Vus de Paris, les pays qui ne sont pas des démocraties libérales paraissent suspects. Pourtant, la vision occidentale de la démocratie ignore l’effort et le temps nécessaires à des sociétés dont l’histoire et la situation géopolitique, très différentes, de l’Europe occidentale ou de l’Amérique du Nord, pour arriver au niveau de maturité politique de la France, du Royaume-Uni, de l’Espagne ou du Canada. C’est le cas de l’Azerbaïdjan1, pays dont l’élite politique et économique souhaite conduire prudemment à travers le processus périlleux qui la transforme de République soviétique en acteur de la mondialisation. Le tout dans une région instable que Moscou considère comme son arrière-cour.   


 

En Azerbaïdjan, on se hâte lentement. C’est probablement la raison profonde de tant de malentendus autour de ce nouvel Etat fondé après la chute de l’URSS. Dans un monde hyper-médiatisé où tout semble bouger à un rythme effréné, l’Azerbaïdjan a développé un modèle politique unique fait de prudence et de patience. A Bakou, parmi les élites – politiques, économiques et militaires – on a l’histoire et le récit national chevillés au corps. C’est un Etat-nation comme les autres. Mais, fait beaucoup plus rare, on y trouve surtout une conscience aiguë des rapports de force. Le nationalisme azerbaïdjanais ne rime pas avec aventurisme ou romantisme. Dans le Caucase du sud, c’est une question de survie. Avec des voisins aussi puissants que l’Iran et la Russie, mieux vaut ne pas confondre courage et inconscience, fierté et orgueil.

Ni Géorgie ni Ukraine

Dans les médias français où on ignore souvent l’histoire et la géopolitique de la région, l’Azerbaïdjan est fréquemment traité avec sévérité. Certains vont jusqu’à qualifier le pays de dictature dirigée par une nomenklatura corrompue. Disons-le d’emblée et sans ambages : l’Azerbaïdjan n’est pas une démocratie libérale comme la Nouvelle-Zélande. Cependant, si on met de côté le cas particulier des Républiques baltes annexées en 1940, combien d’anciennes républiques socialistes soviétiques le sont ? Sur les autres douze ex-républiques soviétiques, seules la Géorgie et l’Ukraine se rapprochent du modèle occidental… mais à quel prix ? Ces deux jeunes démocraties ont choisi une voie qui les a très vite menées à l’affrontement avec la Russie, à la guerre et à l’amputation de leur territoire national, sans parler du lourd coût humain et économique de leurs choix politiques.

L’Azerbaïdjan n’a pas porté à sa tête un Saakachvili, un jeune quadra passé par les universités occidentales, grand séducteur des médias et des dirigeants en Europe comme aux Etats-Unis. Elle n’est pas non plus passée par une « révolution colorée » comme l’Ukraine. Dans cette région dangereuse, ce sont des paris très risqués. L’Azerbaïdjan est bien placé pour le savoir : entre son indépendance en 1991 et l’arrivée au pouvoir en 1993 de Heydar Aliyev, général du KGB, ancien patron du Parti Communiste d’Azerbaïdjan (1968-1982) et le père de l’actuel président Ilham Aliyev, une éphémère démocratie chaotique s’est soldée par une défaite militaire, une économie en ruines et des tensions sur tous les fronts.

Une indépendance chaotique

Les forces démocratiques du Front populaire d’Azerbaïdjan ont sans doute contribué à préparer le pays à l’indépendance mais ont rapidement été débordées par leur incapacité à gérer l’Etat et piégées par les discours nationalistes de sa frange radicale. Aboulfaz Elchibaï, le leader de l’époque, avait ainsi eu la brillante idée de rappeler publiquement que puisque 40% des Iraniens s’avèrent d’origine azérie, l’Iran n’est rien d’autre que l’Azerbaïdjan du sud… A Téhéran, on a moyennement apprécié et la riposte – fermeture du passages des réfugiés azéris fuyant l’Arménie et soutien stratégique à celle-ci – a rappelé les règles du jeu dans cette région. Quant à la guerre menée à l’ouest du pays, autour du Haut-Karabakh, le gouvernement démocratique de l’époque n’a su ni mettre sur pied une armée digne de ce nom ni élaborer une stratégie militaire valable. La perte des territoires de l’ouest et l’afflux massif de réfugiés chassés d’Arménie ainsi que des régions tombées entre les mains des Arméniens ont créé en 1993 une telle crise que les Azerbaïdjanais pensaient revivre le cauchemar de leur malheureuse première république, fondée en 1918 puis rayée de la carte en 1920 après seulement vingt-trois mois d’existence. 70 ans plus tard, le pays s’acheminait vers ce cul-de-sac qu’on n’appelait pas encore un « Etat failli ».

Un sauveur nommé Aliyev

C’est dans ces circonstances dramatiques que les Azerbaïdjanais ont décidé de se tourner vers Heydar Aliyev. Sans exagération aucune, on peut estimer que ce pur produit du système soviétique a sauvé le pays in extremis. Il a su faire accepter à son peuple la défaite – ce que n’avait pas réussi à faire l’Allemagne d’après 1914-1918 ! -, remettre sur pied le secteur pétrolier et, profitant de la faiblesse (qu’il savait temporaire) de Moscou, faire construire un oléoduc reliant Bakou à la Méditerranée sans passer par la Russie. Ce chef d’œuvre géostratégique et financier est aujourd’hui la clé de l’indépendance de l’Azerbaïdjan. Ensuite, le père puis le fils à partir de 2003, ont mis en place des politiques de développement et de redistribution qui ont forgé l’Azerbaïdjan d’aujourd’hui : un pays bien engagé sur la voie du développement économique et humain.

La réussite azerbaïdjanaise s’appuie sur le système élaboré à partir de 1993 par Heydar Aliyev. Membre du Politburo à partir de 1982, Aliyev a suivi de près l’ascension de Mikhaïl Gorbatchev et sa manière de conduire l’URSS. Très vite, il a cependant pris ses distances avec le dirigeant soviétique, le critiquant sur le fond comme sur la forme. Pour lui, Gorbatchev n’a pas compris les forces qu’il était en train de réveiller. Écarté du pouvoir en 1986 par l’auteur de la Perestroïka, il a vu ses craintes réalisées, l’URSS brisée, le chaos et les guerres inter-ethniques s’installer. C’est avec cette expérience en tête qu’il arrive au pouvoir à Bakou en 1993, déterminé à ne pas répéter les erreurs de Gorbatchev et à tracer pour son pays une voie à part. Concrètement, sa stratégie politique a consisté à faire évoluer les institutions et les élites dirigeantes héritées de l’époque soviétique. Pas de révolution, pas d’anathèmes, il s’agit de travailler avec les mêmes cadres patiemment et lentement de façon à maîtriser le changement autant que faire se peut tout en faisant progressivement émerger une nouvelle génération.

Quand une élite surgit de terre

On a fait grandir des Saakachvili et des Macron pour leur confier les grands projets, les ambassades, les postes clés. Mais sans se précipiter ni éliminer la vieille garde. On garde Artur Rasizada, 82 ans, Premier ministre depuis plus de vingt ans. On ne se sépare pas non plus de Ramiz Mehdiyev, 79 ans et chef indéboulonnable de l’administration présidentielle  depuis 1995, sans parler des vice-premiers-ministres, tous de la vieille garde, qui ont la main sur les dossiers stratégiques. Le président lui-même, certes aidé par la biologie, manœuvre entre les anciens alliés de son père et les jeunes loups qu’il a formés et recrutés. Voici donc la recette de l’élite politique, économique et technocratique du pays : un mélange d’anciens cadres soviétiques et de jeunes technos diplômés, ultraconnectés, et parlant l’anglais international.

Rarement héritiers ou enfants de la nomenklatura, ces nouvelles classes moyennes supérieures poussent aussi la lutte contre la corruption, cette maladie des anciennes républiques soviétiques dont le Caucase connaît une variante particulièrement tenace. Aux opérations coup de poings médiatisées à la chinoise qui se terminent par des procès publics et des exécutions (l’Azerbaïdjan a d’ailleurs aboli la peine de mort il y a vingt ans), Bakou a préféré une stratégie plus prudente. Puisque le contact avec l’administration (délivrances des cartes d’identités, passeports, permis de conduire et autres documents nécessaires aux particuliers et aux entreprises) est le lieu par excellence de la petite corruption, celle qui pourrit la vie quotidienne et sape la confiance des citoyens dans l’Etat, un système de guichet unique et automatisé a été récemment mis en place. Au lieu de chasser le larron, l’Azerbaïdjan s’attaque à l’occasion qui le fait. Le problème est loin d’être résolu et sur certains points comme les exemptions de service militaire (en principe un an obligatoire pour les hommes), l’évolution est plus lente. Aller trop loin et trop vite quand les salaires du secteur public restent malgré tout assez bas pourrait néanmoins avoir des conséquences fâcheuses. Là aussi, on se précipite tout doucement.

Réforme agraire et redistribution

Plus généralement, même s’il est difficile d’évaluer le niveau de la redistribution de la richesse nationale, deux indices démontrent la réalité des transferts massifs vers les classes populaires. Tout d’abord, les salaires qui tout en restant bas (450 euros en moyenne) ont fortement augmenté depuis 2008. Ensuite la distribution des terres agricoles après le démantèlement des fermes collectives n’a pas favorisé les riches ni donné lieu à des concentrations exceptionnelles de parcelles. C’est ainsi que, selon une enquête de la Banque mondiale, 90% des Azerbaïdjanais interrogés estimaient que la réforme agraire a été juste. Le fait que des très nombreux foyers d’agriculteurs ont pu franchir le seuil de la pauvreté témoigne des effets durables de cette politique. A supposer – comme l’insinuent certains articles de presse – qu’une petite élite capte une bonne partie de la richesse nationale, il est évident qu’une politique de redistribution massive a été mise en place très tôt et qu’elle reste en vigueur.

Petit à petit, l’Azerbaïdjan évolue vers plus de souplesse mais toujours à petit pas et en vérifiant mille fois que la voie est libre avant d’engager la traversée. Est-ce le bon rythme ? Faut-il aller plus vite, lâcher du lest à l’opposition, se mettre à l’heure occidentale sur les droits de l’homme ? Ce n’est ni à un visiteur de passage ni à une émission d’enquête de le dire car il n’existe pas une réponse simple à ces questions complexes. Hosni Moubarak pensait qu’il menait la transformation de l’Egypte dans le bon rythme. Pendant l’hiver 2011, il a semblé avoir tort. Sept ans plus tard, avec Sissi au pouvoir, il faut fortement nuancer ce jugement.

Consensus sur le Karabakh

Avec 40% de sa population active employée dans l’agriculture, un secteur industriel (essentiellement agroalimentaire) faible et des échanges commerciaux trop concentrés en direction des marchés des anciennes républiques soviétiques, l’Azerbaïdjan, qui tire l’essentiel de son PIB des hydrocarbures, a besoin d’avancer sur un front large. Le rythme est dicté par les enfants nés après la chute de l’URSS, lesquels n’ont pas la même mentalité, les mêmes besoins et encore moins les mêmes attentes que leurs aînés. Ils sont connectés –Bakou propose du Wi-Fi gratuit presque partout –, voyagent et souvent étudient à l’étranger. Mais s’il y a un sujet sur lesquels les jeunes occidentalisés et les anciens issus de l’école soviétique s’accordent, c’est la question du Haut-Karabagh et le conflit avec l’Arménie. La raison de ce consensus est simple : l’Azerbaïdjan moderne et indépendante est née de la crise du Karabagh.

Le réveil national arménien, à l’origine de la crise du Karabagh, est probablement la goutte qui a fait déborder le vase de la perestroïka, déclenchant le processus qui en quatre ans allaient disloquer l’URSS. A Erevan comme au Karabagh, province faisant partie de l’Azerbaïdjan selon le droit international depuis presque un siècle mais jouissant du statut de quasi autonomie, on a vite compris que les réformes de Gorbatchev allaient ouvrir un boulevard aux revendications nationales arméniennes, pour certaines légitimes : on ne voit pas au nom de quoi les Arméniens seraient privés d’un Etat-nation indépendant. Toute la question est celle des frontières et de la condition des minorités, notamment azéries.

Le parallèle arménien

Dès 1987, la classe politique arménienne est parvenue à fusionner les structures existantes – Parti Communiste arménien, soviets – avec les forces nouvelles des fronts populaires aspirant à l’indépendance. Cette capacité de s’unir rapidement autour d’un projet national et de comprendre très tôt que l’URSS courrait à sa perte, ont permis aux Arméniens d’Arménie et du Haut-Karabagh, d’avoir toujours une longueur d’avance sur les Azerbaïdjanais. Car à Bakou, contrairement à Erevan, le Parti Communiste azerbaïdjanais (PCAz) a persisté à croire en Moscou, en Gorbatchev et dans le droit, soviétique à l’époque internationale aujourd’hui. En conséquence, le front populaire azerbaïdjanais (FPA) a subi la répression du Parti communiste alors que les Arméniens ont eu l’intelligence d’intégrer la contestation au sein du Parti car ils sentaient venir la fin du système soviétique.

Mais ce n’est pas le seul défi qu’affrontaient les forces nouvelles en Azerbaïdjan. Partant d’une revendication démocratique – desserrer l’étau soviétique et communiste sur la société, libertés politiques -, le FPA  a rapidement été confronté à la question ethno-nationale, portée par les premiers réfugiés chassés par des nationalistes arméniens. Très tôt, pour l’Azerbaïdjan, la question de l’évolution du régime et de la société a été polluée par le début de ce qui ressemble énormément à un nettoyage ethnique subi par les Azéris en Arménie puis au Haut-Karabagh. Ce n’est qu’en 1990, après le massacre perpétré le 20 janvier par les troupes envoyées par Gorbatchev pour disperser les manifestations indépendantistes géantes de Bakou, que la classe politique azerbaïdjanaise commence, trois ans après les Arméniens, à intégrer les forces issues du FPA dans les structures politiques existantes. Il était déjà trop tard. L’Azerbaïdjan n’a pas pu rattraper le temps perdu et les Arméniens, à la fois mieux organisés et plus soutenus par Moscou, ont pu s’emparer du Haut-Karabagh ainsi que des sept autres régions alentour.

Le pays musulman le plus laïc

L’Azerbaïdjan, déjà dirigée par Heydar Aliyev, a accepté un cessez-le-feu en 1994 mais les questions liées au statut définitif du Haut-Karabakh, à leurs frontières occidentales et aux relations avec l’Arménie restent irrésolues. Elles figurent toujours au cœur des préoccupations des Azerbaïdjanais.

N’oublions pas que l’Azerbaïdjan est probablement le pays musulman le plus proche de la laïcité occidentale. Que ce soit la tolérance aux autres croyances, le statut des femmes et leur présence dans l’espace publique ou la méfiance vis-à-vis tout ce qui ressemble de près ou de loin à l’islam politique font de l’Azerbaïdjan un modèle unique qui mérite d’être connu.

L’Azerbaïdjan d’aujourd’hui est l’aboutissement d’un certain nombre de choix politiques pouvant se résumer en une formule : une Perestroïka 2.0. L’exemple malheureux de l’URSS démontre à quel point la précipitation à octroyer des libertés inadaptées à la culture et à l’histoire des sociétés concernées est une grave erreur qui se solde par un violent retour de bâton. La voie médiane qui évite des destins comme ceux de l’Ukraine ou la Géorgie d’un côté et de la Biélorussie de l’autre ne devrait pas être méprisée.

Cap vers l’Europe

Le contrat social et politique qui lie aujourd’hui les Azerbaidjanais à leur gouvernement promet une certaine stabilité politique, la sécurité, la prospérité et la recherche de solutions diplomatiques à la question du Haut-Karabagh. En contrepartie, certaines libertés fondamentales sont plus limitées qu’en Occident. Ce contrat s’accompagne d’une sorte de promesse tacite de libéralisation graduelle – économique, bureaucratique et plus tard, dans un avenir non défini, par une ouverture politique. On a le droit d’émettre des doutes voire de critiquer le système politique azerbaïdjanais mais il faut d’abord prendre la peine de l’étudier et le connaître, de prendre pleinement connaissance du contexte, de l’histoire, de la géopolitique et de l’anthropologie d’une société dont l’objectif est de rester souveraine et indépendante pour pouvoir se rapprocher, à son rythme, de l’Europe et de l’Occident.

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Gil Mihaely
est historien et directeur de la publication de Causeur.Né en Israël en 1965, Gil Mihaely a fait des études d’histoire et de Philosophie à l’Université de Tel-Aviv. Docteur de l’EHESS où il a soutenu en 2004 une thèse d’histoire, il vit en France depuis 1999. En 2007 il a créé, avec Élisabeth Lévy ...