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Quand le recueillement

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Hier, la demande de minute de silence à l’Assemblée nationale, réclamée par des députés de gauche pour le malheureux Aboubakar Cissé assassiné dans une mosquée, a viré au psychodrame. Dis-moi pour qui tu te tais, et je te dirai qui tu es… La multiplication des polémiques autour des instants de recueillement, et la dénonciation des instrumentalisations politiques – voire des larmes à géométrie variables- , sont les signes inquiétants d’une communauté nationale divisée face à la montée du séparatisme, déplore notre chroniqueuse.


D’abord refusée par la présidente de l’Assemblée nationale, la minute de silence destinée à exprimer l’affliction de la nation après le meurtre d’Aboubakar Cissé dans la mosquée de la Grand-Combe (30) a finalement eu lieu. L’Assemblée nationale avait pourtant essayé de limiter ce type de manifestations du fait de leur multiplication et des controverses qu’elles commencent à susciter. Le but non affiché mais évident était donc d’éviter la récupération politique et son cortège d’hystérisation des situations.

Minutes de silence : la nouvelle foire d’empoigne de la victimisation

Couverture de l’hebdomadaire satirique Charlie-Hebdo

C’est pour cela qu’il avait été décidé en son temps de ne pas faire de minute de silence pour le meurtre d’Elias, assassiné à 14 ans à coups de machette pour un portable. L’identité des meurtriers faisaient craindre que cela n’alimente le racisme et offre une tribune politique à l’extrême-droite. Sauf qu’il devient de plus en plus compliqué de comprendre pourquoi un hommage est accordé à Philippine et refusé à Elias. Ou pourquoi, sans enquête poussée, le meurtre de la Grand-Combe est désigné comme crime raciste, alors que ce qualificatif a été refusé à celui de Sarah Halimi ? Derrière ces interrogations, la petite musique que l’on entend est celle de la désunion. Les minutes de silence ne sont plus le signe d’une émotion qui rassemble mais d’une quête de pouvoir victimaire.

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Ce qui n’est pas évident à regarder en face est le fait que ces polémiques récurrentes disent l’inverse de ce qu’a affirmé Yaël Braun-Pivet pour justifier son revirement. Elle parle en effet d’un acte qui « a bouleversé le pays ». Or force est de constater que, de plus en plus, les drames ne touchent plus la communauté nationale dans son ensemble mais montrent au contraire ses profondes divisions. Le deuil ne réunit plus. Pire même, il devient clivant et les minutes de silence acceptées ou refusées n’y changent rien. Elles sont plus signifiantes par les polémiques qu’elles déclenchent, que par la solennité et la reconnaissance qu’elles devraient induire. Chaque groupe constitué veut avoir sa victime, veut pouvoir se dire persécuté et la minute de silence devient alors elle-même un instrument de propagande visant à valider l’oppression du groupe auquel appartient la victime. Cela empêche tout recueillement, car le but de ce temps si peu suspendu est moins de se recueillir que de pouvoir dresser un acte d’accusation envers l’État français ou un autre groupe constitué. L’émotion affichée dissimule ainsi de plus en plus mal le calcul cynique.

Une rhétorique communautariste dangereuse

Sur le fond de l’affaire, il y a peu de doute. En se rendant à l’intérieur d’une mosquée pour trouver sa victime, l’assassin a vraisemblablement voulu témoigner de sa haine des musulmans ; que l’enquête s’oriente vers un crime raciste n’est pas étonnant. En revanche, ce qui est choquant est la virulence de la parole du recteur de la grande mosquée ou des leaders de LFI, tant elles installent dans le débat public les thèmes et la rhétorique des Frères musulmans. Ils accèdent enfin à une forme de jouissance : ils ont leur martyr et celui-ci est censé effacer tous les meurtres de masse ou les assassinats ciblés commis au nom de l’islam pour pouvoir enfin mettre en avant les vrais persécutés : l’islam et les musulmans. Le recteur de la grande mosquée, sur la base d’un seul crime – commis semble-t-il par un Français appartenant à la communauté gitane bosniaque qui serait diagnostiqué schizophrène – fait le procès de l’islamophobie d’État, affirmant que les musulmans sont « traités comme des citoyens de seconde zone » et dénonçant « un deux poids deux mesures » dans la manière dont l’État se comporte envers les musulmans. Il dénonce des médias et responsables politiques dont le discours alimenterait un climat de haine anti-musulman.

Le problème, c’est que ce discours souffre de graves lacunes. Il oublie d’une part que des fleuves de sang ont été versés sur notre sol au nom de l’islam, attentats après attentats, assassinats ciblés après assassinats ciblés. Il oublie d’autre part les offensives séparatistes, les attaques et meurtres de professeurs, ou l’imposition dans l’espace publique d’un signe sexiste qui appelle à l’apartheid au nom du genre – le voile. Il oublie l’entrisme islamiste à l’université, à l’école, au travail, dans les institutions. Il oublie la haine décomplexée des juifs qui s’exprime sans entrave chez beaucoup de musulmans et la violence que ceux-ci subissent au nom de la Palestine. Il oublie qu’aujourd’hui, en France, ce sont les islamistes qui donnent le ton et qui sont les plus influents. Il oublie surtout que les chiffres lui donnent tort : la communauté musulmane est celle qui subit le moins d’atteintes à raison de la religion. Voilà pourquoi le discours outrancier des leaders communautaires des derniers jours agace autant, et ne favorise pas le sentiment d’appartenir à une même nation, alors même que l’assassinat de quelqu’un au nom de sa croyance devrait nous rassembler sans arrière-pensées.

« Islamophobie » : le mot qui fâche

Le recensement des actes antireligieux en 2023 montre que si les juifs ne représentent que 0,6% de la population (ils sont la plus petite communauté recensée, on estime les chrétiens à environ 30% de la population et les musulmans autour de 10%), ils subissent pourtant un déchainement de violence démesuré : 1676 des actes antireligieux étaient antisémites. Pour les chrétiens le nombre atteint le millier, mais pour les musulmans il ne dépasse pas 242 actes recensés. Avant le 7-Ooctobre, on recensait sur les années 2020-2022[1], 2600 actes antichrétiens, 1400 actes antisémites et 600 actes antimusulmans. À noter que si on se concentre sur les violences physiques sur cette période 2020-2022, 150 agressions étaient antisémites, 50 antichrétiennes et 25 ont touché des musulmans.

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Alors pourquoi tant de geignements et de mensonges de la part des leaders musulmans ? Parce que le sentiment de persécution est l’outil préféré des Frères musulmans, et qu’ils sont devenus la référence communautaire. Leur but est la conquête et l’islamisation de l’Europe ; pour cela il faut en quelque sorte une armée de réserve, donc empêcher toute intégration et pour cela, quoi de mieux que d’expliquer que les musulmans sont menacés en France, qu’ils ne peuvent trouver leur place dans ce pays car sa civilité est incompatible avec la charia ou qu’ils sont donc mis de côté et en danger ? La réislamisation et la radicalisation s’appuient sur cette idée : conquérir ou perdre son âme. Dernier point : personne, lorsqu’il s’agit d’actes antireligieux, ne parait s’interroger sur le profil des agresseurs. L’omerta sur ce point est réelle. Le terme d’islamophobie apparait donc pour ce qu’il est : un écran de fumée destiné à maintenir la clôture communautaire qui empêche une partie des musulmans de faire société, en leur faisant croire qu’ils se mettent en danger s’ils s’éloignent de leur communauté. L’islam est le point de ralliement de celle-ci ; il faut donc donner des gages séparatistes pour avoir accès à la protection du groupe. Avec le meurtre d’Aboubakar Cissé, le discours très fumeux des leaders communautaires prend quelque consistance, même si le profil du meurtrier n’est pas idéal : trop gitan bosniaque à tendance schizophrène et pas assez mâle blanc suprémaciste.

Cette ambiance délétère fait des minutes de silence qui devraient nous unir symboliquement, des jeux d’influence destructeurs, et les transforment en représentations dénuées d’émotions réelles. Il s’agit, une fois encore, moins d’honorer une victime que de se décerner des brevets de vertu. À ce titre, la tentative de restreindre les minutes de silence à des cas très précis s’impose tant aujourd’hui leur multiplication devient contreproductive.

Silence coupable

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[1] Marc Vanguard sur X

Une France raciste et islamophobe?

Après le meurtre d’Aboubakar Cissé dans une mosquée du Gard, La France Insoumise crie au scandale et rejette la faute sur notre pays. Un pays qu’elle affirme être raciste et islamophobe, dont la police tue grâce à une propagande relayée par Éric Zemmour, CNews, Bruno Retailleau ou le RN. Une analyse froide et lucide dément toutes ces fausses accusations.


Le 25 avril, un jeune Malien Aboubakar a été tué à l’intérieur de la mosquée de la Grand-Combe, dans le Gard. Le surlendemain, le 27, une manifestation contre l’islamophobie a eu lieu place de la République à Paris en présence notamment de Jean-Luc Mélenchon (LFI) et de Marine Tondelier (Les Verts). Mélenchon s’y est fait photographier en pleurs et un assistant parlementaire d’Ersilia Soudais de la France insoumise a clamé en public vouloir créer des brigades d’autodéfense pour les musulmans contre une police et une justice qui ne puniraient pas les meurtres commis contre des musulmans.

La police tuerait des musulmans avec une intention xénophobe ? « L’extrême droite » de M. Zemmour et Mme Le Pen voudrait chasser tous les musulmans de France ? Des musulmans seraient victimes de discriminations en raison de leur religion ou de leur couleur de peau ? On leur refuserait l’accès à une citoyenneté pleine et entière parce qu’ils seraient noirs, arabes ou musulmans ? Ils seraient les boucs émissaires désignés d’une France malade de peur et de haine ?

Les Français ne sont pas racistes

Mais de qui se moquent-ils ? Comme pour le génocide dont la France Insoumise et les islamistes accusent les Israéliens, on a là un beau cas d’inversion accusatoire. La France raciste et islamophobe ? Oui, certes, les Français ont peur des attaques au couteau, du terrorisme, des menaces de mort ou des assassinats de « blasphémateurs ». Mais, raciste ?

En réalité, la France est l’un des pays les moins racistes du monde et certainement bien moins que les pays du Maghreb. Parlez-en aux noirs qui vivent au Maroc, en Algérie, en Tunisie ! Quand ils ne sont pas expulsés manu militari dans le désert sans eau ni nourriture, ils sont harcelés, méprisés, réellement discriminés.

Les Français veulent bien vivre avec des gens qui ont une autre couleur de peau et une autre origine. La France le fait depuis longtemps. Elle assimile. Mais elle ne veut pas qu’on importe des mœurs étrangères à sa civilisation. Elle ne veut pas de racistes, d’antisémites, de sexistes, d’homophobes, de fanatiques de la Sharia, de criminels et d’assassins sans cœur. Elle ne veut pas être méprisée.

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Elle veut être aimée. Ceux qui l’aiment et la respectent, elle leur retourne son amour. Ils le savent bien, ceux qui ont adopté la France sans renier ce qu’ils étaient, ces Français de cœur et de souche, et qui veulent s’enraciner comme d’autres l’ont fait avant eux. Ils sont heureux en France et savent qu’ils peuvent réussir une belle vie, à égalité avec leurs compatriotes, du même milieu social.

Parfois, c’est sûr, il y a des frottements, des méprises, des malentendus, mais il y en a aussi pour d’autres Français « de souche », manants d’un monde qui prétend qu’il n’a plus besoin d’eux : paysans, ouvriers, employés chassés des métropoles et des villes-centres, sans accès véritable aux transports urbains, aux logements et aux emplois de ces métropoles.

Peurs

Un monde s’annonce, et ils le pressentent bien, où ceux qui viennent d’ailleurs, le plus souvent de l’autre côté de la Méditerranée, vont servir d’esclaves pour les nouveaux maîtres ou peu à peu les remplacer, eux, par la force de minorités revanchardes, délinquantes ou conquérantes qui veulent leur part d’un gâteau qui s’amenuise pour les plus défavorisés dans la compétition sociale. Il suffit de
comprendre cela pour saisir sur le vif la peur du grand remplacement. Grand remplacement déjà présent ou prévisible.

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Il ne faut jamais mépriser la peur. Parfois la peur prévient du danger et elle est un signal d’alarme qu’il faut écouter. Et il faut écouter ceux qui ont peur. Ceux- là à qui on vole leur territoire, leur dignité et leur identité. Ces Français de toutes origines qui qui ont le sentiment d’être pillés, volés, agressés quotidiennement. Ces musulmans qui ont peur qu’on les chasse loin de cette France qui est leur nouvelle patrie, parfois depuis plusieurs générations, en les confondant avec les criminels et les fanatiques. Ces juifs qui sont harcelés et acculés à vivre dans l’insécurité. Qu’on ne me dise pas que je suis raciste. Mes amis le savent, tous ceux qui me connaissent, il n’y a pas de racisme en moi. Pas de mépris ou de haine en raison d’une couleur de peau ou d’une origine. Il n’y a qu’une sainte fureur contre les mensonges qui nous sont contés pour faire taire notre envie de vivre libres en compagnie de tous ceux qui veulent cette même liberté. Pour faire taire notre besoin de rester nous-mêmes, de nous retrouver en soignant le mieux possible nos déchirures, nos divisions, notre désespérance, notre léthargie peut-être fatale.

Le journaliste belge qui trouve une statue de la Sainte-Vierge trop… blanche

Lors d’un reportage sur le racisme en Belgique pour son émission «Je vous dérange», le journaliste Christophe Deborsu s’est fait dérober son matériel à la gare de Bruxelles-Nord par un Maghrébin. Il a ensuite confessé face caméra: « Il faut se méfier de notre cerveau qui a une tendance naturelle à être raciste ». Très juste.


Christophe Deborsu est de ces journalistes qui aiment se mettre en scène davantage que s’assurer de la véracité de la démonstration. Accessoirement, il ne faire guère de doute qu’il soit de gauche, comme tous les hommes de médias en Belgique, et mieux encore, de quoi s’assurer les bonnes grâces de ceux qui peuvent vous trancher la tête à tout moment en Wallonie, il avait déclaré à l’adresse des Flamands : « N’ayez pas peur du PS [Parti socialiste] ». Le réel n’a donc qu’à s’adapter à l’idéologie et l’idéologie à assouvir l’égo. 

Oh, mon Dieu !

Muni de son bâton de pèlerin, et de sa caméra, il a sillonné, ces dernières semaines, les routes de Wallonie et de Bruxelles afin de prouver, dernier Eurobaromètre de l’Union européenne à l’appui, que les Belges sont parmi les peuples les plus racistes d’Europe. En réalité, quelques discussions avec des expatriés ou des baroudeurs au long cours lui auraient permis de comprendre que les habitants du plat pays sont souvent perçus comme faisant partie des plus accueillants de la planète. En lisant Robert Putnam et d’autres auteurs, il aurait également assimilé que les sociétés les plus diverses sont celles qui, globalement, créent le plus de méfiance. Bref, il aurait conclu que les Belges sont hospitaliers, mais que leur sens de l’accueil a des limites et que celles-ci s’accordent avec le respect de leurs traditions et de leurs mœurs. 

Pour entamer son reportage, le journaliste-militant, un pléonasme donc en Belgique francophone, s’est rendu à Beauraing, dans la charmante province de Namur, afin de s’étonner que la statue représentant la Sainte-Vierge soit trop… blanche. Or, pour Christophe Deborsu, la Vierge était en réalité un peu basanée – et même « brune » pour reprendre ses termes. Que le blanc évoque la pureté n’a donc pas atteint son esprit sain(t). Que la statue affiche un éclat marmoréen parce qu’elle vient d’être restaurée n’est même pas mentionné. 

Mauvais penchants

Le reportage ne peut se résumer à cette entame mi-drôlatique, mi-gênante pour son auteur. Durant le tournage, notre Gaston Lagaffe de journaliste s’est fait voler son matériel, apparemment par une personne de type nord-africain. Mais surtout il entend se battre pour ne pas faire d’amalgame, car si notre « cerveau a une tendance naturelle à être raciste », déclare-t-il, il faut apprendre à penser contre soi-même. Que l’on questionne ses propres certitudes, préjugés et croyances est toujours salutaire ; en revanche que l’on agisse systématiquement contre ses intérêts, en dépit de ses réflexes naturels ou sans tenir compte de ses a priori est le moyen le plus certain de connaître quelques ennuis.

Enfin le jocrisse Christophe Deborsu, mine déconfite, en est presque à présenter ses excuses à une femme voilée qui refuse de lui faire la bise pour le saluer. Mais dans ce cas-là, il ne s’agit aucunement de manque d’intégration ou de racisme, comportement réservé aux Belges de souche qui refusent, comme on peut le voir dans le documentaire, de louer leur appartement à des étrangers, de prêter leur téléphone à un allochtone ou qui simplement se désolent de constater que leur ville, ou leur village, ne sont plus tout-à-fait comme avant en raison d’une immigration hors de tout contrôle. En attendant, il n’est pas certain que la Vierge soit impatiente de refaire une apparition à Beauraing, comme elle le fit dans les années 1930.

Élections fédérales au Canada: la vague conservatrice reportée à date ultérieure!

Le Canada a voté, mais pour quoi au juste ? En s’invitant bruyamment dans la campagne, Donald Trump a offert aux Libéraux une victoire inattendue, fondée non sur leur bilan, mais sur un vieux réflexe de survie nationale. Une élection gagnée par défaut, un pouvoir sans cap clair: la vague conservatrice est reportée, pas annulée


L’élection fédérale anticipée de 2025 n’a pas couronné un projet, la peur. La campagne fut marquée par un vote utile contre Donald Trump, à l’image de la présidentielle française de 2022 où Emmanuel Macron a en quelque sorte capitalisé sur un vote rejet de Vladimir Poutine. Seulement, une telle élection ne tranche pas les réponses à apporter aux préoccupations populaires. À terme, cette incapacité à répondre aux grandes attentes populaires pourrait même ouvrir un espace béant pour une future vague conservatrice, peut-être plus sérieuse et plus structurée.

Les Libéraux en tête

Le 28 avril 2025 devait marquer la fin d’une ère, après le raz-de-bol de la gouvernance Trudeau. Pouvoir d’achat en berne, croissance anémique, crise du logement, immigration massive, montée de l’insécurité : tout concourait à une alternance historique. En 2024, le PIB du Canada a péniblement progressé de 1.5%, bien en dessous de la moyenne des pays développés. Pendant ce temps, l’inflation se maintenait à 3%, grignotant le pouvoir d’achat des ménages. Le prix moyen d’une maison atteignait 746 000 dollars canadiens (environ 475 000 €), condamnant des générations entières à renoncer à la propriété tout en devant affronter des loyers explosant. À cela s’ajoutait un afflux migratoire sans précédent: 1,45 million d’immigrants en deux ans ! Corollaire de ce point, l’insécurité a explosé : +20 % d’augmentation des crimes violents entre 2023 et 2024, des taux d’homicides et d’agressions au plus haut depuis 20 ans. Face à ce tableau, les Conservateurs de Pierre Poilievre étaient donnés à près de 20 points d’avance en début d’année rendant inévitable une alternance d’autant plus que le voisin américain avait vu le triomphe d’un projet conservateur en novembre 2024 – celui de Donald Trump.

Mais non. D’un vote anti-Trudeau, les Canadiens sont passés à un vote anti-Trump ! Depuis son élection, le président américain a multiplié les provocations contre Ottawa : menaces de droits de douane, déclarations provocatrices sur « l’énergie canadienne au service de l’Amérique », insinuations sur la souveraineté des provinces pétrolières et surtout déclarations fracassantes sur l’annexion. Le choc a été immédiat. Plutôt que de voir l’élection se polariser sur le bilan libéral, les Canadiens ont vu ressurgir la vieille peur d’une menace américaine, un « effet drapeau ». In fine, le candidat triomphant est celui qui défendrait le plus la souveraineté américaine face à l’impérialisme trumpiste.

A ce jeu, le candidat conservateur s’est retrouvé pris en étau entre le soutien d’une partie de sa base à Donald Trump et le recentrage de la campagne des Libéraux de Mark Carney contre M. Trump en incarnant la parfaite antithèse. Ainsi, les Libéraux, donnés battus quelques semaines auparavant, arrachent finalement 169 sièges sur 343. Insuffisant pour une majorité absolue, mais assez pour se maintenir au pouvoir…

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« L’effet drapeau » pourrait ne pas durer

Derrière la victoire apparente, le constat est sévère : jamais les Libéraux n’ont été aussi fragiles politiquement. Comme en 2019 et 2021, ils devront gouverner en minorité, sans véritable assise parlementaire. Avec 169 sièges, Mark Carney devra composer au cas par cas avec le NPD ou le Bloc québécois. Dans le meilleur des cas, M. Carney peut espérer un accord de non-censure avec le NPD, mais cela devrait prendre du temps comme en 2022. Le futur gouvernement Carney, fragile et minoritaire, devra naviguer dans une mer instable avec une embarcation trouée. Chaque mois qui passera sans réponse concrète aux attentes populaires verra croître l’impatience, puis la colère. La prochaine élection, qu’elle survienne dans quatre ans ou dans quelques mois, pourrait alors être le théâtre d’un véritable raz-de-marée conservateur.

Or, si les Libéraux ont capitalisé sur ce fameux « effet drapeau », à savoir un vote sur l’idée qu’ils protégeraient la souveraineté canadienne, cela pourrait ne pas durer. En effet, il ne faut pas oublier que la souveraineté du Canada a été profondément abîmée par les Libéraux. Quel pays peut-il se prétendre encore vraiment souverain, lorsqu’il ne parvient pas réguler une vague migratoire ou lorsque son économie est à ce point désarmée ? En 2022, Emmanuel Macron incarnait chez nous aussi le « vote drapeau ». Mais, dépourvu de majorité absolue après les législatives de 2022, il est depuis condamné à l’inaction, le conduisant à la défaite des Européennes qui a provoqué la crise politique de la dissolution.

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La vague conservatrice reportée ?

Si la déception est palpable chez les Conservateurs, ils n’ont pas tout perdu, loin de là. Avec 144 sièges, ils réalisent un score solide, gagnant du terrain dans les banlieues ontariennes, dans les provinces de l’Ouest, et même dans certaines régions de l’Atlantique. Leur dynamique de terrain a été impressionnante : salles combles, militants surmobilisés, implantation renforcée. La base électorale conservatrice est aujourd’hui plus large, plus stable, plus combattive qu’en 2021. La défaite tient à peu de chose. Sans la peur suscitée par Trump, les Conservateurs étaient sur la voie d’une victoire, au minimum d’un gouvernement minoritaire, ce qui aurait été une première depuis 10 ans.

Reste une ombre au tableau : Pierre Poilievre a perdu son propre siège de député. Une gifle politique difficilement surmontable. Depuis Kim Campbell en 1993, aucun leader fédéral majeur n’a survécu à une telle humiliation. Dans les faits, Poilievre n’est pas politiquement condamné, une démission pour lui trouver un siège et convoquer une élection partielle est possible. Mais les grandes manœuvres internes pourraient s’activer pour l’éjecter, alors que rien ne force les députés à démissionner pour ses beaux yeux. Si une fronde interne éclatait, tous les regards se tourneraient vers Doug Ford, fraîchement réélu Premier ministre de l’Ontario. Ford incarne un conservatisme pragmatique, capable de conjuguer discipline budgétaire et ouverture sociétale, autorité et gestion du quotidien. Moins idéologue que Poilievre, plus rassurant pour le centre-gauche modéré, Ford pourrait offrir aux Conservateurs une voie royale vers le pouvoir.

Donald Trump et JD Vance qui souhaitaient initier une « Seconde révolution conservatrice » dans le monde occidental, ont paradoxalement tué la première option de victoire de conservateurs dans leur plus proche voisin. Mais, le réel semble donner raison à la vague conservatrice. Une question subsiste : après en avoir été la figure de proue, l’Amérique trumpiste ne constituera-t-elle pas un boulet à l’ascension de la vague conservatrice ?

Les dessins joailliers, trésor caché du Petit Palais

La formidable et fragile collection de dessins de bijoux du Musée du Petit Palais est exposée pour la toute première fois. Et on y découvre les plus grands noms de la joaillerie.


Ce ne sont pas que des dessins de bijoux, d’ailleurs souvent présentés avec les joyaux pour lesquels ils ont servis de modèles. Mais bien des œuvres d’art à part entière, dessinées avec un raffinement, une élégance, une science, un réalisme époustouflants. Et qui sont parfois plus spectaculaires encore que leurs incarnations en pierres précieuses, perles, or et émaux.

Ils ont été pensés, couchés sur du papier translucide à l’échelle 1, c’est-à-dire grandeur nature, colorés à la gouache, mis en relief avec un savoir-faire éblouissant par des artistes engagés par les plus grands joailliers d’une période de création qui s’étend sur un siècle, du règne de Napoléon III à l’immédiat après-guerre, des années 1850 aux années 1950.

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Papillons fabuleux d’émaux et de diamants

Les plus beaux de ces joyaux ont été conçus dans l’esprit Art Nouveau ou Art Déco. Mais aussi dans ce style Néo Renaissance prisé dans la seconde moitié du XXe siècle. Ou dans un genre XVIIIe très en vogue sous le Second Empire.

Et un seul bijou peut constituer tout un monde à explorer…

On s’y noie avec cette « Naïade » d’or, d’écaille et d’émail ou ces « Cygnes et nénuphars » voguant sur un peigne d’ivoire (Eugène Grasset pour Vever Frères).

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On s’y égare dans un jardin enchanté, comme avec ce nécessaire du soir dessiné pour la maison Boucheron où papillons fabuleux et insectes fantasmés, en émaux et diamants, se perdent dans une végétation d’or pur. Ou avec ce collier réalisé par le joaillier Georges Fouquet à partir d’un dessin de Charles Desrosiers et représentant des fleurs de fuchsias, tout en diamants, perles et émaux, destinées à tomber en cascade sur la gorge d’une élégante.

Dessinateur non identifié pour Boucheron, Nécessaire papillons, vers 1945.
Crayon graphite, encre et gouache au recto, encre et gouache au verso sur
papier vélin translucide, 14,8 × 21,9 cm.
Boucheron Paris. Modèles déposés.
Petit Palais, Musée des Beaux-Arts de la Ville de Paris.
Achat sur les arrérages du legs Dutuit, 2002.
(c) Paris Musées / Petit Palais, Musée des Beaux-Arts de la Ville de Paris.
Georges Fouquet, d’après un modèle de Charles Desrosiers, Collier «Fuchsias», vers 1905.
Or, émaux à jour sur paillons, diamants, perles et opales. 23 × 13 cm.
Petit Palais, Musée des Beaux-Arts de la Ville de Paris.
Achat à Georges Fouquet, 1937.
© ADAGP, Paris, 2025, Georges Fouquet – Paris Musées / Petit Palais, Musée des Beaux-Arts
de la Ville de Paris.

Ou encore avec le dessin de cette broche imaginée sous le Second Empire pour le joaillier Léon Rouvenat où fleurs et graminées s’abandonnent en une pluie de perles et de diamants.

Dessinateurs non identifiés pour Léon Rouvenat, Broche, années 1850-1870.
Crayon graphite, aquarelle et gouache sur papier vélin translucide, 16,3 × 10,8 cm.
Petit Palais, Musée des Beaux-Arts de la Ville de Paris.
Don Marc Bascou, 2018.
(C) Paris Musées / Petit Palais, Musée des Beaux-Arts de la Ville de Paris.

De l’Égypte à la Chine

Les sources d’inspiration foisonnent : la nature, donc la végétation, l’eau ou les figures animales, mais aussi l’architecture, la géométrie, l’histoire, l’Egypte antique, le Japon, la Chine, le siècle de Louis XV… tout a été sujet à création. Et les plus grands noms de la joaillerie s’engouffrent dans cette cohorte prestigieuse : Rouvenat, Boucheron, Cartier, Fannière, Deraisme, Lalique, Vever, Fouquet… Beaucoup étant apparus sous le Second Empire qui fut l’une des périodes les plus fastueuses de l’histoire de la France.

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Une collection exceptionnelle

La collection de dessins de bijoux que recèle le Petit Palais s’élève à plus de cinq mille cinq cents exemplaires. C’est un trésor qui ne s’est réellement constitué qu’à l’extrême fin du XXe siècle, dès 1998, mais dont certaines pièces dormaient depuis longtemps dans les réserves du musée en compagnie de fastueux bijoux déposés dès la création de ce dernier en 1902.

On les expose donc avec, en regard, leur accomplissement d’or et de pierreries, mais aussi en évoquant le parcours fascinant qui conduit le joyau de son esquisse à sa réalisation. De la chrysalide au papillon.


Dessins de bijoux : les secrets de la création

Exposition au Petit Palais, Paris. Du mardi au dimanche, de 10h à 18h et jusqu’à 20H les vendredis et samedis.  Jusqu’au 20 juillet 2025. 14 €

Hors la loi mais de bon aloi

Stars d’un jour… Quand les commerçants font justice eux-mêmes, grâce aux photos de télésurveillance, le Code pénal court derrière une loi déjà braquée par la réalité. Et finalement, les voleurs posent sans broncher pour la photo.


Ne jamais mettre la charrue avant les bœufs, sauf quand elle charrie un Code pénal qu’il faut parfois pousser au cul pour faire avancer les choses… À l’Assemblée, le député centriste Romain Daubié a récemment déposé une proposition de loi « visant à améliorer la sécurité des commerçants », en les autorisant à diffuser à l’entrée de leur magasin ou sur les réseaux sociaux, la photo des voleurs à l’étalage filmés par la vidéo-surveillance.

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Or cette loi qui n’a pas encore été discutée, ni votée, est déjà en vigueur, expérimentée et appliquée par des commerçants qui n’hésitent pas à afficher la bobine de leurs voleurs, pour les culpabiliser et les dissuader de récidiver. Selon Jerôme Jean, président de Ras le vol, association de commerçants fatigués de ces larcins qu’aucune assurance ne couvre (et dont trois commerçants sur quatre déclarent avoir déjà été victimes), ce procédé « hors la loi » est efficace à 80% ; les épinglés, ou leurs proches, revenant sur les lieux du délit pour effacer l’ardoise et ne plus être à l’affiche. Des voleurs qui, n’en déplaise aux Jean Valjean de pacotille de la France impunie, ne sont pas des misérables qui volent pour manger : les articles les plus ciblés sont les vêtements de marque, les parfums et les alcools.

Plus significatif encore est le fait que jamais, ou presque jamais, les voleurs affichés ne portent plainte pour atteinte à leur image… Faut dire que la majorité de ces délinquants préfère éviter d’avoir affaire avec la justice, ou la police, qui les connaît déjà et les recherche parfois pour d’autres méfaits et dérobades…

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Ainsi une loi, pas encore officiellement reconnue mais fille du bon sens populaire, peut s’avérer d’utilité publique… Il y a actuellement un élu « hors la loi » pour avoir refusé de marier un OQTF (immigré devant être expulsé), alors que dans le même temps le Parlement examine une loi autorisant les maires à ne pas marier un OQTF… Adoptée, cette loi devrait porter le nom de son père naturel, le maire de Béziers, Robert Ménard[1].


[1] A ce sujet relire, Causeur n°132 Robert Ménard: le fou rire et l’effroi

Trump II: l’Amérique, miroir fêlé de l’Occident?

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56% des Américains ont actuellement honte du locataire de la Maison-Blanche, selon l’IFOP[1]. Un électeur de Trump sur quatre (24%) en est même venu à regretter d’avoir voté pour le magnat de l’immobilier lors du scrutin présidentiel de novembre 2024.


Paradoxale Amérique : d’un côté, elle reconduit Donald Trump à la Maison-Blanche; de l’autre, elle en a honte. Trois mois après son retour tonitruant au pouvoir, le président américain est jugé sévèrement par une majorité de ses concitoyens. Selon une enquête IFOP pour NYC.eu, 56 % des Américains déclarent avoir « honte » de leur président. Une majorité significative, qui grimpe à 60 % chez les moins de 25 ans et atteint même 69% parmi les Noirs américains. L’ironie veut que même dans son propre camp, la gêne affleure : 23 % des Républicains reconnaissent aujourd’hui ne plus assumer leur vote.

Certains vont plus loin: un électeur trumpiste sur quatre regrette son choix de novembre dernier. Un chiffre édifiant, révélateur d’un climat de désillusion précoce. Car si Trump conserve l’appui inébranlable d’une base qui le suit les yeux fermés, le vernis s’effrite. Sa popularité chute : 44 % d’approbation, soit le score le plus bas pour un président américain à ce stade de son mandat depuis des décennies.

La guerre culturelle comme programme de gouvernement

Pourtant, Trump ne gouverne pas en rupture avec son électorat. Sur des sujets clivants comme l’identité de genre, l’immigration ou l’écologie, ses positions conservatrices bénéficient d’un soutien majoritaire. 62 % des Américains approuvent l’exclusion des transgenres des compétitions féminines. 57 % veulent inscrire dans la loi qu’il n’existe que deux sexes. Et 54 % soutiennent l’exploitation pétrolière, même si seulement 30 % approuvent le retrait des États-Unis de l’Accord de Paris.

A lire aussi, Bruno Tertrais: «À défaut de le prendre au mot, il faut prendre Donald Trump au sérieux»

Cependant à Bandera, petite ville texane autoproclamée « capitale mondiale des cow-boys », l’ambiance est toute autre[2]. Ici, Trump est roi. Dans son « Trump Store », Wyatt Forster vend des casquettes MAGA, des tee-shirts moquant les « wokistes » et des figurines du président fabriquées en Chine — paradoxe que ses clients assument sans ciller. Le soutien y est inconditionnel, identitaire (presque tribal, à lire le sujet que consacre Le Parisien à la localité ce jour !), imperméable aux volte-face diplomatiques ou aux revirements économiques. On ne vote pas pour un programme, on adhère à une revanche. Celle d’une Amérique blanche, rurale, chrétienne, qui voit dans Trump non pas un président, mais un vengeur. Le ressentiment alimente la fidélité : peu importe si les promesses tardent, tant qu’il tient tête aux élites, aux migrants et aux juges. Le contraste avec la majorité honteuse évoquée par l’étude Ifop est saisissant : deux pays, deux réalités, une même bannière étoilée.

Mais c’est sur le terrain international que le président Trump prend de court ses compatriotes. À rebours d’une opinion favorable à l’Ukraine (66 % des Américains veulent continuer de soutenir Kiev, y compris 57 % des Républicains), il persiste à vouloir couper les vivres au régime de M. Zelensky. Même fracture sur les hausses de tarifs douaniers décrétées le 2 avril : 49 % des Américains s’y opposent, tandis que 45 % approuvent. Un clivage net, profondément idéologique.

18% des Français pour les protections douanières américaines

La France, elle, observe tout cela avec une stupeur teintée d’incompréhension. L’étude IFOP révèle à quel point les mesures trumpiennes — qu’elles touchent au climat, aux minorités ou à la géopolitique — sont massivement rejetées par les Français. À l’inverse d’une Amérique fracturée, la France reste relativement unie dans son rejet de cette vision du monde. À peine 18 % des Français approuvent la guerre commerciale déclenchée par Trump, et seuls 28 % soutiennent l’exclusion des transgenres du sport féminin. En vérité, cette seconde présidence Trump agit comme un révélateur brutal : celui d’une polarisation extrême de la société américaine, où chaque ligne de fracture — sociale, raciale, religieuse — devient ligne de front. La politique n’est plus affaire d’opinion, mais d’identité. Et si Donald Trump cristallise les haines comme les fidélités, c’est peut-être parce qu’il incarne à lui seul cette Amérique en guerre contre elle-même.


[1] « Étude Ifop pour NYC.eu réalisée par questionnaire auto-administré en ligne auprès d’un échantillon national représentatif de 1 225 Américains âgés de 18 ans et plus (8-10 avril 2025), et d’un échantillon national représentatif de 1 000 Français âgés de 18 ans et plus (9-10 avril 2025)

[2] https://www.leparisien.fr/international/etats-unis/dans-la-capitale-mondiale-des-cow-boys-les-fans-de-trump-combles-par-ses-100-premiers-jours-au-pas-de-charge-29-04-2025-V5KW252K3RFTNKVGML7XUFYSKU.php

L’Union européenne et la recherche «scientifique»

10 millions d’euros pour un « Coran européen » ? Le projet scientifique interpelle et fait polémique.


Toute science vient de Dieu.
Origène


Au commencement fut la philosophie : une démarche qui vise à la compréhension du monde et de la vie par une réflexion rationnelle et critique. Même si les médiévaux européens utilisaient souvent encore le mot « scientia » comme synonyme de philosophie, on conviendra que, dans l’usage moderne, ce terme vise surtout les connaissances relatives à la nature (physique, chimie, biologie…), les sciences « dures », même si, parfois, on parle de « sciences humaines », « science historique », etc., afin de mettre en relief une méthode d’étude cohérente de ces domaines.

Or, la mission de la European Research Council/Conseil européen de la recherche (ERC) consiste à financer « des projets de recherche exploratoire, aux frontières de la connaissance, dans tous les domaines de la science et de la technologie ». Le seul critère de sélection est celui de l’« excellence scientifique ». À supposer qu’il y eût flou quant au champ d’application du mot « science » en l’espèce, sa juxtaposition avec la technologie signifie qu’il s’agit plutôt de science « dure ». Et en effet, on fait état sur son site de projets relatifs à la biodiversité en cette période de changement climatique, de recherche fondamentale en matière de mécanismes biologiques et de pathologies humaines, sans oublier l’agriculture, la biotechnologie et la médecine, etc. De toute manière, dans un monde de rareté, les priorités en matière d’allocation judicieuse des ressources sont évidentes.

Réécriture de l’histoire

C’est donc avec un certain étonnement que l’on apprend par le Journal du dimanche (JDD) que, en 2018, l’ERC a accordé, au titre de l’ « excellence scientifique » une petite enveloppe de presque 10 millions d’euros au projet « EuQu » (pour « Coran européen »)  d’une durée de six ans1. Sauf erreur, cette bourse « Synergy » ne fit pas l’objet d’une publicité triomphale et tapageuse lorsqu’elle fut décernée. Il s’agit d’expliquer comment le Coran a influencé la culture et la religion en Europe, entre 1150 et 1850. « Ce projet repose sur la conviction que le Coran a joué un rôle important dans la formation de la diversité et de l’identité religieuses européennes médiévales et modernes et continue de le faire » (…) EuQu cherche à remettre en question à la fois les perceptions traditionnelles du texte coranique et des idées bien établies sur les identités religieuses et culturelles européennes». Enfin, le « projet aborde les questions urgentes et actuelles en Europe et promet d’ouvrir de nouvelles perspectives sur nos sociétés multireligieuses2 ». (Non souligné dans l’original).

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Il est donc essentiellement soutenu que le monde arabe ne se serait pas borné à retransmettre la métaphysique et la logique aristotéliciennes à l’Occident, ce qui relativise la contribution d’un Averroès et ou d’un Al-Farabi, au profit d’un texte dogmatique où sont scrupuleusement et méthodiquement consignées les révélations communiquées au prophète par l’archange Gabriel.

Des expertises reconnues, pour des conclusions qui semblent connues d’avance

Pourquoi pas ? Tout cela est bel et bien, et nul n’oserait nier l’expertise des participants à ce magnifique thème, comme on peut le constater sur le site, hélas truffé d’anglicismes, de « Nantes université » (sic) : le projet a pour intitulé  « EuQu – The European Qur’an – ERC Synergy Grant » (sic); l’on recense les « Membres de l’Advisory Board » (sic); enfin il est précisé que le médiéviste John Tolan en est le « Principal Investigator » (sic); à croire que le Brexit n’a jamais eu lieu. Incidemment, à noter aussi la présence de la professeure Naima Afif, traductrice des textes de Hasan el Banna (le fondateur des Frères musulmans) dans un livre édité par les Éditions Tawhid fondée en 1990 par l’Union des jeunes musulmans (section jeunesse Frères musulmans).

Cela dit, vu la « conviction » affichée par les « innevaissetigatorzes » du projet, on ne peut exclure le sentiment que leurs conclusions étaient déjà, sinon préétablies, au moins latentes dans leur esprit dès le départ. Pourrait-on voir dans la campagne de communication du Conseil de l’Europe lancée en 2021 sous le très orwellien titre « La liberté dans le hijab » une sorte de bande-annonce?…

En outre, ce thème eût plutôt dû faire l’objet d’une thèse de doctorat qui n’aurait engagé que la réputation et les ressources du thésard, de son université et d’éventuels organismes commanditaires privés, et non pas les fonds de l’Union européenne. Qu’à cela ne tienne. Le généreux contribuable et lecteur européen lambda brûle d’impatience de dévorer ces beaux travaux en 2026. Tout un best-seller en perspective qu’il jugera sur pièce. L’éradication des hémorroïdes et du cancer colorectal peut attendre.


  1. https://www.lejdd.fr/Societe/10-millions-deuros-pour-un-coran-europeen-enquete-sur-un-projet-polemique-finance-par-lunion-europeenne-157015 ↩︎
  2. https://euqu.eu/the-european-quran ↩︎

C’était le Quartier Latin

L’effervescence artistique et intellectuelle du XIXe siècle a sa géographie : le Quartier Latin, sur la Rive gauche parisienne, et Montmartre, sur les hauteurs de la capitale. Des centaines de clubs animés par des personnalités hautes en couleur ont abrité une vie déjantée difficilement concevable de nos jours. Suivez le guide !


Dernier livre paru : Les Enragés de la liberté. Anthologie des pamphlétaires du XVIe au XXe siècles, (préface d’André Bercoff), Max Milo, 2023.


Les Hydropathes. Dans la déliquescence actuelle, ce nom bizarre, quasi hermétique, est incompréhensible pour le commun des mortels.

Qui étaient-ils ? Le Cornet, membre de la Société Artistique et Littéraire de l’époque décrit une jeunesse composée de « godelureaux, basochiens, carabins, futurs princes de la science et de la République » se croisant dans « un mélange de gravité philosophique, de curiosité scientifique et de fumisterie joyeuse ». Ces jeunes gens, et de moins jeunes, menaient au Quartier Latin une existence intense et ludique. Artistes, peintres, poètes, romanciers, journalistes et étudiants de toutes les facultés (âgés de vingt à trente ans) se retrouvaient pour célébrer les déesses de la pensée. La gravité philosophique inspirée par Taine et Renan, la curiosité scientifique animée par les théories de Darwin et la fumisterie joyeuse fécondée par des humoristes divers, tels Alphonse Allais et Sapeck, Coquelin Cadet, Edmond Haraucourt, le magicien Charles Cros, chez lequel s’accouplaient l’esprit littéraire et l’esprit scientifique (il fut l’inventeur du premier phonographe et un chercheur exceptionnel), mais également Paul Bourget, Raoul Ponchon, André Gill…

Tous se réunissaient le mercredi et le samedi, chaque semaine, puis les réunions devinrent quotidiennes, rassemblant plus de cinq-cents personnes, récitant des poèmes, chantant voluptueusement ou virulemment, déclamant des monologues.

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Mais qu’en est-il de cette appellation curieuse ? On ne la retrouve pas dans le dictionnaire. Quelle en est son étymologie, quelle en est la signification ? Cela veut-il dire : qui souffre de l’eau ou qui se soigne avec l’eau ? N’est-ce pas plutôt : qui n’aime pas boire de l’eau ? Le fondateur du Club des Hydropathes, Émile Goudeau, dont il nous faudra décliner l’histoire, avait un goût prononcé pour les boissons liquoreuses, et lorsqu’il mit en regard ce mot à celui de son nom décomposé, « Goût-d’eau », il ne pût que céder, à nouveau, à la tentation et se soumit à cette identité. Ainsi fut constituée cette société, le 11 novembre 1879, devant soixante-quinze participants qui l’élurent président par acclamation.

Mais avant de plonger dans l’histoire du Club, évoquons-en les épisodes et la mémoire.

« Le Quartier Latin, Pays de l’insouciance gauloise et bivouac d’avant-garde de toutes les idées nouvelles » (Jules Vallès).

Après le prodigieux succès des chansons de Béranger, une profusion de « goguettes » voit le jour et, en 1845, ce sont cinq cents sociétés chantantes qui habitent Paris et sa banlieue et font roucouler ou bramer des chansons libertines, frondeuses et des romances. Eugène Sue et Gérard de Nerval en ont fait la description et Lacenaire s’y promouvait. Celles de la Rive Gauche offrirent à la jeunesse littéraire la liberté de déclamer leurs œuvres en public et de penser et partager celles-ci en toute liberté. Le poète de La Chanson des Gueux, Jean Richepin, les décrivit ainsi : « J’ai précédé au Quartier Latin les groupements naturaliste et symboliste et les Hydropathes. Les Hydropathes dont Émile Goudeau fut l’initiateur, ce grand méconnu auteur de ces Fleurs de Bitume que je tiens pour un chef-d’œuvre. »

Ces cénacles très divers se réunissaient dans des estaminets, la brasserie Sherry Cobber accueillait Richepin, Bourget, Mallarmé, Ponchon, Villiers de l’Isle Adam et même François Coppée. Une autre brasserie de la rue Racine regroupait Rollinat, Charles Frémine, Georges Larsin mais aussi Joseph Gayda, Jean Moréas et Léon Tailhade. Le cénacle Baudelaire tenait ses réunions dans le café Tabourey. Au Voltaire, on retrouvait des membres de l’Institut et de la Sorbonne et le virulent Jules Vallès y siégeait. N’oublions pas le café Mariage, le café Théodore, le Procope, la Vachette avec Paul Valéry, Faguet et l’Abbaye avec Georges Duhamel et Jules Romains.

Léon Daudet, dans ses Trente ans de Paris, en fait une merveilleuse et exhaustive description, évoquant l’atmosphère de l’époque. Ces artistes et hommes de lettres côtoyaient des jeunes gens dans une effervescence particulière.

Mais il nous faut maintenant ressusciter Émile Goudeau qui lors de la disparition du Club des Hydropathes, remplacé par les Hirsutes, devint le pontife du Chat Noir. Ce cercle fondé en 1881 par le peintre Rodolphe Salis donna naissance, boulevard Rochechouart, à Montmartre, à un cabaret qui allait devenir prestigieux et réunir les anciens Hydropathes, Hirsutes et toute la jeunesse qui les escortait. Même Léon Bloy était de la fête.

Goudeau a cristallisé le nomadisme culturel en créant un Olympe de même identité. Né à Périgueux en 1850, fils d’un sculpteur distingué, il est élevé chez les religieux, devient professeur (à 16 ans), déambule de ville en ville et atterrit à Paris en 1869 où il se précipite dans le journalisme et la politique. Après la guerre de 1870, il devient journaliste à Bordeaux avant de revenir à Paris en 1873 pour entrer au ministère des Finances. Mais la vie de bureau lui fait horreur tant elle lui paraît fade. Il démissionne et fréquente épisodiquement, et discrètement, les réunions du Sherry Cobber. « Plein d’illusions et de suffisances, grandiloquent, improvisateur infatigable, il épanouissait aux lampions du boulevard St Michel une redondante verve gasconne. Sa voix éclatante de méridional avait la sonorité d’un violoncelle et, comme il récitait de bonne grâce, l’auditoire n’avait pour lui que sourires et faveurs. Il s’habillait avec un soin trop visible d’accrocher les regards et de fait, dans le milieu étudiant et des bohèmes, il ne passa pas inaperçu », écrit Laurent Tailhade. Il devint dès lors le plus imposant des animateurs de la vie du Quartier Latin et l’un des parangons de la culture mariée à la joie de vivre.

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Comme en témoigne Sarcey, aux Hydropathes et plus tard au Chat Noir, les poètes et les chansonniers clament leurs œuvres devant un imposant public polymorphe, éclectique et à l’esprit ouvert : dans le champ de la poésie, il y a place pour tout le monde et toutes les fantaisies, y compris les débordements et les dévergondages bachiques d’un soir de bal – comme l’a férocement écrit Louis Veuillot.

Ainsi fût donné le signal d’un retour aux lointaines traditions de la docte Montagne, en replaçant le divertissement intellectuel et tapageur en marge des études par une forme plus moderne et jusqu’alors inédite.

Maurice Donnay écrivait à ce sujet : « On constate combien il fût éclectique ce Chat Noir, tour à tour et à la fois blagueur, ironique, tendre, naturaliste, réaliste, idéaliste, lyrique, fumiste, religieux, mystique, chrétien, païen, anarchiste, chauvin, républicain, réactionnaire, tous les genres sauf, à mon sens, le genre ennuyeux. Il n’est pas aisé de définir « l’esprit du Chat Noir ». Il est plus simple de dire ce qu’il ne fût pas : ni prétentieux, ni servile, ni sectaire et c’est bien l’esprit que je souhaite à tous les hommes, à travers la vie et dans toutes les situations. » Une illustration de la Belle Époque en comparaison à notre sinistre époque.


À lire :

Raymond de Casteras, Avant le Chat Noir : les Hydropathes, 1878-1880, Éditions Albert Messein, 1945.

Simon Arbellot, J’ai vu mourir le boulevard, Éditions du Conquistador, 1950.

J'AU VU MOURIR LE BOULEVARD...

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Maurice Donnay, Autour du Chat Noir, Grasset, 2017.

Autour du Chat Noir

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Roland Dorgelès, Montmartre mon pays, Marcelle Lesage, 1928.

Montmartre, mon pays

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Gérard de Lacaze-Duthiers, C’était en 1900. Souvenirs et impressions (1895-1905), La Ruche Ouvrière, 1957.

Touche pas à ma pute (nouvelle saison!)

Les verbalisations des clients de prostituées sont en baisse, se désole Aurore Bergé, notre ministre chargée de l’Égalité femmes-hommes. Punir ce qui n’est pas interdit, voilà qui est plutôt amusant. « Il ne faut rien laisser passer. Tolérance zéro ! » a-t-elle déclaré hier, à l’AFP. En France, si vous voulez acheter un câlin, vous repartez avec une amende salée – 1500 €, 3 750 en cas de récidive – et une leçon de morale gratuite. Liberticide !


Aurore Bergé veut la « tolérance zéro » pour les clients de prostituées. C’était hier l’anniversaire de la stratégie nationale de lutte contre le « système prostitutionnel » – cette expression pompeuse ne fera évidemment pas disparaitre le plus vieux métier du monde, mais ça claque. Pour la ministre de l’Égalité femmes-hommes, sanctionner les « proxénètes et les clients » reste une priorité. Payer une femme qui vend librement non pas son corps mais de la sexualité (son corps, elle le garde), c’est donc selon la ministre la même chose que l’exploiter, la contraindre, la violenter.

Une loi stupide

Mme Bergé veut réactiver une loi stupide de 2016 qui sanctionne les clients. Au terme de cette loi que j’avais grandement combattue, vous avez le droit de vendre un service (on a même abrogé le « délit de racolage »), mais il est interdit de l’acheter. En gros, c’est comme si on vous disait que vous pouvez ouvrir une boulangerie mais que quiconque y achète une baguette sera condamné.

À part des déclarations ronflantes sur cette avancée majeure, l’effet réel de cette loi a été à peu près nul. Il y a tout de même eu environ 1100 verbalisations pour achat d’actes sexuels sur majeur par an. Mais, en réalité, la prostitution se passe de moins en moins dans la rue. Donc l’immense majorité des clients et des prostituées échappent à la maréchaussée.

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Il faut bien lutter contre la prostitution, me dit-on. Pourquoi ? Il faut réprimer les réseaux, les esclavagistes qui exploitent des femmes vulnérables, oui. Mais au nom de quoi interdire à des adultes consentants d’échanger du sexe contre de l’argent ? La France est officiellement favorable à l’abolition – un objectif évidemment hors d’atteinte, mais qui reflète un puritanisme de dame-patronnesse scandaleusement liberticide. Aurore Bergé a toutefois raison sur un point : la prostitution n’est pas un exutoire contre les violences sexuelles[1]. Les violences sexuelles ont à voir avec les violences, plus qu’avec la sexualité.

Femmes puissantes

D’un point de vue sociologique, la prostitution a sauvé la famille traditionnelle. Mais, il faut aussi la défendre philosophiquement. La prostituée et écrivain suisse Griselidis Real dit que la concernant se prostituer est un acte révolutionnaire. Certaines femmes (et des hommes) préfèrent se prostituer qu’être caissière. Il y a même des étudiantes qui font des extras, pas pour manger comme la presse le raconte souvent pour faire pleurer dans les chaumières, mais pour se payer des sacs de marque parce que, pour elles, la sexualité n’est pas un sacrement mais une activité banale – éventuellement agréable. Et alors ? On leur dit qu’elles sont aliénées, on leur explique qu’elles sont traumatisées. La liberté c’est de choisir son aliénation. Esther, Nana… Littérature et cinéma sont pleins de putains splendides, puissantes et enivrantes.

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Sous prétexte de protéger les femmes, comme d’habitude on les traite comme des enfants et comme des victimes. Tarifée ou pas, la sexualité entre adultes n’est pas un crime. Alors que l’État lutte contre le crime et qu’il arrête de se mêler de nos fesses.


Cette chronique a été diffusée sur Sud Radio

Retrouvez Elisabeth Lévy dans la matinale de Jean-Jacques Bourdin


[1] « C’est un débat qui n’est pas si simple en France. On entend encore beaucoup de remarques disant heureusement que la prostitution existe, parce que c’est un exutoire, parce que sinon on aurait encore plus de violences sexuelles dans le pays » a estimé hier la ministre.

Quand le recueillement

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La présidente de l'Assemblée nationale Yaël Braun-Pivet sur son siège, image d'archive, Paris © SLEMOUTON/SIPA

Hier, la demande de minute de silence à l’Assemblée nationale, réclamée par des députés de gauche pour le malheureux Aboubakar Cissé assassiné dans une mosquée, a viré au psychodrame. Dis-moi pour qui tu te tais, et je te dirai qui tu es… La multiplication des polémiques autour des instants de recueillement, et la dénonciation des instrumentalisations politiques – voire des larmes à géométrie variables- , sont les signes inquiétants d’une communauté nationale divisée face à la montée du séparatisme, déplore notre chroniqueuse.


D’abord refusée par la présidente de l’Assemblée nationale, la minute de silence destinée à exprimer l’affliction de la nation après le meurtre d’Aboubakar Cissé dans la mosquée de la Grand-Combe (30) a finalement eu lieu. L’Assemblée nationale avait pourtant essayé de limiter ce type de manifestations du fait de leur multiplication et des controverses qu’elles commencent à susciter. Le but non affiché mais évident était donc d’éviter la récupération politique et son cortège d’hystérisation des situations.

Minutes de silence : la nouvelle foire d’empoigne de la victimisation

Couverture de l’hebdomadaire satirique Charlie-Hebdo

C’est pour cela qu’il avait été décidé en son temps de ne pas faire de minute de silence pour le meurtre d’Elias, assassiné à 14 ans à coups de machette pour un portable. L’identité des meurtriers faisaient craindre que cela n’alimente le racisme et offre une tribune politique à l’extrême-droite. Sauf qu’il devient de plus en plus compliqué de comprendre pourquoi un hommage est accordé à Philippine et refusé à Elias. Ou pourquoi, sans enquête poussée, le meurtre de la Grand-Combe est désigné comme crime raciste, alors que ce qualificatif a été refusé à celui de Sarah Halimi ? Derrière ces interrogations, la petite musique que l’on entend est celle de la désunion. Les minutes de silence ne sont plus le signe d’une émotion qui rassemble mais d’une quête de pouvoir victimaire.

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Ce qui n’est pas évident à regarder en face est le fait que ces polémiques récurrentes disent l’inverse de ce qu’a affirmé Yaël Braun-Pivet pour justifier son revirement. Elle parle en effet d’un acte qui « a bouleversé le pays ». Or force est de constater que, de plus en plus, les drames ne touchent plus la communauté nationale dans son ensemble mais montrent au contraire ses profondes divisions. Le deuil ne réunit plus. Pire même, il devient clivant et les minutes de silence acceptées ou refusées n’y changent rien. Elles sont plus signifiantes par les polémiques qu’elles déclenchent, que par la solennité et la reconnaissance qu’elles devraient induire. Chaque groupe constitué veut avoir sa victime, veut pouvoir se dire persécuté et la minute de silence devient alors elle-même un instrument de propagande visant à valider l’oppression du groupe auquel appartient la victime. Cela empêche tout recueillement, car le but de ce temps si peu suspendu est moins de se recueillir que de pouvoir dresser un acte d’accusation envers l’État français ou un autre groupe constitué. L’émotion affichée dissimule ainsi de plus en plus mal le calcul cynique.

Une rhétorique communautariste dangereuse

Sur le fond de l’affaire, il y a peu de doute. En se rendant à l’intérieur d’une mosquée pour trouver sa victime, l’assassin a vraisemblablement voulu témoigner de sa haine des musulmans ; que l’enquête s’oriente vers un crime raciste n’est pas étonnant. En revanche, ce qui est choquant est la virulence de la parole du recteur de la grande mosquée ou des leaders de LFI, tant elles installent dans le débat public les thèmes et la rhétorique des Frères musulmans. Ils accèdent enfin à une forme de jouissance : ils ont leur martyr et celui-ci est censé effacer tous les meurtres de masse ou les assassinats ciblés commis au nom de l’islam pour pouvoir enfin mettre en avant les vrais persécutés : l’islam et les musulmans. Le recteur de la grande mosquée, sur la base d’un seul crime – commis semble-t-il par un Français appartenant à la communauté gitane bosniaque qui serait diagnostiqué schizophrène – fait le procès de l’islamophobie d’État, affirmant que les musulmans sont « traités comme des citoyens de seconde zone » et dénonçant « un deux poids deux mesures » dans la manière dont l’État se comporte envers les musulmans. Il dénonce des médias et responsables politiques dont le discours alimenterait un climat de haine anti-musulman.

Le problème, c’est que ce discours souffre de graves lacunes. Il oublie d’une part que des fleuves de sang ont été versés sur notre sol au nom de l’islam, attentats après attentats, assassinats ciblés après assassinats ciblés. Il oublie d’autre part les offensives séparatistes, les attaques et meurtres de professeurs, ou l’imposition dans l’espace publique d’un signe sexiste qui appelle à l’apartheid au nom du genre – le voile. Il oublie l’entrisme islamiste à l’université, à l’école, au travail, dans les institutions. Il oublie la haine décomplexée des juifs qui s’exprime sans entrave chez beaucoup de musulmans et la violence que ceux-ci subissent au nom de la Palestine. Il oublie qu’aujourd’hui, en France, ce sont les islamistes qui donnent le ton et qui sont les plus influents. Il oublie surtout que les chiffres lui donnent tort : la communauté musulmane est celle qui subit le moins d’atteintes à raison de la religion. Voilà pourquoi le discours outrancier des leaders communautaires des derniers jours agace autant, et ne favorise pas le sentiment d’appartenir à une même nation, alors même que l’assassinat de quelqu’un au nom de sa croyance devrait nous rassembler sans arrière-pensées.

« Islamophobie » : le mot qui fâche

Le recensement des actes antireligieux en 2023 montre que si les juifs ne représentent que 0,6% de la population (ils sont la plus petite communauté recensée, on estime les chrétiens à environ 30% de la population et les musulmans autour de 10%), ils subissent pourtant un déchainement de violence démesuré : 1676 des actes antireligieux étaient antisémites. Pour les chrétiens le nombre atteint le millier, mais pour les musulmans il ne dépasse pas 242 actes recensés. Avant le 7-Ooctobre, on recensait sur les années 2020-2022[1], 2600 actes antichrétiens, 1400 actes antisémites et 600 actes antimusulmans. À noter que si on se concentre sur les violences physiques sur cette période 2020-2022, 150 agressions étaient antisémites, 50 antichrétiennes et 25 ont touché des musulmans.

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Alors pourquoi tant de geignements et de mensonges de la part des leaders musulmans ? Parce que le sentiment de persécution est l’outil préféré des Frères musulmans, et qu’ils sont devenus la référence communautaire. Leur but est la conquête et l’islamisation de l’Europe ; pour cela il faut en quelque sorte une armée de réserve, donc empêcher toute intégration et pour cela, quoi de mieux que d’expliquer que les musulmans sont menacés en France, qu’ils ne peuvent trouver leur place dans ce pays car sa civilité est incompatible avec la charia ou qu’ils sont donc mis de côté et en danger ? La réislamisation et la radicalisation s’appuient sur cette idée : conquérir ou perdre son âme. Dernier point : personne, lorsqu’il s’agit d’actes antireligieux, ne parait s’interroger sur le profil des agresseurs. L’omerta sur ce point est réelle. Le terme d’islamophobie apparait donc pour ce qu’il est : un écran de fumée destiné à maintenir la clôture communautaire qui empêche une partie des musulmans de faire société, en leur faisant croire qu’ils se mettent en danger s’ils s’éloignent de leur communauté. L’islam est le point de ralliement de celle-ci ; il faut donc donner des gages séparatistes pour avoir accès à la protection du groupe. Avec le meurtre d’Aboubakar Cissé, le discours très fumeux des leaders communautaires prend quelque consistance, même si le profil du meurtrier n’est pas idéal : trop gitan bosniaque à tendance schizophrène et pas assez mâle blanc suprémaciste.

Cette ambiance délétère fait des minutes de silence qui devraient nous unir symboliquement, des jeux d’influence destructeurs, et les transforment en représentations dénuées d’émotions réelles. Il s’agit, une fois encore, moins d’honorer une victime que de se décerner des brevets de vertu. À ce titre, la tentative de restreindre les minutes de silence à des cas très précis s’impose tant aujourd’hui leur multiplication devient contreproductive.

Silence coupable

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[1] Marc Vanguard sur X

Une France raciste et islamophobe?

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Jean-Luc Mélenchon, très ému après le témoignage d'une musulmane lors de la marche contre l'islamophobie, Paris, 27 avril 2025 © SEVGI/SIPA

Après le meurtre d’Aboubakar Cissé dans une mosquée du Gard, La France Insoumise crie au scandale et rejette la faute sur notre pays. Un pays qu’elle affirme être raciste et islamophobe, dont la police tue grâce à une propagande relayée par Éric Zemmour, CNews, Bruno Retailleau ou le RN. Une analyse froide et lucide dément toutes ces fausses accusations.


Le 25 avril, un jeune Malien Aboubakar a été tué à l’intérieur de la mosquée de la Grand-Combe, dans le Gard. Le surlendemain, le 27, une manifestation contre l’islamophobie a eu lieu place de la République à Paris en présence notamment de Jean-Luc Mélenchon (LFI) et de Marine Tondelier (Les Verts). Mélenchon s’y est fait photographier en pleurs et un assistant parlementaire d’Ersilia Soudais de la France insoumise a clamé en public vouloir créer des brigades d’autodéfense pour les musulmans contre une police et une justice qui ne puniraient pas les meurtres commis contre des musulmans.

La police tuerait des musulmans avec une intention xénophobe ? « L’extrême droite » de M. Zemmour et Mme Le Pen voudrait chasser tous les musulmans de France ? Des musulmans seraient victimes de discriminations en raison de leur religion ou de leur couleur de peau ? On leur refuserait l’accès à une citoyenneté pleine et entière parce qu’ils seraient noirs, arabes ou musulmans ? Ils seraient les boucs émissaires désignés d’une France malade de peur et de haine ?

Les Français ne sont pas racistes

Mais de qui se moquent-ils ? Comme pour le génocide dont la France Insoumise et les islamistes accusent les Israéliens, on a là un beau cas d’inversion accusatoire. La France raciste et islamophobe ? Oui, certes, les Français ont peur des attaques au couteau, du terrorisme, des menaces de mort ou des assassinats de « blasphémateurs ». Mais, raciste ?

En réalité, la France est l’un des pays les moins racistes du monde et certainement bien moins que les pays du Maghreb. Parlez-en aux noirs qui vivent au Maroc, en Algérie, en Tunisie ! Quand ils ne sont pas expulsés manu militari dans le désert sans eau ni nourriture, ils sont harcelés, méprisés, réellement discriminés.

Les Français veulent bien vivre avec des gens qui ont une autre couleur de peau et une autre origine. La France le fait depuis longtemps. Elle assimile. Mais elle ne veut pas qu’on importe des mœurs étrangères à sa civilisation. Elle ne veut pas de racistes, d’antisémites, de sexistes, d’homophobes, de fanatiques de la Sharia, de criminels et d’assassins sans cœur. Elle ne veut pas être méprisée.

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Elle veut être aimée. Ceux qui l’aiment et la respectent, elle leur retourne son amour. Ils le savent bien, ceux qui ont adopté la France sans renier ce qu’ils étaient, ces Français de cœur et de souche, et qui veulent s’enraciner comme d’autres l’ont fait avant eux. Ils sont heureux en France et savent qu’ils peuvent réussir une belle vie, à égalité avec leurs compatriotes, du même milieu social.

Parfois, c’est sûr, il y a des frottements, des méprises, des malentendus, mais il y en a aussi pour d’autres Français « de souche », manants d’un monde qui prétend qu’il n’a plus besoin d’eux : paysans, ouvriers, employés chassés des métropoles et des villes-centres, sans accès véritable aux transports urbains, aux logements et aux emplois de ces métropoles.

Peurs

Un monde s’annonce, et ils le pressentent bien, où ceux qui viennent d’ailleurs, le plus souvent de l’autre côté de la Méditerranée, vont servir d’esclaves pour les nouveaux maîtres ou peu à peu les remplacer, eux, par la force de minorités revanchardes, délinquantes ou conquérantes qui veulent leur part d’un gâteau qui s’amenuise pour les plus défavorisés dans la compétition sociale. Il suffit de
comprendre cela pour saisir sur le vif la peur du grand remplacement. Grand remplacement déjà présent ou prévisible.

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Il ne faut jamais mépriser la peur. Parfois la peur prévient du danger et elle est un signal d’alarme qu’il faut écouter. Et il faut écouter ceux qui ont peur. Ceux- là à qui on vole leur territoire, leur dignité et leur identité. Ces Français de toutes origines qui qui ont le sentiment d’être pillés, volés, agressés quotidiennement. Ces musulmans qui ont peur qu’on les chasse loin de cette France qui est leur nouvelle patrie, parfois depuis plusieurs générations, en les confondant avec les criminels et les fanatiques. Ces juifs qui sont harcelés et acculés à vivre dans l’insécurité. Qu’on ne me dise pas que je suis raciste. Mes amis le savent, tous ceux qui me connaissent, il n’y a pas de racisme en moi. Pas de mépris ou de haine en raison d’une couleur de peau ou d’une origine. Il n’y a qu’une sainte fureur contre les mensonges qui nous sont contés pour faire taire notre envie de vivre libres en compagnie de tous ceux qui veulent cette même liberté. Pour faire taire notre besoin de rester nous-mêmes, de nous retrouver en soignant le mieux possible nos déchirures, nos divisions, notre désespérance, notre léthargie peut-être fatale.

Le journaliste belge qui trouve une statue de la Sainte-Vierge trop… blanche

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DR.

Lors d’un reportage sur le racisme en Belgique pour son émission «Je vous dérange», le journaliste Christophe Deborsu s’est fait dérober son matériel à la gare de Bruxelles-Nord par un Maghrébin. Il a ensuite confessé face caméra: « Il faut se méfier de notre cerveau qui a une tendance naturelle à être raciste ». Très juste.


Christophe Deborsu est de ces journalistes qui aiment se mettre en scène davantage que s’assurer de la véracité de la démonstration. Accessoirement, il ne faire guère de doute qu’il soit de gauche, comme tous les hommes de médias en Belgique, et mieux encore, de quoi s’assurer les bonnes grâces de ceux qui peuvent vous trancher la tête à tout moment en Wallonie, il avait déclaré à l’adresse des Flamands : « N’ayez pas peur du PS [Parti socialiste] ». Le réel n’a donc qu’à s’adapter à l’idéologie et l’idéologie à assouvir l’égo. 

Oh, mon Dieu !

Muni de son bâton de pèlerin, et de sa caméra, il a sillonné, ces dernières semaines, les routes de Wallonie et de Bruxelles afin de prouver, dernier Eurobaromètre de l’Union européenne à l’appui, que les Belges sont parmi les peuples les plus racistes d’Europe. En réalité, quelques discussions avec des expatriés ou des baroudeurs au long cours lui auraient permis de comprendre que les habitants du plat pays sont souvent perçus comme faisant partie des plus accueillants de la planète. En lisant Robert Putnam et d’autres auteurs, il aurait également assimilé que les sociétés les plus diverses sont celles qui, globalement, créent le plus de méfiance. Bref, il aurait conclu que les Belges sont hospitaliers, mais que leur sens de l’accueil a des limites et que celles-ci s’accordent avec le respect de leurs traditions et de leurs mœurs. 

Pour entamer son reportage, le journaliste-militant, un pléonasme donc en Belgique francophone, s’est rendu à Beauraing, dans la charmante province de Namur, afin de s’étonner que la statue représentant la Sainte-Vierge soit trop… blanche. Or, pour Christophe Deborsu, la Vierge était en réalité un peu basanée – et même « brune » pour reprendre ses termes. Que le blanc évoque la pureté n’a donc pas atteint son esprit sain(t). Que la statue affiche un éclat marmoréen parce qu’elle vient d’être restaurée n’est même pas mentionné. 

Mauvais penchants

Le reportage ne peut se résumer à cette entame mi-drôlatique, mi-gênante pour son auteur. Durant le tournage, notre Gaston Lagaffe de journaliste s’est fait voler son matériel, apparemment par une personne de type nord-africain. Mais surtout il entend se battre pour ne pas faire d’amalgame, car si notre « cerveau a une tendance naturelle à être raciste », déclare-t-il, il faut apprendre à penser contre soi-même. Que l’on questionne ses propres certitudes, préjugés et croyances est toujours salutaire ; en revanche que l’on agisse systématiquement contre ses intérêts, en dépit de ses réflexes naturels ou sans tenir compte de ses a priori est le moyen le plus certain de connaître quelques ennuis.

Enfin le jocrisse Christophe Deborsu, mine déconfite, en est presque à présenter ses excuses à une femme voilée qui refuse de lui faire la bise pour le saluer. Mais dans ce cas-là, il ne s’agit aucunement de manque d’intégration ou de racisme, comportement réservé aux Belges de souche qui refusent, comme on peut le voir dans le documentaire, de louer leur appartement à des étrangers, de prêter leur téléphone à un allochtone ou qui simplement se désolent de constater que leur ville, ou leur village, ne sont plus tout-à-fait comme avant en raison d’une immigration hors de tout contrôle. En attendant, il n’est pas certain que la Vierge soit impatiente de refaire une apparition à Beauraing, comme elle le fit dans les années 1930.

Élections fédérales au Canada: la vague conservatrice reportée à date ultérieure!

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Le nouveau Premier ministre canadien Mark Carney danse dans son pull "DWW" au son de son groupe canadien préféré Down With Webster alors qu'ils jouent en direct au siège de la campagne après la victoire du Parti libéral aux élections canadiennes à Ottawa le mardi 29 avril 2025 © Sean Kilpatrick/AP/SIPA

Le Canada a voté, mais pour quoi au juste ? En s’invitant bruyamment dans la campagne, Donald Trump a offert aux Libéraux une victoire inattendue, fondée non sur leur bilan, mais sur un vieux réflexe de survie nationale. Une élection gagnée par défaut, un pouvoir sans cap clair: la vague conservatrice est reportée, pas annulée


L’élection fédérale anticipée de 2025 n’a pas couronné un projet, la peur. La campagne fut marquée par un vote utile contre Donald Trump, à l’image de la présidentielle française de 2022 où Emmanuel Macron a en quelque sorte capitalisé sur un vote rejet de Vladimir Poutine. Seulement, une telle élection ne tranche pas les réponses à apporter aux préoccupations populaires. À terme, cette incapacité à répondre aux grandes attentes populaires pourrait même ouvrir un espace béant pour une future vague conservatrice, peut-être plus sérieuse et plus structurée.

Les Libéraux en tête

Le 28 avril 2025 devait marquer la fin d’une ère, après le raz-de-bol de la gouvernance Trudeau. Pouvoir d’achat en berne, croissance anémique, crise du logement, immigration massive, montée de l’insécurité : tout concourait à une alternance historique. En 2024, le PIB du Canada a péniblement progressé de 1.5%, bien en dessous de la moyenne des pays développés. Pendant ce temps, l’inflation se maintenait à 3%, grignotant le pouvoir d’achat des ménages. Le prix moyen d’une maison atteignait 746 000 dollars canadiens (environ 475 000 €), condamnant des générations entières à renoncer à la propriété tout en devant affronter des loyers explosant. À cela s’ajoutait un afflux migratoire sans précédent: 1,45 million d’immigrants en deux ans ! Corollaire de ce point, l’insécurité a explosé : +20 % d’augmentation des crimes violents entre 2023 et 2024, des taux d’homicides et d’agressions au plus haut depuis 20 ans. Face à ce tableau, les Conservateurs de Pierre Poilievre étaient donnés à près de 20 points d’avance en début d’année rendant inévitable une alternance d’autant plus que le voisin américain avait vu le triomphe d’un projet conservateur en novembre 2024 – celui de Donald Trump.

Mais non. D’un vote anti-Trudeau, les Canadiens sont passés à un vote anti-Trump ! Depuis son élection, le président américain a multiplié les provocations contre Ottawa : menaces de droits de douane, déclarations provocatrices sur « l’énergie canadienne au service de l’Amérique », insinuations sur la souveraineté des provinces pétrolières et surtout déclarations fracassantes sur l’annexion. Le choc a été immédiat. Plutôt que de voir l’élection se polariser sur le bilan libéral, les Canadiens ont vu ressurgir la vieille peur d’une menace américaine, un « effet drapeau ». In fine, le candidat triomphant est celui qui défendrait le plus la souveraineté américaine face à l’impérialisme trumpiste.

A ce jeu, le candidat conservateur s’est retrouvé pris en étau entre le soutien d’une partie de sa base à Donald Trump et le recentrage de la campagne des Libéraux de Mark Carney contre M. Trump en incarnant la parfaite antithèse. Ainsi, les Libéraux, donnés battus quelques semaines auparavant, arrachent finalement 169 sièges sur 343. Insuffisant pour une majorité absolue, mais assez pour se maintenir au pouvoir…

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« L’effet drapeau » pourrait ne pas durer

Derrière la victoire apparente, le constat est sévère : jamais les Libéraux n’ont été aussi fragiles politiquement. Comme en 2019 et 2021, ils devront gouverner en minorité, sans véritable assise parlementaire. Avec 169 sièges, Mark Carney devra composer au cas par cas avec le NPD ou le Bloc québécois. Dans le meilleur des cas, M. Carney peut espérer un accord de non-censure avec le NPD, mais cela devrait prendre du temps comme en 2022. Le futur gouvernement Carney, fragile et minoritaire, devra naviguer dans une mer instable avec une embarcation trouée. Chaque mois qui passera sans réponse concrète aux attentes populaires verra croître l’impatience, puis la colère. La prochaine élection, qu’elle survienne dans quatre ans ou dans quelques mois, pourrait alors être le théâtre d’un véritable raz-de-marée conservateur.

Or, si les Libéraux ont capitalisé sur ce fameux « effet drapeau », à savoir un vote sur l’idée qu’ils protégeraient la souveraineté canadienne, cela pourrait ne pas durer. En effet, il ne faut pas oublier que la souveraineté du Canada a été profondément abîmée par les Libéraux. Quel pays peut-il se prétendre encore vraiment souverain, lorsqu’il ne parvient pas réguler une vague migratoire ou lorsque son économie est à ce point désarmée ? En 2022, Emmanuel Macron incarnait chez nous aussi le « vote drapeau ». Mais, dépourvu de majorité absolue après les législatives de 2022, il est depuis condamné à l’inaction, le conduisant à la défaite des Européennes qui a provoqué la crise politique de la dissolution.

À lire aussi, François Joseph-Brunet : Le Canado-Irlando-Royaumunien Mark Carney consacré messie du Canada

La vague conservatrice reportée ?

Si la déception est palpable chez les Conservateurs, ils n’ont pas tout perdu, loin de là. Avec 144 sièges, ils réalisent un score solide, gagnant du terrain dans les banlieues ontariennes, dans les provinces de l’Ouest, et même dans certaines régions de l’Atlantique. Leur dynamique de terrain a été impressionnante : salles combles, militants surmobilisés, implantation renforcée. La base électorale conservatrice est aujourd’hui plus large, plus stable, plus combattive qu’en 2021. La défaite tient à peu de chose. Sans la peur suscitée par Trump, les Conservateurs étaient sur la voie d’une victoire, au minimum d’un gouvernement minoritaire, ce qui aurait été une première depuis 10 ans.

Reste une ombre au tableau : Pierre Poilievre a perdu son propre siège de député. Une gifle politique difficilement surmontable. Depuis Kim Campbell en 1993, aucun leader fédéral majeur n’a survécu à une telle humiliation. Dans les faits, Poilievre n’est pas politiquement condamné, une démission pour lui trouver un siège et convoquer une élection partielle est possible. Mais les grandes manœuvres internes pourraient s’activer pour l’éjecter, alors que rien ne force les députés à démissionner pour ses beaux yeux. Si une fronde interne éclatait, tous les regards se tourneraient vers Doug Ford, fraîchement réélu Premier ministre de l’Ontario. Ford incarne un conservatisme pragmatique, capable de conjuguer discipline budgétaire et ouverture sociétale, autorité et gestion du quotidien. Moins idéologue que Poilievre, plus rassurant pour le centre-gauche modéré, Ford pourrait offrir aux Conservateurs une voie royale vers le pouvoir.

Donald Trump et JD Vance qui souhaitaient initier une « Seconde révolution conservatrice » dans le monde occidental, ont paradoxalement tué la première option de victoire de conservateurs dans leur plus proche voisin. Mais, le réel semble donner raison à la vague conservatrice. Une question subsiste : après en avoir été la figure de proue, l’Amérique trumpiste ne constituera-t-elle pas un boulet à l’ascension de la vague conservatrice ?

Les dessins joailliers, trésor caché du Petit Palais

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© Gautier Deblonde

La formidable et fragile collection de dessins de bijoux du Musée du Petit Palais est exposée pour la toute première fois. Et on y découvre les plus grands noms de la joaillerie.


Ce ne sont pas que des dessins de bijoux, d’ailleurs souvent présentés avec les joyaux pour lesquels ils ont servis de modèles. Mais bien des œuvres d’art à part entière, dessinées avec un raffinement, une élégance, une science, un réalisme époustouflants. Et qui sont parfois plus spectaculaires encore que leurs incarnations en pierres précieuses, perles, or et émaux.

Ils ont été pensés, couchés sur du papier translucide à l’échelle 1, c’est-à-dire grandeur nature, colorés à la gouache, mis en relief avec un savoir-faire éblouissant par des artistes engagés par les plus grands joailliers d’une période de création qui s’étend sur un siècle, du règne de Napoléon III à l’immédiat après-guerre, des années 1850 aux années 1950.

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Papillons fabuleux d’émaux et de diamants

Les plus beaux de ces joyaux ont été conçus dans l’esprit Art Nouveau ou Art Déco. Mais aussi dans ce style Néo Renaissance prisé dans la seconde moitié du XXe siècle. Ou dans un genre XVIIIe très en vogue sous le Second Empire.

Et un seul bijou peut constituer tout un monde à explorer…

On s’y noie avec cette « Naïade » d’or, d’écaille et d’émail ou ces « Cygnes et nénuphars » voguant sur un peigne d’ivoire (Eugène Grasset pour Vever Frères).

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On s’y égare dans un jardin enchanté, comme avec ce nécessaire du soir dessiné pour la maison Boucheron où papillons fabuleux et insectes fantasmés, en émaux et diamants, se perdent dans une végétation d’or pur. Ou avec ce collier réalisé par le joaillier Georges Fouquet à partir d’un dessin de Charles Desrosiers et représentant des fleurs de fuchsias, tout en diamants, perles et émaux, destinées à tomber en cascade sur la gorge d’une élégante.

Dessinateur non identifié pour Boucheron, Nécessaire papillons, vers 1945.
Crayon graphite, encre et gouache au recto, encre et gouache au verso sur
papier vélin translucide, 14,8 × 21,9 cm.
Boucheron Paris. Modèles déposés.
Petit Palais, Musée des Beaux-Arts de la Ville de Paris.
Achat sur les arrérages du legs Dutuit, 2002.
(c) Paris Musées / Petit Palais, Musée des Beaux-Arts de la Ville de Paris.
Georges Fouquet, d’après un modèle de Charles Desrosiers, Collier «Fuchsias», vers 1905.
Or, émaux à jour sur paillons, diamants, perles et opales. 23 × 13 cm.
Petit Palais, Musée des Beaux-Arts de la Ville de Paris.
Achat à Georges Fouquet, 1937.
© ADAGP, Paris, 2025, Georges Fouquet – Paris Musées / Petit Palais, Musée des Beaux-Arts
de la Ville de Paris.

Ou encore avec le dessin de cette broche imaginée sous le Second Empire pour le joaillier Léon Rouvenat où fleurs et graminées s’abandonnent en une pluie de perles et de diamants.

Dessinateurs non identifiés pour Léon Rouvenat, Broche, années 1850-1870.
Crayon graphite, aquarelle et gouache sur papier vélin translucide, 16,3 × 10,8 cm.
Petit Palais, Musée des Beaux-Arts de la Ville de Paris.
Don Marc Bascou, 2018.
(C) Paris Musées / Petit Palais, Musée des Beaux-Arts de la Ville de Paris.

De l’Égypte à la Chine

Les sources d’inspiration foisonnent : la nature, donc la végétation, l’eau ou les figures animales, mais aussi l’architecture, la géométrie, l’histoire, l’Egypte antique, le Japon, la Chine, le siècle de Louis XV… tout a été sujet à création. Et les plus grands noms de la joaillerie s’engouffrent dans cette cohorte prestigieuse : Rouvenat, Boucheron, Cartier, Fannière, Deraisme, Lalique, Vever, Fouquet… Beaucoup étant apparus sous le Second Empire qui fut l’une des périodes les plus fastueuses de l’histoire de la France.

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Une collection exceptionnelle

La collection de dessins de bijoux que recèle le Petit Palais s’élève à plus de cinq mille cinq cents exemplaires. C’est un trésor qui ne s’est réellement constitué qu’à l’extrême fin du XXe siècle, dès 1998, mais dont certaines pièces dormaient depuis longtemps dans les réserves du musée en compagnie de fastueux bijoux déposés dès la création de ce dernier en 1902.

On les expose donc avec, en regard, leur accomplissement d’or et de pierreries, mais aussi en évoquant le parcours fascinant qui conduit le joyau de son esquisse à sa réalisation. De la chrysalide au papillon.


Dessins de bijoux : les secrets de la création

Exposition au Petit Palais, Paris. Du mardi au dimanche, de 10h à 18h et jusqu’à 20H les vendredis et samedis.  Jusqu’au 20 juillet 2025. 14 €

Hors la loi mais de bon aloi

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DR.

Stars d’un jour… Quand les commerçants font justice eux-mêmes, grâce aux photos de télésurveillance, le Code pénal court derrière une loi déjà braquée par la réalité. Et finalement, les voleurs posent sans broncher pour la photo.


Ne jamais mettre la charrue avant les bœufs, sauf quand elle charrie un Code pénal qu’il faut parfois pousser au cul pour faire avancer les choses… À l’Assemblée, le député centriste Romain Daubié a récemment déposé une proposition de loi « visant à améliorer la sécurité des commerçants », en les autorisant à diffuser à l’entrée de leur magasin ou sur les réseaux sociaux, la photo des voleurs à l’étalage filmés par la vidéo-surveillance.

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Or cette loi qui n’a pas encore été discutée, ni votée, est déjà en vigueur, expérimentée et appliquée par des commerçants qui n’hésitent pas à afficher la bobine de leurs voleurs, pour les culpabiliser et les dissuader de récidiver. Selon Jerôme Jean, président de Ras le vol, association de commerçants fatigués de ces larcins qu’aucune assurance ne couvre (et dont trois commerçants sur quatre déclarent avoir déjà été victimes), ce procédé « hors la loi » est efficace à 80% ; les épinglés, ou leurs proches, revenant sur les lieux du délit pour effacer l’ardoise et ne plus être à l’affiche. Des voleurs qui, n’en déplaise aux Jean Valjean de pacotille de la France impunie, ne sont pas des misérables qui volent pour manger : les articles les plus ciblés sont les vêtements de marque, les parfums et les alcools.

Plus significatif encore est le fait que jamais, ou presque jamais, les voleurs affichés ne portent plainte pour atteinte à leur image… Faut dire que la majorité de ces délinquants préfère éviter d’avoir affaire avec la justice, ou la police, qui les connaît déjà et les recherche parfois pour d’autres méfaits et dérobades…

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Ainsi une loi, pas encore officiellement reconnue mais fille du bon sens populaire, peut s’avérer d’utilité publique… Il y a actuellement un élu « hors la loi » pour avoir refusé de marier un OQTF (immigré devant être expulsé), alors que dans le même temps le Parlement examine une loi autorisant les maires à ne pas marier un OQTF… Adoptée, cette loi devrait porter le nom de son père naturel, le maire de Béziers, Robert Ménard[1].


[1] A ce sujet relire, Causeur n°132 Robert Ménard: le fou rire et l’effroi

Trump II: l’Amérique, miroir fêlé de l’Occident?

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Une affiche du président américain Donald Trump portant l'inscription "America's Back. The first 100 days" est accrochée au mur d'un batiment à Capitol Hill, à Washington D.C. On peut y lire: "Démantelement de l'Etat bureaucratique", "Sécurisation de la frontière", "Protection des femmes et des filles", "Eliminer le gaspillage gouvernemental" © Thomas Müller/DPA/SIPA

56% des Américains ont actuellement honte du locataire de la Maison-Blanche, selon l’IFOP[1]. Un électeur de Trump sur quatre (24%) en est même venu à regretter d’avoir voté pour le magnat de l’immobilier lors du scrutin présidentiel de novembre 2024.


Paradoxale Amérique : d’un côté, elle reconduit Donald Trump à la Maison-Blanche; de l’autre, elle en a honte. Trois mois après son retour tonitruant au pouvoir, le président américain est jugé sévèrement par une majorité de ses concitoyens. Selon une enquête IFOP pour NYC.eu, 56 % des Américains déclarent avoir « honte » de leur président. Une majorité significative, qui grimpe à 60 % chez les moins de 25 ans et atteint même 69% parmi les Noirs américains. L’ironie veut que même dans son propre camp, la gêne affleure : 23 % des Républicains reconnaissent aujourd’hui ne plus assumer leur vote.

Certains vont plus loin: un électeur trumpiste sur quatre regrette son choix de novembre dernier. Un chiffre édifiant, révélateur d’un climat de désillusion précoce. Car si Trump conserve l’appui inébranlable d’une base qui le suit les yeux fermés, le vernis s’effrite. Sa popularité chute : 44 % d’approbation, soit le score le plus bas pour un président américain à ce stade de son mandat depuis des décennies.

La guerre culturelle comme programme de gouvernement

Pourtant, Trump ne gouverne pas en rupture avec son électorat. Sur des sujets clivants comme l’identité de genre, l’immigration ou l’écologie, ses positions conservatrices bénéficient d’un soutien majoritaire. 62 % des Américains approuvent l’exclusion des transgenres des compétitions féminines. 57 % veulent inscrire dans la loi qu’il n’existe que deux sexes. Et 54 % soutiennent l’exploitation pétrolière, même si seulement 30 % approuvent le retrait des États-Unis de l’Accord de Paris.

A lire aussi, Bruno Tertrais: «À défaut de le prendre au mot, il faut prendre Donald Trump au sérieux»

Cependant à Bandera, petite ville texane autoproclamée « capitale mondiale des cow-boys », l’ambiance est toute autre[2]. Ici, Trump est roi. Dans son « Trump Store », Wyatt Forster vend des casquettes MAGA, des tee-shirts moquant les « wokistes » et des figurines du président fabriquées en Chine — paradoxe que ses clients assument sans ciller. Le soutien y est inconditionnel, identitaire (presque tribal, à lire le sujet que consacre Le Parisien à la localité ce jour !), imperméable aux volte-face diplomatiques ou aux revirements économiques. On ne vote pas pour un programme, on adhère à une revanche. Celle d’une Amérique blanche, rurale, chrétienne, qui voit dans Trump non pas un président, mais un vengeur. Le ressentiment alimente la fidélité : peu importe si les promesses tardent, tant qu’il tient tête aux élites, aux migrants et aux juges. Le contraste avec la majorité honteuse évoquée par l’étude Ifop est saisissant : deux pays, deux réalités, une même bannière étoilée.

Mais c’est sur le terrain international que le président Trump prend de court ses compatriotes. À rebours d’une opinion favorable à l’Ukraine (66 % des Américains veulent continuer de soutenir Kiev, y compris 57 % des Républicains), il persiste à vouloir couper les vivres au régime de M. Zelensky. Même fracture sur les hausses de tarifs douaniers décrétées le 2 avril : 49 % des Américains s’y opposent, tandis que 45 % approuvent. Un clivage net, profondément idéologique.

18% des Français pour les protections douanières américaines

La France, elle, observe tout cela avec une stupeur teintée d’incompréhension. L’étude IFOP révèle à quel point les mesures trumpiennes — qu’elles touchent au climat, aux minorités ou à la géopolitique — sont massivement rejetées par les Français. À l’inverse d’une Amérique fracturée, la France reste relativement unie dans son rejet de cette vision du monde. À peine 18 % des Français approuvent la guerre commerciale déclenchée par Trump, et seuls 28 % soutiennent l’exclusion des transgenres du sport féminin. En vérité, cette seconde présidence Trump agit comme un révélateur brutal : celui d’une polarisation extrême de la société américaine, où chaque ligne de fracture — sociale, raciale, religieuse — devient ligne de front. La politique n’est plus affaire d’opinion, mais d’identité. Et si Donald Trump cristallise les haines comme les fidélités, c’est peut-être parce qu’il incarne à lui seul cette Amérique en guerre contre elle-même.


[1] « Étude Ifop pour NYC.eu réalisée par questionnaire auto-administré en ligne auprès d’un échantillon national représentatif de 1 225 Américains âgés de 18 ans et plus (8-10 avril 2025), et d’un échantillon national représentatif de 1 000 Français âgés de 18 ans et plus (9-10 avril 2025)

[2] https://www.leparisien.fr/international/etats-unis/dans-la-capitale-mondiale-des-cow-boys-les-fans-de-trump-combles-par-ses-100-premiers-jours-au-pas-de-charge-29-04-2025-V5KW252K3RFTNKVGML7XUFYSKU.php

L’Union européenne et la recherche «scientifique»

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10 millions d’euros pour un « Coran européen » ? Le projet scientifique interpelle et fait polémique.


Toute science vient de Dieu.
Origène


Au commencement fut la philosophie : une démarche qui vise à la compréhension du monde et de la vie par une réflexion rationnelle et critique. Même si les médiévaux européens utilisaient souvent encore le mot « scientia » comme synonyme de philosophie, on conviendra que, dans l’usage moderne, ce terme vise surtout les connaissances relatives à la nature (physique, chimie, biologie…), les sciences « dures », même si, parfois, on parle de « sciences humaines », « science historique », etc., afin de mettre en relief une méthode d’étude cohérente de ces domaines.

Or, la mission de la European Research Council/Conseil européen de la recherche (ERC) consiste à financer « des projets de recherche exploratoire, aux frontières de la connaissance, dans tous les domaines de la science et de la technologie ». Le seul critère de sélection est celui de l’« excellence scientifique ». À supposer qu’il y eût flou quant au champ d’application du mot « science » en l’espèce, sa juxtaposition avec la technologie signifie qu’il s’agit plutôt de science « dure ». Et en effet, on fait état sur son site de projets relatifs à la biodiversité en cette période de changement climatique, de recherche fondamentale en matière de mécanismes biologiques et de pathologies humaines, sans oublier l’agriculture, la biotechnologie et la médecine, etc. De toute manière, dans un monde de rareté, les priorités en matière d’allocation judicieuse des ressources sont évidentes.

Réécriture de l’histoire

C’est donc avec un certain étonnement que l’on apprend par le Journal du dimanche (JDD) que, en 2018, l’ERC a accordé, au titre de l’ « excellence scientifique » une petite enveloppe de presque 10 millions d’euros au projet « EuQu » (pour « Coran européen »)  d’une durée de six ans1. Sauf erreur, cette bourse « Synergy » ne fit pas l’objet d’une publicité triomphale et tapageuse lorsqu’elle fut décernée. Il s’agit d’expliquer comment le Coran a influencé la culture et la religion en Europe, entre 1150 et 1850. « Ce projet repose sur la conviction que le Coran a joué un rôle important dans la formation de la diversité et de l’identité religieuses européennes médiévales et modernes et continue de le faire » (…) EuQu cherche à remettre en question à la fois les perceptions traditionnelles du texte coranique et des idées bien établies sur les identités religieuses et culturelles européennes». Enfin, le « projet aborde les questions urgentes et actuelles en Europe et promet d’ouvrir de nouvelles perspectives sur nos sociétés multireligieuses2 ». (Non souligné dans l’original).

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Il est donc essentiellement soutenu que le monde arabe ne se serait pas borné à retransmettre la métaphysique et la logique aristotéliciennes à l’Occident, ce qui relativise la contribution d’un Averroès et ou d’un Al-Farabi, au profit d’un texte dogmatique où sont scrupuleusement et méthodiquement consignées les révélations communiquées au prophète par l’archange Gabriel.

Des expertises reconnues, pour des conclusions qui semblent connues d’avance

Pourquoi pas ? Tout cela est bel et bien, et nul n’oserait nier l’expertise des participants à ce magnifique thème, comme on peut le constater sur le site, hélas truffé d’anglicismes, de « Nantes université » (sic) : le projet a pour intitulé  « EuQu – The European Qur’an – ERC Synergy Grant » (sic); l’on recense les « Membres de l’Advisory Board » (sic); enfin il est précisé que le médiéviste John Tolan en est le « Principal Investigator » (sic); à croire que le Brexit n’a jamais eu lieu. Incidemment, à noter aussi la présence de la professeure Naima Afif, traductrice des textes de Hasan el Banna (le fondateur des Frères musulmans) dans un livre édité par les Éditions Tawhid fondée en 1990 par l’Union des jeunes musulmans (section jeunesse Frères musulmans).

Cela dit, vu la « conviction » affichée par les « innevaissetigatorzes » du projet, on ne peut exclure le sentiment que leurs conclusions étaient déjà, sinon préétablies, au moins latentes dans leur esprit dès le départ. Pourrait-on voir dans la campagne de communication du Conseil de l’Europe lancée en 2021 sous le très orwellien titre « La liberté dans le hijab » une sorte de bande-annonce?…

En outre, ce thème eût plutôt dû faire l’objet d’une thèse de doctorat qui n’aurait engagé que la réputation et les ressources du thésard, de son université et d’éventuels organismes commanditaires privés, et non pas les fonds de l’Union européenne. Qu’à cela ne tienne. Le généreux contribuable et lecteur européen lambda brûle d’impatience de dévorer ces beaux travaux en 2026. Tout un best-seller en perspective qu’il jugera sur pièce. L’éradication des hémorroïdes et du cancer colorectal peut attendre.


  1. https://www.lejdd.fr/Societe/10-millions-deuros-pour-un-coran-europeen-enquete-sur-un-projet-polemique-finance-par-lunion-europeenne-157015 ↩︎
  2. https://euqu.eu/the-european-quran ↩︎

C’était le Quartier Latin

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L’effervescence artistique et intellectuelle du XIXe siècle a sa géographie : le Quartier Latin, sur la Rive gauche parisienne, et Montmartre, sur les hauteurs de la capitale. Des centaines de clubs animés par des personnalités hautes en couleur ont abrité une vie déjantée difficilement concevable de nos jours. Suivez le guide !


Dernier livre paru : Les Enragés de la liberté. Anthologie des pamphlétaires du XVIe au XXe siècles, (préface d’André Bercoff), Max Milo, 2023.


Les Hydropathes. Dans la déliquescence actuelle, ce nom bizarre, quasi hermétique, est incompréhensible pour le commun des mortels.

Qui étaient-ils ? Le Cornet, membre de la Société Artistique et Littéraire de l’époque décrit une jeunesse composée de « godelureaux, basochiens, carabins, futurs princes de la science et de la République » se croisant dans « un mélange de gravité philosophique, de curiosité scientifique et de fumisterie joyeuse ». Ces jeunes gens, et de moins jeunes, menaient au Quartier Latin une existence intense et ludique. Artistes, peintres, poètes, romanciers, journalistes et étudiants de toutes les facultés (âgés de vingt à trente ans) se retrouvaient pour célébrer les déesses de la pensée. La gravité philosophique inspirée par Taine et Renan, la curiosité scientifique animée par les théories de Darwin et la fumisterie joyeuse fécondée par des humoristes divers, tels Alphonse Allais et Sapeck, Coquelin Cadet, Edmond Haraucourt, le magicien Charles Cros, chez lequel s’accouplaient l’esprit littéraire et l’esprit scientifique (il fut l’inventeur du premier phonographe et un chercheur exceptionnel), mais également Paul Bourget, Raoul Ponchon, André Gill…

Tous se réunissaient le mercredi et le samedi, chaque semaine, puis les réunions devinrent quotidiennes, rassemblant plus de cinq-cents personnes, récitant des poèmes, chantant voluptueusement ou virulemment, déclamant des monologues.

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Mais qu’en est-il de cette appellation curieuse ? On ne la retrouve pas dans le dictionnaire. Quelle en est son étymologie, quelle en est la signification ? Cela veut-il dire : qui souffre de l’eau ou qui se soigne avec l’eau ? N’est-ce pas plutôt : qui n’aime pas boire de l’eau ? Le fondateur du Club des Hydropathes, Émile Goudeau, dont il nous faudra décliner l’histoire, avait un goût prononcé pour les boissons liquoreuses, et lorsqu’il mit en regard ce mot à celui de son nom décomposé, « Goût-d’eau », il ne pût que céder, à nouveau, à la tentation et se soumit à cette identité. Ainsi fut constituée cette société, le 11 novembre 1879, devant soixante-quinze participants qui l’élurent président par acclamation.

Mais avant de plonger dans l’histoire du Club, évoquons-en les épisodes et la mémoire.

« Le Quartier Latin, Pays de l’insouciance gauloise et bivouac d’avant-garde de toutes les idées nouvelles » (Jules Vallès).

Après le prodigieux succès des chansons de Béranger, une profusion de « goguettes » voit le jour et, en 1845, ce sont cinq cents sociétés chantantes qui habitent Paris et sa banlieue et font roucouler ou bramer des chansons libertines, frondeuses et des romances. Eugène Sue et Gérard de Nerval en ont fait la description et Lacenaire s’y promouvait. Celles de la Rive Gauche offrirent à la jeunesse littéraire la liberté de déclamer leurs œuvres en public et de penser et partager celles-ci en toute liberté. Le poète de La Chanson des Gueux, Jean Richepin, les décrivit ainsi : « J’ai précédé au Quartier Latin les groupements naturaliste et symboliste et les Hydropathes. Les Hydropathes dont Émile Goudeau fut l’initiateur, ce grand méconnu auteur de ces Fleurs de Bitume que je tiens pour un chef-d’œuvre. »

Ces cénacles très divers se réunissaient dans des estaminets, la brasserie Sherry Cobber accueillait Richepin, Bourget, Mallarmé, Ponchon, Villiers de l’Isle Adam et même François Coppée. Une autre brasserie de la rue Racine regroupait Rollinat, Charles Frémine, Georges Larsin mais aussi Joseph Gayda, Jean Moréas et Léon Tailhade. Le cénacle Baudelaire tenait ses réunions dans le café Tabourey. Au Voltaire, on retrouvait des membres de l’Institut et de la Sorbonne et le virulent Jules Vallès y siégeait. N’oublions pas le café Mariage, le café Théodore, le Procope, la Vachette avec Paul Valéry, Faguet et l’Abbaye avec Georges Duhamel et Jules Romains.

Léon Daudet, dans ses Trente ans de Paris, en fait une merveilleuse et exhaustive description, évoquant l’atmosphère de l’époque. Ces artistes et hommes de lettres côtoyaient des jeunes gens dans une effervescence particulière.

Mais il nous faut maintenant ressusciter Émile Goudeau qui lors de la disparition du Club des Hydropathes, remplacé par les Hirsutes, devint le pontife du Chat Noir. Ce cercle fondé en 1881 par le peintre Rodolphe Salis donna naissance, boulevard Rochechouart, à Montmartre, à un cabaret qui allait devenir prestigieux et réunir les anciens Hydropathes, Hirsutes et toute la jeunesse qui les escortait. Même Léon Bloy était de la fête.

Goudeau a cristallisé le nomadisme culturel en créant un Olympe de même identité. Né à Périgueux en 1850, fils d’un sculpteur distingué, il est élevé chez les religieux, devient professeur (à 16 ans), déambule de ville en ville et atterrit à Paris en 1869 où il se précipite dans le journalisme et la politique. Après la guerre de 1870, il devient journaliste à Bordeaux avant de revenir à Paris en 1873 pour entrer au ministère des Finances. Mais la vie de bureau lui fait horreur tant elle lui paraît fade. Il démissionne et fréquente épisodiquement, et discrètement, les réunions du Sherry Cobber. « Plein d’illusions et de suffisances, grandiloquent, improvisateur infatigable, il épanouissait aux lampions du boulevard St Michel une redondante verve gasconne. Sa voix éclatante de méridional avait la sonorité d’un violoncelle et, comme il récitait de bonne grâce, l’auditoire n’avait pour lui que sourires et faveurs. Il s’habillait avec un soin trop visible d’accrocher les regards et de fait, dans le milieu étudiant et des bohèmes, il ne passa pas inaperçu », écrit Laurent Tailhade. Il devint dès lors le plus imposant des animateurs de la vie du Quartier Latin et l’un des parangons de la culture mariée à la joie de vivre.

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Comme en témoigne Sarcey, aux Hydropathes et plus tard au Chat Noir, les poètes et les chansonniers clament leurs œuvres devant un imposant public polymorphe, éclectique et à l’esprit ouvert : dans le champ de la poésie, il y a place pour tout le monde et toutes les fantaisies, y compris les débordements et les dévergondages bachiques d’un soir de bal – comme l’a férocement écrit Louis Veuillot.

Ainsi fût donné le signal d’un retour aux lointaines traditions de la docte Montagne, en replaçant le divertissement intellectuel et tapageur en marge des études par une forme plus moderne et jusqu’alors inédite.

Maurice Donnay écrivait à ce sujet : « On constate combien il fût éclectique ce Chat Noir, tour à tour et à la fois blagueur, ironique, tendre, naturaliste, réaliste, idéaliste, lyrique, fumiste, religieux, mystique, chrétien, païen, anarchiste, chauvin, républicain, réactionnaire, tous les genres sauf, à mon sens, le genre ennuyeux. Il n’est pas aisé de définir « l’esprit du Chat Noir ». Il est plus simple de dire ce qu’il ne fût pas : ni prétentieux, ni servile, ni sectaire et c’est bien l’esprit que je souhaite à tous les hommes, à travers la vie et dans toutes les situations. » Une illustration de la Belle Époque en comparaison à notre sinistre époque.


À lire :

Raymond de Casteras, Avant le Chat Noir : les Hydropathes, 1878-1880, Éditions Albert Messein, 1945.

Simon Arbellot, J’ai vu mourir le boulevard, Éditions du Conquistador, 1950.

J'AU VU MOURIR LE BOULEVARD...

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Maurice Donnay, Autour du Chat Noir, Grasset, 2017.

Autour du Chat Noir

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Roland Dorgelès, Montmartre mon pays, Marcelle Lesage, 1928.

Montmartre, mon pays

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Gérard de Lacaze-Duthiers, C’était en 1900. Souvenirs et impressions (1895-1905), La Ruche Ouvrière, 1957.

Touche pas à ma pute (nouvelle saison!)

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Aurore Bergé en dédicace au Grand palais, Paris, avril 2025 © Thierry Le Fouille/SIPA

Les verbalisations des clients de prostituées sont en baisse, se désole Aurore Bergé, notre ministre chargée de l’Égalité femmes-hommes. Punir ce qui n’est pas interdit, voilà qui est plutôt amusant. « Il ne faut rien laisser passer. Tolérance zéro ! » a-t-elle déclaré hier, à l’AFP. En France, si vous voulez acheter un câlin, vous repartez avec une amende salée – 1500 €, 3 750 en cas de récidive – et une leçon de morale gratuite. Liberticide !


Aurore Bergé veut la « tolérance zéro » pour les clients de prostituées. C’était hier l’anniversaire de la stratégie nationale de lutte contre le « système prostitutionnel » – cette expression pompeuse ne fera évidemment pas disparaitre le plus vieux métier du monde, mais ça claque. Pour la ministre de l’Égalité femmes-hommes, sanctionner les « proxénètes et les clients » reste une priorité. Payer une femme qui vend librement non pas son corps mais de la sexualité (son corps, elle le garde), c’est donc selon la ministre la même chose que l’exploiter, la contraindre, la violenter.

Une loi stupide

Mme Bergé veut réactiver une loi stupide de 2016 qui sanctionne les clients. Au terme de cette loi que j’avais grandement combattue, vous avez le droit de vendre un service (on a même abrogé le « délit de racolage »), mais il est interdit de l’acheter. En gros, c’est comme si on vous disait que vous pouvez ouvrir une boulangerie mais que quiconque y achète une baguette sera condamné.

À part des déclarations ronflantes sur cette avancée majeure, l’effet réel de cette loi a été à peu près nul. Il y a tout de même eu environ 1100 verbalisations pour achat d’actes sexuels sur majeur par an. Mais, en réalité, la prostitution se passe de moins en moins dans la rue. Donc l’immense majorité des clients et des prostituées échappent à la maréchaussée.

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Il faut bien lutter contre la prostitution, me dit-on. Pourquoi ? Il faut réprimer les réseaux, les esclavagistes qui exploitent des femmes vulnérables, oui. Mais au nom de quoi interdire à des adultes consentants d’échanger du sexe contre de l’argent ? La France est officiellement favorable à l’abolition – un objectif évidemment hors d’atteinte, mais qui reflète un puritanisme de dame-patronnesse scandaleusement liberticide. Aurore Bergé a toutefois raison sur un point : la prostitution n’est pas un exutoire contre les violences sexuelles[1]. Les violences sexuelles ont à voir avec les violences, plus qu’avec la sexualité.

Femmes puissantes

D’un point de vue sociologique, la prostitution a sauvé la famille traditionnelle. Mais, il faut aussi la défendre philosophiquement. La prostituée et écrivain suisse Griselidis Real dit que la concernant se prostituer est un acte révolutionnaire. Certaines femmes (et des hommes) préfèrent se prostituer qu’être caissière. Il y a même des étudiantes qui font des extras, pas pour manger comme la presse le raconte souvent pour faire pleurer dans les chaumières, mais pour se payer des sacs de marque parce que, pour elles, la sexualité n’est pas un sacrement mais une activité banale – éventuellement agréable. Et alors ? On leur dit qu’elles sont aliénées, on leur explique qu’elles sont traumatisées. La liberté c’est de choisir son aliénation. Esther, Nana… Littérature et cinéma sont pleins de putains splendides, puissantes et enivrantes.

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Sous prétexte de protéger les femmes, comme d’habitude on les traite comme des enfants et comme des victimes. Tarifée ou pas, la sexualité entre adultes n’est pas un crime. Alors que l’État lutte contre le crime et qu’il arrête de se mêler de nos fesses.


Cette chronique a été diffusée sur Sud Radio

Retrouvez Elisabeth Lévy dans la matinale de Jean-Jacques Bourdin


[1] « C’est un débat qui n’est pas si simple en France. On entend encore beaucoup de remarques disant heureusement que la prostitution existe, parce que c’est un exutoire, parce que sinon on aurait encore plus de violences sexuelles dans le pays » a estimé hier la ministre.