Accueil Site Page 2276

Attentats: la jauge des émotions

2

L’Homo empathicus des réseaux sociaux observe de nouveaux rituels d’hommage lorsque surviennent des événements dramatiques. On s’ingénie à produire le hashtag compassionnel le plus viral, on fait assaut de solidarité virtuelle.

Ainsi, depuis le 13 novembre, comme en janvier, fleurissent des dessins de soutien sur les pages des internautes. Sur Facebook, ces derniers peuvent orner leur photo de profil du drapeau français.

De nombreux internautes russes ont également appliqué le filtre aux couleurs de la France à leur photo et publié des messages de sympathie. Aussitôt, d’autres ont jugé cette manifestation de solidarité déplacée. Est-il décent de pleurer les morts de Paris ? Aurait-on oublié les victimes russes du crash de l’A321, le 31 octobre ? Afficher le drapeau français, plutôt que le ruban de Saint-Georges, témoignerait du ralliement aux « valeurs européennes » et, de facto, du rejet des « valeurs russes ». L’expression d’une telle compassion, instrumentalisée par l’équipe de Facebook qui en offre la possibilité technique, serait donc entachée de russophobie.

S’est ensuivie une discorde. Qui nous a privés de la compassion internationale ? se demandent les Russes. Deux réponses sont suggérées. Le leader des opinions facebookiennes, Mark Zuckerberg, à la solidarité sélective et suspect d’intérêts politico-mercantiles. Ou Vladimir Poutine, qui n’a reconnu qu’un acte terroriste était à l’origine de la catastrophe que le 17 novembre. Autrement dit, les géants américains du web ou l’exécutif russe ? Citoyen de Russie, choisis ton camp, et tes « valeurs ».

Maria Zakharova, porte-parole du ministère des Affaires étrangères russe, a publié sur sa page Facebook, le 17 novembre, jour de la confirmation de l’attentat, un dessin en hommage aux victimes. Il s’agit d’un avion stylisé entouré d’un cercle reproduisant le symbole peace and love, sur fond de drapeau russe. Elle dit avoir reçu cet emblème, analogue à la tour Eiffel peace and love, d’un « anonyme italien solidaire ». Les stars du show-biz russe lui ont emboîté le pas. Une volonté d’apaisement ? Mais maintenant que chacun s’est vu fournir le symbole qui correspond à son chagrin, que faire si l’on persiste à « se tromper » de deuil ?

Comme on mesure l’audimat d’une émission de télévision pour évaluer sa popularité, s’apprête-t-on à faire le décompte des publications de « logos de soutien », quels qu’ils soient, sur les réseaux pour jauger une émotion, et la déclarer « juste » ou « moralement condamnable » ?

attentat avion russie

Pétrole pas cher, la fausse bonne affaire

6

pétrole

Pour nos économistes bien-pensants, ou non pensants, la baisse du pétrole est providentielle[1. Le baril, encore coté au-dessus de 100 dollars il y a deux ans, a chuté entre 40 et 50 dollars.]. Dans leurs rêves les plus fous, les peuples occidentaux, quelque peu déplumés par les crises de ces dernières années, reconquièrent en effet du pouvoir d’achat et retrouvent la confiance. La reprise américaine va se renforcer, l’embellie européenne s’installer dans la durée et tout ira pour le mieux dans le meilleur des mondes.

Dans les faits, rien n’est plus vrai, rien n’est plus faux.[access capability= »lire_inedits »]

D’un côté, la baisse du prix du pétrole touche aussi bien les « consommateurs finaux » – de carburants automobiles, de fioul domestique ou d’électricité produite à partir du pétrole ou du gaz – que les entreprises. La baisse du prix du baril a été particulièrement ressentie par les Américains, infiniment moins matraqués par le fisc que les Européens[2. La taxe sur le gallon d’essence, qui diffère selon les Etats, est très inférieure à notre taxe sur les carburants.], dopant au passage la vente d’automobiles outre-Atlantique. La rémission de la crise automobile européenne, dans des pays sinistrés comme l’Espagne ou l’Italie, doit aussi quelque chose à la décrue des prix à la pompe. Les marges des entreprises, qui consomment quantité de carburants dans l’industrie et dans les transports, se sont améliorées, de telle sorte qu’une partie des plaies issues des crises récentes a pu être pansée. Ce phénomène s’est produit au moment même où la zone euro peinait à sortir du marasme issu des faillites des pays du Sud.

D’un autre côté, la baisse des prix du pétrole ne doit pas être considérée d’un œil de myope.

Car de deux choses l’une : soit cette décrue résulte d’une correction de prix antérieurs qui étaient exagérés ; soit elle traduit le ralentissement du système économique mondial à partir d’un de ses grands centres, à savoir la Chine[3. Voir « Un krach made in China », Causeur  n°28, octobre 2015.]. C’est, selon toute apparence, ce que nous vivons depuis l’été 2014. La baisse du pétrole n’est que le phénomène le plus voyant de la baisse du marché des matières premières.

Obnubilés par les courbes du chômage et les chiffres de la production aux Etats-Unis et en Europe, les analystes oublient le reste du monde. À une exception près : la Chine, dont ils ont gobé les statistiques économiques trafiquées par les autorités de Pékin. Contre toute évidence, les zélotes de la mondialisation raisonnent encore comme si chaque grande partie du monde pouvait évoluer sans ressentir l’impact des difficultés ou des crises qui se manifestent dans les autres parties[4. Tel François Hollande, qui a déclaré le 24 août que l’économie mondiale est « suffisamment solide » pour que sa croissance ne soit « pas seulement liée à la situation en Chine ».].

Pour évaluer le risque d’aggravation et d’extension du ralentissement en cours, il faut au préalable examiner les conditions dans lesquelles la chute des prix est intervenue.

Déflation des prix ou manipulation ?

Lorsque les prix du pétrole ont brutalement baissé courant 2014, on a crié à la manipulation. Pour les uns, ce sont les Etats-Unis, aidés par l’Arabie saoudite, qui auraient initié cette chute afin d’affaiblir la Russie à laquelle ils se heurtaient sur les questions ukrainienne et syrienne. Il est vrai que les prix du baril sont traités principalement à Wall Street dans les salles de trading des grandes banques d’affaires, Goldman Sachs en tête. Qui plus est, l’Arabie saoudite aurait apporté son aide en refusant de réduire les quantités produites, voire en les augmentant. Pour d’autres, les Saoudiens auraient joué le rôle décisif. Ryad aurait voulu porter un coup mortel à l’industrie du pétrole et du gaz de schiste, en faisant baisser le prix du baril au-dessous des 60 dollars requis pour une exploitation rentable des gisements concernés aux Etats-Unis. Avec l’objectif de maintenir la prééminence saoudienne sur la puissance américaine.

Nous ne connaissons pas le fin mot de l’histoire. Quelles qu’aient été les intentions des protagonistes, leurs objectifs ne sont pas atteints. Poutine, mis à genoux économiquement, maintient son soutien aux séparatistes ukrainiens et intervient désormais directement dans le conflit syrien. L’industrie du pétrole et du gaz de schiste a cessé d’investir mais les surplus apparents de production ne se résorbent pas à l’échelle mondiale. La déflation des prix va aujourd’hui bien au-delà d’une correction.

Vers la stagdéflation ?

Beaucoup de mes lecteurs dans Causeur sont trop jeunes pour avoir vécu cet épisode crucial de notre Histoire d’après-guerre connu sous le nom de « stagflation ». Pour parler simple, l’expression signifie la fin désenchantée des « Trente Glorieuses ».

Rappelons les éléments principaux. Les prix du baril de pétrole ont été multipliés par six en décembre 1973 par la décision des grands pays producteurs alignés sur l’Arabie saoudite[5. Hausse décidée au lendemain de la guerre du Kippour d’octobre 1973.]. Cette hausse brutale surajoute ses effets à ceux de l’inflation salariale. Les salaires, qui augmentaient de 12 ou 15 % l’an dans des pays comme la France ou les Etats-Unis, accélèrent encore leur course sous l’effet de la hausse des carburants (n’oublions pas que les salaires étaient indexés, voire surindexés, sur les prix à la consommation). Du coup, les entreprises réduisent leurs investissements et débauchent. La formule « stagflation » apparaît et marque les esprits.

Ce qu’on a cru alors n’être qu’un épisode sans lendemain a en fait inauguré une remise en cause générale du paradigme des Trente Glorieuses. Guerre du Kippour, hausse des prix pétroliers, ralentissement économique en Occident, premiers déficits budgétaires ont constitué les premiers linéaments d’un paradigme économique totalement inédit et imprévu. Cette crise a aussi permis la montée en puissance de l’idéologie néolibérale qui reste au pouvoir, en dépit des crises multiples ayant ébranlé le  système ces dernières années.

Si l’on croit aux leçons de l’Histoire, mieux vaut prendre au sérieux les événements économiques en cours, qui forment un contexte symétrique et inverse de ceux du milieu des années 70. C’est en Occident que la récession s’était manifestée, c’est dans le monde émergent et en Chine qu’elle s’installe ou menace en ce moment. C’était dans un contexte de hausse débridée des prix que nos déboires avaient commencé, c’est dans un contexte de stagnation des prix que nous évoluons à présent. Résumons : les pays producteurs de matières premières sont étranglés par une baisse qui atteint tous les marchés de référence : pétrole, gaz, mais aussi charbon, minerai de fer, cuivre.

A l’exception de l’Inde, les pays émergents subissent un ralentissement ou une récession. Ces phénomènes s’ajoutent aux difficultés que la Chine ne parvient plus à masquer et se conjuguent aux effets discrets de la baisse des salaires intervenue dans des pays tels que les Etats-Unis, l’Allemagne ou le Japon, compétitivité oblige.  Autrement dit, la reprise américaine et la rémission européenne sont à la merci de ce qui se passe ailleurs dans le monde.

Aujourd’hui, le ralentissement ou la récession de la production coïncide avec la stagnation ou la baisse des prix. Plus de quarante ans après la stagflation, voici venu le temps de la « stagdéflation ».[/access]

*Photo : Flickr.com.

Compassion n’est pas raison

90

attentats compassion Paris Beyrouth Bamako

Lorsqu’il est question de compassion à échelle mondiale, nous vient immédiatement à l’esprit une émotion aussi vive que collective, qui étreint les individus au-delà des frontières après l’annonce d’une nouvelle dévastatrice. On pense aux symboles de solidarité à travers les photos sur les réseaux sociaux, aux tweets de soutien et d’indignation, aux commentaires de désarroi, aux fameux « Je suis » – aux compléments d’objet si interchangeables qu’ils en deviennent versatiles –, et autres « J’aime » pleins d’empathie…

Mais si étymologiquement « compatir » signifie « souffrir avec », dans quelle mesure peut-on vraiment partager la souffrance de l’autre en 140 caractères ou bien à coups de clics compulsifs ? Par ailleurs, ne choisit-on pas, inconsciemment ou non, cet « autre » avec qui l’on accepte – provisoirement – de souffrir ? A la lueur des derniers attentats qui ont secoué Beyrouth, Paris, Bamako, et qui continuent de s’enchaîner, la manière actuelle dont la compassion se manifeste à travers le monde révèle un paradigme à la fois socio-culturel et géopolitique qu’on ne peut se permettre d’ignorer plus longtemps.

En effet, plus encore qu’une capacité émotionnelle à l’égard d’autrui, la compassion est peut-être à considérer comme un nouveau facteur éclairant l’ordre du monde actuel et notamment une certaine géographie davantage stratifiée par des modes de vie et des manières de penser, que par les territoires. Et si la réelle géographie du monde actuel, à savoir ce qui fonde l’échelle des proximités et des distances, se dessinait plus que jamais par un système  infrangible de réseaux sous-tendus par de fortes identifications ?

Les sirènes d’ambulance n’ont pas fini de hurler dans la nuit et les cadavres sont encore chauds que la toile s’insurge déjà – et peut-être à raison. Et si certains morts avaient injustement plus de poids et de valeur que d’autres ? Si certaines souffrances résonnaient plus amplement à l’oreille sourde du monde ? Mais non enfin, c’est absurde ! s’entend-on rétorquer intérieurement pour se persuader qu’on ne fait certainement pas partie de ceux qui appliquent le « deux poids deux mesures » de la tragédie humaine. Enfin, c’est-à-dire que…

Le 12 novembre 2015, à 18 heures, trois kamikazes daechistes se font sauter dans une des rues les plus passantes de Bourj El Brajneh, à Beyrouth, provoquant ainsi la mort de 43 personnes et faisant 239 blessés. Il s’agit de l’attentat le plus sanglant dans la capitale libanaise depuis plus de vingt ans. Le lendemain matin, les morts de Beyrouth ne font la Une d’aucun quotidien européen, à une exception près : la Frankfurter Allgemeine Zeitung, qui y consacre un titre neutre et minimaliste, en bas de page. « Maintenant, propose le journaliste italien Fausto Giudice, premier à s’indigner de cette indifférence massive, imaginez deux secondes que les kamikazes se seraient faits sauter avenue Louise à Bruxelles, Via Veneto à Rome, dans un mall de Vancouver ou n’importe où ailleurs dans le Premier Monde. Ça aurait fait la Une de tous les titres de la planète et ça aurait tourné non-stop en boucle sur tous les écrans ! » Il se trouve, cher Fausto, que vous ne pouviez pas voir plus tristement juste : le soir même de la rédaction de votre article, des attentats multiples ont lieu dans l’est parisien et font 129 morts et des centaines de blessés. Les journalistes de tous les pays se ruent sur place pour suivre les réactions en direct et pendant plusieurs jours les yeux du monde sont braqués sur Paris, son effroi, ses larmes et, déjà, sa résistance. Les réseaux sociaux sont saturés de témoignages et de commentaires liés aux événements et à peine quelques heures après la fin des attentats, Facebook propose à ses utilisateurs d’arborer un filtre pour leur photo de profil aux couleurs de la France. Un bleu-blanc-rouge de solidarité qui envahit en quelques heures nos fils d’actualité.

Il aura fallu un jour et 129 morts à Paris, pour que Beyrouth et ses morts passent encore plus à la trappe.

Toutefois, si dans un tel moment, la compassion – ou à défaut, la réserve – s’impose, une interrogation, non dénuée d’indignation, ne tarde pas à se faire entendre : pourquoi plus de solidarité pour les victimes de Paris que pour celles de Beyrouth, alors même que les meurtriers sont les mêmes (l’EI revendique officiellement les deux attentats) et que le sang, d’ici ou de là-bas, n’a qu’une seule couleur : le même rouge sidérant ? Au nom de quoi et comment expliquer cette « empathie à géométrie variable » ? Car c’est cette expression qui revient dans bon nombre d’articles et de tweets pour synthétiser le sentiment d’injustice face à des drames qui ne seraient apparemment pas couverts de la même manière et qui par conséquent ne semblent pas susciter la même émotion auprès de l’opinion publique.

Ça, ce sont les faits, les plus récents, les plus tragiques. Mais il aurait pu s’agir d’autres attentats à d’autres endroits du globe (car ce n’est pas ça qui fait défaut à la marche quotidienne du monde), la distorsion compassionnelle aurait sans doute été la même. Tenez, le 10 octobre 2015, un attentat-suicide à Ankara a fait 102 morts, aucun filtre aux couleurs de la Turquie ni aucun « safety check » n’ont été proposés par Facebook, et l’émotion face à ce drame n’a que peu franchi les frontières du pays. On pourrait convoquer une multitude d’autres exemples récents, mais il ne s’agit pas tant d’établir des comparaisons de gravité et de tristesse que de chercher à comprendre pourquoi certains drames déclenchent, chez les individus, un processus d’identification aux victimes bien plus fort que d’autres, et par conséquent génèrent une compassion plus réactive et plus visible ?

Si, comme dit plus haut, compatir signifie « souffrir avec », il semble logique et évident que l’on est plus susceptible de souffrir avec un individu auquel on s’identifie sans difficulté, autrement dit un individu qui nous est « proche », dans la mesure où c’est par comparaison avec notre expérience que nous reconnaissons avant tout les signes de la douleur. Et s’il ne fait pas de doute que les partages et échanges à travers les réseaux sociaux amplifient la visibilité de ce qui est proche de nous, demandons-nous alors ce qui fonde cette « proximité ». Qu’est-ce qui fait qu’un jeune trentenaire vivant à Brooklyn, se rendant régulièrement à des concerts et dans des bars, connecté toute la journée sur diverses applications et réseaux sociaux, s’identifie sans réticence à l’une des victimes du Bataclan plutôt qu’à l’une des victimes de Bourj El Brajneh – qui aurait pourtant le même âge et le même goût prononcé pour le rock ? Et, pareillement, qu’est-ce qui fait qu’un habitant du 3e arrondissement de Marseille, vivant dans une certaine précarité et un dénuement culturel avéré, ne manifeste spontanément aucun signe de solidarité, ni en parole ni en acte, à l’égard des victimes parisiennes – et aurait même tendance à afficher une certaine indifférence ? Ce ne sont là bien entendu que des exemples de l’actualité récente, mais qui peuvent néanmoins nous renseigner sur une puissante donnée configuratrice du monde actuel : la dématérialisation de l’espace mondial, qui se caractérise pas un « pliage spatial ».

En effet, les distances et les proximités entre individus du monde ne semblent plus, depuis longtemps, se mesurer en kilomètres mais bien en modes de vie – fondés sur des valeurs et des rituels communs – et en visions, superficielles ou profondes, de ce même monde. C’est un peu comme si l’espace se pliait entre le quartier de Brooklyn et l’est parisien pour former un archipel commun, excluant les espaces qui les séparent. Ce « pliage spatial » a pour caractéristique de mettre en relation des sites géographiquement lointains mais intensément reliés les uns aux autres et au sein desquels se déploient un certain nombre d’attitudes émotionnelles, dont la compassion serait la plus forte.

Ainsi, si dans certains cas la compassion est un facteur de prosocialité qui pousse à agir au bénéfice d’autrui – comme c’est le cas lorsque des citoyens européens logent chez eux des réfugiés syriens par exemple –, c’est avant tout une attitude qui révèle les forts sentiments de proximité et d’éloignement entre certaines sociétés, et qui cartographie ainsi le monde en strates et réseaux solidement référés aux modes de vie et aux valeurs. Sous ses dehors de « bon sentiment » qui permet de ne pas rompre la continuité du monde en s’imprégnant généreusement de la douleur d’autrui, il se pourrait en réalité que la compassion divise les citoyens du monde plus qu’elle ne les rassemble.

*Photo : SIPA.00730919_000008.

Hommages aux victimes: Emma n’ira pas

51

François-Xavier Prévost, 29 ans, habitant de Lambersart (Nord), a été assassiné le 13 novembre alors qu’il assistait avec deux amis au concert des Eagles of Death Metal au Bataclan. Sa sœur Emma, invitée comme les autres proches de victimes des attentats à participer aux cérémonies de l’hommage national vendredi 27 novembre, n’y ira pas. Sur sa page Facebook, elle explique les raisons pour lesquelles elle et sa famille ont décidé de refuser « cette main tendue par les représentants politiques de la France » :

« Parce qu’en France, les attentats perpétrés du 7 au 9 janvier de cette année ont fait 17 victimes, que depuis, rien n’a été fait [..].

Parce qu’en France, il est possible d’être en lien avec un réseau terroriste, de voyager en Syrie, et de revenir, librement [..].

Parce qu’en France, des personnes fichées S (pour « atteinte à la sûreté de l’État » ou visées terroristes) circulent librement [..].

Parce qu’en France, 89 mosquées sont recensées comme étant radicales, c’est-à-dire qu’elles appellent ou profèrent la haine. Qu’il a fallu attendre les événements tragiques du 13 novembre pour que se pose enfin la question de leur dissolution.

Parce qu’en France, un homme ayant perpétré un homicide en 2006, condamné en 2008, est libre en 2013. Parce que ce même homme n’a pas peur de dire à la France entière après avoir hébergé plusieurs jours des terroristes « On m’a demandé de rendre service, j’ai rendu service » [..].

Parce que les représentants de l’État français ont décidé de mener des raids aériens contre l’État Islamiste en Irak puis en Syrie sans se soucier de préserver, avant d’agir, la sécurité de leurs concitoyens. »

Au nom de la famille de François-Xavier Prévost, Emma conclut en s’adressant à François Hollande, ainsi qu’à la classe politique, avec ces mots terribles : « Votre main tendue, votre hommage, nous n’en voulons pas et vous portons comme partie responsable de ce qui nous arrive ! C’est plus tôt qu’il fallait agir. Les attentats du mois de janvier auraient dû suffire ! »

Marc-Philippe Daubresse, député-maire (les Républicains) de Lambersart et candidat sur la liste de Xavier Bertrand aux régionales,  a publié sous ce statut Facebook le commentaire suivant : « Onze mois de perdus, je suis en colère : on ne peut s’empêcher de se demander combien de vies auraient pu être sauvées si les pouvoirs publics avaient agi plus tôt. »

Tunisie : un attentat en cache un autre

13

L’Etat islamique vient de revendiquer l’attentat contre le bus de la garde présidentielle qui a fait une douzaine de victimes hier en plein centre-ville de Tunis, avenue Mohamed V. À quelques encablures du siège de l’ancien parti quasi-unique RCD et du ministère de l’Intérieur, deux symboles tant redoutés de l’ancien régime, un islamiste aurait déposé une bombe ou déclenché sa ceinture d’explosifs mardi en début de soirée. Les mêmes causes entraînant les mêmes effets, à l’instar de son homologue François Hollande, le bientôt nonagénaire Beji Caïd Essebsi a décrété l’état d’urgence. Un couvre-feu a également été mis en place sur le Grand Tunis.

Quelques mois seulement après les carnages du Bardo et de la plage de Sousse, l’afflux de touristes, déjà réduit à la portion congrue, risque de flirter avec le niveau de la mer. D’autant que les Russes, hier encore grand pourvoyeurs de devises en Tunisie, y réfléchiront certainement à deux fois avant de traverser la Méditerranée, échaudés qu’ils sont par l’attaque de l’avion Metrojet au-dessus du Sinaï. De là à penser qu’un séjour en Egypte ou en Tunisie est désormais aussi risqué qu’un verre sur une terrasse parisienne…

Une dizaine de jours avant l’explosion du bus de Tunis, des djihadistes avaient fait parler d’eux au pays de Saint Augustin et Ibn Khaldoun. On sait la Libye voisine – avec ses deux gouvernements et son Etat exsangue – devenue un sanctuaire terroriste prisé par Daech. On connaît la porosité de la frontière algéro-tunisienne, le Mont Chabi abritant des maquis terroristes que l’armée tunisienne bombarde ad nauseam depuis des années. Mais voilà que le salafisme immense et vert contamine le pays de l’intérieur, dans le berceau de la révolution qu’est Sidi Bouzid. Fin 2011, le marchand de légumes Mohamed Bouazizi s’y était immolé après son algarade avec une jeune policière, déclenchant la vague révolutionnaire que l’on connaît.

Le jour même des attentats de Paris et Saint-Denis, Mabrouk, un jeune berger de 16 ans s’est en effet fait décapiter après avoir refusé de porter assistance aux apôtres du djihad. Un de ses cousins a raconté ce drame sur la chaîne de télévision tunisienne Nesmaa. Son témoignage bouleversant, ici sous-titré en français, donne une lueur d’espoir quant au courage et à la lucidité de certains « jeunes » nord-africains. La France et la Tunisie ont beau apporter les plus gros contingents de djihadistes à l’Etat islamique, d’aucuns résistent à la barbarie. Et pas simplement en terrasse.

Terrorisme, Belgique, régionales: dialogue de sourds aux enfers

25

irak regionales belgique daech

Elle et lui dans un salon. Ou lui et elle, comme vous voudrez.

– J’irai bien manger des moules-frites à Malo-les-Bains, moi…

– La ceinture d’explosifs retrouvée à Montrouge contenait le même explosif que celui utilisé par les terroristes.

– On pourrait se promener sur la plage après, avec un bon k-way…

– Cinq lignes de métro ont été paralysées par une fausse alerte à la bombe.

– Oui, mais on n’irait pas en métro. On pourrait pousser jusqu’à la Belgique si tu préfères…

– Bruxelles en est son quatrième jour d’alerte maximale, toute la capitale tourne au ralenti.

– On serait resté sur la Côte, entre La Panne et Coxyde, tu sais… Histoire de prendre l’air… Avec les vagues, la pluie, le vent dans les oyats…

– Un avion russe a été abattu par l’armée turque.

– Sinon, on peut aussi aller au cinéma si tu préfères, ou au musée ? On me dit du mal du dernier Woody Allen, mais j’aimerais autant me faire une idée moi-même…

– Vladimir Poutine parle d’un coup de poignard dans le dos…

– Tu as vu ? Le poète et auteur américain de romans noir Dan Fante est mort. C’était le fils de John Fante. Il avait soixante-et-onze ans.  Un cancer. J’aimais beaucoup ce qu’il écrivait.

– La France doit-elle garder l’Arabie Saoudite et le Qatar pour alliés ?

-Tiens, écoute, c’est dans Bons baisers de la grosse barmaid :

« Je suis redevenu ce gamin ivre de printemps
qui fonçait à vélo dans les petites rues de New York
devant les bornes d’incendie ouvertes
-trempé jusqu’aux os
lançant ma vie vers un ciel
où Dieu sautait à la corde. »

 – La femme enceinte sauvée lors de l’attaque du Bataclan a retrouvé celui qui l’a aidée.

– C’est une bien belle nouvelle. Oh, regarde, il neige ! J’espère que ça va tenir.

– L’état d’urgence est prolongé pour trois mois.

– Pas forcément trois mois, mais quelques jours quand même, pour changer le décor.

– Manuel Valls redoute la menace chimique.

– Il ne faudrait pas oublier les élections régionales, malgré tout. Je vais voter communiste, moi, comme d’habitude… Pourtant, le groupe FDG a approuvé l’état d’urgence comme un seul homme. Même pendant la guerre d’Algérie, ils ne l’avaient pas fait.

– Les forces de l’ordre ont mené 1233 perquisitions administratives dans le cadre de l’état d’urgence décrété après les attentats du 13 novembre à Paris et Saint-Denis, a annoncé  le ministre de l’Intérieur.

– Parce que tu comprends, si on ne bouge pas, l’extrême droite va avoir un boulevard… Tu vas voter pour qui, toi ?

– EDF vient de se mettre en vigilance extrême autour des centrales nucléaires

– J’espère que l’abstention ne sera pas trop importante…

– Des avions de chasse français ont décollé du porte-avions Charles-de-Gaulle, hier, pour plusieurs missions au-dessus des zones sous contrôle de l’État islamique, en Syrie comme en Irak.

– Je crois que je vais aller au Splendid à Lille, pour le meeting de fin de campagne, le 2 décembre. Il y aura  des groupes pas mal,  comme Lénine Renaud…

– «Nous avons frappé à Ramadi et à Mossoul en appui au sol de forces locales qui étaient en progression contre des troupes de Daech», a déclaré le général Pierre de Villiers qui se trouve à bord du porte-avions.

– Il y a longtemps qu’on n’a pas dansé tous les deux, non ?

– À titre dérogatoire, le sulfate d’atropine solution injectable 40 mg/20 ml PCA, fabriqué par la Pharmacie centrale des armées, peut être acquis, stocké, distribué, prescrit, dispensé et administré pour la prise en charge des personnes exposées à des neurotoxiques organophosphorés par les professionnels de santé intervenant dans le cadre des services d’aide médicale urgente…

– J’ai l’impression d’être dans une pièce de Beckett. Tiens, Fin de Partie, par exemple…

– Le problème sera, maintenant, de réduire les séquelles psychiques, déclarent les spécialistes.

– Moi aussi, je t’aime, tu sais.

Turquie, Syrie, Russie: le précédent de 2012

10

Avion Turquie Syrie Russie

Alors qu’un bombardier russe S-24 vient d’être abattu par l’armée turque, une autre information résonne. Souvenez-vous du 22 juin 2012. La Syrie reconnaît alors avoir fait chuter un avion de combat turc.

D’après Ankara, l’appareil aurait violé l’espace aérien syrien de façon « non intentionnelle » en raison de sa vitesse. « Quand vous pensez à la vitesse des jets lorsqu’ils volent au-dessus de la mer, il est courant qu’ils passent et repassent les frontières pour un court laps de temps », déclare alors le président turc Abdullah Gül. Selon Damas, l’appareil, un F4 Phantom, volait à basse altitude et à un kilomètre seulement  des côtes syriennes lorsqu’il est abattu par la défense anti-aérienne. La Turquie se défend en affirmant que l’appareil, « non armé », « accomplissait une mission de reconnaissance-entraînement ». Bachar Al-Assad concède, chose rare, qu’il « regrette à 100 %» et invoque la présence de l’avion turc dans le couloir aérien habituellement utilisé par l’ennemi israélien.

Selon un officier syrien, interrogé alors sous couvert d’anonymat par le site Syria Politic, il ne s’agirait toutefois pas du premier impair turc : « Les avions turcs ont violé une première fois l’espace aérien syrien le 21-6-2012 au-dessus de la région de « Badroussia » (Lattaquié). Mais ils ont été contraints de rebrousser chemin après que les mitrailleurs anti-aérien sont entrés en action. »

Les tensions sont alors vives entre les deux pays. Et les relations diplomatiques interrompues à l’automne 2011, en raison de la répression obstinée du mouvement de contestation anti-gouvernementale qui agite la Syrie depuis le printemps. Le Conseil national syrien, principal organe d’opposition à Bachar Al-Assad, siège à Istanbul et le pays a accordé à l’armée syrienne libre qu’elle se replie sur son territoire.

L’opinion turque crie au scandale. Le gouvernement, lui, tente d’apaiser les tensions. « Nous devons rester calme. Ne nous laissons pas aller à des déclarations et attitudes de provocation », déclare-t-il en admettant que le F4 a bien violé l’espace aérien syrien. Mais l’affaire se complique. La Turquie fait volte-face en affirmant que son avion volait dans l’espace aérien international. Ankara évoque désormais « un acte hostile au plus haut point ». L’OTAN, saisie par la Turquie, condamne fermement l’accident.

Mais cette version est contredite, cette fois par des experts russes. Ils concluent que  le F-4 Phantom turc effectuait en réalité un vol de reconnaissance visant à tester la défense antiaérienne syrienne pour le compte de l’OTAN. Selon une source bien informée qui a souhaité conserver l’anonymat, citée par LePoint.fr, l’opération aurait même été supervisée non pas par des Syriens, mais par des Russes. « Le niveau de qualification nécessaire pour la mise en marche de ce système étant élevé, il est très vraisemblable que ce soient des officiers russes qui l’aient activé », estime la source. L’information est incertaine. Néanmoins, la perte de l’avion et des deux pilotes a certainement marqué les Turcs. Il n’est donc pas à exclure que le F4 turc abattu en 2012 était présent dans les esprits des acteurs des évènements survenus ce mardi matin.

*Photo : Wikimedia Commons.

Face à la délinquance, tolérance zéro!

185

valerie pecresse insecurite ratp islam

Ancienne ministre du Budget, Valérie Pécresse est députée Les Républicains des Yvelines et candidate à la présidence de la région Île-de-France.

Céline Revel-Dumas. Le week-end dernier, vous avez fait part de votre consternation quant au sentiment d’impunité du terroriste Abdelhamid Abaaoud, fraudant dans le métro parisien le soir des attentats sans crainte d’être repéré malgré la présence d’une caméra de surveillance. Ce sentiment d’impunité découlerait-il, selon vous d’un manque d’autorité de l’Etat face à la petite délinquance ? Faut-il surveiller et punir de manière systématique ?

Valérie Pécresse. La crise de l’autorité de l’État ne date pas d’hier. Mais elle a été  aggravée par la politique pénale laxiste du gouvernement qui a supprimé les peines planchers et substitué aux peines de prison ferme la contrainte pénale. Les lois de la République doivent être respectées partout et par tous, sans exception. L’impunité n’est pas acceptable. En Île-de-France, moins de 10 % des fraudeurs payent leurs amendes. Un pickpocket mineur commet selon la police judiciaire jusqu’à 1000 actes par an dans les transports, et qui sont rarement sanctionnés. Les dealers ont pignon sur rue devant certains lycées. La région ne peut pas rester sans réagir. Je veux qu’elle soit un maillon fort de la chaîne de sécurité. Elle dispose d’un budget et d’une convention avec le ministère de l’Intérieur qu’il faut réactiver. C’est pourquoi j’ai proposé une tolérance zéro contre la fraude et la délinquance dans les transports, un plan Lycée sans drogue avec une bulle de sécurité autour des établissements scolaires.

Fort bien, mais si la politique de « tolérance zéro » mise en place par le maire de New York Rudolf Giuliani entre 1994 et 2002 a fait chuter la criminalité, a-t-on vraiment les moyens de l’appliquer en France ?

La politique de tolérance zéro de Rudolf Giuliani a en effet montré son efficacité. Elle s’appuie sur la théorie de la vitre brisée, dès qu’un carreau est cassé, il faut le réparer sinon c’est le signal que l’on peut tout dégrader. Cela signifie que  chaque acte de délinquance doit être sanctionné rapidement et de manière proportionnée. En luttant contre la fraude, Rudolf Giuliani a fait baisser à la fois la fraude et la délinquance. Tous les fraudeurs ne sont pas délinquants, mais il est rare que les délinquants aient payé leur ticket !  Pour parvenir à mettre en place cette politique, il faut augmenter les effectifs de la sécurité dans les transports, créer une police régionale des transports compétente sur les réseaux SNCF/RATP et bus de grande couronne avec des  pouvoirs étendus: fouille des sacs, contrôles d’identité, etc. Il faut aussi rendre obligatoire le port de la carte d’identité dans les transports et interdire le réseau de transports aux délinquants multirécidivistes comme on a interdit aux supporters violents d’entrer dans les  stades de foot.

Puisque vous évoquez les transports, ces derniers jours, la RATP est pointée du doigt pour sa trop grande tolérance face aux comportements communautaristes. Certains de ses employés musulmans refuseraient notamment de serrer la main à une femme ou de lui adresser la parole, sans que la direction de l’entreprise ne les sanctionne. Quelles mesures souhaiteriez-vous prendre pour lutter contre ce phénomène ?

J’ai été alertée par les syndicats de certains services publics franciliens sur la montée de comportements communautaristes incompatibles avec les principes fondamentaux de la République, comme l’égalité homme-femme. Il faut dire stop. La RATP a mis en place une charte de la laïcité pour les prévenir. Mais, dans le contexte de menace terroriste que nous vivons, soyons lucides, ces pratiques communautaristes peuvent être le révélateur de la radicalisation islamiste de certains salariés. Je plaide donc pour que la loi autorise le partage d’informations entre les services de renseignement et les employeurs des services publics et des entreprises exposées (comme les sites Seveso par exemple) sur les salariés fichés S soupçonnés d’être radicalisés et dangereux pour éviter leur recrutement ou les licencier si nécessaire. Un fiché S radicalisé ne doit pas pouvoir conduire un bus ou un train.

Mais que peut faire le Conseil régional à son échelle ?

À la région, je serai intransigeante : tous ceux qui prétendent à une subvention signeront une charte par laquelle ils s’engagent à respecter les lois et valeurs de la République et au premier rang desquelles la laïcité et l’égalité homme-femme. Toute entorse conduira à la suppression de la subvention. Je n’accepterai ni angélisme, ni lâcheté, ni compromission face aux dérives communautaristes qui défient la République.

*Photo: Sipa. Numéro de reportage : 00728840_000022.

Lettre à mes amis de gauche

279

Daech

Mes chers amis,

Nous avons ferraillé toute la semaine, que ce soit à la terrasse d’un café, au téléphone ou sur les réseaux sociaux. Lorsque nous discutons des attentats (difficile de parler d’autre chose en ce moment), nous bifurquons très vite sur la question de l’islam et de l’intégration. Evidemment, le ton monte rapidement car votre discours victimaire et vos mantras habituels sur l’air du « pas de stigmatisation, pas d’amalgame », ne passent plus. Nous sommes amis, mais il y a des limites, faut pas déconner. Camus, que j’admire tant, déclarait : « Je mourrai à gauche malgré elle, malgré moi. » Hélas, je n’ai plus cette certitude depuis quelques années.

L’actualité est impitoyable avec vous. Elle vous donne tort, jour après jour. Votre logiciel antiraciste bugge quotidiennement à force de se fracasser sur la réalité. Vous avez abandonné la laïcité au nom de l’antiracisme. Et comme Elisabeth Badinter, je ne vous le pardonnerai jamais.
Votre discours victimaire est une catastrophe qui enferme des millions de musulmans dans l’absence d’autocritique, la rancœur, voire la haine à notre égard. A force de leur dire que nous sommes de méchants colonisateurs qui les stigmatisons ou d’invoquer un apartheid social, ils s’éloignent encore un peu plus de ce pays, se communautarisent et parfois nous détestent. Or, ce discours est non seulement terriblement contre-productif, il est aussi en grande partie faux.

Votre principale occupation aujourd’hui est de traiter les autres de racistes, comme l’écrit le « réac » (à vos yeux) Alain Finkielkraut. Un réactionnaire qui défend les valeurs de la république, se montre féroce envers le FN et ouvert sur les questions sociétales, c’est un concept audacieux.

Mes chers amis, vous avez fait de l’islam la religion des opprimés et ne regardez le réel que d’un œil, le gauche, celui de l’antiracisme. L’immigration est une chance, forcément une chance…

Vos rythmes cardiaques s’accélèrent, vos visages se renfrognent quand j’ose clamer, bravache, qu’une idéologie qui sécrète autant d’antisémitisme, d’homophobie, de sexisme, d’intolérance, de violence et dont une partie non négligeable de ses membres se sentent beaucoup plus proches de l’esprit de Dieudonné que de celui de Charlie… me pose problème. Je ciblerais des Français, bien blancs, voire cathos, sans doute applaudiriez-vous des deux mains. Mais là, vos mains, elles se crispent, je le vois bien.

Comme quoi, ça tient à peu de chose parfois, une vision de la réalité. Peut-être au fait de s’enfermer dans l’éthique de conviction en laissant à la porte l’éthique de responsabilité. Dommage aussi que vous ne vous demandiez jamais si c’est vrai ou faux, mais plutôt si c’est bien ou mal, juste ou injuste…

Séquestrés dans cette prison idéologique que vous avez construite, dans cette négation du réel au nom d’un idéal comme dirait Nietzsche, vous pouvez difficilement vous appuyer sur les faits. Du coup, vous n’avez plus qu’une seule solution : la rhétorique et la sophistique.

Ah mes chers amis, combien de fois vous ai-je entendu me répondre « pas d’amalgame » (votre mot préféré au scrabble ?) ou encore « tu généralises » ? Presque imparable. Car du coup, plus aucune analyse d’une réalité ou d’une tendance ne devient possible. Surtout lorsqu’elle vous dérange.

Si je vous rappelle que les islamistes remportent les élections dans les pays arabes et qu’à ce titre il est culotté d’affirmer que l’immense majorité des musulmans n’a rien à voir avec l’islamisme… Ou encore si j’évoque le fait que l’islam sécrète beaucoup d’antisémitisme, d’homophobie, de sexisme… votre réponse n’est pas de nier la réalité. C’est délicat. Non, le plus souvent, vous m’accusez de « généraliser », vous soulignez que tous les musulmans ne votent pas pour les islamistes (ce qui est déjà une évolution positive par rapport à ce que vous prétendiez précédemment). Et que beaucoup d’entre eux sont modérés. Ce que je ne conteste évidemment pas, mais ce n’est plus le sujet initial.

Par expérience, je note au passage que vous me répondez rarement sur l’antisémitisme, l’homophobie, le sexisme, etc. Il faut souvent que j’insiste. Dans ce cas, vous me rétorquez habituellement que toutes les religions le sont (homophobes, sexistes, etc). Je vous objecte aussitôt que je ne vois pas pour quelles raisons ça dédouanerait l’islam sur ces questions.

Si je pique le sac à main d’une vieille dame, le fait que d’autres ont déjà commis un tel acte avant moi m’exonère-t-il de toute responsabilité ou minimise-t-il ma forfaiture ?

En général, dans ces moments-là, votre visage se crispe à nouveau car vous n’avez plus trop  d’arguments. Il devient parfois même livide si j’ajoute que lorsque des centaines de milliers de cathos descendent dans la rue pour manifester contre le mariage gay, vous êtes les premiers à les traiter de réacs, voire de fachos… alors que ces manifestants le font aussi au nom d’une religion. Sachant au passage qu’une majorité écrasante des musulmans est opposée au mariage gay. Mais les concernant, c’est moins grave, c’est juste parce que toutes les religions sont homophobes.

N’auriez-vous pas une vision très politisée de la réalité mes chers amis ?

Je regardais il y a quelques jours sur Paris Première « Zemmour et Naulleau », lesquels s’écharpaient au sujet des attentats. J’ai eu l’impression de vous entendre quand Naulleau a lancé qu’il ne fallait pas généraliser car Breivik n’était pas musulman, lui, histoire de minimiser le problème du terrorisme islamique. « Et alors, en quoi ça montre qu’il n’y a pas un vrai danger et un problème de terrorisme islamique », ai-je braillé illico, comme un gland, devant mon écran plat. J’ai failli ajouter un tonitruant « connard », mais comme ma petite fille n’était pas encore endormie, j’ai su contenir mes pulsions primitives…

Avec ce type de rhétorique purement sophistique, on ne peut plus rien dire, ni analyser. Les tendances n’existent plus, car tout est généralisation et vous dénicherez toujours des contre-exemples ou des exceptions. Lesquelles vous servent à infirmer ou minimiser ces mêmes tendances, lorsqu’elles vous déplaisent.

Si j’évoque le problème du nazisme en Allemagne dans les années 30, vous pouvez très bien m’objecter que tous les Allemands n’ont pas voté pour le moustachu et que certains sont même entrés en résistance. Ah oui, c’est vrai pardon, donc il n’y avait aucun problème en fait ?

Si j’ose affirmer que les hommes sont plus grands que les femmes, vous seriez capables de souligner qu’il existe des femmes plus grandes que les hommes. Et même au passage de me traiter de sexiste ! Sauf si je suis musulman ou que je rentre de l’île Maurice, car dans ce cas vous auriez peur d’apparaître comme racistes…

Quand il est difficile de contredire les faits, il reste la rhétorique.  Hélas, comme disait Baudrillard, « le réel est plus fort que toi ».

Amitiés sincères,

Franck Crudo

Avion russe abattu par la Turquie: la «turkmen connection»

135

russie syrie turquie turkmenes

L’incident survenu aujourd’hui dans le ciel du nord-est de la Syrie lorsqu’un F-16 turc a abattu un Sukhoi Su-24 russe, vient encore compliquer une crise qui ne cesse de s’envenimer et dont la nocivité, de locale à régionale, est en train de devenir globale.

Les autorités turques expliquent avoir ordonné à leur chasseur d’abattre le Sukhoi Su-24 après plusieurs sommations parce que celui-ci avait violé leur espace aérien. Ankara souligne également la multiplication de ce genre d’incidents depuis le déploiement des forces aériennes russes sur l’aéroport militaire de Lattaquié.

Mais derrière la question étroite de l’incident du 24 novembre, se cache une source de tensions profondes dont on ne parle que rarement : la population turkmène syrienne et ses relations avec la Turquie. Cette ethnie disséminée entre la Turquie, l’Irak, l’Iran et la Syrie compte dans ce dernier pays quelque 100 000 représentants dont la grande majorité habite Lattaquié et ses environs, Homs et Hama. Ces « Volksturcs », « cousins germains » des Turcs, dont ils partagent les origines mythiques et une proximité linguistique présentent un intérêt particulier pour Ankara. Ainsi, quand la façade de la nation syrienne s’est écroulée sous les coups de boutoir de la guerre civile, les Turcs ont aidé les Turkmènes à s’organiser politiquement et militairement. Des brigades Turkmènes ont d’abord été mises sur pied au sein de l’Armée syrienne libre. Déployées autour de zones de peuplement turkmènes, notamment au nord-est de la Syrie, ces troupes sont formées et entrainées par les forces spéciales turques. Une structure militaire, le Bloc national syro-turkmène, chapeaute ce dispositif militaire. Fondé en 2012 à Istanbul, ce parti politique a été porté sur les fonts baptismaux par l’AKP, le mouvement islamo-conservateur d’Erdogan, au pouvoir depuis 2002.

Depuis le renfort massif de forces russes dans la région de Lattaquié, les Turkmènes et l’armée russe risquaient la collision. Aux yeux des militaires russes, les Turkmènes se trouvent à la fois au mauvais endroit et du mauvais côté. En tant que forces anti-gouvernementales, les brigands turkmènes font partie de la liste des ennemis du régime Assad à abattre. Pire encore, leur présence dans les régions de Lattaquié, Homs et Hama, en font une cible prioritaire[1. Tandis que Lattaquié est entièrement sous le contrôle de l’armée régulière syrienne, mais aussi sous le feu des tirs d’obus de l’opposition, les gouvernorats de Homs et Hama restent en grande partie dominées par la guérilla anti-Assad.]. Ces trois agglomérations ont été les premières ciblées par l’aviation russe et les forces terrestres irano-hezbollaho-syriennes, car elles abritent des positions clé pour la sécurisation de la « Syrie utile » allant de la capitale jusqu’à Lattaquié, fief du régime que la tête de pont russe sécurise.

C’est pour cette raison que l’aviation russe concentre ses efforts dans cette région adossée à la frontière turque. Bien que les Turcs se montrent particulièrement chatouilleux sur leur souveraineté dans cette région, les Russes, qui en sont pourtant parfaitement conscients, ont continué à jouer avec la ligne rouge.

*Photo: © KOMSOMOLSKAYA PRAVDA/AFP/Archives ALEXANDER KOTS.

Attentats: la jauge des émotions

2

L’Homo empathicus des réseaux sociaux observe de nouveaux rituels d’hommage lorsque surviennent des événements dramatiques. On s’ingénie à produire le hashtag compassionnel le plus viral, on fait assaut de solidarité virtuelle.

Ainsi, depuis le 13 novembre, comme en janvier, fleurissent des dessins de soutien sur les pages des internautes. Sur Facebook, ces derniers peuvent orner leur photo de profil du drapeau français.

De nombreux internautes russes ont également appliqué le filtre aux couleurs de la France à leur photo et publié des messages de sympathie. Aussitôt, d’autres ont jugé cette manifestation de solidarité déplacée. Est-il décent de pleurer les morts de Paris ? Aurait-on oublié les victimes russes du crash de l’A321, le 31 octobre ? Afficher le drapeau français, plutôt que le ruban de Saint-Georges, témoignerait du ralliement aux « valeurs européennes » et, de facto, du rejet des « valeurs russes ». L’expression d’une telle compassion, instrumentalisée par l’équipe de Facebook qui en offre la possibilité technique, serait donc entachée de russophobie.

S’est ensuivie une discorde. Qui nous a privés de la compassion internationale ? se demandent les Russes. Deux réponses sont suggérées. Le leader des opinions facebookiennes, Mark Zuckerberg, à la solidarité sélective et suspect d’intérêts politico-mercantiles. Ou Vladimir Poutine, qui n’a reconnu qu’un acte terroriste était à l’origine de la catastrophe que le 17 novembre. Autrement dit, les géants américains du web ou l’exécutif russe ? Citoyen de Russie, choisis ton camp, et tes « valeurs ».

Maria Zakharova, porte-parole du ministère des Affaires étrangères russe, a publié sur sa page Facebook, le 17 novembre, jour de la confirmation de l’attentat, un dessin en hommage aux victimes. Il s’agit d’un avion stylisé entouré d’un cercle reproduisant le symbole peace and love, sur fond de drapeau russe. Elle dit avoir reçu cet emblème, analogue à la tour Eiffel peace and love, d’un « anonyme italien solidaire ». Les stars du show-biz russe lui ont emboîté le pas. Une volonté d’apaisement ? Mais maintenant que chacun s’est vu fournir le symbole qui correspond à son chagrin, que faire si l’on persiste à « se tromper » de deuil ?

Comme on mesure l’audimat d’une émission de télévision pour évaluer sa popularité, s’apprête-t-on à faire le décompte des publications de « logos de soutien », quels qu’ils soient, sur les réseaux pour jauger une émotion, et la déclarer « juste » ou « moralement condamnable » ?

attentat avion russie

Pétrole pas cher, la fausse bonne affaire

6
pétrole

pétrole

Pour nos économistes bien-pensants, ou non pensants, la baisse du pétrole est providentielle[1. Le baril, encore coté au-dessus de 100 dollars il y a deux ans, a chuté entre 40 et 50 dollars.]. Dans leurs rêves les plus fous, les peuples occidentaux, quelque peu déplumés par les crises de ces dernières années, reconquièrent en effet du pouvoir d’achat et retrouvent la confiance. La reprise américaine va se renforcer, l’embellie européenne s’installer dans la durée et tout ira pour le mieux dans le meilleur des mondes.

Dans les faits, rien n’est plus vrai, rien n’est plus faux.[access capability= »lire_inedits »]

D’un côté, la baisse du prix du pétrole touche aussi bien les « consommateurs finaux » – de carburants automobiles, de fioul domestique ou d’électricité produite à partir du pétrole ou du gaz – que les entreprises. La baisse du prix du baril a été particulièrement ressentie par les Américains, infiniment moins matraqués par le fisc que les Européens[2. La taxe sur le gallon d’essence, qui diffère selon les Etats, est très inférieure à notre taxe sur les carburants.], dopant au passage la vente d’automobiles outre-Atlantique. La rémission de la crise automobile européenne, dans des pays sinistrés comme l’Espagne ou l’Italie, doit aussi quelque chose à la décrue des prix à la pompe. Les marges des entreprises, qui consomment quantité de carburants dans l’industrie et dans les transports, se sont améliorées, de telle sorte qu’une partie des plaies issues des crises récentes a pu être pansée. Ce phénomène s’est produit au moment même où la zone euro peinait à sortir du marasme issu des faillites des pays du Sud.

D’un autre côté, la baisse des prix du pétrole ne doit pas être considérée d’un œil de myope.

Car de deux choses l’une : soit cette décrue résulte d’une correction de prix antérieurs qui étaient exagérés ; soit elle traduit le ralentissement du système économique mondial à partir d’un de ses grands centres, à savoir la Chine[3. Voir « Un krach made in China », Causeur  n°28, octobre 2015.]. C’est, selon toute apparence, ce que nous vivons depuis l’été 2014. La baisse du pétrole n’est que le phénomène le plus voyant de la baisse du marché des matières premières.

Obnubilés par les courbes du chômage et les chiffres de la production aux Etats-Unis et en Europe, les analystes oublient le reste du monde. À une exception près : la Chine, dont ils ont gobé les statistiques économiques trafiquées par les autorités de Pékin. Contre toute évidence, les zélotes de la mondialisation raisonnent encore comme si chaque grande partie du monde pouvait évoluer sans ressentir l’impact des difficultés ou des crises qui se manifestent dans les autres parties[4. Tel François Hollande, qui a déclaré le 24 août que l’économie mondiale est « suffisamment solide » pour que sa croissance ne soit « pas seulement liée à la situation en Chine ».].

Pour évaluer le risque d’aggravation et d’extension du ralentissement en cours, il faut au préalable examiner les conditions dans lesquelles la chute des prix est intervenue.

Déflation des prix ou manipulation ?

Lorsque les prix du pétrole ont brutalement baissé courant 2014, on a crié à la manipulation. Pour les uns, ce sont les Etats-Unis, aidés par l’Arabie saoudite, qui auraient initié cette chute afin d’affaiblir la Russie à laquelle ils se heurtaient sur les questions ukrainienne et syrienne. Il est vrai que les prix du baril sont traités principalement à Wall Street dans les salles de trading des grandes banques d’affaires, Goldman Sachs en tête. Qui plus est, l’Arabie saoudite aurait apporté son aide en refusant de réduire les quantités produites, voire en les augmentant. Pour d’autres, les Saoudiens auraient joué le rôle décisif. Ryad aurait voulu porter un coup mortel à l’industrie du pétrole et du gaz de schiste, en faisant baisser le prix du baril au-dessous des 60 dollars requis pour une exploitation rentable des gisements concernés aux Etats-Unis. Avec l’objectif de maintenir la prééminence saoudienne sur la puissance américaine.

Nous ne connaissons pas le fin mot de l’histoire. Quelles qu’aient été les intentions des protagonistes, leurs objectifs ne sont pas atteints. Poutine, mis à genoux économiquement, maintient son soutien aux séparatistes ukrainiens et intervient désormais directement dans le conflit syrien. L’industrie du pétrole et du gaz de schiste a cessé d’investir mais les surplus apparents de production ne se résorbent pas à l’échelle mondiale. La déflation des prix va aujourd’hui bien au-delà d’une correction.

Vers la stagdéflation ?

Beaucoup de mes lecteurs dans Causeur sont trop jeunes pour avoir vécu cet épisode crucial de notre Histoire d’après-guerre connu sous le nom de « stagflation ». Pour parler simple, l’expression signifie la fin désenchantée des « Trente Glorieuses ».

Rappelons les éléments principaux. Les prix du baril de pétrole ont été multipliés par six en décembre 1973 par la décision des grands pays producteurs alignés sur l’Arabie saoudite[5. Hausse décidée au lendemain de la guerre du Kippour d’octobre 1973.]. Cette hausse brutale surajoute ses effets à ceux de l’inflation salariale. Les salaires, qui augmentaient de 12 ou 15 % l’an dans des pays comme la France ou les Etats-Unis, accélèrent encore leur course sous l’effet de la hausse des carburants (n’oublions pas que les salaires étaient indexés, voire surindexés, sur les prix à la consommation). Du coup, les entreprises réduisent leurs investissements et débauchent. La formule « stagflation » apparaît et marque les esprits.

Ce qu’on a cru alors n’être qu’un épisode sans lendemain a en fait inauguré une remise en cause générale du paradigme des Trente Glorieuses. Guerre du Kippour, hausse des prix pétroliers, ralentissement économique en Occident, premiers déficits budgétaires ont constitué les premiers linéaments d’un paradigme économique totalement inédit et imprévu. Cette crise a aussi permis la montée en puissance de l’idéologie néolibérale qui reste au pouvoir, en dépit des crises multiples ayant ébranlé le  système ces dernières années.

Si l’on croit aux leçons de l’Histoire, mieux vaut prendre au sérieux les événements économiques en cours, qui forment un contexte symétrique et inverse de ceux du milieu des années 70. C’est en Occident que la récession s’était manifestée, c’est dans le monde émergent et en Chine qu’elle s’installe ou menace en ce moment. C’était dans un contexte de hausse débridée des prix que nos déboires avaient commencé, c’est dans un contexte de stagnation des prix que nous évoluons à présent. Résumons : les pays producteurs de matières premières sont étranglés par une baisse qui atteint tous les marchés de référence : pétrole, gaz, mais aussi charbon, minerai de fer, cuivre.

A l’exception de l’Inde, les pays émergents subissent un ralentissement ou une récession. Ces phénomènes s’ajoutent aux difficultés que la Chine ne parvient plus à masquer et se conjuguent aux effets discrets de la baisse des salaires intervenue dans des pays tels que les Etats-Unis, l’Allemagne ou le Japon, compétitivité oblige.  Autrement dit, la reprise américaine et la rémission européenne sont à la merci de ce qui se passe ailleurs dans le monde.

Aujourd’hui, le ralentissement ou la récession de la production coïncide avec la stagnation ou la baisse des prix. Plus de quarante ans après la stagflation, voici venu le temps de la « stagdéflation ».[/access]

*Photo : Flickr.com.

Compassion n’est pas raison

90
attentats compassion Paris Beyrouth Bamako

attentats compassion Paris Beyrouth Bamako

Lorsqu’il est question de compassion à échelle mondiale, nous vient immédiatement à l’esprit une émotion aussi vive que collective, qui étreint les individus au-delà des frontières après l’annonce d’une nouvelle dévastatrice. On pense aux symboles de solidarité à travers les photos sur les réseaux sociaux, aux tweets de soutien et d’indignation, aux commentaires de désarroi, aux fameux « Je suis » – aux compléments d’objet si interchangeables qu’ils en deviennent versatiles –, et autres « J’aime » pleins d’empathie…

Mais si étymologiquement « compatir » signifie « souffrir avec », dans quelle mesure peut-on vraiment partager la souffrance de l’autre en 140 caractères ou bien à coups de clics compulsifs ? Par ailleurs, ne choisit-on pas, inconsciemment ou non, cet « autre » avec qui l’on accepte – provisoirement – de souffrir ? A la lueur des derniers attentats qui ont secoué Beyrouth, Paris, Bamako, et qui continuent de s’enchaîner, la manière actuelle dont la compassion se manifeste à travers le monde révèle un paradigme à la fois socio-culturel et géopolitique qu’on ne peut se permettre d’ignorer plus longtemps.

En effet, plus encore qu’une capacité émotionnelle à l’égard d’autrui, la compassion est peut-être à considérer comme un nouveau facteur éclairant l’ordre du monde actuel et notamment une certaine géographie davantage stratifiée par des modes de vie et des manières de penser, que par les territoires. Et si la réelle géographie du monde actuel, à savoir ce qui fonde l’échelle des proximités et des distances, se dessinait plus que jamais par un système  infrangible de réseaux sous-tendus par de fortes identifications ?

Les sirènes d’ambulance n’ont pas fini de hurler dans la nuit et les cadavres sont encore chauds que la toile s’insurge déjà – et peut-être à raison. Et si certains morts avaient injustement plus de poids et de valeur que d’autres ? Si certaines souffrances résonnaient plus amplement à l’oreille sourde du monde ? Mais non enfin, c’est absurde ! s’entend-on rétorquer intérieurement pour se persuader qu’on ne fait certainement pas partie de ceux qui appliquent le « deux poids deux mesures » de la tragédie humaine. Enfin, c’est-à-dire que…

Le 12 novembre 2015, à 18 heures, trois kamikazes daechistes se font sauter dans une des rues les plus passantes de Bourj El Brajneh, à Beyrouth, provoquant ainsi la mort de 43 personnes et faisant 239 blessés. Il s’agit de l’attentat le plus sanglant dans la capitale libanaise depuis plus de vingt ans. Le lendemain matin, les morts de Beyrouth ne font la Une d’aucun quotidien européen, à une exception près : la Frankfurter Allgemeine Zeitung, qui y consacre un titre neutre et minimaliste, en bas de page. « Maintenant, propose le journaliste italien Fausto Giudice, premier à s’indigner de cette indifférence massive, imaginez deux secondes que les kamikazes se seraient faits sauter avenue Louise à Bruxelles, Via Veneto à Rome, dans un mall de Vancouver ou n’importe où ailleurs dans le Premier Monde. Ça aurait fait la Une de tous les titres de la planète et ça aurait tourné non-stop en boucle sur tous les écrans ! » Il se trouve, cher Fausto, que vous ne pouviez pas voir plus tristement juste : le soir même de la rédaction de votre article, des attentats multiples ont lieu dans l’est parisien et font 129 morts et des centaines de blessés. Les journalistes de tous les pays se ruent sur place pour suivre les réactions en direct et pendant plusieurs jours les yeux du monde sont braqués sur Paris, son effroi, ses larmes et, déjà, sa résistance. Les réseaux sociaux sont saturés de témoignages et de commentaires liés aux événements et à peine quelques heures après la fin des attentats, Facebook propose à ses utilisateurs d’arborer un filtre pour leur photo de profil aux couleurs de la France. Un bleu-blanc-rouge de solidarité qui envahit en quelques heures nos fils d’actualité.

Il aura fallu un jour et 129 morts à Paris, pour que Beyrouth et ses morts passent encore plus à la trappe.

Toutefois, si dans un tel moment, la compassion – ou à défaut, la réserve – s’impose, une interrogation, non dénuée d’indignation, ne tarde pas à se faire entendre : pourquoi plus de solidarité pour les victimes de Paris que pour celles de Beyrouth, alors même que les meurtriers sont les mêmes (l’EI revendique officiellement les deux attentats) et que le sang, d’ici ou de là-bas, n’a qu’une seule couleur : le même rouge sidérant ? Au nom de quoi et comment expliquer cette « empathie à géométrie variable » ? Car c’est cette expression qui revient dans bon nombre d’articles et de tweets pour synthétiser le sentiment d’injustice face à des drames qui ne seraient apparemment pas couverts de la même manière et qui par conséquent ne semblent pas susciter la même émotion auprès de l’opinion publique.

Ça, ce sont les faits, les plus récents, les plus tragiques. Mais il aurait pu s’agir d’autres attentats à d’autres endroits du globe (car ce n’est pas ça qui fait défaut à la marche quotidienne du monde), la distorsion compassionnelle aurait sans doute été la même. Tenez, le 10 octobre 2015, un attentat-suicide à Ankara a fait 102 morts, aucun filtre aux couleurs de la Turquie ni aucun « safety check » n’ont été proposés par Facebook, et l’émotion face à ce drame n’a que peu franchi les frontières du pays. On pourrait convoquer une multitude d’autres exemples récents, mais il ne s’agit pas tant d’établir des comparaisons de gravité et de tristesse que de chercher à comprendre pourquoi certains drames déclenchent, chez les individus, un processus d’identification aux victimes bien plus fort que d’autres, et par conséquent génèrent une compassion plus réactive et plus visible ?

Si, comme dit plus haut, compatir signifie « souffrir avec », il semble logique et évident que l’on est plus susceptible de souffrir avec un individu auquel on s’identifie sans difficulté, autrement dit un individu qui nous est « proche », dans la mesure où c’est par comparaison avec notre expérience que nous reconnaissons avant tout les signes de la douleur. Et s’il ne fait pas de doute que les partages et échanges à travers les réseaux sociaux amplifient la visibilité de ce qui est proche de nous, demandons-nous alors ce qui fonde cette « proximité ». Qu’est-ce qui fait qu’un jeune trentenaire vivant à Brooklyn, se rendant régulièrement à des concerts et dans des bars, connecté toute la journée sur diverses applications et réseaux sociaux, s’identifie sans réticence à l’une des victimes du Bataclan plutôt qu’à l’une des victimes de Bourj El Brajneh – qui aurait pourtant le même âge et le même goût prononcé pour le rock ? Et, pareillement, qu’est-ce qui fait qu’un habitant du 3e arrondissement de Marseille, vivant dans une certaine précarité et un dénuement culturel avéré, ne manifeste spontanément aucun signe de solidarité, ni en parole ni en acte, à l’égard des victimes parisiennes – et aurait même tendance à afficher une certaine indifférence ? Ce ne sont là bien entendu que des exemples de l’actualité récente, mais qui peuvent néanmoins nous renseigner sur une puissante donnée configuratrice du monde actuel : la dématérialisation de l’espace mondial, qui se caractérise pas un « pliage spatial ».

En effet, les distances et les proximités entre individus du monde ne semblent plus, depuis longtemps, se mesurer en kilomètres mais bien en modes de vie – fondés sur des valeurs et des rituels communs – et en visions, superficielles ou profondes, de ce même monde. C’est un peu comme si l’espace se pliait entre le quartier de Brooklyn et l’est parisien pour former un archipel commun, excluant les espaces qui les séparent. Ce « pliage spatial » a pour caractéristique de mettre en relation des sites géographiquement lointains mais intensément reliés les uns aux autres et au sein desquels se déploient un certain nombre d’attitudes émotionnelles, dont la compassion serait la plus forte.

Ainsi, si dans certains cas la compassion est un facteur de prosocialité qui pousse à agir au bénéfice d’autrui – comme c’est le cas lorsque des citoyens européens logent chez eux des réfugiés syriens par exemple –, c’est avant tout une attitude qui révèle les forts sentiments de proximité et d’éloignement entre certaines sociétés, et qui cartographie ainsi le monde en strates et réseaux solidement référés aux modes de vie et aux valeurs. Sous ses dehors de « bon sentiment » qui permet de ne pas rompre la continuité du monde en s’imprégnant généreusement de la douleur d’autrui, il se pourrait en réalité que la compassion divise les citoyens du monde plus qu’elle ne les rassemble.

*Photo : SIPA.00730919_000008.

Hommages aux victimes: Emma n’ira pas

51

François-Xavier Prévost, 29 ans, habitant de Lambersart (Nord), a été assassiné le 13 novembre alors qu’il assistait avec deux amis au concert des Eagles of Death Metal au Bataclan. Sa sœur Emma, invitée comme les autres proches de victimes des attentats à participer aux cérémonies de l’hommage national vendredi 27 novembre, n’y ira pas. Sur sa page Facebook, elle explique les raisons pour lesquelles elle et sa famille ont décidé de refuser « cette main tendue par les représentants politiques de la France » :

« Parce qu’en France, les attentats perpétrés du 7 au 9 janvier de cette année ont fait 17 victimes, que depuis, rien n’a été fait [..].

Parce qu’en France, il est possible d’être en lien avec un réseau terroriste, de voyager en Syrie, et de revenir, librement [..].

Parce qu’en France, des personnes fichées S (pour « atteinte à la sûreté de l’État » ou visées terroristes) circulent librement [..].

Parce qu’en France, 89 mosquées sont recensées comme étant radicales, c’est-à-dire qu’elles appellent ou profèrent la haine. Qu’il a fallu attendre les événements tragiques du 13 novembre pour que se pose enfin la question de leur dissolution.

Parce qu’en France, un homme ayant perpétré un homicide en 2006, condamné en 2008, est libre en 2013. Parce que ce même homme n’a pas peur de dire à la France entière après avoir hébergé plusieurs jours des terroristes « On m’a demandé de rendre service, j’ai rendu service » [..].

Parce que les représentants de l’État français ont décidé de mener des raids aériens contre l’État Islamiste en Irak puis en Syrie sans se soucier de préserver, avant d’agir, la sécurité de leurs concitoyens. »

Au nom de la famille de François-Xavier Prévost, Emma conclut en s’adressant à François Hollande, ainsi qu’à la classe politique, avec ces mots terribles : « Votre main tendue, votre hommage, nous n’en voulons pas et vous portons comme partie responsable de ce qui nous arrive ! C’est plus tôt qu’il fallait agir. Les attentats du mois de janvier auraient dû suffire ! »

Marc-Philippe Daubresse, député-maire (les Républicains) de Lambersart et candidat sur la liste de Xavier Bertrand aux régionales,  a publié sous ce statut Facebook le commentaire suivant : « Onze mois de perdus, je suis en colère : on ne peut s’empêcher de se demander combien de vies auraient pu être sauvées si les pouvoirs publics avaient agi plus tôt. »

Tunisie : un attentat en cache un autre

13

L’Etat islamique vient de revendiquer l’attentat contre le bus de la garde présidentielle qui a fait une douzaine de victimes hier en plein centre-ville de Tunis, avenue Mohamed V. À quelques encablures du siège de l’ancien parti quasi-unique RCD et du ministère de l’Intérieur, deux symboles tant redoutés de l’ancien régime, un islamiste aurait déposé une bombe ou déclenché sa ceinture d’explosifs mardi en début de soirée. Les mêmes causes entraînant les mêmes effets, à l’instar de son homologue François Hollande, le bientôt nonagénaire Beji Caïd Essebsi a décrété l’état d’urgence. Un couvre-feu a également été mis en place sur le Grand Tunis.

Quelques mois seulement après les carnages du Bardo et de la plage de Sousse, l’afflux de touristes, déjà réduit à la portion congrue, risque de flirter avec le niveau de la mer. D’autant que les Russes, hier encore grand pourvoyeurs de devises en Tunisie, y réfléchiront certainement à deux fois avant de traverser la Méditerranée, échaudés qu’ils sont par l’attaque de l’avion Metrojet au-dessus du Sinaï. De là à penser qu’un séjour en Egypte ou en Tunisie est désormais aussi risqué qu’un verre sur une terrasse parisienne…

Une dizaine de jours avant l’explosion du bus de Tunis, des djihadistes avaient fait parler d’eux au pays de Saint Augustin et Ibn Khaldoun. On sait la Libye voisine – avec ses deux gouvernements et son Etat exsangue – devenue un sanctuaire terroriste prisé par Daech. On connaît la porosité de la frontière algéro-tunisienne, le Mont Chabi abritant des maquis terroristes que l’armée tunisienne bombarde ad nauseam depuis des années. Mais voilà que le salafisme immense et vert contamine le pays de l’intérieur, dans le berceau de la révolution qu’est Sidi Bouzid. Fin 2011, le marchand de légumes Mohamed Bouazizi s’y était immolé après son algarade avec une jeune policière, déclenchant la vague révolutionnaire que l’on connaît.

Le jour même des attentats de Paris et Saint-Denis, Mabrouk, un jeune berger de 16 ans s’est en effet fait décapiter après avoir refusé de porter assistance aux apôtres du djihad. Un de ses cousins a raconté ce drame sur la chaîne de télévision tunisienne Nesmaa. Son témoignage bouleversant, ici sous-titré en français, donne une lueur d’espoir quant au courage et à la lucidité de certains « jeunes » nord-africains. La France et la Tunisie ont beau apporter les plus gros contingents de djihadistes à l’Etat islamique, d’aucuns résistent à la barbarie. Et pas simplement en terrasse.

Terrorisme, Belgique, régionales: dialogue de sourds aux enfers

25
irak regionales belgique daech

irak regionales belgique daech

Elle et lui dans un salon. Ou lui et elle, comme vous voudrez.

– J’irai bien manger des moules-frites à Malo-les-Bains, moi…

– La ceinture d’explosifs retrouvée à Montrouge contenait le même explosif que celui utilisé par les terroristes.

– On pourrait se promener sur la plage après, avec un bon k-way…

– Cinq lignes de métro ont été paralysées par une fausse alerte à la bombe.

– Oui, mais on n’irait pas en métro. On pourrait pousser jusqu’à la Belgique si tu préfères…

– Bruxelles en est son quatrième jour d’alerte maximale, toute la capitale tourne au ralenti.

– On serait resté sur la Côte, entre La Panne et Coxyde, tu sais… Histoire de prendre l’air… Avec les vagues, la pluie, le vent dans les oyats…

– Un avion russe a été abattu par l’armée turque.

– Sinon, on peut aussi aller au cinéma si tu préfères, ou au musée ? On me dit du mal du dernier Woody Allen, mais j’aimerais autant me faire une idée moi-même…

– Vladimir Poutine parle d’un coup de poignard dans le dos…

– Tu as vu ? Le poète et auteur américain de romans noir Dan Fante est mort. C’était le fils de John Fante. Il avait soixante-et-onze ans.  Un cancer. J’aimais beaucoup ce qu’il écrivait.

– La France doit-elle garder l’Arabie Saoudite et le Qatar pour alliés ?

-Tiens, écoute, c’est dans Bons baisers de la grosse barmaid :

« Je suis redevenu ce gamin ivre de printemps
qui fonçait à vélo dans les petites rues de New York
devant les bornes d’incendie ouvertes
-trempé jusqu’aux os
lançant ma vie vers un ciel
où Dieu sautait à la corde. »

 – La femme enceinte sauvée lors de l’attaque du Bataclan a retrouvé celui qui l’a aidée.

– C’est une bien belle nouvelle. Oh, regarde, il neige ! J’espère que ça va tenir.

– L’état d’urgence est prolongé pour trois mois.

– Pas forcément trois mois, mais quelques jours quand même, pour changer le décor.

– Manuel Valls redoute la menace chimique.

– Il ne faudrait pas oublier les élections régionales, malgré tout. Je vais voter communiste, moi, comme d’habitude… Pourtant, le groupe FDG a approuvé l’état d’urgence comme un seul homme. Même pendant la guerre d’Algérie, ils ne l’avaient pas fait.

– Les forces de l’ordre ont mené 1233 perquisitions administratives dans le cadre de l’état d’urgence décrété après les attentats du 13 novembre à Paris et Saint-Denis, a annoncé  le ministre de l’Intérieur.

– Parce que tu comprends, si on ne bouge pas, l’extrême droite va avoir un boulevard… Tu vas voter pour qui, toi ?

– EDF vient de se mettre en vigilance extrême autour des centrales nucléaires

– J’espère que l’abstention ne sera pas trop importante…

– Des avions de chasse français ont décollé du porte-avions Charles-de-Gaulle, hier, pour plusieurs missions au-dessus des zones sous contrôle de l’État islamique, en Syrie comme en Irak.

– Je crois que je vais aller au Splendid à Lille, pour le meeting de fin de campagne, le 2 décembre. Il y aura  des groupes pas mal,  comme Lénine Renaud…

– «Nous avons frappé à Ramadi et à Mossoul en appui au sol de forces locales qui étaient en progression contre des troupes de Daech», a déclaré le général Pierre de Villiers qui se trouve à bord du porte-avions.

– Il y a longtemps qu’on n’a pas dansé tous les deux, non ?

– À titre dérogatoire, le sulfate d’atropine solution injectable 40 mg/20 ml PCA, fabriqué par la Pharmacie centrale des armées, peut être acquis, stocké, distribué, prescrit, dispensé et administré pour la prise en charge des personnes exposées à des neurotoxiques organophosphorés par les professionnels de santé intervenant dans le cadre des services d’aide médicale urgente…

– J’ai l’impression d’être dans une pièce de Beckett. Tiens, Fin de Partie, par exemple…

– Le problème sera, maintenant, de réduire les séquelles psychiques, déclarent les spécialistes.

– Moi aussi, je t’aime, tu sais.

Turquie, Syrie, Russie: le précédent de 2012

10
Avion Turquie Syrie Russie

Avion Turquie Syrie Russie

Alors qu’un bombardier russe S-24 vient d’être abattu par l’armée turque, une autre information résonne. Souvenez-vous du 22 juin 2012. La Syrie reconnaît alors avoir fait chuter un avion de combat turc.

D’après Ankara, l’appareil aurait violé l’espace aérien syrien de façon « non intentionnelle » en raison de sa vitesse. « Quand vous pensez à la vitesse des jets lorsqu’ils volent au-dessus de la mer, il est courant qu’ils passent et repassent les frontières pour un court laps de temps », déclare alors le président turc Abdullah Gül. Selon Damas, l’appareil, un F4 Phantom, volait à basse altitude et à un kilomètre seulement  des côtes syriennes lorsqu’il est abattu par la défense anti-aérienne. La Turquie se défend en affirmant que l’appareil, « non armé », « accomplissait une mission de reconnaissance-entraînement ». Bachar Al-Assad concède, chose rare, qu’il « regrette à 100 %» et invoque la présence de l’avion turc dans le couloir aérien habituellement utilisé par l’ennemi israélien.

Selon un officier syrien, interrogé alors sous couvert d’anonymat par le site Syria Politic, il ne s’agirait toutefois pas du premier impair turc : « Les avions turcs ont violé une première fois l’espace aérien syrien le 21-6-2012 au-dessus de la région de « Badroussia » (Lattaquié). Mais ils ont été contraints de rebrousser chemin après que les mitrailleurs anti-aérien sont entrés en action. »

Les tensions sont alors vives entre les deux pays. Et les relations diplomatiques interrompues à l’automne 2011, en raison de la répression obstinée du mouvement de contestation anti-gouvernementale qui agite la Syrie depuis le printemps. Le Conseil national syrien, principal organe d’opposition à Bachar Al-Assad, siège à Istanbul et le pays a accordé à l’armée syrienne libre qu’elle se replie sur son territoire.

L’opinion turque crie au scandale. Le gouvernement, lui, tente d’apaiser les tensions. « Nous devons rester calme. Ne nous laissons pas aller à des déclarations et attitudes de provocation », déclare-t-il en admettant que le F4 a bien violé l’espace aérien syrien. Mais l’affaire se complique. La Turquie fait volte-face en affirmant que son avion volait dans l’espace aérien international. Ankara évoque désormais « un acte hostile au plus haut point ». L’OTAN, saisie par la Turquie, condamne fermement l’accident.

Mais cette version est contredite, cette fois par des experts russes. Ils concluent que  le F-4 Phantom turc effectuait en réalité un vol de reconnaissance visant à tester la défense antiaérienne syrienne pour le compte de l’OTAN. Selon une source bien informée qui a souhaité conserver l’anonymat, citée par LePoint.fr, l’opération aurait même été supervisée non pas par des Syriens, mais par des Russes. « Le niveau de qualification nécessaire pour la mise en marche de ce système étant élevé, il est très vraisemblable que ce soient des officiers russes qui l’aient activé », estime la source. L’information est incertaine. Néanmoins, la perte de l’avion et des deux pilotes a certainement marqué les Turcs. Il n’est donc pas à exclure que le F4 turc abattu en 2012 était présent dans les esprits des acteurs des évènements survenus ce mardi matin.

*Photo : Wikimedia Commons.

Face à la délinquance, tolérance zéro!

185
valerie pecresse insecurite ratp islam

valerie pecresse insecurite ratp islam

Ancienne ministre du Budget, Valérie Pécresse est députée Les Républicains des Yvelines et candidate à la présidence de la région Île-de-France.

Céline Revel-Dumas. Le week-end dernier, vous avez fait part de votre consternation quant au sentiment d’impunité du terroriste Abdelhamid Abaaoud, fraudant dans le métro parisien le soir des attentats sans crainte d’être repéré malgré la présence d’une caméra de surveillance. Ce sentiment d’impunité découlerait-il, selon vous d’un manque d’autorité de l’Etat face à la petite délinquance ? Faut-il surveiller et punir de manière systématique ?

Valérie Pécresse. La crise de l’autorité de l’État ne date pas d’hier. Mais elle a été  aggravée par la politique pénale laxiste du gouvernement qui a supprimé les peines planchers et substitué aux peines de prison ferme la contrainte pénale. Les lois de la République doivent être respectées partout et par tous, sans exception. L’impunité n’est pas acceptable. En Île-de-France, moins de 10 % des fraudeurs payent leurs amendes. Un pickpocket mineur commet selon la police judiciaire jusqu’à 1000 actes par an dans les transports, et qui sont rarement sanctionnés. Les dealers ont pignon sur rue devant certains lycées. La région ne peut pas rester sans réagir. Je veux qu’elle soit un maillon fort de la chaîne de sécurité. Elle dispose d’un budget et d’une convention avec le ministère de l’Intérieur qu’il faut réactiver. C’est pourquoi j’ai proposé une tolérance zéro contre la fraude et la délinquance dans les transports, un plan Lycée sans drogue avec une bulle de sécurité autour des établissements scolaires.

Fort bien, mais si la politique de « tolérance zéro » mise en place par le maire de New York Rudolf Giuliani entre 1994 et 2002 a fait chuter la criminalité, a-t-on vraiment les moyens de l’appliquer en France ?

La politique de tolérance zéro de Rudolf Giuliani a en effet montré son efficacité. Elle s’appuie sur la théorie de la vitre brisée, dès qu’un carreau est cassé, il faut le réparer sinon c’est le signal que l’on peut tout dégrader. Cela signifie que  chaque acte de délinquance doit être sanctionné rapidement et de manière proportionnée. En luttant contre la fraude, Rudolf Giuliani a fait baisser à la fois la fraude et la délinquance. Tous les fraudeurs ne sont pas délinquants, mais il est rare que les délinquants aient payé leur ticket !  Pour parvenir à mettre en place cette politique, il faut augmenter les effectifs de la sécurité dans les transports, créer une police régionale des transports compétente sur les réseaux SNCF/RATP et bus de grande couronne avec des  pouvoirs étendus: fouille des sacs, contrôles d’identité, etc. Il faut aussi rendre obligatoire le port de la carte d’identité dans les transports et interdire le réseau de transports aux délinquants multirécidivistes comme on a interdit aux supporters violents d’entrer dans les  stades de foot.

Puisque vous évoquez les transports, ces derniers jours, la RATP est pointée du doigt pour sa trop grande tolérance face aux comportements communautaristes. Certains de ses employés musulmans refuseraient notamment de serrer la main à une femme ou de lui adresser la parole, sans que la direction de l’entreprise ne les sanctionne. Quelles mesures souhaiteriez-vous prendre pour lutter contre ce phénomène ?

J’ai été alertée par les syndicats de certains services publics franciliens sur la montée de comportements communautaristes incompatibles avec les principes fondamentaux de la République, comme l’égalité homme-femme. Il faut dire stop. La RATP a mis en place une charte de la laïcité pour les prévenir. Mais, dans le contexte de menace terroriste que nous vivons, soyons lucides, ces pratiques communautaristes peuvent être le révélateur de la radicalisation islamiste de certains salariés. Je plaide donc pour que la loi autorise le partage d’informations entre les services de renseignement et les employeurs des services publics et des entreprises exposées (comme les sites Seveso par exemple) sur les salariés fichés S soupçonnés d’être radicalisés et dangereux pour éviter leur recrutement ou les licencier si nécessaire. Un fiché S radicalisé ne doit pas pouvoir conduire un bus ou un train.

Mais que peut faire le Conseil régional à son échelle ?

À la région, je serai intransigeante : tous ceux qui prétendent à une subvention signeront une charte par laquelle ils s’engagent à respecter les lois et valeurs de la République et au premier rang desquelles la laïcité et l’égalité homme-femme. Toute entorse conduira à la suppression de la subvention. Je n’accepterai ni angélisme, ni lâcheté, ni compromission face aux dérives communautaristes qui défient la République.

*Photo: Sipa. Numéro de reportage : 00728840_000022.

Lettre à mes amis de gauche

279
Daech

Daech

Mes chers amis,

Nous avons ferraillé toute la semaine, que ce soit à la terrasse d’un café, au téléphone ou sur les réseaux sociaux. Lorsque nous discutons des attentats (difficile de parler d’autre chose en ce moment), nous bifurquons très vite sur la question de l’islam et de l’intégration. Evidemment, le ton monte rapidement car votre discours victimaire et vos mantras habituels sur l’air du « pas de stigmatisation, pas d’amalgame », ne passent plus. Nous sommes amis, mais il y a des limites, faut pas déconner. Camus, que j’admire tant, déclarait : « Je mourrai à gauche malgré elle, malgré moi. » Hélas, je n’ai plus cette certitude depuis quelques années.

L’actualité est impitoyable avec vous. Elle vous donne tort, jour après jour. Votre logiciel antiraciste bugge quotidiennement à force de se fracasser sur la réalité. Vous avez abandonné la laïcité au nom de l’antiracisme. Et comme Elisabeth Badinter, je ne vous le pardonnerai jamais.
Votre discours victimaire est une catastrophe qui enferme des millions de musulmans dans l’absence d’autocritique, la rancœur, voire la haine à notre égard. A force de leur dire que nous sommes de méchants colonisateurs qui les stigmatisons ou d’invoquer un apartheid social, ils s’éloignent encore un peu plus de ce pays, se communautarisent et parfois nous détestent. Or, ce discours est non seulement terriblement contre-productif, il est aussi en grande partie faux.

Votre principale occupation aujourd’hui est de traiter les autres de racistes, comme l’écrit le « réac » (à vos yeux) Alain Finkielkraut. Un réactionnaire qui défend les valeurs de la république, se montre féroce envers le FN et ouvert sur les questions sociétales, c’est un concept audacieux.

Mes chers amis, vous avez fait de l’islam la religion des opprimés et ne regardez le réel que d’un œil, le gauche, celui de l’antiracisme. L’immigration est une chance, forcément une chance…

Vos rythmes cardiaques s’accélèrent, vos visages se renfrognent quand j’ose clamer, bravache, qu’une idéologie qui sécrète autant d’antisémitisme, d’homophobie, de sexisme, d’intolérance, de violence et dont une partie non négligeable de ses membres se sentent beaucoup plus proches de l’esprit de Dieudonné que de celui de Charlie… me pose problème. Je ciblerais des Français, bien blancs, voire cathos, sans doute applaudiriez-vous des deux mains. Mais là, vos mains, elles se crispent, je le vois bien.

Comme quoi, ça tient à peu de chose parfois, une vision de la réalité. Peut-être au fait de s’enfermer dans l’éthique de conviction en laissant à la porte l’éthique de responsabilité. Dommage aussi que vous ne vous demandiez jamais si c’est vrai ou faux, mais plutôt si c’est bien ou mal, juste ou injuste…

Séquestrés dans cette prison idéologique que vous avez construite, dans cette négation du réel au nom d’un idéal comme dirait Nietzsche, vous pouvez difficilement vous appuyer sur les faits. Du coup, vous n’avez plus qu’une seule solution : la rhétorique et la sophistique.

Ah mes chers amis, combien de fois vous ai-je entendu me répondre « pas d’amalgame » (votre mot préféré au scrabble ?) ou encore « tu généralises » ? Presque imparable. Car du coup, plus aucune analyse d’une réalité ou d’une tendance ne devient possible. Surtout lorsqu’elle vous dérange.

Si je vous rappelle que les islamistes remportent les élections dans les pays arabes et qu’à ce titre il est culotté d’affirmer que l’immense majorité des musulmans n’a rien à voir avec l’islamisme… Ou encore si j’évoque le fait que l’islam sécrète beaucoup d’antisémitisme, d’homophobie, de sexisme… votre réponse n’est pas de nier la réalité. C’est délicat. Non, le plus souvent, vous m’accusez de « généraliser », vous soulignez que tous les musulmans ne votent pas pour les islamistes (ce qui est déjà une évolution positive par rapport à ce que vous prétendiez précédemment). Et que beaucoup d’entre eux sont modérés. Ce que je ne conteste évidemment pas, mais ce n’est plus le sujet initial.

Par expérience, je note au passage que vous me répondez rarement sur l’antisémitisme, l’homophobie, le sexisme, etc. Il faut souvent que j’insiste. Dans ce cas, vous me rétorquez habituellement que toutes les religions le sont (homophobes, sexistes, etc). Je vous objecte aussitôt que je ne vois pas pour quelles raisons ça dédouanerait l’islam sur ces questions.

Si je pique le sac à main d’une vieille dame, le fait que d’autres ont déjà commis un tel acte avant moi m’exonère-t-il de toute responsabilité ou minimise-t-il ma forfaiture ?

En général, dans ces moments-là, votre visage se crispe à nouveau car vous n’avez plus trop  d’arguments. Il devient parfois même livide si j’ajoute que lorsque des centaines de milliers de cathos descendent dans la rue pour manifester contre le mariage gay, vous êtes les premiers à les traiter de réacs, voire de fachos… alors que ces manifestants le font aussi au nom d’une religion. Sachant au passage qu’une majorité écrasante des musulmans est opposée au mariage gay. Mais les concernant, c’est moins grave, c’est juste parce que toutes les religions sont homophobes.

N’auriez-vous pas une vision très politisée de la réalité mes chers amis ?

Je regardais il y a quelques jours sur Paris Première « Zemmour et Naulleau », lesquels s’écharpaient au sujet des attentats. J’ai eu l’impression de vous entendre quand Naulleau a lancé qu’il ne fallait pas généraliser car Breivik n’était pas musulman, lui, histoire de minimiser le problème du terrorisme islamique. « Et alors, en quoi ça montre qu’il n’y a pas un vrai danger et un problème de terrorisme islamique », ai-je braillé illico, comme un gland, devant mon écran plat. J’ai failli ajouter un tonitruant « connard », mais comme ma petite fille n’était pas encore endormie, j’ai su contenir mes pulsions primitives…

Avec ce type de rhétorique purement sophistique, on ne peut plus rien dire, ni analyser. Les tendances n’existent plus, car tout est généralisation et vous dénicherez toujours des contre-exemples ou des exceptions. Lesquelles vous servent à infirmer ou minimiser ces mêmes tendances, lorsqu’elles vous déplaisent.

Si j’évoque le problème du nazisme en Allemagne dans les années 30, vous pouvez très bien m’objecter que tous les Allemands n’ont pas voté pour le moustachu et que certains sont même entrés en résistance. Ah oui, c’est vrai pardon, donc il n’y avait aucun problème en fait ?

Si j’ose affirmer que les hommes sont plus grands que les femmes, vous seriez capables de souligner qu’il existe des femmes plus grandes que les hommes. Et même au passage de me traiter de sexiste ! Sauf si je suis musulman ou que je rentre de l’île Maurice, car dans ce cas vous auriez peur d’apparaître comme racistes…

Quand il est difficile de contredire les faits, il reste la rhétorique.  Hélas, comme disait Baudrillard, « le réel est plus fort que toi ».

Amitiés sincères,

Franck Crudo

Avion russe abattu par la Turquie: la «turkmen connection»

135
russie syrie turquie turkmenes

russie syrie turquie turkmenes

L’incident survenu aujourd’hui dans le ciel du nord-est de la Syrie lorsqu’un F-16 turc a abattu un Sukhoi Su-24 russe, vient encore compliquer une crise qui ne cesse de s’envenimer et dont la nocivité, de locale à régionale, est en train de devenir globale.

Les autorités turques expliquent avoir ordonné à leur chasseur d’abattre le Sukhoi Su-24 après plusieurs sommations parce que celui-ci avait violé leur espace aérien. Ankara souligne également la multiplication de ce genre d’incidents depuis le déploiement des forces aériennes russes sur l’aéroport militaire de Lattaquié.

Mais derrière la question étroite de l’incident du 24 novembre, se cache une source de tensions profondes dont on ne parle que rarement : la population turkmène syrienne et ses relations avec la Turquie. Cette ethnie disséminée entre la Turquie, l’Irak, l’Iran et la Syrie compte dans ce dernier pays quelque 100 000 représentants dont la grande majorité habite Lattaquié et ses environs, Homs et Hama. Ces « Volksturcs », « cousins germains » des Turcs, dont ils partagent les origines mythiques et une proximité linguistique présentent un intérêt particulier pour Ankara. Ainsi, quand la façade de la nation syrienne s’est écroulée sous les coups de boutoir de la guerre civile, les Turcs ont aidé les Turkmènes à s’organiser politiquement et militairement. Des brigades Turkmènes ont d’abord été mises sur pied au sein de l’Armée syrienne libre. Déployées autour de zones de peuplement turkmènes, notamment au nord-est de la Syrie, ces troupes sont formées et entrainées par les forces spéciales turques. Une structure militaire, le Bloc national syro-turkmène, chapeaute ce dispositif militaire. Fondé en 2012 à Istanbul, ce parti politique a été porté sur les fonts baptismaux par l’AKP, le mouvement islamo-conservateur d’Erdogan, au pouvoir depuis 2002.

Depuis le renfort massif de forces russes dans la région de Lattaquié, les Turkmènes et l’armée russe risquaient la collision. Aux yeux des militaires russes, les Turkmènes se trouvent à la fois au mauvais endroit et du mauvais côté. En tant que forces anti-gouvernementales, les brigands turkmènes font partie de la liste des ennemis du régime Assad à abattre. Pire encore, leur présence dans les régions de Lattaquié, Homs et Hama, en font une cible prioritaire[1. Tandis que Lattaquié est entièrement sous le contrôle de l’armée régulière syrienne, mais aussi sous le feu des tirs d’obus de l’opposition, les gouvernorats de Homs et Hama restent en grande partie dominées par la guérilla anti-Assad.]. Ces trois agglomérations ont été les premières ciblées par l’aviation russe et les forces terrestres irano-hezbollaho-syriennes, car elles abritent des positions clé pour la sécurisation de la « Syrie utile » allant de la capitale jusqu’à Lattaquié, fief du régime que la tête de pont russe sécurise.

C’est pour cette raison que l’aviation russe concentre ses efforts dans cette région adossée à la frontière turque. Bien que les Turcs se montrent particulièrement chatouilleux sur leur souveraineté dans cette région, les Russes, qui en sont pourtant parfaitement conscients, ont continué à jouer avec la ligne rouge.

*Photo: © KOMSOMOLSKAYA PRAVDA/AFP/Archives ALEXANDER KOTS.