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Catalogne: la grande peur des élites européennes

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La Catalogne avait tout pour plaire au courant dominant européen : une forte identité mais régionale – pas nationale – non exclusive d’un vif sentiment europhile, Bruxelles apparaissant comme un garant de l’autonomie face aux tentations unitaires de Madrid ; le souvenir de la guerre civile où cette province se trouvait du côté « sympathique » de la force, celui des républicains ; une large ouverture à l’immigration (13,5% de sa population en 2008) ; la métropolisation (5,5  des 7,5 millions de Catalan vivent dans l’agglomération de Barcelone) ; une grande tolérance de mœurs: « gay  friendly » et paradis de la prostitution; sur la voie royale menant du Maroc à l’Europe, le cannabis y est presque en vente libre.

Au sérieux traditionnel que l’on reconnait au peuple catalan, s’ajoutait ainsi une image de modernité progressiste de bon aloi.

On se serait attendu à ce que le mouvement pour l’indépendance soutenu par près de la moitié de la population, avec des appuis à droite mais surtout à gauche et à l’extrême gauche, reçoive tout naturellement l’aval de la nomenklatura politique et médiatique ouest-européenne. Las, les choses se sont gâtées.

Vers la balkanisation de l’UE?

La perspective de l’indépendance se rapprochant et sur fond de grave crise des partis nationaux (PP, PSOE), les forces qui dominent l’Europe ont vu tout à coup avec effroi le danger que représenterait une indépendance « pour de bon » de la Catalogne: la contagion  à d’autre provinces espagnoles, à la Corse, des tensions accrues entre les régions italiennes ou belges, un précédent pour l’Ecosse. Comme il s’en faut de beaucoup que l’idée d’indépendance fasse l’unanimité dans ces régions, où l’opinion est généralement divisée par moitié, les risques de guerre civile pointaient un peu partout. S’agissant de la Catalogne elle-même, qui pouvait dire si l’ordre public serait sérieusement assuré par un gouvernement régional habitué depuis longtemps à se positionner contre l’Etat et sur un territoire qui intéresse de plus en plus les réseaux mafieux ?

L’Union européenne, qui avait si ardemment encouragé la dislocation de la Yougoslavie, et si longtemps prôné une « Europe des régions » destinée à affaiblir les Etats, a, tout à coup, perçu le danger : elle ne peut pas se permettre une dislocation de l’Espagne et une fragilisation de toute l’Europe méditerranéenne, dont les économies sont déjà affaiblies par la toute-puissance d’un euro plus fait pour l’Allemagne que pour elles. C’est toute l’Europe occidentale qui en subirait le contrecoup ; la construction européenne pourrait même être remise en cause.

Au même moment, Bruxelles prend conscience qu’il est plus facile de faire appliquer les directives européennes dans un Etat discipliné comme la France que dans quinze länder allemands : le régionalisme débridé pourrait passer de mode.

La fête est finie

Devant la provocation que représentait l’organisation d’un référendum sauvage par la Généralité, le 1er octobre dernier, le président du gouvernement espagnol Mariano Rajoy n’a fait que son devoir en faisant intervenir la police, de manière parfois musclée, pour empêcher les opérations de vote. L’unité de l’Espagne a reçu l’appui du roi Felipe VI.  En d’autres temps, l’opinion européenne, toujours portée à la sensiblerie, aurait crié à la provocation, dénoncé les violences d’Etat, la répression policière. Mais elle a au contraire appuyé Rajoy. Le président de la Commission européenne, Jean-Claude Juncker, notre bon président Macron et même le pape François sont venus à sa rescousse.

La grande manifestation du 8 octobre à Barcelone a montré que, quand le contexte s’y prête, la fermeté emporte autant l’adhésion que la gentillesse. Et en tous les cas qu’une partie substantielle des Catalans ne voulait pas couper les ponts avec Madrid.

Ces événements, et le retour à l’ordre qui s’amorce, rappellent, après des années de « fête catalane » un peu irresponsable, que la politique est une chose sérieuse et qu’elle peut même parfois virer au tragique. La question de l’unité de l’Espagne ne fut-elle pas, au moins autant que la question religieuse et bien plus que la lutte des classes, au fondement de la guerre civile espagnole de 1936-1939 ?

En Catalogne, la récréation est finie.

Procès Abdelkader Merah: pourquoi le verdict est logique

La cour d’assises spéciale de Paris, qui ne comprend que les magistrats professionnels, a donc rendu son verdict dans le procès d’Abdelkader Merah. Des deux chefs d’accusation qui pesaient sur lui, complicité d’assassinat et association de malfaiteurs en vue d’une entreprise terroriste, seul le second a été retenu et la peine maximum possible lui a été infligée. Il a donc été acquitté de la complicité dans les abominations commises par son frère. Pour des raisons tellement compréhensibles, compte tenu de l’infamie absolue des crimes commis, du caractère repoussant de cette famille Merah, et du terrible déroulement de l’audience, cette décision a été accueillie par une énorme clameur de rage. Si l’on peut comprendre et surtout partager l’émotion, les sentiments et la passion, il est cependant nécessaire de se reprendre.

La justice n’est pas une vendetta

Pour qui, comme moi, est attaché aux libertés civiles, le mois qui vient s’écouler a été particulièrement éprouvant. Il y a eu le dossier de Pontoise, le déchaînement d’une guerre des sexes avec l’affaire Weinstein et ses conséquences, les accusations contre Tariq Ramadan sur fond de guerre de religion, l’antisémitisme musulman débridé, la promulgation de la loi qui pérennise l’état d’urgence dans le droit commun, avec en parallèle le déroulement du procès Merah et son verdict en point d’orgue. Le point commun de tous ces sujets qui enflamment l’opinion, et qui sont autant de questions politiques, c’est que l’on demande à la justice de les traiter en poursuivant des objectifs qui ne sont pas les siens.

Il faut marteler encore et encore que la justice d’un pays civilisé n’est pas là pour organiser des catharsis, « reconnaître » comme victime, permettre de faire le deuil, ou de se reconstruire. Elle n’est pas là non plus pour mener une guerre contre une religion ou une idéologie, pour réprimer la liberté de penser en fouillant dans les crânes, et accompagner l’opinion publique dans ses emportements. La justice pénale exerce, au nom de l’État, la violence légitime contre les individus qui ont transgressé gravement la règle commune.

La mise à mort de la présomption d’innocence

Pour ce faire et afin que ses décisions soient légitimes et acceptées par le corps social, la justice doit agir en appliquant rigoureusement des règles et des principes qui protègent à la fois les individus – en particulier les innocents – et aussi la société. Depuis un mois, la présomption d’innocence, qui est une liberté protégée et pas seulement une incantation, a été simplement déchiquetée tous les jours, dans une ambiance de guerre civile irrespirable. Et l’application scrupuleuse de ces règles à l’occasion du procès Abdelkader Merah est considérée comme une infamie.

Éric Dupond-Moretti est un confrère de talent même si, par tempérament, et peut-être prisonnier de l’image médiatique qu’il a contribuée à forger, il utilise toujours le même registre : celui du taureau dans l’arène. Dans un dossier comme celui-là, l’objectif, c’est-à-dire l’acquittement possible qu’il était de son devoir de plaider, aurait peut-être mérité un autre traitement, pour la même efficacité. C’est son problème, mais cela ne justifie en aucun cas les injures, quolibets et menaces dont il a été l’objet. Massivement, au travers de sa personne, a été contesté le principe même qu’Abdelkader Merah soit défendu. « Avocat complice ! », a hurlé la clameur ! Quelle régression !

C’était le procès d’un Merah, pas de l’autre

Les magistrats ont, quant à eux, été copieusement insultés, traités de lâches, de soumis, voire de complices. Alors qu’ils ont fait leur devoir, et plutôt bien. Parce qu’il convient quand même de rappeler les rôles respectifs. La procédure a duré cinq années, et fut conduite sous la responsabilité du pôle antiterroriste, sur réquisitions du parquet du même nom. Ce sont ces magistrats-là dont ceux du parquet dépendent, il faut le répéter, du pouvoir exécutif, qui ont voulu ce procès, celui du frère de l’assassin qui s’est fatalement transformé en celui de Mohamed Merah. Ce décentrement était-il voulu, inévitable ? Je n’en sais rien, mais il est clair qu’il est à l’origine de la passion qui s’est exprimée tout au long de ces semaines, et il faut rendre hommage aux magistrats du siège de n’y avoir pas cédé et d’avoir gardé suffisamment de sang-froid pour prendre une décision digne d’une justice régulière. Je ne peux pas jurer que j’en aurais été capable.

Quels étaient les outils dont ils devaient user, au-delà de leur conscience, pour accomplir leur mission. En respectant les principes de la charge de la preuve et du bénéfice du doute pour l’accusé, ils devaient construire une « vérité judiciaire » pour servir de base à leur décision. L’ordonnance de mise en accusation d’Abdelkader Merah leur disait que celui-ci pourrait être coupable de complicité avec son frère dans l’accomplissement de ses tueries. C’était à eux de l’apprécier après avoir pris connaissance de l’entier dossier, que ce soit par sa lecture ou le déroulement des audiences, entendu le parquet dire oui et la défense non.

Curieusement, dans la bouche ou sous la plume de ceux qui insultent les juges et proclament l’évidence de la complicité d’Abdelkader Merah, je n’ai vu personne rappeler ce qu’était la complicité en matière pénale, celle qui expose le complice aux mêmes peines que l’auteur principal. Voilà ce que dit l’article L121-7 du Code Pénal : « Est complice d’un crime ou d’un délit la personne qui sciemment, par aide ou assistance, en a facilité la préparation ou la consommation. » La simple lecture de cet alinéa suffit à comprendre qu’il faut des « actes positifs » identifiés de façon irréfutable. On peut tout à fait penser, comme je ne suis pas loin de le faire, que l’infect individu que semble être le frère Merah, savait ce que son frère préparait, l’a peut-être même incité, mais il n’a pas été possible d’identifier et d’établir ces faits précis, qui auraient constitué la complicité. Et s’il est établi que c’est lui qui l’a endoctriné, ce n’est pas de la complicité.

La naïveté des politiques, pas de la justice

La mère d’une des victimes de Merah, Madame Ibn Ziaten, qui mérite notre admiration et notre respect, a dit après le verdict que nous étions naïfs. Ce n’est pas la justice, Madame, qui est naïve – elle vient de montrer qu’elle était capable de remplir sa mission – mais un pouvoir politique plutôt incompétent et lâche qui a laissé se créer des situations inacceptables et dangereuses. Guidé par de petits calculs, défendant des intérêts obscurs, et sous la pression de groupuscules ineptes, il laisse s’installer les prodromes d’une guerre civile. Conscient que ses multiples démissions sont insupportables, il se défausse sur la justice, la laissant sans état d’âme se transformer en bouc-émissaire. Au prix de l’affaiblissement, voire de la destruction des règles qui protègent nos libertés à tous. Après une longue vie passée à les défendre, je pensais le temps venu de poser mon sac. Je constate avec tristesse que je dois continuer à le porter et qu’il est malheureusement plus lourd. Pas seulement parce que je suis moins leste.

Abdelkader Merah nous haït et tout ce que nous représentons. Il ne reconnaît pas notre justice. Eh celle-ci vient de lui dire qu’elle ne condamnait pas sans preuve, même le pire des hommes. Je pense que c’est pour cela que nous nous battons.

L’écriture inclusive est un outil d’exclusion

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Haut les cœurs ! Tout le monde s’y met ! Je n’aurais jamais cru que ce serait un curé qui me déciderait à écrire un article sur l’écriture inclusive. Mais « heureux·se·s les invité·e·s au repas du Seigneur » (prononcer « heureux et heureuses »), ç’a été le coup de grâce, si j’ose dire. D’ailleurs, il s’est trompé: comme l’ordre alphabétique doit régir les énumérations et se substituer à la convention de l’ordre masculin-féminin, il fallait dire « heureuses et heureux ». L’écriture inclusive oblige à réfléchir deux fois plus avant de parler.

Contraint d’en dire moins

Ce curé porte une lourde responsabilité dans le salut de mon âme puisque, par sa faute, je n’ai pas pu me concentrer plus longtemps et je me suis mise à imaginer une version « non-oppressive » des Béatitudes, débitée par un Jésus vachement « politically correct » :

« Heureux·se·s les pauvres en esprit car le Royaume des Cieux est à elles et eux ; heureux·se·s les affligé·e·s, car elles et ils seront consolé·e·s ; heureux·se·s les doux·ces, car elles et ils possèderont la Terre ; heureux·se·s les affamé·e·s et les assoiffé·e·s de justice car elles et ils seront rassasié·e·s, etc. ».

Je me suis fait la réflexion que dire les choses ainsi prend près de deux fois plus de temps.

Alors j’ai pensé aux journalistes qui ont des petites chroniques de 3 ou 4 minutes ou à ceux qui font le flash-info. Cette satanée écriture inclusive qui, si elle est laide à l’écrit, allonge considérablement la sauce à l’oral, les contraindra à dire moitié moins de choses dans le temps qui leur est imparti ou à accélérer leur débit souvent déjà mitraillette. Si tout va bien, les plus ardents opposants à l’écriture inclusive seront donc les journalistes.

Une écriture séparatiste

C’est vrai que « l’invisibilisation grammaticale des femmes » (on dit comme ça), nos gens de médias la pratiquent allègrement, eux qui se montrent de plus en plus infoutus d’accorder le participe avec le COD antéposé quand celui-ci est féminin. Eh oui, quand on traduit ce qu’a dit une actrice étrangère, il faut penser à accorder. Sinon, on dirait que toutes les victimes de viol ont développé une dysphorie de genre ou un trouble de l’identité sexuelle :

Après avoir plusieurs fois décliné ses avances, il m’a fait la tête, m’a puni et a donné l’illusion à son équipe que je faisais la difficile. (Björk citée dans Libération)

Il m’a poussé sur le lit et s’est mis sur moi. (Annabella Sciorra citée dans Le Parisien )

D’autre part, je voudrais juste rappeler que pour une proportion croissante des élèves (et même des adultes) aujourd’hui, la phrase « les salariés grévistes ont été convoqués », qu’il faudrait désormais écrire « les salarié·e·s grévistes ont été convoqué·e·s », s’écrit ainsi : « les salariais grévistent on était convoquer ». On est donc loin, très loin, de pouvoir envisager la prise en compte des « attentions graphiques et syntaxiques qui permettent d’assurer une égalité de représentation des deux sexes » (dixit le Manuel p.4). Je voudrais aussi rappeler que les professeurs sont incités à faire preuve de bienveillance et de compréhension envers cette bouillie grammaticale. Les salariais (l’élève a bien noté que c’est un pluriel puisqu’il a mi un « s », pas vrai ?), grévistent (la confusion sur la nature du mot ne doit pas conduire à négliger le fait que l’élève a manifesté une conscience du pluriel) on était (intuition grammaticale cohérente puisque cette forme existe) convoquer (conscience du caractère verbal de la tournure). C’est bien, mon petit.

Je rappelle que pour les formateurs actuels œuvrant dans les ESPE (ex-IUFM), la grammaire est une violence : ce sont des règles qui brident l’expression spontanée de l’élève et qui, en outre, creusent les inégalités sociales puisque seuls les enfants des milieux favorisés sont supposés aptes à les apprendre et que sur la base de cette apprentissage tout à fait arbitraire et contestable, l’on opère d’horribles discriminations.

Si Marlène Schiappa s’est prononcée…

Lisez la suite de l’article sur le blog d’Ingrid Riocreux


C'est le français qu'on assassine

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Les Rien-pensants

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Daech, arme de séduction massive

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André Versaille publie en ce moment un feuilleton sur le site du Monde, intitulé: « Les musulmans ne sont pas des bébés phoques »

Beaucoup s’étonnent de ce que la violence et la cruauté des djihadistes n’empêchent pas de jeunes Occidentaux d’adhérer à Daech. En réalité, c’est précisément ce fanatisme qui déclenche et excite la fascination. C’est par sa barbarie assimilée à la terreur révolutionnaire, à un feu purificateur que le djihadisme séduit. L’islam est devenu la dernière promesse du Grand Soir. Il a supplanté et pris la place de toutes les précédentes révoltes. Il a de plus qu’elles une dimension transcendante, divine, qui l’autorise à exiger de ses adeptes le sacrifice suprême.

Daech, la subversion radicale

Par ailleurs, pour barbare qu’elle soit, l’organisation État islamique n’en est pas moins un mouvement qui suit une logique politique et agit selon son propre agenda en fonction d’un programme cohérent et d’une communication redoutablement efficace. De multiples enquêtes ont montré que la séduction islamiste n’agit plus uniquement sur des jeunes musulmans de banlieue à la dérive, socialement et familialement fragilisés, ceux que l’on appelait naguère les « sans père ni repère », et à qui tout avenir semblait bloqué. Ayant su adapter sa propagande à de nouvelles cibles, l’État islamique recrute aujourd’hui des jeunes de conditions et de situations très diverses. De surcroît, il est le seul mouvement idéologique capable de séduire et d’attirer de plus en plus d’hommes, mais aussi de nombreuses femmes, grisés par son discours, et ce jusqu’au sein même des populations qu’il entend soumettre. Quant à ses affidés, nous ne pouvons plus l’ignorer : ce ne sont pas nécessairement des dingues ou des marginaux.

A lire aussi: Les djihadistes ne sont pas des victimes de nos sociétés « postcoloniales »

Fort du caractère sacré de sa mission, Daech a réussi à imposer à ses recrues un engagement auquel il faut subordonner jusqu’aux liens de la famille nucléaire : on te critiquera, on t’insultera, on te dira que tu te laisses influencer, que tu es manipulé, que tu as subi un lavage de cerveau ; ce sont des épreuves que tu devras supporter, pour entrer dans l’armée d’Allah et participer à la destruction d’un monde dégénéré pour en bâtir un neuf débarrassé de toute pourriture. Cette exigence ne dissuade guère l’apprenti djihadiste, elle l’enflamme et le pousse à vouloir se montrer à la hauteur de la mission subversive divine. L’argument est d’autant plus convaincant pour les bourgeois occidentaux candidats à la conversion qui veulent rejoindre Daech (un quart à un tiers des djihadistes sont des convertis, selon Olivier Estèves[tooltips content=’Professeur d’histoire britannique à l’université de Lille, auteur avec Romain Garbaye de Le Multiculturalisme britannique au xixe siècle : enjeux, débats, politiques, Paris, Presses Sorbonne Nouvelle, 2017.’]1[/tooltips]) que notre culture « progressiste » ne cesse de chanter la subversion. Inutile même de préciser ce qu’il s’agit de subvertir : il faut « être subversif », manière de montrer que l’on ne fait pas partie de la masse des embourgeoisés. « Mutins de Panurge », disait Philippe Muray…

La conquête de la « vertu »

Contrairement à ce que beaucoup imaginent, cette furieuse contestation du modèle démocratique occidental ne s’inscrit pas dans un cadre archaïque, mais dans une certaine modernité. En témoigne la motivation d’une part apparemment non négligeable des jeunes candidats au départ pour la Syrie qui présentent leur engagement comme un acte « humanitaire ». Que celui-ci soit ou non pervers ne change rien à l’affaire. S’agit-il d’acquérir la « vertu » ? Nous savons, au moins depuis Robespierre, que l’aspiration à la vertu assume la terreur. Quoi qu’il en soit, ces « candidats au martyre » se mobilisent pour une cause qui leur parle comme aucune autre, jusqu’à non pas risquer leur vie, mais à délibérément se suicider pour elle.

Le rapport Obin[tooltips content=’Rapport Obin, Les Signes et Manifestations d’appartenance religieuse dans les établissements scolaires. Rapport à Monsieur le ministre de l’Éducation nationale, de l’Enseignement supérieur et de la Recherche. Le rapport a été publié, accompagné de commentaires de vingt auteurs, journalistes, directeurs d’école, enseignants, sous le titre : L’École face à l’obscurantisme religieux, Max Milo, 2014.’]2[/tooltips] témoigne de ce que, comme dans la plupart des pays musulmans, Oussama Ben Laden est devenu, chez les jeunes des « quartiers d’exil », la figure emblématique d’un islam conquérant. Le djihadisme assurerait la revanche symbolique des laissés-pour-compte du développement en rejetant en bloc les valeurs de la civilisation occidentale.

Cela étant, la question sur laquelle nous continuons de débattre est celle de savoir pourquoi cette révolte de jeunes, en France et dans l’Europe de l’Ouest, s’est traduite par une radicalisation religieuse musulmane fanatique, et non, par l’adoption, par exemple, d’une idéologie ultragauchiste ou fasciste ?

Retrouvez André Versaille sur son blog, Les musulmans ne sont pas des bébés phoques

« Il y a également des hommes harcelés sexuellement au travail »

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Avocate spécialiste du droit du travail, Me Isabelle Ayache-Revah est régulièrement sollicitée par des entreprises confrontée à des cas de harcèlement sexuel entre employés. Très concernée par le sujet, le conseil désapprouve pourtant la campagne de délation #Balancetonporc. Entretien.


Daoud Boughezala. Souvent confrontée à des cas de harcèlement sexuel en entreprise, avez-vous une définition claire et objective de ce délit ?

Isabelle Ayache-Revah[tooltips content=’avocate associée Raphaël avocats/Dixit Raphaël »]1[/tooltips]. Les entreprises font appel à moi quand elles doivent faire face à un problème de harcèlement (moral ou sexuel) en leur sein. D’après le Code du travail, le harcèlement sexuel concerne des comportements ou des propos répétés à connotation sexuelle qui portent atteinte à la dignité de l’individu et peuvent créer une situation offensante, hostile et intimidante. Est également assimilée au harcèlement sexuel toute forme de pression grave, même non répétée, exercée dans le but d’obtenir un acte de nature sexuelle. Il peut donc s’agir de gestes, de regards, de photos, de messages, de blagues graveleuses, de sms, de faux compliments répétés et insistants, etc.

Qu’est-ce qui sépare la lourdeur ou la maladresse du harcèlement ? La frontière me paraît floue…

Tout cela est très subjectif. Au fond, l’important est dans la perception des choses. Si un individu veut faire la cour à une de ses collègues, il va essayer de faire comprendre son attraction. Harceler, ce n’est pas simplement essayer de faire la causette avec quelqu’un mais insister. La notion de répétition est importante, elle n’est exclue que dans les cas plus graves. Harceler, ce n’est pas faire un compliment mais tomber dans quelque chose d’intrusif, une attitude qui vise à intimider l’autre, à le désarçonner, à l’offenser.

Le harcèlement est une forme d’agression, soit parce qu’il est répété, soit parce qu’on passe à l’acte par un geste

Un amoureux maladroit peut sembler intrusif et trop entreprenant à la femme qu’il convoite, sans forcément chercher à mal. Comment échapper à ce genre de malentendu ?

Il est bien évidemment impossible de codifier par la loi tous les comportements humains. En principe, quand vous entreprenez une démarche en direction d’un individu, l’autre doit être d’accord. Un compliment, un regard, un sourire, ce n’est pas du harcèlement. Le harcèlement est une forme d’agression, soit parce qu’il est répété, soit parce qu’on passe à l’acte par un geste : on entre par la force dans la sphère privée de l’autre.

Avec tout ce qu’on lit autour du phénomène « Balance ton porc », on a l’impression que tout pourrait relever du harcèlement. Je trouve cela choquant.

La campagne Twitter #Balancetonporc dénonce-t-elle tout et n’importe quoi, du quasi-viol au regard du travers ?

Oui. Je trouve cette campagne de délation d’une hypocrisie incroyable. On fait semblant de découvrir le harcèlement, quitte d’ailleurs à mélanger des situations qui n’ont rien à voir. Je ne crois pas que dans les entreprises en France cela aille si mal que ça, même si la route peut paraître longue. Il y a des personnes harcelées et des comportements à sanctionner mais la situation ne s’aggrave pas. Quoiqu’en pense certains, elle s’améliore dans beaucoup d’entreprises grâce au travail de prévention et de sanction. On n’a souhaité interroger que des femmes, ce qui est une affreuse erreur à mes yeux. Il est faux et choquant de dire et de lire qu’en général les femmes harcelées ne sont pas entendues, ni en mesure d’être défendues. Il y a évidemment davantage de femmes harcelées mais il y a également des hommes harcelés. Il y a également des hommes victimes d’autres hommes ou d’autres femmes. J’en ai déjà plaidés. Comment défendre les victimes de harcèlement ? Pour les défendre, on les écoute, on mène une enquête sérieuse, on se débarrasse des harceleurs sans ménagement  et on fait en sorte que la personne harcelée retrouve un emploi ou garde le sien pour évoluer dans un environnement plus paisible. Elle a été écoutée et entendue, elle est donc défendue.

La RATP est confrontée à des problèmes caricaturaux, s’agissant des hommes qui, par principe religieux ou culturel, refusent tout contact avec une femme.

Le tribunal n’est-il pas un lieu plus approprié pour dénoncer les cas de harcèlements ?

La bataille à mener n’est pas que judiciaire. On nous explique que le procès est la panacée mais le harcèlement sexuel ne se combat pas uniquement devant les juridictions ! Il se combat par l’éducation, le courage et le civisme. Dans certaines banlieues et certains quartiers, même si tous ne veulent pas toujours en parler, la situation que certains et certaines  vivent est invraisemblable. Par exemple, la RATP est confrontée à des problèmes caricaturaux, s’agissant des hommes qui, par principe religieux ou culturel, refusent tout contact avec une femme. Ce n’est pas devant les juridictions que j’emporte la victoire mais en faisant de la prévention concrète à grâce à des cas pratiques et en sanctionnant. A lire tous ces articles, on a l’impression qu’il n’y a qu’une seule voie pour les personnes harcelées : engager une action judiciaire devant le Conseil des prud’hommes ou le tribunal correctionnel. Mais quand vous en arrivez là, ça signifie que cela fait des années que vous ne dormez plus. Dans Le Monde, j’ai lu des entretiens qui laissent entendre que l’entreprise tout entière est indifférente au harcèlement. C’est complètement faux. On dispose de tout un arsenal dans les entreprises de taille moyenne ou grande : des explications, une capacité d’écoute de la direction des ressources humaines qui gère la quasi-totalité des dossiers de harcèlement. L’entreprise n’est pas passive.

Des cadres de direction, des ouvriers, l’industrie et la banque subissent tous le harcèlement sexuel.

Quels secteurs sont les plus touchés par le harcèlement sexuel au travail ?

Dans certains secteurs d’activité, qui sont les plus masculins, les gens se permettent plus de choses. Quand on examine les profils des auteurs de harcèlement, on s’aperçoit que cela touche des milieux sociaux assez variés. Idem pour les victimes, qui occupent un spectre social très large. Beaucoup croient spontanément que ce sont plutôt les diplômés ou les cadres qui harcèlent les secrétaires. Cette description est loin de la réalité de terrain: des cadres de direction, des ouvriers, l’industrie et la banque subissent tous le harcèlement sexuel. Il n’y a pas de géographie du harcèlement mais différents types de harcèlement.

C’est-à-dire ?

Il y a deux grands schémas. Soit on est face à des comportements individuels, comme une affaire récente que j’ai traitée. Un employé envoyait ainsi des photos de lui nu à certaines femmes de l’entreprise.

Soit on observe un second type de harcèlement : la pression d’un groupe entier dans l’entreprise qui finit par créer crée une espèce de harcèlement d’ambiance. Cela peut passer par des blagues obscènes racontées pendant des déjeuners d’équipe.

Dans ce second type, un individu se permet un peu plus que le groupe. Dans ces cas-là, l’entreprise doit s’interroger sur la déviance du groupe. A l’Assemblée nationale, des députés avaient sifflé Cécile Duflot alors ministre parce qu’elle portait une robe à fleurs, c’est totalement inadmissible ! Dans certaines entreprises, on retrouve cette ambiance qui peut autoriser des esprits un peu moins forts à franchir le pas. C’est là où le travail de prévention est important. Dans certains services, dans des salles de marché ou des secteurs comme le bâtiment, on peut autoriser par exemple l’affichage de calendriers de femmes dénudées, de caricatures, de billets d’humeur. Cela crée un environnement propice au dérapage. C’est là que l’entreprise doit intervenir en menant des campagnes de prévention où les comportements prohibés doivent être décrits et les sanctions explicitées.

Dans certaines entreprises, des dessins censés être drôles montrent systématiquement un des deux sexes brimés.

… en proscrivant les calendriers de femmes nues ! A vous écouter, il faudrait imposer un cadre monacal au bureau pour éviter tout « dérapage ».  Faut-il interdire les posters de camionneurs ?

Bien sûr que non. Le camionneur dort tout seul dans son camion. Si ça lui fait plaisir de s’endormir en regardant la photo d’une femme nue, c’est son problème et peut-être celui de son épouse ! Que grand bien lui fasse. Mais dans certaines entreprises, des dessins censés être drôles montrent systématiquement un des deux sexes brimés. Cela signifie qu’on autorise une image de la femme susceptible de laisser la porte ouverte aux comportements harceleurs.

Marseille, l’autre scandale de Paris 2024

Un aspect du dossier de la candidature française a suscité peu de commentaires, alors qu’il est consternant. C’est le choix de Marseille pour les épreuves de voile. Brest, Lorient, Le Havre et La Rochelle ont été écartées les unes après les autres par le Comité national olympique du sport français (CNOSF). La décision a été prise en 2015, sur six critères : qualité du plan d’eau, infrastructures de la marina olympique, visibilité pour les spectateurs, hébergement des sportifs, accessibilité et capacité hôtelière. Manque à la liste : le vent. Aussi stupéfiant que cela puisse paraître, il n’a pas été pris en compte pour les épreuves de voile, qui risquent fort de virer à la farce. Les Jeux auront lieu du 2 au 18 août 2024. Facilement accessibles, les données météo de la station Marseille-Corniche pour la période 2012-2017 sont éloquentes. En août, la ville enchaîne les jours de calme plat. La vitesse moyenne du vent y est de 5 nœuds (soit 9,26 km/h), autant dire rien. La probabilité de vent supérieur à 4 beauforts, ce qu’on appelle une « jolie brise », est de 12 % seulement. À Brest à la même période, il y a, sans surprise, deux à trois fois plus de vent : 9 nœuds de moyenne et 29 % de chance d’avoir du 4 beauforts ou au-delà.

A lire aussi: Jeux olympiques: à la fin, c’est toujours le CIO qui gagne!

En apprenant la victoire de Marseille en 2015, le maire de La Rochelle, Jean-François Fountaine, n’avait pas caché sa colère. Parlant en conférence de presse d’un « triste jour pour la voile française », il avait dénoncé le « lobbying » du président du CNOSF, le Marseillais Denis Masseglia, ancien international… d’aviron.

Pas de vent mais beaucoup d’eau?

Et Jean-François Fountaine ne connaissait pas encore la touche finale du dossier. Fin 2016, la direction départementale des territoires et de la mer (DDTM) a publié son plan de prévention des risques d’inondation. Il classe en zone rouge l’embouchure d’un petit fleuve côtier sujet à des crues puissantes : l’Huveaune. C’est exactement à cet endroit, entre l’espace Borély et le Roucas-Blanc, qu’il est prévu d’ériger les infrastructures olympiques. Le 5 décembre, le conseil municipal a adopté une délibération demandant à la DDTM de revoir son zonage, pour ne pas nuire à la candidature de la ville ! Certes, les risques de crue pendant les Jeux sont quasiment nuls. L’Huveaune déborde à l’automne ou en hiver. La perspective de voir le chantier de la marina olympique noyée sous 50 cm d’eau, en revanche, est bien réelle. Il suffirait d’un épisode orageux comme il y en a eu en 1978, 1999 ou 2003.

Fillon, Hollande, Taubira… : « morts-vivants », jusqu’à quand ?

En ce jour des morts, où nous allons nous recueillir sur des tombes ou devant des urnes funéraires, ayons une pensée spéciale pour nos chers (dans tous les sens du terme) disparus politiquement, avec, comme toujours devant la « mort » des autres, un sentiment ambivalent de soulagement (pour eux et pour nous) et de regrets rarement éternels.

En premier lieu, le couple fratricide Giscard-Chirac, les deux plus anciens présidents de la République encore en vie, dont on peut raisonnablement penser que le premier ne fera pas un second mandat présidentiel et que le second ne fera pas le coup d‘un retour à la Poutine. Ils se sont affrontés pendant plus de 30 ans, Chirac a pu se venger politiquement, le destin a accordé à VGE une meilleure santé.

Enterrements de première classe

Plus hasardeux d’enterrer politiquement Nicolas Sarkozy et François Hollande. Il est peu probable qu’ils se représentent en 2022, mais le premier reste et sans doute restera un parrain incontournable non seulement pour le prochain président des Républicains, mais aussi pour celles et ceux qui se préparent à représenter la droite modérée lors de ces élections de 2022. Pour François Hollande, c’est plus compliqué car on n’a jamais vu, jusqu’à présent, le parrain d’un champ de ruines.

Et puis il y a le cas Fillon, redevenu simple citoyen, simple militant, ne s’exprimant que très rarement et travaillant dans le secteur privé. Il a toujours des fidèles qui regrettent son échec en 2017 (comme Nicolas Sarkozy a les siens, très nombreux parmi les adhérents des Républicains, qui regrettent encore son échec de 2012), mais il attend toujours et risque d’attendre encore très longtemps un jugement. Les Français dans leur ensemble semblent l’avoir oublié, mais il leur est déjà arrivé de retrouver une mémoire perdue depuis plus longtemps.

Alain Juppé n’a pas disparu politiquement, restant maire de Bordeaux et un sage que l’on écoute, sinon vénère. Pour lui, comme pour les quatre ex-présidents qui auront, chacun à leur façon, marqué l’histoire politique de la Ve République, la volonté de renouvellement et de « dégagisme » qui aura marqué l’année 2017 a conduit les français à les sortir de leur champ de vision.

De morts-vivants à revenants?

On peut penser que ce mouvement nous prive des qualités, de l’expérience, et des compétences de responsables politiques plus jeunes, personnalités fortes et clivantes comme Manuel Valls et Nathalie Kosciuszko-Morizet, qui suscitent l’admiration et l’attachement des uns, le rejet et l’hostilité des autres. Je ne pense pas qu’on puisse les considérer comme disparus politiquement.

Et puis il y a les anciens ministres sous le mandat de François Hollande et qui, grâce à Emmanuel Macron, ont quitté le champ de la scène politique. Je dois avouer une reconnaissance éternelle à notre actuel président pour avoir fait disparaître, au moins provisoirement,  des écrans, de nos yeux et surtout de nos oreilles Najat Vallaud-Belkacem, mesdames Taubira et Aubry et particulièrement l’ancienne ministre de la Santé et des comtes sociaux, Marisol Touraine. On pourra me reprocher un réflexe misogyne, machiste à l’égard du beau sexe, mais je ne perçois pas pour quelles raisons les femmes politiques auraient le privilège de devoir rester éternellement en place et d’échapper à la volonté ambiante de voir de nouvelles têtes et d’entendre de nouvelles voix. Volonté qui durera ce qu’elle durera. Il pourrait y avoir avant le début novembre 2018, 2019 et 2020 d’autres cher(e)s disparu(e)s politiquement. Tout va si vite.

Mes anti-prix littéraires pour une fin de vacances réussie

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Fin octobre, début novembre, la période charnière de l’édition, les Prix n’ont pas encore été décernés. Ce supplice semble interminable et se déroule dans l’indifférence générale. Le grand public est incapable de citer le dernier Goncourt ou Renaudot. Il connaît déjà à peine les ministres du gouvernement actuel. Et, il a toujours confondu Bernard Pivot avec Alban Ceray. C’est pourtant facile de les reconnaître, le tonton tringleur a écrit un remarquable ouvrage Du lit au divan paru en 1992 à la Table Ronde. L’autre, le papy poseur est un ancien animateur lyonnais de télévision qui porte des lunettes.

Dernier avis avant Noël

Pendant ce temps-là, les médias préfèrent polémiquer sur Twitter que relire les moralistes du XVIIe siècle. Ils chassent à l’homme et courent les pétitions. Avant le rush, les jurés s’entraînent. Le marathon des Prix s’annonce long et pénible. Heureusement qu’ils ne sont pas obligés contractuellement de lire les livres primés, sinon ça tournerait à la séance de torture. La fraîcheur des traiteurs a suivi la même pente fatale que le style de nos écrivain-e-s[tooltips content=’Obligation dorénavant dans chaque article d’utiliser au moins une formule en écriture inclusive’]1[/tooltips] : du réchauffé, du préfabriqué, de l’industriel aux saveurs trafiquées.

Alors, tous les soirs, devant leur miroir, ces fidèles serviteurs tentent d’articuler le nom du futur lauréat avec deux petits fours coincés dans la bouche. Cet exercice de diction s’accompagne de la prise quotidienne d’au moins quatre coupettes. C’est le prix à payer pour rester digne dans les cocktails d’automne. La plupart des romanciers de la mi-septembre a disparu des rayons. Les bêtes blessées n’ont même plus la force d’hurler. Tandis que les solderies font le plein, les auteurs se bourrent de médocs. L’écriture fait, chaque année, plus de dégâts que les particules fines. L’OMS semble désespérément muette à ce sujet. Seules quelques vedettes résistent à la tentation des beaux livres qui piaffent d’inonder le marché avant Noël. Les facteurs, admirables métronomes du temps, préparent leur fameuse salve d’hiver. Entendez-les, ils arrivent sur leurs triporteurs électriques avec des calendriers par milliers. Ils font plus pour la lecture dans les campagnes que les agrégés. Il faudra un jour donner les palmes académiques à ces admirables ex-agents publics.

L’identité malheureuse

Profitons surtout des vacances de la Toussaint pour faire une razzia de livres, en évitant, si possible, les pièges grossiers du milieu. Faites un tour du côté de L’Eveilleur, cette maison a toujours en magasin des lectures délicates. Son travail de reparutions est exemplaire, n’ayons pas peur des mots ! Ils ont le chic pour dégoter des livres vraiment à part qui prennent les chemins de traverse sans perdre de vue la voie de l’exigence littéraire.

C’est le cas notamment des Mémoires d’un chasseur de renards de Siegfried Sassoon (1886-1967), préfacé par François Rivière. Un roman d’apprentissage qui vous plongera dans la campagne anglaise avant la Grande Guerre et dans les tourments intérieurs d’un garçon en recherche d’identité. La vie d’un gentleman n’est pas un long fleuve tranquille surtout quand ce cavalier émérite est soumis aux aléas du cœur.

Femmes, je vous lis

Autre cavalcade, cette belle idée de réunir cinq courts textes sur Sagan, Duras, Beauvoir, Colette et Madame de Staël dans un recueil papier intitulé L’Esprit des femmes. L’exquis Dominique Guiou, inlassable chercheur de mots percutants, a créé la collection Duetto, uniquement disponible en version numérique. Le principe en est simple : un auteur parle d’un homme ou d’une femme de lettres. Son catalogue recèle déjà des dizaines de merveilles où l’érudition et le plaisir de lecture font bon ménage. Ah, si les professeurs pouvaient parler ainsi des écrivains et s’inspirer de cette initiative gourmande, notre Nation serait sauvée ! L’éditeur numérique s’est associé, en octobre, à Emmanuel Bluteau, le maître de la Thébaïde pour publier un recueil de cinq textes personnels de Myriam Thibault, Patrick Grainville, Bénédicte Martin, Jean Chalon et Lilian Auzas. Une façon originale d’approcher un grand écrivain sans les lourdeurs universitaires.

Dans cette funeste rentrée de septembre, une jeune femme a publié un premier roman. Lecteurs de Causeur.fr, vous la connaissez, il s’agit de Marie Céhère. Vous aimez ses chroniques intimistes et éclairées, son sens de la formule et son goût pour une certaine polémique. Elle aime prendre le contre-pied à la moraline ambiante. Après un essai remarqué sur BB, elle publie Les Petits Poissons aux éditions Pierre-Guillaume de Roux. C’est écrit avec beaucoup de talent, soutenu par une amertume qui grise l’âme, un style qui vient fouetter cette jeunesse en cul-de-sac et l’on pressent l’affirmation d’un auteur qui va compter dans le paysage littéraire français.

L’autre naissance du Petit Nicolas

Enfin, n’oublions pas les enfants, le jeune public a des attentes légitimes. Les 28 planches disparues du Petit Nicolas viennent de ressortir. Il s’agit de la bande dessinée originale signée René Goscinny et Jean-Jacques Sempé qui fut publiée dans le magazine belge Le Moustique entre le 25 septembre 1955 et le 20 mai 1956. On pensait que la naissance du Petit Nicolas remontait officiellement à mars 1959 dans les colonnes du journal Sud Ouest Dimanche. Faux ! Le Petit Nicolas avait eu une vie antérieure en bandes, en cases et en bulles. Il avait à cette époque-là, la tête ronde des personnages à la Faizant et des cannes de serins des vieilles dames jadis en Une du Figaro. Cette remontée en enfance a des vertus apaisantes dans notre société ultra-violente. Si l’on sent Sempé moins à l’aise avec les « strips » qu’avec les illustrations (pleine page) du New Yorker, Goscinny peaufinait déjà sa plume de gagman au style délicieusement rétro.

Mémoires d’un chasseur de renards de Siegfried Sassoon – Traduction de l’anglais par Antoinette Sémeziès et Jacques Elsey – L’Éveilleur

L’Esprit des femmes de Myriam Thibault, Patrick Grainville, Bénédicte Martin, Jean Chalon et Lilian Auzas – Editions Duetto et La Thébaïde

Les Petits Poissons de Marie Céhère – Éditions Pierre-Guillaume de Roux

Le Petit Nicolas – La bande dessinée originale – Dessins : Sempé – Texte : Goscinny – IMAV éditions

Touche pas à ma « race » : décolonisons l’esprit des blancs!


Les statues ne leur suffisent pas: les nouveaux inquisiteurs veulent régimenter la manière dont les écrivains blancs évoquent dans leurs oeuvres les personnages « racisés ». Ils n’hésitent pas à dénoncer publiquement les artistes contrevenants. Il ne s’agit plus seulement de réécrire l’histoire, mais de réécrire les histoires. 


Nous sommes tous coupables. Le « nous » se rapporte d’évidence à « nous, les Blancs », descendants des colonisateurs et des esclavagistes, tous que nous sommes. Car même ceux à qui toute idée de suprématie blanche fait, à juste titre, hérisser les cheveux sur la tête parcourent sans broncher les rues qui portent le nom de Colbert et envoient leurs enfants dans des écoles qui honorent Jules Ferry, honteux défenseur de la colonisation, et accessoirement promoteur de l’instruction laïque, gratuite et obligatoire, dont sembleraient profiter de nos jours également d’anciens colonisés. Quoiqu’« anciens colonisés » recèle un abus raciste de langage dans la mesure où on peut naître femme et mourir homme, mais « colonisé » on naît et on reste jusqu’au jour du Jugement dernier, et même au-delà.

D’ailleurs, en tant que femme blanche, ma légitimité à traiter le sujet paraît très fragile. En avril dernier, la communauté afro-américaine a exigé la destruction de la toile Open Casket de l’artiste blanche Dana Schutz, représentant un adolescent noir tué par des suprématistes blancs en 1955, argumentant qu’il s’agit d’un drame que « les Blancs ne devraient pas se permettre de représenter », parce qu’ils « ignorent la souffrance des victimes noires ». Il y aurait alors le deuil blanc et le deuil noir, la mort blanche et la mort noire, l’empathie blanche et l’empathie noire. Pourquoi donc jouer à la mixité, bien que le concept ait de quoi séduire par son irénisme ? En outre, si les Blancs ne comprennent rien à la souffrance des Noirs, comment comprendraient-ils quoi que ce soit aux œuvres d’art produites par les Noirs ? Autant interdire d’emblée au public blanc l’accès à la « culture noire ». Les risques de mésinterprétation seraient ainsi écartés.

« Il faut décoloniser l’espace, il faut décoloniser l’esprit ! »

La brillante initiative du présentateur à RFI, Claudy Siar, qui entend inciter les « États nés du crime colonial » à adopter des lois « qualifiant la colonisation de crime contre l’humanité » répond au même diagnostic d’insensibilité endémique des Blancs à l’égard des Noirs. « Pourquoi faudrait-il que la notion de crime contre l’humanité soit juridiquement définie par les anciennes puissances colonialistes ? », s’insurge M. Siar. Il est vrai que, jusqu’à présent, les pays concernés ont ignoré son appel. Ce qui est, d’après le journaliste, particulièrement grave, car la France continue à maintenir les pays d’Afrique francophones dans la misère et dans la dépendance économique à travers le franc CFA, qui les « prive d’une souveraineté économique, d’un réel développement, d’une industrialisation, de politiques publiques efficaces ». C’est simple. Une fois le franc CFA remplacé par des monnaies locales, la famille Bongo rendra au pays ce qu’elle a volé, Paul Biya vendra ses châteaux en France pour construire des hôpitaux au Cameroun, et Sassou-Nguesso se roulera dans la poussière en demandant pardon. Si, de surcroît, les Blancs effaçaient le nom de Colbert de l’espace public comme le suggère Louis-Georges Tin, président du Cran, le début du dialogue entre les communautés noire et blanche serait enfin envisageable, à condition toutefois que les Blancs abandonnent leur insupportable lubie de sauvegarder l’histoire dans toute sa complexité et toutes ses contradictions.

« Il faut décoloniser l’espace, il faut décoloniser l’esprit ! », exhorte le président du Cran. Outre-Atlantique on s’y est déjà mis et les résultats s’avèrent étonnants.

Au suivant!

Le grand déboulonnage des monuments à la gloire des généraux confédérés, infâmes supporteurs d’un État raciste a, en réalité, commencé bien avant les événements tragiques de Charlottesville. Donald Trump n’a pas été le premier à se demander qui serait le prochain : « Who’s next, Washington, Jefferson ? », a-t-il twitté. Dans une tribune publiée par le New York Times en 2015, Randall Kennedy, professeur de droit à Harvard – noir, précision nécessaire – pointait déjà avec courage les tentatives de discréditer en bloc l’héritage de plusieurs figures historiques, y compris de la famille royale britannique, qui avait par ailleurs financé ce qui allait devenir plus tard la Harvard Law School. « À long terme, à nourrir ce sens démesuré de la victimisation, les protestataires finiront par s’offenser eux-mêmes », prédisait Kennedy. Il semblerait qu’avec la terreur répandue par les accusations d’« appropriation culturelle » lancées à tout-va à l’encontre d’écrivains, d’acteurs, de réalisateurs ou de simples citoyens – qui par manque d’imagination plutôt que de respect avaient eu l’idée d’emprunter les codes vestimentaires de la culture noire –, l’heure où la communauté noire s’offense elle-même vient de sonner.

« Ce n’est pas acceptable qu’un gars blanc s’empare de l’histoire d’une gamine nigériane »

Selon la définition de Susan Scafidi, spécialiste du droit à la Fordham University, l’appropriation culturelle, cette nouvelle forme de colonisation, désigne « la prise de la propriété intellectuelle, du savoir traditionnel, des expressions culturelles ou des artéfacts de la culture de quelqu’un d’autre, sans permission ». Cela inclut donc aussi bien une spécialité culinaire qu’une danse traditionnelle – bien entendu, il ne viendrait à l’idée de personne d’accuser de ce crime un Afro-Américain surpris en train de manger un bout de pizza. Mais il ne s’agit pas seulement de folklore. Le cas de Chris Cleave, écrivain blanc et britannique, montre à quel point ce concept d’appropriation culturelle menace, voire paralyse la liberté de création dans les pays anglo-saxons et donc bientôt chez nous. Cleave a soulevé un tollé simplement parce qu’il a eu l’audace d’écrire un roman, The Other Hand, dont le narrateur est une adolescente nigériane. Yassmin Abdel-Magied, une activiste australienne d’origine soudanaise s’en est prise violemment à lui, lors du festival littéraire de Brisbane de 2016 : « Ce n’est pas acceptable qu’un gars blanc s’empare de l’histoire d’une gamine nigériane, parce que cela empêche des femmes nigérianes d’être publiées ! »

Excuse-toi!

C’est dire que les féministes n’auraient pas attendu longtemps avant de pendre Flaubert haut et court pour sa terrible appropriation de l’expérience d’Emma Bovary. Pour sa défense, Flaubert dirait probablement la même chose que Cleave : « Je comprends les gens qui disent que je n’avais pas le droit de m’emparer de l’histoire d’une fillette nigériane. Ma seule excuse, c’est que je l’ai bien fait. » Mais reprendrait-il le risque ? Accusée par le Washington Post d’avoir inventé comme seul personnage noir de son roman dystopique, Les Mandible, une femme atteinte d’Alzheimer et tenue en laisse, Lionel Shriver a annoncé publiquement qu’elle ne s’exposerait plus à pareil lynchage, quitte à s’autocensurer. Rien ne dit, bien sûr, qu’une seule femme nigériane bénéficierait de davantage d’opportunités sur le marché éditorial si un écrivain blanc ne s’était pas accordé la liberté de se glisser dans la peau d’une femme noire. Ce qui est certain, en revanche, c’est que l’absurdité et la violence du combat mené contre la « nouvelle colonisation » nous privera tous de quelques bons livres, de débats ouverts et musclés, de contradictions et d’incohérences propres à l’histoire humaine.

Largement cité, l’éditorialiste de la revue académique The Harvard Crimson s’interrogeait tout à fait sérieusement sur la nécessité de maintenir la liberté d’expression, dans le cas où celle-ci s’appliquerait à « des idées répréhensibles ». Au moins, on ne dira pas que les censeurs avancent masqués. Et dédions-leur le propos de Barbara Jordan, la première femme noire issue d’un État sudiste élue à la Chambre des représentants : « Nous honorons les identités culturelles. Mais le séparatisme ne doit pas être autorisé. Nous devons empêcher le politiquement correct de nous diviser et nous conduire à l’opposé des accomplissements dans le domaine des droits de l’homme et des droits civiques. »

« Pour beaucoup de femmes russes, la paternité n’existe pas »

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Dans La Tête et le cou[tooltips content= »« Les Romains disaient que l’homme est la tête et que la femme est le cou. La tête ne bouge que grâce au cou qui la commande, et ne regarde que la direction que le cou indique. C’est un proverbe largement répandu en Russie que nous utilisons beaucoup » dit l’une des témoins qui a donné son titre à l’essai »]1[/tooltips]. Histoire de femmes russes (Edition des Syrtes, 2011), l’anthropologue Maureen Demidoff raconte la Russie par ses femmes. Ayant interrogé une douzaine de femmes russes, l’auteur décrit une société profondément blessée par les aléas du XXe siècle. Après les saignées des deux guerres mondiales, la chute de l’URSS et la désillusion des années 1990, l’ère Poutine a redoré le blason du pouvoir sans parvenir à combler les brèches entre les sexes. Si une majorité de jeunes femmes russes ne croit ni au féminisme ni à l’amour, cette nouvelle génération n’entend pas se laisser dominer par le renouveau conservateur de l’Eglise orthodoxe. Entretien.


Daoud Boughezala. Vue de l’extérieur, la Russie semble être une société patriarcale où les femmes se contentent d’un rôle d’épouse et de mère. Dans un pays où 14 000 femmes meurent chaque année sous les coups de leur conjoint, cette image d’Epinal est-elle fondée ?

Maureen Demidoff. Evidemment que non. Mais l’organisation sociale et familiale en Russie est très complexe. Vue de l’extérieur, la Russie donne l’apparence d’une société patriarcale ; et cela malgré l’omniprésence des femmes dans l’économie du pays, dans les secteurs où il y a du pouvoir, c’est-à-dire dans le business, – délaissant majoritairement la politique, chasse gardée des hommes -, et bien qu’elles soient indépendantes et autonomes financièrement.

Dans les familles russes, c’est le matriarcat qui règne

Mais dès que l’on pénètre un peu plus profondément dans la société et qu’on observe attentivement les familles, on s’aperçoit que c’est le matriarcat qui règne en Russie. Au sein du foyer, la femme prend les décisions importantes et éduque les enfants, habituellement avec l’aide de leur mère, la fameuse babouchka. La femme russe est bien souvent une mère célibataire ; le nombre de divorces en Russie est un des plus élevés au monde. Cette forme d’indépendance n’est cependant pas toujours assumée. Au contraire, les femmes russes que j’ai rencontrées aspirent à être des femmes – bonnes épouses, bonnes mères – sous la protection d’un mari qui soit un homme fort et protecteur. Il y a une totale contradiction entre ce qu’elles sont réellement et ce qu’elles rêvent d’être, surtout dans un pays où le nombre de femmes battues est très élevé. La violence domestique est un vrai fléau en Russie, mais ce qui est encore plus surprenant, c’est que beaucoup de femmes banalisent ce phénomène. La société russe est dans sa globalité violente, et ces actes sont souvent « justifiés » par la tradition. En janvier dernier, la Russie a adopté un texte de loi qui commue en peine administrative et non plus pénale les violences physiques au sein de la famille. Ce sont des femmes députées qui ont défendu ce texte, protégeant l’honneur des hommes plutôt que la vie des femmes. C’est assez typique. Les femmes russes peuvent être leur propre ennemie.

Les pères quittent le foyer et n’ont plus de contact avec leur(s) premier(s) enfant(s).

Soit. Et quid de la loi ? Influencée par soixante-quinze ans de communisme, la législation russe reconnaît-elle les mêmes droits (héritage, famille, divorce) aux hommes et aux femmes ?

Je ne suis pas une spécialiste de la législation russe, mais en cas de divorce par exemple, les enfants sont systématiquement confiés aux mères qui considèrent que leurs enfants sont exclusivement les leurs. Ici, la législation ne fait pas défaut aux hommes, mais ce sont les façons de faire culturelles et sociales qui prennent le pas. Depuis peu, la possibilité de « congés de paternité » est à l’étude en Russie, ce que de nombreuses femmes s’efforcent d’ignorer. Pour elles, la paternité n’existe pas. Les pères quittent le foyer, souvent se remarient, et n’ont plus de contact avec leur(s) premier(s) enfant(s). Il est d’ailleurs sidérant de constater l’absence des pères dans les témoignages des femmes de mon livre. Beaucoup d’hommes ne paient pas non plus leur pension alimentaire, et j’ai en mémoire que le gouvernement avait renforcé la loi pour que la femme ne soit pas lésée. Mais étant donné la rupture qui s’opère dans la famille après un divorce, je ne suis pas convaincue que beaucoup d’hommes y soient sensibles.

Elles ne croient pas en l’amour mais ne jurent que par le mariage et la maternité.

A la décharge de leurs conjoints, je note que vos interlocutrices ne croient jamais en l’amour. Pour quelles raisons ?

Elles évoquent les difficultés de la vie, l’absence des hommes, le manque d’aides étatiques, la violence de la société russe. Dans ce contexte, elles disent ne pas avoir l’énergie et le temps pour l’amour et qu’au fond cela n’est pas si important. C’est vrai que la vie peut être très dure en Russie pour les femmes. Elles doivent tout assumer : leur travail, la famille, leurs enfants, et elles n’ont pas toujours de temps à accorder à la vie avec un partenaire. Celles qui sont mariées disent souvent être déçues par leur conjoint parce qu’il n’est pas à la hauteur des difficultés quotidiennes. Pourtant, elles affirment aussi que la vie pour soi-même n’a pas de sens. Elles ne croient pas en l’amour mais ne jurent que par le mariage et la maternité. C’est encore un de leurs paradoxes. Les jeunes filles se marient tôt, souvent autour de vingt ans, ont des enfants, et après quelques années, elles divorcent et s’attellent ensuite à construire leur carrière professionnelle. L’amour n’occupe pas beaucoup de place dans la vie de la femme russe, en dehors de celui qu’elle porte à son enfant. Mais pour ma part, je soupçonne plutôt son caractère fort et autoritaire de l’en éloigner. Elle est exigeante avec les hommes et ne souhaite ni partager le pouvoir qu’elle a au sein du foyer ni l’ascendant qu’elle a sur son enfant, parce que le pouvoir sur l’enfant est le seul auquel elle ait accès. La nouvelle génération sera certainement différente.

En faisant ce qui est le mieux pour leurs fils, les mères font le pire pour les femmes 

L’avenir nous le dira. Au siècle dernier, après le déficit d’hommes dus aux deux conflits mondiaux, beaucoup d’enfants russes ont grandi sans père. Quelles conséquences cela a-t-il eu sur le rapport des femmes russes aux hommes ?

Beaucoup de femmes russes se plaignent de la façon dont les mères célibataires élèvent leur fils ; elles les surprotègent, elles en font des hommes « sensibles », et leur ôtent toute virilité ou tout « machisme ». Ces femmes estiment que ces hommes qui ont grandi sans père, donc sans modèle d’homme fort et viril, ne sont pas capables d’être des « vrais » hommes pour elles. « En faisant ce qui est le mieux pour leurs fils, les mères font le pire pour les femmes » dit une femme de ce livre. C’est une plainte récurrente. La Russie produit des images de genres très stéréotypées: les hommes doivent être virils et forts et les filles, féminines et maternelles. Ces hommes sans père ne répondent donc pas aux images imposées par la société. Il est intéressant de souligner que les mères russes, lorsqu’elles éduquent leur fils, sont dans la transgression totale des codes sociaux puisqu’elles vont à l’encontre de ces clichés. Et pourtant, malgré cette transgression, elles sont rattrapées par les images stéréotypées de masculinité transmises par le discours établi en ce qui concerne les hommes. Mikhaïl à la fin du livre l’explique très bien en disant: « Aucune femme au monde n’élève son fils comme le futur mari de qui que ce soit ». Il énonce ici, à mon avis, une vérité universelle.

Les femmes russes, en quête d’un homme fort, trouvent en Poutine la parfaite représentation du stéréotype masculin célébré par leur société.

Cette lacune doit bien être comblée. Ainsi, Vladimir Poutine cultive-t-il sciemment l’image d’un homme viril jusque dans ses loisirs (chasse, sport de combat). Qu’en pensent les femmes russes ?

Beaucoup fantasment sur l’image du président Poutine (en dehors de toutes considérations politiques). Les femmes russes, qui sont en quête d’un homme fort, trouvent en Poutine la parfaite représentation du stéréotype masculin célébré par la société russe. Il est celui qui protège, qui est fort, qui est une « forteresse » et qui permet à la femme russe de se concentrer sur sa féminité et son foyer. Bien entendu, elles ne sont pas toutes dupes de la réalité des images diffusées par le Kremlin, certaines reconnaissent, surtout les jeunes, qu’il s’agit de mise en scène et de campagne de communication. Néanmoins, elles reconnaissent que c’est « un modèle d’homme qui plaît aux femmes ». Une jeune femme pourtant critique envers la politique de Poutine, révèle ainsi dans son témoignage qu’elle aimerait bien avoir un homme comme lui.

… ce qui est antiféministe au possible. Cela ne gêne-t-il pas les jeunes russes ?

En réalité, le féminisme n’a jamais été un mouvement très attrayant pour les femmes russes. L’émancipation de la femme s’est faite en partie et en théorie pendant la période soviétique, sans conflit ni lutte. Le féminisme est donc un mouvement associé aux combats des femmes occidentales, jugées agressives et anti-féminines, et moins favorisées qu’elles, comme elles me le font souvent fièrement remarquer. En lisant un article sur la loi dont je vous ai parlé dans la première question, j’ai appris que la sénatrice qui défendait ce projet argumentait en disant à propos des femmes : « (…) quand un homme bat sa femme, il n’y a pas la même vexation que quand un homme est humilié. Il ne faut jamais humilier un homme»». Hallucinant ! Et pourtant tellement en accord avec leur image de la femme traditionnelle. Il ne faut jamais humilier un homme, non par peur que la situation dégénère mais parce que le rôle de la femme russe est de « sauver » son homme. Elle est dans le sacrifice. Bien sûr, les femmes russes ne pensent pas toutes ainsi, mais c’est néanmoins un sentiment largement répandu.

Les femmes aspirent à (re)devenir la femme traditionnelle

De même que la volonté féminine de se cantonner à la gestion du foyer ?

Les femmes, même les plus jeunes, ne remettent pas en cause le rôle traditionnel de la femme, mais je ne suis pas d’accord avec l’idée qu’elles cantonnent pour autant les femmes au foyer. Leur foyer est le royaume où elles ont tout pouvoir. Mais en dehors de cet espace, elles veulent aussi leur place et elle la prenne. Dans ce livre, les femmes sont dans un discours totalement fantasmé : en réaction à leur suractivité, à leur omniprésence dans la société et au poids de leurs responsabilités, les femmes aspirent à plus de repos. Elles aspirent à (re)devenir la femme traditionnelle, protégée par un mari « fort », n’ayant à travailler que leur « féminité » et leur « maternité ». Deux facettes indissociables de l’identité de la femme russe. Mais on se rend bien compte, que dans la réalité, elles ne sont pas prêtes à déposer les armes. Il y a le discours et il y a la réalité. Elles sont toujours habitées par ce conflit intérieur. La jeune génération sera différente. En tout cas, elle exprime son envie de vivre autrement. Elle semble vouloir se réaliser personnellement avant de vivre une vie avec un partenaire. Les jeunes femmes estiment pour la plupart qu’elles doivent construire leur propre chemin, trouver leur voie, avant de trouver leur compagnon de route. Et surtout elles ne veulent ni se tromper, ni reproduire les erreurs de leur mère qui sont dans la plainte permanente.

Après des décennies de communisme et de matraquage idéologique, il est difficile de penser contre le système

Comment trouvent-elle leur place dans cette société néo-conservatrice fortement influencée par l’Eglise orthodoxe ?

La société russe, sous l’influence de l’Eglise et du pouvoir, est extrêmement conservatrice et, il me semble, occulte totalement la place et le pouvoir des femmes russes. L’Eglise orthodoxe, soutenue par l’Etat, prêche contre l’avortement, contre les divorces, et s’indigne parfois même de façon ridicule des tenues trop sexy portées par les femmes. Et pour revenir à ce projet de loi qui dépénalise la violence faite aux femmes : il a été voté sous la pression de l’Eglise orthodoxe et du Kremlin.

Alors la vraie question est de savoir quel chemin vont prendre les femmes face à ce renouveau du conservatisme religieux. Vont-elles l’accepter ? Vont-elles s’y opposer ? Il semblerait que dans l’ensemble, elles n’aient pas envie de changer les choses. Peut-être parce qu’au fond, il sert l’image de la femme traditionnelle à laquelle elles aspirent. Ou parce qu’après des décennies de communisme et de matraquage idéologique, il est difficile de penser contre le système ou de s’y opposer. Il faut donc parier sur la jeune génération qui a développé son propre esprit critique (même si elle ne s’engage pas politiquement), qui est très mondialisée, et qui choisira de s’affranchir, ou non, des codes et des stéréotypes imposés par l’Eglise et le pouvoir.

Catalogne: la grande peur des élites européennes

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Trois députés européens belges brandissent l'Estelada, le drapeau indépendantiste catalan, au Parlement européen de Strasbourg, 4 octobre 2017. SIPA. AP22112842_000006

La Catalogne avait tout pour plaire au courant dominant européen : une forte identité mais régionale – pas nationale – non exclusive d’un vif sentiment europhile, Bruxelles apparaissant comme un garant de l’autonomie face aux tentations unitaires de Madrid ; le souvenir de la guerre civile où cette province se trouvait du côté « sympathique » de la force, celui des républicains ; une large ouverture à l’immigration (13,5% de sa population en 2008) ; la métropolisation (5,5  des 7,5 millions de Catalan vivent dans l’agglomération de Barcelone) ; une grande tolérance de mœurs: « gay  friendly » et paradis de la prostitution; sur la voie royale menant du Maroc à l’Europe, le cannabis y est presque en vente libre.

Au sérieux traditionnel que l’on reconnait au peuple catalan, s’ajoutait ainsi une image de modernité progressiste de bon aloi.

On se serait attendu à ce que le mouvement pour l’indépendance soutenu par près de la moitié de la population, avec des appuis à droite mais surtout à gauche et à l’extrême gauche, reçoive tout naturellement l’aval de la nomenklatura politique et médiatique ouest-européenne. Las, les choses se sont gâtées.

Vers la balkanisation de l’UE?

La perspective de l’indépendance se rapprochant et sur fond de grave crise des partis nationaux (PP, PSOE), les forces qui dominent l’Europe ont vu tout à coup avec effroi le danger que représenterait une indépendance « pour de bon » de la Catalogne: la contagion  à d’autre provinces espagnoles, à la Corse, des tensions accrues entre les régions italiennes ou belges, un précédent pour l’Ecosse. Comme il s’en faut de beaucoup que l’idée d’indépendance fasse l’unanimité dans ces régions, où l’opinion est généralement divisée par moitié, les risques de guerre civile pointaient un peu partout. S’agissant de la Catalogne elle-même, qui pouvait dire si l’ordre public serait sérieusement assuré par un gouvernement régional habitué depuis longtemps à se positionner contre l’Etat et sur un territoire qui intéresse de plus en plus les réseaux mafieux ?

L’Union européenne, qui avait si ardemment encouragé la dislocation de la Yougoslavie, et si longtemps prôné une « Europe des régions » destinée à affaiblir les Etats, a, tout à coup, perçu le danger : elle ne peut pas se permettre une dislocation de l’Espagne et une fragilisation de toute l’Europe méditerranéenne, dont les économies sont déjà affaiblies par la toute-puissance d’un euro plus fait pour l’Allemagne que pour elles. C’est toute l’Europe occidentale qui en subirait le contrecoup ; la construction européenne pourrait même être remise en cause.

Au même moment, Bruxelles prend conscience qu’il est plus facile de faire appliquer les directives européennes dans un Etat discipliné comme la France que dans quinze länder allemands : le régionalisme débridé pourrait passer de mode.

La fête est finie

Devant la provocation que représentait l’organisation d’un référendum sauvage par la Généralité, le 1er octobre dernier, le président du gouvernement espagnol Mariano Rajoy n’a fait que son devoir en faisant intervenir la police, de manière parfois musclée, pour empêcher les opérations de vote. L’unité de l’Espagne a reçu l’appui du roi Felipe VI.  En d’autres temps, l’opinion européenne, toujours portée à la sensiblerie, aurait crié à la provocation, dénoncé les violences d’Etat, la répression policière. Mais elle a au contraire appuyé Rajoy. Le président de la Commission européenne, Jean-Claude Juncker, notre bon président Macron et même le pape François sont venus à sa rescousse.

La grande manifestation du 8 octobre à Barcelone a montré que, quand le contexte s’y prête, la fermeté emporte autant l’adhésion que la gentillesse. Et en tous les cas qu’une partie substantielle des Catalans ne voulait pas couper les ponts avec Madrid.

Ces événements, et le retour à l’ordre qui s’amorce, rappellent, après des années de « fête catalane » un peu irresponsable, que la politique est une chose sérieuse et qu’elle peut même parfois virer au tragique. La question de l’unité de l’Espagne ne fut-elle pas, au moins autant que la question religieuse et bien plus que la lutte des classes, au fondement de la guerre civile espagnole de 1936-1939 ?

En Catalogne, la récréation est finie.

Procès Abdelkader Merah: pourquoi le verdict est logique

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Eric Dupond-Moretti, l'avocat d'Abdelkader Merah, 2 novembre 2017 à Paris. SIPA. AP22124947_000002

La cour d’assises spéciale de Paris, qui ne comprend que les magistrats professionnels, a donc rendu son verdict dans le procès d’Abdelkader Merah. Des deux chefs d’accusation qui pesaient sur lui, complicité d’assassinat et association de malfaiteurs en vue d’une entreprise terroriste, seul le second a été retenu et la peine maximum possible lui a été infligée. Il a donc été acquitté de la complicité dans les abominations commises par son frère. Pour des raisons tellement compréhensibles, compte tenu de l’infamie absolue des crimes commis, du caractère repoussant de cette famille Merah, et du terrible déroulement de l’audience, cette décision a été accueillie par une énorme clameur de rage. Si l’on peut comprendre et surtout partager l’émotion, les sentiments et la passion, il est cependant nécessaire de se reprendre.

La justice n’est pas une vendetta

Pour qui, comme moi, est attaché aux libertés civiles, le mois qui vient s’écouler a été particulièrement éprouvant. Il y a eu le dossier de Pontoise, le déchaînement d’une guerre des sexes avec l’affaire Weinstein et ses conséquences, les accusations contre Tariq Ramadan sur fond de guerre de religion, l’antisémitisme musulman débridé, la promulgation de la loi qui pérennise l’état d’urgence dans le droit commun, avec en parallèle le déroulement du procès Merah et son verdict en point d’orgue. Le point commun de tous ces sujets qui enflamment l’opinion, et qui sont autant de questions politiques, c’est que l’on demande à la justice de les traiter en poursuivant des objectifs qui ne sont pas les siens.

Il faut marteler encore et encore que la justice d’un pays civilisé n’est pas là pour organiser des catharsis, « reconnaître » comme victime, permettre de faire le deuil, ou de se reconstruire. Elle n’est pas là non plus pour mener une guerre contre une religion ou une idéologie, pour réprimer la liberté de penser en fouillant dans les crânes, et accompagner l’opinion publique dans ses emportements. La justice pénale exerce, au nom de l’État, la violence légitime contre les individus qui ont transgressé gravement la règle commune.

La mise à mort de la présomption d’innocence

Pour ce faire et afin que ses décisions soient légitimes et acceptées par le corps social, la justice doit agir en appliquant rigoureusement des règles et des principes qui protègent à la fois les individus – en particulier les innocents – et aussi la société. Depuis un mois, la présomption d’innocence, qui est une liberté protégée et pas seulement une incantation, a été simplement déchiquetée tous les jours, dans une ambiance de guerre civile irrespirable. Et l’application scrupuleuse de ces règles à l’occasion du procès Abdelkader Merah est considérée comme une infamie.

Éric Dupond-Moretti est un confrère de talent même si, par tempérament, et peut-être prisonnier de l’image médiatique qu’il a contribuée à forger, il utilise toujours le même registre : celui du taureau dans l’arène. Dans un dossier comme celui-là, l’objectif, c’est-à-dire l’acquittement possible qu’il était de son devoir de plaider, aurait peut-être mérité un autre traitement, pour la même efficacité. C’est son problème, mais cela ne justifie en aucun cas les injures, quolibets et menaces dont il a été l’objet. Massivement, au travers de sa personne, a été contesté le principe même qu’Abdelkader Merah soit défendu. « Avocat complice ! », a hurlé la clameur ! Quelle régression !

C’était le procès d’un Merah, pas de l’autre

Les magistrats ont, quant à eux, été copieusement insultés, traités de lâches, de soumis, voire de complices. Alors qu’ils ont fait leur devoir, et plutôt bien. Parce qu’il convient quand même de rappeler les rôles respectifs. La procédure a duré cinq années, et fut conduite sous la responsabilité du pôle antiterroriste, sur réquisitions du parquet du même nom. Ce sont ces magistrats-là dont ceux du parquet dépendent, il faut le répéter, du pouvoir exécutif, qui ont voulu ce procès, celui du frère de l’assassin qui s’est fatalement transformé en celui de Mohamed Merah. Ce décentrement était-il voulu, inévitable ? Je n’en sais rien, mais il est clair qu’il est à l’origine de la passion qui s’est exprimée tout au long de ces semaines, et il faut rendre hommage aux magistrats du siège de n’y avoir pas cédé et d’avoir gardé suffisamment de sang-froid pour prendre une décision digne d’une justice régulière. Je ne peux pas jurer que j’en aurais été capable.

Quels étaient les outils dont ils devaient user, au-delà de leur conscience, pour accomplir leur mission. En respectant les principes de la charge de la preuve et du bénéfice du doute pour l’accusé, ils devaient construire une « vérité judiciaire » pour servir de base à leur décision. L’ordonnance de mise en accusation d’Abdelkader Merah leur disait que celui-ci pourrait être coupable de complicité avec son frère dans l’accomplissement de ses tueries. C’était à eux de l’apprécier après avoir pris connaissance de l’entier dossier, que ce soit par sa lecture ou le déroulement des audiences, entendu le parquet dire oui et la défense non.

Curieusement, dans la bouche ou sous la plume de ceux qui insultent les juges et proclament l’évidence de la complicité d’Abdelkader Merah, je n’ai vu personne rappeler ce qu’était la complicité en matière pénale, celle qui expose le complice aux mêmes peines que l’auteur principal. Voilà ce que dit l’article L121-7 du Code Pénal : « Est complice d’un crime ou d’un délit la personne qui sciemment, par aide ou assistance, en a facilité la préparation ou la consommation. » La simple lecture de cet alinéa suffit à comprendre qu’il faut des « actes positifs » identifiés de façon irréfutable. On peut tout à fait penser, comme je ne suis pas loin de le faire, que l’infect individu que semble être le frère Merah, savait ce que son frère préparait, l’a peut-être même incité, mais il n’a pas été possible d’identifier et d’établir ces faits précis, qui auraient constitué la complicité. Et s’il est établi que c’est lui qui l’a endoctriné, ce n’est pas de la complicité.

La naïveté des politiques, pas de la justice

La mère d’une des victimes de Merah, Madame Ibn Ziaten, qui mérite notre admiration et notre respect, a dit après le verdict que nous étions naïfs. Ce n’est pas la justice, Madame, qui est naïve – elle vient de montrer qu’elle était capable de remplir sa mission – mais un pouvoir politique plutôt incompétent et lâche qui a laissé se créer des situations inacceptables et dangereuses. Guidé par de petits calculs, défendant des intérêts obscurs, et sous la pression de groupuscules ineptes, il laisse s’installer les prodromes d’une guerre civile. Conscient que ses multiples démissions sont insupportables, il se défausse sur la justice, la laissant sans état d’âme se transformer en bouc-émissaire. Au prix de l’affaiblissement, voire de la destruction des règles qui protègent nos libertés à tous. Après une longue vie passée à les défendre, je pensais le temps venu de poser mon sac. Je constate avec tristesse que je dois continuer à le porter et qu’il est malheureusement plus lourd. Pas seulement parce que je suis moins leste.

Abdelkader Merah nous haït et tout ce que nous représentons. Il ne reconnaît pas notre justice. Eh celle-ci vient de lui dire qu’elle ne condamnait pas sans preuve, même le pire des hommes. Je pense que c’est pour cela que nous nous battons.

L’écriture inclusive est un outil d’exclusion

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© A. Paviot - Causeur.fr

Haut les cœurs ! Tout le monde s’y met ! Je n’aurais jamais cru que ce serait un curé qui me déciderait à écrire un article sur l’écriture inclusive. Mais « heureux·se·s les invité·e·s au repas du Seigneur » (prononcer « heureux et heureuses »), ç’a été le coup de grâce, si j’ose dire. D’ailleurs, il s’est trompé: comme l’ordre alphabétique doit régir les énumérations et se substituer à la convention de l’ordre masculin-féminin, il fallait dire « heureuses et heureux ». L’écriture inclusive oblige à réfléchir deux fois plus avant de parler.

Contraint d’en dire moins

Ce curé porte une lourde responsabilité dans le salut de mon âme puisque, par sa faute, je n’ai pas pu me concentrer plus longtemps et je me suis mise à imaginer une version « non-oppressive » des Béatitudes, débitée par un Jésus vachement « politically correct » :

« Heureux·se·s les pauvres en esprit car le Royaume des Cieux est à elles et eux ; heureux·se·s les affligé·e·s, car elles et ils seront consolé·e·s ; heureux·se·s les doux·ces, car elles et ils possèderont la Terre ; heureux·se·s les affamé·e·s et les assoiffé·e·s de justice car elles et ils seront rassasié·e·s, etc. ».

Je me suis fait la réflexion que dire les choses ainsi prend près de deux fois plus de temps.

Alors j’ai pensé aux journalistes qui ont des petites chroniques de 3 ou 4 minutes ou à ceux qui font le flash-info. Cette satanée écriture inclusive qui, si elle est laide à l’écrit, allonge considérablement la sauce à l’oral, les contraindra à dire moitié moins de choses dans le temps qui leur est imparti ou à accélérer leur débit souvent déjà mitraillette. Si tout va bien, les plus ardents opposants à l’écriture inclusive seront donc les journalistes.

Une écriture séparatiste

C’est vrai que « l’invisibilisation grammaticale des femmes » (on dit comme ça), nos gens de médias la pratiquent allègrement, eux qui se montrent de plus en plus infoutus d’accorder le participe avec le COD antéposé quand celui-ci est féminin. Eh oui, quand on traduit ce qu’a dit une actrice étrangère, il faut penser à accorder. Sinon, on dirait que toutes les victimes de viol ont développé une dysphorie de genre ou un trouble de l’identité sexuelle :

Après avoir plusieurs fois décliné ses avances, il m’a fait la tête, m’a puni et a donné l’illusion à son équipe que je faisais la difficile. (Björk citée dans Libération)

Il m’a poussé sur le lit et s’est mis sur moi. (Annabella Sciorra citée dans Le Parisien )

D’autre part, je voudrais juste rappeler que pour une proportion croissante des élèves (et même des adultes) aujourd’hui, la phrase « les salariés grévistes ont été convoqués », qu’il faudrait désormais écrire « les salarié·e·s grévistes ont été convoqué·e·s », s’écrit ainsi : « les salariais grévistent on était convoquer ». On est donc loin, très loin, de pouvoir envisager la prise en compte des « attentions graphiques et syntaxiques qui permettent d’assurer une égalité de représentation des deux sexes » (dixit le Manuel p.4). Je voudrais aussi rappeler que les professeurs sont incités à faire preuve de bienveillance et de compréhension envers cette bouillie grammaticale. Les salariais (l’élève a bien noté que c’est un pluriel puisqu’il a mi un « s », pas vrai ?), grévistent (la confusion sur la nature du mot ne doit pas conduire à négliger le fait que l’élève a manifesté une conscience du pluriel) on était (intuition grammaticale cohérente puisque cette forme existe) convoquer (conscience du caractère verbal de la tournure). C’est bien, mon petit.

Je rappelle que pour les formateurs actuels œuvrant dans les ESPE (ex-IUFM), la grammaire est une violence : ce sont des règles qui brident l’expression spontanée de l’élève et qui, en outre, creusent les inégalités sociales puisque seuls les enfants des milieux favorisés sont supposés aptes à les apprendre et que sur la base de cette apprentissage tout à fait arbitraire et contestable, l’on opère d’horribles discriminations.

Si Marlène Schiappa s’est prononcée…

Lisez la suite de l’article sur le blog d’Ingrid Riocreux


C'est le français qu'on assassine

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Les Rien-pensants

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Daech, arme de séduction massive

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Le quartier d'Abrivado à Lunel, d'où venaient quatre djihadistes morts en Syrie. SIPA. 00704818_000002

André Versaille publie en ce moment un feuilleton sur le site du Monde, intitulé: « Les musulmans ne sont pas des bébés phoques »

Beaucoup s’étonnent de ce que la violence et la cruauté des djihadistes n’empêchent pas de jeunes Occidentaux d’adhérer à Daech. En réalité, c’est précisément ce fanatisme qui déclenche et excite la fascination. C’est par sa barbarie assimilée à la terreur révolutionnaire, à un feu purificateur que le djihadisme séduit. L’islam est devenu la dernière promesse du Grand Soir. Il a supplanté et pris la place de toutes les précédentes révoltes. Il a de plus qu’elles une dimension transcendante, divine, qui l’autorise à exiger de ses adeptes le sacrifice suprême.

Daech, la subversion radicale

Par ailleurs, pour barbare qu’elle soit, l’organisation État islamique n’en est pas moins un mouvement qui suit une logique politique et agit selon son propre agenda en fonction d’un programme cohérent et d’une communication redoutablement efficace. De multiples enquêtes ont montré que la séduction islamiste n’agit plus uniquement sur des jeunes musulmans de banlieue à la dérive, socialement et familialement fragilisés, ceux que l’on appelait naguère les « sans père ni repère », et à qui tout avenir semblait bloqué. Ayant su adapter sa propagande à de nouvelles cibles, l’État islamique recrute aujourd’hui des jeunes de conditions et de situations très diverses. De surcroît, il est le seul mouvement idéologique capable de séduire et d’attirer de plus en plus d’hommes, mais aussi de nombreuses femmes, grisés par son discours, et ce jusqu’au sein même des populations qu’il entend soumettre. Quant à ses affidés, nous ne pouvons plus l’ignorer : ce ne sont pas nécessairement des dingues ou des marginaux.

A lire aussi: Les djihadistes ne sont pas des victimes de nos sociétés « postcoloniales »

Fort du caractère sacré de sa mission, Daech a réussi à imposer à ses recrues un engagement auquel il faut subordonner jusqu’aux liens de la famille nucléaire : on te critiquera, on t’insultera, on te dira que tu te laisses influencer, que tu es manipulé, que tu as subi un lavage de cerveau ; ce sont des épreuves que tu devras supporter, pour entrer dans l’armée d’Allah et participer à la destruction d’un monde dégénéré pour en bâtir un neuf débarrassé de toute pourriture. Cette exigence ne dissuade guère l’apprenti djihadiste, elle l’enflamme et le pousse à vouloir se montrer à la hauteur de la mission subversive divine. L’argument est d’autant plus convaincant pour les bourgeois occidentaux candidats à la conversion qui veulent rejoindre Daech (un quart à un tiers des djihadistes sont des convertis, selon Olivier Estèves[tooltips content=’Professeur d’histoire britannique à l’université de Lille, auteur avec Romain Garbaye de Le Multiculturalisme britannique au xixe siècle : enjeux, débats, politiques, Paris, Presses Sorbonne Nouvelle, 2017.’]1[/tooltips]) que notre culture « progressiste » ne cesse de chanter la subversion. Inutile même de préciser ce qu’il s’agit de subvertir : il faut « être subversif », manière de montrer que l’on ne fait pas partie de la masse des embourgeoisés. « Mutins de Panurge », disait Philippe Muray…

La conquête de la « vertu »

Contrairement à ce que beaucoup imaginent, cette furieuse contestation du modèle démocratique occidental ne s’inscrit pas dans un cadre archaïque, mais dans une certaine modernité. En témoigne la motivation d’une part apparemment non négligeable des jeunes candidats au départ pour la Syrie qui présentent leur engagement comme un acte « humanitaire ». Que celui-ci soit ou non pervers ne change rien à l’affaire. S’agit-il d’acquérir la « vertu » ? Nous savons, au moins depuis Robespierre, que l’aspiration à la vertu assume la terreur. Quoi qu’il en soit, ces « candidats au martyre » se mobilisent pour une cause qui leur parle comme aucune autre, jusqu’à non pas risquer leur vie, mais à délibérément se suicider pour elle.

Le rapport Obin[tooltips content=’Rapport Obin, Les Signes et Manifestations d’appartenance religieuse dans les établissements scolaires. Rapport à Monsieur le ministre de l’Éducation nationale, de l’Enseignement supérieur et de la Recherche. Le rapport a été publié, accompagné de commentaires de vingt auteurs, journalistes, directeurs d’école, enseignants, sous le titre : L’École face à l’obscurantisme religieux, Max Milo, 2014.’]2[/tooltips] témoigne de ce que, comme dans la plupart des pays musulmans, Oussama Ben Laden est devenu, chez les jeunes des « quartiers d’exil », la figure emblématique d’un islam conquérant. Le djihadisme assurerait la revanche symbolique des laissés-pour-compte du développement en rejetant en bloc les valeurs de la civilisation occidentale.

Cela étant, la question sur laquelle nous continuons de débattre est celle de savoir pourquoi cette révolte de jeunes, en France et dans l’Europe de l’Ouest, s’est traduite par une radicalisation religieuse musulmane fanatique, et non, par l’adoption, par exemple, d’une idéologie ultragauchiste ou fasciste ?

Retrouvez André Versaille sur son blog, Les musulmans ne sont pas des bébés phoques

« Il y a également des hommes harcelés sexuellement au travail »

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harcelement sexuel isabelle ayache
Campagne contre le harcèlement sexuel. 1995. Sipa. Numéro de reportage : 00268831_000001.

Avocate spécialiste du droit du travail, Me Isabelle Ayache-Revah est régulièrement sollicitée par des entreprises confrontée à des cas de harcèlement sexuel entre employés. Très concernée par le sujet, le conseil désapprouve pourtant la campagne de délation #Balancetonporc. Entretien.


Daoud Boughezala. Souvent confrontée à des cas de harcèlement sexuel en entreprise, avez-vous une définition claire et objective de ce délit ?

Isabelle Ayache-Revah[tooltips content=’avocate associée Raphaël avocats/Dixit Raphaël »]1[/tooltips]. Les entreprises font appel à moi quand elles doivent faire face à un problème de harcèlement (moral ou sexuel) en leur sein. D’après le Code du travail, le harcèlement sexuel concerne des comportements ou des propos répétés à connotation sexuelle qui portent atteinte à la dignité de l’individu et peuvent créer une situation offensante, hostile et intimidante. Est également assimilée au harcèlement sexuel toute forme de pression grave, même non répétée, exercée dans le but d’obtenir un acte de nature sexuelle. Il peut donc s’agir de gestes, de regards, de photos, de messages, de blagues graveleuses, de sms, de faux compliments répétés et insistants, etc.

Qu’est-ce qui sépare la lourdeur ou la maladresse du harcèlement ? La frontière me paraît floue…

Tout cela est très subjectif. Au fond, l’important est dans la perception des choses. Si un individu veut faire la cour à une de ses collègues, il va essayer de faire comprendre son attraction. Harceler, ce n’est pas simplement essayer de faire la causette avec quelqu’un mais insister. La notion de répétition est importante, elle n’est exclue que dans les cas plus graves. Harceler, ce n’est pas faire un compliment mais tomber dans quelque chose d’intrusif, une attitude qui vise à intimider l’autre, à le désarçonner, à l’offenser.

Le harcèlement est une forme d’agression, soit parce qu’il est répété, soit parce qu’on passe à l’acte par un geste

Un amoureux maladroit peut sembler intrusif et trop entreprenant à la femme qu’il convoite, sans forcément chercher à mal. Comment échapper à ce genre de malentendu ?

Il est bien évidemment impossible de codifier par la loi tous les comportements humains. En principe, quand vous entreprenez une démarche en direction d’un individu, l’autre doit être d’accord. Un compliment, un regard, un sourire, ce n’est pas du harcèlement. Le harcèlement est une forme d’agression, soit parce qu’il est répété, soit parce qu’on passe à l’acte par un geste : on entre par la force dans la sphère privée de l’autre.

Avec tout ce qu’on lit autour du phénomène « Balance ton porc », on a l’impression que tout pourrait relever du harcèlement. Je trouve cela choquant.

La campagne Twitter #Balancetonporc dénonce-t-elle tout et n’importe quoi, du quasi-viol au regard du travers ?

Oui. Je trouve cette campagne de délation d’une hypocrisie incroyable. On fait semblant de découvrir le harcèlement, quitte d’ailleurs à mélanger des situations qui n’ont rien à voir. Je ne crois pas que dans les entreprises en France cela aille si mal que ça, même si la route peut paraître longue. Il y a des personnes harcelées et des comportements à sanctionner mais la situation ne s’aggrave pas. Quoiqu’en pense certains, elle s’améliore dans beaucoup d’entreprises grâce au travail de prévention et de sanction. On n’a souhaité interroger que des femmes, ce qui est une affreuse erreur à mes yeux. Il est faux et choquant de dire et de lire qu’en général les femmes harcelées ne sont pas entendues, ni en mesure d’être défendues. Il y a évidemment davantage de femmes harcelées mais il y a également des hommes harcelés. Il y a également des hommes victimes d’autres hommes ou d’autres femmes. J’en ai déjà plaidés. Comment défendre les victimes de harcèlement ? Pour les défendre, on les écoute, on mène une enquête sérieuse, on se débarrasse des harceleurs sans ménagement  et on fait en sorte que la personne harcelée retrouve un emploi ou garde le sien pour évoluer dans un environnement plus paisible. Elle a été écoutée et entendue, elle est donc défendue.

La RATP est confrontée à des problèmes caricaturaux, s’agissant des hommes qui, par principe religieux ou culturel, refusent tout contact avec une femme.

Le tribunal n’est-il pas un lieu plus approprié pour dénoncer les cas de harcèlements ?

La bataille à mener n’est pas que judiciaire. On nous explique que le procès est la panacée mais le harcèlement sexuel ne se combat pas uniquement devant les juridictions ! Il se combat par l’éducation, le courage et le civisme. Dans certaines banlieues et certains quartiers, même si tous ne veulent pas toujours en parler, la situation que certains et certaines  vivent est invraisemblable. Par exemple, la RATP est confrontée à des problèmes caricaturaux, s’agissant des hommes qui, par principe religieux ou culturel, refusent tout contact avec une femme. Ce n’est pas devant les juridictions que j’emporte la victoire mais en faisant de la prévention concrète à grâce à des cas pratiques et en sanctionnant. A lire tous ces articles, on a l’impression qu’il n’y a qu’une seule voie pour les personnes harcelées : engager une action judiciaire devant le Conseil des prud’hommes ou le tribunal correctionnel. Mais quand vous en arrivez là, ça signifie que cela fait des années que vous ne dormez plus. Dans Le Monde, j’ai lu des entretiens qui laissent entendre que l’entreprise tout entière est indifférente au harcèlement. C’est complètement faux. On dispose de tout un arsenal dans les entreprises de taille moyenne ou grande : des explications, une capacité d’écoute de la direction des ressources humaines qui gère la quasi-totalité des dossiers de harcèlement. L’entreprise n’est pas passive.

Des cadres de direction, des ouvriers, l’industrie et la banque subissent tous le harcèlement sexuel.

Quels secteurs sont les plus touchés par le harcèlement sexuel au travail ?

Dans certains secteurs d’activité, qui sont les plus masculins, les gens se permettent plus de choses. Quand on examine les profils des auteurs de harcèlement, on s’aperçoit que cela touche des milieux sociaux assez variés. Idem pour les victimes, qui occupent un spectre social très large. Beaucoup croient spontanément que ce sont plutôt les diplômés ou les cadres qui harcèlent les secrétaires. Cette description est loin de la réalité de terrain: des cadres de direction, des ouvriers, l’industrie et la banque subissent tous le harcèlement sexuel. Il n’y a pas de géographie du harcèlement mais différents types de harcèlement.

C’est-à-dire ?

Il y a deux grands schémas. Soit on est face à des comportements individuels, comme une affaire récente que j’ai traitée. Un employé envoyait ainsi des photos de lui nu à certaines femmes de l’entreprise.

Soit on observe un second type de harcèlement : la pression d’un groupe entier dans l’entreprise qui finit par créer crée une espèce de harcèlement d’ambiance. Cela peut passer par des blagues obscènes racontées pendant des déjeuners d’équipe.

Dans ce second type, un individu se permet un peu plus que le groupe. Dans ces cas-là, l’entreprise doit s’interroger sur la déviance du groupe. A l’Assemblée nationale, des députés avaient sifflé Cécile Duflot alors ministre parce qu’elle portait une robe à fleurs, c’est totalement inadmissible ! Dans certaines entreprises, on retrouve cette ambiance qui peut autoriser des esprits un peu moins forts à franchir le pas. C’est là où le travail de prévention est important. Dans certains services, dans des salles de marché ou des secteurs comme le bâtiment, on peut autoriser par exemple l’affichage de calendriers de femmes dénudées, de caricatures, de billets d’humeur. Cela crée un environnement propice au dérapage. C’est là que l’entreprise doit intervenir en menant des campagnes de prévention où les comportements prohibés doivent être décrits et les sanctions explicitées.

Dans certaines entreprises, des dessins censés être drôles montrent systématiquement un des deux sexes brimés.

… en proscrivant les calendriers de femmes nues ! A vous écouter, il faudrait imposer un cadre monacal au bureau pour éviter tout « dérapage ».  Faut-il interdire les posters de camionneurs ?

Bien sûr que non. Le camionneur dort tout seul dans son camion. Si ça lui fait plaisir de s’endormir en regardant la photo d’une femme nue, c’est son problème et peut-être celui de son épouse ! Que grand bien lui fasse. Mais dans certaines entreprises, des dessins censés être drôles montrent systématiquement un des deux sexes brimés. Cela signifie qu’on autorise une image de la femme susceptible de laisser la porte ouverte aux comportements harceleurs.

Marseille, l’autre scandale de Paris 2024

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Tony Estanguet et Emmanuel Macron en visite sur la Marina de Marseille où se dérouleront les épreuves de voile de Paris 2024. SIPA. AP22107382_000009

Un aspect du dossier de la candidature française a suscité peu de commentaires, alors qu’il est consternant. C’est le choix de Marseille pour les épreuves de voile. Brest, Lorient, Le Havre et La Rochelle ont été écartées les unes après les autres par le Comité national olympique du sport français (CNOSF). La décision a été prise en 2015, sur six critères : qualité du plan d’eau, infrastructures de la marina olympique, visibilité pour les spectateurs, hébergement des sportifs, accessibilité et capacité hôtelière. Manque à la liste : le vent. Aussi stupéfiant que cela puisse paraître, il n’a pas été pris en compte pour les épreuves de voile, qui risquent fort de virer à la farce. Les Jeux auront lieu du 2 au 18 août 2024. Facilement accessibles, les données météo de la station Marseille-Corniche pour la période 2012-2017 sont éloquentes. En août, la ville enchaîne les jours de calme plat. La vitesse moyenne du vent y est de 5 nœuds (soit 9,26 km/h), autant dire rien. La probabilité de vent supérieur à 4 beauforts, ce qu’on appelle une « jolie brise », est de 12 % seulement. À Brest à la même période, il y a, sans surprise, deux à trois fois plus de vent : 9 nœuds de moyenne et 29 % de chance d’avoir du 4 beauforts ou au-delà.

A lire aussi: Jeux olympiques: à la fin, c’est toujours le CIO qui gagne!

En apprenant la victoire de Marseille en 2015, le maire de La Rochelle, Jean-François Fountaine, n’avait pas caché sa colère. Parlant en conférence de presse d’un « triste jour pour la voile française », il avait dénoncé le « lobbying » du président du CNOSF, le Marseillais Denis Masseglia, ancien international… d’aviron.

Pas de vent mais beaucoup d’eau?

Et Jean-François Fountaine ne connaissait pas encore la touche finale du dossier. Fin 2016, la direction départementale des territoires et de la mer (DDTM) a publié son plan de prévention des risques d’inondation. Il classe en zone rouge l’embouchure d’un petit fleuve côtier sujet à des crues puissantes : l’Huveaune. C’est exactement à cet endroit, entre l’espace Borély et le Roucas-Blanc, qu’il est prévu d’ériger les infrastructures olympiques. Le 5 décembre, le conseil municipal a adopté une délibération demandant à la DDTM de revoir son zonage, pour ne pas nuire à la candidature de la ville ! Certes, les risques de crue pendant les Jeux sont quasiment nuls. L’Huveaune déborde à l’automne ou en hiver. La perspective de voir le chantier de la marina olympique noyée sous 50 cm d’eau, en revanche, est bien réelle. Il suffirait d’un épisode orageux comme il y en a eu en 1978, 1999 ou 2003.

Fillon, Hollande, Taubira… : « morts-vivants », jusqu’à quand ?

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Photos: SIPA

En ce jour des morts, où nous allons nous recueillir sur des tombes ou devant des urnes funéraires, ayons une pensée spéciale pour nos chers (dans tous les sens du terme) disparus politiquement, avec, comme toujours devant la « mort » des autres, un sentiment ambivalent de soulagement (pour eux et pour nous) et de regrets rarement éternels.

En premier lieu, le couple fratricide Giscard-Chirac, les deux plus anciens présidents de la République encore en vie, dont on peut raisonnablement penser que le premier ne fera pas un second mandat présidentiel et que le second ne fera pas le coup d‘un retour à la Poutine. Ils se sont affrontés pendant plus de 30 ans, Chirac a pu se venger politiquement, le destin a accordé à VGE une meilleure santé.

Enterrements de première classe

Plus hasardeux d’enterrer politiquement Nicolas Sarkozy et François Hollande. Il est peu probable qu’ils se représentent en 2022, mais le premier reste et sans doute restera un parrain incontournable non seulement pour le prochain président des Républicains, mais aussi pour celles et ceux qui se préparent à représenter la droite modérée lors de ces élections de 2022. Pour François Hollande, c’est plus compliqué car on n’a jamais vu, jusqu’à présent, le parrain d’un champ de ruines.

Et puis il y a le cas Fillon, redevenu simple citoyen, simple militant, ne s’exprimant que très rarement et travaillant dans le secteur privé. Il a toujours des fidèles qui regrettent son échec en 2017 (comme Nicolas Sarkozy a les siens, très nombreux parmi les adhérents des Républicains, qui regrettent encore son échec de 2012), mais il attend toujours et risque d’attendre encore très longtemps un jugement. Les Français dans leur ensemble semblent l’avoir oublié, mais il leur est déjà arrivé de retrouver une mémoire perdue depuis plus longtemps.

Alain Juppé n’a pas disparu politiquement, restant maire de Bordeaux et un sage que l’on écoute, sinon vénère. Pour lui, comme pour les quatre ex-présidents qui auront, chacun à leur façon, marqué l’histoire politique de la Ve République, la volonté de renouvellement et de « dégagisme » qui aura marqué l’année 2017 a conduit les français à les sortir de leur champ de vision.

De morts-vivants à revenants?

On peut penser que ce mouvement nous prive des qualités, de l’expérience, et des compétences de responsables politiques plus jeunes, personnalités fortes et clivantes comme Manuel Valls et Nathalie Kosciuszko-Morizet, qui suscitent l’admiration et l’attachement des uns, le rejet et l’hostilité des autres. Je ne pense pas qu’on puisse les considérer comme disparus politiquement.

Et puis il y a les anciens ministres sous le mandat de François Hollande et qui, grâce à Emmanuel Macron, ont quitté le champ de la scène politique. Je dois avouer une reconnaissance éternelle à notre actuel président pour avoir fait disparaître, au moins provisoirement,  des écrans, de nos yeux et surtout de nos oreilles Najat Vallaud-Belkacem, mesdames Taubira et Aubry et particulièrement l’ancienne ministre de la Santé et des comtes sociaux, Marisol Touraine. On pourra me reprocher un réflexe misogyne, machiste à l’égard du beau sexe, mais je ne perçois pas pour quelles raisons les femmes politiques auraient le privilège de devoir rester éternellement en place et d’échapper à la volonté ambiante de voir de nouvelles têtes et d’entendre de nouvelles voix. Volonté qui durera ce qu’elle durera. Il pourrait y avoir avant le début novembre 2018, 2019 et 2020 d’autres cher(e)s disparu(e)s politiquement. Tout va si vite.

Mes anti-prix littéraires pour une fin de vacances réussie

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Fin octobre, début novembre, la période charnière de l’édition, les Prix n’ont pas encore été décernés. Ce supplice semble interminable et se déroule dans l’indifférence générale. Le grand public est incapable de citer le dernier Goncourt ou Renaudot. Il connaît déjà à peine les ministres du gouvernement actuel. Et, il a toujours confondu Bernard Pivot avec Alban Ceray. C’est pourtant facile de les reconnaître, le tonton tringleur a écrit un remarquable ouvrage Du lit au divan paru en 1992 à la Table Ronde. L’autre, le papy poseur est un ancien animateur lyonnais de télévision qui porte des lunettes.

Dernier avis avant Noël

Pendant ce temps-là, les médias préfèrent polémiquer sur Twitter que relire les moralistes du XVIIe siècle. Ils chassent à l’homme et courent les pétitions. Avant le rush, les jurés s’entraînent. Le marathon des Prix s’annonce long et pénible. Heureusement qu’ils ne sont pas obligés contractuellement de lire les livres primés, sinon ça tournerait à la séance de torture. La fraîcheur des traiteurs a suivi la même pente fatale que le style de nos écrivain-e-s[tooltips content=’Obligation dorénavant dans chaque article d’utiliser au moins une formule en écriture inclusive’]1[/tooltips] : du réchauffé, du préfabriqué, de l’industriel aux saveurs trafiquées.

Alors, tous les soirs, devant leur miroir, ces fidèles serviteurs tentent d’articuler le nom du futur lauréat avec deux petits fours coincés dans la bouche. Cet exercice de diction s’accompagne de la prise quotidienne d’au moins quatre coupettes. C’est le prix à payer pour rester digne dans les cocktails d’automne. La plupart des romanciers de la mi-septembre a disparu des rayons. Les bêtes blessées n’ont même plus la force d’hurler. Tandis que les solderies font le plein, les auteurs se bourrent de médocs. L’écriture fait, chaque année, plus de dégâts que les particules fines. L’OMS semble désespérément muette à ce sujet. Seules quelques vedettes résistent à la tentation des beaux livres qui piaffent d’inonder le marché avant Noël. Les facteurs, admirables métronomes du temps, préparent leur fameuse salve d’hiver. Entendez-les, ils arrivent sur leurs triporteurs électriques avec des calendriers par milliers. Ils font plus pour la lecture dans les campagnes que les agrégés. Il faudra un jour donner les palmes académiques à ces admirables ex-agents publics.

L’identité malheureuse

Profitons surtout des vacances de la Toussaint pour faire une razzia de livres, en évitant, si possible, les pièges grossiers du milieu. Faites un tour du côté de L’Eveilleur, cette maison a toujours en magasin des lectures délicates. Son travail de reparutions est exemplaire, n’ayons pas peur des mots ! Ils ont le chic pour dégoter des livres vraiment à part qui prennent les chemins de traverse sans perdre de vue la voie de l’exigence littéraire.

C’est le cas notamment des Mémoires d’un chasseur de renards de Siegfried Sassoon (1886-1967), préfacé par François Rivière. Un roman d’apprentissage qui vous plongera dans la campagne anglaise avant la Grande Guerre et dans les tourments intérieurs d’un garçon en recherche d’identité. La vie d’un gentleman n’est pas un long fleuve tranquille surtout quand ce cavalier émérite est soumis aux aléas du cœur.

Femmes, je vous lis

Autre cavalcade, cette belle idée de réunir cinq courts textes sur Sagan, Duras, Beauvoir, Colette et Madame de Staël dans un recueil papier intitulé L’Esprit des femmes. L’exquis Dominique Guiou, inlassable chercheur de mots percutants, a créé la collection Duetto, uniquement disponible en version numérique. Le principe en est simple : un auteur parle d’un homme ou d’une femme de lettres. Son catalogue recèle déjà des dizaines de merveilles où l’érudition et le plaisir de lecture font bon ménage. Ah, si les professeurs pouvaient parler ainsi des écrivains et s’inspirer de cette initiative gourmande, notre Nation serait sauvée ! L’éditeur numérique s’est associé, en octobre, à Emmanuel Bluteau, le maître de la Thébaïde pour publier un recueil de cinq textes personnels de Myriam Thibault, Patrick Grainville, Bénédicte Martin, Jean Chalon et Lilian Auzas. Une façon originale d’approcher un grand écrivain sans les lourdeurs universitaires.

Dans cette funeste rentrée de septembre, une jeune femme a publié un premier roman. Lecteurs de Causeur.fr, vous la connaissez, il s’agit de Marie Céhère. Vous aimez ses chroniques intimistes et éclairées, son sens de la formule et son goût pour une certaine polémique. Elle aime prendre le contre-pied à la moraline ambiante. Après un essai remarqué sur BB, elle publie Les Petits Poissons aux éditions Pierre-Guillaume de Roux. C’est écrit avec beaucoup de talent, soutenu par une amertume qui grise l’âme, un style qui vient fouetter cette jeunesse en cul-de-sac et l’on pressent l’affirmation d’un auteur qui va compter dans le paysage littéraire français.

L’autre naissance du Petit Nicolas

Enfin, n’oublions pas les enfants, le jeune public a des attentes légitimes. Les 28 planches disparues du Petit Nicolas viennent de ressortir. Il s’agit de la bande dessinée originale signée René Goscinny et Jean-Jacques Sempé qui fut publiée dans le magazine belge Le Moustique entre le 25 septembre 1955 et le 20 mai 1956. On pensait que la naissance du Petit Nicolas remontait officiellement à mars 1959 dans les colonnes du journal Sud Ouest Dimanche. Faux ! Le Petit Nicolas avait eu une vie antérieure en bandes, en cases et en bulles. Il avait à cette époque-là, la tête ronde des personnages à la Faizant et des cannes de serins des vieilles dames jadis en Une du Figaro. Cette remontée en enfance a des vertus apaisantes dans notre société ultra-violente. Si l’on sent Sempé moins à l’aise avec les « strips » qu’avec les illustrations (pleine page) du New Yorker, Goscinny peaufinait déjà sa plume de gagman au style délicieusement rétro.

Mémoires d’un chasseur de renards de Siegfried Sassoon – Traduction de l’anglais par Antoinette Sémeziès et Jacques Elsey – L’Éveilleur

L’Esprit des femmes de Myriam Thibault, Patrick Grainville, Bénédicte Martin, Jean Chalon et Lilian Auzas – Editions Duetto et La Thébaïde

Les Petits Poissons de Marie Céhère – Éditions Pierre-Guillaume de Roux

Le Petit Nicolas – La bande dessinée originale – Dessins : Sempé – Texte : Goscinny – IMAV éditions

Touche pas à ma « race » : décolonisons l’esprit des blancs!

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Les statues ne leur suffisent pas: les nouveaux inquisiteurs veulent régimenter la manière dont les écrivains blancs évoquent dans leurs oeuvres les personnages « racisés ». Ils n’hésitent pas à dénoncer publiquement les artistes contrevenants. Il ne s’agit plus seulement de réécrire l’histoire, mais de réécrire les histoires. 


Nous sommes tous coupables. Le « nous » se rapporte d’évidence à « nous, les Blancs », descendants des colonisateurs et des esclavagistes, tous que nous sommes. Car même ceux à qui toute idée de suprématie blanche fait, à juste titre, hérisser les cheveux sur la tête parcourent sans broncher les rues qui portent le nom de Colbert et envoient leurs enfants dans des écoles qui honorent Jules Ferry, honteux défenseur de la colonisation, et accessoirement promoteur de l’instruction laïque, gratuite et obligatoire, dont sembleraient profiter de nos jours également d’anciens colonisés. Quoiqu’« anciens colonisés » recèle un abus raciste de langage dans la mesure où on peut naître femme et mourir homme, mais « colonisé » on naît et on reste jusqu’au jour du Jugement dernier, et même au-delà.

D’ailleurs, en tant que femme blanche, ma légitimité à traiter le sujet paraît très fragile. En avril dernier, la communauté afro-américaine a exigé la destruction de la toile Open Casket de l’artiste blanche Dana Schutz, représentant un adolescent noir tué par des suprématistes blancs en 1955, argumentant qu’il s’agit d’un drame que « les Blancs ne devraient pas se permettre de représenter », parce qu’ils « ignorent la souffrance des victimes noires ». Il y aurait alors le deuil blanc et le deuil noir, la mort blanche et la mort noire, l’empathie blanche et l’empathie noire. Pourquoi donc jouer à la mixité, bien que le concept ait de quoi séduire par son irénisme ? En outre, si les Blancs ne comprennent rien à la souffrance des Noirs, comment comprendraient-ils quoi que ce soit aux œuvres d’art produites par les Noirs ? Autant interdire d’emblée au public blanc l’accès à la « culture noire ». Les risques de mésinterprétation seraient ainsi écartés.

« Il faut décoloniser l’espace, il faut décoloniser l’esprit ! »

La brillante initiative du présentateur à RFI, Claudy Siar, qui entend inciter les « États nés du crime colonial » à adopter des lois « qualifiant la colonisation de crime contre l’humanité » répond au même diagnostic d’insensibilité endémique des Blancs à l’égard des Noirs. « Pourquoi faudrait-il que la notion de crime contre l’humanité soit juridiquement définie par les anciennes puissances colonialistes ? », s’insurge M. Siar. Il est vrai que, jusqu’à présent, les pays concernés ont ignoré son appel. Ce qui est, d’après le journaliste, particulièrement grave, car la France continue à maintenir les pays d’Afrique francophones dans la misère et dans la dépendance économique à travers le franc CFA, qui les « prive d’une souveraineté économique, d’un réel développement, d’une industrialisation, de politiques publiques efficaces ». C’est simple. Une fois le franc CFA remplacé par des monnaies locales, la famille Bongo rendra au pays ce qu’elle a volé, Paul Biya vendra ses châteaux en France pour construire des hôpitaux au Cameroun, et Sassou-Nguesso se roulera dans la poussière en demandant pardon. Si, de surcroît, les Blancs effaçaient le nom de Colbert de l’espace public comme le suggère Louis-Georges Tin, président du Cran, le début du dialogue entre les communautés noire et blanche serait enfin envisageable, à condition toutefois que les Blancs abandonnent leur insupportable lubie de sauvegarder l’histoire dans toute sa complexité et toutes ses contradictions.

« Il faut décoloniser l’espace, il faut décoloniser l’esprit ! », exhorte le président du Cran. Outre-Atlantique on s’y est déjà mis et les résultats s’avèrent étonnants.

Au suivant!

Le grand déboulonnage des monuments à la gloire des généraux confédérés, infâmes supporteurs d’un État raciste a, en réalité, commencé bien avant les événements tragiques de Charlottesville. Donald Trump n’a pas été le premier à se demander qui serait le prochain : « Who’s next, Washington, Jefferson ? », a-t-il twitté. Dans une tribune publiée par le New York Times en 2015, Randall Kennedy, professeur de droit à Harvard – noir, précision nécessaire – pointait déjà avec courage les tentatives de discréditer en bloc l’héritage de plusieurs figures historiques, y compris de la famille royale britannique, qui avait par ailleurs financé ce qui allait devenir plus tard la Harvard Law School. « À long terme, à nourrir ce sens démesuré de la victimisation, les protestataires finiront par s’offenser eux-mêmes », prédisait Kennedy. Il semblerait qu’avec la terreur répandue par les accusations d’« appropriation culturelle » lancées à tout-va à l’encontre d’écrivains, d’acteurs, de réalisateurs ou de simples citoyens – qui par manque d’imagination plutôt que de respect avaient eu l’idée d’emprunter les codes vestimentaires de la culture noire –, l’heure où la communauté noire s’offense elle-même vient de sonner.

« Ce n’est pas acceptable qu’un gars blanc s’empare de l’histoire d’une gamine nigériane »

Selon la définition de Susan Scafidi, spécialiste du droit à la Fordham University, l’appropriation culturelle, cette nouvelle forme de colonisation, désigne « la prise de la propriété intellectuelle, du savoir traditionnel, des expressions culturelles ou des artéfacts de la culture de quelqu’un d’autre, sans permission ». Cela inclut donc aussi bien une spécialité culinaire qu’une danse traditionnelle – bien entendu, il ne viendrait à l’idée de personne d’accuser de ce crime un Afro-Américain surpris en train de manger un bout de pizza. Mais il ne s’agit pas seulement de folklore. Le cas de Chris Cleave, écrivain blanc et britannique, montre à quel point ce concept d’appropriation culturelle menace, voire paralyse la liberté de création dans les pays anglo-saxons et donc bientôt chez nous. Cleave a soulevé un tollé simplement parce qu’il a eu l’audace d’écrire un roman, The Other Hand, dont le narrateur est une adolescente nigériane. Yassmin Abdel-Magied, une activiste australienne d’origine soudanaise s’en est prise violemment à lui, lors du festival littéraire de Brisbane de 2016 : « Ce n’est pas acceptable qu’un gars blanc s’empare de l’histoire d’une gamine nigériane, parce que cela empêche des femmes nigérianes d’être publiées ! »

Excuse-toi!

C’est dire que les féministes n’auraient pas attendu longtemps avant de pendre Flaubert haut et court pour sa terrible appropriation de l’expérience d’Emma Bovary. Pour sa défense, Flaubert dirait probablement la même chose que Cleave : « Je comprends les gens qui disent que je n’avais pas le droit de m’emparer de l’histoire d’une fillette nigériane. Ma seule excuse, c’est que je l’ai bien fait. » Mais reprendrait-il le risque ? Accusée par le Washington Post d’avoir inventé comme seul personnage noir de son roman dystopique, Les Mandible, une femme atteinte d’Alzheimer et tenue en laisse, Lionel Shriver a annoncé publiquement qu’elle ne s’exposerait plus à pareil lynchage, quitte à s’autocensurer. Rien ne dit, bien sûr, qu’une seule femme nigériane bénéficierait de davantage d’opportunités sur le marché éditorial si un écrivain blanc ne s’était pas accordé la liberté de se glisser dans la peau d’une femme noire. Ce qui est certain, en revanche, c’est que l’absurdité et la violence du combat mené contre la « nouvelle colonisation » nous privera tous de quelques bons livres, de débats ouverts et musclés, de contradictions et d’incohérences propres à l’histoire humaine.

Largement cité, l’éditorialiste de la revue académique The Harvard Crimson s’interrogeait tout à fait sérieusement sur la nécessité de maintenir la liberté d’expression, dans le cas où celle-ci s’appliquerait à « des idées répréhensibles ». Au moins, on ne dira pas que les censeurs avancent masqués. Et dédions-leur le propos de Barbara Jordan, la première femme noire issue d’un État sudiste élue à la Chambre des représentants : « Nous honorons les identités culturelles. Mais le séparatisme ne doit pas être autorisé. Nous devons empêcher le politiquement correct de nous diviser et nous conduire à l’opposé des accomplissements dans le domaine des droits de l’homme et des droits civiques. »

« Pour beaucoup de femmes russes, la paternité n’existe pas »

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Jeune femme russe évacuée de Syrie, aéroport de Moscou, 2013. Sipa. Numéro de reportage : AP21352823_000008

Dans La Tête et le cou[tooltips content= »« Les Romains disaient que l’homme est la tête et que la femme est le cou. La tête ne bouge que grâce au cou qui la commande, et ne regarde que la direction que le cou indique. C’est un proverbe largement répandu en Russie que nous utilisons beaucoup » dit l’une des témoins qui a donné son titre à l’essai »]1[/tooltips]. Histoire de femmes russes (Edition des Syrtes, 2011), l’anthropologue Maureen Demidoff raconte la Russie par ses femmes. Ayant interrogé une douzaine de femmes russes, l’auteur décrit une société profondément blessée par les aléas du XXe siècle. Après les saignées des deux guerres mondiales, la chute de l’URSS et la désillusion des années 1990, l’ère Poutine a redoré le blason du pouvoir sans parvenir à combler les brèches entre les sexes. Si une majorité de jeunes femmes russes ne croit ni au féminisme ni à l’amour, cette nouvelle génération n’entend pas se laisser dominer par le renouveau conservateur de l’Eglise orthodoxe. Entretien.


Daoud Boughezala. Vue de l’extérieur, la Russie semble être une société patriarcale où les femmes se contentent d’un rôle d’épouse et de mère. Dans un pays où 14 000 femmes meurent chaque année sous les coups de leur conjoint, cette image d’Epinal est-elle fondée ?

Maureen Demidoff. Evidemment que non. Mais l’organisation sociale et familiale en Russie est très complexe. Vue de l’extérieur, la Russie donne l’apparence d’une société patriarcale ; et cela malgré l’omniprésence des femmes dans l’économie du pays, dans les secteurs où il y a du pouvoir, c’est-à-dire dans le business, – délaissant majoritairement la politique, chasse gardée des hommes -, et bien qu’elles soient indépendantes et autonomes financièrement.

Dans les familles russes, c’est le matriarcat qui règne

Mais dès que l’on pénètre un peu plus profondément dans la société et qu’on observe attentivement les familles, on s’aperçoit que c’est le matriarcat qui règne en Russie. Au sein du foyer, la femme prend les décisions importantes et éduque les enfants, habituellement avec l’aide de leur mère, la fameuse babouchka. La femme russe est bien souvent une mère célibataire ; le nombre de divorces en Russie est un des plus élevés au monde. Cette forme d’indépendance n’est cependant pas toujours assumée. Au contraire, les femmes russes que j’ai rencontrées aspirent à être des femmes – bonnes épouses, bonnes mères – sous la protection d’un mari qui soit un homme fort et protecteur. Il y a une totale contradiction entre ce qu’elles sont réellement et ce qu’elles rêvent d’être, surtout dans un pays où le nombre de femmes battues est très élevé. La violence domestique est un vrai fléau en Russie, mais ce qui est encore plus surprenant, c’est que beaucoup de femmes banalisent ce phénomène. La société russe est dans sa globalité violente, et ces actes sont souvent « justifiés » par la tradition. En janvier dernier, la Russie a adopté un texte de loi qui commue en peine administrative et non plus pénale les violences physiques au sein de la famille. Ce sont des femmes députées qui ont défendu ce texte, protégeant l’honneur des hommes plutôt que la vie des femmes. C’est assez typique. Les femmes russes peuvent être leur propre ennemie.

Les pères quittent le foyer et n’ont plus de contact avec leur(s) premier(s) enfant(s).

Soit. Et quid de la loi ? Influencée par soixante-quinze ans de communisme, la législation russe reconnaît-elle les mêmes droits (héritage, famille, divorce) aux hommes et aux femmes ?

Je ne suis pas une spécialiste de la législation russe, mais en cas de divorce par exemple, les enfants sont systématiquement confiés aux mères qui considèrent que leurs enfants sont exclusivement les leurs. Ici, la législation ne fait pas défaut aux hommes, mais ce sont les façons de faire culturelles et sociales qui prennent le pas. Depuis peu, la possibilité de « congés de paternité » est à l’étude en Russie, ce que de nombreuses femmes s’efforcent d’ignorer. Pour elles, la paternité n’existe pas. Les pères quittent le foyer, souvent se remarient, et n’ont plus de contact avec leur(s) premier(s) enfant(s). Il est d’ailleurs sidérant de constater l’absence des pères dans les témoignages des femmes de mon livre. Beaucoup d’hommes ne paient pas non plus leur pension alimentaire, et j’ai en mémoire que le gouvernement avait renforcé la loi pour que la femme ne soit pas lésée. Mais étant donné la rupture qui s’opère dans la famille après un divorce, je ne suis pas convaincue que beaucoup d’hommes y soient sensibles.

Elles ne croient pas en l’amour mais ne jurent que par le mariage et la maternité.

A la décharge de leurs conjoints, je note que vos interlocutrices ne croient jamais en l’amour. Pour quelles raisons ?

Elles évoquent les difficultés de la vie, l’absence des hommes, le manque d’aides étatiques, la violence de la société russe. Dans ce contexte, elles disent ne pas avoir l’énergie et le temps pour l’amour et qu’au fond cela n’est pas si important. C’est vrai que la vie peut être très dure en Russie pour les femmes. Elles doivent tout assumer : leur travail, la famille, leurs enfants, et elles n’ont pas toujours de temps à accorder à la vie avec un partenaire. Celles qui sont mariées disent souvent être déçues par leur conjoint parce qu’il n’est pas à la hauteur des difficultés quotidiennes. Pourtant, elles affirment aussi que la vie pour soi-même n’a pas de sens. Elles ne croient pas en l’amour mais ne jurent que par le mariage et la maternité. C’est encore un de leurs paradoxes. Les jeunes filles se marient tôt, souvent autour de vingt ans, ont des enfants, et après quelques années, elles divorcent et s’attellent ensuite à construire leur carrière professionnelle. L’amour n’occupe pas beaucoup de place dans la vie de la femme russe, en dehors de celui qu’elle porte à son enfant. Mais pour ma part, je soupçonne plutôt son caractère fort et autoritaire de l’en éloigner. Elle est exigeante avec les hommes et ne souhaite ni partager le pouvoir qu’elle a au sein du foyer ni l’ascendant qu’elle a sur son enfant, parce que le pouvoir sur l’enfant est le seul auquel elle ait accès. La nouvelle génération sera certainement différente.

En faisant ce qui est le mieux pour leurs fils, les mères font le pire pour les femmes 

L’avenir nous le dira. Au siècle dernier, après le déficit d’hommes dus aux deux conflits mondiaux, beaucoup d’enfants russes ont grandi sans père. Quelles conséquences cela a-t-il eu sur le rapport des femmes russes aux hommes ?

Beaucoup de femmes russes se plaignent de la façon dont les mères célibataires élèvent leur fils ; elles les surprotègent, elles en font des hommes « sensibles », et leur ôtent toute virilité ou tout « machisme ». Ces femmes estiment que ces hommes qui ont grandi sans père, donc sans modèle d’homme fort et viril, ne sont pas capables d’être des « vrais » hommes pour elles. « En faisant ce qui est le mieux pour leurs fils, les mères font le pire pour les femmes » dit une femme de ce livre. C’est une plainte récurrente. La Russie produit des images de genres très stéréotypées: les hommes doivent être virils et forts et les filles, féminines et maternelles. Ces hommes sans père ne répondent donc pas aux images imposées par la société. Il est intéressant de souligner que les mères russes, lorsqu’elles éduquent leur fils, sont dans la transgression totale des codes sociaux puisqu’elles vont à l’encontre de ces clichés. Et pourtant, malgré cette transgression, elles sont rattrapées par les images stéréotypées de masculinité transmises par le discours établi en ce qui concerne les hommes. Mikhaïl à la fin du livre l’explique très bien en disant: « Aucune femme au monde n’élève son fils comme le futur mari de qui que ce soit ». Il énonce ici, à mon avis, une vérité universelle.

Les femmes russes, en quête d’un homme fort, trouvent en Poutine la parfaite représentation du stéréotype masculin célébré par leur société.

Cette lacune doit bien être comblée. Ainsi, Vladimir Poutine cultive-t-il sciemment l’image d’un homme viril jusque dans ses loisirs (chasse, sport de combat). Qu’en pensent les femmes russes ?

Beaucoup fantasment sur l’image du président Poutine (en dehors de toutes considérations politiques). Les femmes russes, qui sont en quête d’un homme fort, trouvent en Poutine la parfaite représentation du stéréotype masculin célébré par la société russe. Il est celui qui protège, qui est fort, qui est une « forteresse » et qui permet à la femme russe de se concentrer sur sa féminité et son foyer. Bien entendu, elles ne sont pas toutes dupes de la réalité des images diffusées par le Kremlin, certaines reconnaissent, surtout les jeunes, qu’il s’agit de mise en scène et de campagne de communication. Néanmoins, elles reconnaissent que c’est « un modèle d’homme qui plaît aux femmes ». Une jeune femme pourtant critique envers la politique de Poutine, révèle ainsi dans son témoignage qu’elle aimerait bien avoir un homme comme lui.

… ce qui est antiféministe au possible. Cela ne gêne-t-il pas les jeunes russes ?

En réalité, le féminisme n’a jamais été un mouvement très attrayant pour les femmes russes. L’émancipation de la femme s’est faite en partie et en théorie pendant la période soviétique, sans conflit ni lutte. Le féminisme est donc un mouvement associé aux combats des femmes occidentales, jugées agressives et anti-féminines, et moins favorisées qu’elles, comme elles me le font souvent fièrement remarquer. En lisant un article sur la loi dont je vous ai parlé dans la première question, j’ai appris que la sénatrice qui défendait ce projet argumentait en disant à propos des femmes : « (…) quand un homme bat sa femme, il n’y a pas la même vexation que quand un homme est humilié. Il ne faut jamais humilier un homme»». Hallucinant ! Et pourtant tellement en accord avec leur image de la femme traditionnelle. Il ne faut jamais humilier un homme, non par peur que la situation dégénère mais parce que le rôle de la femme russe est de « sauver » son homme. Elle est dans le sacrifice. Bien sûr, les femmes russes ne pensent pas toutes ainsi, mais c’est néanmoins un sentiment largement répandu.

Les femmes aspirent à (re)devenir la femme traditionnelle

De même que la volonté féminine de se cantonner à la gestion du foyer ?

Les femmes, même les plus jeunes, ne remettent pas en cause le rôle traditionnel de la femme, mais je ne suis pas d’accord avec l’idée qu’elles cantonnent pour autant les femmes au foyer. Leur foyer est le royaume où elles ont tout pouvoir. Mais en dehors de cet espace, elles veulent aussi leur place et elle la prenne. Dans ce livre, les femmes sont dans un discours totalement fantasmé : en réaction à leur suractivité, à leur omniprésence dans la société et au poids de leurs responsabilités, les femmes aspirent à plus de repos. Elles aspirent à (re)devenir la femme traditionnelle, protégée par un mari « fort », n’ayant à travailler que leur « féminité » et leur « maternité ». Deux facettes indissociables de l’identité de la femme russe. Mais on se rend bien compte, que dans la réalité, elles ne sont pas prêtes à déposer les armes. Il y a le discours et il y a la réalité. Elles sont toujours habitées par ce conflit intérieur. La jeune génération sera différente. En tout cas, elle exprime son envie de vivre autrement. Elle semble vouloir se réaliser personnellement avant de vivre une vie avec un partenaire. Les jeunes femmes estiment pour la plupart qu’elles doivent construire leur propre chemin, trouver leur voie, avant de trouver leur compagnon de route. Et surtout elles ne veulent ni se tromper, ni reproduire les erreurs de leur mère qui sont dans la plainte permanente.

Après des décennies de communisme et de matraquage idéologique, il est difficile de penser contre le système

Comment trouvent-elle leur place dans cette société néo-conservatrice fortement influencée par l’Eglise orthodoxe ?

La société russe, sous l’influence de l’Eglise et du pouvoir, est extrêmement conservatrice et, il me semble, occulte totalement la place et le pouvoir des femmes russes. L’Eglise orthodoxe, soutenue par l’Etat, prêche contre l’avortement, contre les divorces, et s’indigne parfois même de façon ridicule des tenues trop sexy portées par les femmes. Et pour revenir à ce projet de loi qui dépénalise la violence faite aux femmes : il a été voté sous la pression de l’Eglise orthodoxe et du Kremlin.

Alors la vraie question est de savoir quel chemin vont prendre les femmes face à ce renouveau du conservatisme religieux. Vont-elles l’accepter ? Vont-elles s’y opposer ? Il semblerait que dans l’ensemble, elles n’aient pas envie de changer les choses. Peut-être parce qu’au fond, il sert l’image de la femme traditionnelle à laquelle elles aspirent. Ou parce qu’après des décennies de communisme et de matraquage idéologique, il est difficile de penser contre le système ou de s’y opposer. Il faut donc parier sur la jeune génération qui a développé son propre esprit critique (même si elle ne s’engage pas politiquement), qui est très mondialisée, et qui choisira de s’affranchir, ou non, des codes et des stéréotypes imposés par l’Eglise et le pouvoir.