Stephen Clarke, journaliste britannique, a fait paraître il y a deux mois un ouvrage intitulé Comment les Français ont gagné Waterloo. Ce livre a bénéficié d’une large publicité grâce au tintouin autour du bicentenaire de la célèbre bataille. Le propos de l’auteur, un tantinet taquin à l’égard de la France, est de dire que les Français n’ont jamais digéré Waterloo, au point de ne pas reconnaître, une bonne fois pour toutes, la défaite de Napoléon. Je crois utile de préciser à ce Monsieur et à ses compatriotes moqueurs deux ou trois petites choses. Avec un humour bien français cette fois.

Quelques rappels historiques pour commencer. Malgré les nombreuses caricatures exposées récemment au British Museum de Londres, l’Angleterre avait très peu le cœur à rire avant 1815 et la chute finale de l’ « ogre corse », du « Robespierre botté ». Elle a bien failli être annexée à la France et n’a trouvé son salut que dans le pas de Calais. Nantie d’une marine d’exception, l’Angleterre a surtout échappé au pire grâce à son insularité qui fut son plus valeureux soldat. Ses forces terrestres étaient anecdotiques en comparaison de celles des grandes puissances continentales, et il lui fallait miser sur des subterfuges. Elle a donc stipendié le reste de l’Europe, alimentant en permanence des fronts contigus, jusqu’à l’usure de la France impériale. C’est une chose clairement établie et qui ne contrevient pas le moins du monde aux lois de la guerre. Ce n’est donc pas là-dessus que le bât blesse ; la défaite française est en effet incontestable.

Ce qui est plus déconcertant a posteriori pour les Français attachés à l’aventure napoléonienne, c’est de constater à quel point les Anglais se sont par la suite employés à inventer de toutes pièces un conflit de géants entre Napoléon et Wellington, vainqueur à Waterloo. Comme si les deux armées s’étaient opposées de front durant un quart de siècle (rappelons au passage que ce sont les chantres de la Révolution française qui ont allumé le feu). Or il n’en est rien. La Grande Armée a surtout eu à combattre les armées autrichienne, prussienne et russe, toutes un beau jour mercenaires de l’Angleterre isolée. La fin de l’Empire n’est donc pas tant l’œuvre extérieure des Anglais qu’un échec intestin, celui d’un homme de génie ayant par trop tiré sur la corde de l’audace.

Il y a quelques années, je m’étais mis à collectionner les figurines de la période, délivrées chaque semaine sous blister accompagnées d’un fascicule chez tous les marchands de journaux. Pour tout amateur d’histoire qui se respecte, il était effarant de constater la surreprésentation des soldats et officiers britanniques (pas loin d’un sur d’eux) alors que la « perfide Albion » a mené ces guerres davantage à la Bourse que dans la boue. J’ai mieux compris quand j’ai appris que les fascicules – au demeurant passionnants – étaient le fait d’un éditeur anglais. Plus que Waterloo, c’est en fait la bataille de l’histoire que les Anglais tentent de remporter depuis deux cents ans, essayant par tous les moyens, lorsqu’il s’agit des guerres révolutionnaires et impériales, de passer sous silence l’arme fatale de la finance et leur maigre contribution militaire au regard du reste de l’Europe. Ne dit-on pas que l’histoire est écrite par les vainqueurs ? Napoléon, en tout cas, demeure l’un des personnages les plus adulés au monde, et les Anglais ne sont pas les derniers à nous envier le patrimoine contrasté qu’il nous a légué. Leur penchant à la mythomanie militaire en témoigne.

Mais il n’est pas question pour autant de nier la défaite magistrale de Napoléon ce 18 juin 1815, que Stephen Clarke se rassure. Cette défaite est même – comme le disait Éric Zemmour il y a quelques années – le seuil d’un nouveau monde qui, aujourd’hui, vacille. C’est de ce point de vue, surtout, qu’elle est amère. À dessein, je rappelais à l’instant les tenants et les aboutissants (sonnants et trébuchants) de l’engagement britannique. De manière plus générale, la France conquérante devenait un danger pour l’Empire colonial de la couronne britannique, bien plus qu’elle ne couvait le premier fascisme de l’histoire. Napoléon à terre, l’influence anglo-saxonne avait les mains libres pour modeler l’Occident, puis le monde, selon ses codes. Il ne faut voir aucune aigreur dans de tels propos, mais une lecture conforme à la Realpolitik. Une culture allait pouvoir s’imposer, doublée d’une nouvelle langue véhiculaire. Le commerce allait devenir seconde nature, moyennant à l’avenant le culte du profit et la massification du confort matériel. Bientôt les États-Unis prendraient le relais. Tout ceci grâce à Bailén, Moscou, Leipzig puis Waterloo bien sûr, mais avant tout grâce à la haute finance qui fut, plus que jamais, le véritable nerf de la guerre du côté des Anglais. Ceci ne remet nullement en cause leur victoire, mais l’exaltation, en cette occasion, de leur vernis militaire.

Quant au patriotisme rancunier dont témoignerait continuellement la mauvaise humeur de la France à l’égard de Waterloo, il faut croire que les dirigeants de ce pays sont, eux, tout acquis au souvenir anglais. Alors que le bicentenaire d’Austerlitz était ostensiblement boudé dans l’Hexagone, occulté par le procès en esclavagisme intenté à la France d’alors par le lobby antillais, la référence à Waterloo aura abondé dans nos médias. Il faut alors que Monsieur Stephen Clarke, attentif à nos travers, se résigne à prendre en compte le plus pernicieux d’entre eux à l’heure actuelle : la détestation de soi par l’entretien d’une culpabilité qui nous est propre. Il aurait tout un livre à écrire là-dessus, incriminant nos représentants et se mettrait, par là même, son pays d’adoption dans la poche.

Christopher Lings, chef de file du site Bréviaire des Patriotes, nous remémorait récemment la repartie de Surcouf (parfois attribuée à Dugay-Trouin vis-à-vis des Allemands) ; à un officier anglais de la Royale Navy qui lui disait que les Français se battent pour l’argent et les Anglais pour l’honneur, le célèbre corsaire aurait répondu : « Chacun se bat pour ce qui lui manque ». De nos jours, la France se bat surtout pour ce que ses dirigeants lui refusent, à savoir sa fierté. Ce dans un monde vérolé par l’esprit marchand depuis deux cents ans.

 

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Eric Guéguen
est l'auteur du Miroir des Peuples (Perspectives libres, 2015).est l'auteur du Miroir des Peuples (Perspectives libres, 2015).
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