« Si mes romans tournent autour de cette thématique de l’orientation d’une existence, ce n’est pas vraiment de changer de vie que je parle mais plutôt de trouver sa place. » Pour trouver la sienne, Benedict Wells, né en 1984 à Munich, a mis peu de temps : des internats bavarois aux petits boulots à Berlin jusqu’au prix de la littérature de l’Union européenne obtenu en 2016 pour La fin de la solitude – traduit en français cette année chez Slatkine&Cie – le jeune auteur de 33 ans n’a pas chômé.

De fait, La fin de la solitude est son quatrième roman après Becks letzer Sommers (Le dernier été de Beck, publié à l’âge de 23 ans, fut immédiatement salué par la critique outre-Rhin), Spinner, en 2009 et Fast Genial en 2011. En plaçant sous son microscope littéraire trois orphelins – deux frères, une sœur – marqués dès le plus jeune âge par un drame familial, Benedict Wells propose au lecteur, dans La fin de la solitude, une savante reconstruction kaléidoscopique articulée autour d’une question lancinante : de l’enfance jusqu’à l’âge adulte, quelle part de nous-même résiste aux aléas de la vie, affirmant par-là une permanence de l’Être ?

Autopsie pre-mortem

Bien loin des mantras postmodernes du développement personnel et du nietzschéisme publicitaire des « Venez – et devenez – comme vous êtes ! », Wells pratique une sorte d’autopsie pre-mortem, pour tenter de révéler les organes de l’échec, étudier la génétique de l’espérance, les pathologies de la frustration et le système respiratoire de l’existence. L’entreprise est réussie, et captivante : l’écriture de Wells confère à l’évocation de cette fratrie délaissée un charme et une vérité que certaines maladresses du roman auraient pu sembler mettre en péril, mais que la cohérence et la justesse de l’ensemble rattrapent aisément.

La psychologie de Jules, Liz, Marty et leur évolution de l’internat jusqu’à l’âge adulte, leurs regrets et leurs accomplissements, tout est crédible, même si l’on ne s’attache pas aux trois protagonistes avec la même force. La Fin de la solitude n’est pas exempte d’imperfections : on s’attache assez difficilement au carpe diem obsessif de l’agaçante Liz, qui n’est pas décrit sans ironie, et l’on croit un peu moins à la rencontre très improbable entre Jules, aspirant écrivain, et une sorte d’avatar littéraire de Nabokov. Pourtant la force de La fin de la solitude est de donner à chacun assez de profondeur et de vérité pour que, tour à tour, les personnages prennent, au gré d’un éclairage différent, un autre visage et une autre stature. Aucun personnage n’est cependant aussi captivant que Marty, asocial semi-autiste bourré de tics qui évolue de manière si surprenante que l’on se prend à souhaiter un roman qui nous en dirait plus encore sur ce fou si pragmatique.

« Je suis tout le monde et tous les personnages dans ce roman »

Comme l’affirmait Jean Paulhan, directeur de la Nouvelle Revue Française qui s’y connaissait un peu en écrivains : on reconnaît aussi un grand romancier à ses imperfections qui, par contraste, font ressortir la beauté de ce qui est achevé. La fin de la solitude recèle plus d’un passage splendide – l’ouverture champêtre et dramatique au bord d’une rivière, la promenade au bord de l’étang gelé et la superbe conclusion – qui retendent si bien le fil narratif qu’à la structure de l’ensemble s’intègrent les passages un peu moins réussis. Ils participent eux aussi à la respiration de ce roman envoûtant qui parvient à s’approcher au plus près du mouvement de la vie, déroulant sous les yeux du lecteur le canevas du temps tissé de toutes les possibilités passées, présentes et à venir.

« Je suis tout le monde et tous les personnages dans ce roman parce que je dois tous les remplir de vie. Chacun a, tour à tour, raison et tort », confiait l’auteur de passage à Paris. « Un écrivain établit une sorte de structure en noir et blanc que le lecteur peut colorer au gré de son ressenti et de sa propre imagination. » L’étrange voyage que propose La fin de la solitude réussit ce pari grâce à une qualité d’écriture à laquelle la traduction de Juliette Audibert rend pleinement justice. On sent, chez ce jeune auteur allemand, déjà couronné outre-Rhin, une œuvre en gestation et en plein mûrissement. Les références abondantes – Kierkegaard, Nabokov, Carson MacCullers, Scott Fitzgerald – qui parsèment le roman, sont autant de balises dans le parcours littéraire de Benedict Wells qui s’avoue lui-même autodidacte, puisqu’il n’a jamais fait d’études et confie avoir toujours travaillé et écrit parallèlement.

Kierkegaard, Steinbeck, Ishiguro, Flaubert

« En enchaînant les petits boulots et les appartements miteux, je n’ai pourtant jamais perdu de vue ce que je voulais réussir à faire : écrire. J’ai puisé beaucoup chez Kierkegaard, Steinbeck, Ishiguro ou Flaubert. Des auteurs qui se sont posé à un moment donné les mêmes questions que moi et qui sont allés très loin dans la forme philosophique ou littéraire qu’ils ont conférée à leur réponse. A mon humble niveau, je tente aussi, dans les histoires que j’imagine, de mettre en place une structure littéraire à laquelle le lecteur prête les couleurs de son imagination, et des personnages dans la tête desquels je me balade pour leur donner vie. »