratification parlementaire du TSCG alias traité budgétaire, alias traité austéritaire, le danger vient toujours de Pologne.

Cependant, il ne s’agit plus du plombier mais de l’exorciste. Oui, oui, l’exorciste façon Père Merrin dans le film de William Friedkin. La Pologne a en effet multiplié par 30 en quinze ans le nombre de ses exorcistes qui sont plus de 120 aujourd’hui. Et dans n’importe quel kiosque de Varsovie, on peut trouver leur mensuel, Egzorcystan qui tire quand même à plus de quinze mille exemplaires. Une explication à ce phénomène ? Elle est donnée par le père Alexander Posacki, professeur de théologie et expert reconnu en matière de démonologie. Lui-même exorciste, il fait le lien entre l’augmentation des cas de possession démoniaque et les changements politiques et économiques intervenus en Pologne depuis la chute du communisme : « C’est dû indirectement au changement de système : le capitalisme crée plus d’occasion pour certains de faire des profits dans le domaine de l’occultisme. »

Devant une telle mauvaise foi, ce qui est un comble de la part d’un homme d’église, il faut opposer notre bon vieux cartésianisme français. Il est hors de question, en effet, de laisser un prêtre catholique polonais, probablement antisémite, faire croire qu’il y aurait quelque chose de démoniaque dans le capitalisme et son désir de sacrifier des régions industrielles entières pour gagner quelques centaines de millions d’euros de plus. Alors que l’on sait très bien, au contraire, comme on peut le vérifier tous les jours, que ce système est le meilleur qui soit dans le meilleur des mondes possibles et obéit à des thèses aussi rationnelles que la main invisible, les harmonies spontanées et la théorie du ruissellement.

Qu’y a-t-il d’étonnant à ce qu’un économiste se trompe ?

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Il n’est pas nécessaire d’être de gauche pour constater l’inanité des prédictions économiques de droite. L’une des plus amusantes concerne l’explosion des taux d’intérêt sur la dette française, laquelle devait accompagner, pour ainsi dire mécaniquement, l’élection de François Hollande. Le président élu, l’effet mécanique n’a pas eu lieu. Cette prévision avait pourtant tous les atours de la technicité. Quant à son auteur, inutile de préciser qu’il continue de jouir d’une excellente réputation auprès de ses pairs. En somme, le seul problème de cette prédiction est sa fausseté, encore que parler de fausseté, ou de problème, paraît bien exagéré.

Qu’y a-t-il d’étonnant à ce qu’un économiste se trompe ? Les prédictions économiques sont si régulièrement fausses que nous ne prêtons plus à leur destin qu’une attention distraite. Les feuilles mortes se ramassent à la pelle, et ce n’est pas l’automne qui me contredira.

La presse grecque chamboulée par la crise

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Les journaux grecs en pleine révolution

Les journaux grecs en pleine révolution

La tornade de l’austérité n’épargne personne en Grèce et surtout pas les médias. Plongés dans le marasme de la crise économique, de nombreux journaux ont tiré leur révérence, laissant plus de 5 000 personnes sans emploi, selon le syndicat des journalistes. Les quotidiens Apogevmatini, To Vima (centre droit) et Eleftherotypia (gauche) font partie des premières victimes. Face à la montée des journaux en ligne et aux réseaux sociaux, la presse écrite a perdu 15% de son lectorat au cours du premier semestre 2012, les quotidiens étant les plus touchés par cette crise.
Ceux qui survivent le paie au prix de lourds sacrifices : baisse sévère des salaires, retards de paiements, horaires sans fin et suppression des conventions collectives. Catastrophés, acculés et inquiets, les journalistes ne savent plus comment relayer et analyser l’actualité. D’autant que, depuis le début de la crise, les gouvernements successifs n’hésitent pas à utiliser la technique ancestrale du ballon d’essai pour exercer leur politique : laisser les informations les plus impopulaires fuiter dans la presse au lieu de les annoncer publiquement.

C’est dans ce contexte pour le moins inconfortable que nombre de confrères ont décidé de se serrer les coudes pour survivre. Ainsi, 120 journalistes et membres du personnel d’Eleftherotypia se sont attelés à faire revivre leur journal. Ce quotidien historique de gauche, dont le nom signifie « liberté de la presse », a vu le jour après la chute des colonels en 1974 et a toujours été une référence dans le paysage médiatique grec. D’ici l’automne, Eleftherotypia devrait donc revoir le jour avec le soutien de la majorité des intellectuels.

Suivant cet exemple, d’autres journaux se sont enhardis et ont fleuri en cette rentrée. I Ellada Avrio (La Grèce demain) s’est distingué en publiant le premier le sondage révélant que le parti néo-nazi Aube Dorée atteignait la troisième marche du podium des partis politiques avec 12% d’intentions de vote. Ce quotidien se veut indépendant tout en étant très critique sur la cure d’austérité imposée par l’Union européenne et le Fonds monétaire international.
La semaine suivante, c’était au tour d’Ergasia Tora (Travail maintenant). Un journal réservé aux demandeurs d’emplois. Avec un chômage qui touche près d’un Grec sur quatre et plus d’un jeune sur deux, les lecteurs étaient au rendez-vous.
Enfin il y a dix jours, la première édition de Parapolitika (Les coulisses de la politique) a fait son entrée dans les stands des Periptéros, les célèbres kiosques grecs. Des éditorialistes et écrivains satiriques y révèlent jour après jour les détails croustillants de la cacophonie politique qui règne en Grèce.

Ce nouveau souffle amorce-t-il le retour de la presse traditionnelle ou n’est-il qu’un effet conjoncturel éphémère ?
Loin des théories complotistes soutenant que ces nouveaux titres de presse servent des intérêts occultes, Stelios Papathanasopoulos, professeur de journalisme à l’Université d’Athènes y voit une conséquence des mutations de la classe politique, sur fond de crise économique. « Ces derniers mois, on a vu tout le système politique grec complètement chamboulé. Les deux partis traditionnels, le Pasok socialiste et la Nouvelle Démocratie, conservateur, se sont effondrés. À l’inverse, le petit parti Syriza, coalition de la gauche radicale, s’est retrouvé en deuxième position. De facto, un vide s’est créé. Jusqu’à présent la majorité de la presse était à gauche. Aujourd’hui, avec un gouvernement de grande coalition droite-gauche et l’émergence d’autres partis, la presse suit le même parcours » estime-t-il.

Le paysage médiatique grec, qui se caractérisait jusqu’alors par une forte concentration des médias entre les mains d’une poignée d’industriels serait donc en train de muter. Une chose est sûre, le courage des journalistes est salué par l’opinion publique qui ne voit toujours pas le bout du tunnel de la rigueur.

*Photo : Hinfrik S.

Ça Balenciaga à Paris

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Exposition Balenciaga à Paris jusqu'au 7 octobre

Exposition Balenciaga à Paris jusqu'au 7 octobre

La « haute couture » est une appellation légale, contrôlée. Elle répond à un ensemble de caractères, qui sont d’ailleurs autant de contraintes, telles que la fabrication à la main, sur mesure, de pièces uniques, dans les ateliers d’une seule maison. Elle puise toujoursdans un conservatoire de pratiques toujours très anciennes, de novations hardies quelques fois, et qui, toutes, exigent une habileté supérieure. Chaque année, à date à peu près fixe, avec les défilés des dernières grandes maisons, il se crée une agitation jugée frivole, voire inutile, mais dont nous ressentirons peut-être un jour la disparition comme la preuve de l’effondrement de notre art de vivre.

Depuis que Rose Bertin a suggéré puis imposé à la Cour et à la ville, grâce à la confiance que lui accordait, à juste titre, Marie-Antoinette, des modèles d’escarpins, de chatoyants colifichets et des robes audacieusement tournées, la mode a occupé les esprits du royaume, et a maintenu son empire sur ceux de la République. En son temps, Rose Bertin fut accusée par des censeurs populaciers de favoriser la diffusion d’un « luxe corrompu et corrupteur ». Stupide et dangereuse posture moralisatrice ! Les bourreaux et les juges de Marie-Antoinette (une même engeance !) l’avaient contrainte à revêtir un pauvre vêtement, et à se présenter sans apprêt à la foule, qui l’injuria depuis son lieu de détention jusqu’à l’échafaud. Ils la livraient ainsi à l’exaspération des matrones, qui voyaient dans son martyr une occasion trop rare, et pour tout dire inespérée, d’atteindre à un frisson d’extase, auquel elles ne pouvaient plus prétendre depuis longtemps.

L’extravagance de quelques-uns ne fait pas le malheur de tous ; il se pourrait même qu’elle nous aidât à supporter la laideur du monde ordinaire. La mode suscite ses créateurs, et ses créatures, souvent fantasques : ainsi, Zelda Kaplan, fameuse à New York pour ses chroniques autant que pour ses tenues vestimentaires, ses bonnets, son allure. Le 25 février 2012, alors qu’elle assistait à la présentation des modèles de Joanna Mastroianni, ses yeux se fermèrent derrière ses énormes lunettes noires, qui lui donnaient l’air d’une chouette à mascara ; son masque de fard blanc, traversé du trait carmin de ses lèvres, se figea, mais nul n’y prit garde. Elle s’affaissa doucement vers l’épaule, puis sur les genoux de sa voisine, Ruth Finley. Elle ne se réveilla pas. Elle avait quatre-vingt-quinze ans ! À sa manière, elle mourut, elle aussi, en représentation.

À quel âge Cristobal Balenciaga voulut-il – mais alors passionnément ! – devenir couturier ? Très tôt, sans doute : dix ou douze ans. Dans ce but, il s’initia, par lui-même, aux choses de la couture. Il apprit à reconnaître les tissus, à en éprouver les qualités, à leur destiner des usages singuliers. Puis il acheta des robes, les démonta avec précaution, cherchant chaque point de couture, étudiant avec minutie tous les mécanismes de leur fabrication. Il vint à Paris, où il régna, de 1937 à 1968. De son Espagne natale, il se rappela toujours la passion noire et rouge, les boléros, les mantilles, le velours, la dentelle. Il puisa dans le trésor des modes passées, il corrigea les formes, inaugura des tournures et des alliances. L’exposition, grâce à de nombreux documents, croquis, notes, et objets nous transporte dans l’atelier de Balenciaga, et nous contraint à une initiation heureuse à la mode féminine.

« Balenciaga est le seul d’entre nous qui est un vrai couturier. Lui seul est capable de couper un tissu, de le coudre de sa main. les autres sont des dessinateurs. » Les hommages de Coco Chanel à ses « collègues » se comptent sur un seul doigt : il désigne Cristobal !

Il ne vous reste que quelques jours pour consulter les archives de la beauté, pour examiner sous tous ses angles le principe d’harmonie qui gouverne l’architecture fluide des vêtements conçus par Cristobal Balenciaga. Cet homme très secret voulut, au dessus de tout, habiller la mécanique précieuse qui règle les mouvements du corps féminin.

Aux Docks, Cité de la mode et du design, 34, quai d’Austerlitz, 75013, Paris, jusqu’au 7 octobre 2012.

Narcisse et ses parents

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La famile de Lasch à travers les films de Chatiliez

La famile de Lasch à travers les films de Chatiliez

Au milieu des seventies, quelques années après Woodstock, alors que l’amour libre et le Flower Power triomphent, Christopher Lasch publie Un refuge dans ce monde impitoyable. La famille assiégée[1. Texte fondateur resté inédit en français jusqu’à sa parution chez François Bourin Éditeur, 2012. Traduit et préfacé par Frédéric Joly. Titre original : Heaven in a Heartless World : The Family Besieged, 1977.]. À l’époque, il a déjà quitté les rangs de la New Left new-yorkaise pour approfondir sa critique de la société de consommation. Sept ans plus tard, son auteur résumera ainsi la thèse centrale d’Un refuge : « La famille moderne est le produit de l’idéologie égalitaire, du capitalisme de consommation et de l’intervention thérapeutique.[2. Voir Le Moi assiégé (The minimal self), 1984, rééd. Climats 2008 (traduit par Christophe Rosson)]»![access capability= »lire_inedits »]

Que cachent ces formules-choc ? Pour sortir de l’abstraction, je vous propose un petit voyage dans le cinéma d’Étienne Chatiliez, qui illustre la déréliction contemporaine de l’institution familiale. Dans son court-métrage destiné à la prévention contre la drogue, La Famille médicament (2000)[3. Film de la série « Scénarios sur la drogue » financée par le Conseil régional d’Île-de-France (2000).], il met en scène une mère moderne, à la fois démissionnaire et ultra-anxieuse. En moins de cinq minutes, Chatiliez filme une fumeuse compulsive qui soigne tous les maux de ses chers bambins (l’addiction à la télévision, l’indiscipline scolaire…), comme les siens, par un gavage médicamenteux. L’histoire s’achève logiquement chez la pharmacienne, en l’absence du mari parti en voyage. Tout un symbole.

Quand l’autorité déménage

Exit la famille bourgeoise régie par la loi du Père. Pour survivre dans ce monde d’objets à l’obsolescence programmée, le « mode thérapeutique de contrôle » est la seule autorité qui tienne. Dès les années 1950, les théories féministes américaines prônaient la fin du couple et du mariage bourgeois, censés cantonner la femme à son rôle de mère et de ménagère, au profit d’autres institutions (le groupe d’amis, l’École, les assistants sociaux).

Quelque trente ans plus tard, dans La Vie est un long fleuve tranquille (1987), Chatiliez reproduit ce schéma à travers les familles Le Quesnoy et Groseille. Chacune de ces deux smalas forme une contre-société : les premiers, collets-montés à la stricte morale catholique, produisent des enfants inhibés ou dissimulateurs. Les seconds, laxistes assumés, vivent embourbés dans leur fange lumpen-prolétaire, sans que leur progéniture rencontre jamais la moindre aucune autorité domestique. Dix-huit ans après un échange de bébés à la clinique, les Le Quesnoy « réadopteront » leur fils biologique qui a grandi chez les Groseille, tout en conservant la fille Groseille qu’ils ont élevée. En montrant la ressemblance entre des enfants élevés sous le même toit, Chatiliez prétend que la culture et le milieu sont les seuls déterminants du destin de l’individu : en somme, tout est social. Sans céder, bien sûr, à la tentation du biologique, Lasch, en disciple de Freud, souligne l’importance des facteurs psychiques inconscients dans la construction de l’individu. Qu’on le veuille ou non, l’héritage, ça existe !
Tous les discours disqualifiant l’autorité familiale plaident, sciemment ou pas, pour une prise en charge extérieure de l’éducation des enfants. Lasch y voit carrément une « socialisation de la reproduction » qui dépossède les parents de leurs prérogatives au profit des experts thérapeutes, à l’instar du travail en usine qui confie l’organisation de la production à des ingénieurs-concepteurs encadrant l’ouvrier. Bref, le parent devient tout aussi aliéné que le travailleur !

Or, évacuer le rôle médiateur de la famille implique de confronter directement l’enfant à l’influence de la société. Cette immersion dans le monde extérieur fait que la famille n’est plus « un refuge dans ce monde impitoyable » mais le réceptacle des valeurs marchandes véhiculées, volontairement ou pas, par les adolescents, les experts familiaux, la publicité, la télévision et tous les autres substituts de la famille. À trop vouloir faire de la famille un lieu d’amour, au mépris de toute autorité identifiée au patriarcat, les progressistes et féministes des années 1970 l’ont dramatiquement fragilisée. Dans cette situation, l’enfant, quelle que soit son origine sociale, grandit dans un univers psychique instable, où l’évitement du conflit à l’intérieur de la famille entraîne son refoulement.

Père et fil(le)s

En effet, « l’enfant qui méprise ses parents en les considérant comme faibles et indécis […] fait apparaître un tout autre type de parents dans ses fantasmes ». Faute de surmoi − le « Père sévère », disait Lacan − auquel opposer son fantasme de symbiose avec la mère, l’enfant ne peut accomplir son œdipe. Ce désir de fusion persistant dégénère en narcissisme[4. Pour une analyse plus poussée, lire C. Lasch, La Culture du narcissisme (1979).], que Lasch définit comme l’incapacité à séparer son moi du non-moi : le sujet contemporain projette ses désirs et ses frustrations sur le monde extérieur, lequel se confond de plus en plus avec lui-même. Selon Lasch, Narcisse n’est pas amoureux de son image mais reste fixé sur son reflet car il est incapable de discerner son moi de son environnement. Aussi, à mesure que la famille se désagrège, l’enfant a de moins en moins conscience de sa séparation avec la mère.

À l’image de Tanguy (2001), l’adulescent diabolise toutes les figures de l’autorité et cultive la confusion générationnelle et sexuelle. Dans le film, il s’ébat bruyamment avec ses maîtresses à quelques mètres du salon familial, tandis que sa mère, excédée, devient son élève en chinois pour mieux coucher avec ses jeunes condisciples. Jusqu’à sa rédemption finale, comme les étudiants américains des années 1930 cités par Lasch, Tanguy multiplie les aventures sexuelles sans lendemain, au nom du principe de plaisir. Face à un fils incrusté au domicile familial, qui voit un diktat en toute injonction parentale, le père de Tanguy en vient à payer une bande criminelle pour contraindre manu militari son « têtard » à prendre son autonomie. Pour avoir évité le conflit des années durant, les parents de Tanguy basculent dans l’affrontement direct. N’eût été le happy end de rigueur, Chatiliez aurait fait de cette fable la tragédie du fils contemporain : libre de tout faire et de tout choisir en même temps, il n’en est que plus aliéné par ses pulsions régressives.

Un État libéral tentaculaire

Que le narcissisme se développe comme une pathologie massive, que les parents soient congédiés au profit de la société, que l’on ne sache plus si notre moi est partout ou nulle part, cela concerne l’État à plus d’un titre. « La seule alternative au surmoi (est) la puissance de l’État », lit-on dans La famille assiégée. Avec une autorité parentale affaiblie, l’individu ne peut qu’entériner la « privatisation libérale du bien » diagnostiquée par Jean-Claude Michéa, les seules instances de régulation des rapports humains perçues comme légitimes étant la loi et le marché, qui façonnent d’ailleurs l’essentiel de l’éducation des enfants. Alors que « dans des temps plus anciens, les hommes considéraient la loi comme l’expression du consensus moral de la communauté »¸ les nouvelles conceptions de la justice se confondent avec la force et le commandement. À force de séparer le juste du Bien, l’État, devenu une pieuvre managériale, ne sait que multiplier lois et règlements.

L’enfant devenu grand se plie donc à la puissance du Léviathan moderne sans que l’État libéral y trouve à redire. Se joue ici une dialectique perverse de la contrainte et de la transgression, qui prend racine dans la dissolution de l’autorité familiale. Désormais, deux normes autofondées balisent le consensus amoral de la communauté : le sacro-saint « principe de réalité » − devenu le b.a.-ba de tous les discours politiques, extrêmes compris − et son corollaire hédoniste, le principe de plaisir. Élevé à l’école du fait accompli, le citoyen des démocraties libérales apprend à jauger les limites de sa liberté en faisant sien ce paradoxe : « Le non-respect de la loi contribue au renforcement de la loi. » Pas vu, pas pris ! L’État et ses nouveaux clercs (travailleurs sociaux, experts éducateurs…) instaurent un rapport malsain de dépendance avec celui qui enfreint les règles. La DDASS n’est jamais aussi puissante que lorsqu’elle fait planer la menace de placer les enfants Groseille dans un foyer…

L’impossible retour à l’ordre moral

Est-ce à dire que la famille bourgeoise et son éthique de l’accumulation patrimoniale sont la panacée qu’il faudrait retrouver ? Singulièrement, Lasch ne cultive aucune nostalgie de l’ordre moral qui prévalait auparavant dans l’industrie, la politique, l’École et la famille. Il se livre en revanche à une réhabilitation de l’amour romantique, auquel il rattache le mariage bourgeois du XIXe siècle. L’auteur socialiste-conservateur du moi assiégé[5. Le Moi assiégé, ibid.] n’a pas de mots assez durs contre le « parti du surmoi » conservateur. Car les tenants de l’ordre moral commettent l’erreur de « surestim(er) le surmoi » à travers une conception exclusivement punitive de l’autorité. Aujourd’hui, réinstaurer ex nihilo l’autorité délégitimée qui avait cours dans la famille bourgeoise reviendrait à poser un sparadrap sur une plaie purulente. Or, au-delà de son caractère répressif, toute autorité doit être une « protection qui inspire […] confiance, respect et admiration ». Partant, il est aussi vain de chercher à ressusciter le monde d’avant que d’attendre la parousie libertaire. Amis réacs, tenez-le vous pour dit ![/access]

Les sujets qui fâchent, un boulevard pour Robert Ménard !

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Quand Robert Ménard se met en tête de créer un site regroupant autour de lui une jolie bande d’ « empêcheurs de penser en rond », on s’attend à des signatures qui en jettent. Et on est servi : sur Boulevard Voltaire, (c’est le nom de ce mauvais lieu) on retrouve Robert Redeker, Dominique Jamet, Vladimir Fedorovski, Jean Sévillia, sans oublier l’exquis Michel Cardoze et bien d’autres…

Mais Robert ne serait pas Ménard si sur son Boulevard, on ne retrouvait pas aussi et surtout des sujets qui fâchent, comme le prouvent ces quelques titres picorés sur la page d’accueil du site: « Faut-il interdire les manifestations islamistes ? », « Le double jeu de Delarue », « Des J. O. pour les homos », « Rokhaya Diallo ou l’obsession de la race »,
ou encore le croustillant
 « Je suis sortie avec un électeur FN ». Bref, si vous vouliez surfer sur Médiapart ou sur Tropcool.com, vous vous êtes manifestement trompé d’URL.

Quant à nous, nous ne certifions pas, tel le vrai Voltaire, que nous irions tous nous faire tuer pour que les auteurs de ce site tranchant puissent exprimer leurs idées, certains membres de la rédaction ayant, semble-t-il, d’autres projets, un rien plus planplan, pour les mois et les années à venir. Mais d’accord ou pas avec Robert Ménard et ses amis, nous sommes rudement contents qu’ils puissent dire tout ce qu’ils ont à dire.

Bonne route à Boulevard Voltaire !

Handball : Karabatic joue et perd

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Le joueur de handballeur Nikola Karabatic à Montpellier

Le joueur de handballeur Nikola Karabatic à Montpellier

L’affaire des paris sportifs des handballeurs de Montpellier a pris une dimension supplémentaire ce dimanche. Alors qu’ils sortaient à peine du vestiaire après le match contre le Paris SG, quelques joueurs languedociens ont été invités par la police à se rendre sur le lieu de leur garde à vue. Ils sont soupçonnés d’avoir parié – ou invité des proches à le faire pour eux – sur un match joué à Cesson (35) en fin du championnat dernier. Evidemment, il ne s’agissait pas de parier sur la victoire des leurs, déjà assurés du titre de champion, mais plutôt sur une contre-performance. Si c’était avéré, il s’agirait de l’un des plus gros scandales du sport français, dépassant même la funeste affaire OM-VA.
A l’heure où nous écrivons ces lignes, certains joueurs auraient avoué avoir effectivement parié tout en niant avoir laissé filer le match dans le but de gagner des sous. Cette stratégie de défense ressemble fort à un foutage de gueule mais soyons néanmoins prudent. En effet, Maître Dupont-Moretti, qui défend Nikola Karabatic, lequel joueur était blessé le jour du match incriminé, est plutôt connu pour construire des stratégies gagnantes dans les tribunaux.

Cette affaire et sa couverture médiatique m’inspirent trois réflexions.
D’abord, le développement des paris sportifs et sa libéralisation, encouragés par la réglementation européenne, constituent une plaie pour le sport professionnel. Le fait, notamment, de pouvoir parier sur tout et n’importe quoi (le score à la mi-temps d’un match, le nom d’un buteur, la minute du premier but…) est une incitation à la tricherie. Le ministre des sports, Valérie Fourneyron, l’a fort justement remarqué. Nous l’incitons à dire le mot de Cambronne à Bruxelles et à revenir sur les mauvaises décisions prises sous le quinquennat précédent. Il faut impérativement limiter les paris sportifs aux résultats sur un panier de matches (la journée complète de championnat) et non sur des matches seuls, car il est beaucoup plus difficile de corrompre des joueurs de dix équipes que d’une seule. C’était le cas lorsque la Française des Jeux détenait le monopole des paris et qu’il fallait au moins dix bons résultats (victoire/nul/défaite) sur treize pour espérer gagner ses premiers euros.

Ensuite, la sanctification des gentils handballeurs par rapport aux très méchants – et trop payés – footballeurs a vécu. Les mauvais comportements ne sont donc pas en corrélation avec la médiatisation du sport ou de la grille des salaires. Cette histoire de paris n’est d’ailleurs pas la première dans laquelle se sont illustrés nos héros médaillés à Londres. Karabatic et ses copains, à la fois joueurs de Montpellier et de l’équipe nationale, avaient mis à sac le plateau de la chaîne L’Équipe.TV en août dernier. On imagine sans peine que si Nasri, Ménez et compagnie avaient fait de même, ils n’auraient pas fait l’objet de la même indulgence. Comme quoi le fait de ramener médailles et trophées à Paris excuse bien des comportements…

Enfin, on a été estomaqué par la vitesse de la chute de l’idole Karabatic dans le monde médiatique. En deux jours, ce joueur est passé de statut d’idole nationale à celui de « français d’origine serbe ». C’est en effet la qualité dont on l’affuble sur les chaînes d’info ou radios. Certes, on avait entendu la même chose avec Nasri, dont certains avaient rappelé l’origine. Mais, à juste titre, beaucoup avaient pointé une scandaleuse ethnicisation, rappelant que le patronyme du compère Ménez ne sonnait pas particulièrement exotique. Ce constat est doublement intéressant. Le « Serbe » continue d’avoir très mauvaise presse depuis l’éclatement de la Yougoslavie. Il incarne le méchant éternel, alors que le Croate, le Kosovar ou le Bosniaque sont forcément de gentilles victimes. La serbophobie, c’est autorisé. Ne demandez pas pourquoi, c’est comme ça.

Il est possible que j’en exige beaucoup. Demander à la fois qu’on s’assoie sur la législation communautaire, qu’on traite de manière égale footeux et handballeux et qu’on revoie la Serbie autrement qu’à travers les yeux de BHL, c’est beaucoup. Trop, sans doute…

*Photo : Petit Brun.

Valérie Pécresse : « Jésus-Sarko revient ! »

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Valérie Pécresse : « C’est le gouvernement auquel j’appartiens qui est mort et enterré, et j’en porte le deuil tous les jours. Et j’aimerais que les Français en portent le deuil aussi et qu’ils nous regrettent. Monsieur Mazerolle, il y a un livre qui est le plus vendu au monde, qui s’appelle la Bible, et dans la Bible, il y a la possibilité de la Résurrection. »

Rappelons à Valérie Pécresse qu’il a fallu trois jours au Christ pour ressusciter. Cinq ans, c’est un peu long, surtout à notre époque où tout va beaucoup plus vite qu’il y a deux mille ans. Mais sait-on jamais ? Nicolas Sarko-Christ arbore depuis peu une barbe de trois jours. Et si c’était cela qui avait poussé Valérie Pécresse à chanter avec Patrick Bouchitey : « Jésus revient ! » ?

On ne se lassera jamais

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Le PCF et le front de gauche contre le traité budgétaire européen

Le PCF et le front de gauche contre le traité budgétaire européen

Ce qu’ils ne comprennent pas, en face, c’est que nous, les communistes, les rouges, les partageux, on ne se lassera jamais.
On ne se lassera jamais, un 30 septembre, par une de ces premières journées d’automne, qui ressemblent encore à l’été comme si une saison en regrettait une autre et voulait se faire pardonner, de se retrouver à 10h du matin, devant un bus affrété par le Front de Gauche, à Lille, devant la station de la Porte d’Arras.

On ne se lassera jamais des rires et des interpellations joyeuses entre camarades avant d’embarquer.
On ne se lassera jamais des conversations animées dans le bus, des retrouvailles, des espérances et des craintes : « Tu crois qu’on sera combien ? », « Il paraît qu’ils ont un bus de 40 au départ de Seclin », « J’ai des copains de Bordeaux qui m’ont téléphoné, c’est très mobilisé chez eux aussi. »
On ne se lassera jamais de se savoir, comme d’habitude, en première ligne, seuls contre tous ou au moins contre les médias et les politiques qui ont tout fait pour ne pas parler de cette manifestation contre le TSCG.
On ne se lassera jamais d’un arrêt après le dernier péage avant Paris, pour attendre les autres bus, des sandwichs mangés contre les glissières de sécurité, d’une bouteille de Chinon partagée sous le soleil. Et du nouveau départ en convoi, escorté par des motards qui doivent nous en vouloir de bosser un dimanche, sauf s’ils ont été électeurs de Mélenchon, et pourquoi pas finalement.
On ne se lassera jamais de l’arrivée à Nation, des drapeaux, des ballons très haut dans le ciel bleu.
On ne se lassera jamais de l’inquiétude, « On n’est pas beaucoup, non ? » « Mais si, le défilé est parti pile à l’heure pour éviter la bousculade »
On ne se lassera jamais des slogans répétés en chœur, du larsen des porte-voix, des rencontres de hasard au milieu de la foule, un ami écrivain que l’on ne s’attendait pas à trouver là, un jeune lecteur qui vient vous serrer la main.
On ne se lassera jamais des déguisements de certains, les ouvrières de Doux en Calimero, et de l’humour de tous au cœur du commun combat.
On ne se lassera jamais, au long du défilé, des arrêts de bus transformés en stands provisoires pour des journaux alternatifs, des associations de droits de l’homme ou encore Les Amis de la Commune où l’on est allé acheter un pin’s.
On ne se lassera jamais des tracts et des journaux distribués par les organisations les plus diverses et parfois les plus microscopiques qu’on ne citera pas pour ne vexer personne, sauf le POI, le parti ouvrier indépendant, dont la militante qui distribuait son quatre pages était décidément bien jolie.
On ne se lassera jamais de passer la Seine, sur le Pont d’Austerlitz, et de la vue magnifique au cœur de l’après-midi. D’un côté, l’immeuble de Bercy, la citadelle des Finances, celle qu’il faudra bien prendre un jour pour la mettre au service d’une autre politique et de l’autre sur Notre Dame, la citadelle de Dieu, qui s’Il existe ne peut que nous soutenir puisque son fils dans l’Evangile, a bien chassé les marchands du Temple et expliqué qu’il serait plus compliqué pour un riche d’entrer au Royaume des Cieux que pour un chameau de passer par le chas d’une aiguille.

On ne se lassera jamais de se rappeler, à ce moment-là, entre les deux rives, au-dessus du fleuve éblouissant d’un poème d’Aragon, dans Le Crève-coeur :
Ma patrie est comme une barque
Qu’abandonnèrent ses haleurs
Et je ressemble à ce monarque
Plus malheureux que le malheur
Qui restait roi de ses douleurs.

On ne se lassera jamais ces trois filles, au balcon du dernier étage d’un immeuble Haussmann, qui saluent le cortège gaiement en faisant jouer une Internationale de toute la force des baffles de leur chaîne.
On ne se lassera jamais de penser qu’il suffirait de peu de chose pour que la ville, si douce, ses avenues profondes, ses arbres qui jouent avec l’ombre et un soleil qui paraît de plus en plus chaud, bref pour que le monde entier soit parfaitement beau : qu’il soit juste.
On ne se lassera jamais de voir le drapeau tricolore de la Révolution Française mêlé au drapeau rouge de l’espérance communiste.

On ne se lassera jamais, jamais, jamais.
Et on peut le répéter, si vous voulez, 80 000 fois ce coup-ci.
Et beaucoup plus encore pour les prochaines manifs.

*Photo : François Landre

Alain Minc, ou l’antifascisme en mocassin

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Alain Minc face à Natacha Polony

Alain Minc face à Natacha Polony

Piloter la mondialisation est le dernier avatar de cette antique entreprise qui mena les hommes de savoir dans le cabinet des princes. Cette prétention à gouverner rationnellement les hommes serait comique dans sa formulation si elle n’était tragique dans ses conséquences. Nous lui devons le triomphe de la science économique, et, par conséquent, l’essentiel de notre sujétion présente. L’arnaque à l’expertise économique possède une longue histoire, depuis l’Académie des sciences morales et politiques jusqu’à l’ENA. Elle a pour caractéristique la production d’une masse effarante de gens sérieux dont l’aplomb ne laisse pas d’étonner.

Prenons le débat qui opposa Natacha Polony et Alain Minc sur le plateau de Laurent Ruquier, « On n’est pas couché » (France 2, 22 septembre 2012). Une journaliste sortie d’un roman de Nabokov, tout à la fois ludique et lettrée, demande au conseiller des princes pourquoi le peuple est absent de son dernier livre sur les Nations. Surpris par cette attaque qui ne peut venir que d’une « animatrice » (Monsieur Minc ne sait pas que cette animatrice est agrégée de Lettres modernes, laquelle, par élégance, ne le détrompera pas), notre expert s’engage aussitôt dans un long tableau chiffré de l’économie mondiale. La sentence tombe : le tort de la pauvrette consiste à s’en tenir à une vision franco-française du problème. Essayons de décomposer ce sophisme.

A) Vous souhaitez parler des problèmes français ? Commencez par étudier la courbe du chômage en Chine.

B) Vous n’avez pas le temps d’étudier la courbe du chômage en Chine ? C’est donc que vous êtes enfermé dans votre « petite France ».

C) Par suite, taisez-vous.

Dans le domaine aujourd’hui si répandu de l’expertise économique, la règle est claire : un problème sera d’autant plus réel qu’il nous dépasse entièrement. Voilà pourquoi toutes les instances qu’il nous faudrait réguler forment des entités plus hautes que la pauvre France : Union européenne, FMI, Banque centrale européenne, etc. Ces instances ont beau se donner des buts aussi sublimes que la paix ou la prospérité, elles trouvent dans la disqualification du quidam leur véritable raison d’être.

Après avoir péniblement cherché à discréditer son interlocutrice sur le terrain des chiffres, Monsieur Minc s’en est pris à son souverainisme. (Entendre : à son pétainisme inconscient). Voyez comme tout s’enchaîne à merveille : non seulement Natacha Polony est économiquement inculte, mais elle est éthiquement suspecte. Que notre ami fédéraliste ait l’impression de lutter, en mocassin, contre le retour du fascisme en Europe (car rien n’est trop grand pour une âme aussi noble), prouve, s’il en était besoin, l’actualité de Cervantès : les belles idées demeurent, après le sentiment amoureux, la meilleure façon de se raconter des histoires sur soi-même.

Europe : attention à l’exorciste polonais

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A une époque, quand on nous laissait encore la possibilité de voter par référendum pour notre destin européen, un des arguments des nonistes avait été le danger du fameux plombier polonais qui allait tuer les artisans français à cause de la directive Bolkenstein sur la libéralisation des services. Aujourd’hui, à la veille de la ratification parlementaire du TSCG alias traité budgétaire, alias traité austéritaire, le danger vient toujours de Pologne.

Cependant, il ne s’agit plus du plombier mais de l’exorciste. Oui, oui, l’exorciste façon Père Merrin dans le film de William Friedkin. La Pologne a en effet multiplié par 30 en quinze ans le nombre de ses exorcistes qui sont plus de 120 aujourd’hui. Et dans n’importe quel kiosque de Varsovie, on peut trouver leur mensuel, Egzorcystan qui tire quand même à plus de quinze mille exemplaires. Une explication à ce phénomène ? Elle est donnée par le père Alexander Posacki, professeur de théologie et expert reconnu en matière de démonologie. Lui-même exorciste, il fait le lien entre l’augmentation des cas de possession démoniaque et les changements politiques et économiques intervenus en Pologne depuis la chute du communisme : « C’est dû indirectement au changement de système : le capitalisme crée plus d’occasion pour certains de faire des profits dans le domaine de l’occultisme. »

Devant une telle mauvaise foi, ce qui est un comble de la part d’un homme d’église, il faut opposer notre bon vieux cartésianisme français. Il est hors de question, en effet, de laisser un prêtre catholique polonais, probablement antisémite, faire croire qu’il y aurait quelque chose de démoniaque dans le capitalisme et son désir de sacrifier des régions industrielles entières pour gagner quelques centaines de millions d’euros de plus. Alors que l’on sait très bien, au contraire, comme on peut le vérifier tous les jours, que ce système est le meilleur qui soit dans le meilleur des mondes possibles et obéit à des thèses aussi rationnelles que la main invisible, les harmonies spontanées et la théorie du ruissellement.