Le journal Libération a publié le 16 décembre une chronique de Luc Le Vaillant intitulée Passons les prépas de vi(d)e à trépas. Dans ce texte où la démagogie populiste le dispute à l’anti-intellectualisme poujadiste, l’auteur s’en prend aux professeurs de classes préparatoires, ces « esprits supérieurs » qui « se dispensent de tout soutien envers leurs jeunes collègues envoyés au front des ZEP » et qui « veulent aussi pouvoir continuer à se goinfrer d’heures supplémentaires, histoire de truffer gras des rémunérations déjà joufflues », ce qui « positionne ces belles personnes dans le haut du panier des 10% des Français les mieux payés ». Cela l’écœure tellement que, s’il s’écoutait, il voterait « le rétablissement des châtiments corporels » pour pouvoir « talocher ces ânes à bonnet » et « fouetter déculottés ces agrégés qui désagrègent une société déjà dissociée ». Pour sa part il  a trouvé son bonheur en passant un an à l’université, dont six mois de grève, à la faveur de quoi il a découvert Nietzsche et réalisé qu’il appartenait au camp des « anarcho-désirants » et « utopistes sociaux ». Il nous apprend enfin que sa fille s’est engouffrée dans la voie tracée par Papa.

Nous ne chicanerons pas M. Le Vaillant sur ses fantasmes sado-masochistes : les délices du pan-pan-cucul ne messiéent sans doute pas à l’idéologie libérale-libertaire et aux anarcho-désirants de Libé. Nous ne demanderons pas non plus à l’utopiste social à quelle hauteur il émarge chez Édouard de Rothschild, ni quel pourcentage de sa rémunération il rétrocède à ses jeunes confrères moins vernis qui assurent la chronique des chiens écrasés au Républicain berrichon. Qu’il sache seulement que pour figurer parmi les 10% des Français les mieux payés il suffit, selon l’INSEE, de percevoir plus de 3400 euros par mois. Le journaliste de Libération ne figure-t-il pas parmi les « belles personnes » qui sont dans cette position ? On ne cherchera pas davantage à savoir à quel titre il occupe la fonction de chroniqueur à Libération plutôt que de faire office, comme disait Castoriadis, de huitième parfumeur dans le harem d’un sultan. En revanche, à ceux d’entre eux qui dénoncent la « reproduction des élites », on demandera si les journalistes de Libération produisent beaucoup de prolétaires lorsqu’ils se reproduisent.

Mettre dans le même sac tous les professeurs de classes préparatoires et les désigner à la vindicte publique sans se soucier de la diversité de leurs situations, cela porte pourtant un nom dans la novlangue de la bien-pensance : « essentialiser » pour « stigmatiser », ce qui   ressortit à une structuration mentale de type raciste qu’on pourfend volontiers lorsqu’on la débusque à l’extrême droite, mais dont celle-ci n’a visiblement pas le privilège.

Si M. Le Vaillant avait pris la peine de se livrer à une enquête un peu approfondie – mais sa déontologie ne lui en fait manifestement pas obligation – il aurait pu apprendre un certain nombre de choses :

– Un professeur de mathématiques en sup ou en spé a, avec une seule classe, un horaire hebdomadaire de 9 à 12 heures. Il a donc l’obligation d’effectuer des heures supplémentaires, que son appétit le porte ou non à se « goinfrer ».

– Il est en revanche beaucoup plus difficile pour les professeurs des disciplines littéraires d’avoir un horaire complet avec une seule classe. Ainsi un professeur de philosophie enseignant dans une hypokhâgne et dans deux classes préparatoires scientifiques a un horaire complet de 8h à condition d’avoir au moins une classe de 2ème année et des effectifs dits pléthoriques. Pas de problème pour ce dernier critère : je n’ai jamais eu de classe d’hypokhâgne de moins de 44 élèves et j’ai eu des classes scientifiques comptant jusqu’à 51 élèves. M. Le Vaillant croit-il qu’avec 130 ou 140 élèves qu’on fait travailler au rythme exigé par la classe préparatoire, on ait la  possibilité de prendre beaucoup de classes supplémentaires pour se « goinfrer » ?

– Les rémunérations « déjà joufflues » auxquelles s’ajoutent les heures supplémentaires des professeurs de classes préparatoires sont exactement celles que perçoivent leurs collègues qui enseignent en collège ou en lycée : 2370 euros net pour un agrégé au 7ème échelon de la classe normale, 3030 pour un agrégé au 11ème et dernier échelon de la classe normale, 3600 euros net pour un agrégé au 3ème et dernier chevron du 6ème et dernier échelon de la hors-classe. Les agrégés envoyés au front dans le secondaire, au sort desquels M. Le Vaillant feint de s’intéresser, seront bien aise d’apprendre que leurs rémunérations sont « déjà joufflues ».

– Les programmes des classes préparatoires sont dans bien des cas des programmes qui sont renouvelés annuellement. Ainsi le programme de philosophie-français en classes préparatoires scientifiques voit-il apparaître chaque année un nouveau thème et trois nouvelles œuvres associées à ce thème. A peine les programmes parus, les professeurs se mettent à un travail qui exige des milliers de pages à lire et des centaines de pages de cours à rédiger. Quid des 17 semaines de congés annuels ? Aussi longtemps que j’ai enseigné dans ces classes j’y ai consacré la totalité de mes vacances d’été. Je ne courais donc aucun risque de croiser des anarcho-désirants sur la plage ni au mois de juillet, ni au mois d’août.

– M. Le Vaillant s’imagine-t-il qu’un agrégé, fût-il normalien, débute en classe préparatoire ? Qu’il n’a jamais été lui-même un « jeune collègue débutant » qu’on « envoie au front » « se taper les lascars » ? J’ai enseigné plus de vingt-cinq ans dans les classes de terminale générale et technologique avant de me consacrer aux élèves des classes préparatoires, et je ne suis évidemment pas le seul dans ce cas.

Luc Le Vaillant a découvert Nietzsche en s’inscrivant à la fac. Compte tenu de la longueur d’une année universitaire qui avait commencé bien après le 1er septembre, qui avait fini bien avant le 25 juin et qui comportait, de son propre aveu, six mois de grève, il n’a pas eu le temps de s’instruire auprès de cet auteur de ce qu’est le  ressentiment.  Tant pis pour lui. A défaut d’en avoir tiré ce profit, il aurait pu réfléchir sur son expérience universitaire et se demander quelles chances ont des étudiants défavorisés, qui ne sont pas des « héritiers », de réussir dans une structure où l’on fait grève six mois par an, après avoir fait les vendanges[1. Toutes les « grèves » universitaires ne durent évidemment pas aussi longtemps que celle dont M. Le Vaillant garde un souvenir ému, mais il n’en faut hélas pas tant pour compromettre encore davantage les chances des plus fragiles.]. Dans les classes préparatoires on fait des devoirs toutes les semaines, on travaille dès le 1er septembre et jusqu’au 25 juin, date des derniers conseils de classe, jusqu’au mois de juillet bien sûr pour les élèves de seconde année qui passent les oraux des concours. Les 30% d’élèves boursiers y trouvent des conditions d’encadrement et d’accompagnement dont ils ont encore plus besoin que leurs condisciples mieux lotis. C’est pourquoi il importe de multiplier les classes préparatoires et non de les supprimer. Contrairement à ce qu’on essaie de nous faire croire, ce ne sont pas les enfants de la bourgeoisie qui auraient le plus à pâtir de leur disparition car en l’absence d’élitisme républicain, le capital culturel, l’entregent et les filières du privé auraient tôt fait de rétablir l’élitisme tout court dans la plénitude de ses droits.
 

*Photo : MEUNIER AURELIEN/SIPA. 00671094_000028.

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