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Bac 2013 : Le tout de mon cru !

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bac ecole niveau

Le marronnier de début juillet dans nos médias, c’est la présentation et le commentaire des résultats du baccalauréat. Et, invariablement, nos journalistes affectés à la rubrique « éducation » dissertent sur le « cru » de l’année en cours,  en comparant les statistiques des résultats au regard de ceux des années précédentes. Et, non moins invariablement, ils constatent que le « cru » 2013 est meilleur, en termes de taux de réussite et de pourcentage de mentions, que celui de 2012, ce qui serait, à les lire ou à les entendre, une preuve de l’excellence de notre système éducatif. Ce faisant, ils démontrent surtout que leur ignorance est aussi abyssale que celle des lycéens qui obtiennent leur sésame d’entrée à l’Université grâce aux directives d’indulgence dans la notation émanant des inspecteurs d’académie. Si ces plumitifs saisonniers tiennent à filer cette métaphore œnologique rebattue, qu’ils le fassent au moins correctement ! Pour tous les vignerons et alcooliques, le « cru » (qui, en bon français, devrait s’écrire « crû » pour le différencier de l’adjectif désignant le contraire du cuit) désigne le vin issu d’un terroir bien délimité, bénéficiaire ou non d’une AOC ou d’une IGP[1. AOC : appellation d’origine contrôlée, IGP : indication géographique de provenance.]. Ce vin est issu d’un cépage dont les raisins ont « crû », participe passé du verbe croître, sur un terroir qui lui confère, d’année en année, des caractéristiques le distinguant des autres productions vinicoles voisines  ou plus lointaines. Les conditions météorologiques étant variables d’une année à l’autre, un même crû peut présenter des qualités gustatives plus ou moins bonnes selon le millésime (année de la vendange) ou le processus de vinification qui peut être différent, pour le  même millésime d’un même crû, selon les cuvées qui rassemblent dans une cuve des moûts d’un seul cépage, ou de l’assemblage de plusieurs cépages. Si l’on compare le baccalauréat comme à un crû dont les terroirs seraient nos académies, il serait alors linguistiquement correct de dire qu’à l’échelle nationale, le millésime 2013 est une grande année avec ses 82,5% de reçus et son taux de mentions exceptionnel. On pourra ensuite préciser que la cuvée de l’académie de Strasbourg, comme d’hab’, a dépassé en qualité celle de l’académie de Créteil, où le cépage issu du 9-3 fait baisser pourcentage des mentions comme la piquette réduit le taux d’alcool d’un assemblage bas de gamme…
On notera, pour les en féliciter, que les journalistes sportifs, dont la fréquentation de nos grands crûs est plus intensive que celle de leurs collègues de l’éducation, utilisent ces termes à bon escient. La lecture de L’Equipe est, à cet égard, plus instructive que celle du Monde !
En ce qui concerne le fond de l’affaire,  la qualité du savoir acquis par les potaches du millésime 2013, je propose aux commentateurs de se référer à l’œuvre immortelle de Pierre Perret, Le tord-boyaux, qui décrit  en cinq couplets et un refrain un estaminet du Paris d’antan, tel qu’on pouvait en trouver du côté de la porte des Lilas, ou dans La Traversée de Paris, le film de Claude Autant-Lara, une scène se déroulant dans un rade minable où Gabin profère sa réplique culte : « Salauds de pauvres ! » :
« Il s’agit d´un boui-boui bien crado
Où les mecs par dessus l´calendo
Se rincent la cloison au Kroutchev maison
Un Bercy pas piqué des hannetons »

Explication de texte pour ce que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître de la langue populaire des années soixante du siècle dernier : le « kroutchev » désigne toute boisson enivrante, en référence au successeur de Staline, Nikita Sergueïevitch Khrouchtchev, auquel la propagande occidentale prêtait un penchant pour la bouteille. C’était, bien entendu, pure calomnie, car on a pu constater, plus tard, qu’un vrai alcoolique, Boris Nikolaïevitch Eltsine pouvait parvenir au sommet du pouvoir en Russie après  la déconfiture du communisme. Le « calando », déformation argotique de « camembert » est devenu « claquos », une création langagière bien trouvée, car elle évoque une autre expression argotique « claque-merde » pour une bouche enfournant des nourritures grossières…
Le « Bercy »,  dit aussi Château Bercy servi par Bruno, le patron du «  Tord-Boyaux » de Perret est la dénomination, calquée  par dérision sur celles des grands crûs prestigieux, du « gros rouge qui tache » concocté dans les entrepôts du Quai de Bercy. C’est là qu’arrivaient jadis à Paris, par péniches entières, les tonneaux de vin destinés aux « assommoirs » d’une classe ouvrière qui n’avait pas encore été expulsée vers les lointaines banlieues. Là encore, Pierre Perret donne toute la mesure se son talent prophétique, car il conclut ainsi sa chanson :
« Cet endroit est tellement sympathique
Qu’y a déjà l’ tout Paris qui rapplique
Un p’tit peu déçu d’pas être invité
Ni filmé par les actualités »
Quelque décennies plus tard, en effet, Bercy le cradinque était devenu «  Bercy Village » espace branché de la boboïtude parisienne qui vient y déguster les crûs classés dans des « wine bars » où le moindre godet coûte bonbon. Mais c’est là où se tissent les réseaux qui permettront aux rejetons des clients de ces  bistrots « vintage » de trouver le bon filon pour intégrer le bon lycée, et la bonne prépa, en dépit d’un « cru » du bac 2013 dont seuls les initiés connaissent la qualité métaphorique réelle : celle du « Bercy », années 60…

Orbán mieux que Meetic ?

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Le premier ministre hongrois Viktor Orbán a eu bien raison de crier à l’injustice lorsque le Parlement européen approuva récemment un rapport dénonçant les abus de pouvoir de son gouvernement. Non pas que ledit rapport constituât en soi une injustice. Mais parce que Viktor Orbán eût à mon sens mérité de se voir récompensé en contre-partie par un vote qui aurait reconnu les exploits inimitables de son entourage en  matière d’humour et de fantaisie.
Une reconnaissance qu’il eût méritée à plus d’un égard quand on passe en revue les mesures annoncées au fil de ces trois années de règne. Telle cette taxe canine (ebadó) qui devait frapper les chiens en fonction de leur dangerosité, à l’exception des toutous de race hongroise – pourtant réputés dangereux. Ou encore cette obligation d’exposer dans chaque mairie un exemplaire de la nouvelle constitution, ouvert à la page 28 (?), sous verre, sur une table dignement décorée (sic !), dans une pièce spécialement consacrée et sous bonne garde (avec possibilité d’en commander un exemplaire gratuit dédicacé par le président du Parlement!). Il s’agit de grands classiques déjà bien connus, comme ce sketch de son ancien ministre Matolcsy vantant ces petites taches rouges censées orner le postérieur de certains nourrissons hongrois, preuve de leur appartenance à la race asiatique (sketch qui a longtemps dominé le hit-parade, notre cher Matolcsy ne plaisantant hélas pas).
L’inspiration de ces gens ne tarissant pas, nous venons d’avoir récemment droit à deux nouvelles trouvailles qui, je l’avoue, suscitent mon admiration.
La compagnie aérienne hongroise Malév ayant fait l’année dernière faillite, nous apprenons qu’une nouvelle compagnie nationale va être enfin lancée cet automne, ce qui ne peut que nous réjouir. Jusque-là, tout est parfait, mais elle s’appellera « Solyom airlines ». Solyom – que l’on doit prononcer Chauillaume – signifie le faucon. Déjà, sa prononciation, ne sera pas évidente pour les milliers d’usagers incultes qui n’ont pas la chance de pratiquer le hongrois. Mais bon, il faut bien s’amuser un peu ! Malév ou Hungarian airlines ? Trop banal, trop facile !! Sans parler du symbole, le faucon…. J’attends le plaisir d’entendre des annonces du type  « Le  vol Faucon 326 en provenance de Rome vient d’atterrir », etc.
Autre trouvaille : qualifier de « bureau de tabac national » (nemzeti) l’enseigne des nouveaux points de vente du tabac instaurés par le gouvernement.  Sans revenir ici sur l’aspect purement scandaleux voire mafieux de la façon dont ces concessions ont été attribuées (par exemple à des étudiantes de 18 ans sans expérience, filles ou épouse, belle-mère, belle-soeur, beau frère et belle fille de députés) au détriment de milliers de professionnels mis à la rue, je ne retiendrai ici que le qualificatif  « national », plutôt cocasse dans ce contexte. Du coup, les plaisanteries fusent pour qualifier un peu tout de « national », telles les toilettes publiques ou encore les maisons closes le jour où nos dirigeants s’apercevront que, contrôlées par l’Etat, elles constitueraient une source appréciable de revenus. Après tout, Viktor Orbán vient bien d’instituer des bals (nationaux) pour susciter la rencontre de jeunes gens afin de redresser une démographie bien malmenée. Malgré toute la bonne volonté du premier ministre hongrois, ces bals sont pour l’instant un cuisant échec. Las :  Orbán ne fait pas mieux que Meetic !

La sarkophobie d’Etat ne payera pas

nicolas sarkozy ump

Le lancement du Sarkothon provoque, dans la classe politico-médiatique parisienne, force ricanements et lazzis. Jusqu’au Président de la République, moins à l’aise sur l’affaire de l’espionnage américain, qui y va de son couplet outré de défense du Conseil Constitutionnel. Sans mesurer que la décision de la haute juridiction, qui a pour première conséquence de soulager le premier parti d’opposition de 11 millions d’euros, aura aussi pour effet de remettre Nicolas Sarkozy en selle. Et de ressouder la droite qui en avait bien besoin. Celui-ci a parfaitement vu l’aubaine.
Et pourtant, cette fois-ci, la plupart des arguments des sarkophobes compulsifs pour justifier la décision sont fondés. Non les plus bêtes d’entre eux, selon lesquels Nicolas Sarkozy a fraudé, utilisé des méthodes inavouables ou voulu voler les contribuables. Simplement, ses équipes ont mal travaillé, en tout cas beaucoup moins bien que celles de François Hollande chapeautées par Jean-Jacques Augier aussi rompu aux montages offshore aux îles Caïmans qu’à la tenue d’un compte de campagne.
Petit retour en arrière.
En 1990, pour éteindre l’incendie des affaires, le gouvernement Rocard avait fait voter dans l’urgence une loi relative au financement public des partis politiques.  Cette loi, partant de la reconnaissance du fait que la démocratie a un coût, reposait sur trois principes tout à fait nouveaux en droit français :
– Versement  par l’État aux partis politiques, dont le rôle constitutionnel est reconnu depuis longtemps, de dotations proportionnelles à leur influence électorale.
– Limitation drastique des dépenses de campagnes  électorales pour mettre fin à une inflation jugée pernicieuse. Fixation de plafonds indépassables, assortis de sanctions sévères en cas d’infraction. En particulier, annulation des élections, inéligibilité, et suppression des remboursements.
– Contrôle strict à la fois du financement des partis mais aussi des campagnes. Contrôle confié à une autorité administrative.
Ce texte a fait l’objet de plusieurs ajustements législatifs jusqu’en 1995, dernière des grandes lois. La période suivante fut celle des clarifications jurisprudentielles et des ajustements réglementaires. Sans être stabilisée, essentiellement à cause des évolutions technologiques des moyens de communication, la réglementation est aujourd’hui assez lisible. La jurisprudence s’est, fort normalement, fait les dents sur les élections locales, par l’intermédiaire du Conseil d’État, suivi par le Conseil Constitutionnel pour les élections parlementaires. La loi avait prévu de lutter, dans un souci d’ouverture de l’accès à l’élection, contre ce que l’on appelle « la prime au sortant ». C’est-à-dire, que le sortant puisse bénéficier de l’appui de sa collectivité d’origine. Le juge a toujours été extrêmement sévère dans l’application de ce principe. De deux manières, tout d’abord en considérant que toute intervention irrégulière de la collectivité d’origine du sortant constituait un « don interdit » par la loi, mais également en réintégrant les dépenses correspondantes aux comptes de campagne. Leur faisant ainsi facilement dépasser les plafonds. Or, un compte de campagne qui a bénéficié de « dons interdits» et qui a dépassé le plafond est irrégulier et doit être rejeté. Avec toutes les conséquences de droit.
Le problème, jusqu’à présent, était que l’élection présidentielle, « la mère de toutes les batailles » avait été sanctuarisée. Quelques lampistes (Cheminade, Mégret) ont eu des soucis, mais, malgré parfois des irrégularités assez voyantes, les comptes des participants au second tour avaient toujours été validés. Il était cependant évident que l’on allait vers un changement de cette approche plutôt pragmatique et que l’introduction de la rigueur présidant au déroulement des autres scrutins était inéluctable. Il est clair que Nicolas Sarkozy lui-même n’y est pour rien, mais que mal entouré, ses équipes, bardées d’un sentiment d’impunité aujourd’hui dépassé, ont commis des erreurs. Notamment en laissant l’État prendre en charge quelques déplacements de Nicolas Sarkozy, au prétexte que c’était le Président, et non pas le candidat qui se déplaçait. Erreur fatale. Le dépassement du plafond est proportionnellement (2,5 %) peu important, mais le compte doit être rejeté. C’est ce qu’a fait la Commission Nationale des Comptes de Campagne. Le Conseil Constitutionnel ne pouvait faire autrement que de confirmer cette décision avec toutes ses conséquences. Inutile de l’expliquer en évaluant le degré d’affection qui caractérise les rapports entre Nicolas Sarkozy et Jean-Louis Debré.
Le problème est que cette décision qui frappe l’UMP au portefeuille, sera considérée par l’opinion comme le dernier avatar d’un acharnement judiciaire qu’il est difficile de contester. Et constitue un tremplin idéal pour le retour en politique active de Nicolas Sarkozy, et une occasion en or pour l’UMP, présentée en victime, de remobiliser ses troupes. Il est plus que probable que la souscription sera un succès, et que Sarkozy sera triomphalement accueilli au prochain bureau politique de L’UMP, même si quelques sourires seront crispés. Les rares, très rares, qui à gauche ont encore un peu de sens politique ont vu le danger. Alors on fait donner Bernard Debré sur des chaînes confidentielles pour dire qu’il ne faut pas que Sarkozy revienne. Inutile de le passer en boucle, personne ne l’écoute. Le piège est refermé. Comment en est-on arrivé là ? Tout simplement en utilisant sans vergogne la machine judiciaire pour essayer d’éviter la perspective du retour de Sarkozy qui fait si peur à François Hollande. Consciemment ou inconsciemment, les dirigeants du PS savent qu’en 2012, ce n’est pas Hollande qui a gagné mais Sarkozy qui a perdu. La peur, combinée à un niveau politique, somme toute assez faible, conduit à multiplier les erreurs. Les seconds couteaux passent leur temps à répéter la phrase fétiche : « désormais la justice est indépendante ». Ouais. Le problème, c’est qu’elle apparaît, en ce qui concerne Nicolas Sarkozy, comme n’étant pas impartiale. Et cela, désolé, mais c’est meurtrier.
Quelques exemples ? L’affaire Bettencourt, où le principal juge d’instruction multiplie les actes qui disqualifieraient n’importent quelle autre procédure : désignation d’une de ses amies pour une expertise décisive, d’un autre de ses amis (également témoin de mariage) pour mener des opérations d’enquête.Sans solliciter l’avis préalable du parquet pour servir des rémunérations conséquentes à cette amie expert. Ni solliciter la dispense qu’exige la loi pour pouvoir officier dans le même tribunal que son épouse membre du parquet. On s’arrêtera là, en faisant quand même remarquer qu’il y a peut-être dans tout ceci quelques  possibilités d’infractions pénales qui mériteraient examen (prise illégale d’intérêts, trafic d’influence, obstruction à l’application de la loi). Il est vrai que, comme d’habitude, les organisations syndicales de magistrats, prenant les devants, comme pour l’affaire du « mur des cons », ont déjà décrété qu’il n’avait « rien de pénal ». À voir, sachant qu’on ne verra pas. Saisie, la Cour de Cassation a soigneusement botté en touche. Sa décision étant présentée par ses adversaires et les médias, comme la preuve de la réalité des turpitudes de Nicolas Sarkozy. La chambre d’instruction a, elle, mis sa décision sur des nullités de procédure, en délibéré au 24 septembre prochain…
Le « mur des cons », tiens, scandale majeur, dont l’effet dans l’opinion a été désastreux. Deux conséquences : saisine du CSM qui lui aussi a botté en touche. Et article dans Le Monde des patrons des deux principaux syndicats de magistrats, modèle de suffisance inconsciente pour revendiquer la partialité et la possibilité d’insulter le chef de l’État, les politiques qui déplaisent, et les victimes qui ne se prosternent pas.
Takieddine, mis en détention, comme le dit Le Canard enchaîné du 3 juillet pour lui délier la langue. Qui se met soudainement à dire ce que l’on attendait. L’affaire Tapie, qui au-delà des préventions qu’on peut avoir pour le personnage, apparaît, par sa sélectivité et les méthodes employées, peut-être pas comme un « complot », mais au moins comme une opération dont la cible principale est Nicolas Sarkozy. L’initiative hasardeuse du président de l’USM, qui dénonce Henri Guaino au parquet pour ses propos sur le juge Gentil. Qui tourne à sa confusion avec la reprise, en forme de bras d’honneur, des propos de Guaino par 105 de ses collègues parlementaires. Et qui se fait ridiculiser par les courriers hilarants que lui adresse chaque semaine l’avocat d’Henri Guaino. Et ça va continuer, Karachi, Kadhafi, les sondages, etc… Et ça ne marchera pas. Cela ne marche jamais.
Quand François Hollande nous dit qu’il faut respecter le Conseil Constitutionnel, il a raison. Mais il n’est pas crédible. Faire de la politique par juges interposés est une grave erreur. Trop de judiciaire déjuge le judiciaire. Si Bernard Tapie a pu tailler en pièces le malheureux Pujadas, ce n’est pas seulement grâce à son talent, mais c’est parce qu’hurlant au complot, il était crédible. Un comble en ce qui le concerne ! Tout cela n’est pas très bon pour nos institutions. La majorité des magistrats en a marre. Les socialistes feraient bien d’essayer de refaire un peu de politique et de soigner leur névrose sarkozienne.
En tout cas, il semble que Nicolas Sarkozy, quant à lui, ait vu l’ouverture.
L’ironie de l’histoire, est que l’occasion lui en soit donnée par ce qui est peut-être, la seule décision de justice juridiquement irréprochable rendue dans toutes ces « affaires ».

*Photo : World Economic Forum.

M. Morsi, la démocratie et l’Occident

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westervelle mohamed morsi

Le 3 juillet 2013, Mohamed Morsi, président de la République Égyptienne, a été écarté du pouvoir par les forces armées, qui ont suspendu la constitution, nommé un magistrat président par intérim et promis de nouvelles élections dans un délai rapproché.
La plupart des réactions occidentales ont été marquées par une sorte d’embarras. D’un côté, le programme des Frères musulmans n’ayant rien de démocratique, du moins selon nos critères, la légitimité de la confrérie apparaissait douteuse. Mais d’un autre, M. Morsi tirait son pouvoir d’une élection au suffrage universel direct, la première jamais tenue dans des conditions de compétition réelle entre les candidats.
L’une des seules positions catégoriques a été prise par le ministre allemand des affaires étrangères, Guido Westerwelle. Membre du parti libéral-démocrate, fils d’avocat et de juge, docteur en droit et avocat lui-même, M. Westerwelle est un homme qui connaît le poids des mots. Sa déclaration nous intéressera ici, moins d’ailleurs par ce qu’elle nous apprend de l’Égypte que par ce qu’elle nous révèle de nous-mêmes. M. Westerwelle a donc condamné sans appel la déposition de M. Morsi, qualifiée de « mauvais coup contre la démocratie ». Négligeant l’agacement que peut donner ce style relâché de tract électoral, il faut s’interroger sur le fond même du propos.
Un simple exemple y aidera, auquel il est bien étonnant que M. Westerwelle n’ait pas pensé. Imaginons qu’en 1934, vingt millions d’Allemands aient pétitionné en raison des atteintes portées à leurs droits fondamentaux par leur chancelier, pourtant régulièrement élu un an auparavant, en ce qui concerne la discrimination, la liberté de conscience ou la liberté d’expression ; et qu’un maréchal l’ait déposé pour remettre temporairement, en attendant de nouvelles élections, le pouvoir à un magistrat. M. Westerwelle eût-il alors considéré l’affaire comme un « mauvais coup porté à la démocratie » ? Nul ne peut en vérité lui faire cette injure. Cette comparaison ne vise pas à assimiler Morsi à Adolf Hitler, mais seulement à rappeler que la démocratie ne peut être réduite à une procédure, ni même à une élection, et  qu’elle se définit aussi, et peut être  surtout, par la garantie effective des droits qui la fondent. Lorsque ces droits sont méconnus, le régime cesse d’être légitime et la révolte se justifie. Cette idée très classique, que nous devons aux Grecs, est à la fois juste et sage. Si un chef d’Etat élu décide, dans l’intervalle de deux élections, de s’affranchir des contre-pouvoirs, et, rendu libre d’agir selon son caprice et celui de ses affidés, de déporter ou d’exterminer une fraction de sa population, devra-t-on attendre le terme légal de son mandat pour le lui reprocher dans les urnes, et le renvoyer, dans les formes certes, mais une fois ses crimes accomplis ?
Or, précisément, s’agissant à présent de substance et non de forme, le régime du président Morsi avait déjà porté atteinte, avant qu’il fut évincé, à la démocratie elle-même, mais curieusement sans susciter l’opprobre de M. Westerwelle. À peine avait-il prêté serment que M. Morsi s’affranchissait de la séparation des pouvoirs, sans laquelle, selon les bons auteurs, un pays n’a pas de constitution. Refusant d’exécuter les décisions de la haute cour constitutionnelle qui avaient invalidé les élections législatives, il avait de sa propre autorité, par un acte que le droit classique qualifierait de voie de fait, réinstallé une chambre basse acquise aux islamistes. En novembre 2012, il avait émis une « déclaration universelle » soustrayant tout acte public émis sous son autorité au contrôle de l’autorité judiciaire quelle qu’elle fut. À elles seules, ces deux décisions détruisaient l’ordre constitutionnel et transformaient le régime du président en dictature, dictature qui pour être élective n’en était pas moins blâmable, du moins selon la tradition juridique dont M. Westerwelle semble se réclamer.
Mais d’une certaine manière, la séparation des pouvoirs ressortit elle aussi à la catégorie des procédures démocratiques. Si l’on en vient à la démocratie dans son essence, telle qu’elle se trouve décrite dans la plupart des déclarations des droits, force est de constater que M. Morsi l’avait abolie avant d’être déposé.  La constitution nouvelle, rédigée par une commission de juristes inféodés à la confrérie, après que les autres membres ont démissionné, et votée par une minorité d’Egyptiens, continuait de reconnaître la Charia comme principale source du droit (article 2) et les règles coutumières de théologie pratique comme l’instrument autorisé de l’interprétation (article 219). Du même coup, ni l’égalité devant la loi, et en premier lieu l’égalité des sexes, ni la liberté de conscience ne trouvaient plus de fondement constitutionnel. Aussi n’est-il pas surprenant que le parlement ait pu, sur de telles bases, délibérer gravement sur le coït conjugal dans les heures suivant le décès de l’épouse ou le mariage des enfants de dix ans, dans l’indifférence au moins apparente de M. Westerwelle, qui eût sans doute été le premier à prendre les armes si de telles réformes avaient été débattues au parlement de Rhénanie du Nord et Westphalie. Pour le reste, on sait bien que, dans la pratique, ni la liberté de s’associer ou de manifester, ni la liberté d’expression, n’ont été assurées du temps des Frères, soit que les lois de l’époque de Moubarak aient été aggravées, soit que la police ait reçu, d’un gouvernement qui se flattait ouvertement de mépriser les juges, toute licence d’opérer à sa guise.
Ainsi donc, n’en déplaise à M. Westerwelle, la démocratie comme projet, et non pas seulement comme forme, avait été congédiée en Egypte par M. Morsi lui-même avant qu’il ne fut renvoyé, ce qui réduit à néant la théorie du « mauvais coup ». Les revendications des fondateurs de Tamarrod sont d’ailleurs explicites à cet égard : elles réclament, outre l’élection, le respect de ces droits sans lesquels aucune démocratie n’existe. Que M . Westerwelle, avec bien d’autres, n’en ait pas une conscience très claire ne peut avoir que deux raisons. Soit il souffre de cette inattention, de cette distraction, de cette facilité propre à tous les politiciens ordinaires. Soit, et ce serait plus grave, M. Westerwelle n’est que l’un des habitants les plus connus, les plus visibles, d’un espace occidental devenu, à force de culte de la procédure, une sorte d’empire du vide, tout occupé de la forme et s’enivrant du bruit qu’il en fait, incapable de concevoir un destin collectif et donc de juger avec pertinence les efforts des autres peuples qui cherchent la liberté dans les tourments de l’histoire.

*Photo : Al Jazeera.

Mon DVD chez les nudistes

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nanni moretti girardot

Trop chaud pour travailler, compte à zéro, pas le courage de se baigner, trop de risques à bronzer !  Voici une sélection de cinq films en DVD pour vous sauver de la noyade. Avec eux, ni risque d’insolation, ni promiscuité sur la plage, ni même de maladies vénériennes, mais 100 % d’émotion, en canapé, à la flemmarde, tout en sirotant une anisette. Du ciné à la maison pour un été plein d’évasion.
Voyage à deux (1967)
Stanley Donen a redonné à l’automobile, son pouvoir éminemment érotique de faire et défaire les couples. Voyage à deux réunit Audrey Hepburn et Albert Finney, à plusieurs moments de leur vie, en cabriolet MG ou en Mercedes Pagode, notamment sur les routes de France. Dans cet univers clos qu’est la voiture, un homme et une femme se rencontrent, s’aiment puis se déchirent. Déjà à la fin des années 60, la « bagnole » commençait à être accusée de tous les maux de la Terre, c’était sans compter la caméra de Donen, intrusive et toujours aussi sensible. Les réalisateurs américains qui aiment la France sont nos meilleurs ambassadeurs. Donen, virtuose de la comédie musicale, adore nos chemins de campagne, il fait danser nos paysages, chanter notre désinvolture légendaire. Que nous étions attractifs en 1967 pour le reste du monde ! Et puis comment ne pas tomber sous le charme de ce couple-là ? Ils sont beaux, racés et fragiles. Finney attaque Hepburn par un  indiscret « Are you virgin ? » à l’arrière d’un camion. Sur une musique d’Henry Mancini, Audrey, cheveux courts, lunettes sixties démesurément grandes, maillot de bain rayé est, sans conteste, le rêve estival de tous les français.
DVD Voyage à deux de Stanley Donen – Studio : Carlotta films

La vieille fille (1972)
Qu’est-ce qui arrive à un type qui tombe en panne en Cadillac dans le Sud de la France et qui se dirigeait vers l’Espagne ? Il rencontre une vieille fille dans un hôtel de Cassis. Jean-Pierre Blanc a formé le couple Philippe Noiret/Annie Girardot et réuni près de 1,8 million de spectateurs en 1972 dans cette récréation balnéaire douce-amère. La même année, Edouard Molinaro faisait également des deux acteurs son couple fétiche de « La Mandarine » d’après le roman de Christine de Rivoyre. Personne ne s’attendait à un tel succès. Pas une once d’action, des scènes de bronzette, de déshabillages très prudes, une salle de restaurant bondée, des vacanciers à bout de souffle mais un charme poisseux, délicieux témoignage de la France du début des années 70. Jean-Pierre Blanc travaillait dans l’organdi, Girardot irrésistible d’émotion contenue, Noiret à l’hésitation conquérante, une Marthe Keller qui n’a jamais été aussi belle et désirable et puis, un désopilant couple de mystiques déjantés (Edith Scob et Michael Lonsdale). A la fin de la décennie 70, Philippe de Broca capitalisera sur le tandem Noiret/Girardot dans un registre plus léger. La rencontre entre un commissaire de police et un professeur de grec dans « Tendre Poulet » suivi par « On a volé la cuisse de Jupiter », une autre comédie estivale de quoi (re)découvrir la Grèce autrement que par le prisme de la Troïka et se rincer l’œil en revoyant Catherine Alric vêtue d’un slip de bain blanc. Tout simplement blanc.
DVD La vieille fille de Jean-Pierre Blanc – Studio Canal

L’hôtel de la plage (1978)
« Qui n’a pas été dans un hôtel face à la mer ? Je ne voulais pas la Côte d’Azur, ce n’est pas la même atmosphère ». Michel Lang justifiait ainsi son choix de la Bretagne et de cette pension de famille où petits et grands se retrouvent chaque été. Après le succès en 1976 d’« A nous les petites anglaises » sans stars à l’affiche, le réalisateur récidive avec au programme : air iodée, bande de jeunes et amourettes de vacances. Il pose sa caméra à Locquirec, invite quelques seconds rôles flamboyants du cinéma français Daniel Ceccaldi et Guy Marchand, de jeunes actrices talentueuses Sophie Barjac et Anne Parillaud, remplit son parking de GS et R20 et pour assurer l’ambiance, fait appel à Mort Shuman, mélodiste imparable. Si vous ajoutez à ce tableau marin, un belge infidèle, des balades en solex, un gamin qui pleure sans arrêt, un mari jaloux, un prof de gym trop entreprenant, des plateaux d’huîtres, vous aurez l’image assez fidèle des classes moyennes, un été, à la fin des années 70. Dernier slow, dernier espoir, dernier baiser volé, avant la France « modernisée » de la décennie suivante.
DVD L’hôtel de la plage de Michel Lang – Studio Gaumont

Les sous-doués en vacances (1982)
Ils ont eu le bac. Tant pis pour nous. Claude Zidi n’abandonne pas une équipe qui gagne. Daniel Auteuil, alias Bebel (ça commence fort) et sa bande de bras cassés partent ensemble en vacances. L’été, on n’a pas toujours envie de voir un chef d’œuvre du septième art. Un bon nanar avec blagues teutonnes et p’tites pépées en bikini à l’affiche, ça rassure le vacancier las d’une époque qui intellectualise le moindre navet. On y retrouve même des douceurs d’enfance, le goût écœurant des chichis et le côté bien gras de l’huile solaire. Gare à l’indigestion tout de même. La recette de cette grosse tarte tropézienne est improbable. Ça dépasse l’entendement. Ces sous-doués accumulent les incohérences, les absurdités, on flirte avec les inepties de l’art contemporain. Je passe sur les potacheries, Hubert Deschamps chirurgien en proie à des problèmes de longueurs de jambes, des sosies de BB, une cantatrice, des sœurs jumelles incarnées par Grâce de Capitani sans oublier la présence à l’écran de Gérard Lenorman. Et en apothéose, bouquet final, Guy Marchand qui interprète Destinée. Du lourd , très lourd !
DVD Les sous-doués en vacances de Claude Zidi – Studio : Opening

Journal intime (1994)
Casque blanc, tee-shirt noir, lunettes Persol, Nanni Moretti sillonne une Rome déserte au guidon de sa Vespa. C’est drôle, nostalgique, émouvant, politique, méditerranéen au plus profond de son âme. Si vous ne connaissez rien de l’Italie, Journal intime en est l’expression la plus fantasmagorique. Prix de la mise en scène au Festival de Cannes en 1994, ce film est si personnel qu’il en devient universel. Découpé en trois chapitres (« Sur ma Vespa », « Les îles », « Les médecins »), on dirait un roman de Robbe-Grillet avec de la chair et du sens,  Journal intime illustre merveilleusement cette pensée de Cioran : « La mélancolie rachète cet univers, et cependant c’est elle qui nous en sépare ». Ayez toujours ce DVD à portée de la main ! Au moindre coup de mou, revoir Moretti, au cœur de l’été, zigzaguant au son de « I’m your man » de Léonard Cohen et « Didi » de Khaled, c’est tellement jouissif. Indispensable pour oublier tous ces affreux qui nous entourent. Tous ces malfaisants. Et puis, la scène où Moretti apostrophe l’actrice Jennifer Beals, si, si, celle de Flashdance, est mémorable.
DVD Journal intime de Nanni Moretti – Studio Canal

Mourir à Venise, encore

death in venice benjamin britten

Le Royaume-Uni produit des reines, du whisky et d’excellents groupes de rock. Mais pas seulement. La perfide Albion a également donné naissance à de grands compositeurs de musique classique, dont Henry Purcell, Gustav Holst et, plus près de nous, Benjamin Britten (1913-1976). Les maisons d’opéra s’aventurent rarement en dehors des répertoires lyriques italiens et allemands ; c’est un tort, car de superbes œuvres ont été écrites pour d’autres langues, dont celle de Shakespeare. Britten a laissé une douzaine d’opéras aux caractères très différents les uns des autres, allant de la farce mélancolique Albert Herring (1947), d’après Maupassant, à la fable onirique Midsummer Night’s Dream (1960) ; de la fresque historique légèrement pompeuse Gloriana (1953), composé pour le couronnement d’Elisabeth II, à Peter Grimes (1944), sombre récit de la descente aux enfers d’un marin pêcheur taciturne dont les apprentis meurent mystérieusement sur son bateau…
Après une longue gestation et d’interminables négociations sur les droits d’auteur Death in Venice, l’ultime opéra de Benjamin Britten adapté de la longue nouvelle de Thomas Mann, voit le jour en 1973. Un temps contrarié par la sortie, deux ans auparavant, de l’épaisse version cinématographique de Luchino Visconti et par la maladie qui emportera bientôt le compositeur, le projet a abouti au prix d’efforts considérables. Britten est tout de même venu à bout de cette longue partition (environ deux heures quarante) pleine d’inventivité, aux mélodies entêtantes et aux atmosphères tour à tour méditatives et oppressantes, qui récapitule beaucoup de thèmes présents dans le reste de son œuvre : la mer, l’obsession de l’innocence, la sexualité contrariée, l’exploration de l’espace entre le rêve et la réalité, etc. La première a lieu lors du festival d’Aldeburgh (fondé par Britten) avec dans le rôle-titre d’Aschenbach le ténor Peter Pears, compagnon du compositeur.
Pourquoi Venise ? Demandez à Wagner, qui y trouva la mort, ou à Nietzsche, qui y trouva la folie ![access capability= »lire_inedits »] La Sérénissime, paradis sur terre et cité menacée à chaque instant d’engloutissement, traversée par un sirocco continu déplaçant les effluves nauséabondes de l’eau stagnante…  Cité des doges sublime, regorgeant de joyaux esthétiques, et son cimetière marin… Le vieil Aschenbach, écrivain allemand établi, cherche à se dépayser sur la côte adriatique et son périple le mène irrémédiablement à Venise. L’innocence et la beauté juvénile d’un adolescent polonais croisé dans le hall de son hôtel le projettent dans des abymes de mélancolie, mêlant trouble et introspection douloureuse sur sa jeunesse à jamais perdue. Le livret de l’opéra de Britten est très fidèle à la nouvelle de Mann ; après maintes déambulations sur les canaux et la plage, à la recherche de la jeunesse de Tadzio, le respectable homme de lettres est emporté par le choléra.
Pour les quarante ans de la création de Death in Venice, sort en DVD un remarquable long-métrage tourné en 1980 par le cinéaste Tony Palmer, jusqu’alors inédit, adapté de l’œuvre de Britten. Ni simple captation scénique de l’opéra, ni variation cinématographique lointainement « inspirée » de l’œuvre initiale, ce film met en scène (dans les somptueux décors naturels d’Aldeburgh, Suffolk, et Venise) la plupart des interprètes qui ont créé l’œuvre en 1973 – à l’exception de Peter Pears, trop âgé, remplacé ici par le ténor canadien Robert Gard.
Malgré un budget réduit (100 000 livres), ce film, original par son parti-pris de réalisme absolu et son choix de faire jouer les chanteurs et chanteuses lyriques dans les lieux mêmes où se passe l’action, réussit le pari d’être fidèle à l’esprit du dernier opéra de Britten et même mieux : suggestif. Les sobres images de Tony Palmer, tournées en 16 mm (et offrant un « grain » délicieux que l’on ne voit guère plus que dans les archives du temps jadis), ne font pas de Venise une « carte postale » touristique, mais le tableau tout à la fois majestueux et angoissant d’une ville où l’on vient se perdre pour être venu s’y retrouver.[/access]

Death in Venice, The opera by Benjamin Britten, Tony Palmer (Gonzo Multimedia).

Vigilance maximale

L’été commence décidément très bien. Le Nouvel Observateur, hebdomadaire fatigant spécialisé dans les classements des cliniques où il faut bon mourir et les dossiers sur le salaire des cadres, propose un hors-série visant un public plus jeune : « Les 400 lieux branchés de Paris, 2013 ». On y trouve des « bons plans » pour se livrer avec classe à l’une de ces huit activités : boire, manger, danser, draguer, bouger, culture, design, dormir. Sans surprise, le news magazine de Jean Daniel que vous retrouverez dans toutes les salles d’attente des dentistes de gauche et entre les mains des lecteurs les plus progressistes du marché, fournit des « bonnes adresses » émaillées d’encadrés utiles, comme la mini-interview d’un certain Romain Guerret (« chanteur de pop-rock ») qui déclare : « Je sors beaucoup dans le 11ème », ou encore d’un certain Gaël Faye (« rappeur ») qui affirme, dans la rubrique dédiée aux bars : « J’ai un lien très affectif avec le Chiquito »). On est très heureux pour lui. On apprend aussi que la piscine Joséphine Baker, qui a failli littéralement couler quelques mois après sa mise à flot (elle est construite sur une barge…) est un lieu « homo hétéro », où l’on ne trouve ni « papys speedo ni parents purée saucisse », mais essentiellement des « trentenaires en slip ».
Mais si vous pensiez naïvement que le « monde de la nuit » parisienne appartenait à une frange de jouisseurs progressistes, avide de privatisation des voies sur berge en vue de l’organisation de rave party géantes, ou encore promotrice des « Pierrot de la nuit » dont la mission est de faire avancer le « vivre ensemble » quand tous les chats sont gris… Que nenni ! Laurent Joffrin, qui cultive de plus en plus une forme de comique involontaire absolument délectable, nous assure dans un édito d’anthologie que la nuit est en passe d’appartenir aux réactionnaires. Brrrr… Vigilance maximale. « Les branchés ont-ils changé de camp ? » interroge le directeur de la rédaction dans son édito titré « Les réacs de la nuit », avant de rappeler que Frigide Barjot – avant de se lancer dans sa croisade contre le mariage gay – était une icône des nuits parisiennes. « Dans les mêmes endroits des couples homos, dont les choix sont désormais respectés par la société, croisent parfois des militants pour qui le mariage gay risque de ruiner les bases anthropologiques de la France ». Re-Brrrr… Puis, Joffrin enchaîne sur une mise en perspective historique atteignant un joli niveau Godwin… « Diverse et disparate, la nouvelle panoplie de certains branchés nous ramène loin en arrière, aux temps où l’on méprisait la culture du progrès, le rationalisme un peu plat des républicains, la modération des démocrates. Les ‘fashionables’ de Balzac, les romantiques monarchistes du premier Hugo, les jeunes gens violents de l’Action Française auraient-ils trouvé leurs successeurs au sein d’une fraction de la nuit ? »… C’est éprouvant, et Laurent Joffrin ne va clairement pas jusqu’au bout du ridicule. Il aurait pu écrire « usagers de la nuit » et ne pas oublier de mettre un petit coup d’ « heures les plus sombres »…
Pour la nuit ça aurait été parfaitement approprié.

L’écrivain, le tueur et la lolita

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david gordon polarama

« Au moins, les livres que j’écrivais étaient d’honnêtes mensonges. Les personnages étaient peut-être du genre déjà vu, voire interchangeable, mais je ne me targuais pas de sonder la psychologie de mes vampires et de mes cyborgs. » Pourtant, à force d’écrire des horreurs, les horreurs finissent par arriver. Polarama, le premier roman de l’américain David Gordon repose sur ce postulat simple. Il nous raconte une histoire tour à tour drôle et atroce, désinvolte et monstrueuse tout en poursuivant, l’air de rien, une réflexion des plus pertinentes sur l’écriture, ses pouvoirs, ses limites et ses dangers. Le héros de David Gordon est un écrivain new-yorkais, Harry Bloch. Harry Bloch utilise de multiples pseudonymes pour écrire des romans de genre  et œuvre avec un égal bonheur dans le serial-killer, la SF, le porno et les vampires. Bien entendu, il ne vit pas cela très bien. Il s’était rêvé Joyce et il se retrouve OS de la littérature populaire, prolo du clavier, tireur à la  ligne de fictions calibrées.
Sa femme, Jane, beaucoup plus intello l’a quittée pour un véritable auteur, un auteur célébré par la critique, que tout le monde reconnaît mais que personne ne lit. Harry Bloch, lui, c’est le contraire : pas mal de gens le lisent mais personne ne sait qui il est.  Son humour le sauve cependant de l’aigreur, ce qui en fera un narrateur très sympathique. D’ailleurs, en général, on aime bien Harry Bloch, comme Claire, quinze ans, fille d’un millionnaire, à qui il donne des cours particuliers et qui devient son amie, vivant presque à domicile chez lui. C’est cette lolita surdouée qui  va par exemple lui donner l’idée de se déguiser en femme pour la photo de quatrième de couverture de ses romans de vampire en utilisant les vêtements de sa mère défunte. C’est que la jeune fille connaît sans doute son Psychose par cœur et sait que le film de Hitchcock est tiré d’un roman de Bloch. Pas de notre calamiteux narrateur, non, mais de Robert Bloch, l’un des grands noms de la littérature noire. C’est aussi cette délurée qui s’arrange pour monter un chat en direct pour que Bloch discute avec ses lectrices draculophiles ou qui s’occupe de lui trouver des avocats de renom quand les choses vont se compliquer car, évidemment, les choses vont se compliquer.
Harry Bloch commence à avoir de vrais soucis quand il est contacté par Darian Clay, un tueur qui attend son exécution dans le couloir de la mort. Darian Clay a apprécié les livres de Harry Boch, enfin surtout ceux de la série porno. Darian  met en main à Bloch un marché assez simple. Ce tueur est accusé du meurtre de quatre femmes. Il a transformé le corps de ses victimes en performance artistique, en cachant soigneusement les têtes que l’on n’a jamais retrouvées. Il parle à Bloch comme à un collègue artiste. Il est prêt à raconter toute sa vie à Bloch, y compris ce que n’a jamais réussi à savoir la police. Il y met une condition : c’est que Bloch égaie ses derniers jours en lui écrivant des scénarios érotiques. La matière de ces scénarios ? Les lettres que Darian Clay reçoit de toutes les allumées masochistes, les déséquilibrées nymphomanes qui rêvent de  faire l’amour avec le tueur et de connaître l’ultime extase. Si Bloch accepte de les rencontrer et met tout cela en forme, Clay fera la fortune de Bloch qui pourra sortir des infos exclusives après l’exécution. Bloch, poussé par la jeune Claire, accepte. Il a tort : il se met à dos l’agent spécial du FBI qui avait arrêté Clay et voulait faire son propre livre, mais aussi la famille des victimes qui refusent l’idée que Bloch fasse de l’argent avec leur chagrin. Sans compter, très vite, que les filles interrogées par Bloch meurent les unes après les autres selon le même modus operandi que celui de Clay, pourtant toujours enfermé dans le couloir de la mort.
Dans le roman noir, le personnage de l’écrivain, comme celui du détective alcoolique ou du flic ripou avec des problèmes conjugaux, a déjà eu ses lettres de noblesses. Que l’on songe, par exemple, à l’extraordinaire Adios Schéhérazade de Donal Westlake. Polarama y fait souvent penser, et les amateurs du genre sauront que ce n’est pas là un mince compliment. On lira dans Polarama des confessions érotiques salées, des peintures assez cruelles des milieux intellos new-yorkais, des extraits des romans de Harry Bloch et surtout une remarquable histoire pleine de chausse-trappes et de retournements que même le lecteur habitué ne verra pas venir. C’est assez rare pour être souligné. Et puis ce qui est bien, dans Polarama, c’est que l’on apprend la différence entre un tueur et un écrivain, chose moins évidente qu’il n’y paraît à première vue : « Non pas que les artistes et les écrivains ne comptent pas de tarés dans leurs rangs. Nous le savons bien. La plupart le sont d’ailleurs peut-être, dans une certaine mesure. L’art est de toute façon une entreprise absurde. Mais je pense que chez l’écrivain, la part qui écrit est la part saine d’esprit, celle qui cherche à sauver le monde de l’oubli, à préférer la vie à la mort, en couchant tout ça sur le papier. »

Polarama de David Gordon (Actes Sud, actes noirs, traduction de Laure Manceau.)

*Photo : Nocturno Vulgar.

Barbey d’Aurevilly, l’épistolier

barbey d'aurevilly lettres trebutien

Enfin rééditées, les Lettres à Trebutien ! Très beau pavé, dont l’absorption requiert de bonnes dents, une centaine d’heures de loisir et trois estomacs. On a longtemps lu ça dans l’édition Blaizot, partie en poussière : Bloy l’annotait en 1909. Ces 387 lettres font d’énormes puddings, dont le fond grumeleux charrie maint beau suc ; et c’est sans complexe que cette correspondance vient se ranger aux côtés de celles de Voltaire, Flaubert ou Céline.
L’écriture aurevillienne est connue : phrases entortillées, boursouflures en cascade, lignes hérissées de majuscules et griffées d’italiques, et, au milieu de ce magma, la saillie d’un ton fier, superbe et généreux. Quand il veut bien dégraisser son romantisme, Barbey épistolier a des images puissantes, et soudain, une subordonnée qui vous fauche par surprise, comme une balle perdue. Écrire à l’ami « Trebuce », c’est l’occasion pour lui de se lâcher la bride, quand les journaux la lui tiennent courte. Étendu sur son lit comme un Romain, sifflant du rhum comme un pirate, enfin sur le point d’attaquer sa troisième toilette du jour, c’est à fond de train qu’il écrit à son ami bibliothécaire. «Le meilleur de moi est dans ces lettres, où je parle ma vraie langue et en me fichant de tous les publics ! » Le meilleur de lui : les digressions, où se donne libre cours sa passion de la causerie, plaisir le plus pur d’un homme qui ne voulut jamais rien, au fond, que l’oreille d’un public, comme coupe où déverser sa verve concentrée, mousseuse comme du champagne – breuvage dont, comme le rhum, il faisait une fière consommation. On comprend que Trebutien, troglodyte érudit, pâle et puceau, ait reçu ces lettres hebdomadaires comme un rayon de soleil.
Nous touche aujourd’hui, dans ces Lettres, cet accord sourd qui parcourt la vie de Barbey, cette attente qui cloue l’écrivain sur le chevalet d’une force longtemps comprimée. En plus de boire comme un Polonais, ce grand angoissé se couche avec de l’opium, et s’essaie même  – c’est la mode – au haschisch. Il a beau placarder partout son mépris, c’est sans détour qu’il confie à son ami : « Ce que je veux, c’est la Gloire, vivante et sentie… C’est la conscience de mon moi dans la tête des autres. » Seulement, cet attardé volontaire fait tout à l’envers. Quand Hugo triomphe de Jersey, d’Aurevilly rame à Paris ! Barbey boulet de canon roule et siffle contre les paumes matelassées d’une armée de nabots. Pauvre Jules, qui pensait se frayer un boulevard à coups de bombes ! Il aurait fallu sinuer, à coups de fard. Comme Flaubert, Baudelaire et tant d’autres, il se frotte au mal du siècle : « Ce n’est pas même la scélératesse, c’est la Bêtise ! » Majuscule évidemment. Ses articles, quinze ans durant, passent à peine. On les découpe, on les cochonne. L’homme mélancolise, ronge son frein, repart : « Je rechevauche ce vieux bidet de l’espérance qui crèvera sous moi ou qui me portera au but. » Don Quichotte n’est pas loin, ni Philippe le Hardi, dont Barbey aime la devise : « Moult me tarde. »
Ce n’est qu’au moment où, à la faveur d’une violente rupture, se referme la correspondance avec Trebutien que Barbey d’Aurevilly, âgé de 51 ans, sort la tête de l’eau. Belle tête de vaincu ! mais bientôt vainqueur, ou quasi. Barbey n’eut jamais vraiment le loisir de se camper, tranquille et comblé, sur une gloire bien ferme. La sienne est plus subtile, plus piquante aussi – moins monument. Sa fière étrangeté, voilà sa victoire.

Lettres à Trebutien 1832-1858, Barbey d’Aurevilly, éditions Bartillat.

*Photo: Portrait de Barbey par Emile Lévy.

Nabilla de Crécy

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nabila de crecy

Dans À la recherche du temps perdu, Swann tombe amoureux d’Odette de Crécy qui, pourtant, n’est « même pas son genre ». L’esthète, le dandy va souffrir un véritable martyre à cause d’une demi-mondaine plutôt vulgaire qui le trompe et le force à supporter la compagnie d’idiots. Swann ne trouvera de consolation paradoxale qu’en l’épousant et, quand il mourra, Odette le remplacera par Forcheville, parachevant ainsi une éclatante réussite mondaine.
Aujourd’hui, Odette ne choisit plus les salons pour assurer son ascension sociale et finir fabuleusement riche en portant un grand nom. Le territoire de la cocotte moderne  est la télé-réalité, et sa dernière incarnation s’appelle Nabilla. La starlette a imposé la présence éminemment sexuelle de son corps hyperbolique de bimbo refaite à des millions de spectateurs mâles, avec parmi eux un bon nombre de Swann potentiels.  Ils l’ont trouvée attirante sans savoir pourquoi, persuadés d’être à mille lieues de ce « genre-là ». Nabilla a également imposé un langage qui trahit une bêtise évidente, peut-être surjouée, mais qui fascine par sa profondeur même  avec le désormais célèbre « Allo, non mais allo, quoi ! ».[access capability= »lire_inedits »]
Odette de Crécy ne procède pas autrement avec ses amants, et notamment Swann. Elle les attire d’abord par une manière d’animalité entêtante comme un parfum : « Elle était apparue à Swann non pas certes sans beauté, mais d’un genre de beauté qui lui était indifférent, qui ne lui inspirait aucun désir, lui causait même une sorte de répulsion physique, de ces femmes comme tout le monde a les siennes, différentes pour chacun, et qui sont l’opposé du type que nos sens réclament. » Comme Nabilla, Odette affecte aussi de trouver ce qu’elle dit d’une folle originalité tout en usant d’expressions idiotes et elle parsème (déjà !) ses propos d’anglicismes car cela fait chic et moderne.
On sait depuis Baudelaire qu’« aimer une femme intelligente est un plaisir de pédéraste ». Swann, au début de ses amours avec Odette, continue d’ailleurs encore à coucher avec des prostituées ou de petites ouvrières, qu’il estime inférieures. Odette de Crécy et Nabilla, elles, comprennent d’instinct que, pour séduire les derniers hétérosexuels en circulation, il faut d’abord paraître stupide. Les hommes qu’elles auront envoûtés, furieux de leur propre déchéance, se mentiront en idéalisant la pulsion honteuse qui les a poussés vers elles. Ainsi Swann voit-il en Odette un Botticelli, tandis que notre époque a fait de Nabilla un phénomène de société.
Il n’empêche, cet obscur objet du désir reste, dans les deux cas, toujours aussi mystérieux.[/access]

*Photo: Capture d’écran Les Anges de la téléréalité 4.

Bac 2013 : Le tout de mon cru !

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bac ecole niveau

bac ecole niveau

Le marronnier de début juillet dans nos médias, c’est la présentation et le commentaire des résultats du baccalauréat. Et, invariablement, nos journalistes affectés à la rubrique « éducation » dissertent sur le « cru » de l’année en cours,  en comparant les statistiques des résultats au regard de ceux des années précédentes. Et, non moins invariablement, ils constatent que le « cru » 2013 est meilleur, en termes de taux de réussite et de pourcentage de mentions, que celui de 2012, ce qui serait, à les lire ou à les entendre, une preuve de l’excellence de notre système éducatif. Ce faisant, ils démontrent surtout que leur ignorance est aussi abyssale que celle des lycéens qui obtiennent leur sésame d’entrée à l’Université grâce aux directives d’indulgence dans la notation émanant des inspecteurs d’académie. Si ces plumitifs saisonniers tiennent à filer cette métaphore œnologique rebattue, qu’ils le fassent au moins correctement ! Pour tous les vignerons et alcooliques, le « cru » (qui, en bon français, devrait s’écrire « crû » pour le différencier de l’adjectif désignant le contraire du cuit) désigne le vin issu d’un terroir bien délimité, bénéficiaire ou non d’une AOC ou d’une IGP[1. AOC : appellation d’origine contrôlée, IGP : indication géographique de provenance.]. Ce vin est issu d’un cépage dont les raisins ont « crû », participe passé du verbe croître, sur un terroir qui lui confère, d’année en année, des caractéristiques le distinguant des autres productions vinicoles voisines  ou plus lointaines. Les conditions météorologiques étant variables d’une année à l’autre, un même crû peut présenter des qualités gustatives plus ou moins bonnes selon le millésime (année de la vendange) ou le processus de vinification qui peut être différent, pour le  même millésime d’un même crû, selon les cuvées qui rassemblent dans une cuve des moûts d’un seul cépage, ou de l’assemblage de plusieurs cépages. Si l’on compare le baccalauréat comme à un crû dont les terroirs seraient nos académies, il serait alors linguistiquement correct de dire qu’à l’échelle nationale, le millésime 2013 est une grande année avec ses 82,5% de reçus et son taux de mentions exceptionnel. On pourra ensuite préciser que la cuvée de l’académie de Strasbourg, comme d’hab’, a dépassé en qualité celle de l’académie de Créteil, où le cépage issu du 9-3 fait baisser pourcentage des mentions comme la piquette réduit le taux d’alcool d’un assemblage bas de gamme…
On notera, pour les en féliciter, que les journalistes sportifs, dont la fréquentation de nos grands crûs est plus intensive que celle de leurs collègues de l’éducation, utilisent ces termes à bon escient. La lecture de L’Equipe est, à cet égard, plus instructive que celle du Monde !
En ce qui concerne le fond de l’affaire,  la qualité du savoir acquis par les potaches du millésime 2013, je propose aux commentateurs de se référer à l’œuvre immortelle de Pierre Perret, Le tord-boyaux, qui décrit  en cinq couplets et un refrain un estaminet du Paris d’antan, tel qu’on pouvait en trouver du côté de la porte des Lilas, ou dans La Traversée de Paris, le film de Claude Autant-Lara, une scène se déroulant dans un rade minable où Gabin profère sa réplique culte : « Salauds de pauvres ! » :
« Il s’agit d´un boui-boui bien crado
Où les mecs par dessus l´calendo
Se rincent la cloison au Kroutchev maison
Un Bercy pas piqué des hannetons »

Explication de texte pour ce que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître de la langue populaire des années soixante du siècle dernier : le « kroutchev » désigne toute boisson enivrante, en référence au successeur de Staline, Nikita Sergueïevitch Khrouchtchev, auquel la propagande occidentale prêtait un penchant pour la bouteille. C’était, bien entendu, pure calomnie, car on a pu constater, plus tard, qu’un vrai alcoolique, Boris Nikolaïevitch Eltsine pouvait parvenir au sommet du pouvoir en Russie après  la déconfiture du communisme. Le « calando », déformation argotique de « camembert » est devenu « claquos », une création langagière bien trouvée, car elle évoque une autre expression argotique « claque-merde » pour une bouche enfournant des nourritures grossières…
Le « Bercy »,  dit aussi Château Bercy servi par Bruno, le patron du «  Tord-Boyaux » de Perret est la dénomination, calquée  par dérision sur celles des grands crûs prestigieux, du « gros rouge qui tache » concocté dans les entrepôts du Quai de Bercy. C’est là qu’arrivaient jadis à Paris, par péniches entières, les tonneaux de vin destinés aux « assommoirs » d’une classe ouvrière qui n’avait pas encore été expulsée vers les lointaines banlieues. Là encore, Pierre Perret donne toute la mesure se son talent prophétique, car il conclut ainsi sa chanson :
« Cet endroit est tellement sympathique
Qu’y a déjà l’ tout Paris qui rapplique
Un p’tit peu déçu d’pas être invité
Ni filmé par les actualités »
Quelque décennies plus tard, en effet, Bercy le cradinque était devenu «  Bercy Village » espace branché de la boboïtude parisienne qui vient y déguster les crûs classés dans des « wine bars » où le moindre godet coûte bonbon. Mais c’est là où se tissent les réseaux qui permettront aux rejetons des clients de ces  bistrots « vintage » de trouver le bon filon pour intégrer le bon lycée, et la bonne prépa, en dépit d’un « cru » du bac 2013 dont seuls les initiés connaissent la qualité métaphorique réelle : celle du « Bercy », années 60…

Orbán mieux que Meetic ?

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Le premier ministre hongrois Viktor Orbán a eu bien raison de crier à l’injustice lorsque le Parlement européen approuva récemment un rapport dénonçant les abus de pouvoir de son gouvernement. Non pas que ledit rapport constituât en soi une injustice. Mais parce que Viktor Orbán eût à mon sens mérité de se voir récompensé en contre-partie par un vote qui aurait reconnu les exploits inimitables de son entourage en  matière d’humour et de fantaisie.
Une reconnaissance qu’il eût méritée à plus d’un égard quand on passe en revue les mesures annoncées au fil de ces trois années de règne. Telle cette taxe canine (ebadó) qui devait frapper les chiens en fonction de leur dangerosité, à l’exception des toutous de race hongroise – pourtant réputés dangereux. Ou encore cette obligation d’exposer dans chaque mairie un exemplaire de la nouvelle constitution, ouvert à la page 28 (?), sous verre, sur une table dignement décorée (sic !), dans une pièce spécialement consacrée et sous bonne garde (avec possibilité d’en commander un exemplaire gratuit dédicacé par le président du Parlement!). Il s’agit de grands classiques déjà bien connus, comme ce sketch de son ancien ministre Matolcsy vantant ces petites taches rouges censées orner le postérieur de certains nourrissons hongrois, preuve de leur appartenance à la race asiatique (sketch qui a longtemps dominé le hit-parade, notre cher Matolcsy ne plaisantant hélas pas).
L’inspiration de ces gens ne tarissant pas, nous venons d’avoir récemment droit à deux nouvelles trouvailles qui, je l’avoue, suscitent mon admiration.
La compagnie aérienne hongroise Malév ayant fait l’année dernière faillite, nous apprenons qu’une nouvelle compagnie nationale va être enfin lancée cet automne, ce qui ne peut que nous réjouir. Jusque-là, tout est parfait, mais elle s’appellera « Solyom airlines ». Solyom – que l’on doit prononcer Chauillaume – signifie le faucon. Déjà, sa prononciation, ne sera pas évidente pour les milliers d’usagers incultes qui n’ont pas la chance de pratiquer le hongrois. Mais bon, il faut bien s’amuser un peu ! Malév ou Hungarian airlines ? Trop banal, trop facile !! Sans parler du symbole, le faucon…. J’attends le plaisir d’entendre des annonces du type  « Le  vol Faucon 326 en provenance de Rome vient d’atterrir », etc.
Autre trouvaille : qualifier de « bureau de tabac national » (nemzeti) l’enseigne des nouveaux points de vente du tabac instaurés par le gouvernement.  Sans revenir ici sur l’aspect purement scandaleux voire mafieux de la façon dont ces concessions ont été attribuées (par exemple à des étudiantes de 18 ans sans expérience, filles ou épouse, belle-mère, belle-soeur, beau frère et belle fille de députés) au détriment de milliers de professionnels mis à la rue, je ne retiendrai ici que le qualificatif  « national », plutôt cocasse dans ce contexte. Du coup, les plaisanteries fusent pour qualifier un peu tout de « national », telles les toilettes publiques ou encore les maisons closes le jour où nos dirigeants s’apercevront que, contrôlées par l’Etat, elles constitueraient une source appréciable de revenus. Après tout, Viktor Orbán vient bien d’instituer des bals (nationaux) pour susciter la rencontre de jeunes gens afin de redresser une démographie bien malmenée. Malgré toute la bonne volonté du premier ministre hongrois, ces bals sont pour l’instant un cuisant échec. Las :  Orbán ne fait pas mieux que Meetic !

La sarkophobie d’Etat ne payera pas

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nicolas sarkozy ump

nicolas sarkozy ump

Le lancement du Sarkothon provoque, dans la classe politico-médiatique parisienne, force ricanements et lazzis. Jusqu’au Président de la République, moins à l’aise sur l’affaire de l’espionnage américain, qui y va de son couplet outré de défense du Conseil Constitutionnel. Sans mesurer que la décision de la haute juridiction, qui a pour première conséquence de soulager le premier parti d’opposition de 11 millions d’euros, aura aussi pour effet de remettre Nicolas Sarkozy en selle. Et de ressouder la droite qui en avait bien besoin. Celui-ci a parfaitement vu l’aubaine.
Et pourtant, cette fois-ci, la plupart des arguments des sarkophobes compulsifs pour justifier la décision sont fondés. Non les plus bêtes d’entre eux, selon lesquels Nicolas Sarkozy a fraudé, utilisé des méthodes inavouables ou voulu voler les contribuables. Simplement, ses équipes ont mal travaillé, en tout cas beaucoup moins bien que celles de François Hollande chapeautées par Jean-Jacques Augier aussi rompu aux montages offshore aux îles Caïmans qu’à la tenue d’un compte de campagne.
Petit retour en arrière.
En 1990, pour éteindre l’incendie des affaires, le gouvernement Rocard avait fait voter dans l’urgence une loi relative au financement public des partis politiques.  Cette loi, partant de la reconnaissance du fait que la démocratie a un coût, reposait sur trois principes tout à fait nouveaux en droit français :
– Versement  par l’État aux partis politiques, dont le rôle constitutionnel est reconnu depuis longtemps, de dotations proportionnelles à leur influence électorale.
– Limitation drastique des dépenses de campagnes  électorales pour mettre fin à une inflation jugée pernicieuse. Fixation de plafonds indépassables, assortis de sanctions sévères en cas d’infraction. En particulier, annulation des élections, inéligibilité, et suppression des remboursements.
– Contrôle strict à la fois du financement des partis mais aussi des campagnes. Contrôle confié à une autorité administrative.
Ce texte a fait l’objet de plusieurs ajustements législatifs jusqu’en 1995, dernière des grandes lois. La période suivante fut celle des clarifications jurisprudentielles et des ajustements réglementaires. Sans être stabilisée, essentiellement à cause des évolutions technologiques des moyens de communication, la réglementation est aujourd’hui assez lisible. La jurisprudence s’est, fort normalement, fait les dents sur les élections locales, par l’intermédiaire du Conseil d’État, suivi par le Conseil Constitutionnel pour les élections parlementaires. La loi avait prévu de lutter, dans un souci d’ouverture de l’accès à l’élection, contre ce que l’on appelle « la prime au sortant ». C’est-à-dire, que le sortant puisse bénéficier de l’appui de sa collectivité d’origine. Le juge a toujours été extrêmement sévère dans l’application de ce principe. De deux manières, tout d’abord en considérant que toute intervention irrégulière de la collectivité d’origine du sortant constituait un « don interdit » par la loi, mais également en réintégrant les dépenses correspondantes aux comptes de campagne. Leur faisant ainsi facilement dépasser les plafonds. Or, un compte de campagne qui a bénéficié de « dons interdits» et qui a dépassé le plafond est irrégulier et doit être rejeté. Avec toutes les conséquences de droit.
Le problème, jusqu’à présent, était que l’élection présidentielle, « la mère de toutes les batailles » avait été sanctuarisée. Quelques lampistes (Cheminade, Mégret) ont eu des soucis, mais, malgré parfois des irrégularités assez voyantes, les comptes des participants au second tour avaient toujours été validés. Il était cependant évident que l’on allait vers un changement de cette approche plutôt pragmatique et que l’introduction de la rigueur présidant au déroulement des autres scrutins était inéluctable. Il est clair que Nicolas Sarkozy lui-même n’y est pour rien, mais que mal entouré, ses équipes, bardées d’un sentiment d’impunité aujourd’hui dépassé, ont commis des erreurs. Notamment en laissant l’État prendre en charge quelques déplacements de Nicolas Sarkozy, au prétexte que c’était le Président, et non pas le candidat qui se déplaçait. Erreur fatale. Le dépassement du plafond est proportionnellement (2,5 %) peu important, mais le compte doit être rejeté. C’est ce qu’a fait la Commission Nationale des Comptes de Campagne. Le Conseil Constitutionnel ne pouvait faire autrement que de confirmer cette décision avec toutes ses conséquences. Inutile de l’expliquer en évaluant le degré d’affection qui caractérise les rapports entre Nicolas Sarkozy et Jean-Louis Debré.
Le problème est que cette décision qui frappe l’UMP au portefeuille, sera considérée par l’opinion comme le dernier avatar d’un acharnement judiciaire qu’il est difficile de contester. Et constitue un tremplin idéal pour le retour en politique active de Nicolas Sarkozy, et une occasion en or pour l’UMP, présentée en victime, de remobiliser ses troupes. Il est plus que probable que la souscription sera un succès, et que Sarkozy sera triomphalement accueilli au prochain bureau politique de L’UMP, même si quelques sourires seront crispés. Les rares, très rares, qui à gauche ont encore un peu de sens politique ont vu le danger. Alors on fait donner Bernard Debré sur des chaînes confidentielles pour dire qu’il ne faut pas que Sarkozy revienne. Inutile de le passer en boucle, personne ne l’écoute. Le piège est refermé. Comment en est-on arrivé là ? Tout simplement en utilisant sans vergogne la machine judiciaire pour essayer d’éviter la perspective du retour de Sarkozy qui fait si peur à François Hollande. Consciemment ou inconsciemment, les dirigeants du PS savent qu’en 2012, ce n’est pas Hollande qui a gagné mais Sarkozy qui a perdu. La peur, combinée à un niveau politique, somme toute assez faible, conduit à multiplier les erreurs. Les seconds couteaux passent leur temps à répéter la phrase fétiche : « désormais la justice est indépendante ». Ouais. Le problème, c’est qu’elle apparaît, en ce qui concerne Nicolas Sarkozy, comme n’étant pas impartiale. Et cela, désolé, mais c’est meurtrier.
Quelques exemples ? L’affaire Bettencourt, où le principal juge d’instruction multiplie les actes qui disqualifieraient n’importent quelle autre procédure : désignation d’une de ses amies pour une expertise décisive, d’un autre de ses amis (également témoin de mariage) pour mener des opérations d’enquête.Sans solliciter l’avis préalable du parquet pour servir des rémunérations conséquentes à cette amie expert. Ni solliciter la dispense qu’exige la loi pour pouvoir officier dans le même tribunal que son épouse membre du parquet. On s’arrêtera là, en faisant quand même remarquer qu’il y a peut-être dans tout ceci quelques  possibilités d’infractions pénales qui mériteraient examen (prise illégale d’intérêts, trafic d’influence, obstruction à l’application de la loi). Il est vrai que, comme d’habitude, les organisations syndicales de magistrats, prenant les devants, comme pour l’affaire du « mur des cons », ont déjà décrété qu’il n’avait « rien de pénal ». À voir, sachant qu’on ne verra pas. Saisie, la Cour de Cassation a soigneusement botté en touche. Sa décision étant présentée par ses adversaires et les médias, comme la preuve de la réalité des turpitudes de Nicolas Sarkozy. La chambre d’instruction a, elle, mis sa décision sur des nullités de procédure, en délibéré au 24 septembre prochain…
Le « mur des cons », tiens, scandale majeur, dont l’effet dans l’opinion a été désastreux. Deux conséquences : saisine du CSM qui lui aussi a botté en touche. Et article dans Le Monde des patrons des deux principaux syndicats de magistrats, modèle de suffisance inconsciente pour revendiquer la partialité et la possibilité d’insulter le chef de l’État, les politiques qui déplaisent, et les victimes qui ne se prosternent pas.
Takieddine, mis en détention, comme le dit Le Canard enchaîné du 3 juillet pour lui délier la langue. Qui se met soudainement à dire ce que l’on attendait. L’affaire Tapie, qui au-delà des préventions qu’on peut avoir pour le personnage, apparaît, par sa sélectivité et les méthodes employées, peut-être pas comme un « complot », mais au moins comme une opération dont la cible principale est Nicolas Sarkozy. L’initiative hasardeuse du président de l’USM, qui dénonce Henri Guaino au parquet pour ses propos sur le juge Gentil. Qui tourne à sa confusion avec la reprise, en forme de bras d’honneur, des propos de Guaino par 105 de ses collègues parlementaires. Et qui se fait ridiculiser par les courriers hilarants que lui adresse chaque semaine l’avocat d’Henri Guaino. Et ça va continuer, Karachi, Kadhafi, les sondages, etc… Et ça ne marchera pas. Cela ne marche jamais.
Quand François Hollande nous dit qu’il faut respecter le Conseil Constitutionnel, il a raison. Mais il n’est pas crédible. Faire de la politique par juges interposés est une grave erreur. Trop de judiciaire déjuge le judiciaire. Si Bernard Tapie a pu tailler en pièces le malheureux Pujadas, ce n’est pas seulement grâce à son talent, mais c’est parce qu’hurlant au complot, il était crédible. Un comble en ce qui le concerne ! Tout cela n’est pas très bon pour nos institutions. La majorité des magistrats en a marre. Les socialistes feraient bien d’essayer de refaire un peu de politique et de soigner leur névrose sarkozienne.
En tout cas, il semble que Nicolas Sarkozy, quant à lui, ait vu l’ouverture.
L’ironie de l’histoire, est que l’occasion lui en soit donnée par ce qui est peut-être, la seule décision de justice juridiquement irréprochable rendue dans toutes ces « affaires ».

*Photo : World Economic Forum.

M. Morsi, la démocratie et l’Occident

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westervelle mohamed morsi

westervelle mohamed morsi

Le 3 juillet 2013, Mohamed Morsi, président de la République Égyptienne, a été écarté du pouvoir par les forces armées, qui ont suspendu la constitution, nommé un magistrat président par intérim et promis de nouvelles élections dans un délai rapproché.
La plupart des réactions occidentales ont été marquées par une sorte d’embarras. D’un côté, le programme des Frères musulmans n’ayant rien de démocratique, du moins selon nos critères, la légitimité de la confrérie apparaissait douteuse. Mais d’un autre, M. Morsi tirait son pouvoir d’une élection au suffrage universel direct, la première jamais tenue dans des conditions de compétition réelle entre les candidats.
L’une des seules positions catégoriques a été prise par le ministre allemand des affaires étrangères, Guido Westerwelle. Membre du parti libéral-démocrate, fils d’avocat et de juge, docteur en droit et avocat lui-même, M. Westerwelle est un homme qui connaît le poids des mots. Sa déclaration nous intéressera ici, moins d’ailleurs par ce qu’elle nous apprend de l’Égypte que par ce qu’elle nous révèle de nous-mêmes. M. Westerwelle a donc condamné sans appel la déposition de M. Morsi, qualifiée de « mauvais coup contre la démocratie ». Négligeant l’agacement que peut donner ce style relâché de tract électoral, il faut s’interroger sur le fond même du propos.
Un simple exemple y aidera, auquel il est bien étonnant que M. Westerwelle n’ait pas pensé. Imaginons qu’en 1934, vingt millions d’Allemands aient pétitionné en raison des atteintes portées à leurs droits fondamentaux par leur chancelier, pourtant régulièrement élu un an auparavant, en ce qui concerne la discrimination, la liberté de conscience ou la liberté d’expression ; et qu’un maréchal l’ait déposé pour remettre temporairement, en attendant de nouvelles élections, le pouvoir à un magistrat. M. Westerwelle eût-il alors considéré l’affaire comme un « mauvais coup porté à la démocratie » ? Nul ne peut en vérité lui faire cette injure. Cette comparaison ne vise pas à assimiler Morsi à Adolf Hitler, mais seulement à rappeler que la démocratie ne peut être réduite à une procédure, ni même à une élection, et  qu’elle se définit aussi, et peut être  surtout, par la garantie effective des droits qui la fondent. Lorsque ces droits sont méconnus, le régime cesse d’être légitime et la révolte se justifie. Cette idée très classique, que nous devons aux Grecs, est à la fois juste et sage. Si un chef d’Etat élu décide, dans l’intervalle de deux élections, de s’affranchir des contre-pouvoirs, et, rendu libre d’agir selon son caprice et celui de ses affidés, de déporter ou d’exterminer une fraction de sa population, devra-t-on attendre le terme légal de son mandat pour le lui reprocher dans les urnes, et le renvoyer, dans les formes certes, mais une fois ses crimes accomplis ?
Or, précisément, s’agissant à présent de substance et non de forme, le régime du président Morsi avait déjà porté atteinte, avant qu’il fut évincé, à la démocratie elle-même, mais curieusement sans susciter l’opprobre de M. Westerwelle. À peine avait-il prêté serment que M. Morsi s’affranchissait de la séparation des pouvoirs, sans laquelle, selon les bons auteurs, un pays n’a pas de constitution. Refusant d’exécuter les décisions de la haute cour constitutionnelle qui avaient invalidé les élections législatives, il avait de sa propre autorité, par un acte que le droit classique qualifierait de voie de fait, réinstallé une chambre basse acquise aux islamistes. En novembre 2012, il avait émis une « déclaration universelle » soustrayant tout acte public émis sous son autorité au contrôle de l’autorité judiciaire quelle qu’elle fut. À elles seules, ces deux décisions détruisaient l’ordre constitutionnel et transformaient le régime du président en dictature, dictature qui pour être élective n’en était pas moins blâmable, du moins selon la tradition juridique dont M. Westerwelle semble se réclamer.
Mais d’une certaine manière, la séparation des pouvoirs ressortit elle aussi à la catégorie des procédures démocratiques. Si l’on en vient à la démocratie dans son essence, telle qu’elle se trouve décrite dans la plupart des déclarations des droits, force est de constater que M. Morsi l’avait abolie avant d’être déposé.  La constitution nouvelle, rédigée par une commission de juristes inféodés à la confrérie, après que les autres membres ont démissionné, et votée par une minorité d’Egyptiens, continuait de reconnaître la Charia comme principale source du droit (article 2) et les règles coutumières de théologie pratique comme l’instrument autorisé de l’interprétation (article 219). Du même coup, ni l’égalité devant la loi, et en premier lieu l’égalité des sexes, ni la liberté de conscience ne trouvaient plus de fondement constitutionnel. Aussi n’est-il pas surprenant que le parlement ait pu, sur de telles bases, délibérer gravement sur le coït conjugal dans les heures suivant le décès de l’épouse ou le mariage des enfants de dix ans, dans l’indifférence au moins apparente de M. Westerwelle, qui eût sans doute été le premier à prendre les armes si de telles réformes avaient été débattues au parlement de Rhénanie du Nord et Westphalie. Pour le reste, on sait bien que, dans la pratique, ni la liberté de s’associer ou de manifester, ni la liberté d’expression, n’ont été assurées du temps des Frères, soit que les lois de l’époque de Moubarak aient été aggravées, soit que la police ait reçu, d’un gouvernement qui se flattait ouvertement de mépriser les juges, toute licence d’opérer à sa guise.
Ainsi donc, n’en déplaise à M. Westerwelle, la démocratie comme projet, et non pas seulement comme forme, avait été congédiée en Egypte par M. Morsi lui-même avant qu’il ne fut renvoyé, ce qui réduit à néant la théorie du « mauvais coup ». Les revendications des fondateurs de Tamarrod sont d’ailleurs explicites à cet égard : elles réclament, outre l’élection, le respect de ces droits sans lesquels aucune démocratie n’existe. Que M . Westerwelle, avec bien d’autres, n’en ait pas une conscience très claire ne peut avoir que deux raisons. Soit il souffre de cette inattention, de cette distraction, de cette facilité propre à tous les politiciens ordinaires. Soit, et ce serait plus grave, M. Westerwelle n’est que l’un des habitants les plus connus, les plus visibles, d’un espace occidental devenu, à force de culte de la procédure, une sorte d’empire du vide, tout occupé de la forme et s’enivrant du bruit qu’il en fait, incapable de concevoir un destin collectif et donc de juger avec pertinence les efforts des autres peuples qui cherchent la liberté dans les tourments de l’histoire.

*Photo : Al Jazeera.

Mon DVD chez les nudistes

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nanni moretti girardot

nanni moretti girardot

Trop chaud pour travailler, compte à zéro, pas le courage de se baigner, trop de risques à bronzer !  Voici une sélection de cinq films en DVD pour vous sauver de la noyade. Avec eux, ni risque d’insolation, ni promiscuité sur la plage, ni même de maladies vénériennes, mais 100 % d’émotion, en canapé, à la flemmarde, tout en sirotant une anisette. Du ciné à la maison pour un été plein d’évasion.
Voyage à deux (1967)
Stanley Donen a redonné à l’automobile, son pouvoir éminemment érotique de faire et défaire les couples. Voyage à deux réunit Audrey Hepburn et Albert Finney, à plusieurs moments de leur vie, en cabriolet MG ou en Mercedes Pagode, notamment sur les routes de France. Dans cet univers clos qu’est la voiture, un homme et une femme se rencontrent, s’aiment puis se déchirent. Déjà à la fin des années 60, la « bagnole » commençait à être accusée de tous les maux de la Terre, c’était sans compter la caméra de Donen, intrusive et toujours aussi sensible. Les réalisateurs américains qui aiment la France sont nos meilleurs ambassadeurs. Donen, virtuose de la comédie musicale, adore nos chemins de campagne, il fait danser nos paysages, chanter notre désinvolture légendaire. Que nous étions attractifs en 1967 pour le reste du monde ! Et puis comment ne pas tomber sous le charme de ce couple-là ? Ils sont beaux, racés et fragiles. Finney attaque Hepburn par un  indiscret « Are you virgin ? » à l’arrière d’un camion. Sur une musique d’Henry Mancini, Audrey, cheveux courts, lunettes sixties démesurément grandes, maillot de bain rayé est, sans conteste, le rêve estival de tous les français.
DVD Voyage à deux de Stanley Donen – Studio : Carlotta films

La vieille fille (1972)
Qu’est-ce qui arrive à un type qui tombe en panne en Cadillac dans le Sud de la France et qui se dirigeait vers l’Espagne ? Il rencontre une vieille fille dans un hôtel de Cassis. Jean-Pierre Blanc a formé le couple Philippe Noiret/Annie Girardot et réuni près de 1,8 million de spectateurs en 1972 dans cette récréation balnéaire douce-amère. La même année, Edouard Molinaro faisait également des deux acteurs son couple fétiche de « La Mandarine » d’après le roman de Christine de Rivoyre. Personne ne s’attendait à un tel succès. Pas une once d’action, des scènes de bronzette, de déshabillages très prudes, une salle de restaurant bondée, des vacanciers à bout de souffle mais un charme poisseux, délicieux témoignage de la France du début des années 70. Jean-Pierre Blanc travaillait dans l’organdi, Girardot irrésistible d’émotion contenue, Noiret à l’hésitation conquérante, une Marthe Keller qui n’a jamais été aussi belle et désirable et puis, un désopilant couple de mystiques déjantés (Edith Scob et Michael Lonsdale). A la fin de la décennie 70, Philippe de Broca capitalisera sur le tandem Noiret/Girardot dans un registre plus léger. La rencontre entre un commissaire de police et un professeur de grec dans « Tendre Poulet » suivi par « On a volé la cuisse de Jupiter », une autre comédie estivale de quoi (re)découvrir la Grèce autrement que par le prisme de la Troïka et se rincer l’œil en revoyant Catherine Alric vêtue d’un slip de bain blanc. Tout simplement blanc.
DVD La vieille fille de Jean-Pierre Blanc – Studio Canal

L’hôtel de la plage (1978)
« Qui n’a pas été dans un hôtel face à la mer ? Je ne voulais pas la Côte d’Azur, ce n’est pas la même atmosphère ». Michel Lang justifiait ainsi son choix de la Bretagne et de cette pension de famille où petits et grands se retrouvent chaque été. Après le succès en 1976 d’« A nous les petites anglaises » sans stars à l’affiche, le réalisateur récidive avec au programme : air iodée, bande de jeunes et amourettes de vacances. Il pose sa caméra à Locquirec, invite quelques seconds rôles flamboyants du cinéma français Daniel Ceccaldi et Guy Marchand, de jeunes actrices talentueuses Sophie Barjac et Anne Parillaud, remplit son parking de GS et R20 et pour assurer l’ambiance, fait appel à Mort Shuman, mélodiste imparable. Si vous ajoutez à ce tableau marin, un belge infidèle, des balades en solex, un gamin qui pleure sans arrêt, un mari jaloux, un prof de gym trop entreprenant, des plateaux d’huîtres, vous aurez l’image assez fidèle des classes moyennes, un été, à la fin des années 70. Dernier slow, dernier espoir, dernier baiser volé, avant la France « modernisée » de la décennie suivante.
DVD L’hôtel de la plage de Michel Lang – Studio Gaumont

Les sous-doués en vacances (1982)
Ils ont eu le bac. Tant pis pour nous. Claude Zidi n’abandonne pas une équipe qui gagne. Daniel Auteuil, alias Bebel (ça commence fort) et sa bande de bras cassés partent ensemble en vacances. L’été, on n’a pas toujours envie de voir un chef d’œuvre du septième art. Un bon nanar avec blagues teutonnes et p’tites pépées en bikini à l’affiche, ça rassure le vacancier las d’une époque qui intellectualise le moindre navet. On y retrouve même des douceurs d’enfance, le goût écœurant des chichis et le côté bien gras de l’huile solaire. Gare à l’indigestion tout de même. La recette de cette grosse tarte tropézienne est improbable. Ça dépasse l’entendement. Ces sous-doués accumulent les incohérences, les absurdités, on flirte avec les inepties de l’art contemporain. Je passe sur les potacheries, Hubert Deschamps chirurgien en proie à des problèmes de longueurs de jambes, des sosies de BB, une cantatrice, des sœurs jumelles incarnées par Grâce de Capitani sans oublier la présence à l’écran de Gérard Lenorman. Et en apothéose, bouquet final, Guy Marchand qui interprète Destinée. Du lourd , très lourd !
DVD Les sous-doués en vacances de Claude Zidi – Studio : Opening

Journal intime (1994)
Casque blanc, tee-shirt noir, lunettes Persol, Nanni Moretti sillonne une Rome déserte au guidon de sa Vespa. C’est drôle, nostalgique, émouvant, politique, méditerranéen au plus profond de son âme. Si vous ne connaissez rien de l’Italie, Journal intime en est l’expression la plus fantasmagorique. Prix de la mise en scène au Festival de Cannes en 1994, ce film est si personnel qu’il en devient universel. Découpé en trois chapitres (« Sur ma Vespa », « Les îles », « Les médecins »), on dirait un roman de Robbe-Grillet avec de la chair et du sens,  Journal intime illustre merveilleusement cette pensée de Cioran : « La mélancolie rachète cet univers, et cependant c’est elle qui nous en sépare ». Ayez toujours ce DVD à portée de la main ! Au moindre coup de mou, revoir Moretti, au cœur de l’été, zigzaguant au son de « I’m your man » de Léonard Cohen et « Didi » de Khaled, c’est tellement jouissif. Indispensable pour oublier tous ces affreux qui nous entourent. Tous ces malfaisants. Et puis, la scène où Moretti apostrophe l’actrice Jennifer Beals, si, si, celle de Flashdance, est mémorable.
DVD Journal intime de Nanni Moretti – Studio Canal

Mourir à Venise, encore

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death in venice benjamin britten

death in venice benjamin britten

Le Royaume-Uni produit des reines, du whisky et d’excellents groupes de rock. Mais pas seulement. La perfide Albion a également donné naissance à de grands compositeurs de musique classique, dont Henry Purcell, Gustav Holst et, plus près de nous, Benjamin Britten (1913-1976). Les maisons d’opéra s’aventurent rarement en dehors des répertoires lyriques italiens et allemands ; c’est un tort, car de superbes œuvres ont été écrites pour d’autres langues, dont celle de Shakespeare. Britten a laissé une douzaine d’opéras aux caractères très différents les uns des autres, allant de la farce mélancolique Albert Herring (1947), d’après Maupassant, à la fable onirique Midsummer Night’s Dream (1960) ; de la fresque historique légèrement pompeuse Gloriana (1953), composé pour le couronnement d’Elisabeth II, à Peter Grimes (1944), sombre récit de la descente aux enfers d’un marin pêcheur taciturne dont les apprentis meurent mystérieusement sur son bateau…
Après une longue gestation et d’interminables négociations sur les droits d’auteur Death in Venice, l’ultime opéra de Benjamin Britten adapté de la longue nouvelle de Thomas Mann, voit le jour en 1973. Un temps contrarié par la sortie, deux ans auparavant, de l’épaisse version cinématographique de Luchino Visconti et par la maladie qui emportera bientôt le compositeur, le projet a abouti au prix d’efforts considérables. Britten est tout de même venu à bout de cette longue partition (environ deux heures quarante) pleine d’inventivité, aux mélodies entêtantes et aux atmosphères tour à tour méditatives et oppressantes, qui récapitule beaucoup de thèmes présents dans le reste de son œuvre : la mer, l’obsession de l’innocence, la sexualité contrariée, l’exploration de l’espace entre le rêve et la réalité, etc. La première a lieu lors du festival d’Aldeburgh (fondé par Britten) avec dans le rôle-titre d’Aschenbach le ténor Peter Pears, compagnon du compositeur.
Pourquoi Venise ? Demandez à Wagner, qui y trouva la mort, ou à Nietzsche, qui y trouva la folie ![access capability= »lire_inedits »] La Sérénissime, paradis sur terre et cité menacée à chaque instant d’engloutissement, traversée par un sirocco continu déplaçant les effluves nauséabondes de l’eau stagnante…  Cité des doges sublime, regorgeant de joyaux esthétiques, et son cimetière marin… Le vieil Aschenbach, écrivain allemand établi, cherche à se dépayser sur la côte adriatique et son périple le mène irrémédiablement à Venise. L’innocence et la beauté juvénile d’un adolescent polonais croisé dans le hall de son hôtel le projettent dans des abymes de mélancolie, mêlant trouble et introspection douloureuse sur sa jeunesse à jamais perdue. Le livret de l’opéra de Britten est très fidèle à la nouvelle de Mann ; après maintes déambulations sur les canaux et la plage, à la recherche de la jeunesse de Tadzio, le respectable homme de lettres est emporté par le choléra.
Pour les quarante ans de la création de Death in Venice, sort en DVD un remarquable long-métrage tourné en 1980 par le cinéaste Tony Palmer, jusqu’alors inédit, adapté de l’œuvre de Britten. Ni simple captation scénique de l’opéra, ni variation cinématographique lointainement « inspirée » de l’œuvre initiale, ce film met en scène (dans les somptueux décors naturels d’Aldeburgh, Suffolk, et Venise) la plupart des interprètes qui ont créé l’œuvre en 1973 – à l’exception de Peter Pears, trop âgé, remplacé ici par le ténor canadien Robert Gard.
Malgré un budget réduit (100 000 livres), ce film, original par son parti-pris de réalisme absolu et son choix de faire jouer les chanteurs et chanteuses lyriques dans les lieux mêmes où se passe l’action, réussit le pari d’être fidèle à l’esprit du dernier opéra de Britten et même mieux : suggestif. Les sobres images de Tony Palmer, tournées en 16 mm (et offrant un « grain » délicieux que l’on ne voit guère plus que dans les archives du temps jadis), ne font pas de Venise une « carte postale » touristique, mais le tableau tout à la fois majestueux et angoissant d’une ville où l’on vient se perdre pour être venu s’y retrouver.[/access]

Death in Venice, The opera by Benjamin Britten, Tony Palmer (Gonzo Multimedia).

Vigilance maximale

5

L’été commence décidément très bien. Le Nouvel Observateur, hebdomadaire fatigant spécialisé dans les classements des cliniques où il faut bon mourir et les dossiers sur le salaire des cadres, propose un hors-série visant un public plus jeune : « Les 400 lieux branchés de Paris, 2013 ». On y trouve des « bons plans » pour se livrer avec classe à l’une de ces huit activités : boire, manger, danser, draguer, bouger, culture, design, dormir. Sans surprise, le news magazine de Jean Daniel que vous retrouverez dans toutes les salles d’attente des dentistes de gauche et entre les mains des lecteurs les plus progressistes du marché, fournit des « bonnes adresses » émaillées d’encadrés utiles, comme la mini-interview d’un certain Romain Guerret (« chanteur de pop-rock ») qui déclare : « Je sors beaucoup dans le 11ème », ou encore d’un certain Gaël Faye (« rappeur ») qui affirme, dans la rubrique dédiée aux bars : « J’ai un lien très affectif avec le Chiquito »). On est très heureux pour lui. On apprend aussi que la piscine Joséphine Baker, qui a failli littéralement couler quelques mois après sa mise à flot (elle est construite sur une barge…) est un lieu « homo hétéro », où l’on ne trouve ni « papys speedo ni parents purée saucisse », mais essentiellement des « trentenaires en slip ».
Mais si vous pensiez naïvement que le « monde de la nuit » parisienne appartenait à une frange de jouisseurs progressistes, avide de privatisation des voies sur berge en vue de l’organisation de rave party géantes, ou encore promotrice des « Pierrot de la nuit » dont la mission est de faire avancer le « vivre ensemble » quand tous les chats sont gris… Que nenni ! Laurent Joffrin, qui cultive de plus en plus une forme de comique involontaire absolument délectable, nous assure dans un édito d’anthologie que la nuit est en passe d’appartenir aux réactionnaires. Brrrr… Vigilance maximale. « Les branchés ont-ils changé de camp ? » interroge le directeur de la rédaction dans son édito titré « Les réacs de la nuit », avant de rappeler que Frigide Barjot – avant de se lancer dans sa croisade contre le mariage gay – était une icône des nuits parisiennes. « Dans les mêmes endroits des couples homos, dont les choix sont désormais respectés par la société, croisent parfois des militants pour qui le mariage gay risque de ruiner les bases anthropologiques de la France ». Re-Brrrr… Puis, Joffrin enchaîne sur une mise en perspective historique atteignant un joli niveau Godwin… « Diverse et disparate, la nouvelle panoplie de certains branchés nous ramène loin en arrière, aux temps où l’on méprisait la culture du progrès, le rationalisme un peu plat des républicains, la modération des démocrates. Les ‘fashionables’ de Balzac, les romantiques monarchistes du premier Hugo, les jeunes gens violents de l’Action Française auraient-ils trouvé leurs successeurs au sein d’une fraction de la nuit ? »… C’est éprouvant, et Laurent Joffrin ne va clairement pas jusqu’au bout du ridicule. Il aurait pu écrire « usagers de la nuit » et ne pas oublier de mettre un petit coup d’ « heures les plus sombres »…
Pour la nuit ça aurait été parfaitement approprié.

L’écrivain, le tueur et la lolita

2
david gordon polarama

david gordon polarama

« Au moins, les livres que j’écrivais étaient d’honnêtes mensonges. Les personnages étaient peut-être du genre déjà vu, voire interchangeable, mais je ne me targuais pas de sonder la psychologie de mes vampires et de mes cyborgs. » Pourtant, à force d’écrire des horreurs, les horreurs finissent par arriver. Polarama, le premier roman de l’américain David Gordon repose sur ce postulat simple. Il nous raconte une histoire tour à tour drôle et atroce, désinvolte et monstrueuse tout en poursuivant, l’air de rien, une réflexion des plus pertinentes sur l’écriture, ses pouvoirs, ses limites et ses dangers. Le héros de David Gordon est un écrivain new-yorkais, Harry Bloch. Harry Bloch utilise de multiples pseudonymes pour écrire des romans de genre  et œuvre avec un égal bonheur dans le serial-killer, la SF, le porno et les vampires. Bien entendu, il ne vit pas cela très bien. Il s’était rêvé Joyce et il se retrouve OS de la littérature populaire, prolo du clavier, tireur à la  ligne de fictions calibrées.
Sa femme, Jane, beaucoup plus intello l’a quittée pour un véritable auteur, un auteur célébré par la critique, que tout le monde reconnaît mais que personne ne lit. Harry Bloch, lui, c’est le contraire : pas mal de gens le lisent mais personne ne sait qui il est.  Son humour le sauve cependant de l’aigreur, ce qui en fera un narrateur très sympathique. D’ailleurs, en général, on aime bien Harry Bloch, comme Claire, quinze ans, fille d’un millionnaire, à qui il donne des cours particuliers et qui devient son amie, vivant presque à domicile chez lui. C’est cette lolita surdouée qui  va par exemple lui donner l’idée de se déguiser en femme pour la photo de quatrième de couverture de ses romans de vampire en utilisant les vêtements de sa mère défunte. C’est que la jeune fille connaît sans doute son Psychose par cœur et sait que le film de Hitchcock est tiré d’un roman de Bloch. Pas de notre calamiteux narrateur, non, mais de Robert Bloch, l’un des grands noms de la littérature noire. C’est aussi cette délurée qui s’arrange pour monter un chat en direct pour que Bloch discute avec ses lectrices draculophiles ou qui s’occupe de lui trouver des avocats de renom quand les choses vont se compliquer car, évidemment, les choses vont se compliquer.
Harry Bloch commence à avoir de vrais soucis quand il est contacté par Darian Clay, un tueur qui attend son exécution dans le couloir de la mort. Darian Clay a apprécié les livres de Harry Boch, enfin surtout ceux de la série porno. Darian  met en main à Bloch un marché assez simple. Ce tueur est accusé du meurtre de quatre femmes. Il a transformé le corps de ses victimes en performance artistique, en cachant soigneusement les têtes que l’on n’a jamais retrouvées. Il parle à Bloch comme à un collègue artiste. Il est prêt à raconter toute sa vie à Bloch, y compris ce que n’a jamais réussi à savoir la police. Il y met une condition : c’est que Bloch égaie ses derniers jours en lui écrivant des scénarios érotiques. La matière de ces scénarios ? Les lettres que Darian Clay reçoit de toutes les allumées masochistes, les déséquilibrées nymphomanes qui rêvent de  faire l’amour avec le tueur et de connaître l’ultime extase. Si Bloch accepte de les rencontrer et met tout cela en forme, Clay fera la fortune de Bloch qui pourra sortir des infos exclusives après l’exécution. Bloch, poussé par la jeune Claire, accepte. Il a tort : il se met à dos l’agent spécial du FBI qui avait arrêté Clay et voulait faire son propre livre, mais aussi la famille des victimes qui refusent l’idée que Bloch fasse de l’argent avec leur chagrin. Sans compter, très vite, que les filles interrogées par Bloch meurent les unes après les autres selon le même modus operandi que celui de Clay, pourtant toujours enfermé dans le couloir de la mort.
Dans le roman noir, le personnage de l’écrivain, comme celui du détective alcoolique ou du flic ripou avec des problèmes conjugaux, a déjà eu ses lettres de noblesses. Que l’on songe, par exemple, à l’extraordinaire Adios Schéhérazade de Donal Westlake. Polarama y fait souvent penser, et les amateurs du genre sauront que ce n’est pas là un mince compliment. On lira dans Polarama des confessions érotiques salées, des peintures assez cruelles des milieux intellos new-yorkais, des extraits des romans de Harry Bloch et surtout une remarquable histoire pleine de chausse-trappes et de retournements que même le lecteur habitué ne verra pas venir. C’est assez rare pour être souligné. Et puis ce qui est bien, dans Polarama, c’est que l’on apprend la différence entre un tueur et un écrivain, chose moins évidente qu’il n’y paraît à première vue : « Non pas que les artistes et les écrivains ne comptent pas de tarés dans leurs rangs. Nous le savons bien. La plupart le sont d’ailleurs peut-être, dans une certaine mesure. L’art est de toute façon une entreprise absurde. Mais je pense que chez l’écrivain, la part qui écrit est la part saine d’esprit, celle qui cherche à sauver le monde de l’oubli, à préférer la vie à la mort, en couchant tout ça sur le papier. »

Polarama de David Gordon (Actes Sud, actes noirs, traduction de Laure Manceau.)

*Photo : Nocturno Vulgar.

Barbey d’Aurevilly, l’épistolier

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barbey d'aurevilly lettres trebutien

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Enfin rééditées, les Lettres à Trebutien ! Très beau pavé, dont l’absorption requiert de bonnes dents, une centaine d’heures de loisir et trois estomacs. On a longtemps lu ça dans l’édition Blaizot, partie en poussière : Bloy l’annotait en 1909. Ces 387 lettres font d’énormes puddings, dont le fond grumeleux charrie maint beau suc ; et c’est sans complexe que cette correspondance vient se ranger aux côtés de celles de Voltaire, Flaubert ou Céline.
L’écriture aurevillienne est connue : phrases entortillées, boursouflures en cascade, lignes hérissées de majuscules et griffées d’italiques, et, au milieu de ce magma, la saillie d’un ton fier, superbe et généreux. Quand il veut bien dégraisser son romantisme, Barbey épistolier a des images puissantes, et soudain, une subordonnée qui vous fauche par surprise, comme une balle perdue. Écrire à l’ami « Trebuce », c’est l’occasion pour lui de se lâcher la bride, quand les journaux la lui tiennent courte. Étendu sur son lit comme un Romain, sifflant du rhum comme un pirate, enfin sur le point d’attaquer sa troisième toilette du jour, c’est à fond de train qu’il écrit à son ami bibliothécaire. «Le meilleur de moi est dans ces lettres, où je parle ma vraie langue et en me fichant de tous les publics ! » Le meilleur de lui : les digressions, où se donne libre cours sa passion de la causerie, plaisir le plus pur d’un homme qui ne voulut jamais rien, au fond, que l’oreille d’un public, comme coupe où déverser sa verve concentrée, mousseuse comme du champagne – breuvage dont, comme le rhum, il faisait une fière consommation. On comprend que Trebutien, troglodyte érudit, pâle et puceau, ait reçu ces lettres hebdomadaires comme un rayon de soleil.
Nous touche aujourd’hui, dans ces Lettres, cet accord sourd qui parcourt la vie de Barbey, cette attente qui cloue l’écrivain sur le chevalet d’une force longtemps comprimée. En plus de boire comme un Polonais, ce grand angoissé se couche avec de l’opium, et s’essaie même  – c’est la mode – au haschisch. Il a beau placarder partout son mépris, c’est sans détour qu’il confie à son ami : « Ce que je veux, c’est la Gloire, vivante et sentie… C’est la conscience de mon moi dans la tête des autres. » Seulement, cet attardé volontaire fait tout à l’envers. Quand Hugo triomphe de Jersey, d’Aurevilly rame à Paris ! Barbey boulet de canon roule et siffle contre les paumes matelassées d’une armée de nabots. Pauvre Jules, qui pensait se frayer un boulevard à coups de bombes ! Il aurait fallu sinuer, à coups de fard. Comme Flaubert, Baudelaire et tant d’autres, il se frotte au mal du siècle : « Ce n’est pas même la scélératesse, c’est la Bêtise ! » Majuscule évidemment. Ses articles, quinze ans durant, passent à peine. On les découpe, on les cochonne. L’homme mélancolise, ronge son frein, repart : « Je rechevauche ce vieux bidet de l’espérance qui crèvera sous moi ou qui me portera au but. » Don Quichotte n’est pas loin, ni Philippe le Hardi, dont Barbey aime la devise : « Moult me tarde. »
Ce n’est qu’au moment où, à la faveur d’une violente rupture, se referme la correspondance avec Trebutien que Barbey d’Aurevilly, âgé de 51 ans, sort la tête de l’eau. Belle tête de vaincu ! mais bientôt vainqueur, ou quasi. Barbey n’eut jamais vraiment le loisir de se camper, tranquille et comblé, sur une gloire bien ferme. La sienne est plus subtile, plus piquante aussi – moins monument. Sa fière étrangeté, voilà sa victoire.

Lettres à Trebutien 1832-1858, Barbey d’Aurevilly, éditions Bartillat.

*Photo: Portrait de Barbey par Emile Lévy.

Nabilla de Crécy

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nabila de crecy

nabila de crecy

Dans À la recherche du temps perdu, Swann tombe amoureux d’Odette de Crécy qui, pourtant, n’est « même pas son genre ». L’esthète, le dandy va souffrir un véritable martyre à cause d’une demi-mondaine plutôt vulgaire qui le trompe et le force à supporter la compagnie d’idiots. Swann ne trouvera de consolation paradoxale qu’en l’épousant et, quand il mourra, Odette le remplacera par Forcheville, parachevant ainsi une éclatante réussite mondaine.
Aujourd’hui, Odette ne choisit plus les salons pour assurer son ascension sociale et finir fabuleusement riche en portant un grand nom. Le territoire de la cocotte moderne  est la télé-réalité, et sa dernière incarnation s’appelle Nabilla. La starlette a imposé la présence éminemment sexuelle de son corps hyperbolique de bimbo refaite à des millions de spectateurs mâles, avec parmi eux un bon nombre de Swann potentiels.  Ils l’ont trouvée attirante sans savoir pourquoi, persuadés d’être à mille lieues de ce « genre-là ». Nabilla a également imposé un langage qui trahit une bêtise évidente, peut-être surjouée, mais qui fascine par sa profondeur même  avec le désormais célèbre « Allo, non mais allo, quoi ! ».[access capability= »lire_inedits »]
Odette de Crécy ne procède pas autrement avec ses amants, et notamment Swann. Elle les attire d’abord par une manière d’animalité entêtante comme un parfum : « Elle était apparue à Swann non pas certes sans beauté, mais d’un genre de beauté qui lui était indifférent, qui ne lui inspirait aucun désir, lui causait même une sorte de répulsion physique, de ces femmes comme tout le monde a les siennes, différentes pour chacun, et qui sont l’opposé du type que nos sens réclament. » Comme Nabilla, Odette affecte aussi de trouver ce qu’elle dit d’une folle originalité tout en usant d’expressions idiotes et elle parsème (déjà !) ses propos d’anglicismes car cela fait chic et moderne.
On sait depuis Baudelaire qu’« aimer une femme intelligente est un plaisir de pédéraste ». Swann, au début de ses amours avec Odette, continue d’ailleurs encore à coucher avec des prostituées ou de petites ouvrières, qu’il estime inférieures. Odette de Crécy et Nabilla, elles, comprennent d’instinct que, pour séduire les derniers hétérosexuels en circulation, il faut d’abord paraître stupide. Les hommes qu’elles auront envoûtés, furieux de leur propre déchéance, se mentiront en idéalisant la pulsion honteuse qui les a poussés vers elles. Ainsi Swann voit-il en Odette un Botticelli, tandis que notre époque a fait de Nabilla un phénomène de société.
Il n’empêche, cet obscur objet du désir reste, dans les deux cas, toujours aussi mystérieux.[/access]

*Photo: Capture d’écran Les Anges de la téléréalité 4.