Accueil Site Page 2381

Ukraine : le parti du pragmatisme écrase celui de l’extrémisme

169

En Ukraine, le milliardaire pro-européen Porochenko a remporté près de 56 % des suffrages à l’élection présidentielle de dimanche. Un résultat jamais atteint depuis 1994.Très loin devant l’ancienne Premier ministre Timochenko[1. Ioulia Timochenko a remporté 13,1 % des voix.] qui a perdu son aura en même temps que ses nattes, le vainqueur a bénéficié d’un vote massif, sans néanmoins surfer sur une vague d’enthousiasme.

Petro Porochenko ne représente en aucun cas l’idéal auquel aspiraient les révoltés de Maïdan. « Le roi du chocolat » a mêlé dans sa carrière médias, business, et politique. Directeur de la chaîne nationale Kanal 5, du grand groupe industriel et chocolatier Roshen, ministre sous les présidences successives et opposées de Viktor Iouchtchenko et de Viktor Ianoukovitch, son profil d’oligarque n’inspire ni nouveauté ni pureté.

Mais les Ukrainiens n’avaient sans doute pas oublié ses talents de fin négociateur révélés pendant la « guerre du chocolat ». Son entreprise Roshen avait en effet été victime du boycott russe en août dernier. Les  confiseries contenaient des produits cancérigènes, paraît-il. Un symbole pour cet entrepreneur publiquement européiste dont les bénéfices dépendent largement de la consommation russe. Les pourparlers ont permis, un mois plus tard, la levée de l’embargo sucré. Aujourd’hui, Petro Porochenko bénéficie des faveurs du Kremlin. Le ministre des Affaires étrangères russe a déclaré que son pays était« prêt au dialogue » avec lui.

Les électeurs ukrainiens, dans un contexte de crise majeure, ont refusé de se réfugier dans l’extrémisme – les partis d’extrême droite : Pravyi Sektor et  Svoboda ne dépassent pas 1 % des voix- pour préférer nommer un homme capable de mener le pays, comme il aura géré ses entreprises.

Le spectre du fascisme et le rêve de Maïdan ont donc été enterrés dans un même son de cloche électorale. Et les Ukrainiens, cette fois-ci, n’ont pas fait la fine bouche.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

UMP : Et maintenant?

121

ump cope fillon juppe

Fort Chabrol n’a pas tenu. Contrairement à l’hiver 2012 où Jean-François Copé, vaille que vaille, avait tenu bon, y compris face à la scission d’une bonne moitié des députés UMP, le départ du président de l’UMP a cette fois-ci été obtenu.

Le bureau politique de ce matin accouche donc de la démission collective de la direction actuelle de l’UMP qui prendra effet le 15 juin prochain, un congrès extraordinaire étant convoqué pour octobre, avec à la clef, l’élection d’un nouveau président. En attendant, c’est une troïka composée de trois premiers ministres UMP qui assurera l’intérim. Alain Juppé, Jean-Pierre Raffarin et François Fillon dirigeront donc le parti et prépareront le congrès[1. Dominique de Villepin ne cotise plus à l’UMP et ne fait plus partie du bureau politique. Il n’est donc plus considéré comme un ancien Premier ministre UMP par ses collègues.].

Depuis l’éclatement de l’affaire Bygmalion, Copé avait décidé de faire celui qui ne savait pas, ce qui traduit en langage Zemmour, signifiait qu’il « préférait passer pour un con que pour un voleur ». Jérôme Lavrilleux, hier soir sur BFM TV, l’a dédouané, ainsi que Nicolas Sarkozy, assumant le fait que le dépassement du plafond des dépenses de sa dernière campagne présidentielle avait été maquillé par de fausses factures. Mais laissons l’enquête se dérouler et démêler le vrai du faux. Ce n’est pas notre sujet.

Attardons-nous plutôt sur les forces  politiques en présence. Parmi les rares personnalités qui ont soutenu Copé ce matin, figurait la « sarkopéiste » Nadine Morano, à la fois trésorière de l’association des amis de Nicolas Sarkozy et l’une des partisanes les plus fidèles de Copé lors de la guerre face à Fillon il y a dix-huit mois. La nouvelle députée européenne est sans doute mue par la crainte de voir Fillon et Juppé entraver le retour de Nicolas Sarkozy en organisant des primaires en 2016. Aujourd’hui, l’ancien président est non seulement éclaboussé par les retombées de l’affaire Bygmalion mais voit ses deux principaux adversaires prendre le contrôle du parti. Le maintien d’un Copé affaibli aurait davantage servi la stratégie du retour de l’homme providentiel.

Examinons la troïka désormais aux commandes de l’UMP. Raffarin a souligné que le congrès aurait lieu « après les sénatoriales », précision qui n’est pas anodine dans sa bouche d’un candidat à  la présidence de la chambre haute du Parlement, laquelle devrait re-basculer à droite à l’automne. Juppé et Fillon, quant à eux, ne pensent qu’à la future primaire qui désignera le candidat de la droite à la présidentielle. C’est pour cette raison qu’ils ne devraient pas postuler à la présidence de l’UMP. Et qu’ils se mettront certainement d’accord sur le nom d’un dirigeant intérimaire, ne présentant aucun danger immédiat. Ainsi, Xavier Bertrand, Bruno Le Maire et NKM ne correspondent pas au profil.

Juppé et Fillon pourraient aussi tenter de convaincre Raffarin de ne pas briguer le « Plateau » pour occuper la présidence de l’UMP. Un tel scénario ravirait Gérard Larcher, qui aspire à retrouver la tête du Sénat, mais l’ancien premier ministre de Chirac ne renoncera pas facilement à son rêve. Par éliminations successives, on déduit que  l’homme le mieux placé pour est bien François Baroin. L’ancien porte-parole de Chirac a soutenu Fillon pendant sa guerre avec Copé et il garde des liens anciens avec Alain Juppé. Surtout, il incarne à merveille la nouvelle ligne réclamée par le maire de Bordeaux et le député de Paris : résolument hostile à la stratégie Buisson, favorable à une alliance plus franche avec le centre UDI-Modem. Baroin a en outre l’avantage de ne pas trop déplaire à Nicolas Sarkozy.

Mais quel que soit le candidat estampillé Fillon-Juppé, il aura un adversaire. Car Henri Guaino et Laurent Wauquiez ont l’air bien décidés à faire entendre leur voix. Une fois n’est pas coutume, nous pourrions alors assister à une vraie bataille idéologique. Le refus ostensible de Guaino de voter pour Lamassoure aux élections européennes cachait un débat beaucoup plus noble que la guerre Fillon-Copé. Le député des Yvelines et celui de la Haute-Loire ont même publié ensemble une tribune fustigeant le tour actuel de la construction européenne. Leur candidature commune[2. Les militants de l’UMP votent pour un ticket de trois personnes – un président, un vice-président et un secrétaire général. Il leur resterait à trouver un troisième larron.] pourrait rappeler les heures glorieuses de 1990 où Pasqua et Séguin affrontaient Chirac… et Juppé.

Et offrir aux adhérents UMP autre chose qu’un combat de personnes qui pensent la même chose sur tout.

*Photo : WITT/SIPA. 00637864_000001.

Nous avons perdu le peuple de gauche

76

jerome guedj ps

Figure de l’aile gauche du PS, Jérôme Guedj est président du Conseil général de l’Essonne. Il vient de quitter l’Assemblée nationale, François Lamy, dont il était le suppléant, n’ayant pas été reconduit au gouvernement.

Causeur. Quel est, selon vous, le message que les électeurs ont adressé aux socialistes, au gouvernement et au Président lors des élections municipales ?  

Jérôme Guedj. Ce message est limpide : avec leur bulletin de vote ou leurs pieds, les Français nous ont dit qu’ils ne se reconnaissaient pas dans la politique menée par le gouvernement de François Hollande. Ce qui est surprenant, c’est qu’ils n’ont même pas exprimé leur colère pendant la campagne. En 1992-1993, on se faisait engueuler, presque insulter sur les marchés ; là, c’était plutôt un silence résigné. Du coup, on s’est dit que les électeurs distinguaient la situation locale des sujets nationaux. Et nous nous sommes auto-intoxiqués. La colère, il faut que ça sorte. Et comme le peuple de France est un peuple très politique, il a parlé avec son bulletin de vote… ou avec ses pieds.[access capability= »lire_inedits »]

 Mais à en croire nombre de socialistes, la dérouillée du PS aux municipales est la preuve que les Français veulent une politique de gauche. Vous charriez un peu, non ?

Je réfute les analyses sur la supposée « droitisation » de la société. Certes, la droite a su profiter de certaines occasions, notamment des débats sociétaux où l’on a facilité son travail, mais ce sont les gens de gauche qui ont fait battre le PS aux municipales. Nous avons perdu le peuple de gauche, comme en 2002, lorsque Jospin n’avait recueilli que 13% du votre ouvrier à l’élection présidentielle. Hollande est encore moins populaire chez les chômeurs, ouvriers et employés (90 % d’opinions défavorables)  que dans le reste de la population (82 %). Et dans les quartiers populaires qui avaient voté à 80 % pour Hollande en 2012, l’abstention a battu des records !

 À quel moment du quinquennat avez-vous perdu l’électorat socialiste de mai 2012 ?

 Le tournant a eu lieu le 6 novembre 2012, lors de la conférence de presse du Président sur le rapport Gallois : à partir de là, Hollande n’a eu que les mots « politique de l’offre », « compétitivité » et « coût du travail » à la bouche. Et cette logique est allée en s’amplifiant jusqu’au « pacte de responsabilité ». Alors, je sais que c’est vieux jeu d’accorder de l’importance aux textes votés par le Parti, mais pas un mot de tout cela ne figurait dans la motion adoptée un mois plus tôt, au Congrès de Toulouse, autour d’Harlem Désir. Et il en avait encore moins été question durant la campagne : il n’a tout simplement pas été élu sur ces thèmes. Il aurait pu se rattraper en nationalisant temporairement Florange. Cette solution exceptionnelle d’inspiration strauss-kahnienne n’aurait coûté que 400 millions d’euros. Mais il s’acharne à appliquer le théorème de Helmut Schmidt, d’ailleurs jamais vérifié, selon lequel les profits d’aujourd’hui font les investissements de demain, et les emplois d’après-demain. En attendant, il y a 1,2 million de foyers fiscaux qui n’étaient pas assujettis à l’impôt sur le revenu et qui le sont désormais, ce qui les prive de nombreux avantages sociaux. Alors, le « redressement dans la justice », ils ne le voyaient pas ainsi.

Sur quelles bases François Hollande devrait-il revoir sa politique ?

Dans la situation actuelle, les critères de Maastricht ne sont pas tenables ! De plus, pourquoi avoir demandé et obtenu un report de Bruxelles en 2013 pour s’incliner aujourd’hui devant une Commission finissante ? L’ironie veut que le jour même où Hollande confirme que sa priorité est la baisse du déficit, le PS lance sa campagne européenne avec le mot d’ordre « Non à l’austérité à l’échelle européenne » ! Même le nouveau premier secrétaire, Jean-Christophe Cambadélis pense qu’il faut sortir du carcan des 3 %. Il est temps d’en finir avec cette schizophrénie !

François Hollande et Manuel Valls font-ils complètement fausse route quand ils pensent que nous avons un problème de compétitivité ? Les baisses de charge ne peuvent-elles pas préserver voire créer des emplois ?

D’abord, l’une des justifications avancées a été que cette réduction des coûts allait permettre  aux entreprises de reconstituer leurs marges, puis d’investir. Quant aux embauches, ils n’en savent rien puisque les allègements sont consentis sans conditions. Tabler sur un « choc de confiance aux entreprises » me paraît pour le moins hasardeux. En revanche, les 20 milliards de baisse de l’impôt sur les sociétés financés par une hausse de la TVA et une réduction des dépenses publiques sont très concrets !

Ne faut-il pas soutenir l’industrie française face à la compétition internationale ?

Oui, mais en ce cas, parlons de l’euro fort qui pénalise lourdement notre compétitivité ! Et puis, si on veut vraiment soutenir nos exportations, pourquoi le Crédit d’Impôt Compétitivité Emploi bénéficie-t-il aux professions réglementées qui ne sont pas soumises à la concurrence ? On gèle les prestations sociales pour donner 3 milliards d’euros à la grande distribution, 2 milliards d’euros au bâtiment, 1,5 milliard aux médecins, huissiers, avocats… Un notaire paiera 7000 euros d’impôts en moins par an, va-t-il embaucher ? Non, il va partir en vacances ! Je ne suis pas contre la politique de l’offre, mais il faudrait au moins cibler les bénéficiaires !

Que peut faire un député de la Ve république appartenant à une majorité dont il récuse la politique ?

Je suis conscient que, si l’on va trop loin, on risque de faire tomber le gouvernement. Le quinquennat et la coïncidence des mandats présidentiel et parlementaire sont un piège terrible qui paralyse le pouvoir des députés. Reste que le Président de la République procède à son tour du contrat qu’il a passé avec les Français. Or, ce contrat, ce sont les 60 engagements présidentiels. Je ne suis même plus à la gauche du parti, mais simplement un fidèle hollandais de 2012 ! Avec l’hyper-présidence, on vit une forme de confiscation du pouvoir, de coup d’État permanent. Les parlementaires n’ont le choix qu’entre le baroud d’honneur – présenter puis retirer un amendement – et le conflit majeur avec l’exécutif. Il n’y a pas de voie médiane…

Êtes-vous prêt à monter aux extrêmes, c’est-à-dire à risquer une dissolution ?

Non, la dissolution, on en connaît l’issue. Mais il faut que le Président tienne compte de l’état d’esprit des élus de sa majorité et qu’il soit prêt au compromis quand nous formulons des contre-propositions.

Le coup de pouce aux petites retraites, n’est-ce pas un compromis ?

Ca va dans le bon sens, mais le scénario envisagé, à savoir un crédit d’impôt, ne correspond pas à l’urgence sociale dans laquelle se trouvent de trop nombreux retraités. Les vieux ne doivent pas être une variable d’ajustement dans la crise.

Quel rôle Manuel Valls joue-t-il dans ce rapport de force ?

Manuel Valls a clairement décidé de se placer dans la roue du Président pour ne pas laisser penser qu’il veut être calife à la place du calife. De surcroît, la ligne actuelle est conforme à celle qu’il a présentée aux primaires – qui n’avait, je vous le rappelle, recueilli que 5 % des voix !

Au fond, Hollande est-il plus proche de Sarkozy que de Jérôme Guedj ?

Je ne tracerai jamais un signe d’égalité entre Sarkozy et Hollande. Je sais trop ce qu’était et ce que serait le projet de la droite. Reste qu’on est aujourd’hui très loin du discours du Bourget… J’ai cru que Hollande, devenu Président, demeurerait adepte de la synthèse solférinienne. J’ai peur de m’être trompé, puisqu’il a manifestement renoué avec le dépassement du clivage gauche-droite qu’il théorisait au temps des Clubs Témoins au milieu des années 80.

C’est ce que Marine Le Pen nomme l’« UMPS »

Absolument, cela donne l’impression détestable que la droite et la gauche sont d’accord sur l’essentiel et font semblant d’être en désaccord sur l’accessoire. Cela désespère nos propres électeurs et alimente en partie le FN.

À l’intérieur de la gauche, on peut distinguer plusieurs familles : la gauche démondialisatrice, la gauche européiste, la gauche sociétale, etc. Malgré tout, Valls incarne une gauche républicaine…

Incontestablement, c’est pourquoi j’étais convaincu que Valls construirait  la nouvelle grande synthèse de la gauche. Je me suis trompé. En tout cas, il doit penser que ce n’est pas le moment. Et peut-être se dit-il que le côté « père courage », la dimension « du sang et des larmes » le serviront mieux pour l’avenir, notamment en 2022.

Votre incompatibilité idéologique avec Hollande et Valls ne valide-t-elle pas la stratégie de votre ancien ami Mélenchon ?

Cette stratégie a rendu Mélenchon politiquement impuissant !

Que pensez-vous de l’idée de Julien Dray qui voudrait organiser une primaire pour choisir le candidat socialiste en 2017 ?

J’y suis favorable. Si la courbe du chômage ne s’est pas radicalement inversée au milieu de 2015, Hollande ne sera pas en position de gagner en 2017.

Propos recueillis par Elisabeth Lévy, Gil Mihaely et Daoud Boughezala[/access]

* Photo: REVELLI-BEAUMONT/SIPA.00683470_000016

Lettre à un papa pro-européen

38

nigel farage ukip ue

Salut papa,

Tu sais que je suis un eurosceptique (à l’anglaise plus qu’à la française,puisque les idées fascisantes me répugnent) depuis que j’ai étudié le fonctionnement de l’UE pour mon Master de géopolitique. Jusque-là, j’étais un europhile content, comme tous les jeunes de ma génération (j’ai voté oui en 92). Tu as raison, il faut aller voir les choses de près. Il faut étudier le fonctionnement des institutions, interviewer des fonctionnaires (ce que j’ai fait à Bruxelles) pour s’apercevoir que tous les pays mettent en avant, que ce soit militairement ou économiquement (en fonction de leurs avantages industriels respectifs, lesquels ne sont évidemment pas les mêmes) leur agenda national. Bismarck for ever, comme dirait Kissinger. Il est vrai que le style change (Poutine n’a plus besoin de déclarer la guerre aux USA pour s’emparer d’une enclave stratégique, il lui suffit d’appuyer sur l’inconsistance irrécupérable de la diplomatie européenne), mais le fond reste le même.

Tu crois vraiment que la Lituanie pèse autant que l’Allemagne en quelque domaine que ce soit ? Au sein même de l’UE, le plus fort gagne, ce qui est la définition même de la Realpolitik. On peut faire dans le populisme en donnant aux gens l’impression qu’un changement radical est possible. Mais on peut aussi les berner indéfiniment – l’espoir fait vivre – en leur faisant accroire que l’on va changer les rapports de force par la seule vertu de la négociation. Bref, un populisme peut en cacher un autre. (J’espère que cette comparaison ferroviaire te plaira)

S’agissant de l’Euro, tu as bien sûr raison. La sortie de l’Euro n’est certainement pas une garantie de croissance. Et après ? Le reproche serait fondé si quelqu’un pouvait se targuer d’un tel exploit.

La question n’est pas de savoir si les souverainistes sont des meilleurs économistes que les pro-Européens français (lesquels n’ont pas l’air d’être si compétents en matière de chômage ni en quelque autre domaine que ce soit).

Il est déjà idiot de laisser présupposer qu’il y a des compétents et des incompétents, alors que l’économie n’est ni une science, ni le domaine réservé d’un camp. L’économie ne marche pas toute seule comme une belle mécanique, abstraction faite des choix politiques que l’on se donne. Ces choix ne peuvent être que divers, et l’économie, par conséquent, ne peut que tanguer dans tous les sens. (J’espère que cette comparaison maritime te plaira. Sinon, on peut toujours utiliser l’image du train qui déraille).

Au vrai, la question est beaucoup plus simple. Comme les abstentionnistes nous le rappellent avec une force de conviction qui contraste avec la patine rhétorique des Europhiles de carrière, la question est de savoir si tu as encore le droit d’élire quelqu’un et de le démettre ensuite s’il ne tient pas ses promesses, ou s’il échoue. Tu as l’impression que ce sera le cas au sein de la Commission ? As-tu vu comment on élit un Président à Bruxelles ? Allons bon, il faudrait rentrer dans les rangs de peur d’être montré du doigt par nos voisins. Quel drôle de raisonnement. Je n’échange pas la démocratie contre le plaisir de faire comme tout le monde.

Bisou,

Ton fils.

*Photo : SIPANY/SIPA. SIPAUSA30107220_000004. 

Vote FN: Hamid et Marine

209

marine le pen election

J’avais un peu perdu de vue Hamid. Pas vraiment un ami, une connaissance. Le compagnon de Sylvie ou son mari, je ne sais plus et, dans la bande de copains de cette époque, cela avait si peu d’importance et même si peu d’intérêt que personne n’avait jamais demandé, ou alors je n’avais pas retenu la réponse. Était-il français venu du Maroc ou Marocain venu en France ? Je n’en sais rien non plus. On s’était très peu vu, j’avais dû diner deux ou trois fois chez eux, avec d’autres. Beaucoup trop peu pour perdre du temps avec ce genre de détails. On ne demande pas à nos amis leurs papiers, on leur demande s’ils vont bien.

Elle dessinait chez un architecte, il travaillait dans une boîte de travaux publics ; il ne montait pas dans les tractopelles, il était commercial, sur la route, ou plutôt dans les embouteillages, du matin tôt au soir tard. Elle élevait des lapins, deux ou trois, pas pour les manger, pour les câliner. « Ils sont trop mignons, je les boufferais !» Tu parles, elle avait le cœur beaucoup plus gros que le ventre. C’est lui qui faisait à manger et qui apportait les plats, sans enlever son tablier. Pendant qu’elle parlait et qu’elle riait, il servait et veillait à ce que rien ne manque. « Ça va les amis ? Rien ne manque ? » En chœur ou en canon : « Viens t’assoir Hamid !!! »« J’arrive j’arrive… » Il était un peu gros, un ours qui n’aurait pas su grogner, et sans sa protection, sans son affection, Sylvie aurait été exposée à la mesquinerie du monde, et elle n’était pas vaccinée.

En mars 2010, j’étais particulièrement remonté. Sarkozy s’était bien foutu de moi. Le volontarisme affiché de sa campagne tournait à l’agitation. J’attendais le retour de la civilisation et j’assistais au réensauvagement généralisé. Les courbes de l’immigration et de la criminalité tardaient à s’inverser autant que celle du chômage, la laïcité était compromise et la discrimination positive promue. Après l’assimilation, on renonçait à l’intégration pour célébrer le respect et l’amour de toutes les différences, toutes sauf de la nôtre, cette exception culturelle, cet idéal républicain, ce modèle qui avait fait la France et qu’un président un peu trop européiste, libéral et atlantiste semblait ne plus savoir, vouloir ou pouvoir défendre. Quant au Karcher promis, il semblait remisé au fond des ateliers ministériels. Le chef de l’État se contentait de faire les gros yeux aux juges pour la galerie quand il aurait fallu leur tordre le bras, pour de bon. Si on avait gardé les récidivistes en prison, j’aurais été rassuré, si on y avait suicidé par paquets de douze les irrécupérables dangereux, les multi-multi-récidivistes, j’aurais regardé ailleurs ; au lieu de ça, on les laissait dehors, dans ces rues qu’arpentent ma fille, ma femme et ma mère.

Pour la première fois, j’étais décidé à voter FN pour, comme le déclarait Marine Le Pen, « remettre le Front national dans le jeu », ni plus ni moins. Les élections étaient régionales et le risque était nul de donner des responsabilités à ce parti qui compte aujourd’hui les votes dieudonnistes comme les élus des autres bords en territoires perdus comptent les votes musulmans. Je voulais juste appuyer un peu sur l’aiguillon qui devait réveiller la droite endormie aux affaires en rappelant au président ses promesses de candidat, et ajouter mon souffle aux vents populaires, et même populistes, pour remettre ces girouettes politiciennes dans le bon sens républicain. Tout me poussait à ce vote utile, du « cordon sanitaire » de Laurent Joffrin à l’arrogance de Pascale Clarke, ou inversement, et j’en oublie tellement. L’intimidation antifasciste avait fait son temps, Soral avait claqué la porte au nez d’un parti qui avait perdu de vue le complot sioniste, Florian Phillipot avait remplacé Bruno Gollnisch, et la nouvelle présidente se faisait acclamer en criant Vive la république et Vive de Gaulle.

Le « front républicain » était déjà une posture, et même une imposture. Qui défendait alors la République ? Ceux qui remplaçaient la méritocratie par le nivellement ? Ceux qui institutionnalisaient les orientations sexuelles ? Ceux qui laissaient entrer le halal à l’école et la prière au boulot ? Qui répondaient de leur politique étrangère au dîner du CRIF ? Qui ménageaient les susceptibilités religieuses au mépris des souffrances animales ?  Ceux qui entravaient les historiens avec des lois mémorielles ? Renonçaient à la souveraineté nationale, à la maîtrise des frontières, au contrôle de l’immigration, à l’enseignement de l’histoire, à la transmission de la culture ?

Qui défendait la République ? Qui faisait front pour défendre l’intérêt supérieur de la nation face aux communautarismes, aux clientélismes, aux corporatismes, aux laxismes, aux dogmatismes, aux parlementarismes, aux syndicalismes, aux libreséchangismes, aux droits-de-l’hommismes, aux sans-frontièrismes, au moralisme des rombières luxembourgeoises  (Rappelez-vous Viviane Reding) ? Et au-delà de la République, qui défendait la démocratie ? Qui écoutait le peuple ? Qui légiférait pour une plus grande représentativité par la proportionnelle ou le référendum ? Qui défendait les classes populaires fuyant les quartiers de même nom contre la racaille diverse au lieu de les contraindre au mélange par la loi ? Qui entendait, au lieu de les insulter, ces gens qui avaient autant envie d’accueillir l’islam que d’attraper la scarlatine ? Roselyne Bachelot ? Alain Juppé ? Bruno Le Maire ? Bien sûr, toute la droite n’était pas honteuse et lâche, incapable et opportuniste, elle était aussi populaire et comptait dans ses rangs Christian Vanneste, Xavier Lemoine ou Jacques Myard, et j’avais quelques scrupules à les désavouer dans les urnes mais Jean-François Copé, déjà chef de l’UMP, s’en était chargé avant moi. En fait, le « front républicain » et le Front national, avec leurs conneries, c’était devenu la même chose.

Je marchais d’un pas décidé vers le bureau de vote et sur qui je tombe ? Cet enfoiré de Français marocain. Hamid. « Qu’est-ce que tu fous là ? » Il n’a pas saisi tout le sens de ma question. Qu’est-ce qu’il venait faire en travers de ma route et de mes résolutions toutes fraîches, avec sa bonne tête et son allure débonnaire ? « Je vais voter. » « Moi aussi. » Il ne m’a pas demandé pour qui. Il ne m’a pas obligé à me défiler. Je ne lui aurais pas balancé comme ça, pas sans de longues explications qui auraient sûrement plombé un dîner, pas sans lui dire que je m’oppose à l’islamisation de la France mais que les détendus de l’islam sont les bienvenus et les dissidents mes frères. Sûrement pas sans ces précisions essentielles. Je ne lâche rien mais je ne veux gifler personne. J’ai voté FN et je le referai le 25 mai pour les mêmes causes et pour les mêmes effets mais le sourire de Hamid, comme le regard de Finkielkraut, me hante. Qu’ai-je fait pour la France ? Un moindre mal nécessaire qui m’empêche aujourd’hui d’avoir la victoire joyeuse. J’ai donné du poids à des foules qui se défoulent en scandant : « On est chez nous ! » Lui, loin des slogans, des discours et des tambours battants, il  rend une femme heureuse. J’aimerais pouvoir en dire autant.

*Photo: LCHAM/SIPA.00684448_000004

FN à 25%?

617

fn ump ps ue

Un moment de honte est vite oublié. Les 25% du FN sont la divine surprise des partisans de l’Europe telle qu’elle se fait. C’est-à-dire l’UMP, l’UDI et le PS. Bien sûr, il va y avoir quelques dommages collatéraux : il fallait voir dans les yeux de Copé la certitude de sa mort politique prochaine, un peu comme les traîtres de série B ;  il fallait entendre le lapsus énorme de Cambadélis souhaitant au nom du PS une Europe plus « bureaucratique, euh pardon, démocratique. », il fallait rire des éléments de langage préparés à l’avance par des communicants décidément de moins en moins habiles, reconnaissables d’une bouche à l’autre. Pour le PS, c’était un scrutin européen sans lendemain, ce qui limitait la portée du score du FN. Pour l’UMP, on assistait en cette soirée à un désaveu du gouvernement Hollande-Valls et seulement à ça. On ne voit pas pourquoi, effectivement, un PS à 14% aurait eu à s’interroger sur la politique qu’il mène ni pourquoi une UMP devancée de cinq points par le Front aurait dû s’interroger sur la tactique Buisson qui a banalisé les idées de Marine Le Pen au point de les rendre acceptables avec l’aide complaisante des médias.

Les seuls à échapper à ce ronronnement furent Fabius et Juppé. C’est normal, ces deux-là sont quand même plus intelligents et cultivés que la moyenne de leurs petits camarades et ils ont une vision de la France qui va légèrement au-delà de leurs partis respectifs. À un moment, on les a vus face à face s’approuver mutuellement  en admettant que tout de même, 25% pour le FN, on n’allait pas pouvoir s’en tirer avec des explications toutes faites.

Pour le reste, il fallait écouter l’UDI-Modem. C’est là qu’on entendait de manière subliminale que certains, consciemment ou pas, pouvaient très bien retourner le score du FN contre le FN lui-même, comme au judo. Ainsi Bayrou, à défaut de demander la dissolution comme le faisaient Philippot et Marine Le Pen, parlait d’une réforme nécessaire des institutions et aussi du mode de scrutin. Tiens, tiens, tiens, qu’est-ce que ça venait faire là, cette réflexion ? Changer le mode de scrutin pour des législatives en choisissant la proportionnelle pour rénover la démocratie ? Avec un FN à 25%. Autant dire en faire le premier parti à l’Assemblée nationale…

Eh bien justement, pourquoi pas ? Ce serait enfin la possibilité en France d’avoir ces « grandes coalitions » de la droite, du centre et de la social-démocratie pour gouverner dans le sens souhaité par les marchés. Ces marchés qui veulent que l’Union Européenne soit avant tout le grand souk du libre échange avec des normes sociales et environnementales réduites à néant par le Traité Transatlantique. Et la seule solution, c’est de faire comprendre au bon peuple : « Vous savez, vous avez le choix soit entre un Marine Le Pen présidente et Philippot Premier ministre, soit nous, les gentils gars du cercle de la raison… » Genre un triumvirat de l’intelligence et du réalisme avec mettons, puisqu’on parlait d’eux Juppé/Bayrou/Fabius à la manœuvre, histoire de te faire digérer le recul de civilisation avec amabilité, compétence et citations latines.

Oui, ces 25% du FN permettent aux européistes d’avoir l’ennemi qu’ils souhaitaient et contre lequel il sera tellement facile de faire alliance au nom de la démocratie. C’est ce que nous avons déjà appelé le syndrome Goldstein. Goldstein, dans 1984, c’est l’ennemi fabriqué de toutes pièces par Big Brother pour faire croire aux gens que Big Brother est menacé.

Les 25% du FN, c’est pour l’européiste le moyen d’éviter de faire trop entendre les vraies alternatives, par exemple en France la réflexion de DLR et Dupont-Aignan sur une souveraineté renouvelée ou du Front de gauche sur un Welfare state à l‘échelle européenne en reprenant, par exemple, les commandes de la Banque Centrale Européenne. Non, il faut avoir souffert comme les Grecs pour ne plus tomber dans le piège tendu par ces « partis de gouvernement ». En Grèce, Syriza, le Front de gauche local, est arrivé largement en tête tandis qu’Aube Dorée, qui aurait été tellement plus pratique pour sauver la baraque UE, est largement distancée.

Non décidément, les 25% du FN, ce « séisme » qui s’étale à la une des journaux, n’affolent pas plus que ça, au contraire, ceux qui décident de notre destin. Un exemple : la bourse de Paris, ce lundi matin, a ouvert à la hausse.

Elle est pas belle la vie ?

*Photo :  REVELLI-BEAUMONT/SIPA. 00684465_000002.

Les heures les plus sombres, les vraies

Le résultat des élections européennes ne pouvait en aucun cas constituer une surprise. L’ordre d’arrivée et les pourcentages respectifs avaient été annoncés, et n’importe quel sondeur amateur utilisant le doigt mouillé savait ce qui allait arriver. Par ailleurs, il s’agit d’un scrutin dont chacun sait qu’il ne sert à rien puisque la politique européenne est ossifiée dans les traités et par conséquent intangible. Qu’au cœur du désastre hollandien, il ne se soit trouvé qu’un électeur inscrit sur dix pour aller se défouler en votant pour le parti « des heures les plus sombres », est –à la limite- presque rassurant.

Mais, ce matin, on rivalise. « Gueule de bois, catastrophe, choc terrible ». On échappe d’extrême justesse au « danger fasciste », mais pas au «Le score du FN est un choc à l’échelle du monde… » (Un ban pour Ségolène !). D’ailleurs, un signe qui ne trompe pas, une rumeur court sur les réseaux, que la chaîne de télévision « Histoire », vous savez celle du sulfureux Patrick Buisson, a programmé un film de Leni Riefenstahl.

Soyons sérieux. Et regardons France 3 ce soir. Un docu fiction sur « les Français du jour J ». Les 177 Français Libres qui avaient bravé tous les dangers pour rejoindre Londres et qui ont remis ça en intégrant le Commando Kieffer afin d’être sûr d’être en première ligne. De vrais antifascistes qui combattaient le vrai fascisme. En chantant la Marseillaise, Monsieur Wilson.

On y retrouvera René Rossey, pied-noir de 17 ans, qui ne connaissait pas la France et dont le premier contact avec la terre de celle-ci fut le 6 juin 1944 à 7h30 du matin sur la plage de Sword Beach. Il semble que cela l’ait marqué[1. Histoire de faire connaissance avec René Rossey avant ce soir, on peut regarder un premier et très beau documentaire d’il y a une douzaine d’années. Le commando était accompagné d’un cinéaste. Sur les images, on voit et reconnaît les protagonistes pendant la bataille.].

De Gaulle, qui n’aimait pas que l’on soit intégré à l’armée britannique, les a snobés, et il a eu tort. Ces 177-là considéraient que leur appartenance au peuple français leur imposait le devoir de combattre pour sa Libération, fut-ce au prix de leur vie. Et leur première récompense fut la phrase de leur colonel anglais après la bataille, celle de l’honneur retrouvé : « Vous avez fait du bon travail, vous les Français. » Les vieillards survivants le racontent, avec émotion, mais sans regret. C’est rafraîchissant. Et encourageant.

FN en tête : les Français sont ingrats

160

fn dlr europeennes ps

Chers citoyens-lecteurs, je ne vous félicite pas ! Il suffisait d’allumer sa télé hier soir, même sans le son : à la tête que faisaient les plus éminents représentants des partis qu’on appelle, sans rire, partis de gouvernement, on comprenait que vous aviez fait des bêtises. Les seuls qui avaient l’air contents, c’étaient la méchante et ses amis, ceux qui, paraît-il, veulent tout casser, la France, l’Europe et le reste.

Je devrais prendre un ton grave pour vous annoncer que plus rien ne sera comme avant. Mais justement, pas mal de gens trouvent qu’avant, c’était pas terrible, et c’est exactement ce qu’ils veulent, que rien ne soit plus comme avant. Et puis, comme on nous le dit deux ou trois fois par an, que rien ne sera plus comme avant, je demande à voir avant de m’affoler.

Pour aggraver mon cas, j’avoue avoir trouvé hilarant de voir l’ensemble de la classe politique et des commentateurs rivaliser dans la sidération devant un résultat parfaitement conforme à ce qu’ils annonçaient depuis trois semaines. « Ce scrutin est plus qu’une nouvelle alerte, c’est un choc, un séisme », a déclaré Manuel Valls. Je dirais même mieux, a renchéri Ségolène Royal sur le mode Dupont-Dupond, « c’est un séisme à l’échelle du monde ». Ah bon, ils vont organiser des festivités anti-FN à Pékin ?

Je vous vois venir. Le FN premier parti de France et ça vous fait rire ? D’abord, si le FN est arrivé en tête, c’est peut-être parce que, sur la question de l’Europe, il représente la seule véritable opposition, puisque tous les autres, au-delà de leurs différences, se disent favorables à la poursuite de l’intégration du Continent – à l’exception, il est vrai, de Nicolas Dupont-Aignan, dont le parti, sans vouloir lui faire offense, ne paraît pas en mesure de changer la donne. Attention, ils veulent tous une autre Europe. C’est que l’Europe, c’est comme l’islam et la gauche : quelque part, il y en a une belle, une bonne, vraie. Certes, il est fâcheux que ce ne soit pas celle qui existe dans le réel, mais puisqu’on vous dit que le messie viendra, bande de mécréants.

Quoi qu’il en soit, mes confrères devraient être heureux : leur storytelling, comme on dit chez les gens informés, a parfaitement fonctionné. D’un côté, il y avait les gens raisonnables et de l’autre les europhobes. Alors, c’est peut-être très mal de ne pas aimer l’Europe, mais, à ma connaissance, une élection c’est mieux quand il y a un véritable choix. L’ennui, c’est que quand les électeurs choisissent, ils peuvent faire le mauvais choix. En fait de séisme, un quart de la moitié des électeurs qui se sont déplacés ont donc voté pour le parti de Marine Le Pen. Et quoi qu’en pense Jean-Luc Mélenchon qui ne reconnaît plus sa France, ils ne sont pas tous fascistes, racistes ou réactionnaires, non, ils aimeraient que quelque chose qui s’appelle la France continue à exister et ils croient que pour ça, il faut des frontières, pas des barbelés ou des barrières infranchissables, non, juste des frontières comme ça se fait encore dans le reste du monde. Alors, peut-être qu’ils se trompent de bulletin, mais il faudrait peut-être se demander pourquoi ils ont choisi celui-là et pas un autre.

On comprend que les batailles de chiffonniers et le grand déballage qui s’annonce à l’UMP puissent décourager les meilleures volontés. Mais le PS à 15 %, c’est bien la preuve que les Français sont ingrats, non ? François Hollande leur offre un nouveau premier ministre, il entreprend de défaire ce qu’il avait fait durant les deux premières années de son mandat, notamment en réduisant la pression fiscale, soudainement décrétée insupportable par Manuel Valls, et ils ne sont pas contents ? Camouflet supplémentaire, alors que la gauche, c’est bien connu, est le camp des jeunes et des pauvres, c’est encore le FN qui arrive en tête chez les jeunes et les ouvriers, tiens on devrait les priver du droit de vote, ceux-là. En attendant, s’il y a quelque chose d’historique dans ces élections européennes, c’est bien le score misérable réalisé par le parti supposément majoritaire.

Notez que le sursaut ne s’est pas fait attendre. Dès dimanche soir, à l’UMP, on parlait d’un rapprochement avec les centristes de l’UDI, ça fait rêver, non ? En clair, puisque vous n’aimez pas l’Europe, il vous faut plus d’Europe. Logique. Du côté du PS, la drôle d’intervention de Manuel Valls, engoncé dans son costume pour prononcer un texte enregistré a certainement enthousiasmé les foules. Oui, croyez le ou pas, mais Valls est pour les valeurs de la République, ça dépote ! Surtout, il y a eu ce communiqué de l’Elysée. Il paraît que mon président de la République a dit qu’il fallait tirer les conclusions de cette élection. Alors vous voyez, moi, je suis rassurée.

*Photo : MAPA PHOTOGRAPHIE/SIPA. 00682404_0000053.

Européennes : face au FN, le bal des autruches

189

fn cambadelis valls sarkozy

Match nul UMP-PS. Avec un Front national planant à 26% des voix sur l’ensemble de la France, à cinq points devant l’UMP, à onze du Parti socialiste, le paysage politique hexagonal ne sort pas indemne de ses élections européennes. Notons au passage que le bon vieux mythe de l’abstention favorable au parti lepéniste prend du plomb dans l’aile puisque le léger regain de participation a ostensiblement profité aux listes frontistes. Jean-Christophe Cambadélis en sera pour ses frais, lui qui avait pronostiqué, telle une Pythie au doigt mouillé : « le FN n’est fort que de l’abstention et, selon qu’elle sera forte ou basse lors des prochaines élections, il sera en bonne ou moins bonne position ». Loupé !

S’est au contraire vérifié le théorème de Guilluy : les classes laborieuses, dites aussi classes dangereuses, votent massivement FN, lorsqu’elles ne s’abstiennent pas. La pointes de Marine Le Pen à 32% dans le Nord-Ouest, reléguant le Copé boy Jérôme Lavrilleux quinze points derrière son panache blond[1. Décidément, certains ont autant de mal à mener campagne qu’à assurer une bonne comptabilité.] et son adversaire socialiste à vingt points de distance, dessinent la caricature de la nouvelle géographie sociale française. De la même manière, la bonne tenue du fédéraliste UMP Lamassoure, vainqueur en Île-de-France, l’un des rares avocats du Traité transatlantique sur la place de Paris, confirme l’avenir de la droite bobo dans les ville-mondes. Qu’Hidalgo se le tienne pour dit…

Tout le sel de la soirée d’hier tenait dans le florilège de réactions dont nous ont gratifié commentateurs et politiques. Quelques jours avant l’élection, Cambadélis (encore lui, Harlem Désir lui ayant cédé son siège d’amuseur en chef) avait déjà annoncé la couleur : « Si le Front national arrivait en tête dimanche, cela signifierait que la France des droits de l’homme a cédé la place au pays qui veut exclure les autres. » Comme dans un tableau de Jérôme Bosch, il semblerait qu’une grande partie de l’électorat brûle aujourd’hui dans les flammes de l’enfer. L’annonce de cet épisode apocalyptique a ouvert une corrida autour du taureau frontiste que de tristes picadors asticotent de leurs banderilles. « Heures sombres », insiste Cambadélis, après une overdose de Nuit et brouillard. Mais la palme du grotesque revient à Carlos da Silva, député PS d’Evry en lieu et place de Manuel Valls. Le porte-parole du PS a poussé l’inconscience politique jusqu’à morigéner Nicolas Bay en direct sur Itélé, en lui prodiguant une petite leçon de morale digne des heures les plus noires de l’antifascisme. Verdict : « le FN est un parti antirépublicain » et ses électeurs des salauds à rééduquer. Et l’édile socialiste de plastronner : « vous ne servirez à rien », rappelant le profil peu ragoûtant des alliés étrangers du  FN. Comme si l’électeur frontiste lambda espérait renverser l’Europe par l’alliance entre Marine Le Pen, le FPÖ autrichien et les libéraux-libertaires peroxydés de Geert Wilders. Même le Premier ministre a fait montre d’un meilleur sens politique dans son allocution aussi creuse et grandiloquente qu’un discours présidentiel. Certes, Valls ne change pas de cap, le gouvernail de l’austérité organisée continuera à donner du grain à moudre au FN. Mention spéciale à son vœu pieux : « Les Français aiment l’Europe ».

Même topo à droite. Du côté de l’UMP, on méprise moins l’électeur frontiste, on se contente de relativiser, voire de nier, la raclée électorale. Les grognards sarkozystes Hortefeux et Morano étant dans les choux, ils se consolent avec des comptes d’apothicaire, en additionnant les 10% de la liste UDI-Modem à leur score médiocre. Las, le camouflet infligé à Sarkozy n’en est que plus flagrant, les accents souverainistes de sa récente tribune n’ayant pas suffi à berner le peuple de droite. Traduction, en langage techno : « L’UMP est la seule force capable de résister au Front national » (Bruno Le Maire). S’il est une vertu du cataclysme d’hier, c’est bien d’avoir suscité quelques vocations de comique. Rien que de très classique chez les autres ténors enroués de l’UMP, Goasguen mettant la défaite de son camp sur le dos de Guaino. Le premier qui dit la vérité…

Et la lucidité dans tout cela ? Mélenchon, distancé par l’autre Front, tire de son petit 6% une morale désabusée : « Le vote ethnique a supplanté le vote social. » Mouais. Reprise au bond par Zemmour, cette semi-vérité dissocie à tort vote social et vote ethnique, alors que les deux sont étroitement liés. Cahin-Caha, la « classe moyenne prolétarisée » souffre autant des conséquences sociétales de l’immigration que de ses effets économiques, la multiplication des boucheries hallal faisant moins mal qu’une délocalisation.

La grande quinzaine antifasciste n’est vraiment plus ce qu’elle était. Douze ans après le 21 avril 2002, le PS se frotte les mains de voir Marine Le Pen accéder à la première marche de l’opposition. Depuis hier, Valls nous martèle le même message que Copé : la gauche doit partir unie dès le premier tour pour être sûre de se qualifier au second tour des élections qui en comptent deux (cherchez l’erreur, la politique libérale du gouvernement n’étant pas précisément faite pour s’attirer les bonnes grâces du  Front de gauche…). En dépit des apparences, l’Elysée et Solférino ont donc enregistré leur plus grande victoire depuis les municipales : s’ils ne voulaient pas faire mousser le FN, pourquoi auraient-ils déterré le droit de vote des étrangers ? En exacerbant la guerre civile idéologique entre « une France qui a peur devant certaines réalités plus ou moins mythifiées – à commencer par l’immigration » et « une France qui a peur de la peur des autres, et tend à nier les problèmes posés par ces derniers » que Pierre-André Taguieff analyse dans son dernier essai, Hollande et Cambadélis se font les apprentis-sorciers de la diabolisation. Prudence : 2017 nous dira qui de l’UMP ou du PS a trop joué avec les allumettes.

Du diable en politique. Réflexions sur l’antilepénisme ordinaire. Pierre-André Taguieff, CNRS éditions, 2014.

taguieff fn ps

*Photo : AY-COLLECTION/SIPA. 00684371_000011.

L’Orient Express : traverser l’Europe en wagon-lit

4

orient express train

Les promeneurs qui longent la Seine à la hauteur du quai Saint-Bernard et du pont de Sully découvrent une vision insolite depuis quelques semaines : une majestueuse locomotive 230 G 353 sur le parvis de l’Institut du Monde arabe, massive, rutilante. C’est ainsi que s’affiche, jusqu’au 31 août, l’exposition intitulée Il était une fois l’Orient Express [1.  IMA, 1, rue des Fossés-St-Bernard, 75005 Paris. Du mardi au jeudi, 9h30-19h. Vendredi  nocturne. Tarif : 10€5. Informations : 01 40 51 38 38.].

En effet, cette locomotive à vapeur figure dans Le Crime de l’Orient Express, le film de Sydney Lumet tiré du  roman d’Agatha Christie. Sa présence imposante donne le ton de l’exposition, qui commence sur l’esplanade de l’IMA par la visite de trois anciennes voitures (dont une de la Flèche d’Or). Dans les locaux de l’IMA, la visite se poursuit avec des compartiments reconstitués, et des objets présentés dans des vitrines en forme de hautes malles élégantes, des photos, des cartes, et des vidéos, relatent de façon vivante et pédagogique cette épopée européenne qui a accompagné la révolution industrielle.

Car l’Orient Express, qui circula pendant un siècle entre Paris et Constantinople avant de connaître bien des prolongements, fut un train de légende. Entre 1883 et 1977, ses voitures bleu sombre portant le célèbre monogramme aux deux lions en cuivre ont transporté des rois et des artistes, des hommes d’affaires, des espions et des aventuriers dans une Europe où les empires s’écroulaient. Les fantômes qui le hantent, de Mata Hari à Lawrence d’Arabie, de Marlène Dietrich à Léon Tolstoï, du roi Ferdinand de Bulgarie au roi des Belges — Diaghilev et les Ballets russes étant des habitués — ont laissé une empreinte indélébile dans nos mémoires. Les écrivains l’ont décrit (Hemingway, Joseph Kessel, Graham Greene, Agatha Christie…), les poètes l’ont chanté (Apollinaire,  Valéry Larbaud…), et des réalisateurs y ont tourné des films inoubliables — notamment un James Bond, avec Bons Baisers de Russie de Terence Young (1963) et Une Femme disparaît (The Lady Vanishes), d’Alfred Hitchcok (1938).

Fils d’un banquier belge, Georges Nagelmackers découvre en 1868 l’Amérique en voiture Pullman et il se met en tête de réaliser un train de luxe ralliant Paris à Constantinople (future Istanbul). « Le miracle était à l’intérieur, dans cette boite close, vernie et capitonnée, » écrit Joseph Kessel (Wagon-Lit, 1932). Cloisons en teck, fleurs en marqueterie, déesses couronnées imaginées par Lalique, laque, cuir, velours des sièges, loquets en cuivre, épais tapis, harmonie des couleurs, éclairage, chauffage par le sol, aération, le luxe est de rigueur. Chaque compartiment dispose d’un cabinet de toilette avec eau courante. Le lit est déplié le soir par le personnel, le matin le petit-déjeuner est servi dans le compartiment. Les autres repas sont pris au wagon-restaurant, où officie un chef de cuisine réputé. Tempête, avalanche, attaques de brigands, de jour comme de nuit, rien ne prend le personnel au dépourvu.

Si Léopold II de Belgique fait preuve d’enthousiasme, il faudra de longues négociations pour que l’express puisse traverser l’empire de Guillaume II, puis l’Autriche-Hongrie et l’Europe centrale, avec les Balkans qui cherchent à se dégager du joug ottoman. Outre les difficultés diplomatiques, les obstacles techniques sont de taille, parmi lesquels l’harmonie des réseaux et des signalisations, et la nécessité d’assurer l’approvisionnement en charbon, en eau, en vivres.

Le 4 octobre 1883, quand l’Orient Express s’ébranle en gare de l’Est (alors nommée gare de Strasbourg), c’est le premier train international dont les voyageurs vont franchir les frontières d’une dizaine de pays sans avoir à prendre de correspondance. Les paysages défilent, et on ne descend de son wagon qu’à l’arrivée. « On glissait à travers des prairies où des bergers,/
 Au pied de groupes de grands arbres pareils à des collines,/ Etaient vêtus de peaux de moutons crues et sales… » s’émerveille Valéry Larbaud, le poète dandy  (1913). Le contrôle des papiers et des passagers est réduit au minimum. A l’époque des traversées transatlantiques, la bonne société parisienne et cosmopolite, nourrie d’orientalisme, rêve de découvrir les rives du Bosphore et les pyramides d’Egypte. Georges Nagelmackers va lui ouvrir les portes de l’Europe, puis celles de l’Asie et de l’Afrique, sans oublier de construire des palaces pour accueillir les visiteurs aux principales étapes (André Malraux a écrit La Condition humaine au Grand-Hôtel des Wagons-lits de Pékin,1933).

Quand le dernier tronçon est achevé en 1889, le trajet Paris-Constantinople, 3186 km, ne prend que 67h35, un record. Le train roule en moyenne à 70 km/h. Une vingtaine de locomotives se relaient sur le trajet. Quelques décennies plus tard, il ne faudra plus que trois jours. A partir de 1918, l’ouverture du tunnel du Simplon entre la Suisse et l’Italie permet de gagner du temps. L’Orient Express connaît son apogée dans les années trente avec différentes lignes qui se développent, desservant toutes les grandes capitales européennes jusqu’à Moscou.

Dès la fin du XIXe siècle, le Taurus Express relie la Méditerranée à l’Océan indien. Les voyageurs européens descendent à Sirkeci, prennent un ferry et montent en gare d’Haydarpasa dans le Taurus-Express. A Eskisehir, une partie va à Ankara l’autre à Alep. En 1930-31, le trajet s’allonge jusqu’au Liban avec Tripoli et Beyrouth, puis Damas, siège du pouvoir ottoman de la région Syrie-Palestine, allant jusqu’à Bassorah sur le golfe Persique (une liaison automobile conduit à Téhéran). Les voies ferrées desserviront  ensuite les gares de Haifa, de Tel Aviv (dont les bâtiments ont été joliment restaurés), et du Caire.

Si le train bleu de la Compagnie Internationale des wagons lits créée par Nagelmackers ne pouvait s’accommoder d’une Europe en guerre, il est aussi associé aux heures les plus tragiques de notre histoire. C’est dans le wagon-restaurant 2419 D que Hitler recevra la capitulation de la France en juin 1940, assis à la place même que Foch occupait le 11 novembre 1918, quand les Allemands avaient signé l’armistice qui mettait fin à la Première Guerre mondiale. Ce wagon n’existe plus : emporté à Berlin comme trophée, il fut incendiés sur ordre des SS en 1945.

* Photo: MARY EVANS/SIPA. 51259521_000001

Ukraine : le parti du pragmatisme écrase celui de l’extrémisme

169

En Ukraine, le milliardaire pro-européen Porochenko a remporté près de 56 % des suffrages à l’élection présidentielle de dimanche. Un résultat jamais atteint depuis 1994.Très loin devant l’ancienne Premier ministre Timochenko[1. Ioulia Timochenko a remporté 13,1 % des voix.] qui a perdu son aura en même temps que ses nattes, le vainqueur a bénéficié d’un vote massif, sans néanmoins surfer sur une vague d’enthousiasme.

Petro Porochenko ne représente en aucun cas l’idéal auquel aspiraient les révoltés de Maïdan. « Le roi du chocolat » a mêlé dans sa carrière médias, business, et politique. Directeur de la chaîne nationale Kanal 5, du grand groupe industriel et chocolatier Roshen, ministre sous les présidences successives et opposées de Viktor Iouchtchenko et de Viktor Ianoukovitch, son profil d’oligarque n’inspire ni nouveauté ni pureté.

Mais les Ukrainiens n’avaient sans doute pas oublié ses talents de fin négociateur révélés pendant la « guerre du chocolat ». Son entreprise Roshen avait en effet été victime du boycott russe en août dernier. Les  confiseries contenaient des produits cancérigènes, paraît-il. Un symbole pour cet entrepreneur publiquement européiste dont les bénéfices dépendent largement de la consommation russe. Les pourparlers ont permis, un mois plus tard, la levée de l’embargo sucré. Aujourd’hui, Petro Porochenko bénéficie des faveurs du Kremlin. Le ministre des Affaires étrangères russe a déclaré que son pays était« prêt au dialogue » avec lui.

Les électeurs ukrainiens, dans un contexte de crise majeure, ont refusé de se réfugier dans l’extrémisme – les partis d’extrême droite : Pravyi Sektor et  Svoboda ne dépassent pas 1 % des voix- pour préférer nommer un homme capable de mener le pays, comme il aura géré ses entreprises.

Le spectre du fascisme et le rêve de Maïdan ont donc été enterrés dans un même son de cloche électorale. Et les Ukrainiens, cette fois-ci, n’ont pas fait la fine bouche.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

UMP : Et maintenant?

121
ump cope fillon juppe

ump cope fillon juppe

Fort Chabrol n’a pas tenu. Contrairement à l’hiver 2012 où Jean-François Copé, vaille que vaille, avait tenu bon, y compris face à la scission d’une bonne moitié des députés UMP, le départ du président de l’UMP a cette fois-ci été obtenu.

Le bureau politique de ce matin accouche donc de la démission collective de la direction actuelle de l’UMP qui prendra effet le 15 juin prochain, un congrès extraordinaire étant convoqué pour octobre, avec à la clef, l’élection d’un nouveau président. En attendant, c’est une troïka composée de trois premiers ministres UMP qui assurera l’intérim. Alain Juppé, Jean-Pierre Raffarin et François Fillon dirigeront donc le parti et prépareront le congrès[1. Dominique de Villepin ne cotise plus à l’UMP et ne fait plus partie du bureau politique. Il n’est donc plus considéré comme un ancien Premier ministre UMP par ses collègues.].

Depuis l’éclatement de l’affaire Bygmalion, Copé avait décidé de faire celui qui ne savait pas, ce qui traduit en langage Zemmour, signifiait qu’il « préférait passer pour un con que pour un voleur ». Jérôme Lavrilleux, hier soir sur BFM TV, l’a dédouané, ainsi que Nicolas Sarkozy, assumant le fait que le dépassement du plafond des dépenses de sa dernière campagne présidentielle avait été maquillé par de fausses factures. Mais laissons l’enquête se dérouler et démêler le vrai du faux. Ce n’est pas notre sujet.

Attardons-nous plutôt sur les forces  politiques en présence. Parmi les rares personnalités qui ont soutenu Copé ce matin, figurait la « sarkopéiste » Nadine Morano, à la fois trésorière de l’association des amis de Nicolas Sarkozy et l’une des partisanes les plus fidèles de Copé lors de la guerre face à Fillon il y a dix-huit mois. La nouvelle députée européenne est sans doute mue par la crainte de voir Fillon et Juppé entraver le retour de Nicolas Sarkozy en organisant des primaires en 2016. Aujourd’hui, l’ancien président est non seulement éclaboussé par les retombées de l’affaire Bygmalion mais voit ses deux principaux adversaires prendre le contrôle du parti. Le maintien d’un Copé affaibli aurait davantage servi la stratégie du retour de l’homme providentiel.

Examinons la troïka désormais aux commandes de l’UMP. Raffarin a souligné que le congrès aurait lieu « après les sénatoriales », précision qui n’est pas anodine dans sa bouche d’un candidat à  la présidence de la chambre haute du Parlement, laquelle devrait re-basculer à droite à l’automne. Juppé et Fillon, quant à eux, ne pensent qu’à la future primaire qui désignera le candidat de la droite à la présidentielle. C’est pour cette raison qu’ils ne devraient pas postuler à la présidence de l’UMP. Et qu’ils se mettront certainement d’accord sur le nom d’un dirigeant intérimaire, ne présentant aucun danger immédiat. Ainsi, Xavier Bertrand, Bruno Le Maire et NKM ne correspondent pas au profil.

Juppé et Fillon pourraient aussi tenter de convaincre Raffarin de ne pas briguer le « Plateau » pour occuper la présidence de l’UMP. Un tel scénario ravirait Gérard Larcher, qui aspire à retrouver la tête du Sénat, mais l’ancien premier ministre de Chirac ne renoncera pas facilement à son rêve. Par éliminations successives, on déduit que  l’homme le mieux placé pour est bien François Baroin. L’ancien porte-parole de Chirac a soutenu Fillon pendant sa guerre avec Copé et il garde des liens anciens avec Alain Juppé. Surtout, il incarne à merveille la nouvelle ligne réclamée par le maire de Bordeaux et le député de Paris : résolument hostile à la stratégie Buisson, favorable à une alliance plus franche avec le centre UDI-Modem. Baroin a en outre l’avantage de ne pas trop déplaire à Nicolas Sarkozy.

Mais quel que soit le candidat estampillé Fillon-Juppé, il aura un adversaire. Car Henri Guaino et Laurent Wauquiez ont l’air bien décidés à faire entendre leur voix. Une fois n’est pas coutume, nous pourrions alors assister à une vraie bataille idéologique. Le refus ostensible de Guaino de voter pour Lamassoure aux élections européennes cachait un débat beaucoup plus noble que la guerre Fillon-Copé. Le député des Yvelines et celui de la Haute-Loire ont même publié ensemble une tribune fustigeant le tour actuel de la construction européenne. Leur candidature commune[2. Les militants de l’UMP votent pour un ticket de trois personnes – un président, un vice-président et un secrétaire général. Il leur resterait à trouver un troisième larron.] pourrait rappeler les heures glorieuses de 1990 où Pasqua et Séguin affrontaient Chirac… et Juppé.

Et offrir aux adhérents UMP autre chose qu’un combat de personnes qui pensent la même chose sur tout.

*Photo : WITT/SIPA. 00637864_000001.

Nous avons perdu le peuple de gauche

76
jerome guedj ps

jerome guedj ps

Figure de l’aile gauche du PS, Jérôme Guedj est président du Conseil général de l’Essonne. Il vient de quitter l’Assemblée nationale, François Lamy, dont il était le suppléant, n’ayant pas été reconduit au gouvernement.

Causeur. Quel est, selon vous, le message que les électeurs ont adressé aux socialistes, au gouvernement et au Président lors des élections municipales ?  

Jérôme Guedj. Ce message est limpide : avec leur bulletin de vote ou leurs pieds, les Français nous ont dit qu’ils ne se reconnaissaient pas dans la politique menée par le gouvernement de François Hollande. Ce qui est surprenant, c’est qu’ils n’ont même pas exprimé leur colère pendant la campagne. En 1992-1993, on se faisait engueuler, presque insulter sur les marchés ; là, c’était plutôt un silence résigné. Du coup, on s’est dit que les électeurs distinguaient la situation locale des sujets nationaux. Et nous nous sommes auto-intoxiqués. La colère, il faut que ça sorte. Et comme le peuple de France est un peuple très politique, il a parlé avec son bulletin de vote… ou avec ses pieds.[access capability= »lire_inedits »]

 Mais à en croire nombre de socialistes, la dérouillée du PS aux municipales est la preuve que les Français veulent une politique de gauche. Vous charriez un peu, non ?

Je réfute les analyses sur la supposée « droitisation » de la société. Certes, la droite a su profiter de certaines occasions, notamment des débats sociétaux où l’on a facilité son travail, mais ce sont les gens de gauche qui ont fait battre le PS aux municipales. Nous avons perdu le peuple de gauche, comme en 2002, lorsque Jospin n’avait recueilli que 13% du votre ouvrier à l’élection présidentielle. Hollande est encore moins populaire chez les chômeurs, ouvriers et employés (90 % d’opinions défavorables)  que dans le reste de la population (82 %). Et dans les quartiers populaires qui avaient voté à 80 % pour Hollande en 2012, l’abstention a battu des records !

 À quel moment du quinquennat avez-vous perdu l’électorat socialiste de mai 2012 ?

 Le tournant a eu lieu le 6 novembre 2012, lors de la conférence de presse du Président sur le rapport Gallois : à partir de là, Hollande n’a eu que les mots « politique de l’offre », « compétitivité » et « coût du travail » à la bouche. Et cette logique est allée en s’amplifiant jusqu’au « pacte de responsabilité ». Alors, je sais que c’est vieux jeu d’accorder de l’importance aux textes votés par le Parti, mais pas un mot de tout cela ne figurait dans la motion adoptée un mois plus tôt, au Congrès de Toulouse, autour d’Harlem Désir. Et il en avait encore moins été question durant la campagne : il n’a tout simplement pas été élu sur ces thèmes. Il aurait pu se rattraper en nationalisant temporairement Florange. Cette solution exceptionnelle d’inspiration strauss-kahnienne n’aurait coûté que 400 millions d’euros. Mais il s’acharne à appliquer le théorème de Helmut Schmidt, d’ailleurs jamais vérifié, selon lequel les profits d’aujourd’hui font les investissements de demain, et les emplois d’après-demain. En attendant, il y a 1,2 million de foyers fiscaux qui n’étaient pas assujettis à l’impôt sur le revenu et qui le sont désormais, ce qui les prive de nombreux avantages sociaux. Alors, le « redressement dans la justice », ils ne le voyaient pas ainsi.

Sur quelles bases François Hollande devrait-il revoir sa politique ?

Dans la situation actuelle, les critères de Maastricht ne sont pas tenables ! De plus, pourquoi avoir demandé et obtenu un report de Bruxelles en 2013 pour s’incliner aujourd’hui devant une Commission finissante ? L’ironie veut que le jour même où Hollande confirme que sa priorité est la baisse du déficit, le PS lance sa campagne européenne avec le mot d’ordre « Non à l’austérité à l’échelle européenne » ! Même le nouveau premier secrétaire, Jean-Christophe Cambadélis pense qu’il faut sortir du carcan des 3 %. Il est temps d’en finir avec cette schizophrénie !

François Hollande et Manuel Valls font-ils complètement fausse route quand ils pensent que nous avons un problème de compétitivité ? Les baisses de charge ne peuvent-elles pas préserver voire créer des emplois ?

D’abord, l’une des justifications avancées a été que cette réduction des coûts allait permettre  aux entreprises de reconstituer leurs marges, puis d’investir. Quant aux embauches, ils n’en savent rien puisque les allègements sont consentis sans conditions. Tabler sur un « choc de confiance aux entreprises » me paraît pour le moins hasardeux. En revanche, les 20 milliards de baisse de l’impôt sur les sociétés financés par une hausse de la TVA et une réduction des dépenses publiques sont très concrets !

Ne faut-il pas soutenir l’industrie française face à la compétition internationale ?

Oui, mais en ce cas, parlons de l’euro fort qui pénalise lourdement notre compétitivité ! Et puis, si on veut vraiment soutenir nos exportations, pourquoi le Crédit d’Impôt Compétitivité Emploi bénéficie-t-il aux professions réglementées qui ne sont pas soumises à la concurrence ? On gèle les prestations sociales pour donner 3 milliards d’euros à la grande distribution, 2 milliards d’euros au bâtiment, 1,5 milliard aux médecins, huissiers, avocats… Un notaire paiera 7000 euros d’impôts en moins par an, va-t-il embaucher ? Non, il va partir en vacances ! Je ne suis pas contre la politique de l’offre, mais il faudrait au moins cibler les bénéficiaires !

Que peut faire un député de la Ve république appartenant à une majorité dont il récuse la politique ?

Je suis conscient que, si l’on va trop loin, on risque de faire tomber le gouvernement. Le quinquennat et la coïncidence des mandats présidentiel et parlementaire sont un piège terrible qui paralyse le pouvoir des députés. Reste que le Président de la République procède à son tour du contrat qu’il a passé avec les Français. Or, ce contrat, ce sont les 60 engagements présidentiels. Je ne suis même plus à la gauche du parti, mais simplement un fidèle hollandais de 2012 ! Avec l’hyper-présidence, on vit une forme de confiscation du pouvoir, de coup d’État permanent. Les parlementaires n’ont le choix qu’entre le baroud d’honneur – présenter puis retirer un amendement – et le conflit majeur avec l’exécutif. Il n’y a pas de voie médiane…

Êtes-vous prêt à monter aux extrêmes, c’est-à-dire à risquer une dissolution ?

Non, la dissolution, on en connaît l’issue. Mais il faut que le Président tienne compte de l’état d’esprit des élus de sa majorité et qu’il soit prêt au compromis quand nous formulons des contre-propositions.

Le coup de pouce aux petites retraites, n’est-ce pas un compromis ?

Ca va dans le bon sens, mais le scénario envisagé, à savoir un crédit d’impôt, ne correspond pas à l’urgence sociale dans laquelle se trouvent de trop nombreux retraités. Les vieux ne doivent pas être une variable d’ajustement dans la crise.

Quel rôle Manuel Valls joue-t-il dans ce rapport de force ?

Manuel Valls a clairement décidé de se placer dans la roue du Président pour ne pas laisser penser qu’il veut être calife à la place du calife. De surcroît, la ligne actuelle est conforme à celle qu’il a présentée aux primaires – qui n’avait, je vous le rappelle, recueilli que 5 % des voix !

Au fond, Hollande est-il plus proche de Sarkozy que de Jérôme Guedj ?

Je ne tracerai jamais un signe d’égalité entre Sarkozy et Hollande. Je sais trop ce qu’était et ce que serait le projet de la droite. Reste qu’on est aujourd’hui très loin du discours du Bourget… J’ai cru que Hollande, devenu Président, demeurerait adepte de la synthèse solférinienne. J’ai peur de m’être trompé, puisqu’il a manifestement renoué avec le dépassement du clivage gauche-droite qu’il théorisait au temps des Clubs Témoins au milieu des années 80.

C’est ce que Marine Le Pen nomme l’« UMPS »

Absolument, cela donne l’impression détestable que la droite et la gauche sont d’accord sur l’essentiel et font semblant d’être en désaccord sur l’accessoire. Cela désespère nos propres électeurs et alimente en partie le FN.

À l’intérieur de la gauche, on peut distinguer plusieurs familles : la gauche démondialisatrice, la gauche européiste, la gauche sociétale, etc. Malgré tout, Valls incarne une gauche républicaine…

Incontestablement, c’est pourquoi j’étais convaincu que Valls construirait  la nouvelle grande synthèse de la gauche. Je me suis trompé. En tout cas, il doit penser que ce n’est pas le moment. Et peut-être se dit-il que le côté « père courage », la dimension « du sang et des larmes » le serviront mieux pour l’avenir, notamment en 2022.

Votre incompatibilité idéologique avec Hollande et Valls ne valide-t-elle pas la stratégie de votre ancien ami Mélenchon ?

Cette stratégie a rendu Mélenchon politiquement impuissant !

Que pensez-vous de l’idée de Julien Dray qui voudrait organiser une primaire pour choisir le candidat socialiste en 2017 ?

J’y suis favorable. Si la courbe du chômage ne s’est pas radicalement inversée au milieu de 2015, Hollande ne sera pas en position de gagner en 2017.

Propos recueillis par Elisabeth Lévy, Gil Mihaely et Daoud Boughezala[/access]

* Photo: REVELLI-BEAUMONT/SIPA.00683470_000016

Lettre à un papa pro-européen

38
nigel farage ukip ue

nigel farage ukip ue

Salut papa,

Tu sais que je suis un eurosceptique (à l’anglaise plus qu’à la française,puisque les idées fascisantes me répugnent) depuis que j’ai étudié le fonctionnement de l’UE pour mon Master de géopolitique. Jusque-là, j’étais un europhile content, comme tous les jeunes de ma génération (j’ai voté oui en 92). Tu as raison, il faut aller voir les choses de près. Il faut étudier le fonctionnement des institutions, interviewer des fonctionnaires (ce que j’ai fait à Bruxelles) pour s’apercevoir que tous les pays mettent en avant, que ce soit militairement ou économiquement (en fonction de leurs avantages industriels respectifs, lesquels ne sont évidemment pas les mêmes) leur agenda national. Bismarck for ever, comme dirait Kissinger. Il est vrai que le style change (Poutine n’a plus besoin de déclarer la guerre aux USA pour s’emparer d’une enclave stratégique, il lui suffit d’appuyer sur l’inconsistance irrécupérable de la diplomatie européenne), mais le fond reste le même.

Tu crois vraiment que la Lituanie pèse autant que l’Allemagne en quelque domaine que ce soit ? Au sein même de l’UE, le plus fort gagne, ce qui est la définition même de la Realpolitik. On peut faire dans le populisme en donnant aux gens l’impression qu’un changement radical est possible. Mais on peut aussi les berner indéfiniment – l’espoir fait vivre – en leur faisant accroire que l’on va changer les rapports de force par la seule vertu de la négociation. Bref, un populisme peut en cacher un autre. (J’espère que cette comparaison ferroviaire te plaira)

S’agissant de l’Euro, tu as bien sûr raison. La sortie de l’Euro n’est certainement pas une garantie de croissance. Et après ? Le reproche serait fondé si quelqu’un pouvait se targuer d’un tel exploit.

La question n’est pas de savoir si les souverainistes sont des meilleurs économistes que les pro-Européens français (lesquels n’ont pas l’air d’être si compétents en matière de chômage ni en quelque autre domaine que ce soit).

Il est déjà idiot de laisser présupposer qu’il y a des compétents et des incompétents, alors que l’économie n’est ni une science, ni le domaine réservé d’un camp. L’économie ne marche pas toute seule comme une belle mécanique, abstraction faite des choix politiques que l’on se donne. Ces choix ne peuvent être que divers, et l’économie, par conséquent, ne peut que tanguer dans tous les sens. (J’espère que cette comparaison maritime te plaira. Sinon, on peut toujours utiliser l’image du train qui déraille).

Au vrai, la question est beaucoup plus simple. Comme les abstentionnistes nous le rappellent avec une force de conviction qui contraste avec la patine rhétorique des Europhiles de carrière, la question est de savoir si tu as encore le droit d’élire quelqu’un et de le démettre ensuite s’il ne tient pas ses promesses, ou s’il échoue. Tu as l’impression que ce sera le cas au sein de la Commission ? As-tu vu comment on élit un Président à Bruxelles ? Allons bon, il faudrait rentrer dans les rangs de peur d’être montré du doigt par nos voisins. Quel drôle de raisonnement. Je n’échange pas la démocratie contre le plaisir de faire comme tout le monde.

Bisou,

Ton fils.

*Photo : SIPANY/SIPA. SIPAUSA30107220_000004. 

Vote FN: Hamid et Marine

209
marine le pen election

marine le pen election

J’avais un peu perdu de vue Hamid. Pas vraiment un ami, une connaissance. Le compagnon de Sylvie ou son mari, je ne sais plus et, dans la bande de copains de cette époque, cela avait si peu d’importance et même si peu d’intérêt que personne n’avait jamais demandé, ou alors je n’avais pas retenu la réponse. Était-il français venu du Maroc ou Marocain venu en France ? Je n’en sais rien non plus. On s’était très peu vu, j’avais dû diner deux ou trois fois chez eux, avec d’autres. Beaucoup trop peu pour perdre du temps avec ce genre de détails. On ne demande pas à nos amis leurs papiers, on leur demande s’ils vont bien.

Elle dessinait chez un architecte, il travaillait dans une boîte de travaux publics ; il ne montait pas dans les tractopelles, il était commercial, sur la route, ou plutôt dans les embouteillages, du matin tôt au soir tard. Elle élevait des lapins, deux ou trois, pas pour les manger, pour les câliner. « Ils sont trop mignons, je les boufferais !» Tu parles, elle avait le cœur beaucoup plus gros que le ventre. C’est lui qui faisait à manger et qui apportait les plats, sans enlever son tablier. Pendant qu’elle parlait et qu’elle riait, il servait et veillait à ce que rien ne manque. « Ça va les amis ? Rien ne manque ? » En chœur ou en canon : « Viens t’assoir Hamid !!! »« J’arrive j’arrive… » Il était un peu gros, un ours qui n’aurait pas su grogner, et sans sa protection, sans son affection, Sylvie aurait été exposée à la mesquinerie du monde, et elle n’était pas vaccinée.

En mars 2010, j’étais particulièrement remonté. Sarkozy s’était bien foutu de moi. Le volontarisme affiché de sa campagne tournait à l’agitation. J’attendais le retour de la civilisation et j’assistais au réensauvagement généralisé. Les courbes de l’immigration et de la criminalité tardaient à s’inverser autant que celle du chômage, la laïcité était compromise et la discrimination positive promue. Après l’assimilation, on renonçait à l’intégration pour célébrer le respect et l’amour de toutes les différences, toutes sauf de la nôtre, cette exception culturelle, cet idéal républicain, ce modèle qui avait fait la France et qu’un président un peu trop européiste, libéral et atlantiste semblait ne plus savoir, vouloir ou pouvoir défendre. Quant au Karcher promis, il semblait remisé au fond des ateliers ministériels. Le chef de l’État se contentait de faire les gros yeux aux juges pour la galerie quand il aurait fallu leur tordre le bras, pour de bon. Si on avait gardé les récidivistes en prison, j’aurais été rassuré, si on y avait suicidé par paquets de douze les irrécupérables dangereux, les multi-multi-récidivistes, j’aurais regardé ailleurs ; au lieu de ça, on les laissait dehors, dans ces rues qu’arpentent ma fille, ma femme et ma mère.

Pour la première fois, j’étais décidé à voter FN pour, comme le déclarait Marine Le Pen, « remettre le Front national dans le jeu », ni plus ni moins. Les élections étaient régionales et le risque était nul de donner des responsabilités à ce parti qui compte aujourd’hui les votes dieudonnistes comme les élus des autres bords en territoires perdus comptent les votes musulmans. Je voulais juste appuyer un peu sur l’aiguillon qui devait réveiller la droite endormie aux affaires en rappelant au président ses promesses de candidat, et ajouter mon souffle aux vents populaires, et même populistes, pour remettre ces girouettes politiciennes dans le bon sens républicain. Tout me poussait à ce vote utile, du « cordon sanitaire » de Laurent Joffrin à l’arrogance de Pascale Clarke, ou inversement, et j’en oublie tellement. L’intimidation antifasciste avait fait son temps, Soral avait claqué la porte au nez d’un parti qui avait perdu de vue le complot sioniste, Florian Phillipot avait remplacé Bruno Gollnisch, et la nouvelle présidente se faisait acclamer en criant Vive la république et Vive de Gaulle.

Le « front républicain » était déjà une posture, et même une imposture. Qui défendait alors la République ? Ceux qui remplaçaient la méritocratie par le nivellement ? Ceux qui institutionnalisaient les orientations sexuelles ? Ceux qui laissaient entrer le halal à l’école et la prière au boulot ? Qui répondaient de leur politique étrangère au dîner du CRIF ? Qui ménageaient les susceptibilités religieuses au mépris des souffrances animales ?  Ceux qui entravaient les historiens avec des lois mémorielles ? Renonçaient à la souveraineté nationale, à la maîtrise des frontières, au contrôle de l’immigration, à l’enseignement de l’histoire, à la transmission de la culture ?

Qui défendait la République ? Qui faisait front pour défendre l’intérêt supérieur de la nation face aux communautarismes, aux clientélismes, aux corporatismes, aux laxismes, aux dogmatismes, aux parlementarismes, aux syndicalismes, aux libreséchangismes, aux droits-de-l’hommismes, aux sans-frontièrismes, au moralisme des rombières luxembourgeoises  (Rappelez-vous Viviane Reding) ? Et au-delà de la République, qui défendait la démocratie ? Qui écoutait le peuple ? Qui légiférait pour une plus grande représentativité par la proportionnelle ou le référendum ? Qui défendait les classes populaires fuyant les quartiers de même nom contre la racaille diverse au lieu de les contraindre au mélange par la loi ? Qui entendait, au lieu de les insulter, ces gens qui avaient autant envie d’accueillir l’islam que d’attraper la scarlatine ? Roselyne Bachelot ? Alain Juppé ? Bruno Le Maire ? Bien sûr, toute la droite n’était pas honteuse et lâche, incapable et opportuniste, elle était aussi populaire et comptait dans ses rangs Christian Vanneste, Xavier Lemoine ou Jacques Myard, et j’avais quelques scrupules à les désavouer dans les urnes mais Jean-François Copé, déjà chef de l’UMP, s’en était chargé avant moi. En fait, le « front républicain » et le Front national, avec leurs conneries, c’était devenu la même chose.

Je marchais d’un pas décidé vers le bureau de vote et sur qui je tombe ? Cet enfoiré de Français marocain. Hamid. « Qu’est-ce que tu fous là ? » Il n’a pas saisi tout le sens de ma question. Qu’est-ce qu’il venait faire en travers de ma route et de mes résolutions toutes fraîches, avec sa bonne tête et son allure débonnaire ? « Je vais voter. » « Moi aussi. » Il ne m’a pas demandé pour qui. Il ne m’a pas obligé à me défiler. Je ne lui aurais pas balancé comme ça, pas sans de longues explications qui auraient sûrement plombé un dîner, pas sans lui dire que je m’oppose à l’islamisation de la France mais que les détendus de l’islam sont les bienvenus et les dissidents mes frères. Sûrement pas sans ces précisions essentielles. Je ne lâche rien mais je ne veux gifler personne. J’ai voté FN et je le referai le 25 mai pour les mêmes causes et pour les mêmes effets mais le sourire de Hamid, comme le regard de Finkielkraut, me hante. Qu’ai-je fait pour la France ? Un moindre mal nécessaire qui m’empêche aujourd’hui d’avoir la victoire joyeuse. J’ai donné du poids à des foules qui se défoulent en scandant : « On est chez nous ! » Lui, loin des slogans, des discours et des tambours battants, il  rend une femme heureuse. J’aimerais pouvoir en dire autant.

*Photo: LCHAM/SIPA.00684448_000004

FN à 25%?

617
fn ump ps ue

fn ump ps ue

Un moment de honte est vite oublié. Les 25% du FN sont la divine surprise des partisans de l’Europe telle qu’elle se fait. C’est-à-dire l’UMP, l’UDI et le PS. Bien sûr, il va y avoir quelques dommages collatéraux : il fallait voir dans les yeux de Copé la certitude de sa mort politique prochaine, un peu comme les traîtres de série B ;  il fallait entendre le lapsus énorme de Cambadélis souhaitant au nom du PS une Europe plus « bureaucratique, euh pardon, démocratique. », il fallait rire des éléments de langage préparés à l’avance par des communicants décidément de moins en moins habiles, reconnaissables d’une bouche à l’autre. Pour le PS, c’était un scrutin européen sans lendemain, ce qui limitait la portée du score du FN. Pour l’UMP, on assistait en cette soirée à un désaveu du gouvernement Hollande-Valls et seulement à ça. On ne voit pas pourquoi, effectivement, un PS à 14% aurait eu à s’interroger sur la politique qu’il mène ni pourquoi une UMP devancée de cinq points par le Front aurait dû s’interroger sur la tactique Buisson qui a banalisé les idées de Marine Le Pen au point de les rendre acceptables avec l’aide complaisante des médias.

Les seuls à échapper à ce ronronnement furent Fabius et Juppé. C’est normal, ces deux-là sont quand même plus intelligents et cultivés que la moyenne de leurs petits camarades et ils ont une vision de la France qui va légèrement au-delà de leurs partis respectifs. À un moment, on les a vus face à face s’approuver mutuellement  en admettant que tout de même, 25% pour le FN, on n’allait pas pouvoir s’en tirer avec des explications toutes faites.

Pour le reste, il fallait écouter l’UDI-Modem. C’est là qu’on entendait de manière subliminale que certains, consciemment ou pas, pouvaient très bien retourner le score du FN contre le FN lui-même, comme au judo. Ainsi Bayrou, à défaut de demander la dissolution comme le faisaient Philippot et Marine Le Pen, parlait d’une réforme nécessaire des institutions et aussi du mode de scrutin. Tiens, tiens, tiens, qu’est-ce que ça venait faire là, cette réflexion ? Changer le mode de scrutin pour des législatives en choisissant la proportionnelle pour rénover la démocratie ? Avec un FN à 25%. Autant dire en faire le premier parti à l’Assemblée nationale…

Eh bien justement, pourquoi pas ? Ce serait enfin la possibilité en France d’avoir ces « grandes coalitions » de la droite, du centre et de la social-démocratie pour gouverner dans le sens souhaité par les marchés. Ces marchés qui veulent que l’Union Européenne soit avant tout le grand souk du libre échange avec des normes sociales et environnementales réduites à néant par le Traité Transatlantique. Et la seule solution, c’est de faire comprendre au bon peuple : « Vous savez, vous avez le choix soit entre un Marine Le Pen présidente et Philippot Premier ministre, soit nous, les gentils gars du cercle de la raison… » Genre un triumvirat de l’intelligence et du réalisme avec mettons, puisqu’on parlait d’eux Juppé/Bayrou/Fabius à la manœuvre, histoire de te faire digérer le recul de civilisation avec amabilité, compétence et citations latines.

Oui, ces 25% du FN permettent aux européistes d’avoir l’ennemi qu’ils souhaitaient et contre lequel il sera tellement facile de faire alliance au nom de la démocratie. C’est ce que nous avons déjà appelé le syndrome Goldstein. Goldstein, dans 1984, c’est l’ennemi fabriqué de toutes pièces par Big Brother pour faire croire aux gens que Big Brother est menacé.

Les 25% du FN, c’est pour l’européiste le moyen d’éviter de faire trop entendre les vraies alternatives, par exemple en France la réflexion de DLR et Dupont-Aignan sur une souveraineté renouvelée ou du Front de gauche sur un Welfare state à l‘échelle européenne en reprenant, par exemple, les commandes de la Banque Centrale Européenne. Non, il faut avoir souffert comme les Grecs pour ne plus tomber dans le piège tendu par ces « partis de gouvernement ». En Grèce, Syriza, le Front de gauche local, est arrivé largement en tête tandis qu’Aube Dorée, qui aurait été tellement plus pratique pour sauver la baraque UE, est largement distancée.

Non décidément, les 25% du FN, ce « séisme » qui s’étale à la une des journaux, n’affolent pas plus que ça, au contraire, ceux qui décident de notre destin. Un exemple : la bourse de Paris, ce lundi matin, a ouvert à la hausse.

Elle est pas belle la vie ?

*Photo :  REVELLI-BEAUMONT/SIPA. 00684465_000002.

Les heures les plus sombres, les vraies

22

Le résultat des élections européennes ne pouvait en aucun cas constituer une surprise. L’ordre d’arrivée et les pourcentages respectifs avaient été annoncés, et n’importe quel sondeur amateur utilisant le doigt mouillé savait ce qui allait arriver. Par ailleurs, il s’agit d’un scrutin dont chacun sait qu’il ne sert à rien puisque la politique européenne est ossifiée dans les traités et par conséquent intangible. Qu’au cœur du désastre hollandien, il ne se soit trouvé qu’un électeur inscrit sur dix pour aller se défouler en votant pour le parti « des heures les plus sombres », est –à la limite- presque rassurant.

Mais, ce matin, on rivalise. « Gueule de bois, catastrophe, choc terrible ». On échappe d’extrême justesse au « danger fasciste », mais pas au «Le score du FN est un choc à l’échelle du monde… » (Un ban pour Ségolène !). D’ailleurs, un signe qui ne trompe pas, une rumeur court sur les réseaux, que la chaîne de télévision « Histoire », vous savez celle du sulfureux Patrick Buisson, a programmé un film de Leni Riefenstahl.

Soyons sérieux. Et regardons France 3 ce soir. Un docu fiction sur « les Français du jour J ». Les 177 Français Libres qui avaient bravé tous les dangers pour rejoindre Londres et qui ont remis ça en intégrant le Commando Kieffer afin d’être sûr d’être en première ligne. De vrais antifascistes qui combattaient le vrai fascisme. En chantant la Marseillaise, Monsieur Wilson.

On y retrouvera René Rossey, pied-noir de 17 ans, qui ne connaissait pas la France et dont le premier contact avec la terre de celle-ci fut le 6 juin 1944 à 7h30 du matin sur la plage de Sword Beach. Il semble que cela l’ait marqué[1. Histoire de faire connaissance avec René Rossey avant ce soir, on peut regarder un premier et très beau documentaire d’il y a une douzaine d’années. Le commando était accompagné d’un cinéaste. Sur les images, on voit et reconnaît les protagonistes pendant la bataille.].

De Gaulle, qui n’aimait pas que l’on soit intégré à l’armée britannique, les a snobés, et il a eu tort. Ces 177-là considéraient que leur appartenance au peuple français leur imposait le devoir de combattre pour sa Libération, fut-ce au prix de leur vie. Et leur première récompense fut la phrase de leur colonel anglais après la bataille, celle de l’honneur retrouvé : « Vous avez fait du bon travail, vous les Français. » Les vieillards survivants le racontent, avec émotion, mais sans regret. C’est rafraîchissant. Et encourageant.

FN en tête : les Français sont ingrats

160
fn dlr europeennes ps

fn dlr europeennes ps

Chers citoyens-lecteurs, je ne vous félicite pas ! Il suffisait d’allumer sa télé hier soir, même sans le son : à la tête que faisaient les plus éminents représentants des partis qu’on appelle, sans rire, partis de gouvernement, on comprenait que vous aviez fait des bêtises. Les seuls qui avaient l’air contents, c’étaient la méchante et ses amis, ceux qui, paraît-il, veulent tout casser, la France, l’Europe et le reste.

Je devrais prendre un ton grave pour vous annoncer que plus rien ne sera comme avant. Mais justement, pas mal de gens trouvent qu’avant, c’était pas terrible, et c’est exactement ce qu’ils veulent, que rien ne soit plus comme avant. Et puis, comme on nous le dit deux ou trois fois par an, que rien ne sera plus comme avant, je demande à voir avant de m’affoler.

Pour aggraver mon cas, j’avoue avoir trouvé hilarant de voir l’ensemble de la classe politique et des commentateurs rivaliser dans la sidération devant un résultat parfaitement conforme à ce qu’ils annonçaient depuis trois semaines. « Ce scrutin est plus qu’une nouvelle alerte, c’est un choc, un séisme », a déclaré Manuel Valls. Je dirais même mieux, a renchéri Ségolène Royal sur le mode Dupont-Dupond, « c’est un séisme à l’échelle du monde ». Ah bon, ils vont organiser des festivités anti-FN à Pékin ?

Je vous vois venir. Le FN premier parti de France et ça vous fait rire ? D’abord, si le FN est arrivé en tête, c’est peut-être parce que, sur la question de l’Europe, il représente la seule véritable opposition, puisque tous les autres, au-delà de leurs différences, se disent favorables à la poursuite de l’intégration du Continent – à l’exception, il est vrai, de Nicolas Dupont-Aignan, dont le parti, sans vouloir lui faire offense, ne paraît pas en mesure de changer la donne. Attention, ils veulent tous une autre Europe. C’est que l’Europe, c’est comme l’islam et la gauche : quelque part, il y en a une belle, une bonne, vraie. Certes, il est fâcheux que ce ne soit pas celle qui existe dans le réel, mais puisqu’on vous dit que le messie viendra, bande de mécréants.

Quoi qu’il en soit, mes confrères devraient être heureux : leur storytelling, comme on dit chez les gens informés, a parfaitement fonctionné. D’un côté, il y avait les gens raisonnables et de l’autre les europhobes. Alors, c’est peut-être très mal de ne pas aimer l’Europe, mais, à ma connaissance, une élection c’est mieux quand il y a un véritable choix. L’ennui, c’est que quand les électeurs choisissent, ils peuvent faire le mauvais choix. En fait de séisme, un quart de la moitié des électeurs qui se sont déplacés ont donc voté pour le parti de Marine Le Pen. Et quoi qu’en pense Jean-Luc Mélenchon qui ne reconnaît plus sa France, ils ne sont pas tous fascistes, racistes ou réactionnaires, non, ils aimeraient que quelque chose qui s’appelle la France continue à exister et ils croient que pour ça, il faut des frontières, pas des barbelés ou des barrières infranchissables, non, juste des frontières comme ça se fait encore dans le reste du monde. Alors, peut-être qu’ils se trompent de bulletin, mais il faudrait peut-être se demander pourquoi ils ont choisi celui-là et pas un autre.

On comprend que les batailles de chiffonniers et le grand déballage qui s’annonce à l’UMP puissent décourager les meilleures volontés. Mais le PS à 15 %, c’est bien la preuve que les Français sont ingrats, non ? François Hollande leur offre un nouveau premier ministre, il entreprend de défaire ce qu’il avait fait durant les deux premières années de son mandat, notamment en réduisant la pression fiscale, soudainement décrétée insupportable par Manuel Valls, et ils ne sont pas contents ? Camouflet supplémentaire, alors que la gauche, c’est bien connu, est le camp des jeunes et des pauvres, c’est encore le FN qui arrive en tête chez les jeunes et les ouvriers, tiens on devrait les priver du droit de vote, ceux-là. En attendant, s’il y a quelque chose d’historique dans ces élections européennes, c’est bien le score misérable réalisé par le parti supposément majoritaire.

Notez que le sursaut ne s’est pas fait attendre. Dès dimanche soir, à l’UMP, on parlait d’un rapprochement avec les centristes de l’UDI, ça fait rêver, non ? En clair, puisque vous n’aimez pas l’Europe, il vous faut plus d’Europe. Logique. Du côté du PS, la drôle d’intervention de Manuel Valls, engoncé dans son costume pour prononcer un texte enregistré a certainement enthousiasmé les foules. Oui, croyez le ou pas, mais Valls est pour les valeurs de la République, ça dépote ! Surtout, il y a eu ce communiqué de l’Elysée. Il paraît que mon président de la République a dit qu’il fallait tirer les conclusions de cette élection. Alors vous voyez, moi, je suis rassurée.

*Photo : MAPA PHOTOGRAPHIE/SIPA. 00682404_0000053.

Européennes : face au FN, le bal des autruches

189
fn cambadelis valls sarkozy

fn cambadelis valls sarkozy

Match nul UMP-PS. Avec un Front national planant à 26% des voix sur l’ensemble de la France, à cinq points devant l’UMP, à onze du Parti socialiste, le paysage politique hexagonal ne sort pas indemne de ses élections européennes. Notons au passage que le bon vieux mythe de l’abstention favorable au parti lepéniste prend du plomb dans l’aile puisque le léger regain de participation a ostensiblement profité aux listes frontistes. Jean-Christophe Cambadélis en sera pour ses frais, lui qui avait pronostiqué, telle une Pythie au doigt mouillé : « le FN n’est fort que de l’abstention et, selon qu’elle sera forte ou basse lors des prochaines élections, il sera en bonne ou moins bonne position ». Loupé !

S’est au contraire vérifié le théorème de Guilluy : les classes laborieuses, dites aussi classes dangereuses, votent massivement FN, lorsqu’elles ne s’abstiennent pas. La pointes de Marine Le Pen à 32% dans le Nord-Ouest, reléguant le Copé boy Jérôme Lavrilleux quinze points derrière son panache blond[1. Décidément, certains ont autant de mal à mener campagne qu’à assurer une bonne comptabilité.] et son adversaire socialiste à vingt points de distance, dessinent la caricature de la nouvelle géographie sociale française. De la même manière, la bonne tenue du fédéraliste UMP Lamassoure, vainqueur en Île-de-France, l’un des rares avocats du Traité transatlantique sur la place de Paris, confirme l’avenir de la droite bobo dans les ville-mondes. Qu’Hidalgo se le tienne pour dit…

Tout le sel de la soirée d’hier tenait dans le florilège de réactions dont nous ont gratifié commentateurs et politiques. Quelques jours avant l’élection, Cambadélis (encore lui, Harlem Désir lui ayant cédé son siège d’amuseur en chef) avait déjà annoncé la couleur : « Si le Front national arrivait en tête dimanche, cela signifierait que la France des droits de l’homme a cédé la place au pays qui veut exclure les autres. » Comme dans un tableau de Jérôme Bosch, il semblerait qu’une grande partie de l’électorat brûle aujourd’hui dans les flammes de l’enfer. L’annonce de cet épisode apocalyptique a ouvert une corrida autour du taureau frontiste que de tristes picadors asticotent de leurs banderilles. « Heures sombres », insiste Cambadélis, après une overdose de Nuit et brouillard. Mais la palme du grotesque revient à Carlos da Silva, député PS d’Evry en lieu et place de Manuel Valls. Le porte-parole du PS a poussé l’inconscience politique jusqu’à morigéner Nicolas Bay en direct sur Itélé, en lui prodiguant une petite leçon de morale digne des heures les plus noires de l’antifascisme. Verdict : « le FN est un parti antirépublicain » et ses électeurs des salauds à rééduquer. Et l’édile socialiste de plastronner : « vous ne servirez à rien », rappelant le profil peu ragoûtant des alliés étrangers du  FN. Comme si l’électeur frontiste lambda espérait renverser l’Europe par l’alliance entre Marine Le Pen, le FPÖ autrichien et les libéraux-libertaires peroxydés de Geert Wilders. Même le Premier ministre a fait montre d’un meilleur sens politique dans son allocution aussi creuse et grandiloquente qu’un discours présidentiel. Certes, Valls ne change pas de cap, le gouvernail de l’austérité organisée continuera à donner du grain à moudre au FN. Mention spéciale à son vœu pieux : « Les Français aiment l’Europe ».

Même topo à droite. Du côté de l’UMP, on méprise moins l’électeur frontiste, on se contente de relativiser, voire de nier, la raclée électorale. Les grognards sarkozystes Hortefeux et Morano étant dans les choux, ils se consolent avec des comptes d’apothicaire, en additionnant les 10% de la liste UDI-Modem à leur score médiocre. Las, le camouflet infligé à Sarkozy n’en est que plus flagrant, les accents souverainistes de sa récente tribune n’ayant pas suffi à berner le peuple de droite. Traduction, en langage techno : « L’UMP est la seule force capable de résister au Front national » (Bruno Le Maire). S’il est une vertu du cataclysme d’hier, c’est bien d’avoir suscité quelques vocations de comique. Rien que de très classique chez les autres ténors enroués de l’UMP, Goasguen mettant la défaite de son camp sur le dos de Guaino. Le premier qui dit la vérité…

Et la lucidité dans tout cela ? Mélenchon, distancé par l’autre Front, tire de son petit 6% une morale désabusée : « Le vote ethnique a supplanté le vote social. » Mouais. Reprise au bond par Zemmour, cette semi-vérité dissocie à tort vote social et vote ethnique, alors que les deux sont étroitement liés. Cahin-Caha, la « classe moyenne prolétarisée » souffre autant des conséquences sociétales de l’immigration que de ses effets économiques, la multiplication des boucheries hallal faisant moins mal qu’une délocalisation.

La grande quinzaine antifasciste n’est vraiment plus ce qu’elle était. Douze ans après le 21 avril 2002, le PS se frotte les mains de voir Marine Le Pen accéder à la première marche de l’opposition. Depuis hier, Valls nous martèle le même message que Copé : la gauche doit partir unie dès le premier tour pour être sûre de se qualifier au second tour des élections qui en comptent deux (cherchez l’erreur, la politique libérale du gouvernement n’étant pas précisément faite pour s’attirer les bonnes grâces du  Front de gauche…). En dépit des apparences, l’Elysée et Solférino ont donc enregistré leur plus grande victoire depuis les municipales : s’ils ne voulaient pas faire mousser le FN, pourquoi auraient-ils déterré le droit de vote des étrangers ? En exacerbant la guerre civile idéologique entre « une France qui a peur devant certaines réalités plus ou moins mythifiées – à commencer par l’immigration » et « une France qui a peur de la peur des autres, et tend à nier les problèmes posés par ces derniers » que Pierre-André Taguieff analyse dans son dernier essai, Hollande et Cambadélis se font les apprentis-sorciers de la diabolisation. Prudence : 2017 nous dira qui de l’UMP ou du PS a trop joué avec les allumettes.

Du diable en politique. Réflexions sur l’antilepénisme ordinaire. Pierre-André Taguieff, CNRS éditions, 2014.

taguieff fn ps

*Photo : AY-COLLECTION/SIPA. 00684371_000011.

L’Orient Express : traverser l’Europe en wagon-lit

4
orient express train

orient express train

Les promeneurs qui longent la Seine à la hauteur du quai Saint-Bernard et du pont de Sully découvrent une vision insolite depuis quelques semaines : une majestueuse locomotive 230 G 353 sur le parvis de l’Institut du Monde arabe, massive, rutilante. C’est ainsi que s’affiche, jusqu’au 31 août, l’exposition intitulée Il était une fois l’Orient Express [1.  IMA, 1, rue des Fossés-St-Bernard, 75005 Paris. Du mardi au jeudi, 9h30-19h. Vendredi  nocturne. Tarif : 10€5. Informations : 01 40 51 38 38.].

En effet, cette locomotive à vapeur figure dans Le Crime de l’Orient Express, le film de Sydney Lumet tiré du  roman d’Agatha Christie. Sa présence imposante donne le ton de l’exposition, qui commence sur l’esplanade de l’IMA par la visite de trois anciennes voitures (dont une de la Flèche d’Or). Dans les locaux de l’IMA, la visite se poursuit avec des compartiments reconstitués, et des objets présentés dans des vitrines en forme de hautes malles élégantes, des photos, des cartes, et des vidéos, relatent de façon vivante et pédagogique cette épopée européenne qui a accompagné la révolution industrielle.

Car l’Orient Express, qui circula pendant un siècle entre Paris et Constantinople avant de connaître bien des prolongements, fut un train de légende. Entre 1883 et 1977, ses voitures bleu sombre portant le célèbre monogramme aux deux lions en cuivre ont transporté des rois et des artistes, des hommes d’affaires, des espions et des aventuriers dans une Europe où les empires s’écroulaient. Les fantômes qui le hantent, de Mata Hari à Lawrence d’Arabie, de Marlène Dietrich à Léon Tolstoï, du roi Ferdinand de Bulgarie au roi des Belges — Diaghilev et les Ballets russes étant des habitués — ont laissé une empreinte indélébile dans nos mémoires. Les écrivains l’ont décrit (Hemingway, Joseph Kessel, Graham Greene, Agatha Christie…), les poètes l’ont chanté (Apollinaire,  Valéry Larbaud…), et des réalisateurs y ont tourné des films inoubliables — notamment un James Bond, avec Bons Baisers de Russie de Terence Young (1963) et Une Femme disparaît (The Lady Vanishes), d’Alfred Hitchcok (1938).

Fils d’un banquier belge, Georges Nagelmackers découvre en 1868 l’Amérique en voiture Pullman et il se met en tête de réaliser un train de luxe ralliant Paris à Constantinople (future Istanbul). « Le miracle était à l’intérieur, dans cette boite close, vernie et capitonnée, » écrit Joseph Kessel (Wagon-Lit, 1932). Cloisons en teck, fleurs en marqueterie, déesses couronnées imaginées par Lalique, laque, cuir, velours des sièges, loquets en cuivre, épais tapis, harmonie des couleurs, éclairage, chauffage par le sol, aération, le luxe est de rigueur. Chaque compartiment dispose d’un cabinet de toilette avec eau courante. Le lit est déplié le soir par le personnel, le matin le petit-déjeuner est servi dans le compartiment. Les autres repas sont pris au wagon-restaurant, où officie un chef de cuisine réputé. Tempête, avalanche, attaques de brigands, de jour comme de nuit, rien ne prend le personnel au dépourvu.

Si Léopold II de Belgique fait preuve d’enthousiasme, il faudra de longues négociations pour que l’express puisse traverser l’empire de Guillaume II, puis l’Autriche-Hongrie et l’Europe centrale, avec les Balkans qui cherchent à se dégager du joug ottoman. Outre les difficultés diplomatiques, les obstacles techniques sont de taille, parmi lesquels l’harmonie des réseaux et des signalisations, et la nécessité d’assurer l’approvisionnement en charbon, en eau, en vivres.

Le 4 octobre 1883, quand l’Orient Express s’ébranle en gare de l’Est (alors nommée gare de Strasbourg), c’est le premier train international dont les voyageurs vont franchir les frontières d’une dizaine de pays sans avoir à prendre de correspondance. Les paysages défilent, et on ne descend de son wagon qu’à l’arrivée. « On glissait à travers des prairies où des bergers,/
 Au pied de groupes de grands arbres pareils à des collines,/ Etaient vêtus de peaux de moutons crues et sales… » s’émerveille Valéry Larbaud, le poète dandy  (1913). Le contrôle des papiers et des passagers est réduit au minimum. A l’époque des traversées transatlantiques, la bonne société parisienne et cosmopolite, nourrie d’orientalisme, rêve de découvrir les rives du Bosphore et les pyramides d’Egypte. Georges Nagelmackers va lui ouvrir les portes de l’Europe, puis celles de l’Asie et de l’Afrique, sans oublier de construire des palaces pour accueillir les visiteurs aux principales étapes (André Malraux a écrit La Condition humaine au Grand-Hôtel des Wagons-lits de Pékin,1933).

Quand le dernier tronçon est achevé en 1889, le trajet Paris-Constantinople, 3186 km, ne prend que 67h35, un record. Le train roule en moyenne à 70 km/h. Une vingtaine de locomotives se relaient sur le trajet. Quelques décennies plus tard, il ne faudra plus que trois jours. A partir de 1918, l’ouverture du tunnel du Simplon entre la Suisse et l’Italie permet de gagner du temps. L’Orient Express connaît son apogée dans les années trente avec différentes lignes qui se développent, desservant toutes les grandes capitales européennes jusqu’à Moscou.

Dès la fin du XIXe siècle, le Taurus Express relie la Méditerranée à l’Océan indien. Les voyageurs européens descendent à Sirkeci, prennent un ferry et montent en gare d’Haydarpasa dans le Taurus-Express. A Eskisehir, une partie va à Ankara l’autre à Alep. En 1930-31, le trajet s’allonge jusqu’au Liban avec Tripoli et Beyrouth, puis Damas, siège du pouvoir ottoman de la région Syrie-Palestine, allant jusqu’à Bassorah sur le golfe Persique (une liaison automobile conduit à Téhéran). Les voies ferrées desserviront  ensuite les gares de Haifa, de Tel Aviv (dont les bâtiments ont été joliment restaurés), et du Caire.

Si le train bleu de la Compagnie Internationale des wagons lits créée par Nagelmackers ne pouvait s’accommoder d’une Europe en guerre, il est aussi associé aux heures les plus tragiques de notre histoire. C’est dans le wagon-restaurant 2419 D que Hitler recevra la capitulation de la France en juin 1940, assis à la place même que Foch occupait le 11 novembre 1918, quand les Allemands avaient signé l’armistice qui mettait fin à la Première Guerre mondiale. Ce wagon n’existe plus : emporté à Berlin comme trophée, il fut incendiés sur ordre des SS en 1945.

* Photo: MARY EVANS/SIPA. 51259521_000001