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Benedict Wells, orphelin de solitude

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« Si mes romans tournent autour de cette thématique de l’orientation d’une existence, ce n’est pas vraiment de changer de vie que je parle mais plutôt de trouver sa place. » Pour trouver la sienne, Benedict Wells, né en 1984 à Munich, a mis peu de temps : des internats bavarois aux petits boulots à Berlin jusqu’au prix de la littérature de l’Union européenne obtenu en 2016 pour La fin de la solitude – traduit en français cette année chez Slatkine&Cie – le jeune auteur de 33 ans n’a pas chômé.

De fait, La fin de la solitude est son quatrième roman après Becks letzer Sommers (Le dernier été de Beck, publié à l’âge de 23 ans, fut immédiatement salué par la critique outre-Rhin), Spinner, en 2009 et Fast Genial en 2011. En plaçant sous son microscope littéraire trois orphelins – deux frères, une sœur – marqués dès le plus jeune âge par un drame familial, Benedict Wells propose au lecteur, dans La fin de la solitude, une savante reconstruction kaléidoscopique articulée autour d’une question lancinante : de l’enfance jusqu’à l’âge adulte, quelle part de nous-même résiste aux aléas de la vie, affirmant par-là une permanence de l’Être ?

Autopsie pre-mortem

Bien loin des mantras postmodernes du développement personnel et du nietzschéisme publicitaire des « Venez – et devenez – comme vous êtes ! », Wells pratique une sorte d’autopsie pre-mortem, pour tenter de révéler les organes de l’échec, étudier la génétique de l’espérance, les pathologies de la frustration et le système respiratoire de l’existence. L’entreprise est réussie, et captivante : l’écriture de Wells confère à l’évocation de cette fratrie délaissée un charme et une vérité que certaines maladresses du roman auraient pu sembler mettre en péril, mais que la cohérence et la justesse de l’ensemble rattrapent aisément.

La psychologie de Jules, Liz, Marty et leur évolution de l’internat jusqu’à l’âge adulte, leurs regrets et leurs accomplissements, tout est crédible, même si l’on ne s’attache pas aux trois protagonistes avec la même force. La Fin de la solitude n’est pas exempte d’imperfections : on s’attache assez difficilement au carpe diem obsessif de l’agaçante Liz, qui n’est pas décrit sans ironie, et l’on croit un peu moins à la rencontre très improbable entre Jules, aspirant écrivain, et une sorte d’avatar littéraire de Nabokov. Pourtant la force de La fin de la solitude est de donner à chacun assez de profondeur et de vérité pour que, tour à tour, les personnages prennent, au gré d’un éclairage différent, un autre visage et une autre stature. Aucun personnage n’est cependant aussi captivant que Marty, asocial semi-autiste bourré de tics qui évolue de manière si surprenante que l’on se prend à souhaiter un roman qui nous en dirait plus encore sur ce fou si pragmatique.

« Je suis tout le monde et tous les personnages dans ce roman »

Comme l’affirmait Jean Paulhan, directeur de la Nouvelle Revue Française qui s’y connaissait un peu en écrivains : on reconnaît aussi un grand romancier à ses imperfections qui, par contraste, font ressortir la beauté de ce qui est achevé. La fin de la solitude recèle plus d’un passage splendide – l’ouverture champêtre et dramatique au bord d’une rivière, la promenade au bord de l’étang gelé et la superbe conclusion – qui retendent si bien le fil narratif qu’à la structure de l’ensemble s’intègrent les passages un peu moins réussis. Ils participent eux aussi à la respiration de ce roman envoûtant qui parvient à s’approcher au plus près du mouvement de la vie, déroulant sous les yeux du lecteur le canevas du temps tissé de toutes les possibilités passées, présentes et à venir.

« Je suis tout le monde et tous les personnages dans ce roman parce que je dois tous les remplir de vie. Chacun a, tour à tour, raison et tort », confiait l’auteur de passage à Paris. « Un écrivain établit une sorte de structure en noir et blanc que le lecteur peut colorer au gré de son ressenti et de sa propre imagination. » L’étrange voyage que propose La fin de la solitude réussit ce pari grâce à une qualité d’écriture à laquelle la traduction de Juliette Audibert rend pleinement justice. On sent, chez ce jeune auteur allemand, déjà couronné outre-Rhin, une œuvre en gestation et en plein mûrissement. Les références abondantes – Kierkegaard, Nabokov, Carson MacCullers, Scott Fitzgerald – qui parsèment le roman, sont autant de balises dans le parcours littéraire de Benedict Wells qui s’avoue lui-même autodidacte, puisqu’il n’a jamais fait d’études et confie avoir toujours travaillé et écrit parallèlement.

Kierkegaard, Steinbeck, Ishiguro, Flaubert

« En enchaînant les petits boulots et les appartements miteux, je n’ai pourtant jamais perdu de vue ce que je voulais réussir à faire : écrire. J’ai puisé beaucoup chez Kierkegaard, Steinbeck, Ishiguro ou Flaubert. Des auteurs qui se sont posé à un moment donné les mêmes questions que moi et qui sont allés très loin dans la forme philosophique ou littéraire qu’ils ont conférée à leur réponse. A mon humble niveau, je tente aussi, dans les histoires que j’imagine, de mettre en place une structure littéraire à laquelle le lecteur prête les couleurs de son imagination, et des personnages dans la tête desquels je me balade pour leur donner vie. »

Jeux olympiques: à la fin, c’est toujours le CIO qui gagne!


Quoi qu’en disent Macron et Hidalgo, l’addition finale des JO sera très douloureuse pour les contribuables. Raison de plus pour s’interroger sur les incroyables largesses fiscales de l’Etat en faveur du Comité international olympique (CIO). 


Sans suspens, la ville de Paris a décroché le 13 septembre 2017 l’organisation des Jeux olympiques 2024. Il n’y avait pas d’autre candidat. Hambourg, Rome et Budapest ont abandonné tour à tour, voyant grimper la note ou le mécontentement des habitants.

Il n’y a pas davantage de suspens sur le devis de 6,6 milliards d’euros. Il sera pulvérisé. Pour les JO de Tokyo, en 2020, les organisateurs japonais envisageaient un budget de 5 milliards. Ils en sont déjà à 17 milliards. Idem à Londres en 2012 où les 6 milliards annoncés sept ans avant les Jeux sont devenus 15 milliards. De Montréal à Barcelone, en passant par Sydney ou Athènes, les Jeux d’été dépassent en moyenne de 176 % les estimations initiales, ce qui situerait le prix réel des JO de Paris à 18 milliards d’euros. De quoi financer un porte-avions nucléaire (6 milliards), plus quatre ou cinq hôpitaux (200 millions pièce), plus une douzaine de lycées (40 millions), plus un bon millier de rames de RER et de Transilien (8 à 10 milliards). Les milliards d’euros de retombées pour l’économie locale ? Plus personne ne prend les estimations au sérieux. JO ou pas, Paris fait le plein de touristes en août.

A lire aussi: Paris 2024: les JO d’Hidalgo, vous ne pouvez pas être contre!

« Les Jeux, c’est très joli, mais il n’y a pas une ville qui s’y soit retrouvée sur le plan financier », disait Anne Hidalgo… en février 2015. Il serait donc étonnant que Paris 2024 échappe à cette règle. Très fréquents dans la construction, les retards deviennent impossibles quand il s’agit des Jeux. Quoi qu’il en coûte, les épreuves commencent le 2 août 2024. Les sociétés de BTP le savent et font les prix. Si une association de quartier veut intenter un recours susceptible de retarder les travaux, elle joue également sur du velours. Le maître d’œuvre devra revoir sa copie. Les actions en justice des riverains contre le projet de rénovation du Forum des Halles parisien ont fait perdre des années à la Canopée, inaugurée en 2016.

Trois chantiers à risque

Paris fait valoir que l’essentiel des infrastructures existe déjà, ce qui limite le danger de dérapage. Il reste néanmoins plusieurs chantiers à risque, à commencer par le village olympique (1,7 milliard budgété). Il doit être construit en Seine-Saint-Denis, sur 40 hectares, près du carrefour Pleyel. Il implique de lancer un pont sur la Seine, d’enterrer des lignes à haute tension et de dépolluer les terrains, quasi systématiquement souillés par des décennies d’activité industrielle dans ce secteur. Le devis explosera probablement bien au-delà des 2 milliards d’euros. Étienne Thobois, directeur général du comité Paris 2024, a fait savoir que le village pourrait être financé par un partenariat public-privé (PPP), laissant entendre que le montage réduit les risques pour la collectivité. C’est faux. Dans le cadre du PPP, le privé construit et gère l’équipement pendant deux ou trois décennies, et la collectivité lui paye un loyer. Les stades de Lille, Marseille, Bordeaux, Le Mans et Nice ont été construits ou rénovés suivant ce schéma pour l’Euro 2016 de foot. Résultat, un gouffre financier, dénoncé par la Cour des comptes et le Sénat.[tooltips content=’Rapport annuel 2015 de la Cour des comptes. Les Contrats de partenariats : des bombes à retardement ?, Rapport d’information des sénateurs Sueur et Portelli, 16 juillet 2014.’]1[/tooltips] Les PPP étalent l’addition dans le temps, mais ils la font flamber !

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Il faut compter également avec la grande gare Saint-Denis-Pleyel. Cette infrastructure clé du Grand Paris Express, le futur supermétro francilien, équivalent de Châtelet-Les Halles, verra se croiser les futures lignes 14, 15, 16 et 17. Elle n’est pas construite spécialement pour les JO, mais ces derniers obligent impérativement à tenir le délai d’inauguration, prévu en 2023. Problème, aucune ligne de métro ou de RER n’a été finie à temps ces vingt dernières années. Le prolongement de la ligne 13 accuse déjà trois ans de retard (en comparaison de la grande gare Pleyel, c’est pourtant un chantier simple, 6 km de souterrains et quatre stations). Le devis initial de cette gare, par ailleurs, semble grossièrement sous-estimé. Il est question de 208 millions, alors que la rénovation de Châtelet-Les-Halles a coûté 1 milliard d’euros ! « Je tire le signal d’alarme depuis des mois sur les dépassements de budget » du Grand Paris Express, a lâché Valérie Pécresse, présidente de la région Île-de-France, cinq jours après l’attribution des JO à Paris. À bon entendeur…

Troisième chantier à risque, le centre nautique (15 000 spectateurs), construit près du Stade de France, et les deux piscines d’entraînement pour les athlètes. Le tout pour 100 millions d’euros ? Difficile à croire. Un centre nautique lambda, comme celui que Châteauroux doit inaugurer en 2019, par exemple, frôle déjà les 30 millions d’euros. Plus la salle Arena 2 pour 7 000 spectateurs, à construire à Bercy.

Évasion fiscale en plein Paris

Les contribuables français vont donc payer. En revanche, le CIO et son émanation française, le Comité national olympique et sportif français, ne régleront probablement pas un centime d’impôt. Entre deux vœux pieux sur la lutte contre l’optimisation fiscale, le gouvernement Valls a en effet introduit dans la loi de finances rectificative 2014 un article ahurissant, qui prévoit une exonération d’impôt « au bénéfice des organismes chargés de l’organisation en France d’une compétition sportive internationale ». Il s’agissait alors de complaire à l’UEFA, pour décrocher l’Euro 2016. Afin d’éviter une censure du Conseil constitutionnel, qui goûte peu la fiscalité sur mesure, l’exonération a été élargie à d’autres compétitions, dont les JO, si jamais la candidature française l’emportait. Comme le dossier tricolore avait déjà été retoqué deux fois, en 2008 et 2012, personne n’a peut-être pris la peine de mesurer la portée de cet engagement.

L’État se couche

Elle sera considérable, car l’État français, dans ce dossier, s’est couché devant le CIO. Pendant quatre ans avant les Jeux et jusqu’à un an après, le CIO et le Comité d’organisation (COJO, en cours de constitution) seront totalement exonérés d’impôt sur les sociétés, d’impôts locaux et de taxes sur les salaires. Ces mesures sont minutieusement listées dans le dossier de candidature officiel (p. 17), qui s’engage même à aller plus loin si nécessaire, au nom du Parlement ! « Les éventuelles mesures additionnelles nécessaires pour limiter l’impact fiscal tel que visé dans le Contrat Ville Hôte seront intégrées dans la Loi Olympique et Paralympique Paris 2024, dont la promulgation est prévue immédiatement après l’élection de la ville hôte. » Vous doutez de l’existence des zones de non-droit en Seine-Saint-Denis ? Visitez le Stade de France, le 2 août 2024.

Quel sera le montant du cadeau, mystère. Personne ne sait encore combien le CIO et le COJO brasseront d’argent au total. Les organisateurs avancent une estimation à 3 milliards d’euros, ce qui représenterait plusieurs centaines de millions d’euros de manque à gagner pour le fisc français. À l’origine, la vague justification de ces exonérations était d’éviter les doubles impositions. Comment y croire ? Basé à Lausanne, le CIO est exonéré d’impôt sur les sociétés en Suisse ! Dans ses comptes publiés en juillet 2017, il annonce posséder plus de 3,2 milliards de dollars d’avoirs financiers.

Négociations mal menées

Le Royaume-Uni avait fait preuve de la même complaisance pour décrocher les JO en 2012. À l’époque, néanmoins, les villes candidates se bousculaient. Cette fois, Paris était seul dans la course et tenait le CIO. « C’est ce qui est le plus déplorable avec cette organisation parisienne des Jeux », relève sur son blog Alexandre Delaigue, professeur d’économie à Lille 1, qui dénonce depuis des années les errements financiers des Jeux. « Au lieu d’apporter une solution au problème en mettant le CIO dans l’obligation de faire autrement, cela permet de continuer les gaspillages, comme si de rien n’était. » La seule édition des JO qui n’a pas perdu d’argent est celle de 1984.

Comme Paris, Los Angeles s’était retrouvée seule candidate. Mais contrairement à Paris, Los Angeles en avait profité pour négocier durement. La Ville avait exigé que les instances olympiques se portent garantes des pertes éventuelles. Résultat : 150 millions de dollars de bénéfices ! Le CIO avait touché 15 % seulement des droits télé, en 1984. Pour 2024, tout était déjà bouclé il y a deux ans. Le Comité olympique a vendu les droits au groupe américain Discovery (1,3 milliard d’euros) et il en fera ce qu’il voudra. Bref, Paris pérennise un système calamiteux de mutualisation des pertes et de privatisation des bénéfices. Grecs, australiens, britanniques ou français, les contribuables payent les Jeux et le CIO en empoche les retombées.

Le contrat « ville hôte » qu’Anne Hidalgo se félicite d’avoir signé à Lima le 13 septembre est un traité de capitulation. Le CIO prend sa dîme sur tout, y compris les timbres (1 %) et les éventuelles monnaies commémoratives (3 %). Il impose ses fournisseurs et prestataires (art. 31). Il récupérera « toutes les données d’utilisateurs » collectées pendant les Jeux ! (art. 32) En cas de conflit juridique, le Tribunal arbitral du sport de Lausanne est la seule juridiction admise (art 51). Bien évidemment, les instances olympiques ne seront pas « conjointement responsables des engagements financiers de la ville hôte » (art. 4). En revanche, si jamais les Jeux étaient bénéficiaires, elles garderaient 80 % de l’excédent ! (art. 10)

Entre claquer la porte au nez du CIO et accepter benoîtement ses exigences démesurées, il y avait un moyen terme : se battre âprement sur tous les termes du contrat. On n’a même pas essayé. Il fallait avoir les Jeux, les embouteillages, les chantiers. Fallait-il vraiment, de surcroît, passer pour des jobards ?

Ploërmel: le Conseil d’Etat a bien fait de se prononcer contre la croix


Au regard de la loi sur la laïcité, le Conseil d’Etat ne pouvait pas laisser en place la croix de Ploërmel. A l’heure de lutter contre l’islamisme, il n’est de toute façon pas souhaitable de faire des « accommodements raisonnables ».


Le Conseil d’État, vient une nouvelle fois de prendre une décision qui a suscité une certaine émotion chez les catholiques. Par un arrêt en date du 25 octobre dernier, il a donné injonction à la commune de Ploërmel de retirer la croix installée au-dessus d’une statue du pape Jean-Paul II. En ces temps de combats furieux sur les questions de laïcité, la décision a été perçue, à la fois comme une injustice mais aussi comme une avanie par une communauté catholique qui se sent maltraitée au regard des complaisances dont bénéficie incontestablement l’islam intégriste. On a donc vu fleurir un tas de commentaires courroucés dans les médias, et les réseaux ont pris le relais avec, comme d’habitude, le hashtag qui tue. Cette fois-ci ce sera #montretacroix pour accompagner un déferlement de photos et de commentaires marqués par la plus grande confusion.

#démontetacroix

Sur Causeur.fr, mon confrère et collègue Pierrick Gardien a, en termes sévères, critiqué la décision de la haute juridiction, la trouvant « pour le moins discutable » et se demandant si celle-ci n’avait pas à cette occasion fait du zèle. Pour ma part, je considère que le Conseil d’État ne pouvait statuer autrement. Et qu’il lui est fait là, pour une fois, une mauvaise querelle.

Revenons rapidement sur les faits tels que l’on peut les connaître aujourd’hui. Un artiste russe Zurab Tsereteli a offert à la commune de Ploërmel une statue en pied du pape Jean-Paul II. Le maire en exercice a soumis au conseil municipal, « une délibération du 28 octobre 2006 qui avait exclusivement pour objet l’acceptation, par la commune, d’un don de M. R… portant sur une statue représentant le pape Jean-Paul II en vue de son installation sur la place éponyme de la commune ». C’est postérieurement qu’a été prise la décision d’installer cette statue sous une arche surmontée d’une croix. Six ans plus tard, des laïcards obtus qui, un siècle après la loi sur la séparation des Eglises et de l’État continuent à bouffer du curé, se sont réveillés et ont considéré qu’il y avait là un spectacle insupportable. Le tribunal administratif de Rennes leur a donné raison et la Cour d’appel de Nantes tort.

Pas de prescription

Pour critiquer la décision du Conseil d’État, Pierrick Gardien a avancé plusieurs arguments. Tout d’abord que l’ensemble statue – Croix était artistiquement indissociable. Et qu’il fallait donc apprécier le monument dans sa globalité. C’est tout simplement erroné, la statue seule a été donnée à la commune et c’est celle-ci qui a décidé de la compléter de cette façon. Le droit moral de l’artiste ne porte bien évidemment que sur la statue elle-même.

On reproche ensuite au Conseil d’État de n’avoir pas considéré que, six ans après, la délibération d’acceptation du don était définitive et inattaquable, les délais de recours étant échus. C’était d’ailleurs l’argument retenu par la Cour administrative d’appel de Nantes pour déclarer irrecevable la demande de nos duettistes laïcards. Or, fort justement, la haute juridiction a constaté qu’il y avait eu deux décisions distinctes : celle du conseil municipal du 28 octobre 2006, mais également, et c’est là l’essentiel, une autre, prise en dehors de tout formalisme, visant à installer l’arche et la croix au-dessus de la statue. Et pour celle-là, les délais n’étaient pas échus, parce que n’avaient pas été réalisées les formalités de publicité qui s’imposent à toute décision administrative pour être exécutoire et pour faire courir les délais de recours. Malicieusement, mon confrère fait appel au bon sens et nous dit : «Pour qui a suivi ce raisonnement juridique alambiqué, la contorsion est grossière : comment le maire de Ploërmel aurait-il pu publier une décision qui n’existe pas ? » Eh bien non, il n’y a pas de contorsion grossière, ni raisonnement alambiqué. Simplement l’application de ce que l’on appelle précisément « la théorie de l’acte inexistant » que les juridictions administratives utilisent depuis fort longtemps ! La décision existe factuellement, mais elle n’a pas « d’existence administrative régulière ». C’est la raison pour laquelle on peut l’attaquer à tout moment.

1905-2017, même combat

Voilà ce que nous dit de façon difficilement réfutable le Conseil d’État : «Toutefois, il ressort également des pièces du dossier soumis aux juges du fond que la délibération du 28 octobre 2006 avait exclusivement pour objet l’acceptation, par la commune, d’un don de M. R… portant sur une statue représentant le pape Jean-Paul II en vue de son installation sur la place éponyme de la commune et ne comportait aucun élément relatif à l’arche et à la croix de grande dimension, distinctes de la statue et installées en surplomb de celle-ci. L’installation, au-dessus de la statue, d’une arche et d’une croix doit ainsi être regardée comme révélant l’existence d’une décision du maire de la commune distincte de la délibération du 28 octobre 2006 ».

Bien sûr que la décision du maire existait, puisque l’arche et la croix ont été édifiées aux frais de la commune. Elle était grossièrement irrégulière dans la mesure où elle n’était pas le fruit d’une décision formalisée de la commune opposable aux tiers, et surtout constituait une violation évidente de l’article 28 de la loi de 1905 dont il faut rappeler les termes : « Il est interdit, à l’avenir, d’élever ou d’apposer aucun signe ou emblème religieux sur les monuments publics ou en quelque emplacement public que ce soit, à l’exception des édifices servant au culte, des terrains de sépulture dans les cimetières, des monuments funéraires ainsi que des musées ou expositions ».

Ne pas créer de précédents pour les islamistes

C’est la raison pour laquelle la mobilisation autour de l’affaire de Ploërmel est une mauvaise cause. Et ce n’est pas une bonne idée d’invoquer « les racines chrétiennes de la France » ou de tout mélanger en invoquant les foucades de Georges Frêche à Montpellier, ou les obscénités que les escrocs de « l’art » contemporain s’ingénient à installer dans l’espace public.

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En ces temps difficiles où le combat pour la laïcité, qui concerne d’abord l’islam intégriste, n’est pas facile à mener, pourquoi créer des précédents et réclamer ainsi pour les chrétiens des « accommodements raisonnables » en essayant de contourner la loi ? Alors qu’il est essentiel justement de les refuser et de les combattre fermement dès lors qu’ils émanent du salafisme ou du wahhabisme. Pour ne prendre que cet exemple, les prières de rue de Clichy-sous-bois où l’on psalmodie des sourates meurtrières contre les mécréants bénéficient d’un laxisme insupportable de l’État. Les territoires perdus, ces petits califats qui ont fait sécession, sont le fruit de la démission des autorités publiques. C’est justement en étant rigoureux sur les principes, et en étant cohérent que l’on pourra mener ces indispensables combats.

Admission à l’université: la réforme qui promet de ne rien changer

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Le « Plan étudiants » présenté par le gouvernement ne prend pas la crise des admissions post-bac par le bon bout: c’est la sortie des lycées qui pose problème, pas l’entrée à l’université.


Le pédagogisme rattraperait-il l’Université ? On peut le craindre lorsqu’on entend, dans les annonces ministérielles, le vocabulaire bien connu de la pédagogie destructrice de l’école. Voici le « prérequis », ce faux concept utilisé pour dire que l’école maternelle doit préparer à la lecture et l’écriture sans enseigner ni l’une ni l’autre. Bon, il est vrai que le Premier ministre a renoncé au mot, probablement pour cette raison, mais il l’a remplacé par celui d’ « attendus », qui veut dire la même chose. Voici le « contrat de réussite pédagogique » qui rappelle la « pédagogie de la réussite » à l’école primaire. Sans oublier l’« accompagnement individuel » au lycée, les deux professeurs principaux qui vont « aider » l’élève à choisir. Surtout, les nouveaux étudiants se verront proposer un « parcours personnalisé » selon leur bac, leur niveau et leur « motivation » avec un « Contrat de réussite étudiant » (les juristes apprécieront le détournement de la notion de contrat) !

Une réforme des mots

Il faut noter que la manipulation pédagogiste dans l’enseignement supérieur ne date pas d’aujourd’hui. Qui donc a mis en place la « compensation » qui permet de rattraper une mauvaise note dans une matière principale par une meilleure note dans une matière secondaire ? De rattraper un semestre manqué par un autre mieux réussi alors même que ces semestres sont indépendants ? Qui a interdit les notes éliminatoires ? Les notes plancher ? Qui a inventé la « capitalisation » (notes, UE et semestres définitivement acquis) ? Ce ne serait pas en 2011 ? Comme on voit, le pédagogisme n’est pas seulement à gauche, même s’il l’est majoritairement.

L’avantage du pédagogisme est de permettre une révolution spectaculaire qui ne se traduit jamais dans les faits parce que le public se satisfait des mots employés. Une réforme impossible arrive donc parce qu’elle est inévitable, mais étant impossible, elle ne sera que dans les mots.

Cette réforme est impossible parce qu’on parle d’entrée à l’Université alors qu’il faudrait parler de sortie des lycées. Ce ne devrait pas être à l’Université de s’adapter aux élèves venus des lycées, mais aux élèves d’arriver à l’Université avec les moyens d’en suivre les enseignements. On ne devrait donc pas traiter les Universités comme des lycées. Les lycées diffusent le savoir ou la culture au sens large. Leur mission est d’augmenter le niveau de culture de la population.

A lire aussi: La crise de l’Université est une crise des lycées

L’Université a une tout autre mission, et qui lui est spécifique, celle de produire des savoirs. Si on la surcharge d’une autre mission, on l’affaiblit dans cette mission propre. Or, aucune université ne renoncera à la production du savoir. Il deviendra donc inévitable de trouver les moyens d’écarter les étudiants qui, pour une raison ou une autre, ne peuvent pas suivre. La solution usuelle, celle mise en œuvre aux États-Unis, est de faire patienter les étudiants dans un premier cycle jusqu’à ce qu’ils décident d’eux-mêmes d’abandonner. C’est la solution retenue aujourd’hui, mais sans le dire, pour notre pays.

« Porter 80 % d’une classe d’âge au bac a été une avancée majeure »

Une vraie solution consisterait à remonter le niveau du baccalauréat. Mais ce n’est pas ce qu’on veut et Mme Frédérique Vidal, ministre de l’Enseignement supérieur, a tenu à le dire : « Porter 80 % d’une classe d’âge au bac a été une avancée majeure ». Sauf qu’être titulaire d’un diplôme qui n’atteste pas vraiment d’une qualification ne sert à rien. Même les mentions « très bien » sont souvent en difficulté. Et les problèmes sont bien connus : les programmes sont extraordinairement allégés ; les mathématiques s’enseignent sans les démonstrations, l’histoire sans suivi et sans chronologie, quelquefois ce sont les enseignements scientifiques ou mathématiques qui manquent (des élèves prennent une calculette pour… diviser par dix !). On ne leur donne guère d’habitudes de travail, on ne les fait pas vraiment écrire… On fait souvent semblant en tout. Mais pas toujours, car il y a encore des professeurs qui résistent à ce laxisme institutionnalisé.

Comment entreprendre des études supérieures sans une certaine aisance dans l’expression, dans la capacité à rédiger, dans la capacité à mettre en ordre et par écrit ses propres idées ou quand on n’a acquis ni méthode ni capacité critique ?

On pourrait prolonger cette liste : les élèves prêts pour l’enseignement supérieur le sont par l’aide de leur milieu beaucoup plus que par l’efficience des lycées. Tout cela est bien connu. Connu au point qu’on se demande si l’inefficience de notre système d’enseignement ne serait pas en fait le véritable but. On estimait, en 2012, à 150 000 le nombre d’élèves sortant du collège sans diplôme. Par ailleurs, seuls 27% des étudiants inscrits en première année d’université en ressortent diplômés. Si là est l’objectif, il est atteint. Et cela quelles que soient les majorités de droite ou de gauche au pouvoir.

Il faudra, un jour, se demander pourquoi.

Halloween: parle à mon cul, mon Occident est malade

Un peu partout en Amérique, elles seront bien nombreuses, parmi la jeunesse éclairée, à profiter de cette fête de l’Halloween pour revêtir les déguisements les plus osés. Malgré le froid, les intempéries automnales, les regards impudiques jetés dans les autobus bondés et les probables réprobations de certains parents, elles sortiront fièrement. Elles investiront massivement les bars, les pistes de danse et finalement, les taxis au petit matin.

Lapinettes, diablesses, cat women et femmes de chambre à faire frémir d’envie un type comme DSK seront au rendez-vous. Je ne crois pas qu’elles auront attendu avec impatience cette fête aux origines celtiques pour mettre en valeur leurs précieux atouts, mais force est de constater que l’Halloween sert de tremplin à l’hypersexualisation. Au Canada, une jeune demoiselle prête à être cueillie parviendrait à tout dévoiler en prétextant incarner un joueur de hockey.

Homo festivus

Ce n’est pas un hasard si vous ne croiserez pas beaucoup de jeunes femmes déguisées en Afghanes ou en Pakistanaises. L’Halloween est symptomatique de cette nouvelle culture de l’orgie, de ce retour en force des traditions païennes. L’Halloween pour adultes fait éclater la morale judéo-chrétienne en 1000 morceaux. « Fuck the world », pourrait-on entendre. Le couple, le mariage, la fidélité, qu’est-ce qu’il en reste ? Il faut baiser et s’amuser, il faut boire et copuler, laisser place à l’Homo festivus, écrirait le regretté Philippe Muray.

Il est quand même amusant d’observer à quel point peut s’enraciner, dans notre quotidien, une sexualité si frénétique. Publicités suggestives, clips musicaux quasi pornographiques, bananes en bouches, crème glacée fondante sur lèvres dociles et leggings encourageants : voilà l’esprit de notre temps. Les shooters girls aux seins débordants scandalisent les extrémistes musulmans et certains vieux garçons se reconnaissent dans leurs obsessions virginales. On dit que les contraires s’attirent…

Débandade idéologique

Les églises sont vides et on assiste à une crise spirituelle. Plusieurs se réfugient dans l’orgie, les festivals ou les plaisirs gourmands tandis que d’autres choisissent les spiritualités orientales. Dans les dernières années, les rayons des librairies ont été remplis de ces ouvrages censés guider vers le nirvana exotique les gens aux prises avec une crise existentielle. Nous nous déguisons en bouddhistes, en hindouistes, en Amérindiens, en nouveaux druides et en créatures zen. Pas besoin d’attendre l’Halloween : l’Occident passera le reste de sa vie à revêtir tous les habits du monde en adoptant le multiculturalisme.

Que reste-t-il sérieusement de nos traditions lorsque notre jeunesse s’élance sur la piste de ce dionysisme contemporain, quand le capitalisme ne fait que lubrifier l’imaginaire collectif d’une société perdue ? Si l’Occident a besoin d’une érection, c’est bien d’une érection idéologique. Les valeurs nationales se sont épuisées et la recrudescence d’une esthétique antique fait place au relativisme. Qui parle franchement de l’avenir de la France, de celui du Québec, de celui de l’Occident dans cette atmosphère lubrique ?

Quand Dieu n’est pas là…

Le veau d’or est à nos portes et l’idolâtrie nous guette. C’est le culte du corps, des starlettes, des branlettes et des sensations fortes. Mais l’ancien Dieu est mort : il n’y aura pas de châtiment collectif, de punition divine pour nous remettre sur le droit chemin. La seule que nous connaitrons vraiment, c’est la mort lente et imminente de notre civilisation.

L’Halloween dionysiaque, c’est un peu le début de la fin. Les rêves des grands bâtisseurs d’autrefois se sont évanouis. Tout va trop vite, nous n’aurions même plus le temps de nous investir dans quoi que ce soit. Mais quand même, fêtons avec ce qu’il nous reste : lapinettes, diablesses, cat women et femmes de chambre à faire frémir d’envie un type comme DSK.

Festivus Festivus / Conversations avec Elisabeth Levy

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Novlangue: parlez-vous post-français ?

Emporté par le torrent fougueux du sabir associatif, de la novlangue médiatique et du charabia managérial, vous êtes un peu perdu… Vous nous le dites dans un courrier abondant, et nous vous avons compris. Voici quelques éclaircissements.

« Agrégateur de mobilités »

Société nationale des chemins de fer. Évidemment, jadis l’imaginaire du train c’était Gabin dans La Bête humaine, les filles des gares des tableaux de Paul Delvaux, le TGV, la gare de Perpignan centre du monde… mais ça, c’était avant… « M. Macron, chantre de la “start-up nation” veut même transformer le mastodonte ferroviaire en une “entreprise d’agrégation de mobilités. » (Le Monde) Voilà le travail.

« Colbert » (Jean-Baptiste)

Produit dérivé de nazis non inclusifs du Ku Klux Klan. N’a absolument aucun avenir en tant qu’esclavagiste et contrôleur général des Finances. Toutes les statues le représentant seront déboulonnées dans de grands rites païens retransmis par la TV. Elles seront toutes progressivement remplacées par des figures de la télé-réalité ou par de « l’art de rond-point ».

« Cortège féministe autonome inclusif intersectionnel non mixte »

Pyjama-party entre filles, à Montreuil. Une pratique vieille comme le monde, que la morale réprouve. (Source du charabia : l’agenda de paris-luttes.info).

« Évangélisation »

Action de développement commercial. « J’espère avoir contribué à l’évangélisation du marché français au co-working, véritable révolution… » (Séverin Naudet, PDG de WeWork, dans Le Figaro). Il a la révolution, il a l’évangélisation, il a le « wording »… il aura l’époque !

« Jeux olympiques »

Tohu-bohu médiatique planétaire, aboutissant en général à l’enrichissement indécent des sponsors et à la construction d’équipements sportifs superflus, qui finissent par tomber en ruine. « Ces Jeux seront un véritable accélérateur de transition écologique. » (Anne Hidalgo, au sujet des JO de 2024). Moi non plus.

« Team Building »

Jeu de piste en forêt, escalade, accrobranche, Parc Astérix, Euro Disney… management… « À coups de courses d’orientation, de sport ou de jeux en groupe, les députés LREM misent sur des activités originales pour fédérer leurs troupes essentiellement composées de nouveaux élus» (Marianne) Vite, la touche escape !

C'est le français qu'on assassine

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Azerbaïdjan, le Caucase compliqué

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Vus de Paris, les pays qui ne sont pas des démocraties libérales paraissent suspects. Pourtant, la vision occidentale de la démocratie ignore l’effort et le temps nécessaires à des sociétés dont l’histoire et la situation géopolitique, très différentes, de l’Europe occidentale ou de l’Amérique du Nord, pour arriver au niveau de maturité politique de la France, du Royaume-Uni, de l’Espagne ou du Canada. C’est le cas de l’Azerbaïdjan[tooltips content= »L’auteur a visité l’Azerbaïdjan à l’invitation du gouvernement local »]1[/tooltips], pays dont l’élite politique et économique souhaite conduire prudemment à travers le processus périlleux qui la transforme de République soviétique en acteur de la mondialisation. Le tout dans une région instable que Moscou considère comme son arrière-cour.   


 

En Azerbaïdjan, on se hâte lentement. C’est probablement la raison profonde de tant de malentendus autour de ce nouvel Etat fondé après la chute de l’URSS. Dans un monde hyper-médiatisé où tout semble bouger à un rythme effréné, l’Azerbaïdjan a développé un modèle politique unique fait de prudence et de patience. A Bakou, parmi les élites – politiques, économiques et militaires – on a l’histoire et le récit national chevillés au corps. C’est un Etat-nation comme les autres. Mais, fait beaucoup plus rare, on y trouve surtout une conscience aiguë des rapports de force. Le nationalisme azerbaïdjanais ne rime pas avec aventurisme ou romantisme. Dans le Caucase du sud, c’est une question de survie. Avec des voisins aussi puissants que l’Iran et la Russie, mieux vaut ne pas confondre courage et inconscience, fierté et orgueil.

Ni Géorgie ni Ukraine

Dans les médias français où on ignore souvent l’histoire et la géopolitique de la région, l’Azerbaïdjan est fréquemment traité avec sévérité. Certains vont jusqu’à qualifier le pays de dictature dirigée par une nomenklatura corrompue. Disons-le d’emblée et sans ambages : l’Azerbaïdjan n’est pas une démocratie libérale comme la Nouvelle-Zélande. Cependant, si on met de côté le cas particulier des Républiques baltes annexées en 1940, combien d’anciennes républiques socialistes soviétiques le sont ? Sur les autres douze ex-républiques soviétiques, seules la Géorgie et l’Ukraine se rapprochent du modèle occidental… mais à quel prix ? Ces deux jeunes démocraties ont choisi une voie qui les a très vite menées à l’affrontement avec la Russie, à la guerre et à l’amputation de leur territoire national, sans parler du lourd coût humain et économique de leurs choix politiques.

L’Azerbaïdjan n’a pas porté à sa tête un Saakachvili, un jeune quadra passé par les universités occidentales, grand séducteur des médias et des dirigeants en Europe comme aux Etats-Unis. Elle n’est pas non plus passée par une « révolution colorée » comme l’Ukraine. Dans cette région dangereuse, ce sont des paris très risqués. L’Azerbaïdjan est bien placé pour le savoir : entre son indépendance en 1991 et l’arrivée au pouvoir en 1993 de Heydar Aliyev, général du KGB, ancien patron du Parti Communiste d’Azerbaïdjan (1968-1982) et le père de l’actuel président Ilham Aliyev, une éphémère démocratie chaotique s’est soldée par une défaite militaire, une économie en ruines et des tensions sur tous les fronts.

Une indépendance chaotique

Les forces démocratiques du Front populaire d’Azerbaïdjan ont sans doute contribué à préparer le pays à l’indépendance mais ont rapidement été débordées par leur incapacité à gérer l’Etat et piégées par les discours nationalistes de sa frange radicale. Aboulfaz Elchibaï, le leader de l’époque, avait ainsi eu la brillante idée de rappeler publiquement que puisque 40% des Iraniens s’avèrent d’origine azérie, l’Iran n’est rien d’autre que l’Azerbaïdjan du sud… A Téhéran, on a moyennement apprécié et la riposte – fermeture du passages des réfugiés azéris fuyant l’Arménie et soutien stratégique à celle-ci – a rappelé les règles du jeu dans cette région. Quant à la guerre menée à l’ouest du pays, autour du Haut-Karabakh, le gouvernement démocratique de l’époque n’a su ni mettre sur pied une armée digne de ce nom ni élaborer une stratégie militaire valable. La perte des territoires de l’ouest et l’afflux massif de réfugiés chassés d’Arménie ainsi que des régions tombées entre les mains des Arméniens ont créé en 1993 une telle crise que les Azerbaïdjanais pensaient revivre le cauchemar de leur malheureuse première république, fondée en 1918 puis rayée de la carte en 1920 après seulement vingt-trois mois d’existence. 70 ans plus tard, le pays s’acheminait vers ce cul-de-sac qu’on n’appelait pas encore un « Etat failli ».

Un sauveur nommé Aliyev

C’est dans ces circonstances dramatiques que les Azerbaïdjanais ont décidé de se tourner vers Heydar Aliyev. Sans exagération aucune, on peut estimer que ce pur produit du système soviétique a sauvé le pays in extremis. Il a su faire accepter à son peuple la défaite – ce que n’avait pas réussi à faire l’Allemagne d’après 1914-1918 ! -, remettre sur pied le secteur pétrolier et, profitant de la faiblesse (qu’il savait temporaire) de Moscou, faire construire un oléoduc reliant Bakou à la Méditerranée sans passer par la Russie. Ce chef d’œuvre géostratégique et financier est aujourd’hui la clé de l’indépendance de l’Azerbaïdjan. Ensuite, le père puis le fils à partir de 2003, ont mis en place des politiques de développement et de redistribution qui ont forgé l’Azerbaïdjan d’aujourd’hui : un pays bien engagé sur la voie du développement économique et humain.

La réussite azerbaïdjanaise s’appuie sur le système élaboré à partir de 1993 par Heydar Aliyev. Membre du Politburo à partir de 1982, Aliyev a suivi de près l’ascension de Mikhaïl Gorbatchev et sa manière de conduire l’URSS. Très vite, il a cependant pris ses distances avec le dirigeant soviétique, le critiquant sur le fond comme sur la forme. Pour lui, Gorbatchev n’a pas compris les forces qu’il était en train de réveiller. Écarté du pouvoir en 1986 par l’auteur de la Perestroïka, il a vu ses craintes réalisées, l’URSS brisée, le chaos et les guerres inter-ethniques s’installer. C’est avec cette expérience en tête qu’il arrive au pouvoir à Bakou en 1993, déterminé à ne pas répéter les erreurs de Gorbatchev et à tracer pour son pays une voie à part. Concrètement, sa stratégie politique a consisté à faire évoluer les institutions et les élites dirigeantes héritées de l’époque soviétique. Pas de révolution, pas d’anathèmes, il s’agit de travailler avec les mêmes cadres patiemment et lentement de façon à maîtriser le changement autant que faire se peut tout en faisant progressivement émerger une nouvelle génération.

Quand une élite surgit de terre

On a fait grandir des Saakachvili et des Macron pour leur confier les grands projets, les ambassades, les postes clés. Mais sans se précipiter ni éliminer la vieille garde. On garde Artur Rasizada, 82 ans, Premier ministre depuis plus de vingt ans. On ne se sépare pas non plus de Ramiz Mehdiyev, 79 ans et chef indéboulonnable de l’administration présidentielle  depuis 1995, sans parler des vice-premiers-ministres, tous de la vieille garde, qui ont la main sur les dossiers stratégiques. Le président lui-même, certes aidé par la biologie, manœuvre entre les anciens alliés de son père et les jeunes loups qu’il a formés et recrutés. Voici donc la recette de l’élite politique, économique et technocratique du pays : un mélange d’anciens cadres soviétiques et de jeunes technos diplômés, ultraconnectés, et parlant l’anglais international.

Rarement héritiers ou enfants de la nomenklatura, ces nouvelles classes moyennes supérieures poussent aussi la lutte contre la corruption, cette maladie des anciennes républiques soviétiques dont le Caucase connaît une variante particulièrement tenace. Aux opérations coup de poings médiatisées à la chinoise qui se terminent par des procès publics et des exécutions (l’Azerbaïdjan a d’ailleurs aboli la peine de mort il y a vingt ans), Bakou a préféré une stratégie plus prudente. Puisque le contact avec l’administration (délivrances des cartes d’identités, passeports, permis de conduire et autres documents nécessaires aux particuliers et aux entreprises) est le lieu par excellence de la petite corruption, celle qui pourrit la vie quotidienne et sape la confiance des citoyens dans l’Etat, un système de guichet unique et automatisé a été récemment mis en place. Au lieu de chasser le larron, l’Azerbaïdjan s’attaque à l’occasion qui le fait. Le problème est loin d’être résolu et sur certains points comme les exemptions de service militaire (en principe un an obligatoire pour les hommes), l’évolution est plus lente. Aller trop loin et trop vite quand les salaires du secteur public restent malgré tout assez bas pourrait néanmoins avoir des conséquences fâcheuses. Là aussi, on se précipite tout doucement.

Réforme agraire et redistribution

Plus généralement, même s’il est difficile d’évaluer le niveau de la redistribution de la richesse nationale, deux indices démontrent la réalité des transferts massifs vers les classes populaires. Tout d’abord, les salaires qui tout en restant bas (450 euros en moyenne) ont fortement augmenté depuis 2008. Ensuite la distribution des terres agricoles après le démantèlement des fermes collectives n’a pas favorisé les riches ni donné lieu à des concentrations exceptionnelles de parcelles. C’est ainsi que, selon une enquête de la Banque mondiale, 90% des Azerbaïdjanais interrogés estimaient que la réforme agraire a été juste. Le fait que des très nombreux foyers d’agriculteurs ont pu franchir le seuil de la pauvreté témoigne des effets durables de cette politique. A supposer – comme l’insinuent certains articles de presse – qu’une petite élite capte une bonne partie de la richesse nationale, il est évident qu’une politique de redistribution massive a été mise en place très tôt et qu’elle reste en vigueur.

Petit à petit, l’Azerbaïdjan évolue vers plus de souplesse mais toujours à petit pas et en vérifiant mille fois que la voie est libre avant d’engager la traversée. Est-ce le bon rythme ? Faut-il aller plus vite, lâcher du lest à l’opposition, se mettre à l’heure occidentale sur les droits de l’homme ? Ce n’est ni à un visiteur de passage ni à une émission d’enquête de le dire car il n’existe pas une réponse simple à ces questions complexes. Hosni Moubarak pensait qu’il menait la transformation de l’Egypte dans le bon rythme. Pendant l’hiver 2011, il a semblé avoir tort. Sept ans plus tard, avec Sissi au pouvoir, il faut fortement nuancer ce jugement.

Consensus sur le Karabakh

Avec 40% de sa population active employée dans l’agriculture, un secteur industriel (essentiellement agroalimentaire) faible et des échanges commerciaux trop concentrés en direction des marchés des anciennes républiques soviétiques, l’Azerbaïdjan, qui tire l’essentiel de son PIB des hydrocarbures, a besoin d’avancer sur un front large. Le rythme est dicté par les enfants nés après la chute de l’URSS, lesquels n’ont pas la même mentalité, les mêmes besoins et encore moins les mêmes attentes que leurs aînés. Ils sont connectés –Bakou propose du Wi-Fi gratuit presque partout –, voyagent et souvent étudient à l’étranger. Mais s’il y a un sujet sur lesquels les jeunes occidentalisés et les anciens issus de l’école soviétique s’accordent, c’est la question du Haut-Karabagh et le conflit avec l’Arménie. La raison de ce consensus est simple : l’Azerbaïdjan moderne et indépendante est née de la crise du Karabagh.

Le réveil national arménien, à l’origine de la crise du Karabagh, est probablement la goutte qui a fait déborder le vase de la perestroïka, déclenchant le processus qui en quatre ans allaient disloquer l’URSS. A Erevan comme au Karabagh, province faisant partie de l’Azerbaïdjan selon le droit international depuis presque un siècle mais jouissant du statut de quasi autonomie, on a vite compris que les réformes de Gorbatchev allaient ouvrir un boulevard aux revendications nationales arméniennes, pour certaines légitimes : on ne voit pas au nom de quoi les Arméniens seraient privés d’un Etat-nation indépendant. Toute la question est celle des frontières et de la condition des minorités, notamment azéries.

Le parallèle arménien

Dès 1987, la classe politique arménienne est parvenue à fusionner les structures existantes – Parti Communiste arménien, soviets – avec les forces nouvelles des fronts populaires aspirant à l’indépendance. Cette capacité de s’unir rapidement autour d’un projet national et de comprendre très tôt que l’URSS courrait à sa perte, ont permis aux Arméniens d’Arménie et du Haut-Karabagh, d’avoir toujours une longueur d’avance sur les Azerbaïdjanais. Car à Bakou, contrairement à Erevan, le Parti Communiste azerbaïdjanais (PCAz) a persisté à croire en Moscou, en Gorbatchev et dans le droit, soviétique à l’époque internationale aujourd’hui. En conséquence, le front populaire azerbaïdjanais (FPA) a subi la répression du Parti communiste alors que les Arméniens ont eu l’intelligence d’intégrer la contestation au sein du Parti car ils sentaient venir la fin du système soviétique.

Mais ce n’est pas le seul défi qu’affrontaient les forces nouvelles en Azerbaïdjan. Partant d’une revendication démocratique – desserrer l’étau soviétique et communiste sur la société, libertés politiques -, le FPA  a rapidement été confronté à la question ethno-nationale, portée par les premiers réfugiés chassés par des nationalistes arméniens. Très tôt, pour l’Azerbaïdjan, la question de l’évolution du régime et de la société a été polluée par le début de ce qui ressemble énormément à un nettoyage ethnique subi par les Azéris en Arménie puis au Haut-Karabagh. Ce n’est qu’en 1990, après le massacre perpétré le 20 janvier par les troupes envoyées par Gorbatchev pour disperser les manifestations indépendantistes géantes de Bakou, que la classe politique azerbaïdjanaise commence, trois ans après les Arméniens, à intégrer les forces issues du FPA dans les structures politiques existantes. Il était déjà trop tard. L’Azerbaïdjan n’a pas pu rattraper le temps perdu et les Arméniens, à la fois mieux organisés et plus soutenus par Moscou, ont pu s’emparer du Haut-Karabagh ainsi que des sept autres régions alentour.

Le pays musulman le plus laïc

L’Azerbaïdjan, déjà dirigée par Heydar Aliyev, a accepté un cessez-le-feu en 1994 mais les questions liées au statut définitif du Haut-Karabakh, à leurs frontières occidentales et aux relations avec l’Arménie restent irrésolues. Elles figurent toujours au cœur des préoccupations des Azerbaïdjanais.

N’oublions pas que l’Azerbaïdjan est probablement le pays musulman le plus proche de la laïcité occidentale. Que ce soit la tolérance aux autres croyances, le statut des femmes et leur présence dans l’espace publique ou la méfiance vis-à-vis tout ce qui ressemble de près ou de loin à l’islam politique font de l’Azerbaïdjan un modèle unique qui mérite d’être connu.

L’Azerbaïdjan d’aujourd’hui est l’aboutissement d’un certain nombre de choix politiques pouvant se résumer en une formule : une Perestroïka 2.0. L’exemple malheureux de l’URSS démontre à quel point la précipitation à octroyer des libertés inadaptées à la culture et à l’histoire des sociétés concernées est une grave erreur qui se solde par un violent retour de bâton. La voie médiane qui évite des destins comme ceux de l’Ukraine ou la Géorgie d’un côté et de la Biélorussie de l’autre ne devrait pas être méprisée.

Cap vers l’Europe

Le contrat social et politique qui lie aujourd’hui les Azerbaidjanais à leur gouvernement promet une certaine stabilité politique, la sécurité, la prospérité et la recherche de solutions diplomatiques à la question du Haut-Karabagh. En contrepartie, certaines libertés fondamentales sont plus limitées qu’en Occident. Ce contrat s’accompagne d’une sorte de promesse tacite de libéralisation graduelle – économique, bureaucratique et plus tard, dans un avenir non défini, par une ouverture politique. On a le droit d’émettre des doutes voire de critiquer le système politique azerbaïdjanais mais il faut d’abord prendre la peine de l’étudier et le connaître, de prendre pleinement connaissance du contexte, de l’histoire, de la géopolitique et de l’anthropologie d’une société dont l’objectif est de rester souveraine et indépendante pour pouvoir se rapprocher, à son rythme, de l’Europe et de l’Occident.

Brexit: pourquoi les négociations ont peu de chances d’aboutir

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Michel Barnier et David Davis, les deux négociateurs du Brexit pour l’Union européenne et la Grande Bretagne, sont engagés dans un dialogue de sourds. Sans doute faut-il mettre leurs surdités respectives sur le compte de leurs univers mentaux divergents.

Bien sûr, Barnier ne représente pas la France dans ces discussions. Il suit les « Orientations du Conseil Européen pour les négociations sur le Brexit ». Un vétéran de la diplomatie britannique commentait récemment : « Je n’ai jamais vu un texte aussi éloigné du principe du donnant-donnant, qui est en général reconnu comme le cœur des négociations entre démocraties ».

Un problème napoléonien

Un négociateur allemand notait cependant que le mot le plus important de ces « Orientations » est qu’elles pourront être « adaptées ». C’est un vocabulaire qui parle aux Britanniques – celui du marchandage. Mais ce n’est pas l’idée que les Français se font d’un traité. Et malheureusement pour David Davis, le ministre anglais du Brexit, il doit discuter avec un Français.

Ce problème date de plus de deux siècles. Bien avant Juncker-Barnier, les Anglais se souviennent du duo Bonaparte-Talleyrand. En 1802, après une longue guerre sans vainqueur, les deux pays signèrent le Traité d’Amiens.

Ce compromis aurait pu donner à l’Europe la paix pour trente ans. Mais après quelques mois de chamailleries, les relations furent coupées. S’en suivirent treize années de guerre et de dévastations. Napoléon essaya de détruire l’économie britannique en interrompant son commerce avec le continent. La Grande-Bretagne répliqua, contournant le blocus et renforçant sa domination commerciale dans le monde. Cet épisode sanglant prit fin à Waterloo.

Paix rigide contre « paix expérimentale »

L’origine du désastre vient des conceptions très différentes que chacun se faisait d’un traité de paix. Pour les Anglais, c’était un premier pas vers une coexistence acceptable. Il impliquait de futures concessions et des signes de confiance de la part des deux parties. Le roi George III parlait d’ « une paix expérimentale ». Mais pour les Français c’était un texte rigide que les Britanniques devaient respecter à la lettre. C’était l’issue des négociations, pas leur début. Il n’y avait pas d’autres sujets à discuter.

A lire aussi: Brexit, la presse française refuse d’y croire

Les Français envahirent la Hollande, étendirent leur emprise sur la Suisse et l’Italie, continuèrent de nuire au commerce anglais et firent ouvertement des préparatifs pour envahir l’Empire ottoman. Quand les Anglais protestèrent, Talleyrand leur répondit que ces sujets n’étaient pas couverts par le Traité d’Amiens, et refusa toute discussion.

La rupture eut lieu au sujet de Malte. Les Anglais avaient libéré l’île, mais le Traité prévoyait leur départ. Ils rechignèrent à la quitter, surtout à cause des menaces françaises sur la Turquie. Les Français insistèrent, Napoléon allant jusqu’à crier publiquement sur l’ambassadeur britannique que l’Angleterre devait remplir ses obligations à la lettre. Les Britanniques, jugeant que l’absence d’accord valait mieux qu’un mauvais accord, donnèrent un ultimatum à la France puis déclarèrent la guerre.

« Les Britanniques fuient les principes »

Ce genre d’incompréhension traversa les générations, même quand les deux pays étaient en bons termes. Les Britanniques voulaient une relation large mais imprécise, reposant sur une coopération concrète. Les Français cherchaient des accords écrits et contraignants, fondés sur les principes définis. Le grand ministre des Affaires étrangères, Lord Palmerston, disait « qu’il n’est pas d’usage pour l’Angleterre d’accepter des accords prévoyant des cas qui ne se sont pas encore posés ». Son successeur, Lord Granville, y fit écho en précisant que la pratique britannique était « d’éviter des arrangements futurs pour répondre à des éventualités qui arrivent rarement de la manière dont elles ont été envisagées ».

Lord Curzon fut moins stoïque. Après une rencontre longue et stérile avec un Raymond Poincaré obstiné, il sortit en pleurs en disant : « je ne supporte pas cet horrible petit homme. Je ne le supporte pas ! ». De leur côté, les Français se plaignaient constamment que les Anglais ne pensent pas « logiquement ». Dans les années 1920, André Tardieu déplorait « la répugnance des Anglo-saxons pour les constructions systématiques de l’esprit latin ». Rien n’avait changé en 2003 quand un diplomate britannique commentait que « les Français sont le plus à l’aise quand ils peuvent définir un ensemble de principes… Les Britanniques fuient les principes ».

Les araignées contre les fourmis

Les racines de ces différences sont profondes. Le droit romain, remontant à l’empereur Justinien et à sa forme moderne qu’est le Code Napoléon, fonctionne par l’application de principes généraux immuables. La Common Law des Anglo-saxons recherche des résultats pratiques. De fait, les juges anglais commencent parfois par trouver une solution avant de rechercher les justifications légales qui la fonderaient. Comme le dit un grand juriste américain, Oliver Wendell Holmes : « la vie de la Common Law n’est pas la logique, mais l’expérience ».

La façon de penser des Britanniques a aussi été façonnée par l’empirisme de Francis Bacon, un pionnier de la méthode scientifique moderne. Il se méfiait des « hommes de théorie » et des « raisonneurs » qui plaçaient les idées métaphysiques avant l’expérience pratique : « les raisonneurs ressemblent aux araignées qui tissent leurs toiles à partir de leur propre substance », alors que « les empiriques sont comme des fourmis : ils ne font qu’amasser et utiliser ». L’influence du rationalisme de Descartes en France contraste fort avec celle de Bacon en Angleterre.

Pour les cartésiens, la compréhension des choses commence par les idées dans l’esprit. La théorie d’abord, la mise en œuvre après. La fierté des Français d’être cartésiens est proverbiale.

« Quand on a raison, on ne fait pas de compromis »

Tout ceci place les Anglais et les Français dans des états d’esprit très différents autour d’une table de négociations. Les Britanniques sont réticents à définir des objectifs a priori. Pour eux, la négociation est un processus expérimental pour trouver un accord acceptable par les deux parties. Comme l’a dit un haut fonctionnaire anglais : « les Britanniques se mettent à la place de la personne avec qui ils négocient… les Français n’ont pas de désir de comprendre ce qu’il y a dans la tête des autres ». Au contraire, les Français adoptent ce qui leur semble un ensemble de principes cohérents, et ils les défendent rigoureusement. Un diplomate français le dit : « quand on a raison, on ne fait pas de compromis ».

Le Premier ministre britannique, Harold Macmillan, se plaignait ainsi du général de Gaulle : « Il n’a pas l’air d’écouter les arguments. Il ne fait que répéter sans fin ce qu’il a déjà dit ». Pour les Britanniques cette attitude inflexible est arrogante, pour ne pas dire de l’obstruction. Mais les Français jugent que la réticence des Anglais à définir des principes est un manque de préparation, ou pire, une tentative de la « Perfide Albion » de les berner.

Les autres différences culturelles n’améliorent pas les choses. Dans les négociations, les Britanniques essaient d’être détendus et aimables, et d’améliorer l’atmosphère avec de l’humour – le style naturel du ministre du Brexit David Davis. L’attitude des Français est nettement plus formelle : ils prennent souvent les familiarités et les blagues des Anglais pour un manque de respect et de la superficialité. De leur côté, les Anglais sont frappés par la facilité avec laquelle les Français se mettent en colère ou entrent en confrontation – sans doute pour manifester leur autorité et leur conviction.

Les Anglais « mettent l’accent sur les solutions », les Français « sur les problèmes »

Les milieux d’affaires sont familiers de ces différences. La Chambre de Commerce française en Grande-Bretagne a publié en 2014 un admirable petit manuel sur les comportements de chaque nation, dont le titre sonne comme un avertissement : Le piège de la ressemblance. Il souligne que les Anglais préfèrent « aller vite » quand les Français « n’aiment pas qu’on les presse ». Les Anglais « mettent l’accent sur les solutions », les Français « sur les problèmes ». Les Britanniques, « regardent positivement le compromis, vu comme du pragmatisme ». Pour les Français, « le compromis peut signifier que leur position initiale n’était pas bien fondée ». Et pour couronner le tout, les Britanniques « sont des partisans du gagnant-gagnant », et « s’engageront dans des efforts pour construire des relations de long terme bénéfiques aux deux parties ». Alors que, de leur côté, les Français « sont des partisans du je-gagne-tu-perds, ne semblant pas prêter attention aux risques de rupture de la relation ».

Cependant, s’ils trouvent que leur interlocuteur refuse d’accepter leur logique impeccable, les Français appliqueront différemment la logique en signant souvent un accord de dernière minute. Et si l’araignée cartésienne Barnier vient à bout de la patience de la fourmi baconnienne Davis, et que les parties ne se mettent pas d’accord sur le montant de la note à payer pour quitter l’Union européenne, il est possible que la solution cartésienne viennent des Britanniques : s’en remettre à un arbitrage international dans le cadre des mécanismes de la Cour internationale de Justice de La Haye. Peut-être alors que l’Union européenne et les Britanniques trouveront un accord mutuel et bénéfique sur leurs futures relations commerciales.

Boutin, Tapie, Jul : éloge des têtes de Turc


Christine Boutin, Bernard Tapie, Jul: ces derniers jours, médias bobos et réseaux sociaux se sont à nouveau déchaînés. Comme toujours sur des proies faciles…


Trois personnages viennent d’avoir droit à leur petite fête médiatique. Ils font partie de ces punching-balls sur lesquels il faut, comme dans les foires, taper le plus fort possible. Parfois, on n’a pas envie de taper.

Boutin descendue du train

À tout seigneur tout honneur, la rombière emblématique Christine Boutin vient d’annoncer la fin de sa vie politique. Retraite saluée par un festival de ricanements, insultes, blagues salaces et contrepèteries. Alors il est vrai qu’elle a tout pour qu’on la déteste. Catho’ ardente, elle est contre le mariage gay et considère que l’homosexualité est une « abomination », parce que c’est un péché, qui mérite d’ailleurs miséricorde.

Que des bêtises évidemment, elle a un train de retard. Mais pour ça elle a pris cher. Condamnée en correctionnelle, elle fut aussi traitée de dégénérée pour avoir épousé son cousin germain. Ceux qui l’ont insultée oubliant au passage que c’est le cas d’une bonne part de la population en terre d’Islam, où d’ailleurs l’homosexualité est punie de mort.

Christine Boutin n’a jamais appelé à jeter les homos du haut des immeubles. En revanche, sans jamais masquer ce qu’elle était, et sans sectarisme dans l’action, elle a mené une belle carrière politique d’élue locale, femme combattante et émancipée. Elle a fait aussi un très convenable ministre du Logement. Et pour ma part, ce que je retiens particulièrement, c’est qu’elle fut une des premières dans la sphère politique à dénoncer le scandale de l’état indigne des prisons françaises. Si on est encore loin du compte, ce travail a quand même porté ses fruits : qu’elle en soit donc remerciée.

Au revoir, Madame.

«Nanard était sévèrement burné »

Et puis, il y a Nanard, Bernard Tapie « himself », improbable ruffian sorti de nulle part pendant les « années-fric » à qui courage, talent, absence de scrupules et d’illusions sur les hommes ont permis de faire tout et n’importe quoi. Courage, parce que comme le décrivaient « les Guignols » du siècle dernier – quand ils étaient encore drôles -, «Nanard était sévèrement burné ».

Talent, il suffisait de voir comment il écrabouillait systématiquement ses interlocuteurs dans les débats télévisés pour en être convaincu.

Pour l’absence de scrupules, la lecture des quelques livres qui lui ont été consacrés est suffisamment édifiante. Bernard Tapie a même réussi à faire mentir l’écrivain Jean Ray qui disait « qu’il n’y a que la fortune pour faire d’un ruffian un honnête homme, soumis aux lois humaines. » Doublement, parce que le saltimbanque, même richissime, a continué à prendre des libertés avec le droit et la morale. Mais aussi parce que l’entreprise de spoliation, dont il est la victime aujourd’hui, n’a pu se mener que par la violation par l’État de sa propre légalité. Et ça, il n’y a pas de quoi trouver ça formidable.

Bernard Tapie a été victime, il y a plus de 20 ans, de l’affaire du Crédit Lyonnais à l’occasion de la vente de la société Adidas. Il s’en est remis à la justice pour être rempli de ses droits, mais malgré l’évidence, il s’est heurté à la durée interminable des procédures. Il a donc préféré passer par un arbitrage qui lui a rapporté des sommes, certes très importantes, mais sans commune mesure avec ce qu’il aurait pu obtenir au bout de la procédure. C’est-à-dire quelques années après son décès…

Après l’arrivée au pouvoir de François Hollande, la décision a été prise de lui faire rendre gorge et, acrobaties judiciaires après acrobaties judiciaires, ses ennemis ont réussi à le mettre à poil. À l’occasion d’une audience adjacente devant une juridiction belge, Bernard Tapie atteint d’un cancer de l’estomac, et méconnaissable, s’est rendu au tribunal. Le mal qui le ronge ne l’a pas empêché de retourner au combat.

Cela mérite autre chose que des injures, même si on ne va pas plaindre une victime qu’il n’est pas. Simplement, peut-être, exprimer un peu d’admiration pour celui qui doit bien savoir ce qui l’attend, et qui continue à se battre.

Chapeau quand même Monsieur.

Jul, l’enfant de Saint-Jean-du-Désert

Je n’avais jamais entendu parler de Jul, « rappeur marseillais », avant qu’il ne défraie la chronique. Moins pour une assez grosse bêtise qu’il avait commise, que pour avoir publié un tweet d’excuses à l’orthographe hasardeuse. Comme il le recommandait lui-même, je suis allé jeter un coup d’œil sur sa notice Wikipédia. Si je n’ai pas tout compris, j’ai mesuré qu’il n’était pas né avec une cuiller d’argent dans la bouche et que ses débuts dans la vie n’avaient pas dû être très faciles. Quelle est donc cette histoire qui a ameuté médias et réseaux ?

Jul s’est fait arrêter pour excès de vitesse sur l’autoroute, sous emprise de cannabis et avec un passager armé d’un 9 mm. Sûr que cela a fait un peu de bruit et que c’est moyen pour l’image. Alors il a fallu s’y coller et publier spontanément un message d’excuses sur Facebook : « Desolé ma team pour ce qu’il cest passé. Je sait qui a des enfant et des parent qui me suive cest pas une bonne image pour tt le monde donc voila je tenez a mescusez».

Instantanément, l’excès de vitesse, le cannabis, le 9 mm ont été oubliés, Jul illettré, la meute tenait sa revanche. C’est qu’il a pris cher l’enfant de Saint-Jean-du-Désert, l’homme aux disques de platine, récompensé aux Victoires de la Musique, et qui remplit les salles de concert. Un torrent d’insultes et de ricanements, chacun, cuistres et gommeux en tête, y est allé de son commentaire qui n’exprimait que mépris social et frustration.

Voilà un gamin en échec scolaire, fils de maçon, dont l’enfance n’a peut-être pas été rose tous les jours. Mais « franchement, un illettré qui réussit, cela montre bien que cette société marche sur la tête. Nos enfants à nous, qui vont dans les écoles privées et au conservatoire, ils ne sont pas capables d’aligner trois notes, et sont toujours chômeurs à 28 ans. Eh bien, malgré sa réussite musicale, on va pouvoir le renvoyer symboliquement à la condition indigne dont il n’aurait jamais dû sortir ».

Parce qu’on sait bien, que dans les couches populaires ne pas savoir écrire convenablement est vécu comme une indignité. Le pire a été la publication de cette photo d’un tableau ou une enseignante avait marqué en titre : « la dictée de Jul », et reproduit le texte, barré de feutre rouge sous les fautes. Et de rire ? Il n’y a pas de quoi Madame, Jul illettré, c’est aussi votre échec et celui de vos collègues. Pas seulement le vôtre certes, mais il n’y a pas de quoi pavoiser.

Jul devait savoir ce qui l’attendait, et il a fait preuve d’un certain courage en affichant cet illettrisme. Ce qui le démontre aussi, c’est que face à la clameur remettant le couvert, il a répondu qu’il assumait et qu’il était fier de sa réussite : « Ils peuvent parlez jusqu’a demain sur moi ou mon orthographe… sa ne matteint pas lol tant kia ma team derriere moi pff j’accepte tte leur moquerie !  »

Bien joué cousin !

Les Rien-pensants

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Le « Gaydar », la sexualité en un simple cliché!

Du temps de Socrate, le physionomiste Zopyre prétendait pouvoir déceler les vices les plus intimes du vieux philosophe par la simple inspection de son ingrate conformation anatomique. Le XIXe siècle positiviste vit émerger autour de ce type de discours une discipline pseudo-scientifique – la physiognomonie – ayant pour objet la mise en lumière des liens entre les caractéristiques physiques des individus et certaines de leurs dispositions mentales. Dans une étude à paraître dans The Journal of Personality and Social Psychology, Kosinski et Wang, spécialistes de l’analyse de données à l’Université de Stanford, ont ravivé l’esprit physiognomoniste en développant une intelligence artificielle capable, une fois correctement « entraînée », de discerner une personne homosexuelle d’une personne hétérosexuelle.

50 nuances de gays

À partir d’un corpus de plus de 35 000 photographies tirées d’un site de rencontre américain, l’IA a pu atteindre un taux de détection de 91 %, là où les êtres humains lambda qui se sont prêtés au même test plafonnent à 61 %. Ce résultat vient non seulement confirmer la possibilité d’existence d’un gaydar (mot-valise pour « gay radar »), autrement dit d’une méthode de détermination exogène de la sexualité d’un individu, mais aussi l’éclairer d’un jour nouveau. Bien qu’il n’ait aucune prétention universelle tant l’échantillon est biaisé (type caucasien des sujets, binarité sexuelle supposée, exacerbation des attributs de genre liée à la source…), ce résultat tend à valider l’hypothèse d’une influence biologique sur l’orientation sexuelle tout en démontrant qu’avec des outils d’analyse aujourd’hui librement accessibles, il est possible d’investir avec pertinence le champ de l’intime.

Sagesse post-socratique

Épidermiques, les associations sexualistes américaines se sont bien sûr offusquées qu’une telle « science poubelle » puisse donner lieu à publication, voire qu’elle puisse même exister, brandissant à l’envi arguments victimaires triviaux (rengaine de la stigmatisation homophobe) et mises en garde néo-obscurantistes (tentation prohibitionniste d’une science dont les usages pourraient être détournés). Comme à l’accoutumée, les auteurs de l’article ont dû se justifier en prenant mille précautions rhétoriques pour échapper à l’hallali des lobbies inquisiteurs.

Les statistiques disent quelque chose de l’Homme, c’est indéniable ; le big data continuera de nous le prouver. Socrate en prit, il y a bien longtemps, son parti, reconnaissant être « véritablement porté à tous les vices » que lui reconnaissait Zopyre, l’essentiel étant que la raison lui eût permis de s’en défaire. Une sagesse que d’aucuns gagneraient à méditer.

Benedict Wells, orphelin de solitude

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Benedict Wells. Photo: Martin Brenner (wikimedia commons)

« Si mes romans tournent autour de cette thématique de l’orientation d’une existence, ce n’est pas vraiment de changer de vie que je parle mais plutôt de trouver sa place. » Pour trouver la sienne, Benedict Wells, né en 1984 à Munich, a mis peu de temps : des internats bavarois aux petits boulots à Berlin jusqu’au prix de la littérature de l’Union européenne obtenu en 2016 pour La fin de la solitude – traduit en français cette année chez Slatkine&Cie – le jeune auteur de 33 ans n’a pas chômé.

De fait, La fin de la solitude est son quatrième roman après Becks letzer Sommers (Le dernier été de Beck, publié à l’âge de 23 ans, fut immédiatement salué par la critique outre-Rhin), Spinner, en 2009 et Fast Genial en 2011. En plaçant sous son microscope littéraire trois orphelins – deux frères, une sœur – marqués dès le plus jeune âge par un drame familial, Benedict Wells propose au lecteur, dans La fin de la solitude, une savante reconstruction kaléidoscopique articulée autour d’une question lancinante : de l’enfance jusqu’à l’âge adulte, quelle part de nous-même résiste aux aléas de la vie, affirmant par-là une permanence de l’Être ?

Autopsie pre-mortem

Bien loin des mantras postmodernes du développement personnel et du nietzschéisme publicitaire des « Venez – et devenez – comme vous êtes ! », Wells pratique une sorte d’autopsie pre-mortem, pour tenter de révéler les organes de l’échec, étudier la génétique de l’espérance, les pathologies de la frustration et le système respiratoire de l’existence. L’entreprise est réussie, et captivante : l’écriture de Wells confère à l’évocation de cette fratrie délaissée un charme et une vérité que certaines maladresses du roman auraient pu sembler mettre en péril, mais que la cohérence et la justesse de l’ensemble rattrapent aisément.

La psychologie de Jules, Liz, Marty et leur évolution de l’internat jusqu’à l’âge adulte, leurs regrets et leurs accomplissements, tout est crédible, même si l’on ne s’attache pas aux trois protagonistes avec la même force. La Fin de la solitude n’est pas exempte d’imperfections : on s’attache assez difficilement au carpe diem obsessif de l’agaçante Liz, qui n’est pas décrit sans ironie, et l’on croit un peu moins à la rencontre très improbable entre Jules, aspirant écrivain, et une sorte d’avatar littéraire de Nabokov. Pourtant la force de La fin de la solitude est de donner à chacun assez de profondeur et de vérité pour que, tour à tour, les personnages prennent, au gré d’un éclairage différent, un autre visage et une autre stature. Aucun personnage n’est cependant aussi captivant que Marty, asocial semi-autiste bourré de tics qui évolue de manière si surprenante que l’on se prend à souhaiter un roman qui nous en dirait plus encore sur ce fou si pragmatique.

« Je suis tout le monde et tous les personnages dans ce roman »

Comme l’affirmait Jean Paulhan, directeur de la Nouvelle Revue Française qui s’y connaissait un peu en écrivains : on reconnaît aussi un grand romancier à ses imperfections qui, par contraste, font ressortir la beauté de ce qui est achevé. La fin de la solitude recèle plus d’un passage splendide – l’ouverture champêtre et dramatique au bord d’une rivière, la promenade au bord de l’étang gelé et la superbe conclusion – qui retendent si bien le fil narratif qu’à la structure de l’ensemble s’intègrent les passages un peu moins réussis. Ils participent eux aussi à la respiration de ce roman envoûtant qui parvient à s’approcher au plus près du mouvement de la vie, déroulant sous les yeux du lecteur le canevas du temps tissé de toutes les possibilités passées, présentes et à venir.

« Je suis tout le monde et tous les personnages dans ce roman parce que je dois tous les remplir de vie. Chacun a, tour à tour, raison et tort », confiait l’auteur de passage à Paris. « Un écrivain établit une sorte de structure en noir et blanc que le lecteur peut colorer au gré de son ressenti et de sa propre imagination. » L’étrange voyage que propose La fin de la solitude réussit ce pari grâce à une qualité d’écriture à laquelle la traduction de Juliette Audibert rend pleinement justice. On sent, chez ce jeune auteur allemand, déjà couronné outre-Rhin, une œuvre en gestation et en plein mûrissement. Les références abondantes – Kierkegaard, Nabokov, Carson MacCullers, Scott Fitzgerald – qui parsèment le roman, sont autant de balises dans le parcours littéraire de Benedict Wells qui s’avoue lui-même autodidacte, puisqu’il n’a jamais fait d’études et confie avoir toujours travaillé et écrit parallèlement.

Kierkegaard, Steinbeck, Ishiguro, Flaubert

« En enchaînant les petits boulots et les appartements miteux, je n’ai pourtant jamais perdu de vue ce que je voulais réussir à faire : écrire. J’ai puisé beaucoup chez Kierkegaard, Steinbeck, Ishiguro ou Flaubert. Des auteurs qui se sont posé à un moment donné les mêmes questions que moi et qui sont allés très loin dans la forme philosophique ou littéraire qu’ils ont conférée à leur réponse. A mon humble niveau, je tente aussi, dans les histoires que j’imagine, de mettre en place une structure littéraire à laquelle le lecteur prête les couleurs de son imagination, et des personnages dans la tête desquels je me balade pour leur donner vie. »

La fin de la solitude

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Jeux olympiques: à la fin, c’est toujours le CIO qui gagne!

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Célébration de l'attribution des JO de 2024 sur le perron de l'Elysée, Paris, 15 septembre 2017. Photo: Ludovic Marin

Quoi qu’en disent Macron et Hidalgo, l’addition finale des JO sera très douloureuse pour les contribuables. Raison de plus pour s’interroger sur les incroyables largesses fiscales de l’Etat en faveur du Comité international olympique (CIO). 


Sans suspens, la ville de Paris a décroché le 13 septembre 2017 l’organisation des Jeux olympiques 2024. Il n’y avait pas d’autre candidat. Hambourg, Rome et Budapest ont abandonné tour à tour, voyant grimper la note ou le mécontentement des habitants.

Il n’y a pas davantage de suspens sur le devis de 6,6 milliards d’euros. Il sera pulvérisé. Pour les JO de Tokyo, en 2020, les organisateurs japonais envisageaient un budget de 5 milliards. Ils en sont déjà à 17 milliards. Idem à Londres en 2012 où les 6 milliards annoncés sept ans avant les Jeux sont devenus 15 milliards. De Montréal à Barcelone, en passant par Sydney ou Athènes, les Jeux d’été dépassent en moyenne de 176 % les estimations initiales, ce qui situerait le prix réel des JO de Paris à 18 milliards d’euros. De quoi financer un porte-avions nucléaire (6 milliards), plus quatre ou cinq hôpitaux (200 millions pièce), plus une douzaine de lycées (40 millions), plus un bon millier de rames de RER et de Transilien (8 à 10 milliards). Les milliards d’euros de retombées pour l’économie locale ? Plus personne ne prend les estimations au sérieux. JO ou pas, Paris fait le plein de touristes en août.

A lire aussi: Paris 2024: les JO d’Hidalgo, vous ne pouvez pas être contre!

« Les Jeux, c’est très joli, mais il n’y a pas une ville qui s’y soit retrouvée sur le plan financier », disait Anne Hidalgo… en février 2015. Il serait donc étonnant que Paris 2024 échappe à cette règle. Très fréquents dans la construction, les retards deviennent impossibles quand il s’agit des Jeux. Quoi qu’il en coûte, les épreuves commencent le 2 août 2024. Les sociétés de BTP le savent et font les prix. Si une association de quartier veut intenter un recours susceptible de retarder les travaux, elle joue également sur du velours. Le maître d’œuvre devra revoir sa copie. Les actions en justice des riverains contre le projet de rénovation du Forum des Halles parisien ont fait perdre des années à la Canopée, inaugurée en 2016.

Trois chantiers à risque

Paris fait valoir que l’essentiel des infrastructures existe déjà, ce qui limite le danger de dérapage. Il reste néanmoins plusieurs chantiers à risque, à commencer par le village olympique (1,7 milliard budgété). Il doit être construit en Seine-Saint-Denis, sur 40 hectares, près du carrefour Pleyel. Il implique de lancer un pont sur la Seine, d’enterrer des lignes à haute tension et de dépolluer les terrains, quasi systématiquement souillés par des décennies d’activité industrielle dans ce secteur. Le devis explosera probablement bien au-delà des 2 milliards d’euros. Étienne Thobois, directeur général du comité Paris 2024, a fait savoir que le village pourrait être financé par un partenariat public-privé (PPP), laissant entendre que le montage réduit les risques pour la collectivité. C’est faux. Dans le cadre du PPP, le privé construit et gère l’équipement pendant deux ou trois décennies, et la collectivité lui paye un loyer. Les stades de Lille, Marseille, Bordeaux, Le Mans et Nice ont été construits ou rénovés suivant ce schéma pour l’Euro 2016 de foot. Résultat, un gouffre financier, dénoncé par la Cour des comptes et le Sénat.[tooltips content=’Rapport annuel 2015 de la Cour des comptes. Les Contrats de partenariats : des bombes à retardement ?, Rapport d’information des sénateurs Sueur et Portelli, 16 juillet 2014.’]1[/tooltips] Les PPP étalent l’addition dans le temps, mais ils la font flamber !

A lire aussi: Jeux olympiques: plus vite, plus haut, plus cher!

Il faut compter également avec la grande gare Saint-Denis-Pleyel. Cette infrastructure clé du Grand Paris Express, le futur supermétro francilien, équivalent de Châtelet-Les Halles, verra se croiser les futures lignes 14, 15, 16 et 17. Elle n’est pas construite spécialement pour les JO, mais ces derniers obligent impérativement à tenir le délai d’inauguration, prévu en 2023. Problème, aucune ligne de métro ou de RER n’a été finie à temps ces vingt dernières années. Le prolongement de la ligne 13 accuse déjà trois ans de retard (en comparaison de la grande gare Pleyel, c’est pourtant un chantier simple, 6 km de souterrains et quatre stations). Le devis initial de cette gare, par ailleurs, semble grossièrement sous-estimé. Il est question de 208 millions, alors que la rénovation de Châtelet-Les-Halles a coûté 1 milliard d’euros ! « Je tire le signal d’alarme depuis des mois sur les dépassements de budget » du Grand Paris Express, a lâché Valérie Pécresse, présidente de la région Île-de-France, cinq jours après l’attribution des JO à Paris. À bon entendeur…

Troisième chantier à risque, le centre nautique (15 000 spectateurs), construit près du Stade de France, et les deux piscines d’entraînement pour les athlètes. Le tout pour 100 millions d’euros ? Difficile à croire. Un centre nautique lambda, comme celui que Châteauroux doit inaugurer en 2019, par exemple, frôle déjà les 30 millions d’euros. Plus la salle Arena 2 pour 7 000 spectateurs, à construire à Bercy.

Évasion fiscale en plein Paris

Les contribuables français vont donc payer. En revanche, le CIO et son émanation française, le Comité national olympique et sportif français, ne régleront probablement pas un centime d’impôt. Entre deux vœux pieux sur la lutte contre l’optimisation fiscale, le gouvernement Valls a en effet introduit dans la loi de finances rectificative 2014 un article ahurissant, qui prévoit une exonération d’impôt « au bénéfice des organismes chargés de l’organisation en France d’une compétition sportive internationale ». Il s’agissait alors de complaire à l’UEFA, pour décrocher l’Euro 2016. Afin d’éviter une censure du Conseil constitutionnel, qui goûte peu la fiscalité sur mesure, l’exonération a été élargie à d’autres compétitions, dont les JO, si jamais la candidature française l’emportait. Comme le dossier tricolore avait déjà été retoqué deux fois, en 2008 et 2012, personne n’a peut-être pris la peine de mesurer la portée de cet engagement.

L’État se couche

Elle sera considérable, car l’État français, dans ce dossier, s’est couché devant le CIO. Pendant quatre ans avant les Jeux et jusqu’à un an après, le CIO et le Comité d’organisation (COJO, en cours de constitution) seront totalement exonérés d’impôt sur les sociétés, d’impôts locaux et de taxes sur les salaires. Ces mesures sont minutieusement listées dans le dossier de candidature officiel (p. 17), qui s’engage même à aller plus loin si nécessaire, au nom du Parlement ! « Les éventuelles mesures additionnelles nécessaires pour limiter l’impact fiscal tel que visé dans le Contrat Ville Hôte seront intégrées dans la Loi Olympique et Paralympique Paris 2024, dont la promulgation est prévue immédiatement après l’élection de la ville hôte. » Vous doutez de l’existence des zones de non-droit en Seine-Saint-Denis ? Visitez le Stade de France, le 2 août 2024.

Quel sera le montant du cadeau, mystère. Personne ne sait encore combien le CIO et le COJO brasseront d’argent au total. Les organisateurs avancent une estimation à 3 milliards d’euros, ce qui représenterait plusieurs centaines de millions d’euros de manque à gagner pour le fisc français. À l’origine, la vague justification de ces exonérations était d’éviter les doubles impositions. Comment y croire ? Basé à Lausanne, le CIO est exonéré d’impôt sur les sociétés en Suisse ! Dans ses comptes publiés en juillet 2017, il annonce posséder plus de 3,2 milliards de dollars d’avoirs financiers.

Négociations mal menées

Le Royaume-Uni avait fait preuve de la même complaisance pour décrocher les JO en 2012. À l’époque, néanmoins, les villes candidates se bousculaient. Cette fois, Paris était seul dans la course et tenait le CIO. « C’est ce qui est le plus déplorable avec cette organisation parisienne des Jeux », relève sur son blog Alexandre Delaigue, professeur d’économie à Lille 1, qui dénonce depuis des années les errements financiers des Jeux. « Au lieu d’apporter une solution au problème en mettant le CIO dans l’obligation de faire autrement, cela permet de continuer les gaspillages, comme si de rien n’était. » La seule édition des JO qui n’a pas perdu d’argent est celle de 1984.

Comme Paris, Los Angeles s’était retrouvée seule candidate. Mais contrairement à Paris, Los Angeles en avait profité pour négocier durement. La Ville avait exigé que les instances olympiques se portent garantes des pertes éventuelles. Résultat : 150 millions de dollars de bénéfices ! Le CIO avait touché 15 % seulement des droits télé, en 1984. Pour 2024, tout était déjà bouclé il y a deux ans. Le Comité olympique a vendu les droits au groupe américain Discovery (1,3 milliard d’euros) et il en fera ce qu’il voudra. Bref, Paris pérennise un système calamiteux de mutualisation des pertes et de privatisation des bénéfices. Grecs, australiens, britanniques ou français, les contribuables payent les Jeux et le CIO en empoche les retombées.

Le contrat « ville hôte » qu’Anne Hidalgo se félicite d’avoir signé à Lima le 13 septembre est un traité de capitulation. Le CIO prend sa dîme sur tout, y compris les timbres (1 %) et les éventuelles monnaies commémoratives (3 %). Il impose ses fournisseurs et prestataires (art. 31). Il récupérera « toutes les données d’utilisateurs » collectées pendant les Jeux ! (art. 32) En cas de conflit juridique, le Tribunal arbitral du sport de Lausanne est la seule juridiction admise (art 51). Bien évidemment, les instances olympiques ne seront pas « conjointement responsables des engagements financiers de la ville hôte » (art. 4). En revanche, si jamais les Jeux étaient bénéficiaires, elles garderaient 80 % de l’excédent ! (art. 10)

Entre claquer la porte au nez du CIO et accepter benoîtement ses exigences démesurées, il y avait un moyen terme : se battre âprement sur tous les termes du contrat. On n’a même pas essayé. Il fallait avoir les Jeux, les embouteillages, les chantiers. Fallait-il vraiment, de surcroît, passer pour des jobards ?

Ploërmel: le Conseil d’Etat a bien fait de se prononcer contre la croix

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Deux habitants manifestent contre l'érection d'une croix au-dessus de la statue de Jean-Paul II de Ploërmel en 2006. SIPA. 00537705_000019

Au regard de la loi sur la laïcité, le Conseil d’Etat ne pouvait pas laisser en place la croix de Ploërmel. A l’heure de lutter contre l’islamisme, il n’est de toute façon pas souhaitable de faire des « accommodements raisonnables ».


Le Conseil d’État, vient une nouvelle fois de prendre une décision qui a suscité une certaine émotion chez les catholiques. Par un arrêt en date du 25 octobre dernier, il a donné injonction à la commune de Ploërmel de retirer la croix installée au-dessus d’une statue du pape Jean-Paul II. En ces temps de combats furieux sur les questions de laïcité, la décision a été perçue, à la fois comme une injustice mais aussi comme une avanie par une communauté catholique qui se sent maltraitée au regard des complaisances dont bénéficie incontestablement l’islam intégriste. On a donc vu fleurir un tas de commentaires courroucés dans les médias, et les réseaux ont pris le relais avec, comme d’habitude, le hashtag qui tue. Cette fois-ci ce sera #montretacroix pour accompagner un déferlement de photos et de commentaires marqués par la plus grande confusion.

#démontetacroix

Sur Causeur.fr, mon confrère et collègue Pierrick Gardien a, en termes sévères, critiqué la décision de la haute juridiction, la trouvant « pour le moins discutable » et se demandant si celle-ci n’avait pas à cette occasion fait du zèle. Pour ma part, je considère que le Conseil d’État ne pouvait statuer autrement. Et qu’il lui est fait là, pour une fois, une mauvaise querelle.

Revenons rapidement sur les faits tels que l’on peut les connaître aujourd’hui. Un artiste russe Zurab Tsereteli a offert à la commune de Ploërmel une statue en pied du pape Jean-Paul II. Le maire en exercice a soumis au conseil municipal, « une délibération du 28 octobre 2006 qui avait exclusivement pour objet l’acceptation, par la commune, d’un don de M. R… portant sur une statue représentant le pape Jean-Paul II en vue de son installation sur la place éponyme de la commune ». C’est postérieurement qu’a été prise la décision d’installer cette statue sous une arche surmontée d’une croix. Six ans plus tard, des laïcards obtus qui, un siècle après la loi sur la séparation des Eglises et de l’État continuent à bouffer du curé, se sont réveillés et ont considéré qu’il y avait là un spectacle insupportable. Le tribunal administratif de Rennes leur a donné raison et la Cour d’appel de Nantes tort.

Pas de prescription

Pour critiquer la décision du Conseil d’État, Pierrick Gardien a avancé plusieurs arguments. Tout d’abord que l’ensemble statue – Croix était artistiquement indissociable. Et qu’il fallait donc apprécier le monument dans sa globalité. C’est tout simplement erroné, la statue seule a été donnée à la commune et c’est celle-ci qui a décidé de la compléter de cette façon. Le droit moral de l’artiste ne porte bien évidemment que sur la statue elle-même.

On reproche ensuite au Conseil d’État de n’avoir pas considéré que, six ans après, la délibération d’acceptation du don était définitive et inattaquable, les délais de recours étant échus. C’était d’ailleurs l’argument retenu par la Cour administrative d’appel de Nantes pour déclarer irrecevable la demande de nos duettistes laïcards. Or, fort justement, la haute juridiction a constaté qu’il y avait eu deux décisions distinctes : celle du conseil municipal du 28 octobre 2006, mais également, et c’est là l’essentiel, une autre, prise en dehors de tout formalisme, visant à installer l’arche et la croix au-dessus de la statue. Et pour celle-là, les délais n’étaient pas échus, parce que n’avaient pas été réalisées les formalités de publicité qui s’imposent à toute décision administrative pour être exécutoire et pour faire courir les délais de recours. Malicieusement, mon confrère fait appel au bon sens et nous dit : «Pour qui a suivi ce raisonnement juridique alambiqué, la contorsion est grossière : comment le maire de Ploërmel aurait-il pu publier une décision qui n’existe pas ? » Eh bien non, il n’y a pas de contorsion grossière, ni raisonnement alambiqué. Simplement l’application de ce que l’on appelle précisément « la théorie de l’acte inexistant » que les juridictions administratives utilisent depuis fort longtemps ! La décision existe factuellement, mais elle n’a pas « d’existence administrative régulière ». C’est la raison pour laquelle on peut l’attaquer à tout moment.

1905-2017, même combat

Voilà ce que nous dit de façon difficilement réfutable le Conseil d’État : «Toutefois, il ressort également des pièces du dossier soumis aux juges du fond que la délibération du 28 octobre 2006 avait exclusivement pour objet l’acceptation, par la commune, d’un don de M. R… portant sur une statue représentant le pape Jean-Paul II en vue de son installation sur la place éponyme de la commune et ne comportait aucun élément relatif à l’arche et à la croix de grande dimension, distinctes de la statue et installées en surplomb de celle-ci. L’installation, au-dessus de la statue, d’une arche et d’une croix doit ainsi être regardée comme révélant l’existence d’une décision du maire de la commune distincte de la délibération du 28 octobre 2006 ».

Bien sûr que la décision du maire existait, puisque l’arche et la croix ont été édifiées aux frais de la commune. Elle était grossièrement irrégulière dans la mesure où elle n’était pas le fruit d’une décision formalisée de la commune opposable aux tiers, et surtout constituait une violation évidente de l’article 28 de la loi de 1905 dont il faut rappeler les termes : « Il est interdit, à l’avenir, d’élever ou d’apposer aucun signe ou emblème religieux sur les monuments publics ou en quelque emplacement public que ce soit, à l’exception des édifices servant au culte, des terrains de sépulture dans les cimetières, des monuments funéraires ainsi que des musées ou expositions ».

Ne pas créer de précédents pour les islamistes

C’est la raison pour laquelle la mobilisation autour de l’affaire de Ploërmel est une mauvaise cause. Et ce n’est pas une bonne idée d’invoquer « les racines chrétiennes de la France » ou de tout mélanger en invoquant les foucades de Georges Frêche à Montpellier, ou les obscénités que les escrocs de « l’art » contemporain s’ingénient à installer dans l’espace public.

A lire aussi: Robert Ménard: « La crèche en mairie, c’est la France qu’on aime »

En ces temps difficiles où le combat pour la laïcité, qui concerne d’abord l’islam intégriste, n’est pas facile à mener, pourquoi créer des précédents et réclamer ainsi pour les chrétiens des « accommodements raisonnables » en essayant de contourner la loi ? Alors qu’il est essentiel justement de les refuser et de les combattre fermement dès lors qu’ils émanent du salafisme ou du wahhabisme. Pour ne prendre que cet exemple, les prières de rue de Clichy-sous-bois où l’on psalmodie des sourates meurtrières contre les mécréants bénéficient d’un laxisme insupportable de l’État. Les territoires perdus, ces petits califats qui ont fait sécession, sont le fruit de la démission des autorités publiques. C’est justement en étant rigoureux sur les principes, et en étant cohérent que l’on pourra mener ces indispensables combats.

Admission à l’université: la réforme qui promet de ne rien changer

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Le Premier ministre, Edouard Philippe, et le ministre de l'Enseignement supérieur, Frédérique Vidal, ont présenté le "Plan étudiants", lundi 30 octobre 2017. SIPA. Numéro de reportage : 00829835_000003

Le « Plan étudiants » présenté par le gouvernement ne prend pas la crise des admissions post-bac par le bon bout: c’est la sortie des lycées qui pose problème, pas l’entrée à l’université.


Le pédagogisme rattraperait-il l’Université ? On peut le craindre lorsqu’on entend, dans les annonces ministérielles, le vocabulaire bien connu de la pédagogie destructrice de l’école. Voici le « prérequis », ce faux concept utilisé pour dire que l’école maternelle doit préparer à la lecture et l’écriture sans enseigner ni l’une ni l’autre. Bon, il est vrai que le Premier ministre a renoncé au mot, probablement pour cette raison, mais il l’a remplacé par celui d’ « attendus », qui veut dire la même chose. Voici le « contrat de réussite pédagogique » qui rappelle la « pédagogie de la réussite » à l’école primaire. Sans oublier l’« accompagnement individuel » au lycée, les deux professeurs principaux qui vont « aider » l’élève à choisir. Surtout, les nouveaux étudiants se verront proposer un « parcours personnalisé » selon leur bac, leur niveau et leur « motivation » avec un « Contrat de réussite étudiant » (les juristes apprécieront le détournement de la notion de contrat) !

Une réforme des mots

Il faut noter que la manipulation pédagogiste dans l’enseignement supérieur ne date pas d’aujourd’hui. Qui donc a mis en place la « compensation » qui permet de rattraper une mauvaise note dans une matière principale par une meilleure note dans une matière secondaire ? De rattraper un semestre manqué par un autre mieux réussi alors même que ces semestres sont indépendants ? Qui a interdit les notes éliminatoires ? Les notes plancher ? Qui a inventé la « capitalisation » (notes, UE et semestres définitivement acquis) ? Ce ne serait pas en 2011 ? Comme on voit, le pédagogisme n’est pas seulement à gauche, même s’il l’est majoritairement.

L’avantage du pédagogisme est de permettre une révolution spectaculaire qui ne se traduit jamais dans les faits parce que le public se satisfait des mots employés. Une réforme impossible arrive donc parce qu’elle est inévitable, mais étant impossible, elle ne sera que dans les mots.

Cette réforme est impossible parce qu’on parle d’entrée à l’Université alors qu’il faudrait parler de sortie des lycées. Ce ne devrait pas être à l’Université de s’adapter aux élèves venus des lycées, mais aux élèves d’arriver à l’Université avec les moyens d’en suivre les enseignements. On ne devrait donc pas traiter les Universités comme des lycées. Les lycées diffusent le savoir ou la culture au sens large. Leur mission est d’augmenter le niveau de culture de la population.

A lire aussi: La crise de l’Université est une crise des lycées

L’Université a une tout autre mission, et qui lui est spécifique, celle de produire des savoirs. Si on la surcharge d’une autre mission, on l’affaiblit dans cette mission propre. Or, aucune université ne renoncera à la production du savoir. Il deviendra donc inévitable de trouver les moyens d’écarter les étudiants qui, pour une raison ou une autre, ne peuvent pas suivre. La solution usuelle, celle mise en œuvre aux États-Unis, est de faire patienter les étudiants dans un premier cycle jusqu’à ce qu’ils décident d’eux-mêmes d’abandonner. C’est la solution retenue aujourd’hui, mais sans le dire, pour notre pays.

« Porter 80 % d’une classe d’âge au bac a été une avancée majeure »

Une vraie solution consisterait à remonter le niveau du baccalauréat. Mais ce n’est pas ce qu’on veut et Mme Frédérique Vidal, ministre de l’Enseignement supérieur, a tenu à le dire : « Porter 80 % d’une classe d’âge au bac a été une avancée majeure ». Sauf qu’être titulaire d’un diplôme qui n’atteste pas vraiment d’une qualification ne sert à rien. Même les mentions « très bien » sont souvent en difficulté. Et les problèmes sont bien connus : les programmes sont extraordinairement allégés ; les mathématiques s’enseignent sans les démonstrations, l’histoire sans suivi et sans chronologie, quelquefois ce sont les enseignements scientifiques ou mathématiques qui manquent (des élèves prennent une calculette pour… diviser par dix !). On ne leur donne guère d’habitudes de travail, on ne les fait pas vraiment écrire… On fait souvent semblant en tout. Mais pas toujours, car il y a encore des professeurs qui résistent à ce laxisme institutionnalisé.

Comment entreprendre des études supérieures sans une certaine aisance dans l’expression, dans la capacité à rédiger, dans la capacité à mettre en ordre et par écrit ses propres idées ou quand on n’a acquis ni méthode ni capacité critique ?

On pourrait prolonger cette liste : les élèves prêts pour l’enseignement supérieur le sont par l’aide de leur milieu beaucoup plus que par l’efficience des lycées. Tout cela est bien connu. Connu au point qu’on se demande si l’inefficience de notre système d’enseignement ne serait pas en fait le véritable but. On estimait, en 2012, à 150 000 le nombre d’élèves sortant du collège sans diplôme. Par ailleurs, seuls 27% des étudiants inscrits en première année d’université en ressortent diplômés. Si là est l’objectif, il est atteint. Et cela quelles que soient les majorités de droite ou de gauche au pouvoir.

Il faudra, un jour, se demander pourquoi.

Halloween: parle à mon cul, mon Occident est malade

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Un peu partout en Amérique, elles seront bien nombreuses, parmi la jeunesse éclairée, à profiter de cette fête de l’Halloween pour revêtir les déguisements les plus osés. Malgré le froid, les intempéries automnales, les regards impudiques jetés dans les autobus bondés et les probables réprobations de certains parents, elles sortiront fièrement. Elles investiront massivement les bars, les pistes de danse et finalement, les taxis au petit matin.

Lapinettes, diablesses, cat women et femmes de chambre à faire frémir d’envie un type comme DSK seront au rendez-vous. Je ne crois pas qu’elles auront attendu avec impatience cette fête aux origines celtiques pour mettre en valeur leurs précieux atouts, mais force est de constater que l’Halloween sert de tremplin à l’hypersexualisation. Au Canada, une jeune demoiselle prête à être cueillie parviendrait à tout dévoiler en prétextant incarner un joueur de hockey.

Homo festivus

Ce n’est pas un hasard si vous ne croiserez pas beaucoup de jeunes femmes déguisées en Afghanes ou en Pakistanaises. L’Halloween est symptomatique de cette nouvelle culture de l’orgie, de ce retour en force des traditions païennes. L’Halloween pour adultes fait éclater la morale judéo-chrétienne en 1000 morceaux. « Fuck the world », pourrait-on entendre. Le couple, le mariage, la fidélité, qu’est-ce qu’il en reste ? Il faut baiser et s’amuser, il faut boire et copuler, laisser place à l’Homo festivus, écrirait le regretté Philippe Muray.

Il est quand même amusant d’observer à quel point peut s’enraciner, dans notre quotidien, une sexualité si frénétique. Publicités suggestives, clips musicaux quasi pornographiques, bananes en bouches, crème glacée fondante sur lèvres dociles et leggings encourageants : voilà l’esprit de notre temps. Les shooters girls aux seins débordants scandalisent les extrémistes musulmans et certains vieux garçons se reconnaissent dans leurs obsessions virginales. On dit que les contraires s’attirent…

Débandade idéologique

Les églises sont vides et on assiste à une crise spirituelle. Plusieurs se réfugient dans l’orgie, les festivals ou les plaisirs gourmands tandis que d’autres choisissent les spiritualités orientales. Dans les dernières années, les rayons des librairies ont été remplis de ces ouvrages censés guider vers le nirvana exotique les gens aux prises avec une crise existentielle. Nous nous déguisons en bouddhistes, en hindouistes, en Amérindiens, en nouveaux druides et en créatures zen. Pas besoin d’attendre l’Halloween : l’Occident passera le reste de sa vie à revêtir tous les habits du monde en adoptant le multiculturalisme.

Que reste-t-il sérieusement de nos traditions lorsque notre jeunesse s’élance sur la piste de ce dionysisme contemporain, quand le capitalisme ne fait que lubrifier l’imaginaire collectif d’une société perdue ? Si l’Occident a besoin d’une érection, c’est bien d’une érection idéologique. Les valeurs nationales se sont épuisées et la recrudescence d’une esthétique antique fait place au relativisme. Qui parle franchement de l’avenir de la France, de celui du Québec, de celui de l’Occident dans cette atmosphère lubrique ?

Quand Dieu n’est pas là…

Le veau d’or est à nos portes et l’idolâtrie nous guette. C’est le culte du corps, des starlettes, des branlettes et des sensations fortes. Mais l’ancien Dieu est mort : il n’y aura pas de châtiment collectif, de punition divine pour nous remettre sur le droit chemin. La seule que nous connaitrons vraiment, c’est la mort lente et imminente de notre civilisation.

L’Halloween dionysiaque, c’est un peu le début de la fin. Les rêves des grands bâtisseurs d’autrefois se sont évanouis. Tout va trop vite, nous n’aurions même plus le temps de nous investir dans quoi que ce soit. Mais quand même, fêtons avec ce qu’il nous reste : lapinettes, diablesses, cat women et femmes de chambre à faire frémir d’envie un type comme DSK.

Festivus Festivus / Conversations avec Elisabeth Levy

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Novlangue: parlez-vous post-français ?

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Emmanuel Macron, août 2016. SIPA. 00769388_000034

Emporté par le torrent fougueux du sabir associatif, de la novlangue médiatique et du charabia managérial, vous êtes un peu perdu… Vous nous le dites dans un courrier abondant, et nous vous avons compris. Voici quelques éclaircissements.

« Agrégateur de mobilités »

Société nationale des chemins de fer. Évidemment, jadis l’imaginaire du train c’était Gabin dans La Bête humaine, les filles des gares des tableaux de Paul Delvaux, le TGV, la gare de Perpignan centre du monde… mais ça, c’était avant… « M. Macron, chantre de la “start-up nation” veut même transformer le mastodonte ferroviaire en une “entreprise d’agrégation de mobilités. » (Le Monde) Voilà le travail.

« Colbert » (Jean-Baptiste)

Produit dérivé de nazis non inclusifs du Ku Klux Klan. N’a absolument aucun avenir en tant qu’esclavagiste et contrôleur général des Finances. Toutes les statues le représentant seront déboulonnées dans de grands rites païens retransmis par la TV. Elles seront toutes progressivement remplacées par des figures de la télé-réalité ou par de « l’art de rond-point ».

« Cortège féministe autonome inclusif intersectionnel non mixte »

Pyjama-party entre filles, à Montreuil. Une pratique vieille comme le monde, que la morale réprouve. (Source du charabia : l’agenda de paris-luttes.info).

« Évangélisation »

Action de développement commercial. « J’espère avoir contribué à l’évangélisation du marché français au co-working, véritable révolution… » (Séverin Naudet, PDG de WeWork, dans Le Figaro). Il a la révolution, il a l’évangélisation, il a le « wording »… il aura l’époque !

« Jeux olympiques »

Tohu-bohu médiatique planétaire, aboutissant en général à l’enrichissement indécent des sponsors et à la construction d’équipements sportifs superflus, qui finissent par tomber en ruine. « Ces Jeux seront un véritable accélérateur de transition écologique. » (Anne Hidalgo, au sujet des JO de 2024). Moi non plus.

« Team Building »

Jeu de piste en forêt, escalade, accrobranche, Parc Astérix, Euro Disney… management… « À coups de courses d’orientation, de sport ou de jeux en groupe, les députés LREM misent sur des activités originales pour fédérer leurs troupes essentiellement composées de nouveaux élus» (Marianne) Vite, la touche escape !

C'est le français qu'on assassine

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Azerbaïdjan, le Caucase compliqué

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Bakou, Azerbaïdjan. Démolition de maisons dans la rue Sovietskya, 2016. Sipa. Numéro de reportage : 00759000_000006.

Vus de Paris, les pays qui ne sont pas des démocraties libérales paraissent suspects. Pourtant, la vision occidentale de la démocratie ignore l’effort et le temps nécessaires à des sociétés dont l’histoire et la situation géopolitique, très différentes, de l’Europe occidentale ou de l’Amérique du Nord, pour arriver au niveau de maturité politique de la France, du Royaume-Uni, de l’Espagne ou du Canada. C’est le cas de l’Azerbaïdjan[tooltips content= »L’auteur a visité l’Azerbaïdjan à l’invitation du gouvernement local »]1[/tooltips], pays dont l’élite politique et économique souhaite conduire prudemment à travers le processus périlleux qui la transforme de République soviétique en acteur de la mondialisation. Le tout dans une région instable que Moscou considère comme son arrière-cour.   


 

En Azerbaïdjan, on se hâte lentement. C’est probablement la raison profonde de tant de malentendus autour de ce nouvel Etat fondé après la chute de l’URSS. Dans un monde hyper-médiatisé où tout semble bouger à un rythme effréné, l’Azerbaïdjan a développé un modèle politique unique fait de prudence et de patience. A Bakou, parmi les élites – politiques, économiques et militaires – on a l’histoire et le récit national chevillés au corps. C’est un Etat-nation comme les autres. Mais, fait beaucoup plus rare, on y trouve surtout une conscience aiguë des rapports de force. Le nationalisme azerbaïdjanais ne rime pas avec aventurisme ou romantisme. Dans le Caucase du sud, c’est une question de survie. Avec des voisins aussi puissants que l’Iran et la Russie, mieux vaut ne pas confondre courage et inconscience, fierté et orgueil.

Ni Géorgie ni Ukraine

Dans les médias français où on ignore souvent l’histoire et la géopolitique de la région, l’Azerbaïdjan est fréquemment traité avec sévérité. Certains vont jusqu’à qualifier le pays de dictature dirigée par une nomenklatura corrompue. Disons-le d’emblée et sans ambages : l’Azerbaïdjan n’est pas une démocratie libérale comme la Nouvelle-Zélande. Cependant, si on met de côté le cas particulier des Républiques baltes annexées en 1940, combien d’anciennes républiques socialistes soviétiques le sont ? Sur les autres douze ex-républiques soviétiques, seules la Géorgie et l’Ukraine se rapprochent du modèle occidental… mais à quel prix ? Ces deux jeunes démocraties ont choisi une voie qui les a très vite menées à l’affrontement avec la Russie, à la guerre et à l’amputation de leur territoire national, sans parler du lourd coût humain et économique de leurs choix politiques.

L’Azerbaïdjan n’a pas porté à sa tête un Saakachvili, un jeune quadra passé par les universités occidentales, grand séducteur des médias et des dirigeants en Europe comme aux Etats-Unis. Elle n’est pas non plus passée par une « révolution colorée » comme l’Ukraine. Dans cette région dangereuse, ce sont des paris très risqués. L’Azerbaïdjan est bien placé pour le savoir : entre son indépendance en 1991 et l’arrivée au pouvoir en 1993 de Heydar Aliyev, général du KGB, ancien patron du Parti Communiste d’Azerbaïdjan (1968-1982) et le père de l’actuel président Ilham Aliyev, une éphémère démocratie chaotique s’est soldée par une défaite militaire, une économie en ruines et des tensions sur tous les fronts.

Une indépendance chaotique

Les forces démocratiques du Front populaire d’Azerbaïdjan ont sans doute contribué à préparer le pays à l’indépendance mais ont rapidement été débordées par leur incapacité à gérer l’Etat et piégées par les discours nationalistes de sa frange radicale. Aboulfaz Elchibaï, le leader de l’époque, avait ainsi eu la brillante idée de rappeler publiquement que puisque 40% des Iraniens s’avèrent d’origine azérie, l’Iran n’est rien d’autre que l’Azerbaïdjan du sud… A Téhéran, on a moyennement apprécié et la riposte – fermeture du passages des réfugiés azéris fuyant l’Arménie et soutien stratégique à celle-ci – a rappelé les règles du jeu dans cette région. Quant à la guerre menée à l’ouest du pays, autour du Haut-Karabakh, le gouvernement démocratique de l’époque n’a su ni mettre sur pied une armée digne de ce nom ni élaborer une stratégie militaire valable. La perte des territoires de l’ouest et l’afflux massif de réfugiés chassés d’Arménie ainsi que des régions tombées entre les mains des Arméniens ont créé en 1993 une telle crise que les Azerbaïdjanais pensaient revivre le cauchemar de leur malheureuse première république, fondée en 1918 puis rayée de la carte en 1920 après seulement vingt-trois mois d’existence. 70 ans plus tard, le pays s’acheminait vers ce cul-de-sac qu’on n’appelait pas encore un « Etat failli ».

Un sauveur nommé Aliyev

C’est dans ces circonstances dramatiques que les Azerbaïdjanais ont décidé de se tourner vers Heydar Aliyev. Sans exagération aucune, on peut estimer que ce pur produit du système soviétique a sauvé le pays in extremis. Il a su faire accepter à son peuple la défaite – ce que n’avait pas réussi à faire l’Allemagne d’après 1914-1918 ! -, remettre sur pied le secteur pétrolier et, profitant de la faiblesse (qu’il savait temporaire) de Moscou, faire construire un oléoduc reliant Bakou à la Méditerranée sans passer par la Russie. Ce chef d’œuvre géostratégique et financier est aujourd’hui la clé de l’indépendance de l’Azerbaïdjan. Ensuite, le père puis le fils à partir de 2003, ont mis en place des politiques de développement et de redistribution qui ont forgé l’Azerbaïdjan d’aujourd’hui : un pays bien engagé sur la voie du développement économique et humain.

La réussite azerbaïdjanaise s’appuie sur le système élaboré à partir de 1993 par Heydar Aliyev. Membre du Politburo à partir de 1982, Aliyev a suivi de près l’ascension de Mikhaïl Gorbatchev et sa manière de conduire l’URSS. Très vite, il a cependant pris ses distances avec le dirigeant soviétique, le critiquant sur le fond comme sur la forme. Pour lui, Gorbatchev n’a pas compris les forces qu’il était en train de réveiller. Écarté du pouvoir en 1986 par l’auteur de la Perestroïka, il a vu ses craintes réalisées, l’URSS brisée, le chaos et les guerres inter-ethniques s’installer. C’est avec cette expérience en tête qu’il arrive au pouvoir à Bakou en 1993, déterminé à ne pas répéter les erreurs de Gorbatchev et à tracer pour son pays une voie à part. Concrètement, sa stratégie politique a consisté à faire évoluer les institutions et les élites dirigeantes héritées de l’époque soviétique. Pas de révolution, pas d’anathèmes, il s’agit de travailler avec les mêmes cadres patiemment et lentement de façon à maîtriser le changement autant que faire se peut tout en faisant progressivement émerger une nouvelle génération.

Quand une élite surgit de terre

On a fait grandir des Saakachvili et des Macron pour leur confier les grands projets, les ambassades, les postes clés. Mais sans se précipiter ni éliminer la vieille garde. On garde Artur Rasizada, 82 ans, Premier ministre depuis plus de vingt ans. On ne se sépare pas non plus de Ramiz Mehdiyev, 79 ans et chef indéboulonnable de l’administration présidentielle  depuis 1995, sans parler des vice-premiers-ministres, tous de la vieille garde, qui ont la main sur les dossiers stratégiques. Le président lui-même, certes aidé par la biologie, manœuvre entre les anciens alliés de son père et les jeunes loups qu’il a formés et recrutés. Voici donc la recette de l’élite politique, économique et technocratique du pays : un mélange d’anciens cadres soviétiques et de jeunes technos diplômés, ultraconnectés, et parlant l’anglais international.

Rarement héritiers ou enfants de la nomenklatura, ces nouvelles classes moyennes supérieures poussent aussi la lutte contre la corruption, cette maladie des anciennes républiques soviétiques dont le Caucase connaît une variante particulièrement tenace. Aux opérations coup de poings médiatisées à la chinoise qui se terminent par des procès publics et des exécutions (l’Azerbaïdjan a d’ailleurs aboli la peine de mort il y a vingt ans), Bakou a préféré une stratégie plus prudente. Puisque le contact avec l’administration (délivrances des cartes d’identités, passeports, permis de conduire et autres documents nécessaires aux particuliers et aux entreprises) est le lieu par excellence de la petite corruption, celle qui pourrit la vie quotidienne et sape la confiance des citoyens dans l’Etat, un système de guichet unique et automatisé a été récemment mis en place. Au lieu de chasser le larron, l’Azerbaïdjan s’attaque à l’occasion qui le fait. Le problème est loin d’être résolu et sur certains points comme les exemptions de service militaire (en principe un an obligatoire pour les hommes), l’évolution est plus lente. Aller trop loin et trop vite quand les salaires du secteur public restent malgré tout assez bas pourrait néanmoins avoir des conséquences fâcheuses. Là aussi, on se précipite tout doucement.

Réforme agraire et redistribution

Plus généralement, même s’il est difficile d’évaluer le niveau de la redistribution de la richesse nationale, deux indices démontrent la réalité des transferts massifs vers les classes populaires. Tout d’abord, les salaires qui tout en restant bas (450 euros en moyenne) ont fortement augmenté depuis 2008. Ensuite la distribution des terres agricoles après le démantèlement des fermes collectives n’a pas favorisé les riches ni donné lieu à des concentrations exceptionnelles de parcelles. C’est ainsi que, selon une enquête de la Banque mondiale, 90% des Azerbaïdjanais interrogés estimaient que la réforme agraire a été juste. Le fait que des très nombreux foyers d’agriculteurs ont pu franchir le seuil de la pauvreté témoigne des effets durables de cette politique. A supposer – comme l’insinuent certains articles de presse – qu’une petite élite capte une bonne partie de la richesse nationale, il est évident qu’une politique de redistribution massive a été mise en place très tôt et qu’elle reste en vigueur.

Petit à petit, l’Azerbaïdjan évolue vers plus de souplesse mais toujours à petit pas et en vérifiant mille fois que la voie est libre avant d’engager la traversée. Est-ce le bon rythme ? Faut-il aller plus vite, lâcher du lest à l’opposition, se mettre à l’heure occidentale sur les droits de l’homme ? Ce n’est ni à un visiteur de passage ni à une émission d’enquête de le dire car il n’existe pas une réponse simple à ces questions complexes. Hosni Moubarak pensait qu’il menait la transformation de l’Egypte dans le bon rythme. Pendant l’hiver 2011, il a semblé avoir tort. Sept ans plus tard, avec Sissi au pouvoir, il faut fortement nuancer ce jugement.

Consensus sur le Karabakh

Avec 40% de sa population active employée dans l’agriculture, un secteur industriel (essentiellement agroalimentaire) faible et des échanges commerciaux trop concentrés en direction des marchés des anciennes républiques soviétiques, l’Azerbaïdjan, qui tire l’essentiel de son PIB des hydrocarbures, a besoin d’avancer sur un front large. Le rythme est dicté par les enfants nés après la chute de l’URSS, lesquels n’ont pas la même mentalité, les mêmes besoins et encore moins les mêmes attentes que leurs aînés. Ils sont connectés –Bakou propose du Wi-Fi gratuit presque partout –, voyagent et souvent étudient à l’étranger. Mais s’il y a un sujet sur lesquels les jeunes occidentalisés et les anciens issus de l’école soviétique s’accordent, c’est la question du Haut-Karabagh et le conflit avec l’Arménie. La raison de ce consensus est simple : l’Azerbaïdjan moderne et indépendante est née de la crise du Karabagh.

Le réveil national arménien, à l’origine de la crise du Karabagh, est probablement la goutte qui a fait déborder le vase de la perestroïka, déclenchant le processus qui en quatre ans allaient disloquer l’URSS. A Erevan comme au Karabagh, province faisant partie de l’Azerbaïdjan selon le droit international depuis presque un siècle mais jouissant du statut de quasi autonomie, on a vite compris que les réformes de Gorbatchev allaient ouvrir un boulevard aux revendications nationales arméniennes, pour certaines légitimes : on ne voit pas au nom de quoi les Arméniens seraient privés d’un Etat-nation indépendant. Toute la question est celle des frontières et de la condition des minorités, notamment azéries.

Le parallèle arménien

Dès 1987, la classe politique arménienne est parvenue à fusionner les structures existantes – Parti Communiste arménien, soviets – avec les forces nouvelles des fronts populaires aspirant à l’indépendance. Cette capacité de s’unir rapidement autour d’un projet national et de comprendre très tôt que l’URSS courrait à sa perte, ont permis aux Arméniens d’Arménie et du Haut-Karabagh, d’avoir toujours une longueur d’avance sur les Azerbaïdjanais. Car à Bakou, contrairement à Erevan, le Parti Communiste azerbaïdjanais (PCAz) a persisté à croire en Moscou, en Gorbatchev et dans le droit, soviétique à l’époque internationale aujourd’hui. En conséquence, le front populaire azerbaïdjanais (FPA) a subi la répression du Parti communiste alors que les Arméniens ont eu l’intelligence d’intégrer la contestation au sein du Parti car ils sentaient venir la fin du système soviétique.

Mais ce n’est pas le seul défi qu’affrontaient les forces nouvelles en Azerbaïdjan. Partant d’une revendication démocratique – desserrer l’étau soviétique et communiste sur la société, libertés politiques -, le FPA  a rapidement été confronté à la question ethno-nationale, portée par les premiers réfugiés chassés par des nationalistes arméniens. Très tôt, pour l’Azerbaïdjan, la question de l’évolution du régime et de la société a été polluée par le début de ce qui ressemble énormément à un nettoyage ethnique subi par les Azéris en Arménie puis au Haut-Karabagh. Ce n’est qu’en 1990, après le massacre perpétré le 20 janvier par les troupes envoyées par Gorbatchev pour disperser les manifestations indépendantistes géantes de Bakou, que la classe politique azerbaïdjanaise commence, trois ans après les Arméniens, à intégrer les forces issues du FPA dans les structures politiques existantes. Il était déjà trop tard. L’Azerbaïdjan n’a pas pu rattraper le temps perdu et les Arméniens, à la fois mieux organisés et plus soutenus par Moscou, ont pu s’emparer du Haut-Karabagh ainsi que des sept autres régions alentour.

Le pays musulman le plus laïc

L’Azerbaïdjan, déjà dirigée par Heydar Aliyev, a accepté un cessez-le-feu en 1994 mais les questions liées au statut définitif du Haut-Karabakh, à leurs frontières occidentales et aux relations avec l’Arménie restent irrésolues. Elles figurent toujours au cœur des préoccupations des Azerbaïdjanais.

N’oublions pas que l’Azerbaïdjan est probablement le pays musulman le plus proche de la laïcité occidentale. Que ce soit la tolérance aux autres croyances, le statut des femmes et leur présence dans l’espace publique ou la méfiance vis-à-vis tout ce qui ressemble de près ou de loin à l’islam politique font de l’Azerbaïdjan un modèle unique qui mérite d’être connu.

L’Azerbaïdjan d’aujourd’hui est l’aboutissement d’un certain nombre de choix politiques pouvant se résumer en une formule : une Perestroïka 2.0. L’exemple malheureux de l’URSS démontre à quel point la précipitation à octroyer des libertés inadaptées à la culture et à l’histoire des sociétés concernées est une grave erreur qui se solde par un violent retour de bâton. La voie médiane qui évite des destins comme ceux de l’Ukraine ou la Géorgie d’un côté et de la Biélorussie de l’autre ne devrait pas être méprisée.

Cap vers l’Europe

Le contrat social et politique qui lie aujourd’hui les Azerbaidjanais à leur gouvernement promet une certaine stabilité politique, la sécurité, la prospérité et la recherche de solutions diplomatiques à la question du Haut-Karabagh. En contrepartie, certaines libertés fondamentales sont plus limitées qu’en Occident. Ce contrat s’accompagne d’une sorte de promesse tacite de libéralisation graduelle – économique, bureaucratique et plus tard, dans un avenir non défini, par une ouverture politique. On a le droit d’émettre des doutes voire de critiquer le système politique azerbaïdjanais mais il faut d’abord prendre la peine de l’étudier et le connaître, de prendre pleinement connaissance du contexte, de l’histoire, de la géopolitique et de l’anthropologie d’une société dont l’objectif est de rester souveraine et indépendante pour pouvoir se rapprocher, à son rythme, de l’Europe et de l’Occident.

Brexit: pourquoi les négociations ont peu de chances d’aboutir

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Le négociateur britannique, David Davis, et le négociateur européen (français!), Michel Barnier, peuvent-il être sur la même longueur d'onde? SIPA; AP22067395_000014

Michel Barnier et David Davis, les deux négociateurs du Brexit pour l’Union européenne et la Grande Bretagne, sont engagés dans un dialogue de sourds. Sans doute faut-il mettre leurs surdités respectives sur le compte de leurs univers mentaux divergents.

Bien sûr, Barnier ne représente pas la France dans ces discussions. Il suit les « Orientations du Conseil Européen pour les négociations sur le Brexit ». Un vétéran de la diplomatie britannique commentait récemment : « Je n’ai jamais vu un texte aussi éloigné du principe du donnant-donnant, qui est en général reconnu comme le cœur des négociations entre démocraties ».

Un problème napoléonien

Un négociateur allemand notait cependant que le mot le plus important de ces « Orientations » est qu’elles pourront être « adaptées ». C’est un vocabulaire qui parle aux Britanniques – celui du marchandage. Mais ce n’est pas l’idée que les Français se font d’un traité. Et malheureusement pour David Davis, le ministre anglais du Brexit, il doit discuter avec un Français.

Ce problème date de plus de deux siècles. Bien avant Juncker-Barnier, les Anglais se souviennent du duo Bonaparte-Talleyrand. En 1802, après une longue guerre sans vainqueur, les deux pays signèrent le Traité d’Amiens.

Ce compromis aurait pu donner à l’Europe la paix pour trente ans. Mais après quelques mois de chamailleries, les relations furent coupées. S’en suivirent treize années de guerre et de dévastations. Napoléon essaya de détruire l’économie britannique en interrompant son commerce avec le continent. La Grande-Bretagne répliqua, contournant le blocus et renforçant sa domination commerciale dans le monde. Cet épisode sanglant prit fin à Waterloo.

Paix rigide contre « paix expérimentale »

L’origine du désastre vient des conceptions très différentes que chacun se faisait d’un traité de paix. Pour les Anglais, c’était un premier pas vers une coexistence acceptable. Il impliquait de futures concessions et des signes de confiance de la part des deux parties. Le roi George III parlait d’ « une paix expérimentale ». Mais pour les Français c’était un texte rigide que les Britanniques devaient respecter à la lettre. C’était l’issue des négociations, pas leur début. Il n’y avait pas d’autres sujets à discuter.

A lire aussi: Brexit, la presse française refuse d’y croire

Les Français envahirent la Hollande, étendirent leur emprise sur la Suisse et l’Italie, continuèrent de nuire au commerce anglais et firent ouvertement des préparatifs pour envahir l’Empire ottoman. Quand les Anglais protestèrent, Talleyrand leur répondit que ces sujets n’étaient pas couverts par le Traité d’Amiens, et refusa toute discussion.

La rupture eut lieu au sujet de Malte. Les Anglais avaient libéré l’île, mais le Traité prévoyait leur départ. Ils rechignèrent à la quitter, surtout à cause des menaces françaises sur la Turquie. Les Français insistèrent, Napoléon allant jusqu’à crier publiquement sur l’ambassadeur britannique que l’Angleterre devait remplir ses obligations à la lettre. Les Britanniques, jugeant que l’absence d’accord valait mieux qu’un mauvais accord, donnèrent un ultimatum à la France puis déclarèrent la guerre.

« Les Britanniques fuient les principes »

Ce genre d’incompréhension traversa les générations, même quand les deux pays étaient en bons termes. Les Britanniques voulaient une relation large mais imprécise, reposant sur une coopération concrète. Les Français cherchaient des accords écrits et contraignants, fondés sur les principes définis. Le grand ministre des Affaires étrangères, Lord Palmerston, disait « qu’il n’est pas d’usage pour l’Angleterre d’accepter des accords prévoyant des cas qui ne se sont pas encore posés ». Son successeur, Lord Granville, y fit écho en précisant que la pratique britannique était « d’éviter des arrangements futurs pour répondre à des éventualités qui arrivent rarement de la manière dont elles ont été envisagées ».

Lord Curzon fut moins stoïque. Après une rencontre longue et stérile avec un Raymond Poincaré obstiné, il sortit en pleurs en disant : « je ne supporte pas cet horrible petit homme. Je ne le supporte pas ! ». De leur côté, les Français se plaignaient constamment que les Anglais ne pensent pas « logiquement ». Dans les années 1920, André Tardieu déplorait « la répugnance des Anglo-saxons pour les constructions systématiques de l’esprit latin ». Rien n’avait changé en 2003 quand un diplomate britannique commentait que « les Français sont le plus à l’aise quand ils peuvent définir un ensemble de principes… Les Britanniques fuient les principes ».

Les araignées contre les fourmis

Les racines de ces différences sont profondes. Le droit romain, remontant à l’empereur Justinien et à sa forme moderne qu’est le Code Napoléon, fonctionne par l’application de principes généraux immuables. La Common Law des Anglo-saxons recherche des résultats pratiques. De fait, les juges anglais commencent parfois par trouver une solution avant de rechercher les justifications légales qui la fonderaient. Comme le dit un grand juriste américain, Oliver Wendell Holmes : « la vie de la Common Law n’est pas la logique, mais l’expérience ».

La façon de penser des Britanniques a aussi été façonnée par l’empirisme de Francis Bacon, un pionnier de la méthode scientifique moderne. Il se méfiait des « hommes de théorie » et des « raisonneurs » qui plaçaient les idées métaphysiques avant l’expérience pratique : « les raisonneurs ressemblent aux araignées qui tissent leurs toiles à partir de leur propre substance », alors que « les empiriques sont comme des fourmis : ils ne font qu’amasser et utiliser ». L’influence du rationalisme de Descartes en France contraste fort avec celle de Bacon en Angleterre.

Pour les cartésiens, la compréhension des choses commence par les idées dans l’esprit. La théorie d’abord, la mise en œuvre après. La fierté des Français d’être cartésiens est proverbiale.

« Quand on a raison, on ne fait pas de compromis »

Tout ceci place les Anglais et les Français dans des états d’esprit très différents autour d’une table de négociations. Les Britanniques sont réticents à définir des objectifs a priori. Pour eux, la négociation est un processus expérimental pour trouver un accord acceptable par les deux parties. Comme l’a dit un haut fonctionnaire anglais : « les Britanniques se mettent à la place de la personne avec qui ils négocient… les Français n’ont pas de désir de comprendre ce qu’il y a dans la tête des autres ». Au contraire, les Français adoptent ce qui leur semble un ensemble de principes cohérents, et ils les défendent rigoureusement. Un diplomate français le dit : « quand on a raison, on ne fait pas de compromis ».

Le Premier ministre britannique, Harold Macmillan, se plaignait ainsi du général de Gaulle : « Il n’a pas l’air d’écouter les arguments. Il ne fait que répéter sans fin ce qu’il a déjà dit ». Pour les Britanniques cette attitude inflexible est arrogante, pour ne pas dire de l’obstruction. Mais les Français jugent que la réticence des Anglais à définir des principes est un manque de préparation, ou pire, une tentative de la « Perfide Albion » de les berner.

Les autres différences culturelles n’améliorent pas les choses. Dans les négociations, les Britanniques essaient d’être détendus et aimables, et d’améliorer l’atmosphère avec de l’humour – le style naturel du ministre du Brexit David Davis. L’attitude des Français est nettement plus formelle : ils prennent souvent les familiarités et les blagues des Anglais pour un manque de respect et de la superficialité. De leur côté, les Anglais sont frappés par la facilité avec laquelle les Français se mettent en colère ou entrent en confrontation – sans doute pour manifester leur autorité et leur conviction.

Les Anglais « mettent l’accent sur les solutions », les Français « sur les problèmes »

Les milieux d’affaires sont familiers de ces différences. La Chambre de Commerce française en Grande-Bretagne a publié en 2014 un admirable petit manuel sur les comportements de chaque nation, dont le titre sonne comme un avertissement : Le piège de la ressemblance. Il souligne que les Anglais préfèrent « aller vite » quand les Français « n’aiment pas qu’on les presse ». Les Anglais « mettent l’accent sur les solutions », les Français « sur les problèmes ». Les Britanniques, « regardent positivement le compromis, vu comme du pragmatisme ». Pour les Français, « le compromis peut signifier que leur position initiale n’était pas bien fondée ». Et pour couronner le tout, les Britanniques « sont des partisans du gagnant-gagnant », et « s’engageront dans des efforts pour construire des relations de long terme bénéfiques aux deux parties ». Alors que, de leur côté, les Français « sont des partisans du je-gagne-tu-perds, ne semblant pas prêter attention aux risques de rupture de la relation ».

Cependant, s’ils trouvent que leur interlocuteur refuse d’accepter leur logique impeccable, les Français appliqueront différemment la logique en signant souvent un accord de dernière minute. Et si l’araignée cartésienne Barnier vient à bout de la patience de la fourmi baconnienne Davis, et que les parties ne se mettent pas d’accord sur le montant de la note à payer pour quitter l’Union européenne, il est possible que la solution cartésienne viennent des Britanniques : s’en remettre à un arbitrage international dans le cadre des mécanismes de la Cour internationale de Justice de La Haye. Peut-être alors que l’Union européenne et les Britanniques trouveront un accord mutuel et bénéfique sur leurs futures relations commerciales.

Boutin, Tapie, Jul : éloge des têtes de Turc

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Christine Boutin (à gauche,, Bernard Tapie (au centre) et Jul (à droite). SIPA. 00828835_000007 / 00660634_000001 / 00792852_000067

Christine Boutin, Bernard Tapie, Jul: ces derniers jours, médias bobos et réseaux sociaux se sont à nouveau déchaînés. Comme toujours sur des proies faciles…


Trois personnages viennent d’avoir droit à leur petite fête médiatique. Ils font partie de ces punching-balls sur lesquels il faut, comme dans les foires, taper le plus fort possible. Parfois, on n’a pas envie de taper.

Boutin descendue du train

À tout seigneur tout honneur, la rombière emblématique Christine Boutin vient d’annoncer la fin de sa vie politique. Retraite saluée par un festival de ricanements, insultes, blagues salaces et contrepèteries. Alors il est vrai qu’elle a tout pour qu’on la déteste. Catho’ ardente, elle est contre le mariage gay et considère que l’homosexualité est une « abomination », parce que c’est un péché, qui mérite d’ailleurs miséricorde.

Que des bêtises évidemment, elle a un train de retard. Mais pour ça elle a pris cher. Condamnée en correctionnelle, elle fut aussi traitée de dégénérée pour avoir épousé son cousin germain. Ceux qui l’ont insultée oubliant au passage que c’est le cas d’une bonne part de la population en terre d’Islam, où d’ailleurs l’homosexualité est punie de mort.

Christine Boutin n’a jamais appelé à jeter les homos du haut des immeubles. En revanche, sans jamais masquer ce qu’elle était, et sans sectarisme dans l’action, elle a mené une belle carrière politique d’élue locale, femme combattante et émancipée. Elle a fait aussi un très convenable ministre du Logement. Et pour ma part, ce que je retiens particulièrement, c’est qu’elle fut une des premières dans la sphère politique à dénoncer le scandale de l’état indigne des prisons françaises. Si on est encore loin du compte, ce travail a quand même porté ses fruits : qu’elle en soit donc remerciée.

Au revoir, Madame.

«Nanard était sévèrement burné »

Et puis, il y a Nanard, Bernard Tapie « himself », improbable ruffian sorti de nulle part pendant les « années-fric » à qui courage, talent, absence de scrupules et d’illusions sur les hommes ont permis de faire tout et n’importe quoi. Courage, parce que comme le décrivaient « les Guignols » du siècle dernier – quand ils étaient encore drôles -, «Nanard était sévèrement burné ».

Talent, il suffisait de voir comment il écrabouillait systématiquement ses interlocuteurs dans les débats télévisés pour en être convaincu.

Pour l’absence de scrupules, la lecture des quelques livres qui lui ont été consacrés est suffisamment édifiante. Bernard Tapie a même réussi à faire mentir l’écrivain Jean Ray qui disait « qu’il n’y a que la fortune pour faire d’un ruffian un honnête homme, soumis aux lois humaines. » Doublement, parce que le saltimbanque, même richissime, a continué à prendre des libertés avec le droit et la morale. Mais aussi parce que l’entreprise de spoliation, dont il est la victime aujourd’hui, n’a pu se mener que par la violation par l’État de sa propre légalité. Et ça, il n’y a pas de quoi trouver ça formidable.

Bernard Tapie a été victime, il y a plus de 20 ans, de l’affaire du Crédit Lyonnais à l’occasion de la vente de la société Adidas. Il s’en est remis à la justice pour être rempli de ses droits, mais malgré l’évidence, il s’est heurté à la durée interminable des procédures. Il a donc préféré passer par un arbitrage qui lui a rapporté des sommes, certes très importantes, mais sans commune mesure avec ce qu’il aurait pu obtenir au bout de la procédure. C’est-à-dire quelques années après son décès…

Après l’arrivée au pouvoir de François Hollande, la décision a été prise de lui faire rendre gorge et, acrobaties judiciaires après acrobaties judiciaires, ses ennemis ont réussi à le mettre à poil. À l’occasion d’une audience adjacente devant une juridiction belge, Bernard Tapie atteint d’un cancer de l’estomac, et méconnaissable, s’est rendu au tribunal. Le mal qui le ronge ne l’a pas empêché de retourner au combat.

Cela mérite autre chose que des injures, même si on ne va pas plaindre une victime qu’il n’est pas. Simplement, peut-être, exprimer un peu d’admiration pour celui qui doit bien savoir ce qui l’attend, et qui continue à se battre.

Chapeau quand même Monsieur.

Jul, l’enfant de Saint-Jean-du-Désert

Je n’avais jamais entendu parler de Jul, « rappeur marseillais », avant qu’il ne défraie la chronique. Moins pour une assez grosse bêtise qu’il avait commise, que pour avoir publié un tweet d’excuses à l’orthographe hasardeuse. Comme il le recommandait lui-même, je suis allé jeter un coup d’œil sur sa notice Wikipédia. Si je n’ai pas tout compris, j’ai mesuré qu’il n’était pas né avec une cuiller d’argent dans la bouche et que ses débuts dans la vie n’avaient pas dû être très faciles. Quelle est donc cette histoire qui a ameuté médias et réseaux ?

Jul s’est fait arrêter pour excès de vitesse sur l’autoroute, sous emprise de cannabis et avec un passager armé d’un 9 mm. Sûr que cela a fait un peu de bruit et que c’est moyen pour l’image. Alors il a fallu s’y coller et publier spontanément un message d’excuses sur Facebook : « Desolé ma team pour ce qu’il cest passé. Je sait qui a des enfant et des parent qui me suive cest pas une bonne image pour tt le monde donc voila je tenez a mescusez».

Instantanément, l’excès de vitesse, le cannabis, le 9 mm ont été oubliés, Jul illettré, la meute tenait sa revanche. C’est qu’il a pris cher l’enfant de Saint-Jean-du-Désert, l’homme aux disques de platine, récompensé aux Victoires de la Musique, et qui remplit les salles de concert. Un torrent d’insultes et de ricanements, chacun, cuistres et gommeux en tête, y est allé de son commentaire qui n’exprimait que mépris social et frustration.

Voilà un gamin en échec scolaire, fils de maçon, dont l’enfance n’a peut-être pas été rose tous les jours. Mais « franchement, un illettré qui réussit, cela montre bien que cette société marche sur la tête. Nos enfants à nous, qui vont dans les écoles privées et au conservatoire, ils ne sont pas capables d’aligner trois notes, et sont toujours chômeurs à 28 ans. Eh bien, malgré sa réussite musicale, on va pouvoir le renvoyer symboliquement à la condition indigne dont il n’aurait jamais dû sortir ».

Parce qu’on sait bien, que dans les couches populaires ne pas savoir écrire convenablement est vécu comme une indignité. Le pire a été la publication de cette photo d’un tableau ou une enseignante avait marqué en titre : « la dictée de Jul », et reproduit le texte, barré de feutre rouge sous les fautes. Et de rire ? Il n’y a pas de quoi Madame, Jul illettré, c’est aussi votre échec et celui de vos collègues. Pas seulement le vôtre certes, mais il n’y a pas de quoi pavoiser.

Jul devait savoir ce qui l’attendait, et il a fait preuve d’un certain courage en affichant cet illettrisme. Ce qui le démontre aussi, c’est que face à la clameur remettant le couvert, il a répondu qu’il assumait et qu’il était fier de sa réussite : « Ils peuvent parlez jusqu’a demain sur moi ou mon orthographe… sa ne matteint pas lol tant kia ma team derriere moi pff j’accepte tte leur moquerie !  »

Bien joué cousin !

Les Rien-pensants

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Le « Gaydar », la sexualité en un simple cliché!

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Un logiciel de reconnaissance faciale destiné aux aéroports, Royaume-Uni. SIPA. REX40328845_000010

Du temps de Socrate, le physionomiste Zopyre prétendait pouvoir déceler les vices les plus intimes du vieux philosophe par la simple inspection de son ingrate conformation anatomique. Le XIXe siècle positiviste vit émerger autour de ce type de discours une discipline pseudo-scientifique – la physiognomonie – ayant pour objet la mise en lumière des liens entre les caractéristiques physiques des individus et certaines de leurs dispositions mentales. Dans une étude à paraître dans The Journal of Personality and Social Psychology, Kosinski et Wang, spécialistes de l’analyse de données à l’Université de Stanford, ont ravivé l’esprit physiognomoniste en développant une intelligence artificielle capable, une fois correctement « entraînée », de discerner une personne homosexuelle d’une personne hétérosexuelle.

50 nuances de gays

À partir d’un corpus de plus de 35 000 photographies tirées d’un site de rencontre américain, l’IA a pu atteindre un taux de détection de 91 %, là où les êtres humains lambda qui se sont prêtés au même test plafonnent à 61 %. Ce résultat vient non seulement confirmer la possibilité d’existence d’un gaydar (mot-valise pour « gay radar »), autrement dit d’une méthode de détermination exogène de la sexualité d’un individu, mais aussi l’éclairer d’un jour nouveau. Bien qu’il n’ait aucune prétention universelle tant l’échantillon est biaisé (type caucasien des sujets, binarité sexuelle supposée, exacerbation des attributs de genre liée à la source…), ce résultat tend à valider l’hypothèse d’une influence biologique sur l’orientation sexuelle tout en démontrant qu’avec des outils d’analyse aujourd’hui librement accessibles, il est possible d’investir avec pertinence le champ de l’intime.

Sagesse post-socratique

Épidermiques, les associations sexualistes américaines se sont bien sûr offusquées qu’une telle « science poubelle » puisse donner lieu à publication, voire qu’elle puisse même exister, brandissant à l’envi arguments victimaires triviaux (rengaine de la stigmatisation homophobe) et mises en garde néo-obscurantistes (tentation prohibitionniste d’une science dont les usages pourraient être détournés). Comme à l’accoutumée, les auteurs de l’article ont dû se justifier en prenant mille précautions rhétoriques pour échapper à l’hallali des lobbies inquisiteurs.

Les statistiques disent quelque chose de l’Homme, c’est indéniable ; le big data continuera de nous le prouver. Socrate en prit, il y a bien longtemps, son parti, reconnaissant être « véritablement porté à tous les vices » que lui reconnaissait Zopyre, l’essentiel étant que la raison lui eût permis de s’en défaire. Une sagesse que d’aucuns gagneraient à méditer.