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L’islamogauchisme existe, je l’ai rencontré

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Bourse du travail de Saint-Denis, vendredi 6 mars. L’appel à tenir meeting « contre l’islamophobie et les dérives sécuritaires », signé par 88 associations (et relayé par Mediapart) a été entendu. La salle est pleine à craquer, le public, jeune, plutôt éduqué. Des keffiehs, beaucoup de femmes voilées, et quelques tee-shirts « Va t’faire intégrer » ou « Free Palestine » (le rapport est évident). Toute la crème de l’islamo-gauchisme est là. Côté islamo, l’UOIF (Union des organisations islamiques de France), Oumma.com, le collectif Mamans toutes égales et, bien sûr, le CCIF (Comité contre l’islamophobie en France). Côté gauchiste : le NPA, Attac, le Syndicat de la magistrature, Alain Gresh du Monde diplo, l’Union juive française pour la paix. Le lien entre les deux, c’est le Parti des indigènes de la République, qui préside en sous-main la soirée.

Certains habitués de la cause ont fait faux bond. EELV, signataire de l’appel, s’est décommandé au dernier moment. Caroline De Haas, d’Osez le féminisme, a expliqué sur Mediapart qu’elle ne manifesterait pas contre l’islamophobie « avec des organisations sexistes et homophobes[1. Notons cette délicieuse entrée en matière pleine de lucidité précautionneuse : « J’ai vraiment hésité à écrire ce billet. Une militante féministe blanche, issu d’un milieu bourgeois, qui critique un meeting contre l’islamophobie, je vois bien l’écueil. »]» – si elles étaient seulement antisémites ça irait ? Non pas qu’elle ait brutalement découvert la complexité du réel : elle ne reproche pas à l’UOIF sa défense acharnée du port de la burqa ou sa proximité avec des intégristes peu soucieux des droits des femmes, mais de s’opposer à l’avortement et, surtout, crime inexpiable, d’avoir soutenu La Manif pour tous, autrement dit de frayer avec Frigide Barjot, franchement libertaire à côté de Ramadan. Ce sont sans doute les contradictions internes de l’intersectionnalité, baratin sociologique qui préconise la convergence des luttes de tous les dominés (homos, femmes, immigrés, et autres queers) contre le mâle blanc occidental.

Une des organisatrices du meeting s’agace des délicatesses de ces « pseudo-féministes » : « On demande toujours aux musulmans d’être irréprochables. » Argument ressassé : nous ne pouvons pas être coupables, puisque nous sommes victimes.[access capability= »lire_inedits »] La municipalité communiste a délégué son responsable de la lutte contre les discriminations : « On peut soutenir le mariage pour tous et construire des mosquées », martèle-t-il, pour clore la polémique, avant de s’excuser pour l’absence du maire qui, dans cette période électorale, ne voulait pas « prêter le flanc aux accusations de clientélisme » (sans blague).

Pour débuter les festivités, le CCIF dresse un état des lieux de l’islamophobie. L’association, née en 2004, au moment de la commission Stasi sur le voile à l’école, est passée maître dans l’art de la comptabilité victimaire. À l’écran, défilent les chiffres : 691 actes islamophobes en 2013, 764 en 2014, et déjà 208 dans la période post-Charlie, dont 22 agressions physiques contre des femmes voilées. Les incidents les plus fréquents sont liés à la barbe, au voile, à la robe longue. Beaucoup sont mineurs, voire dérisoires, quelques-uns graves, et un autre franchement monstrueux – qui est bien sûr promptement érigé en symbole du malheur commun. À Argenteuil, une femme a perdu son bébé après avoir été agressée par des skinheads. Pour toute l’assistance, c’est une évidence : il n’y a aucune différence entre ce crime abject et les assassinats terroristes de janvier, et ceux qui disent le contraire pensent que la vie d’un bébé musulman a moins de valeur que celle d’un dessinateur de Charlie. Il n’aura pas fallu longtemps pour que la petite musique du deux poids, deux mesures se fasse entendre.

« N’en déplaise à M. Finkielkraut, les musulmans ont été victimes de ces attentats », affirme le maître de cérémonie en manipulant son power point. La preuve, qui s’affiche à l’écran derrière lui, ce sont les visages d’Ahmed Merabet, policier municipal, et de Mustapha Ourrad, correcteur de Charlie Hebdo, tous deux assassinés par les frères Kouachi, Curieux, tout de même. J’ignore tout de la foi d’Ahmed, mais comment  Mustapha, qui se proclamait athée, pourrait-il être une victime de l’islamophobie ? J’apostrophe un membre du CCIF : ne faites-vous pas là un fâcheux « amalgame », une intolérable « essentialisation » ? Je lui rappelle que, quand Sarkozy avait qualifié Abel Chennouf, victime arabe mais catholique de Mohamed Merah, de « musulman d’apparence », le CCIF avait dénoncé ce « dérapage islamophobe ». Mon interlocuteur est très fier de sa parade. Comme le sionisme pour Dieudonné, l’islamophobie est l’autre nom du mal et des méchants : Merah était sioniste et les frères Kouachi étaient islamophobes.

Cette explication pâteuse en dit long sur la confusion intellectuelle ambiante et sur l’impossible définition de l’islamophobie – mot piégé destiné à sanctuariser l’islam contre toute attaque, voire contre toute lecture profane, pour les uns, expression d’un racisme aux relents postcoloniaux pour les autres. À la question « Peut-on critiquer l’islam ?», tous mes interlocuteurs répondent : « Bien sûr ! » Selon mon ami du CCIF, l’islamophobie consiste à « attaquer une personne en raison de son appartenance réelle ou supposée à l’islam ». Mais alors, comment expliquer que Zemmour ne soit cité qu’une fois et que les noms « Front national » et « Marine Le Pen » ne soient pas prononcés, alors que celui de Caroline Fourest, dont le seul crime est de critiquer l’islam de « Frère Tariq », est bruyamment conspué à une bonne dizaine de reprises ? « J’ai le seum (la rage) contre Caroline Fourest », crie une responsable des Indigènes qui, de la tribune, filme le public déchaîné, avec l’aimable projet d’envoyer la vidéo à la journaliste. Est-ce parce que, quoique de gauche, elle trahit la cause des damnés de la terre que la féministe déclenche une telle haine ? Mystère.

S’il est une leçon qu’ils ont apprise de l’Occident judéo-chrétien et de sa tragique histoire, c’est bien qu’il a existé des victimes absolument innocentes. Faut-il le préciser, c’est le musulman stigmatisé qui occupe aujourd’hui le trône du bouc émissaire d’une France structurellement raciste. Quelques-uns témoignent à la tribune. Ce père qui raconte que, le 8 janvier, son fils de 13 ans a été traité de « sale djihadiste » par son prof. La plainte a été classée sans suite et le prof a écopé d’un simple rappel à la loi. « On veut pousser les gens à se radicaliser, conclut le père. Aujourd’hui, mon fils est très perturbé, il voit des racistes partout. » Je le comprends. S’il ne manque pas un bout du récit (des propos de la victime, par exemple), cette assignation est révoltante. Je me prends à faire mon introspection. Je culpabilise. Qui peut jurer que « l’amalgame », argument usé jusqu’à la corde qui ne suscite que moqueries dans le camp des islamo-méfiants, n’est jamais une réalité ou qu’on ne sent pas s’exprimer une certaine méfiance, un peu systématique, envers la communauté musulmane ?

Mon accès de contrition est de courte durée. Si je suis évidemment révoltée par les injustices individuelles, réelles mais combattues par la justice, leur orchestration médiatique au service d’une stratégie de conquête idéologique me fait sortir la fumée par les oreilles.

Les enfants, innocents entre les innocents, sont le vecteur privilégié de la propagande du CCIF. Et c’est un peu écœurant. Le père d’Eman, 9 ans, convoqué par la police pour avoir été accusé, à tort, par un petit camarade, d’avoir crié « Allah akbar » pendant la minute de silence, raconte que son bambin a dit aux policiers : « Je ne suis pas Charlie. » « J’étais fier de lui », lance-t-il. On finit en apothéose avec Camelia, dont on devine les 18 ans : si elle est entièrement voilée et gantée, son joli minois, tache pâle dans un rectangle noir, suffit à émouvoir. Sa voix tremble. Le jour du bac, le proviseur lui a interdit l’entrée de la salle d’examen pour cause de tenue inappropriée. Elle portait des leggings et un jupon (au mois de juin), emmitouflée dans une écharpe que la responsable a identifiée comme un voile déguisé. J’aimerais être sûre que ces gens que le drame de la bachelière voilée touche si profondément éprouvent la même compassion pour les enfants juifs shootés à bout portant par Mohamed Merah.

Pour ma part, j’avoue que cette intolérable violence symbolique ne m’arrache pas une larme. Catholique, je range ma médaille de baptême sous mon pull quand j’entre dans une école publique. Ça pourrait d’autant plus m’embêter que ma religion a pas mal façonné ce pays, mais je le fais sans râler, tout comme les juifs retirent leur kippa sans discuter, eux qui aiment tant se plaindre, paraît-il. Tout simplement parce que nous vivons dans un pays laïque. Attends, mais tu n’as rien compris, m’explique-t-on : le « dévoilement », ce n’est pas l’application de la laïcité, mais le prolongement des persécutions coloniales. « Nous sommes des colonisés, nous avons hérité de ce statut », déclare une jeune militante des Indigènes de la République. Elle compare les jeunes filles ôtant leur voile pour entrer à l’école aux musulmanes algériennes qui, en 1958, brûlaient le leur en signe de fraternité avec « l’occupant français ». Puis fond en larmes devant la salle attendrie en évoquant son exclusion du lycée : « Je me sens persécutée par un racisme politique genre… une idéologie colonialiste, impérialiste », qui aboutit à la « mort sociale des femmes voilées en France ».

De nouveau, un doute me traverse. Il est vrai qu’on ne connaît pas en France de ministre, de femme d’affaires ni de chanteuse voilée (à part Diam’s, mais du coup elle reste chez elle). « Les femmes voilées ne vous dérangent pas lorsqu’elles viennent nettoyer vos bureaux à l’aube, mais certains voudraient leur interdire l’accès à l’université », ironise un membre du CCIF. Argument qui ne manque pas de poids, d’autant que l’idée d’interdire le voile à l’université me paraît excessive et dangereuse. N’empêche, à ériger le port du voile en liberté individuelle dont les musulmans seraient les seuls privés, on oublie que, s’il fait problème, c’est à cause du message identitaire qu’il véhicule.

C’est le tour du collectif Mamans toutes égales (association qui défend le droit des mères voilées d’accompagner les enfants lors des sorties scolaires). Sa représentante enfonce le clou excusiste : « Qu’a vécu Mohamed Merah pour en arriver là ? L’un de mes enfants finira-t-il comme lui parce qu’on a exclu sa maman voilée lors des sorties scolaires ? » Déroulant la rhétorique connue de « l’épouvantail qui crée le monstre », elle raconte que, dans la classe de son fils, sur 25 élèves, seuls quatre ont été choqués par les attentats. « Qu’est-ce que ça peut faire quelques personnes, en comparaison des milliers d’enfants palestiniens ? », lui a dit son fils. « Palestine », le mot magique, déclenche des tonnerres d’applaudissements dans la salle. Qui couvrent en partie son courageux aveu : « C’est les juifs, c’est à cause d’eux, m’ont dit mes enfants. Alors j’ai commencé à avoir peur qu’ils confondent tout. Je me suis demandé si j’avais bien fait de les emmener aux manifs pour la Palestine. » La question ne semble pas vraiment ébranler la salle.

Arrive alors Abdel-Rahmène Azzouzi, ex-conseiller municipal à Angers, mandat dont il a démissionné avec fracas en proclamant dans le Monde des religions : « La France est probablement devenue la nation démocratique la plus islamophobe du monde. » Il cite le comte de Castellane à la tribune de l’Assemblée en 1789 – « L’État français a toujours été un joug pour son peuple » –, enchaîne sur Zola et les enfants qui travaillent quinze heures par jour, l’extermination de la Commune, « la Franche-Comté rattachée dans le sang, a coups de viols et d’assassinats ». « La France a appliqué aux autres peuples ce qu’elle avait déjà appliqué à son propre peuple », conclut-il. Youssef Boussoumah, président des Indigènes, renchérit : « Ce pays a l’habitude d’exterminer ses minorités, juifs, protestants, cathares, c’est sa spécialité ! » Vendéens, musulmans, même combat, c’est Villiers qui va être content !

Pour ces professionnels du pleurnichage, si la victime est toujours musulmane, le coupable n’a jamais rien à voir avec l’islam. « L’islam n’est pas responsable dans les attentats de Charlie Hebdo et de l’Hyper Cacher », affirme un responsable d’Attac. Mais qui, alors ? Comme toujours, et sous tous les cieux : « Assassinats pseudo-religieux mais authentiquement fascistes », martèlent les associations d’extrême gauche, au ravissement de leurs partenaires musulmanes, trop heureuses de renvoyer la France aux heures les plus sombres de son histoire. Omar Slaouti, du NPA, dénonce des «  crimes policiers », empreints d’un racisme qui « n’est plus génétique, mais culturel ». Et Laurence Blisson, secrétaire générale du Syndicat de la magistrature, de conclure que « lutte contre l’islamophobie et lutte contre les dérives sécuritaires ne font qu’un ». Fermez le ban.

Monir est jeune, souriant, rasé de près. Avec son costume bien coupé, ses lunettes de bobo et son Smartphone dernier cri, il est l’archétype du jeune musulman « décomplexé » que décrit Kepel dans Quatre-Vingt-Treize. Pour lui, l’islam est plus qu’une religion, une identité. Membre du CCIF, il écoute d’une oreille distraite ce qui se dit à la tribune, préférant visionner des vidéos de Dieudonné. J’engage donc la conversation avec lui par une question que je sais dans toutes les têtes : « Après Charlie Hebdo, comment peut-on condamner Dieudonné au nom de la liberté d’expression ? »

Il démarre au quart de tour : le deux poids, deux mesures, les juifs chouchous de la République qui dominent le monde, tous les mots-clés du complotisme, de l’antisémitisme, et la concurrence victimaire. « Tu as 23 ans et tu ne remets pas en question la théorie officielle du 11-Septembre, c’est grave », me lance-t-il sur un ton badin et incroyablement sûr de lui, avant d’ajouter que le 11-Septembre, c’est l’équivalent de l’incendie du Reichstag, commandité par Hitler pour persécuter les communistes.

Monir a bien compris que la rhétorique bancale de l’islamophobie s’appuyait sur deux béquilles : la conscience victimaire et le relativisme culturel. Je lui dis « voile », il me répond « minijupe », je lui dit « Merah », il me répond « Gaza », je lui dit « Charlie » il me répond « Dieudonné », je lui dis « Shoah », il me répond « Mahomet ». Il me raconte qu’une phrase lue sur Facebook a changé sa vie : « “Tu peux ne pas croire en Dieu et le dire. Tu ne peux pas ne pas croire à la Shoah et le dire”. Toi, tu crois à la Shoah, moi, je crois en Mahomet. Respecte ma croyance, je respecte la tienne. »

C’est là qu’on mesure la folie de la loi Gayssot, devenue l’exutoire du simplisme et de la concurrence victimaire. En gravant dans le marbre de la loi une vérité historique, elle a donné un alibi aux complotistes et un autel à profaner aux ricaneurs. Mais en culpabilisant sur la culpabilité de l’Europe, ne fais-je pas encore le jeu des « Indigènes » ?[/access]

*Photo : DR.

La dépression, un sacré filon

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depression marianne marche

« Le bonheur est une idée neuve en Europe », dit Saint-Just début mars 1794. Idée révolutionnaire, qui méritait un développement. Mais l’ange de la révolution n’a plus eu le loisir d’expliquer son point de vue. Quatre mois plus tard, une conjuration d’extrémistes corrompus et de républicains tiédasses l’allongeait sous la bascule à Charlot. Fin provisoire du bonheur en Europe. Les Romantiques, qui naquirent tous entre 1798 et 1812, n’ont guère entretenu la flamme. Ils auraient plutôt une certaine complaisance à la mélancolie…

(Accélération du film. Deux siècles de capitalisme et deux guerres mondiales plus tard, sans compter quelques crises économiques majeures — dont la dernière…)

Dans le dernier numéro de Marianne, cette semaine, article fascinant et bien écrit de Julie Rambal sur « Le Marketing du burn-out » — beaucoup de mots anglais en un seul titre, mais c’est exprès, le bonheur est une idée (enfin, un produit plutôt) qui nous arrive d’outre-Atlantique. Ils s’y connaissent, là-bas, en bonheur, disent-ils…
On y apprend qu’il existe un marché du bonheur — non seulement en termes d’édition (des dizaines d’ouvrages sur le Bonheur pratique, qui se vendent par centaines de milliers) mais en produits dérivés : bracelet à faire passer d’un poignet à l’autre à chaque fois que vous râlez, jus de fenouil / concombre / céleri / cresson (les Grecs pensaient déjà que la salade amollissait, si vous voyez ce que je veux dire : chez tous ces spécialistes, il y a quelque part l’idée de déviriliser, désexualiser, le bonheur est à ce prix, et les pilules magiques ont pour commun effet de saper le désir, dont chacun sait qu’il est source d’insatisfactions — parle pour toi, hé, minable !), cahiers de coloriages pour adultes, tapis de relaxation, cours de chakras pour savoir quels points du crâne tapoter pour s’apaiser (si !), et cours de philosophie positive (mais pas celui d’Auguste Comte).
Côté livres, de Comment être heureux et le rester (Sonja Lyubomirsky) à la Force de l’optimisme (Martin Seligman) en passant par l’Attali de l’année (Devenir soi), il y en a pour tous les goûts. Et pour ceux qui répugnent à tenir un livre-papier, vous avez même des blogs consacrés à l’Objectif Bonheur, même que vous retrouvez la tenancière dudit blog sur la Vie chaque semaine, heureux veinards ! Vous vous abreuverez de pensée crypto-catho en vous abreuvant de Coca — parce que Coca-Cola a lui aussi lancé son Observatoire du bonheur. Serait-ce au fond une entreprise mercantile ? Ciel ! Quel soupçon !

Mais c’est que je n’ai aucune intention d’être moins ronchon, moins grognon, moins patachon ! Ni moins agressif ! J’ai envie de m’insurger, de distribuer des claques, de flatter le cul des juments — ou des pouliches, c’est plus mon rayon —, d’exploser les islamistes en vol (et si possible pas le contraire), de mettre une tête au carré aux ministres de la Chose Publique et de la rue de Grenelle réunies, et d’être assez malheureux pour avoir l’inspiration : parce que de la même façon que les peuples heureux n’ont pas d’histoire, les écrivains heureux n’en font pas.
Souvenir ancien d’une discussion surprise entre quelques élèves de BTS, il y a des années — en 2001 pour être exact. Elles avaient vu, la veille, Amélie Poulain, cette purge dont je ne suis jamais arrivé, en plusieurs tentatives, à dépasser le premier quart d’heure. « C’est bien ? » demandai-je innocemment en me glissant dans la conversation. Et l’une de ces jeunes pouffiasses, plus fine qu’il n’y paraissait, de me lancer : « C’est un film sur le bonheur, vous ne pouvez pas comprendre… »

Eh bien non, je l’avoue. Ma ligne de force, c’est Kierkegaard et le Traité du désespoir, ou Cioran et les Syllogismes de l’amertume et autres gaudrioles revigorantes. Et Ultima necat, le Journal de Philippe Muray, qui vient de sortir. Si le suicide est la face sombre de la lucidité, le désespoir en est la face éclairée.
Sans compter que la lucidité (« la blessure la plus proche du soleil », disait Char) donne de l’humour. Le bonheur, non. Le Camp du Bien est d’un sérieux inexpugnable. C’est sans doute ce qui lui permet de voter Hollande sans rire.

C’est l’histoire du scaphandrier qui, au fond de l’eau, reçoit du navire de surface le message suivant : « Remonte vite, on coule… »
C’est la blague qui me soutient depuis trente ans. Le plus drôle, c’est que je n’ai pour ainsi dire jamais rencontré un élève que ça fasse rire. Ils sont encore dans l’utopie du bien-être.

Je ne suis pas du genre à me bourrer d’anxiolytiques — +18,2%, nous apprend l’article de Marianne, depuis les attentats de janvier dernier. Ma foi, au lieu de se gaver de béquilles chimiques, ils feraient mieux d’apprendre à tirer — ce que fait, paraît-il, la France qui ne se résigne pas. Le bonheur (ou plutôt, l’obsession du bonheur, ce qui n’est pas tout à fait la même chose) est un truc de bobos. Aux tarifs que pratiquent les gourous de la positive attitude, sûr que les prolos ne peuvent pas s’offrir la béatitude tous les jours. Ils ont d’ailleurs autre chose à faire — chercher du boulot, par exemple. La déprime que soignent les apprentis-sorciers de l’arnaque est une affaire de gavés. Un souci d’oisifs. Les pauvres en sont encore au haschisch — de plus en plus, paraît-il.
D’autant que le désir, qui génère le manque et donc la débauche, débouche régulièrement sur la douce satiété (ah, ce saint-émilion quel bonheur…) et même sur l’au-delà de l’extase — le septième ciel, par exemple. Alors certes, je salue très bas Epicure et Sénèque, qui conseillent de renoncer au désir pour ne pas être malheureux. Mais tant qu’à vivre jusqu’à en mourir, autant le faire sur le mode passionnel, on s’ennuie moins qu’avec du jus de fenouil.
Dernier point. La mélancolie est la grande affaire des gens de lettres. Sans mélancolie, pas d’écriture — pas de lecture non plus. Mais bon, peut-être les déprimés que cerne l’article de l’hebdomadaire ne lisent-ils pas non plus. Sinon, ils apporteraient leur pierre au Précis de décomposition ou au Bréviaire des vaincus. Ou ils passeraient sur Bonnet d’Âne.

*Photo : wikicommons.

RATPoltron

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La RATP se livre à une campagne destinée à sensibiliser les voyageurs sur le thème de l’incivilité, « de manière ludique et décalée ». On vous apprend alors à ne pas empêcher les voyageurs de descendre du wagon en vous attroupant comme une demi-douzaine d’éléphants devant la porte. À faire crever de rire le plus mélancolique des pachydermes !

Il faudrait se montrer bien mal luné pour ne pas apprécier le ludique décalage auquel s’est livré la RATP, en refusant au nom « de la neutralité du service public », d’apposer à titre publicitaire l’annonce du Concert des Prêtres[1. Le 14 juin à l’Olympia.] sur ses véhicules. La raison, pourtant bien compréhensible, par les temps qui courent d’islam en Daech et de Daech en islam, est que cette affiche portait la mention « Concert pour Les CHRETIENS D’ORIENT ».

Nous ne doutons pas que ce refus procède de la crainte qu’une telle annonce ne provoque quelques nouvelles incivilités de la part des éléphants attroupés sur les quais, sans parler de ceux qui prennent le bus.

Sur le fond, libre à vous de penser que la RATP se trompe énormément en recouvrant d’un voile craintif la nudité du désespoir des chrétiens d’Orient, ces autres fils de Noé, aujourd’hui persécutés et massacrés.

RATP éléphants Chrétiens d'Orient Les Prêtres

Collège : sans le latin, plus de mystère

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latin college langues

Dans un collège public de l’Essonne, une classe de 3e s’apprête à partir à Rome et à Naples avec son professeur de latin. Ce voyage, préparé de longue date, couronne trois années d’apprentissage du latin et de découverte de sa civilisation. Certes, tous les collégiens latinistes de France ne partent pas en Italie, car cela suppose forcément un gros investissement que tous les enseignants ne peuvent pas fournir, mais nombreux sont ceux qui emmènent leurs élèves à la découverte du remarquable patrimoine gallo-romain dont nous avons hérité sur le sol français.

Certains rétorqueront qu’il n’y a pas besoin d’être latiniste pour bénéficier de tout cela et surtout que ces élèves sont des privilégiés par rapport aux autres collégiens. Privilégiés ? Non.  Récompensés ? Oui. Récompensés, ils le sont car, quoi de plus gratifiant qu’un voyage qui permet de s’immerger dans un univers que l’on a patiemment découvert par les textes avec l’aide de professeurs qui n’ont pas ménagé leur peine pour passionner leurs élèves. J’ai vécu mes cours de latin, dans les années 80, comme une corvée car, à part faire des thèmes et des versions, on ne nous apprenait rien sur la culture romaine. Aujourd’hui, le cours de latin ou de grec, en dehors de son aspect linguistique, est un cours d’histoire à part entière. Et les élèves adorent, car ils découvrent à quel point cette civilisation et certains auteurs leur sont proches culturellement. Cicéron a fait un tabac dans la classe de 3e de mon fils !

Aujourd’hui, notre Ministre de l’éducation nationale, Najat Vallaud-Belkacem, se fait le porte-parole docile de quelques grands experts pédagogistes et de conseillers qui, certains, il faut le rappeler, sont normaliens et agrégés, probablement eux-mêmes formés aux langues anciennes. Elle a donc décidé de sonner la fin de la récréation : finie l’option latin ou grec au collège et ce, dès la rentrée 2016. Pour nous faire avaler le morceau, elle nous annonce que l’enseignement des langues et civilisations de l’Antiquité n’est en rien menacé, puisqu’il est intégré dans les futurs Enseignements Pratiques Interdisciplinaires (dispositif fourre-tout qui fait de l’interdisciplinarité le cœur de la réforme du collège). La Ministre omet volontairement de dire que cela dépendra du bon vouloir du chef d’établissement, de le proposer ou non. Concrètement, cela signifie que le latin et le grec disparaîtront de la surface de nombreux collèges, alors même que la demande reste forte, voire même en progression dans certaines Académies.

Mais ne nous arrêtons pas aux langues anciennes, venons-en au plurilinguisme et plus particulièrement à la langue de notre voisin allemand qui, visiblement, n’a pas non plus les faveurs du ministère. Alors, adieu aussi, en 2016, les classes européennes et les classes bi-langues qui permettent aux élèves d’apprendre efficacement, dès la 6e, l’anglais en même temps que l’allemand ou, plus rarement, d’autres langues.  Najat Vallaud-Belkacem nous rassure naturellement en nous annonçant que la Langue Vivante 2 sera désormais étudiée à partir de la 5e (à raison de 2 h par semaine !).

Mais, il n’y a pas plus coriace et retors que les professeurs de lettres classiques et d’allemand qui, pour un grand nombre d’entre eux, considérant leur métier comme un sacerdoce, ne lâcheront pas le morceau. Regroupés, pour beaucoup en associations, ils redoublent ainsi d’énergie et d’imagination pour faire capoter ces projets ministériels dont ils démontrent l’absurdité et la dangerosité.  Ils ont obtenu le soutien d’une bonne partie des médias, de quelques syndicats d’enseignants, y compris classés à gauche, et maintenant de l’opinion publique qui, prenant conscience des effets dévastateurs de cette réforme, se mobilise et multiplie les actions, en particulier sur les réseaux sociaux[1. Voir les pétitions électroniques en cours : pour les langues anciennes, un autre appel ici, pour l’allemand et les classes bilingues.] Une fois n’est pas coutume, je suis optimiste sur l’issue de cette bataille qui s’annonce rude. Il semble de plus en plus évident, que nos gouvernants ne réussiront pas à reléguer le latin et le grec aux oubliettes de l’Histoire ainsi que les langues et les cultures européennes hors de notre champ de vision. Tout simplement, parce que nombre de nos concitoyens n’accepteront pas et ce, de façon viscérale,  qu’on procède à une forme de mutilation culturelle en privant les jeunes générations de notre patrimoine gréco-romain, en les empêchant d’accéder à un savoir qui les aide à progresser intellectuellement et en les isolant de nos voisins.

Inutile de nous lamenter, suivons, au moyen des diverses actions proposées, ceux qui sont en première  ligne dans ce combat contre ce qui s’apparente à une forme d’obscurantisme moderne. Et, pour nous encourager, allons voir le film Timbuktu qui nous montre magnifiquement qu’il y a toujours moyen de résister à la bêtise !

*Photo : pop.

Attentat au Kenya : Je suis Garissa

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garissa kenya somalie

Des salles de classe de Garissa à la rédaction de Charlie Hebdo en passant par le musée du Bardo, le procédé a été le même : des hommes armés ont fait irruption, tué au nom de leur « Dieu » des gens qui ne pensaient pas la même chose qu’eux ; des gens qui ne pouvaient pas se défendre. Fusils en main, ils ont mitraillé, ouvert des rivières de sang, scandé quelques vils slogans avant de se jeter dans une martyrologie qui les reniera à la seconde. 12 – 22 – 147, vies : la petite arithmétique de la mort n’est pas ici importante : elle est presqu’indécente quand elle verse dans les comparaisons pour réclamer plus d’émotion en fonction du caractère numérique. Les vies humaines ne se quantifient pas. Tous les morts de terrorisme ont la même identité : la mort, surtout injuste, fait un cimetière commun qui commande à une trêve dans la concurrence victimaire. Garissa, Charlie, Bardo et bien d’autres, sont des occasions uniques de faire humanité après tant d’échecs.

J’ai passé le plus clair de mon temps, sans grande rétribution, subissant même du rejet voire de l’hostilité, à consacrer l’essentiel de mes tribunes à « dire l’Afrique ». Oublier l’euphorie fumeuse de l’afro-ferveur qui banalise, voire nie à terme, les problèmes récurrents et urgents de l’Afrique. La croissance et ses mirages éclipsent les morts nombreux du continent : les malades pauvres, les malheureux élus des pandémies, les victimes des guerres, les minorités massacrées… La nouvelle ruée vers l’Afrique et la passion qu’elle suscite relèguent en scènes de vie ordinaire les problèmes structurels qui consument le continent. Tellement aveugles devant nos drames, parfois lassés, souvent dans le déni, les actes de beaucoup de leaders d’opinions ont installé l’idée d’une Afrique presque sans urgences, où seule une attaque terroriste vient tirer les populations de leur rêveries et accommodements avec les drames quotidiens. Aussi douloureuse, traumatisante et abominable soit-elle, l’attaque de Garissa, dans l’échelle des charniers, n’est tragiquement qu’une prolongation. Nos terreaux endogènes, faits de nos propres entêtements, tuent. Nous regardons ailleurs.

Le 7 janvier, nombreux furent-ils à presque ricaner, voire à se réjouir  de l’attaque de Charlie Hebdo. En ces temps de la traçabilité indiscrète d’Internet, l’on n’éprouvera pas de peine à retrouver leurs réactions. L’Afrique, devant les cadavres frais de 12 innocents français, a vu dans plusieurs de ses capitales des manifestants qui « n’étaient pas Charlie ». Insensibles à la mort, ils avaient pour certains brûlé des églises au Niger. Jamais pour les drames de leurs nations, ils n’avaient démontré pareille hargne. L’histoire retiendra qu’ils ne le firent que pour sautiller de joie de la tragédie Charlie, au motif d’une foi souillée. Ici encore, les bandes audiovisuelles sont disponibles. Au fond, cela n’est pas très important : l’émotion est peut-être la seule chose qui échappe à l’Inquisition. Si les larmes ne sont pas évidentes à tomber, on ne saurait les exiger.

Ces gens qui étaient « Mahomet », ces « Pas Charlie », ces ricaneurs vengeurs, pleurent aujourd’hui Garissa. Et tout le monde pleure Garissa, à l’évidence. Dessinateur blasphémateur ou innocent étudiant, ils sont égaux devant la mort qu’ils n’ont pas mérité. Mais cela n’est pas bien intégré par les négateurs de Charlie. Inconfortables avec leur récente posture, il leur faut subterfuge : accuser l’Occident de hiérarchiser les morts. Ils militèrent pour qu’on accole l’étiquette de terroriste à Lubitz, pilote dépressif pour jubiler d’une équivalence dans la folie terroriste. En vain. Ils cherchent bouée tristement. Ils ont l’équation abondante : 147 > 12. Comme si l’enjeu était seulement là. Cette fuite en avant est symptomatique de ceci que le déni, la mauvaise foi, la grossière tentative de falsification, tenaillent une Afrique qui a besoin qu’on libère sa créativité, son savoir, sa liberté. Toutes choses que cherchaient les étudiants de Garissa dans leur université.

Je suis naturellement Garissa, parce j’ai été Charlie. Toute hiérarchie dans la mort, symbole de l’avilissement des âmes, n’est que le fait de ceux qui ont été l’un sans être l’autre. Tout le monde se reconnaîtra. Frères kenyans, français, tunisiens, frères du monde. Je pleure nos frères en Humanité maudite.

Nous reviendrons sur la religion des bourreaux quand leurs « frères » accepteront l’altérité, la différence et la laïcité : universelles.

Photo : Ben Curtis/AP/SIPA. AP21717038_000001.

À la porte du paradis

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cioran lazarescu matzneff

1. L’âme de Cioran

Dans un essai au titre alléchant, Souffrance, extase et haute folie pendant le XXe siècle, d’un psychiatre roumain, Mircea Lazarescu, je m’attarde sur le passage où l’âme de Cioran est soumise à un interrogatoire serré de la part d’un Grand Inquisiteur qui lui présente son dossier à la porte du paradis. Cioran est accusé pendant toute sa vie d’avoir ardemment soutenu dans des textes publiés en français et en roumain que :

1. La vie est une torture insupportable, d’où le désespoir et la pensée du suicide ;

2. Le fait d’être né est une malédiction ; les hommes doivent cesser toute procréation ;

3. Normalement, l’homme est un animal malade ; la santé est d’une monotonie intolérable ;

4. Il est insensé et nocif d’agir, de travailler, de s’agiter pour un meilleur avenir, de croire au progrès ;

5. Les seules choses accessibles : rester à l’horizontale et ne rien faire (seulement penser), se promener sans but le jour et la nuit, s’étendre dans les cimetières et contempler le ciel, écouter la musique de Bach et attendre les moments d’extase ;

6. Dieu est un partenaire transcendant avec qui on peut se confronter mais… il est très complexe, d’autant que, dans ses contrées lointaines, il se confond avec le Néant, le vide, de sorte que…

Et le Grand Inquisiteur de continuer : « Sur quoi vous fondez-vous lorsque vous émettez les affirmations ci-dessus ? Quels sont vos arguments, vos preuves, vos justifications ? »

Cioran : « Je ne veux convaincre personne. Ce que je dis est clair et évident. C’est à la portée de tous de le voir, de le comprendre. Pour moi, tout est limpide ! »

Le Grand Inquisiteur : « Comment peut-on arriver à l’endroit où tout cela devient si clair, si certain ? L’extase offre-t-elle des certitudes ? Et comment peut-on parvenir à l’extase ? Y a-t-il des méthodes plus recommandées que d’autres, comme le doute de Descartes, la déduction transcendantale de Kant, la mise entre parenthèses de Husserl ? »

Cioran : « Je ne veux rien entendre de ces philosophes secs et affolés de mathématiques. Quand et où les mathématiques parlent de la souffrance et de la mort ? »

2.  Ce triste fou a raison.

Il va sans dire que je me sens en accord total sur le fond avec Cioran et, oserais-je dire, avant même de l’avoir lu, j’étais arrivé aux mêmes conclusions, tempérées néanmoins par quelques légères objections :

1. Ma vie, tout comme celle de Cioran, n’a jamais été une torture intolérable.

2. Être né est certes une malédiction que je me suis bien gardé de reproduire. Mais pas pour tout le monde – surtout quand on est publié par Gallimard et qu’on a connu les palaces du monde entier avec des jeunes filles qui ne vous pourrissaient pas nécessairement la vie – enfin, pas toutes.

3. L’insomnie a été le meilleur professeur de Cioran, mais avec le Stilnox aurait-il reçu le même enseignement ?

4. Qu’il soit stupide de croire au progrès, certes. Sauf chez le dentiste !

5. Ne rien faire en attendant des moments d’extase sous le soleil, pour moi, et en écoutant Brenda Lee chanter : «  Sorry… »

6. Dieu se confond avec le Néant… c’est ce qui Le rend irremplaçable. Dieu joue-t-il aux échecs ? Bizarrement, moi qui connaissais quand même bien Cioran, je ne lui ai jamais demandé s’il s’adonnait à ce jeu divin. En revanche, je sais qu’une après-midi passée sous le soleil à jouer au tennis de table aurait été une torture pour lui. Je crois que c’est ce qu’il admirait le plus chez Matzneff et moi : notre assiduité à la piscine Deligny, qui représentait pour lui une version laïcisée de l’enfer.

Pour conclure, on pourrait imaginer le Grand Inquisiteur me dire : « Je crois que ce triste fou a raison. Notre client me fait penser aux moines des monastères qui priaient ardemment leur Dieu toute la semaine pour qu’ils soient envahis, chaque après-midi le dimanche, d’un terrible vide. »

3. Réflexions sur le bonheur

Freud disait que le bonheur n’était pas inscrit dans le programme de la civilisation. Certes. Mais nous finissons toujours par l’éprouver sous la forme qui nous plaît le moins. Il en est de même de l’amour : si l’absence de l’être aimé laisse derrière soi un lent poison qui s’appelle l’oubli, sa présence constante provoque une violente réaction immunitaire qui se caractérise par une forme de haine sourde qui peut aller jusqu’à la fuite ou le meurtre. Je signale cela juste pour terminer sur une note optimiste. Et je ne vous en refuserai pas une seconde : un nécrophile m’expliquait récemment que l’aspect le plus attirant d’un cadavre exquis est l’absence de conversation futile après l’amour. Si je cultive la frivolité, c’est sans doute pour ne pas être aperçu dans une morgue. D’autant que je préfère quand même les piscines et les petits cris des nymphettes !

Les parkings du 9-3 transformés en «garages sauvages»

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Stains (AFP) – Aucune panne ne leur résiste: les garagistes sauvages, qui manient le cric et la clé à molette sur les parkings des cités, font florès avec la crise, au grand dam des riverains et des mécaniciens professionnels.

« On fait tout, la carrosserie, les vidanges, on répare les moteurs… » Bonnet sur les oreilles et cigarette aux lèvres, Amadou accueille les clients sur l’asphalte défoncé du Clos-Saint-Lazare, cité sensible de Seine-Saint-Denis.

« On est là tous les jours, de 10H à 21H. Même le dimanche », détaille ce quinquagénaire malien, dont les mains pleines de cambouis contrastent avec un impeccable trench-coat noir.

Derrière lui, en rang d’oignons, une dizaine de voitures en panne témoignent du succès de ce garage à ciel ouvert, coincé entre deux barres d’immeubles délabrées.

Un mécanicien en bleu de travail s’affaire sous un Renault Espace désossé. Une 206, les roues démontées, attend qu’on vienne inspecter sa carrosserie, entourée de cartons et de taches de graisse.

Joint de culasse, filtre à air, aile enfoncée… Ici, chacun possède sa spécialité. « On travaille ensemble, on est en équipe », précise Amadou, en s’essuyant les mains sur un chiffon noirci.

Une Citroën arrive, pare-choc déboité. « C’est pour le carrossier », lance le mécanicien en chef, avant de confier l’affaire à un confrère. Un coup d’oeil, une rapide négociation, l’affaire est conclue: « quinze euros », pièces et main d’œuvre – deux vis, cinq minutes.

garages sauvages banlieues

Des prix qui défient toute concurrence, le bouche à oreille pour toute publicité: ces ateliers « sauvages » se multiplient au pied des tours d’immeuble.

« Ce ne sont pas des trafics organisés, mais en général des pauvres bougres qui n’ont pas d’autre revenu », décrit une source policière, qui voit le phénomène se développer depuis « une quinzaine d’années » en Seine-Saint-Denis.

« Ce qui a favorisé la mécanique sauvage, c’est l’accès de l’automobiliste lambda aux pièces détachées », via des sites internet spécialisés, complète un cadre de la mairie de Bondy, où plusieurs garages informels ont pignon sur rue.

Mécanicien depuis 15 ans, Salim, crâne dégarni et lunettes en métal, profite à plein du phénomène. « Tu vas sur leboncoin, tu rachètes un capot, ça coûte beaucoup moins cher que dans un garage », explique ce quadragénaire, qui officie dans une cité de Bobigny.

Totalement hors-la-loi, ces garages n’en sont pas moins un secret de polichinelle. Au point que parfois, c’est en dépanneuse que les voitures sont apportées aux mécanos clandestins.

« J’en amène tous les jours », s’amuse Mohamed, en actionnant son plateau-remorque. A bord: une Peugeot dont vont s’occuper les collègues de Salim. « Avec la crise, ça tourne bien », acquiesce le mécanicien, formé « dans un garage en Algérie ».

Ce « succès », cependant, fait grincer des dents. D’abord chez les garagistes professionnels, secteur dont le chiffre d’affaires est en berne depuis plusieurs années.

« C’est un vrai souci, surtout quand il y a des garages aux alentours », s’agace Aliou Sow, secrétaire général de la Fédération nationale de l’artisanat automobile (FNAA). « Ils sont sur le trottoir, tout le monde les voit. Et pourtant personne ne fait rien. C’est une concurrence déloyale », ajoute M. Sow, pour qui le phénomène reste néanmoins « difficile à quantifier ».

Les riverains, aussi, font grise mine. « C’est un fléau », rouspète Mouloud Benosmane, président de l’Amicale des locataires du Clos-Saint-Lazare. « On n’a plus de place pour garer nos voitures, il y a des taches de graisse partout… En plus, ça ramène des trafics en tous genres. »

A bout, les membres de l’amicale se sont plaint à l’office HLM ainsi qu’à la police. En vain. « La dernière fois qu’un habitant s’est plaint, il s’est fait insulter », assure M. Benosmane.

Du côté de l’OPH 93, propriétaire de 80% des HLM de Stains, on reconnait un problème récurrent et commun à « de nombreux parkings de Seine-Saint-Denis ». « On fait des signalements, des plaintes et des constats d’huissier », explique Patrick Roques, directeur du patrimoine de l’OPH. Pour lui, la balle est dans le camp de la police et de la justice.

En septembre 2013, deux habitants des Mureaux (Yvelines) avaient été condamnés à de la prison avec sursis pour avoir eu recours au travail au noir dans un garage sauvage. Un type de décision relativement rare, concède la source policière.

*Photo : © afp.com / FRANCOIS BECKER

Marx et Lénine contre Gleeden

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marx lenine engels gleeden

Il faut aider les causes désespérées : les très conservatrices Associations des familles catholiques (AFC) viennent d’assigner en justice Gleeden, un site Internet de « rencontres extraconjugales ». Que d’avisés commerçants se soient rendu compte que l’adultère était une spécialité française et aient décidé de gagner de l’argent en offrant de le faciliter, cela n’a finalement rien d’étonnant. Que les AFC prennent le risque de les attaquer dans la France de 2015 est en revanche beaucoup plus surprenant. On croyait, pour tout dire, l’adultère entré dans les mœurs comme est entré dans les mœurs le mariage pour tous… Pas pour les AFC et leurs soutiens, tel le maire UMP de Rambouillet, qui a fait retirer les publicités de Gleeden des Abribus : « J’estime que cette publicité est clairement une incitation au non-respect du Code civil, qui stipule que les époux se doivent mutuellement respect, fidélité, secours, assistance. »

Néanmoins, on sent bien que les AFC ne vont pas avoir le vent en poupe dans le pays qui a possédé au XVIIIe siècle une littérature libertine aussi riche que charmante. Nous ne voyons donc guère, pour les aider à ne pas passer pour de banals tenants de l’ordre moral, que le recours à Marx et Engels. Dans le Manifeste du Parti communiste, nos amis catholiques trouveront de quoi appuyer leur condamnation de l’adultère façon Gleeden, dont la clientèle est pour les neuf dixièmes composée de CSP+. Autant dire des bourgeois, bohèmes ou pas, ceux-là mêmes dont Marx et Engels dénoncent l’hypocrisie : « Nos bourgeois, non contents d’avoir à leur disposition les femmes et les filles des prolétaires, sans parler de la prostitution officielle, trouvent un plaisir singulier à se cocufier mutuellement. Le mariage bourgeois est en réalité la communauté des femmes mariées. »

Ils pourront aller voir également du côté de Lénine, qui s’est montré encore plus sévère pour la liberté sexuelle dans ses entretiens avec Clara Zetkin, en 1920 : « Certes, quand on a soif, on veut boire. Mais est-ce qu’un homme normal, placé dans des conditions normales, consentirait à se coucher dans la boue et à boire dans les flaques d’eau de la rue ? L’amour suppose deux personnes. Ce qui implique un intérêt social, un devoir vis-à-vis de la collectivité. » Ce qui est tout aussi jugulaire-jugulaire sur la question, on en conviendra, que le refus des AFC « de la promotion publique de la duplicité, du mensonge et de la violation de la loi ».

Lénine, reviens, les cathos ont besoin de toi !

*Photo : Pixabay.

Les Frères musulmans attirent les foules au Bourget

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(AFP) – Des prières, des conférences et surtout beaucoup de shopping: la Rencontre annuelle des musulmans de France (RAMF) a accueilli dès vendredi plusieurs milliers de visiteurs au Bourget près de Paris, carrefour de croyants bien décidés à surmonter les attentats djihadistes de janvier.

Plus de 170.000 entrées cumulées, pour environ 50.000 visiteurs individuels, sont espérées durant quatre jours au Parc des expositions du Bourget (Seine-Saint-Denis) pour la plus importante manifestation musulmane d’Europe, qui tient à la foi de la foire commerciale et du congrès politico-religieux.

La RAMF, qui en est à sa 32e édition, est organisée par l’Union des organisations islamiques de France (UOIF), la franchise française des Frères musulmans qui, avec ses 250 associations, revendique une place pour l’islam dans la sphère politique et sociale. Mais l’influence de cet événement dans la première communauté musulmane d’Europe (environ 5 millions de membres) va bien au-delà du cadre « frériste », avec des participants de sensibilités très diverses, des profils les plus institutionnels voire laïques aux ultra-conservateurs proches des salafistes.

Une grande partie des visiteurs, qui viennent parfois de loin, sont attirés par l’immense foire où s’écoulent, sur plus de 20.000 mètres carrés et dans un joyeux brouhaha, livres religieux dont les ventes sont en plein boom, vêtements islamiques sous toutes leurs formes et produits orientaux. Sans compter des pavillons d’information pour les jeunes et les familles, un village humanitaire, des expositions, un concours de mémorisation du Coran…

RAMF Le Bourget islam

« J’aime la France, Paris, parce qu’il y a Le Bourget », confie à l’AFP Souraya Fradi, une Tunisienne d’une petite trentaine d’années venue de Nanterre, le visage entouré d’un hijab (voile), à la sortie de l’espace de prière aménagé dans un vaste hall. « Tous les ans on vient tous les jours, pour le shopping, les conférences des imams, le soutien aux associations humanitaires qui font des efforts, notamment sur la Syrie ».

« Pour nous la foire, c’est une communauté, l’idée que nous ne sommes pas seuls », abonde son mari Rached, qui trouve cette unité bien utile alors que l’image de sa religion a été « touchée » par les attentats de janvier contre le journal Charlie Hebdo et le supermarché Hyper Cacher.

Venu de Toulouse, Younès Kettani, 32 ans, juge lui aussi précieux ce « lieu où les musulmans de France peuvent se rencontrer. Il n’y a pas beaucoup d’événements de ce style ». « C’est assez représentatif de la communauté musulmane, on s’y retrouve. Quand c’est trop radical, c’est pas ce qu’on recherche », assure-t-il.

Un fil rouge traverse les rencontres et débats de cette année: « Mohamed, prophète de miséricorde et de paix ». Le thème a été choisi bien avant les attentats menés au nom du djihad les 7 et 9 janvier. Mais « ça tombe bien », reconnaît le président de l’UOIF, Amar Lasfar. « On parlera justement des caricatures, des réponses théologiques et légales que l’on peut y apporter », explique-t-il. Vendredi soir, plusieurs « cheikhs » et autres dignitaires musulmans égyptien, koweïtien, russe, marocain, américain ou français ont d’ailleurs lancé la rencontre en professant leur « amour » pour Mahomet.

Dans un paysage musulman pressé par le gouvernement de se réorganiser face à la radicalisation djihadiste, l’UOIF profitera de cette vitrine sans rivale pour consacrer sa démarche de rapprochement avec une vieille fédération concurrente, la grande mosquée de Paris, liée à l’Algérie. Son recteur, Dalil Boubakeur, par ailleurs président du Conseil français du culte musulman (CFCM), s’est xprimé au Bourget samedi après-midi.

Une rencontre bien utile pour le mouvement « frériste », qui a pu paraître dans une mauvaise passe ces dernières semaines après plusieurs polémiques et les propos du Premier ministre Manuel Valls contre « l’influence » des Frères musulmans.

*Photo : © afp.com / Thomas Samson

L’islamogauchisme existe, je l’ai rencontré

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islamophobie indignes republique

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Bourse du travail de Saint-Denis, vendredi 6 mars. L’appel à tenir meeting « contre l’islamophobie et les dérives sécuritaires », signé par 88 associations (et relayé par Mediapart) a été entendu. La salle est pleine à craquer, le public, jeune, plutôt éduqué. Des keffiehs, beaucoup de femmes voilées, et quelques tee-shirts « Va t’faire intégrer » ou « Free Palestine » (le rapport est évident). Toute la crème de l’islamo-gauchisme est là. Côté islamo, l’UOIF (Union des organisations islamiques de France), Oumma.com, le collectif Mamans toutes égales et, bien sûr, le CCIF (Comité contre l’islamophobie en France). Côté gauchiste : le NPA, Attac, le Syndicat de la magistrature, Alain Gresh du Monde diplo, l’Union juive française pour la paix. Le lien entre les deux, c’est le Parti des indigènes de la République, qui préside en sous-main la soirée.

Certains habitués de la cause ont fait faux bond. EELV, signataire de l’appel, s’est décommandé au dernier moment. Caroline De Haas, d’Osez le féminisme, a expliqué sur Mediapart qu’elle ne manifesterait pas contre l’islamophobie « avec des organisations sexistes et homophobes[1. Notons cette délicieuse entrée en matière pleine de lucidité précautionneuse : « J’ai vraiment hésité à écrire ce billet. Une militante féministe blanche, issu d’un milieu bourgeois, qui critique un meeting contre l’islamophobie, je vois bien l’écueil. »]» – si elles étaient seulement antisémites ça irait ? Non pas qu’elle ait brutalement découvert la complexité du réel : elle ne reproche pas à l’UOIF sa défense acharnée du port de la burqa ou sa proximité avec des intégristes peu soucieux des droits des femmes, mais de s’opposer à l’avortement et, surtout, crime inexpiable, d’avoir soutenu La Manif pour tous, autrement dit de frayer avec Frigide Barjot, franchement libertaire à côté de Ramadan. Ce sont sans doute les contradictions internes de l’intersectionnalité, baratin sociologique qui préconise la convergence des luttes de tous les dominés (homos, femmes, immigrés, et autres queers) contre le mâle blanc occidental.

Une des organisatrices du meeting s’agace des délicatesses de ces « pseudo-féministes » : « On demande toujours aux musulmans d’être irréprochables. » Argument ressassé : nous ne pouvons pas être coupables, puisque nous sommes victimes.[access capability= »lire_inedits »] La municipalité communiste a délégué son responsable de la lutte contre les discriminations : « On peut soutenir le mariage pour tous et construire des mosquées », martèle-t-il, pour clore la polémique, avant de s’excuser pour l’absence du maire qui, dans cette période électorale, ne voulait pas « prêter le flanc aux accusations de clientélisme » (sans blague).

Pour débuter les festivités, le CCIF dresse un état des lieux de l’islamophobie. L’association, née en 2004, au moment de la commission Stasi sur le voile à l’école, est passée maître dans l’art de la comptabilité victimaire. À l’écran, défilent les chiffres : 691 actes islamophobes en 2013, 764 en 2014, et déjà 208 dans la période post-Charlie, dont 22 agressions physiques contre des femmes voilées. Les incidents les plus fréquents sont liés à la barbe, au voile, à la robe longue. Beaucoup sont mineurs, voire dérisoires, quelques-uns graves, et un autre franchement monstrueux – qui est bien sûr promptement érigé en symbole du malheur commun. À Argenteuil, une femme a perdu son bébé après avoir été agressée par des skinheads. Pour toute l’assistance, c’est une évidence : il n’y a aucune différence entre ce crime abject et les assassinats terroristes de janvier, et ceux qui disent le contraire pensent que la vie d’un bébé musulman a moins de valeur que celle d’un dessinateur de Charlie. Il n’aura pas fallu longtemps pour que la petite musique du deux poids, deux mesures se fasse entendre.

« N’en déplaise à M. Finkielkraut, les musulmans ont été victimes de ces attentats », affirme le maître de cérémonie en manipulant son power point. La preuve, qui s’affiche à l’écran derrière lui, ce sont les visages d’Ahmed Merabet, policier municipal, et de Mustapha Ourrad, correcteur de Charlie Hebdo, tous deux assassinés par les frères Kouachi, Curieux, tout de même. J’ignore tout de la foi d’Ahmed, mais comment  Mustapha, qui se proclamait athée, pourrait-il être une victime de l’islamophobie ? J’apostrophe un membre du CCIF : ne faites-vous pas là un fâcheux « amalgame », une intolérable « essentialisation » ? Je lui rappelle que, quand Sarkozy avait qualifié Abel Chennouf, victime arabe mais catholique de Mohamed Merah, de « musulman d’apparence », le CCIF avait dénoncé ce « dérapage islamophobe ». Mon interlocuteur est très fier de sa parade. Comme le sionisme pour Dieudonné, l’islamophobie est l’autre nom du mal et des méchants : Merah était sioniste et les frères Kouachi étaient islamophobes.

Cette explication pâteuse en dit long sur la confusion intellectuelle ambiante et sur l’impossible définition de l’islamophobie – mot piégé destiné à sanctuariser l’islam contre toute attaque, voire contre toute lecture profane, pour les uns, expression d’un racisme aux relents postcoloniaux pour les autres. À la question « Peut-on critiquer l’islam ?», tous mes interlocuteurs répondent : « Bien sûr ! » Selon mon ami du CCIF, l’islamophobie consiste à « attaquer une personne en raison de son appartenance réelle ou supposée à l’islam ». Mais alors, comment expliquer que Zemmour ne soit cité qu’une fois et que les noms « Front national » et « Marine Le Pen » ne soient pas prononcés, alors que celui de Caroline Fourest, dont le seul crime est de critiquer l’islam de « Frère Tariq », est bruyamment conspué à une bonne dizaine de reprises ? « J’ai le seum (la rage) contre Caroline Fourest », crie une responsable des Indigènes qui, de la tribune, filme le public déchaîné, avec l’aimable projet d’envoyer la vidéo à la journaliste. Est-ce parce que, quoique de gauche, elle trahit la cause des damnés de la terre que la féministe déclenche une telle haine ? Mystère.

S’il est une leçon qu’ils ont apprise de l’Occident judéo-chrétien et de sa tragique histoire, c’est bien qu’il a existé des victimes absolument innocentes. Faut-il le préciser, c’est le musulman stigmatisé qui occupe aujourd’hui le trône du bouc émissaire d’une France structurellement raciste. Quelques-uns témoignent à la tribune. Ce père qui raconte que, le 8 janvier, son fils de 13 ans a été traité de « sale djihadiste » par son prof. La plainte a été classée sans suite et le prof a écopé d’un simple rappel à la loi. « On veut pousser les gens à se radicaliser, conclut le père. Aujourd’hui, mon fils est très perturbé, il voit des racistes partout. » Je le comprends. S’il ne manque pas un bout du récit (des propos de la victime, par exemple), cette assignation est révoltante. Je me prends à faire mon introspection. Je culpabilise. Qui peut jurer que « l’amalgame », argument usé jusqu’à la corde qui ne suscite que moqueries dans le camp des islamo-méfiants, n’est jamais une réalité ou qu’on ne sent pas s’exprimer une certaine méfiance, un peu systématique, envers la communauté musulmane ?

Mon accès de contrition est de courte durée. Si je suis évidemment révoltée par les injustices individuelles, réelles mais combattues par la justice, leur orchestration médiatique au service d’une stratégie de conquête idéologique me fait sortir la fumée par les oreilles.

Les enfants, innocents entre les innocents, sont le vecteur privilégié de la propagande du CCIF. Et c’est un peu écœurant. Le père d’Eman, 9 ans, convoqué par la police pour avoir été accusé, à tort, par un petit camarade, d’avoir crié « Allah akbar » pendant la minute de silence, raconte que son bambin a dit aux policiers : « Je ne suis pas Charlie. » « J’étais fier de lui », lance-t-il. On finit en apothéose avec Camelia, dont on devine les 18 ans : si elle est entièrement voilée et gantée, son joli minois, tache pâle dans un rectangle noir, suffit à émouvoir. Sa voix tremble. Le jour du bac, le proviseur lui a interdit l’entrée de la salle d’examen pour cause de tenue inappropriée. Elle portait des leggings et un jupon (au mois de juin), emmitouflée dans une écharpe que la responsable a identifiée comme un voile déguisé. J’aimerais être sûre que ces gens que le drame de la bachelière voilée touche si profondément éprouvent la même compassion pour les enfants juifs shootés à bout portant par Mohamed Merah.

Pour ma part, j’avoue que cette intolérable violence symbolique ne m’arrache pas une larme. Catholique, je range ma médaille de baptême sous mon pull quand j’entre dans une école publique. Ça pourrait d’autant plus m’embêter que ma religion a pas mal façonné ce pays, mais je le fais sans râler, tout comme les juifs retirent leur kippa sans discuter, eux qui aiment tant se plaindre, paraît-il. Tout simplement parce que nous vivons dans un pays laïque. Attends, mais tu n’as rien compris, m’explique-t-on : le « dévoilement », ce n’est pas l’application de la laïcité, mais le prolongement des persécutions coloniales. « Nous sommes des colonisés, nous avons hérité de ce statut », déclare une jeune militante des Indigènes de la République. Elle compare les jeunes filles ôtant leur voile pour entrer à l’école aux musulmanes algériennes qui, en 1958, brûlaient le leur en signe de fraternité avec « l’occupant français ». Puis fond en larmes devant la salle attendrie en évoquant son exclusion du lycée : « Je me sens persécutée par un racisme politique genre… une idéologie colonialiste, impérialiste », qui aboutit à la « mort sociale des femmes voilées en France ».

De nouveau, un doute me traverse. Il est vrai qu’on ne connaît pas en France de ministre, de femme d’affaires ni de chanteuse voilée (à part Diam’s, mais du coup elle reste chez elle). « Les femmes voilées ne vous dérangent pas lorsqu’elles viennent nettoyer vos bureaux à l’aube, mais certains voudraient leur interdire l’accès à l’université », ironise un membre du CCIF. Argument qui ne manque pas de poids, d’autant que l’idée d’interdire le voile à l’université me paraît excessive et dangereuse. N’empêche, à ériger le port du voile en liberté individuelle dont les musulmans seraient les seuls privés, on oublie que, s’il fait problème, c’est à cause du message identitaire qu’il véhicule.

C’est le tour du collectif Mamans toutes égales (association qui défend le droit des mères voilées d’accompagner les enfants lors des sorties scolaires). Sa représentante enfonce le clou excusiste : « Qu’a vécu Mohamed Merah pour en arriver là ? L’un de mes enfants finira-t-il comme lui parce qu’on a exclu sa maman voilée lors des sorties scolaires ? » Déroulant la rhétorique connue de « l’épouvantail qui crée le monstre », elle raconte que, dans la classe de son fils, sur 25 élèves, seuls quatre ont été choqués par les attentats. « Qu’est-ce que ça peut faire quelques personnes, en comparaison des milliers d’enfants palestiniens ? », lui a dit son fils. « Palestine », le mot magique, déclenche des tonnerres d’applaudissements dans la salle. Qui couvrent en partie son courageux aveu : « C’est les juifs, c’est à cause d’eux, m’ont dit mes enfants. Alors j’ai commencé à avoir peur qu’ils confondent tout. Je me suis demandé si j’avais bien fait de les emmener aux manifs pour la Palestine. » La question ne semble pas vraiment ébranler la salle.

Arrive alors Abdel-Rahmène Azzouzi, ex-conseiller municipal à Angers, mandat dont il a démissionné avec fracas en proclamant dans le Monde des religions : « La France est probablement devenue la nation démocratique la plus islamophobe du monde. » Il cite le comte de Castellane à la tribune de l’Assemblée en 1789 – « L’État français a toujours été un joug pour son peuple » –, enchaîne sur Zola et les enfants qui travaillent quinze heures par jour, l’extermination de la Commune, « la Franche-Comté rattachée dans le sang, a coups de viols et d’assassinats ». « La France a appliqué aux autres peuples ce qu’elle avait déjà appliqué à son propre peuple », conclut-il. Youssef Boussoumah, président des Indigènes, renchérit : « Ce pays a l’habitude d’exterminer ses minorités, juifs, protestants, cathares, c’est sa spécialité ! » Vendéens, musulmans, même combat, c’est Villiers qui va être content !

Pour ces professionnels du pleurnichage, si la victime est toujours musulmane, le coupable n’a jamais rien à voir avec l’islam. « L’islam n’est pas responsable dans les attentats de Charlie Hebdo et de l’Hyper Cacher », affirme un responsable d’Attac. Mais qui, alors ? Comme toujours, et sous tous les cieux : « Assassinats pseudo-religieux mais authentiquement fascistes », martèlent les associations d’extrême gauche, au ravissement de leurs partenaires musulmanes, trop heureuses de renvoyer la France aux heures les plus sombres de son histoire. Omar Slaouti, du NPA, dénonce des «  crimes policiers », empreints d’un racisme qui « n’est plus génétique, mais culturel ». Et Laurence Blisson, secrétaire générale du Syndicat de la magistrature, de conclure que « lutte contre l’islamophobie et lutte contre les dérives sécuritaires ne font qu’un ». Fermez le ban.

Monir est jeune, souriant, rasé de près. Avec son costume bien coupé, ses lunettes de bobo et son Smartphone dernier cri, il est l’archétype du jeune musulman « décomplexé » que décrit Kepel dans Quatre-Vingt-Treize. Pour lui, l’islam est plus qu’une religion, une identité. Membre du CCIF, il écoute d’une oreille distraite ce qui se dit à la tribune, préférant visionner des vidéos de Dieudonné. J’engage donc la conversation avec lui par une question que je sais dans toutes les têtes : « Après Charlie Hebdo, comment peut-on condamner Dieudonné au nom de la liberté d’expression ? »

Il démarre au quart de tour : le deux poids, deux mesures, les juifs chouchous de la République qui dominent le monde, tous les mots-clés du complotisme, de l’antisémitisme, et la concurrence victimaire. « Tu as 23 ans et tu ne remets pas en question la théorie officielle du 11-Septembre, c’est grave », me lance-t-il sur un ton badin et incroyablement sûr de lui, avant d’ajouter que le 11-Septembre, c’est l’équivalent de l’incendie du Reichstag, commandité par Hitler pour persécuter les communistes.

Monir a bien compris que la rhétorique bancale de l’islamophobie s’appuyait sur deux béquilles : la conscience victimaire et le relativisme culturel. Je lui dis « voile », il me répond « minijupe », je lui dit « Merah », il me répond « Gaza », je lui dit « Charlie » il me répond « Dieudonné », je lui dis « Shoah », il me répond « Mahomet ». Il me raconte qu’une phrase lue sur Facebook a changé sa vie : « “Tu peux ne pas croire en Dieu et le dire. Tu ne peux pas ne pas croire à la Shoah et le dire”. Toi, tu crois à la Shoah, moi, je crois en Mahomet. Respecte ma croyance, je respecte la tienne. »

C’est là qu’on mesure la folie de la loi Gayssot, devenue l’exutoire du simplisme et de la concurrence victimaire. En gravant dans le marbre de la loi une vérité historique, elle a donné un alibi aux complotistes et un autel à profaner aux ricaneurs. Mais en culpabilisant sur la culpabilité de l’Europe, ne fais-je pas encore le jeu des « Indigènes » ?[/access]

*Photo : DR.

La dépression, un sacré filon

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depression marianne marche

depression marianne marche

« Le bonheur est une idée neuve en Europe », dit Saint-Just début mars 1794. Idée révolutionnaire, qui méritait un développement. Mais l’ange de la révolution n’a plus eu le loisir d’expliquer son point de vue. Quatre mois plus tard, une conjuration d’extrémistes corrompus et de républicains tiédasses l’allongeait sous la bascule à Charlot. Fin provisoire du bonheur en Europe. Les Romantiques, qui naquirent tous entre 1798 et 1812, n’ont guère entretenu la flamme. Ils auraient plutôt une certaine complaisance à la mélancolie…

(Accélération du film. Deux siècles de capitalisme et deux guerres mondiales plus tard, sans compter quelques crises économiques majeures — dont la dernière…)

Dans le dernier numéro de Marianne, cette semaine, article fascinant et bien écrit de Julie Rambal sur « Le Marketing du burn-out » — beaucoup de mots anglais en un seul titre, mais c’est exprès, le bonheur est une idée (enfin, un produit plutôt) qui nous arrive d’outre-Atlantique. Ils s’y connaissent, là-bas, en bonheur, disent-ils…
On y apprend qu’il existe un marché du bonheur — non seulement en termes d’édition (des dizaines d’ouvrages sur le Bonheur pratique, qui se vendent par centaines de milliers) mais en produits dérivés : bracelet à faire passer d’un poignet à l’autre à chaque fois que vous râlez, jus de fenouil / concombre / céleri / cresson (les Grecs pensaient déjà que la salade amollissait, si vous voyez ce que je veux dire : chez tous ces spécialistes, il y a quelque part l’idée de déviriliser, désexualiser, le bonheur est à ce prix, et les pilules magiques ont pour commun effet de saper le désir, dont chacun sait qu’il est source d’insatisfactions — parle pour toi, hé, minable !), cahiers de coloriages pour adultes, tapis de relaxation, cours de chakras pour savoir quels points du crâne tapoter pour s’apaiser (si !), et cours de philosophie positive (mais pas celui d’Auguste Comte).
Côté livres, de Comment être heureux et le rester (Sonja Lyubomirsky) à la Force de l’optimisme (Martin Seligman) en passant par l’Attali de l’année (Devenir soi), il y en a pour tous les goûts. Et pour ceux qui répugnent à tenir un livre-papier, vous avez même des blogs consacrés à l’Objectif Bonheur, même que vous retrouvez la tenancière dudit blog sur la Vie chaque semaine, heureux veinards ! Vous vous abreuverez de pensée crypto-catho en vous abreuvant de Coca — parce que Coca-Cola a lui aussi lancé son Observatoire du bonheur. Serait-ce au fond une entreprise mercantile ? Ciel ! Quel soupçon !

Mais c’est que je n’ai aucune intention d’être moins ronchon, moins grognon, moins patachon ! Ni moins agressif ! J’ai envie de m’insurger, de distribuer des claques, de flatter le cul des juments — ou des pouliches, c’est plus mon rayon —, d’exploser les islamistes en vol (et si possible pas le contraire), de mettre une tête au carré aux ministres de la Chose Publique et de la rue de Grenelle réunies, et d’être assez malheureux pour avoir l’inspiration : parce que de la même façon que les peuples heureux n’ont pas d’histoire, les écrivains heureux n’en font pas.
Souvenir ancien d’une discussion surprise entre quelques élèves de BTS, il y a des années — en 2001 pour être exact. Elles avaient vu, la veille, Amélie Poulain, cette purge dont je ne suis jamais arrivé, en plusieurs tentatives, à dépasser le premier quart d’heure. « C’est bien ? » demandai-je innocemment en me glissant dans la conversation. Et l’une de ces jeunes pouffiasses, plus fine qu’il n’y paraissait, de me lancer : « C’est un film sur le bonheur, vous ne pouvez pas comprendre… »

Eh bien non, je l’avoue. Ma ligne de force, c’est Kierkegaard et le Traité du désespoir, ou Cioran et les Syllogismes de l’amertume et autres gaudrioles revigorantes. Et Ultima necat, le Journal de Philippe Muray, qui vient de sortir. Si le suicide est la face sombre de la lucidité, le désespoir en est la face éclairée.
Sans compter que la lucidité (« la blessure la plus proche du soleil », disait Char) donne de l’humour. Le bonheur, non. Le Camp du Bien est d’un sérieux inexpugnable. C’est sans doute ce qui lui permet de voter Hollande sans rire.

C’est l’histoire du scaphandrier qui, au fond de l’eau, reçoit du navire de surface le message suivant : « Remonte vite, on coule… »
C’est la blague qui me soutient depuis trente ans. Le plus drôle, c’est que je n’ai pour ainsi dire jamais rencontré un élève que ça fasse rire. Ils sont encore dans l’utopie du bien-être.

Je ne suis pas du genre à me bourrer d’anxiolytiques — +18,2%, nous apprend l’article de Marianne, depuis les attentats de janvier dernier. Ma foi, au lieu de se gaver de béquilles chimiques, ils feraient mieux d’apprendre à tirer — ce que fait, paraît-il, la France qui ne se résigne pas. Le bonheur (ou plutôt, l’obsession du bonheur, ce qui n’est pas tout à fait la même chose) est un truc de bobos. Aux tarifs que pratiquent les gourous de la positive attitude, sûr que les prolos ne peuvent pas s’offrir la béatitude tous les jours. Ils ont d’ailleurs autre chose à faire — chercher du boulot, par exemple. La déprime que soignent les apprentis-sorciers de l’arnaque est une affaire de gavés. Un souci d’oisifs. Les pauvres en sont encore au haschisch — de plus en plus, paraît-il.
D’autant que le désir, qui génère le manque et donc la débauche, débouche régulièrement sur la douce satiété (ah, ce saint-émilion quel bonheur…) et même sur l’au-delà de l’extase — le septième ciel, par exemple. Alors certes, je salue très bas Epicure et Sénèque, qui conseillent de renoncer au désir pour ne pas être malheureux. Mais tant qu’à vivre jusqu’à en mourir, autant le faire sur le mode passionnel, on s’ennuie moins qu’avec du jus de fenouil.
Dernier point. La mélancolie est la grande affaire des gens de lettres. Sans mélancolie, pas d’écriture — pas de lecture non plus. Mais bon, peut-être les déprimés que cerne l’article de l’hebdomadaire ne lisent-ils pas non plus. Sinon, ils apporteraient leur pierre au Précis de décomposition ou au Bréviaire des vaincus. Ou ils passeraient sur Bonnet d’Âne.

*Photo : wikicommons.

RATPoltron

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La RATP se livre à une campagne destinée à sensibiliser les voyageurs sur le thème de l’incivilité, « de manière ludique et décalée ». On vous apprend alors à ne pas empêcher les voyageurs de descendre du wagon en vous attroupant comme une demi-douzaine d’éléphants devant la porte. À faire crever de rire le plus mélancolique des pachydermes !

Il faudrait se montrer bien mal luné pour ne pas apprécier le ludique décalage auquel s’est livré la RATP, en refusant au nom « de la neutralité du service public », d’apposer à titre publicitaire l’annonce du Concert des Prêtres[1. Le 14 juin à l’Olympia.] sur ses véhicules. La raison, pourtant bien compréhensible, par les temps qui courent d’islam en Daech et de Daech en islam, est que cette affiche portait la mention « Concert pour Les CHRETIENS D’ORIENT ».

Nous ne doutons pas que ce refus procède de la crainte qu’une telle annonce ne provoque quelques nouvelles incivilités de la part des éléphants attroupés sur les quais, sans parler de ceux qui prennent le bus.

Sur le fond, libre à vous de penser que la RATP se trompe énormément en recouvrant d’un voile craintif la nudité du désespoir des chrétiens d’Orient, ces autres fils de Noé, aujourd’hui persécutés et massacrés.

RATP éléphants Chrétiens d'Orient Les Prêtres

Collège : sans le latin, plus de mystère

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latin college langues

Dans un collège public de l’Essonne, une classe de 3e s’apprête à partir à Rome et à Naples avec son professeur de latin. Ce voyage, préparé de longue date, couronne trois années d’apprentissage du latin et de découverte de sa civilisation. Certes, tous les collégiens latinistes de France ne partent pas en Italie, car cela suppose forcément un gros investissement que tous les enseignants ne peuvent pas fournir, mais nombreux sont ceux qui emmènent leurs élèves à la découverte du remarquable patrimoine gallo-romain dont nous avons hérité sur le sol français.

Certains rétorqueront qu’il n’y a pas besoin d’être latiniste pour bénéficier de tout cela et surtout que ces élèves sont des privilégiés par rapport aux autres collégiens. Privilégiés ? Non.  Récompensés ? Oui. Récompensés, ils le sont car, quoi de plus gratifiant qu’un voyage qui permet de s’immerger dans un univers que l’on a patiemment découvert par les textes avec l’aide de professeurs qui n’ont pas ménagé leur peine pour passionner leurs élèves. J’ai vécu mes cours de latin, dans les années 80, comme une corvée car, à part faire des thèmes et des versions, on ne nous apprenait rien sur la culture romaine. Aujourd’hui, le cours de latin ou de grec, en dehors de son aspect linguistique, est un cours d’histoire à part entière. Et les élèves adorent, car ils découvrent à quel point cette civilisation et certains auteurs leur sont proches culturellement. Cicéron a fait un tabac dans la classe de 3e de mon fils !

Aujourd’hui, notre Ministre de l’éducation nationale, Najat Vallaud-Belkacem, se fait le porte-parole docile de quelques grands experts pédagogistes et de conseillers qui, certains, il faut le rappeler, sont normaliens et agrégés, probablement eux-mêmes formés aux langues anciennes. Elle a donc décidé de sonner la fin de la récréation : finie l’option latin ou grec au collège et ce, dès la rentrée 2016. Pour nous faire avaler le morceau, elle nous annonce que l’enseignement des langues et civilisations de l’Antiquité n’est en rien menacé, puisqu’il est intégré dans les futurs Enseignements Pratiques Interdisciplinaires (dispositif fourre-tout qui fait de l’interdisciplinarité le cœur de la réforme du collège). La Ministre omet volontairement de dire que cela dépendra du bon vouloir du chef d’établissement, de le proposer ou non. Concrètement, cela signifie que le latin et le grec disparaîtront de la surface de nombreux collèges, alors même que la demande reste forte, voire même en progression dans certaines Académies.

Mais ne nous arrêtons pas aux langues anciennes, venons-en au plurilinguisme et plus particulièrement à la langue de notre voisin allemand qui, visiblement, n’a pas non plus les faveurs du ministère. Alors, adieu aussi, en 2016, les classes européennes et les classes bi-langues qui permettent aux élèves d’apprendre efficacement, dès la 6e, l’anglais en même temps que l’allemand ou, plus rarement, d’autres langues.  Najat Vallaud-Belkacem nous rassure naturellement en nous annonçant que la Langue Vivante 2 sera désormais étudiée à partir de la 5e (à raison de 2 h par semaine !).

Mais, il n’y a pas plus coriace et retors que les professeurs de lettres classiques et d’allemand qui, pour un grand nombre d’entre eux, considérant leur métier comme un sacerdoce, ne lâcheront pas le morceau. Regroupés, pour beaucoup en associations, ils redoublent ainsi d’énergie et d’imagination pour faire capoter ces projets ministériels dont ils démontrent l’absurdité et la dangerosité.  Ils ont obtenu le soutien d’une bonne partie des médias, de quelques syndicats d’enseignants, y compris classés à gauche, et maintenant de l’opinion publique qui, prenant conscience des effets dévastateurs de cette réforme, se mobilise et multiplie les actions, en particulier sur les réseaux sociaux[1. Voir les pétitions électroniques en cours : pour les langues anciennes, un autre appel ici, pour l’allemand et les classes bilingues.] Une fois n’est pas coutume, je suis optimiste sur l’issue de cette bataille qui s’annonce rude. Il semble de plus en plus évident, que nos gouvernants ne réussiront pas à reléguer le latin et le grec aux oubliettes de l’Histoire ainsi que les langues et les cultures européennes hors de notre champ de vision. Tout simplement, parce que nombre de nos concitoyens n’accepteront pas et ce, de façon viscérale,  qu’on procède à une forme de mutilation culturelle en privant les jeunes générations de notre patrimoine gréco-romain, en les empêchant d’accéder à un savoir qui les aide à progresser intellectuellement et en les isolant de nos voisins.

Inutile de nous lamenter, suivons, au moyen des diverses actions proposées, ceux qui sont en première  ligne dans ce combat contre ce qui s’apparente à une forme d’obscurantisme moderne. Et, pour nous encourager, allons voir le film Timbuktu qui nous montre magnifiquement qu’il y a toujours moyen de résister à la bêtise !

*Photo : pop.

Attentat au Kenya : Je suis Garissa

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garissa kenya somalie

garissa kenya somalie

Des salles de classe de Garissa à la rédaction de Charlie Hebdo en passant par le musée du Bardo, le procédé a été le même : des hommes armés ont fait irruption, tué au nom de leur « Dieu » des gens qui ne pensaient pas la même chose qu’eux ; des gens qui ne pouvaient pas se défendre. Fusils en main, ils ont mitraillé, ouvert des rivières de sang, scandé quelques vils slogans avant de se jeter dans une martyrologie qui les reniera à la seconde. 12 – 22 – 147, vies : la petite arithmétique de la mort n’est pas ici importante : elle est presqu’indécente quand elle verse dans les comparaisons pour réclamer plus d’émotion en fonction du caractère numérique. Les vies humaines ne se quantifient pas. Tous les morts de terrorisme ont la même identité : la mort, surtout injuste, fait un cimetière commun qui commande à une trêve dans la concurrence victimaire. Garissa, Charlie, Bardo et bien d’autres, sont des occasions uniques de faire humanité après tant d’échecs.

J’ai passé le plus clair de mon temps, sans grande rétribution, subissant même du rejet voire de l’hostilité, à consacrer l’essentiel de mes tribunes à « dire l’Afrique ». Oublier l’euphorie fumeuse de l’afro-ferveur qui banalise, voire nie à terme, les problèmes récurrents et urgents de l’Afrique. La croissance et ses mirages éclipsent les morts nombreux du continent : les malades pauvres, les malheureux élus des pandémies, les victimes des guerres, les minorités massacrées… La nouvelle ruée vers l’Afrique et la passion qu’elle suscite relèguent en scènes de vie ordinaire les problèmes structurels qui consument le continent. Tellement aveugles devant nos drames, parfois lassés, souvent dans le déni, les actes de beaucoup de leaders d’opinions ont installé l’idée d’une Afrique presque sans urgences, où seule une attaque terroriste vient tirer les populations de leur rêveries et accommodements avec les drames quotidiens. Aussi douloureuse, traumatisante et abominable soit-elle, l’attaque de Garissa, dans l’échelle des charniers, n’est tragiquement qu’une prolongation. Nos terreaux endogènes, faits de nos propres entêtements, tuent. Nous regardons ailleurs.

Le 7 janvier, nombreux furent-ils à presque ricaner, voire à se réjouir  de l’attaque de Charlie Hebdo. En ces temps de la traçabilité indiscrète d’Internet, l’on n’éprouvera pas de peine à retrouver leurs réactions. L’Afrique, devant les cadavres frais de 12 innocents français, a vu dans plusieurs de ses capitales des manifestants qui « n’étaient pas Charlie ». Insensibles à la mort, ils avaient pour certains brûlé des églises au Niger. Jamais pour les drames de leurs nations, ils n’avaient démontré pareille hargne. L’histoire retiendra qu’ils ne le firent que pour sautiller de joie de la tragédie Charlie, au motif d’une foi souillée. Ici encore, les bandes audiovisuelles sont disponibles. Au fond, cela n’est pas très important : l’émotion est peut-être la seule chose qui échappe à l’Inquisition. Si les larmes ne sont pas évidentes à tomber, on ne saurait les exiger.

Ces gens qui étaient « Mahomet », ces « Pas Charlie », ces ricaneurs vengeurs, pleurent aujourd’hui Garissa. Et tout le monde pleure Garissa, à l’évidence. Dessinateur blasphémateur ou innocent étudiant, ils sont égaux devant la mort qu’ils n’ont pas mérité. Mais cela n’est pas bien intégré par les négateurs de Charlie. Inconfortables avec leur récente posture, il leur faut subterfuge : accuser l’Occident de hiérarchiser les morts. Ils militèrent pour qu’on accole l’étiquette de terroriste à Lubitz, pilote dépressif pour jubiler d’une équivalence dans la folie terroriste. En vain. Ils cherchent bouée tristement. Ils ont l’équation abondante : 147 > 12. Comme si l’enjeu était seulement là. Cette fuite en avant est symptomatique de ceci que le déni, la mauvaise foi, la grossière tentative de falsification, tenaillent une Afrique qui a besoin qu’on libère sa créativité, son savoir, sa liberté. Toutes choses que cherchaient les étudiants de Garissa dans leur université.

Je suis naturellement Garissa, parce j’ai été Charlie. Toute hiérarchie dans la mort, symbole de l’avilissement des âmes, n’est que le fait de ceux qui ont été l’un sans être l’autre. Tout le monde se reconnaîtra. Frères kenyans, français, tunisiens, frères du monde. Je pleure nos frères en Humanité maudite.

Nous reviendrons sur la religion des bourreaux quand leurs « frères » accepteront l’altérité, la différence et la laïcité : universelles.

Photo : Ben Curtis/AP/SIPA. AP21717038_000001.

À la porte du paradis

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cioran lazarescu matzneff

cioran lazarescu matzneff

1. L’âme de Cioran

Dans un essai au titre alléchant, Souffrance, extase et haute folie pendant le XXe siècle, d’un psychiatre roumain, Mircea Lazarescu, je m’attarde sur le passage où l’âme de Cioran est soumise à un interrogatoire serré de la part d’un Grand Inquisiteur qui lui présente son dossier à la porte du paradis. Cioran est accusé pendant toute sa vie d’avoir ardemment soutenu dans des textes publiés en français et en roumain que :

1. La vie est une torture insupportable, d’où le désespoir et la pensée du suicide ;

2. Le fait d’être né est une malédiction ; les hommes doivent cesser toute procréation ;

3. Normalement, l’homme est un animal malade ; la santé est d’une monotonie intolérable ;

4. Il est insensé et nocif d’agir, de travailler, de s’agiter pour un meilleur avenir, de croire au progrès ;

5. Les seules choses accessibles : rester à l’horizontale et ne rien faire (seulement penser), se promener sans but le jour et la nuit, s’étendre dans les cimetières et contempler le ciel, écouter la musique de Bach et attendre les moments d’extase ;

6. Dieu est un partenaire transcendant avec qui on peut se confronter mais… il est très complexe, d’autant que, dans ses contrées lointaines, il se confond avec le Néant, le vide, de sorte que…

Et le Grand Inquisiteur de continuer : « Sur quoi vous fondez-vous lorsque vous émettez les affirmations ci-dessus ? Quels sont vos arguments, vos preuves, vos justifications ? »

Cioran : « Je ne veux convaincre personne. Ce que je dis est clair et évident. C’est à la portée de tous de le voir, de le comprendre. Pour moi, tout est limpide ! »

Le Grand Inquisiteur : « Comment peut-on arriver à l’endroit où tout cela devient si clair, si certain ? L’extase offre-t-elle des certitudes ? Et comment peut-on parvenir à l’extase ? Y a-t-il des méthodes plus recommandées que d’autres, comme le doute de Descartes, la déduction transcendantale de Kant, la mise entre parenthèses de Husserl ? »

Cioran : « Je ne veux rien entendre de ces philosophes secs et affolés de mathématiques. Quand et où les mathématiques parlent de la souffrance et de la mort ? »

2.  Ce triste fou a raison.

Il va sans dire que je me sens en accord total sur le fond avec Cioran et, oserais-je dire, avant même de l’avoir lu, j’étais arrivé aux mêmes conclusions, tempérées néanmoins par quelques légères objections :

1. Ma vie, tout comme celle de Cioran, n’a jamais été une torture intolérable.

2. Être né est certes une malédiction que je me suis bien gardé de reproduire. Mais pas pour tout le monde – surtout quand on est publié par Gallimard et qu’on a connu les palaces du monde entier avec des jeunes filles qui ne vous pourrissaient pas nécessairement la vie – enfin, pas toutes.

3. L’insomnie a été le meilleur professeur de Cioran, mais avec le Stilnox aurait-il reçu le même enseignement ?

4. Qu’il soit stupide de croire au progrès, certes. Sauf chez le dentiste !

5. Ne rien faire en attendant des moments d’extase sous le soleil, pour moi, et en écoutant Brenda Lee chanter : «  Sorry… »

6. Dieu se confond avec le Néant… c’est ce qui Le rend irremplaçable. Dieu joue-t-il aux échecs ? Bizarrement, moi qui connaissais quand même bien Cioran, je ne lui ai jamais demandé s’il s’adonnait à ce jeu divin. En revanche, je sais qu’une après-midi passée sous le soleil à jouer au tennis de table aurait été une torture pour lui. Je crois que c’est ce qu’il admirait le plus chez Matzneff et moi : notre assiduité à la piscine Deligny, qui représentait pour lui une version laïcisée de l’enfer.

Pour conclure, on pourrait imaginer le Grand Inquisiteur me dire : « Je crois que ce triste fou a raison. Notre client me fait penser aux moines des monastères qui priaient ardemment leur Dieu toute la semaine pour qu’ils soient envahis, chaque après-midi le dimanche, d’un terrible vide. »

3. Réflexions sur le bonheur

Freud disait que le bonheur n’était pas inscrit dans le programme de la civilisation. Certes. Mais nous finissons toujours par l’éprouver sous la forme qui nous plaît le moins. Il en est de même de l’amour : si l’absence de l’être aimé laisse derrière soi un lent poison qui s’appelle l’oubli, sa présence constante provoque une violente réaction immunitaire qui se caractérise par une forme de haine sourde qui peut aller jusqu’à la fuite ou le meurtre. Je signale cela juste pour terminer sur une note optimiste. Et je ne vous en refuserai pas une seconde : un nécrophile m’expliquait récemment que l’aspect le plus attirant d’un cadavre exquis est l’absence de conversation futile après l’amour. Si je cultive la frivolité, c’est sans doute pour ne pas être aperçu dans une morgue. D’autant que je préfère quand même les piscines et les petits cris des nymphettes !

Les parkings du 9-3 transformés en «garages sauvages»

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Stains (AFP) – Aucune panne ne leur résiste: les garagistes sauvages, qui manient le cric et la clé à molette sur les parkings des cités, font florès avec la crise, au grand dam des riverains et des mécaniciens professionnels.

« On fait tout, la carrosserie, les vidanges, on répare les moteurs… » Bonnet sur les oreilles et cigarette aux lèvres, Amadou accueille les clients sur l’asphalte défoncé du Clos-Saint-Lazare, cité sensible de Seine-Saint-Denis.

« On est là tous les jours, de 10H à 21H. Même le dimanche », détaille ce quinquagénaire malien, dont les mains pleines de cambouis contrastent avec un impeccable trench-coat noir.

Derrière lui, en rang d’oignons, une dizaine de voitures en panne témoignent du succès de ce garage à ciel ouvert, coincé entre deux barres d’immeubles délabrées.

Un mécanicien en bleu de travail s’affaire sous un Renault Espace désossé. Une 206, les roues démontées, attend qu’on vienne inspecter sa carrosserie, entourée de cartons et de taches de graisse.

Joint de culasse, filtre à air, aile enfoncée… Ici, chacun possède sa spécialité. « On travaille ensemble, on est en équipe », précise Amadou, en s’essuyant les mains sur un chiffon noirci.

Une Citroën arrive, pare-choc déboité. « C’est pour le carrossier », lance le mécanicien en chef, avant de confier l’affaire à un confrère. Un coup d’oeil, une rapide négociation, l’affaire est conclue: « quinze euros », pièces et main d’œuvre – deux vis, cinq minutes.

garages sauvages banlieues

Des prix qui défient toute concurrence, le bouche à oreille pour toute publicité: ces ateliers « sauvages » se multiplient au pied des tours d’immeuble.

« Ce ne sont pas des trafics organisés, mais en général des pauvres bougres qui n’ont pas d’autre revenu », décrit une source policière, qui voit le phénomène se développer depuis « une quinzaine d’années » en Seine-Saint-Denis.

« Ce qui a favorisé la mécanique sauvage, c’est l’accès de l’automobiliste lambda aux pièces détachées », via des sites internet spécialisés, complète un cadre de la mairie de Bondy, où plusieurs garages informels ont pignon sur rue.

Mécanicien depuis 15 ans, Salim, crâne dégarni et lunettes en métal, profite à plein du phénomène. « Tu vas sur leboncoin, tu rachètes un capot, ça coûte beaucoup moins cher que dans un garage », explique ce quadragénaire, qui officie dans une cité de Bobigny.

Totalement hors-la-loi, ces garages n’en sont pas moins un secret de polichinelle. Au point que parfois, c’est en dépanneuse que les voitures sont apportées aux mécanos clandestins.

« J’en amène tous les jours », s’amuse Mohamed, en actionnant son plateau-remorque. A bord: une Peugeot dont vont s’occuper les collègues de Salim. « Avec la crise, ça tourne bien », acquiesce le mécanicien, formé « dans un garage en Algérie ».

Ce « succès », cependant, fait grincer des dents. D’abord chez les garagistes professionnels, secteur dont le chiffre d’affaires est en berne depuis plusieurs années.

« C’est un vrai souci, surtout quand il y a des garages aux alentours », s’agace Aliou Sow, secrétaire général de la Fédération nationale de l’artisanat automobile (FNAA). « Ils sont sur le trottoir, tout le monde les voit. Et pourtant personne ne fait rien. C’est une concurrence déloyale », ajoute M. Sow, pour qui le phénomène reste néanmoins « difficile à quantifier ».

Les riverains, aussi, font grise mine. « C’est un fléau », rouspète Mouloud Benosmane, président de l’Amicale des locataires du Clos-Saint-Lazare. « On n’a plus de place pour garer nos voitures, il y a des taches de graisse partout… En plus, ça ramène des trafics en tous genres. »

A bout, les membres de l’amicale se sont plaint à l’office HLM ainsi qu’à la police. En vain. « La dernière fois qu’un habitant s’est plaint, il s’est fait insulter », assure M. Benosmane.

Du côté de l’OPH 93, propriétaire de 80% des HLM de Stains, on reconnait un problème récurrent et commun à « de nombreux parkings de Seine-Saint-Denis ». « On fait des signalements, des plaintes et des constats d’huissier », explique Patrick Roques, directeur du patrimoine de l’OPH. Pour lui, la balle est dans le camp de la police et de la justice.

En septembre 2013, deux habitants des Mureaux (Yvelines) avaient été condamnés à de la prison avec sursis pour avoir eu recours au travail au noir dans un garage sauvage. Un type de décision relativement rare, concède la source policière.

*Photo : © afp.com / FRANCOIS BECKER

Marx et Lénine contre Gleeden

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Il faut aider les causes désespérées : les très conservatrices Associations des familles catholiques (AFC) viennent d’assigner en justice Gleeden, un site Internet de « rencontres extraconjugales ». Que d’avisés commerçants se soient rendu compte que l’adultère était une spécialité française et aient décidé de gagner de l’argent en offrant de le faciliter, cela n’a finalement rien d’étonnant. Que les AFC prennent le risque de les attaquer dans la France de 2015 est en revanche beaucoup plus surprenant. On croyait, pour tout dire, l’adultère entré dans les mœurs comme est entré dans les mœurs le mariage pour tous… Pas pour les AFC et leurs soutiens, tel le maire UMP de Rambouillet, qui a fait retirer les publicités de Gleeden des Abribus : « J’estime que cette publicité est clairement une incitation au non-respect du Code civil, qui stipule que les époux se doivent mutuellement respect, fidélité, secours, assistance. »

Néanmoins, on sent bien que les AFC ne vont pas avoir le vent en poupe dans le pays qui a possédé au XVIIIe siècle une littérature libertine aussi riche que charmante. Nous ne voyons donc guère, pour les aider à ne pas passer pour de banals tenants de l’ordre moral, que le recours à Marx et Engels. Dans le Manifeste du Parti communiste, nos amis catholiques trouveront de quoi appuyer leur condamnation de l’adultère façon Gleeden, dont la clientèle est pour les neuf dixièmes composée de CSP+. Autant dire des bourgeois, bohèmes ou pas, ceux-là mêmes dont Marx et Engels dénoncent l’hypocrisie : « Nos bourgeois, non contents d’avoir à leur disposition les femmes et les filles des prolétaires, sans parler de la prostitution officielle, trouvent un plaisir singulier à se cocufier mutuellement. Le mariage bourgeois est en réalité la communauté des femmes mariées. »

Ils pourront aller voir également du côté de Lénine, qui s’est montré encore plus sévère pour la liberté sexuelle dans ses entretiens avec Clara Zetkin, en 1920 : « Certes, quand on a soif, on veut boire. Mais est-ce qu’un homme normal, placé dans des conditions normales, consentirait à se coucher dans la boue et à boire dans les flaques d’eau de la rue ? L’amour suppose deux personnes. Ce qui implique un intérêt social, un devoir vis-à-vis de la collectivité. » Ce qui est tout aussi jugulaire-jugulaire sur la question, on en conviendra, que le refus des AFC « de la promotion publique de la duplicité, du mensonge et de la violation de la loi ».

Lénine, reviens, les cathos ont besoin de toi !

*Photo : Pixabay.

Les Frères musulmans attirent les foules au Bourget

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(AFP) – Des prières, des conférences et surtout beaucoup de shopping: la Rencontre annuelle des musulmans de France (RAMF) a accueilli dès vendredi plusieurs milliers de visiteurs au Bourget près de Paris, carrefour de croyants bien décidés à surmonter les attentats djihadistes de janvier.

Plus de 170.000 entrées cumulées, pour environ 50.000 visiteurs individuels, sont espérées durant quatre jours au Parc des expositions du Bourget (Seine-Saint-Denis) pour la plus importante manifestation musulmane d’Europe, qui tient à la foi de la foire commerciale et du congrès politico-religieux.

La RAMF, qui en est à sa 32e édition, est organisée par l’Union des organisations islamiques de France (UOIF), la franchise française des Frères musulmans qui, avec ses 250 associations, revendique une place pour l’islam dans la sphère politique et sociale. Mais l’influence de cet événement dans la première communauté musulmane d’Europe (environ 5 millions de membres) va bien au-delà du cadre « frériste », avec des participants de sensibilités très diverses, des profils les plus institutionnels voire laïques aux ultra-conservateurs proches des salafistes.

Une grande partie des visiteurs, qui viennent parfois de loin, sont attirés par l’immense foire où s’écoulent, sur plus de 20.000 mètres carrés et dans un joyeux brouhaha, livres religieux dont les ventes sont en plein boom, vêtements islamiques sous toutes leurs formes et produits orientaux. Sans compter des pavillons d’information pour les jeunes et les familles, un village humanitaire, des expositions, un concours de mémorisation du Coran…

RAMF Le Bourget islam

« J’aime la France, Paris, parce qu’il y a Le Bourget », confie à l’AFP Souraya Fradi, une Tunisienne d’une petite trentaine d’années venue de Nanterre, le visage entouré d’un hijab (voile), à la sortie de l’espace de prière aménagé dans un vaste hall. « Tous les ans on vient tous les jours, pour le shopping, les conférences des imams, le soutien aux associations humanitaires qui font des efforts, notamment sur la Syrie ».

« Pour nous la foire, c’est une communauté, l’idée que nous ne sommes pas seuls », abonde son mari Rached, qui trouve cette unité bien utile alors que l’image de sa religion a été « touchée » par les attentats de janvier contre le journal Charlie Hebdo et le supermarché Hyper Cacher.

Venu de Toulouse, Younès Kettani, 32 ans, juge lui aussi précieux ce « lieu où les musulmans de France peuvent se rencontrer. Il n’y a pas beaucoup d’événements de ce style ». « C’est assez représentatif de la communauté musulmane, on s’y retrouve. Quand c’est trop radical, c’est pas ce qu’on recherche », assure-t-il.

Un fil rouge traverse les rencontres et débats de cette année: « Mohamed, prophète de miséricorde et de paix ». Le thème a été choisi bien avant les attentats menés au nom du djihad les 7 et 9 janvier. Mais « ça tombe bien », reconnaît le président de l’UOIF, Amar Lasfar. « On parlera justement des caricatures, des réponses théologiques et légales que l’on peut y apporter », explique-t-il. Vendredi soir, plusieurs « cheikhs » et autres dignitaires musulmans égyptien, koweïtien, russe, marocain, américain ou français ont d’ailleurs lancé la rencontre en professant leur « amour » pour Mahomet.

Dans un paysage musulman pressé par le gouvernement de se réorganiser face à la radicalisation djihadiste, l’UOIF profitera de cette vitrine sans rivale pour consacrer sa démarche de rapprochement avec une vieille fédération concurrente, la grande mosquée de Paris, liée à l’Algérie. Son recteur, Dalil Boubakeur, par ailleurs président du Conseil français du culte musulman (CFCM), s’est xprimé au Bourget samedi après-midi.

Une rencontre bien utile pour le mouvement « frériste », qui a pu paraître dans une mauvaise passe ces dernières semaines après plusieurs polémiques et les propos du Premier ministre Manuel Valls contre « l’influence » des Frères musulmans.

*Photo : © afp.com / Thomas Samson