Il est peu d’endroits, par les temps qui courent, où François Hollande se sente suffisamment à l’aise pour se laisser aller à son péché mignon : la p’tite blague, celle qui fuse sans préméditation au milieu d’’échanges empesés, et donne à la suite de la conversation une légèreté conviviale. C’est un art tout d’exécution, comme la guerre, qui exige une connaissance approfondie du terrain où l’on en fait usage, et une vivacité d’esprit hors du commun. Dans sa vie de tous les jours de président de la République, François Hollande est cruellement privé de circonstances où il peut donner toute la mesure du talent de vanneur dont il est crédité, à juste titre. Quand il n’est pas content, le Français est insensible au moindre trait d’humour qui pourrait, ne serait-ce que pendant quelques secondes, faire que sa vie n’est pas qu’une interminable vallée de larmes.

Le 16 décembre, pourtant, François Hollande se trouvait dans une assemblée où sa cote de popularité est à peu près l’inverse de celle dont il pâtit dans l’opinion publique : le dîner célébrant le soixante-dixième anniversaire du Conseil représentatif des institutions juives de France. Les notables du CRIF, en effet, sont bien mieux disposés à son égard que nombre de ses prétendus amis politiques, et apprécient un président qui sait se montrer poli et chaleureux lorsqu’il visite Israël, et sincèrement compatissant lorsque les juifs de France sont dans le deuil, comme dans l’horrible affaire de la tuerie de Toulouse. Un dîner d’anniversaire chez les Juifs ne saurait être parfait s’il ne se terminait pas par un festival de blagues, où il ne vaut mieux pas ressortir celles que tout le monde connaît déjà (une légende  pseudo-talmudique veut que cela soit la raison pour laquelle Caïn tua Abel, ce qui lui valut une relative indulgence du Très-Haut). Conscient qu’il ne pouvait rivaliser avec ses hôtes sur ce terrain, François Hollande se crut autorisé à égayer l’assemblée en la gratifiant d’une saillie que Bernadette Chirac qualifierait «  d’humour corrézien ».

Visant Manuel Valls qui participe à ces agapes en tant que ministre de l’Intérieur chargé des cultes, Hollande, sortant du texte écrit par ses conseillers élyséens, remarque que le susdit « revient tout juste d’Algérie, sain et sauf, ce qui est déjà beaucoup !». La vanne, sans être transcendante, n’est pas totalement nulle.  Elle pointe une vérité : les foules algériennes ont quelques raisons d’en vouloir à un ministre de l’Intérieur qui semble avoir égaré le tampon permettant aux citoyens de la glorieuse République algérienne, démocratique et populaire d’aller voir si l’herbe n’est pas plus verte de l’autre côté de la Méditerranée. Elle comporte juste ce qu’il faut d’exagération (suggérer que Valls aurait pu, pour cette raison, être molesté physiquement au coin d’une rue d’Alger) pour ne pas prêter à confusion. Et suffisamment d’ambiguïté pour que l’on se perde en conjectures sur son sens profond : Hollande manifestait-il ainsi inconsciemment qu’il aurait souhaité la disparition d’un homme lui faisant de l’ombre par son insolente popularité ? En évoquant, au sujet de Valls, un sort funeste auquel personne n’avait songé, sauf lui, ne trahissait-il pas un désir refoulé de se débarrasser de cet encombrant personnage ?

Cette interprétation vaut bien, en tout cas, celle qui n’a pas manqué de se manifester dans les cercles du pouvoir algérien, qui a très mal pris la chose. « Hollande se moque de l’Algérie devant les juifs !» fulmine la presse. Traduisez : « Ce sale roumi se paie notre fiole devant les dhimmis ! ». Et alors ? En quoi est-ce plus offensant que de tenir les mêmes propos devant un parterre de Bretons ?  Imaginons que Hollande, lors d’un déjeuner du Conseil français du culte musulman se soit félicité, en plaisantant, que l’un(e)de ses ministres, mettons Cécile Duflot, le ciel en soit loué, soit rentré indemne d’Israël, Yediot Aharonot ait titré : «  Hollande se moque d’Israël devant des Arabes ! » que n’aurait-on pas entendu !

Le tollé suscité par la blagounette a atteint des sommets d’imbécilité twitteuse, atteints vite fait par des politiciens pendant leurs courses de Noël. Jean-François Copé, qui ne voyait rien à redire au «  Avec Carla, c’est du sérieux ! » ni au « Casse-toi pov’con ! » de son ami Nicolas s’insurge du «  dérapage » de Hollande. Mélenchon devra, semble-t-il, réveillonner au bouillon de légumes vu qu’il estime que : « L’ivresse communautariste du dîner a grisé Hollande. Mais c’est nous qui avons la nausée ».

Il n’en fallait pas plus pour que l’Elysée sorte les avirons et publie un communiqué d’excuses embarrassées destinée à calmer la fausse colère de la nomenklatura algérienne. Dans sa grande mansuétude, Alger a consenti à accepter les « regrets » du blagueur. Nous voilà tous soulagés.

 

*Photo : LEMOUTON-POOL/SIPA/SIPA. 00671732_000008.

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