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Retrait de la croix d’une statue de Jean-Paul II: une décision très discutable

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Le Conseil d’Etat a pris la décision de faire retirer la croix érigée au sommet d’une statue de Jean-Paul II à Ploërmel. A-t-il abusé de son pouvoir?


Par une décision du 25 octobre 2017, le Conseil d’Etat a jugé contraire à la loi du 9 décembre 1905 l’installation d’une croix en surplomb d’une statue du pape Jean-Paul II érigée sur une place de la commune de Ploërmel dans le Morbihan.

Il ne fait aucun doute que l’édification d’une croix chrétienne isolée sur le domaine public est directement contraire aux dispositions de la loi du 9 décembre 1905, de séparation des Eglises et de l’Etat. Néanmoins, un examen sérieux des faits d’espèce présentés au Conseil d’Etat s’agissant de la commune de Ploërmel rend discutable la décision rendue le 25 octobre, au terme d’un remarquable exercice de contorsion juridique.

Séparation de l’homme d’Eglise et de sa croix

En effet, pour parvenir à la solution rendue, le Conseil d’Etat a séparé, dans son appréciation, la statue en elle-même (représentant le pape Jean-Paul II), et la croix qui la surplombe. Cette distinction, qui pourrait paraître anodine, a toutefois une grande incidence juridique : si la croix a été jugée contraire aux dispositions de la loi de 1905, la statue de Jean-Paul II n’a pas été inquiétée.

En premier lieu, sur un plan purement procédural, la séparation de la statue et de la croix a pour effet immédiat de rendre recevable le recours présenté devant la juridiction administrative. L’installation de l’ouvrage a en effet été actée juridiquement par une délibération du conseil municipal de la commune de Ploërmel du 28 octobre 2006. Or le premier recours date du 6 avril 2012, soit plus de six ans après ! Sans entrer dans un degré de technicité trop important, et comme l’avait fort justement jugé la Cour administrative d’appel de Nantes dans ce litige, un recours exercé 6 ans après une délibération municipale (devenue donc définitive) n’est pas recevable – sauf changement de circonstances : le délai de recours a expiré. La requête de la Fédération morbihannaise de la Libre Pensée aurait donc dû être rejetée, avant même d’en examiner le bien-fondé.

Un ensemble indissociable

Mais en séparant la statue de sa croix, le Conseil d’Etat est venu opportunément faire échec à cette forclusion : la Haute juridiction a ainsi jugé que si le recours porté contre la statue elle-même n’était pas recevable, il en allait différemment du recours porté contre la croix seule. Selon le Conseil d’Etat, l’installation de la croix résulterait ainsi d’une décision du maire de la commune distincte de la délibération du conseil municipal du 28 octobre 2006. Cette décision du maire n’ayant jamais été publiée, elle pouvait donc toujours être contestée, même six ans après (les délais de recours ne courent pas contre les décisions administratives n’ayant fait l’objet d’aucune mesure de publicité).

Pour qui a suivi ce raisonnement juridique alambiqué, la contorsion est grossière : comment le maire de Ploërmel aurait-il pu publier une décision qui n’existe pas ? Il est évident que la statue et sa croix forment un ensemble indissociable, sur lequel a porté la délibération du conseil municipal du 28 octobre 2006. En séparant fictivement la statue de sa croix, le Conseil d’Etat n’a donc fait, à point nommé, que rendre recevable un recours qui ne l’était pas.

De l’art d’être un chef d’Etat

En second lieu, la séparation de la statue et de sa croix a pour effet de changer totalement l’issue du litige. Appréciée isolément, qui pourrait contester qu’une croix chrétienne de grande taille, édifiée au XXIe siècle sur le domaine public heurte directement les dispositions de la loi du 9 décembre 1905 ? C’est indéniable. Mais prise dans son environnement, c’est-à-dire celui d’une œuvre d’art globale, la solution est moins évidente. La décision du Conseil d’Etat est en effet à replacer dans un contexte jurisprudentiel récent, issu principalement de deux autres décisions que nous avions précédemment commentées (CE, 9 novembre 2016, Fédération départementale des libres penseurs de Seine-et-Marne, n° 395122 et CE, 9 novembre 2016, Fédération de la libre pensée de Vendée, n° 395223).

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Dans ces décisions de 2016 relatives aux crèches de Noël, le Conseil d’Etat avait établi un véritable mode d’emploi de la laïcité appliquée à l’espace public. Il en résulte que si la loi du 9 décembre 1905 interdit d’apposer des signes et emblèmes religieux sur, et dans, les bâtiments et emplacements publics, il n’en va pas de même pour les installations présentant un caractère culturel, artistique ou festif, ou témoignant d’un usage local. L’exception artistique est en effet expressément prévue par la loi de 1905, en son article 28. Or qui peut nier que la statue de Jean-Paul II installée à Ploërmel, appréciée dans son ensemble, présente un caractère artistique ? En outre, qui peut contester qu’au-delà de sa qualité de pape, Jean-Paul II était aussi un chef d’État ? Il convient également de rappeler que la statue de la discorde a été offerte par l’artiste russe Zurab Tsereteli au maire de l’époque, M. Paul Anselin, sans que la question de la mobilisation de deniers publics (soulevée par le passé) ne puisse donc faire débat aujourd’hui. Enfin, il est constant que ledit ouvrage n’a fait l’objet d’aucune contestation de la part des administrés (si ce n’est des deux requérants et de l’association, coutumière de tels recours) ni d’aucun trouble à l’ordre public.

Une et indivisible, la laïcité?

L’objet de cet article n’est aucunement de démontrer que l’installation située sur la commune de Ploërmel serait absolument conforme aux règles de laïcité appliquées à l’espace public, auxquelles tous les républicains sont attachés. C’est d’affirmer que la décision rendue par le Conseil d’État est pour le moins discutable. Outre la question de la forclusion, qui aurait dû avoir pour effet, à notre sens, de tuer le débat dans l’œuf, c’est cette séparation de la statue et de sa croix dans l’appréciation portée par le Conseil d’État qui est gênante.

C’est une nouvelle fois la lisibilité de la justice administrative qui est atteinte. Récemment, le 6 octobre 2017, la juridiction administrative décidait le même jour qu’une crèche de Noël était légale en Vendée, mais illégale en Rhône-Alpes. Le 25 octobre 2017, voilà que le Conseil d’Etat ne voit aucune incohérence à découper une même œuvre d’art en deux parties : une croix qui doit disparaître parce que chrétienne, et une statue représentant Jean-Paul II de 7,5 m de haut qui peut rester.

Places des « Grands Hommes »

C’est s’engager sur une pente dangereuse. Ce n’est surtout pas le rôle du juge que de choisir, au sein d’une œuvre, ce qui relève de l’art et du religieux. À notre sens, l’appréciation doit être globale : soit l’œuvre, dans son entier, méconnaît les règles de la loi de 1905 et elle n’a pas à figurer sur le domaine public (Jean-Paul II et sa croix doivent partir), soit elle les respecte et elle n’a pas à être inquiétée (Jean-Paul II et sa croix peuvent rester). En se perdant en contorsions juridiques, la justice administrative ne gagne pas en clarté.

Au-delà du débat juridique, on relèvera que la Ville de Montpellier accueille depuis 7 ans sur sa place publique, dite « des Grands Hommes », des statues monumentales de Lénine et de Mao Zedong (financées sur fonds publics), et que le parvis du centre Pompidou accueille en ce moment même à Paris une sculpture pornographique de 12 mètres de haut, sans susciter le même émoi.

Elisabeth Lévy sur France Inter : « Vous n’informez pas, vous endoctrinez »

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Elisabeth Lévy était l’invitée de « L’Instant M » de France Inter ce matin. Elle s’est expliquée de ses propos tenus dans l’émission « Salut les Terriens » de Thierry Ardisson, dans laquelle elle regrettait que les humoristes de la radio publique soient devenus « les chiens de garde de la pensée unique ».


« L’Instant M » de ce matin, présenté par Sonia Devillers

Mardi, Alex Vizorek, l’un des amuseurs de la station qui officie également dans l’émission de Thierry Ardisson, s’était senti visé. Visiblement, le comique belge a mal pris le fait que son employeur télévisuel ait donné raison à Elisabeth Lévy lorsqu’elle déplorait le panurgisme des humoristes d’Inter.

Pincé, il s’en est pris à la directrice de Causeur :

Les Rien-pensants

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Trump, l’indéboulonnable


Malgré ses erreurs politiques en série, Trump reste l’idole des 50% d’Américains qui l’ont élu. Pour les petits Blancs, le président est encore et toujours le rempart contre le déclassement, le multiculturalisme et l’arrogance des élites.


L’Amérique de Donald Trump ! Cette formule répétée avec effroi depuis près d’un an maintenant est porteuse de deux significations. Tout d’abord, elle peut faire référence à ce que deviendront les États-Unis sous la présidence de Trump : on imagine une Amérique à la fois belliqueuse et erratique sur le plan international, et qui serait traversée en interne par des lézardes sociales et raciales dégénérant jusqu’à une violence urbaine de plus en plus normalisée. En résumé, l’Amérique, autrefois hégémonique et aujourd’hui secouée par l’émergence d’un monde multipolaire qu’elle ne domine plus, se serait donné un président volontariste prétendant renverser le sens de l’histoire, mais dont les gesticulations pathétiques l’enfonceraient plutôt dans la décadence.

A lire aussi: Donald Trump est-il volontairement fou ?

Mais cette expression peut aussi désigner plus particulièrement la part de l’Amérique qui s’est reconnue dans la campagne de Trump et qui, encore aujourd’hui, le soutient de manière presque inconditionnelle, malgré la campagne de presse quasi permanente dont il est la cible. Autrement dit, on parle de cette frange de l’Amérique en situation d’insurrection et qui continue de voir en Trump l’homme capable de faire écho à sa révolte, à la manière d’un dissident venu de l’overclass, prêt à mener une nouvelle guerre des classes. C’est cette deuxième signification qui m’intéressera ici.

Le président d’un « rassemblement de paumés » ?

Dans les dernières semaines de la campagne présidentielle de 2016, Hilary Clinton avait elle-même fait un portrait au vitriol des soutiens de son adversaire, en les réduisant à un « rassemblement de paumés » (a basket of deplorables). En clair, Trump séduisait et mobilisait la lie de la société américaine avec un discours radicalement anxiogène. De fait, Trump avait reçu l’appui de l’extrême droite américaine, mais il fallait être de mauvaise foi pour faire de ces soutiens surexposés par le système médiatique le cœur de son électorat, qui a largement débordé la base traditionnelle républicaine. Trump était davantage le candidat des indépendants que des représentants du conservatisme officiel, qui l’accusèrent de s’éloigner des axes traditionnels de la politique républicaine, qu’il s’agisse de la diplomatie « impériale » au service de la « démocratie », de la critique du big government ou de la promotion de l’économie de marché. Au contraire, Trump proposait une forme de retour au réalisme diplomatique et prétendait servir davantage les intérêts de Main Street que de Wall Street : c’était le candidat du nationalisme économique en lutte contre le libre-échangisme généralisé.

Toutefois, c’est surtout en s’attaquant sévèrement à l’immigration massive, et plus particulièrement à l’immigration illégale, que Donald Trump a dynamisé sa campagne et provoqué l’éclatement de la vie politique américaine.

On peut à bon droit soutenir que Trump éructait plus qu’il ne parlait et qu’il avait déjà épousé des positions absolument contraires. Il n’empêche que c’est avec ce programme, en tout cas avec ce discours, qu’il a remporté la présidence alors que la plupart des analystes ne lui accordaient aucune chance de victoire. Cette vision – associée à Steve Bannon, le stratège maudit de la droite américaine, qui a suivi Trump à la Maison-Blanche en janvier avant de la quitter à la fin de l’été – ne venait pas de nulle part. Elle avait déjà été portée pendant les années 1990 par Patrick J. Buchanan, une figure majeure du populisme républicain, qui est parvenu, en 1992 et en 1996, à faire trembler les élites de son parti, avant de s’en faire chasser peu à peu, comme s’il n’était plus possible pour sa sensibilité de s’y faire entendre et respecter. En d’autres mots, la victoire de Trump reposait moins sur sa célébrité que sur sa capacité indéniable à canaliser un courant politique médiatiquement « invisibilisé » (mais qui n’en demeurait pas moins actif dans les profondeurs de la société américaine). Trump a consciemment cherché à transgresser, de la manière la plus brutale qui soit et souvent de manière grossière et grotesque, les codes du politiquement correct.

Trump contre l’insécurité culturelle américaine

Pour emprunter un concept à la politologie française, Trump a su capter et canaliser l’insécurité culturelle américaine. On a tendance, un peu trop rapidement, à réduire celle-ci à sa dimension raciale, ce qui n’est pas surprenant, par ailleurs, dans un pays qui connaît aujourd’hui une surchauffe des tensions intercommunautaires. Parce qu’on se représente facilement l’Amérique comme un grand pays universaliste, qui se serait construit depuis ses origines grâce aux vagues successives d’immigration ayant déferlé sur lui, on en vient à oublier qu’elle a une identité nationale propre qu’on ne saurait la réduire aux promesses de l’American Dream. En d’autres mots, l’Amérique n’est pas qu’une nation-crédo, mais est aussi une nation-héritage. Il y a une nation historique américaine et elle se sent fragilisée, notamment par l’hispanisation accélérée des États du Sud. On a vu se multiplier, au fil des ans, les lois assurant le statut de l’anglais aux États-Unis, comme s’il y était menacé, ce qui semble difficilement concevable pour ceux qui subissent chez eux l’hégémonie de la « langue de la mondialisation ». Pourtant, les Américains sont de plus en plus nombreux à se sentir étrangers chez eux et à avoir l’impression que l’Amérique historique se dilue dans un multiculturalisme extrême, où la légitimité même du pays est disqualifiée.

Revenons-y : il serait sot de nier que la dimension raciale soit absente du malaise identitaire américain, ne serait-ce que parce que nous parlons d’un pays où la conscience raciale est généralement décomplexée, à tout le moins, chez les minorités. Mais la perspective souvent annoncée d’une Amérique minoritairement blanche d’ici 2050 réveille aussi la conscience communautaire de la population d’ascendance européenne, qu’il s’agisse des WASP ou des « Ethnic Whites ». Cette perspective démographique se transforme alors en fantasme politique alimentant une mouvance qui hésite entre le suprématisme blanc et le survivalisme ethnique. C’est elle qui s’est fait entendre en août à Charlottesville.

Cependant, on aurait tort de réduire l’insécurité culturelle américaine à cette mouvance extrémiste. L’Amérique, depuis le début des années 1990, vit au rythme de la guerre culturelle. La critique du multiculturalisme américain remonte au début des années 1990, au moment de la controverse des National Standards, quand la gauche multiculturaliste a cherché à refonder l’imaginaire historique du pays, celui-ci n’étant plus défini comme une nation issue de la civilisation occidentale, mais comme une diversité de peuples issue du croisement de nombreuses civilisations. La majorité a vécu cette redéfinition identitaire comme une agression culturelle. Les nombreux débats sur la discrimination positive et les autres formes de privilèges ethniques qui heurtent à la fois l’individualisme américain et l’exigence d’égalité démocratique ont aussi passablement accru les tensions.

Barack Obama n’est pas parvenu à créer une société postraciale

Il suffit de se tourner vers l’œuvre de Samuel Huntington pour s’en convaincre. En 2004, le célèbre politologue avait signé un ouvrage majeur, Who are We ?, dans lequel il posait ouvertement la question de l’identité américaine. S’opposant directement à l’idéologie multiculturaliste et s’inquiétant de la dénationalisation des élites américaines, devenues insensibles aux préoccupations de leur propre peuple, il cherchait à penser les conditions d’une renaissance de cette identité et, plus exactement, à définir son noyau existentiel qu’il était impératif de préserver pour que le pays demeure fidèle à lui-même. Mais si Huntington associait cette culture à l’héritage fondateur du pays, il ne voulait pas l’y enfermer : il tenait absolument à dissocier la culture de l’ethnie, en rappelant que l’identité américaine disposait d’une vraie puissance d’intégration. Des gens venant de partout à travers le monde pouvaient se l’approprier : encore fallait-il l’assumer et vouloir la transmettre. En d’autres mots, les racines historiques les plus profondes qui avaient alimenté pendant longtemps une Amérique d’ascendance européenne pouvaient aussi nourrir l’identité des populations immigrées. Huntington espérait sortir l’Amérique d’un faux débat où elle devrait soit se définir dans l’universalité désincarnée, soit dans la régression racialiste. Si son livre a été accueilli à la manière d’un scandale à sa sortie, on constate aujourd’hui qu’il avait compris l’époque dans laquelle entrait son pays.

A lire aussi: Avec Trump, l’Amérique est de retour!

Nous sommes à l’heure où l’Amérique redécouvre en quelque sorte sa singularité historique. Elle se voyait comme un empire exemplaire censé inspirer l’ensemble de l’humanité par son modèle civilisationnel. Elle est obligée de se redécouvrir comme nation et comme peuple, mais au moment où elle cherche à renouer avec son héritage culturel, elle le découvre éclaté et conflictuel. Et chacune de ses composantes est alors tentée de reconquérir son pays, comme si elle en avait été dépossédée. L’Amérique historique, qui se sent assiégée et fragilisée, veut renouer avec une certaine idée de l’Amérique comme pays occidental. L’Amérique multiculturelle entend plutôt parachever la reconstruction du pays en république cosmopolitique se définissant par son messianisme universaliste – c’est en elle que viendrait mourir le vieux monde pour que surgisse une humanité diversitaire dont elle serait le laboratoire. L’Amérique trumpienne succède à celle de Barack Obama, qui n’est pas parvenu à créer une société postraciale, comme il l’espérait et comme il le promettait. On ne saurait pour autant le tourner en ridicule. Il s’agissait probablement d’une mission impossible : un grand discours peut rassembler les hommes le temps d’une élection, mais les failles profondes d’un pays finissent toujours par se faire sentir, qu’on le veuille ou non. Les tensions raciales qui reviennent sont alimentées de tous les côtés. S’il y a encore aux États-Unis un véritable racisme antinoir, on y trouve aussi un virulent racisme antiblanc. Il ne sert à rien de le nier.

A chaque fois qu’on fait tomber une statue, on alimente l’Amérique trumpienne

Mais si la revendication identitaire renaît au cœur de l’Amérique majoritaire, c’est aussi parce qu’elle a été diabolisée incroyablement par une élite universitaire et médiatique qui se complaît globalement dans le politiquement correct. Le délire idéologique de l’université américaine, qui en vient à contaminer la société dans son ensemble, survalorise les identités victimaires, comme si le temps était venu pour elles de surgir des marges écrasées par le colonialisme occidental, et dévalorise systématiquement l’identité nationale, comme si cette dernière était pathologique et devait disparaître. Le patriotisme américain, partout visible dans une société où il est normal d’accrocher un drapeau à sa fenêtre à n’importe quel moment de l’année, tend justement à se réduire à une conception idéalisée du pays, comme s’il portait l’idée de tous les recommencements et où domine le dogme selon lequel tous seraient des immigrants. Un tel discours, toxique partout où on l’entend, a un effet négatif supplémentaire aux États-Unis : il tend aussi à transformer la minorité noire en une minorité parmi d’autres, en niant son expérience historique spécifique absolument douloureuse, qui n’est pas celle d’un groupe immigré parmi d’autres. Le multiculturalisme fonctionne à la manière d’un aplatisseur historique qui vient écraser l’histoire propre de chaque pays, en réduisant les rapports sociaux à un jeu à somme nulle entre une majorité nécessairement étouffante et des minorités nécessairement dominées qu’il faudrait pousser à la rébellion.

C’est en ayant en tête cet arrière-fond politico-historique que l’on comprendra mieux les événements de Charlottesville. L’extrême droite et l’extrême gauche se sont affrontées de manière à la fois terrifiante et ubuesque, comme si le pays était condamné à un affrontement entre le racisme et la haine de la nation, entre la nostalgie confédérée et le déboulonnage maniaque des statues. De sorte que le débat identitaire américain a été confisqué par des fanatiques qui le traduisent dans la grammaire de la guerre civile. Une dynamique folle s’est depuis engagée, qui semble pousser le parti multiculturaliste vers une logique d’éradication du vieux monde, comme on l’a vu à New York, où le maire Bill de Blasio a envisagé de déboulonner une statue de Christophe Colomb, décrétée contraire à l’orthodoxie diversitaire. Seulement, à chaque fois que l’on fait tomber une statue, comme s’il fallait effacer le passé et le réduire à sa part honteuse, on alimente l’Amérique trumpienne en nourrissant son sentiment d’aliénation. À chaque fois que le politiquement correct hystérise les revendications victimaires des uns et des autres, il pousse l’Amérique dans les bras d’un président médiocre et très souvent odieux, mais qui a su donner une expression politique au malaise identitaire américain.

Il faut combattre le macronisme par le macronisme

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Réactiver le clivage droite/gauche ne sert à rien. Pour combattre Macron, il faut être plus macronien que le macronisme: réunir une opposition de droite « et en même temps » de gauche.


Un excellent article du Monde signé d’un estimable constitutionnaliste, Alexandre Viala, se penche sur cette nouvelle maladie politique : le macronisme. Maladie diagnostiquée dans des termes quasi identiques par tous les cliniciens, venus de gauche ou de droite, scrutant notre Olympe. M. Viala note que ce gouvernement s’en remet à des sapiteurs, censés tout savoir sans que l’on ait le droit d’en douter;  une pensée unique et thatchéroïde. D’où le nom d’épistocratie, gouvernement non pas de savants mais des sachants.

J’ai aimé cet article et j’y adhère à 99%. Quid du 1% de divergence ? Une partie de la conclusion où il est écrit que « seule la revitalisation du clivage entre une droite et une gauche de gouvernement, proposant deux alternatives irréductibles l’une à l’autre pourrait déjouer ce scénario que la « révolution » issue des urnes du printemps est en train d’écrire au péril de la démocratie… ». Si je suis d’accord sur le péril je suis plus sceptique sur la façon d’y échapper. Je ne crois pas cette revitalisation possible à court terme; de surcroît je ne la crois pas souhaitable, ne fut-ce que pour pouvoir fédérer rapidement des forces de résistance : nous n’avons pas 5 ans.

L’union des clercs…

Voici mon idée. Face à un personnage qui irrite les 2/3 des Français et réunit contre lui la totalité des intellectuels de haut niveau, de droite comme de gauche, articulant pratiquement les mêmes griefs, il faut réunir les mécontentements. Macron se dit ni de droite ni de gauche ? Que nos intellectuels se disent eux – comme le regretté Maurice Allais – et de droite et de gauche. Là sera la véritable antinomie du macronisme. Car reconstituer la droite et la gauche serait diviser l’opposition en deux, donnant un abonnement élyséen à Macron pour 10 ans. D’autant que les extrêmes viendraient encore affaiblir les forces d’opposition: c’est le pattern actuel de 4 partis sans espoir de les voir s’unir et donc d’accéder au pouvoir, alors que la grise cohue En Marche ne représente, en étant optimiste, que 25 à 35% des Français… De plus si on devait reconstituer (ce qui n’est guère envisageable, vu leur état) la droite et la gauche il faudrait d’abord changer le système électoral qui a permis d’ériger en duopole le PS et l’UMP; puis leur éloignement du peuple et la faillite consécutive.

De surcroît et surtout, un clivage plus important que « droite/gauche », et qui le transcende, est apparu depuis 25 ans, provoqué par un phénomène très récent et inédit de notre histoire: la mondialisation et l’Europe fédérale. Cette scissure (souverainistes versus soumissionistes) dépasse désormais en importance la vieille opposition droite/gauche. Et il faut bien reconnaître que la mondialisation, et l’Europe fédérale qui en est l’instrument, sont à la fois contre la gauche par la doxa économique et sociale; et contre la droite classique par sa tentative d’abolir les nations comme cadre historique où se prennent démocratiquement les décisions et où se transmettent les valeurs morales et culturelles.

…d’accord pour être contre

Or, si on observe la majorité d’idées qui s’est constituée, puis coagulée, petit à petit depuis 3 mois, elle transcende la gauche et la droite. Il est frappant de voir que tous ceux qui ont écrit sur Macron (Taguieff, Finkielkraut, Onfray, Bellamy… ajoutons-y des chroniqueurs et polémistes comme Zemmour et Polony)disent des choses assez proches… Anti-Bruxelles, anti-mondialisme, anti-OTAN, anti-immigration de masse et anti-islamisme, anti-économisme et financiarisme, anti-ubérisation. Farouchement anti tout ce que représente Macron.

Et ce puissant courant est pro-démocratie participative (proportionnelle et referendum), alter-européiste, alter-mondialiste, pro-frontières intelligentes, souverainiste, partisan de la « monnaie pleine » (et monnaie commune), de la participation dans les entreprises, de la défense de l’agriculture et de l’industrie, d’une école d’excellence où l’on acquière les outils de la pensée et de l’expression. Bien sûr il y aura des nuances, peut être une nouvelle droite et une nouvelle gauche, souverainistes, humanistes, sociales, mais acceptant à nouveau, pour la première fois depuis 1790, une éthique commune, celle de la Fédération.

Une alternance ne sera possible que parce qu’elle aura été théorisée par des penseurs hors du désordre politicien. En quelque sorte une « contre-épistocratie » de vrais savants sans ambition autre que celle de servir de référents désintéressés; en opposition à la « fake épistocracy » de sous-intellectuels, techniciens aux ordres. Aux ordres de qui prétend détenir une « pensée complexe » là où il n’y a qu’une prétention, certes habilement présentée et, au fond, un « complexe de la pensée ». Citer à tort et à travers des auteurs fait cultivé, mais n’est pas penser. Cette symphonie d’un « nouveau monde » vaticiné s’avérera vite n’être qu’un « jingle » commercial crispant car répétitif et inefficace.

Harvey Weinstein: prédateur, harceleur et… « raciste »?

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On connaît tous les méfaits du roi de Hollywood. Et la liste de ses proies s’allonge de jour en jour. Des dizaines d’actrices et de starlettes. Avec une caractéristique commune : toutes des Blanches !

Le bal des actrices

Une telle anomalie n’a pas échappé à la vigilance des féministes noires. L’une d’entre elles, contributrice régulière du site BuzzFeed, a enquêté sur cette intéressante question. Elle a relevé le nom des actrices, vu leurs photos. Et son diagnostic est sans appel : pas une seule Noire n’a été entraînée dans les chambres d’hôtel de Weinstein. Pourtant, une comédienne afro-américaine se plaint d’avoir été harcelée par le magnat hoolywoodien : Lupita Nyong’o. Cette dernière, Oscar de la meilleure actrice pour son rôle dans 12 years a slave, s’est même fendu d’une tribune dans le New York Times pour y aller de son témoignage. Et Weinstein a cru bon devoir nier son incartade.

Une seule, une seule Noire! Pourquoi Weinstein n’a-t-il pas daigné harceler une ribambelle d’actrices noires ? Un oubli, le hasard ? Pas du tout, répond la contributrice de BuzzFeed : du dédain, du mépris. Du racisme donc, écrit-elle. Et ce racisme-là, selon elle, n’est pas que celui du prédateur hollywoodien. C’est celui de tout Hollywood.

Déjà que les comédiennes noires sont sous-représentées dans l’industrie du cinéma. Déjà qu’elles n’ont jamais de premier rôle. Et – suprême offense – elles ne sont pas harcelées. Alors qu’elles sont aussi séduisantes et attirantes que les actrices blanches qui passent leur vie à être coincées contre des murs.

Fuckable or not fuckable…

Il s’agit là, selon la signataire de ce texte lucide et courageux, (et applaudi par des centaines de commentaires) d’une discrimination insupportable. Et elle lâche un mot que nous recopions ici en frémissant d’indignation : les actrices noires ne sont pas jugées par Hollywood « fuckable ».

« Unfuckable » alors qu’elles devraient avoir droit au harcèlement autant que les Blanches. Si ce n’est pas du racisme ça… Ainsi s’aggravent par non-respect des quotas, par sélection sexuelle au faciès les crimes de Weinstein et de bien d’autres.

Il nous faut ici compatir aux tourments des actrices noires. En tant que femmes, elles se sentiraient salies par des attouchements masculins. Et en tant que Noires, elles sont profondément humiliées de ne pas avoir eu à subir de telles avances. Voici notre contribution à la rubrique : « On n’arrête pas la connerie », promise à un très bel avenir. Et dans le souci d’éviter tout procès en racisme, nous tenons à proclamer avec force que les actrices noires sont très, très « fuckable ».

La Chine est grande et Xi Jinping est son prophète

« La Chine est la religion des Chinois ». Cette affirmation que l’on relève notamment sous la plume de Simon Leys trouve une illustration grandiose dans la cérémonie qui s’est tenue à Pékin du 18 au 25 octobre. Le parti communiste chinois, sous l’égide du président Xi, a célébré lors de son XIXème congrès son triomphe historique et l’avènement d’une nouvelle ère mondiale au centre de laquelle trône la Chine. Au cœur de la Chine trône le parti, au cœur duquel trône Xi Jinping. Voici restaurés dans l’imaginaire de ses dirigeants les cercles concentriques qui organisaient la vision qu’avait la Chine de ses rapports avec le monde extérieur, au temps du régime impérial et des royaumes tributaires.

Xi est plus qu’un empereur

Mais d’un certain point de vue, Xi Jinping est plus qu’un empereur : l’empereur était le cœur sacré du monde, mais il s’agissait d’un monde plus vieux que lui, et qu’il maintenait grâce à des rituels s’imposant à sa personne. Xi Jinping au contraire est à la tête d’un parti qui a créé ex nihilo, dans la fureur de la guerre civile, le monde dont il a la charge : la « Nouvelle Chine », en 1949. Les seules règles qui s’imposent à lui sont les règles dont il est lui-même la source : le parti est cause de soi, comme le dieu impossible de Spinoza. Fidèle au démiurgisme du stalinisme, le PCC dispose de la Chine, et demain du monde, comme d’un matériau modelable à souhait. Il commande aux êtres et aux choses, au Ciel et à la terre. Durant le congrès, les usines ont été stoppées pour soulager Pékin de la pollution endémique qu’il subit : il fallait que le climat soit propice et les augures favorables.

Sur le toit du monde

Xi Jinping répète à longueur de discours faire « renaître » l’antique nation chinoise que les impérialistes occidentaux et japonais avaient mise à mort durant « le siècle des humiliations ». Il prouve aujourd’hui que la lutte des systèmes que l’Occident prétendait avoir gagné en 1989 n’est pas terminée. Appuyé sur les 5000 ans d’histoire que l’historiographie officielle chinoise fantasme, il prétend avoir reçu « mission » de la part d’une puissance indéterminée pour mener la Chine à la « grandeur » retrouvée et à sa place naturelle de « leader global ». On ne peut qu’être frappé par la mystique théologico-politique qui informe les discours du dirigeant chinois qui, face à l’Occident, veut faire bénéficier le monde entier de la « sagesse chinoise pour résoudre les problèmes de l’humanité ». Bien souvent cependant, cette sagesse chinoise consiste d’abord à faire avaler aux pays occidentaux une nouvelle couche de politiquement correct. Dans les universités australiennes par exemple, il arrive que des professeurs soient contraints à de piteuses excuses publiques, tels des Bruno Le Maire des antipodes, pour avoir refusé d’avaliser les mensonges de l’historiographie chinoise que leurs foules d’étudiants chinois leur imposent bruyamment.

Des Chinois patriotes s’expatrient

Il n’est cependant pas certain que Xi Jinping soit en mesure de réussir à imposer son modèle au monde : en Chine même, la religion politique chinoise doit faire face à un risque d’apostasie de masse. Les universités anglo-saxonnes et les paradis fiscaux sont pris d’assaut par les gagnants du système chinois. Beaucoup de Chinois, quand ils en ont les moyens, placent en effet ce qui leur est le plus cher, leurs enfants et leur argent, à l’étranger, tout en réaffirmant souvent à grands cris leur attachement à la Chine contemporaine.

Cependant, le contraste est patent entre la vigueur de la religion politique chinoise et la déliquescence de cette même religion en Occident où le pouvoir exécutif qui l’incarne y est délégitimé par le spectre du populisme. Et lorsque cela ne suffit pas, on y entrave consciencieusement à coup de « construction européenne » et de « contre-pouvoirs » sacralisés ce qui reste d’une volonté populaire morcelée. Philippe Muray prétendait que face aux djihadistes, nous allions gagner, car nous sommes les plus morts. Face à la Chine de Xi Jinping, rien n’est moins sûr.

Affaire Maëlys: les fuites contre l’enquête

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Nul n’ignore plus la polémique naissante au sujet des fuites dans la triste affaire de la disparition de Maëlys de Araujo.

Ce n’est ni la première ni la dernière fois que des éléments d’une enquête, théoriquement confidentiels, se retrouvent dans la presse. Ce n’est ni la première ni la dernière fois que les relations se tendent entre des enquêteurs, qu’ils soient gendarmes ou policiers, et un magistrat en charge du même dossier qu’eux.

Les réticences de la plupart des enquêteurs à parler de leurs affaires sont connues au point d’être un cliché, tout comme l’insatiable curiosité des journalistes. Le dialogue de sourds – « l’enquête se poursuit, nous ne négligeons aucune piste, je ne peux rien dire de plus à ce stade » face à « nous sommes en démocratie, les citoyens ont le droit de savoir ! » – est un classique, et une plaisanterie récurrente à la fois dans les brigades, les commissariats et les salles de rédaction.

Cacher n’est pas jouer

Soyons clairs, les enquêteurs n’ont aucunement l’intention de « cacher la vérité au public », seulement de maintenir le ou les coupables dans l’ignorance de ce qu’ils savent, d’une part pour les surprendre ou les piéger, d’autre part pour obtenir des aveux dits circonstanciés, c’est à dire appuyés d’éléments que seuls les enquêteurs et le coupable connaissent. N’importe qui en effet peut s’accuser de n’importe quoi, mais seul le vrai coupable pourra donner certaines précisions, qui étayeront la crédibilité de ses déclarations.

A lire aussi: Policiers/Gendarmes: vers une nouvelle guerre des polices?

En outre, tout comme un magicien n’aimerait pas que le secret de ses tours soit dévoilé, gendarmes et policiers ne veulent pas que les délinquants connaissent d’avance tous les « trucs » permettant de les identifier et de les interpeller ! Qui voudrait communiquer ses plans à ses ennemis avant même que la bataille ne commence ?

Du côté des journalistes, il est évident qu’une bonne histoire suppose des détails favorisant l’immersion du lecteur, auditeur ou spectateur. Mais il est évident aussi que les journalistes sont loin d’être tous d’irresponsables chasseurs de scoops ! La plupart d’entre eux font preuve de professionnalisme, veillent à ne pas nuire à l’efficacité des enquêtes qu’ils relatent, et renoncent même volontairement à dévoiler des éléments en leur possession s’ils estiment que cela ferait du tort aux investigations.

Et disons-le tout net : un journaliste qui, au nom d’un scoop, risquerait de permettre au ravisseur d’une fillette de s’en tirer, se verrait par la suite refuser l’accès de tous les commissariats de police et de toutes les brigades de gendarmerie. Sans oublier qu’il sera confronté au jugement de ses pairs, qui n’ont pas moins de cœur que n’importe qui d’autre, malgré l’image négative qu’une minorité de « faiseurs de buzz » sans grande déontologie donne parfois de leur profession.

Ne pas ajouter de la tension à des tensions

Rappelons aussi que juridiquement, le procureur de la République et éventuellement le juge d’instruction sont seuls maîtres de ce qui peut ou ne peut pas être dit à la presse au sujet d’une affaire judiciaire. C’est parfois frustrant pour les services enquêteurs, qui aimeraient valoriser d’avantage des actions dont ils sont légitimement fiers, ou voudraient au contraire d’avantage de discrétion. En temps normal, les magistrats du parquet et les magistrats instructeurs ont des relations de confiance avec la police et la gendarmerie, et ils élaborent ensemble des stratégies de communication adaptées.

En temps normal, mais pas toujours. Querelles d’ego ou véritables divergences sur la méthode à adopter, volonté de certains de se mettre en avant pour favoriser leur carrière, souci de dissimuler des erreurs, idéologie, méfiance fondée ou infondée… Des enquêteurs trépignent lorsqu’un contrôle trop tatillon des magistrats fait passer le formalisme de la procédure avant la recherche de la vérité et la protection des victimes. Des magistrats s’insurgent lorsque des enquêteurs croient que leur rôle de défenseurs des faibles leur donne tous les droits. Les uns comme les autres ne sont pas des surhommes, et s’ils s’efforcent généralement d’être à la hauteur des responsabilités qu’ils ont choisi d’exercer, des failles peuvent subsister.

Dans le passé, des fuites ont déjà eu lieu. Elles sont venues de la gendarmerie, de la police, des magistrats, des greffes des tribunaux, des fonctionnaires chargés des scellés, des conjoints ou des enfants qui ne comprennent pas l’importance de la confidentialité mais à qui les professionnels en charge de l’affaire se confient… Aucun d’entre eux n’est par nature insoupçonnable, aucun non plus ne doit être présumé coupable.

Ce qui nous ramène à l’affaire Maëlys. Jean-Yves Coquillat, procureur de la République de Grenoble, constate des fuites et a parfaitement raison de vouloir en identifier l’origine, pour prendre avec toute la fermeté nécessaire les décisions qui s’imposeront. Mais il a tort d’affirmer sans la moindre preuve qu’elles viennent de la gendarmerie. Il a tort de confier l’enquête sur ces fuites à la police nationale, non que la police ne soit pas à même de vérifier ce qui doit l’être, mais comme il le dit lui-même : « c’est la première fois qu’une enquête n’est pas confiée à l’inspection du service en question. » Cet étalage public de défiance vis-à-vis de la gendarmerie n’est pas sain, et la police se trouve mise dans une situation particulièrement délicate, de surcroît dans une période où les relations entre les deux forces ne sont pas sans nuages.

« Condamner a priori n’est pas une bonne manière de faire »

De son côté, le général Lizurey, directeur général de la gendarmerie, a dit l’essentiel avec beaucoup de dignité : « Je suis navré de cette polémique. Navré vis-à-vis de la famille de Maëlys à laquelle je pense, et qui est dans une situation d’angoisse. » « Je pense à la petite Maëlys, car c’est pour elle que nous travaillons. (…) Il ne faut pas ajouter à la polémique, et remettre la manifestation de la vérité au centre de cette affaire. »

Position d’apaisement, qui ne l’empêche pas d’assumer sa double responsabilité : défendre avec fermeté ses subordonnés, mais aussi les sanctionner lorsque c’est nécessaire : « Je ne peux pas laisser accuser comme ça mes enquêteurs qui donnent de leur temps et de leur énergie pour faire triompher la vérité. (…) Condamner a priori n’est pas une bonne manière de faire. (…) Il faut investiguer, et à l’issue des investigations prendre les mesures adaptées. »

Richard Lizurey est un homme brillant, grand serviteur de l’État et grand chef militaire, et il est certain qu’il ne laissera ni corporatisme ni rancœurs se mettre en travers de la manifestation de la vérité.

Ajoutons enfin que, si la famille et un avocat du principal suspect mettent en cause la gendarmerie, les parents de Maëlys ont déclaré souhaiter que les gendarmes restent en charge de l’enquête. Pour les militaires concernés, il ne pourrait y avoir plus bel encouragement.

Les vrais harceleurs se balancent au tribunal, pas sur Twitter

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En réaction à la polémique #balancetonporc, Emilie Ménard, auteur de Repérer & neutraliser un boulet. Guide de survie en territoire amoureux (Ellébore, 2017), a souhaité offrir aux lecteurs de Causeur un profil inédit de boulet. S’il existe de gros lourds qui harcèlent les femmes, la majorité d’entre eux s’écarte facilement. Quant aux plus détraqués, mieux vaut les traîner en justice que de les jeter en pâture sur Twitter. Démonstration.


Nous sommes presque toutes victimes de boulets un jour, j’en sais quelque chose. Mais ce #balancetonporc vous rappelle peut-être un boulet bien plus pesant que les autres.

Le boulet vraiment trop lourd

Il avait franchi des limites inacceptables et vous estimez que vous méritez vengeance. Un plat qui se mange froid, paraît-il. Cela tombe bien, même si c’est arrivé il y a des lustres, qu’à l’époque vous n’aviez pas souhaité, pour des raisons qui vous concernent, porter plainte, à présent, l’heure est aux règlements de comptes grâce à la frénésie des #metoo et #balancetonporc. Aussi rapide qu’un tweet et sans conséquences pour la dénonciatrice en lui permettant d’accéder au statut très prisé de victime, #balancetonporc n’a rien de sympathique : « balance » a rarement été un mot à connotation très positive, quant à « porc », les pauvres, on se demande ce que ces animaux intelligents et doués d’empathie viennent faire là-dedans. Nous l’appellerons plutôt « le boulet vraiment trop lourd ». Nous allons voir comment appréhender ce profil dans les meilleures conditions.

Il ne vous plaît pas particulièrement mais vous vous laissez draguer, souvent par intérêt, parfois par ennui, en tout cas clairement pour de mauvaises raisons. Vous acceptez d’aller prendre un verre (ça n’engage à rien), puis un dîner (il faut bien se nourrir).

Très rapidement, il ne manquera pas de vous placer quelques informations pour se faire bien voir, essayant d’éveiller votre intérêt en vous racontant tout ce qu’il va faire pour vous propulser au firmament. Des phrases du style : « je peux t’aider à obtenir ta promotion », « tu as l’étoffe d’une star » ou bien encore « je vais te présenter à machin, je suis certain que vous pourriez faire aboutir ton projet »…

Une petite visite de sa suite

Il vous a emmenée dans un endroit qu’il affectionne, où il peut tranquillement radoter sur ses exploits en vous lançant des regards langoureux. Il va alors tout tenter pour établir une proximité physique, n’ayant aucune crainte de se montrer lourd ou pénible. S’il sent que vous le repoussez, c’est là que l’une de ses techniques préférées intervient : la culpabilisation. Il alternera avec la technique du remplissage de votre verre de vin. Ces deux méthodes combinées, dont l’efficacité redoutable n’est plus à démontrer, lui permettront généralement de gagner petit à petit du terrain jusqu’à valider l’étape cruciale du roulage de pelle.

Si vous n’êtes pas habituée à ce genre de profil et que vous avez laissé la situation dégénérer à ce point, vous êtes presque foutue : pendant le dessert, après vous avoir abondamment abreuvée en alcool toute la soirée, il vous dira avec aplomb que vous avez le plus beau regard qu’il n’ait jamais vu, qu’il va changer votre vie, que tout ce qu’il attend de vous est que vous lui fassiez confiance. Et il enchaînera en vous proposant une petite visite de sa suite ou de son loft avec vue pour discuter de vos projets. Vous n’avez pas la force de refuser. Est-ce parce que vous êtes bourrée, lâche ou intéressée ? En tout cas, vous le suivez, mais fermement décidée à conserver le caractère platonique de cette relation.

Son objectif : vous sauter !

Ce boulet a un objectif précis et clair dont il ne dérogera jamais (vous sauter). Si vos attentes sont compatibles avec les siennes, tout ira pour le mieux. Mais si c’était le cas, il n’entrerait pas dans la catégorie des boulets vraiment trop lourds et je n’aurais pas besoin d’écrire ce quarantième profil (ni vous de le lire). Donc ne croyez pas à ses promesses à moins d’être sur la même longueur d’onde que lui.

Il a finalement réussi à vous étourdir avec son blabla et vous voilà maintenant seuls tous les deux, dans une chambre d’hôtel ou chez lui. Comment à présent lui expliquer que non, vous n’allez pas le sucer, ni lui masser les pieds et encore moins faire un Twister à poil avec lui ? Il risque d’exprimer sa déception assez lourdement quand il comprendra que c’est vraiment mort ; il ne vous baisera pas ce soir. Il vous fera une crise, ça fait partie du scénario. C’est sa technique ultime, celle du « je te fais croire que je pète les plombs pour te péter le cul ».

…avant que ça dégénère

Avec ce profil, dès que la moindre divergence se fait sentir, c’est-à-dire au moment où il vous demandera d’enlever votre robe ou quand lui se mettra à poil, par exemple, des frictions risquent de naître, et pas de celles qu’on espère dans ce genre de contexte. A ce stade, la situation est déjà dégradée et il vous faudra beaucoup de diplomatie, un grand sens de la négociation ou des compétences avancées en self défense pour vous en sortir sans dommages. Nous savons d’expérience que c’est très compliqué de se débarrasser du boulet vraiment trop lourd. Dès que vous direz non, il aura recours à tous ses stratagèmes les plus élaborés ; il vous rabaissera, vous culpabilisera, tentera de vous humilier, de négocier, de vous payer, vous agressera, menacera de se casser, hurlera, radotera, bref, tout est bon. Ne vous laissez pas impressionner.

Nous vous conseillons, si c’est possible, la fuite, cette méthode a fait ses preuves, n’étant jamais certaine du résultat d’une confrontation physique, même si vous êtes tentée de mettre à l’épreuve vos cours de karaté sur le boulet, cela pourrait encore davantage l’exciter et n’en rendrait votre communication que plus compromise.

Distinguer le boulet du criminel

Il est naturel, quand on vit une expérience désastreuse avec ce type de boulet, d’en ressortir contrariée (c’est un euphémisme selon les cas). Cependant, recourir à la nouvelle vengeance très à la mode dernièrement en usant du hashtag #balancetonporc en citant un nom, n’est en aucun cas une solution recommandable. Si le boulet a réellement accompli un acte répréhensible, nous vous vous encourageons vivement à réaliser les actions qui s’imposent auprès de la justice, ce n’est sans doute pas une démarche plaisante mais nécessaire car cela peut permettre de l’empêcher de nuire à nouveau.

Mais n’oublions pas la présomption d’innocence. Aimeriez-vous que n’importe qui décidant de se faire justice, pour de bonnes ou de moins bonnes raisons, ruine votre réputation et votre honneur sans aucun contrôle, vous obligeant à vous justifier d’actes que vous n’avez peut-être même pas commis ? Aimeriez-vous vivre dans un monde ou n’importe qui peut vous descendre en flammes dans l’approbation générale ? Probablement pas. Alors nous vous encourageons à distinguer un boulet insistant d’un criminel. A recourir à la justice pour ces derniers, et si possible, au pardon pour les autres. Et n’oublions pas qu’une minorité de détraqués ne doit pas salir l’image de nos boulets adorés.

La librairie « L’Ecume des Pages », 174 boulevard St Germain, 75006 Paris, recevra Emilie Ménard mercredi 22 novembre à partir de 19h pour une rencontre dédicace au champagne. N’oubliez pas d’emmener vos boulets !

A la barbe du genre, l’écriture inclusive réinvente le sexe

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Le sexe ou le genre, il faut choisir! 


Qu’est-ce que le genre ? C’est ce qui doit remettre le sexe à sa place. Attention ! Par « remettre le sexe à sa place », je veux dire que le genre doit remettre le sexe à sa place dans la langue. Ou plutôt, pour éviter toute interprétation mal embouchée, je veux dire que le mot « genre » doit remettre le mot « sexe » à sa place dans la langue que nous parlons et écrivons. Si tant est que le mot « sexe » ait une place légitime dans la langue.

Car je me suis laissé dire que la différence entre les deux sexes, le masculin et le féminin, n’est pas une donnée aussi réelle et précieuse que la littérature nous l’a fait croire, mais qu’elle est essentiellement un artefact sexiste, une construction sociale  à déconstruire, une différence à faire disparaître.

« Belges ! Belges ! »

À première vue impulsée par le genre, l’évolution déconstructrice des soi-disant différences sexuelles semblait nous entraîner irrésistiblement vers un genre humain unique et indifférencié. Car, remarquons-le au passage, l’humain aussi est un genre, et donc une construction sociale : comme aurait dit l’autre, on ne naît pas humain, etc.

Bref, tout semblait annoncer que le genre humain serait prochainement indifférencié, homogène et hermaphrodite.

A lire aussi: L’écriture inclusive pour les malcomprenant·e·s sexistes comme vous et moi

Mais voilà-t-y pas que surgissent deux clivages qui nous sautent au visage ? L’un est féminin, et l’autre ne l’est pas. Quand le féminin se rebiffe, disons plutôt se re-belle, il impose l’orthographe inclusive qui oblige à faire une place bien voyante, claire, et distincte, au féminin qui était jusque là sous-entendu ou simplement possible. On écrira par exemple « un·e interview », « un·e après-midi », « la·e chienlit », « les citoyen·ne·s de notre pays», et on s’adressera aux « travailleuses ! travailleurs ! » et aux « Françaises ! Français ! » Seul Pierre Desproges échappera à cet oukase grâce à sa fameuse interpellation « Belges ! Belges ! »

Et la masculinitude fut

Certes, l’égalité-entre-les-femmes-et-les-hommes est sauvée par l’écriture inclusive qui met fin à une odieuse exclusion, mais, du coup, elle remet en piste la non moins odieuse différence entre les sexes, que l’on ne voulait plus voir.

Pire encore ! En réaction à ce retour de la féminitude, que voit-on surgir de l’autre côté de cette soi-disant dualité hommes/femmes qui n’existe pas ? On voit le masculin qui se rebiffe, qui se hérisse. Dans sursaut de virilitude, quasiment tous les jeunes mâles se laissent pousser une barbe complètement sexuée et clivante, qu’ils exhibent de façon ostentatoire et provocatrice dans l’espace public.

Pas besoin d’être un enfant de Derrida et de Bourdieu pour comprendre que la barbe, ce caractère soi-disant naturel, est en réalité un signe de distinction, le marqueur d’une discrimination, que dis-je ? une offense à l’égalité-entre-les-femmes-et-les-hommes-et-pas-réciproquement qui doit s’imposer en toute chose.

L’embarbement du genre humain

Il convient donc que la ministre en charge de cette égalité fasse passer une loi autorisant les femmes – qui ont été rendues imberbes par des millénaires de domination machiste -, à se faire médicalement pousser la barbe à laquelle elles ont le même droit que les hommes.

Il va de soi que cette pilosité faciale médicalement assistée devra leur être remboursée, c’est le cas de le dire.

L’embarbement universel du genre humain produira de prodigieux effets, ici et là-bas. Ici, dans nos contrées, la barbe qui était associée jusqu’à présent aux figures symboliques de Dieu le père, de Karl Marx et du Père Noël, ornera également le visage de leurs mères, de leurs épouses et de leurs maîtresses.

Là-bas, en terre d’islam, les femmes barbues n’auront pas plus besoin que les hommes du voile qui masque aujourd’hui leurs visages imberbes.

C'est le français qu'on assassine

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Méthode de Singapour: le truc « people » à la mode qui peut noyer le pédagogisme

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Rétablir une école qui fonctionne n’est pas une mince affaire et pour espérer y parvenir, il faut en passer par des autorités. Autrefois, on pouvait se reposer sur l’Université, les corps d’inspection et l’expérience des enseignants. Il existait alors une sorte de consensus, aujourd’hui totalement disparu. Mais c’est qu’alors on n’avait en tête que l’intérêt des élèves et celui du pays. L’école n’était jamais pensée comme fournissant une masse de manœuvre à disposition d’une idéologie, comme elle l’est aujourd’hui où l’école est vue comme un instrument de modelage de la société rêvée de demain.

Servie par Cédric Villani !

Notre nouveau ministre, Jean-Michel Blanquer, paraît désireux de revenir à une école qui enseigne. Hourra. Mais comment peut-il faire sans se faire accuser d’un retour au passé ? Fastoche ! Il suffit de faire passer ce retour pour une avancée due à de nouvelles méthodes et à d’indiscutables progrès scientifiques. Pour les progrès scientifiques, ce sera le rôle des neurosciences, lesquelles, justement, remettent à l’ordre du jour la pédagogie d’avant l’école de l’enfant-roi. Pour les méthodes, nous avons celle, dite de Singapour, plébiscitée partout dans le monde. Et pour renforcer le tout, on peut faire appel à une figure scientifique connue. La méthode de Singapour sera donc accompagnée de la personne de Cédric Villani, vrai mathématicien, médaillé Fields, « people » mais pas trop et de surcroît député LREM. « Looké » à point, il est le seul scientifique (on ne dit plus savant), dont le « look » peut être aux mathématiques ce que la langue tirée d’Einstein est aux sciences physiques. Les maths ? C’est aussi facile que la relativité restreinte. De plus, ce people-matheux n’aura rien d’autre à faire qu’à être là puisque la méthode existe. Et grâce à ce coup double, Villani-Singapour, notre pays pourrait, peut-être, redevenir ce qu’il est depuis Descartes, le pays des mathématiques.

Mais… quelle est donc cette méthode, présentée comme nouvelle, révolutionnaire, consensuelle, mais surtout magique. Magique, car il y a illusion à croire qu’une simple méthode suffirait à résoudre les problèmes de l’école et de son enseignement inefficace. Illusion aussi de croire que les méthodes existent quelque part dans un ciel pédagogique et qu’il suffit d’aller les y chercher. Illusion encore de croire que les méthodes existent indépendamment des conditions qui les ont engendrées. Mais ne chipotons pas et examinons.

La « nouvelle » méthode qui vient d’hier

Cette méthode, imposée par l’État de Singapour à une époque où se faisait ressentir le besoin d’une population formée pour l’international est réputée tirée principalement des travaux du psychologue américain Jerome Bruner et des pratiques Montessori. C’est une méthode qui passe du concret à l’abstrait, lentement et par l’intermédiaire d’une représentation par images. C’est ce que dit la présentation officielle de la méthode, présentation faite pour le grand public et qui s’abstient, bien entendu, de dire ce qu’il faut entendre par « abstrait », « concret », « image »

Bruner est assez peu connu en France, car il est (était, il est mort en 2016) une sorte de bis repetita de la psychologie piagétienne et de la psychologie de la forme, doctrines dominantes en Europe continentale. De plus, et ce n’est pas bien reçu par le pédagogisme français, il se fonde sur des facteurs cognitifs innés, ce qui est inacceptable par le pédagogisme puisque cela reviendrait à admettre que la nature pourrait limiter l’aspiration à la toute-puissance de l’éducation. C’est comme si on se mettait à affirmer que les garçons seraient garçons par nature, comme les filles seraient filles par nature alors que tout le monde sait bien que ce n’est pas le cas ! Ces capacités innées de Bruner sont pourtant reprises de Descartes (idées innées) ou de Kant (les formes a priori de la connaissance). Rien de nouveau, donc, du moins pour nous. Quant au rôle du milieu culturel, Bruner constate qu’il permet ou non le déploiement de ces capacités innées : l’enfoncement des portes ouvertes est une des grandes spécialités des sciences humaines. Et Bruner de découvrir trois étapes dans le développement de l’enfant, précisément celles, détaillées avant lui, de Piaget…

« Concrète, imagée et abstraite »

La méthode de Singapour énonce d’elle-même les trois étapes de sa démarche : « concrète, imagée et abstraite ». Elle est concrète parce qu’elle part des choses vues ou manipulées ; elle est imagée parce que ces choses vues ou manipulées sont représentées par des « images » (entendons symboles). Enfin, cette méthode est abstraite parce qu’elle finit par les nombres (le cardinal) et les opérations. Après les phases d’observations et de manipulations, puis de représentations symboliques, on découvre l’opérateur. Cet opérateur, par exemple l’addition, est présenté comme un moyen rapide de calculer. On en comprend le sens, puis on s’entraîne à la poser, enfin on l’utilise dans la résolution des problèmes. Il ne reste plus qu’à apprendre les tables par cœur. À l’endroit et à l’envers pour les virtuoses !

Bref, si on a bien tout compris, il s’agit d’observer, de manipuler et de représenter par des symboles univoques, et… c’est précisément ce qui s’est toujours fait en France. On trouve même des manuels scolaires qui appliquent la méthode de Singapour avant même son invention, comme, le manuel publié par Istra en 1961, Pas à pas de 1 à 100. Et ce n’est qu’un exemple nullement isolé. Des manuels comme celui-ci existent depuis… toujours.

1961, c’était avant que l’école de l’enfant-roi-heureux n’impose l’auto-socio-construction du savoir qui a entraîné la règle des classes hétérogènes et de l’impraticable pédagogie différenciée. Mais c’était aussi avant l’irruption, dévastatrice, de ce qu’on a appelé les « mathématiques modernes », versant pédagogique des travaux du groupe Bourbaki (1960). Les mathématiques modernes ont (heureusement) disparu de l’école primaire (avec l’échec de Bourbaki ?), mais pas la pédagogie différenciée ni l’enfant auto-socio-constructeur de lui-même.

L’éducation par l’instruction

Les pays anglo-saxons, qui nous avaient devancés dans le pédagogisme, étaient cependant restés sur les doctrines dites « behaviouristes » de Watson ou Skinner, doctrines qui n’ont que peu pénétré en France, et les systèmes scolaires de ces pays s’étaient effondrés bien avant le nôtre. La survenue de la méthode de Singapour (1980), avait ce sens bien particulier de permettre l’abandon du « behaviourisme », héritage britannique, en exploitant la « révolution cognitiviste » américaine (1960) contemporaine de Bruner. Cette « révolution » en Amérique devait faire reculer le « behaviourisme » et sa pédagogiste et tayloriste pédagogie par objectifs, ‘‘ppo’’ de son petit nom, en présentant comme des avancées des neurosciences, les théories européennes (Descartes, Kant, Piaget, Wallon) ou russes (Vygostski). C’est donc par les neurosciences que le monde anglo-saxon fait reculer le pédagogisme.

Et ce sera par les neurosciences qu’on fera oublier, en France, le règne du pédagogisme, quoiqu’il soit, chez nous, plus difficile à déraciner, car fortement politisé. Pas de retour au passé, pas de rétablissement des méthodes de la Troisième République. Au contraire, on avance d’un pas assuré en adoptant une « nouvelle méthode qui a fait ses preuves » et qui est, de plus, confirmée par les dernières recherches des neurosciences. L’adoption de la méthode de Singapour ne signifie, en fait, rien d’autre que ce retour. Il faudra quand même l’adapter, car cette méthode ignore la géométrie, tout comme elle ignore le système métrique, obligatoire en France depuis la loi Guizot (1833).

Notre ministre aurait bien tort de ne pas faire jouer, en faveur de l’école, l’extraordinaire aura de cette méthode, bien tort également de ne pas exploiter les personnalités « people » qu’il a sous la main, et, subsidiairement, il a également raison d’en appeler à l’Inspection générale. En tout cela, on peut voir la promesse d’une école qui, à nouveau, reprendrait sa mission qui est d’enseigner ou d’instruire plus que d’éduquer. Ou, pour mieux dire, qui éduque par l’instruction.

Maths ou pas maths?

Il n’y a mathématiques que lorsqu’il y a démonstration, faute de quoi, il ne faut parler que de calcul. Or les démonstrations ne sont accessibles aux élèves qu’assez tardivement, mettons vers l’âge de 12 ou 13 ans. Avant, on peut apprendre, par exemple, que les diagonales des carrés ou des rectangles sont égales, mais sans le démontrer. La Troisième République avait eu la sagesse de se contenter des mots « calcul », « arithmétique » et « géométrie », ne conservant les mathématiques que pour les classes de Cinquième et suivantes.

Retrait de la croix d’une statue de Jean-Paul II: une décision très discutable

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La statue de Jean-Paul II de Ploërmel (Morbihan) surmontée de sa croix, novembre 2006. SIPA. 00537705_000010

Le Conseil d’Etat a pris la décision de faire retirer la croix érigée au sommet d’une statue de Jean-Paul II à Ploërmel. A-t-il abusé de son pouvoir?


Par une décision du 25 octobre 2017, le Conseil d’Etat a jugé contraire à la loi du 9 décembre 1905 l’installation d’une croix en surplomb d’une statue du pape Jean-Paul II érigée sur une place de la commune de Ploërmel dans le Morbihan.

Il ne fait aucun doute que l’édification d’une croix chrétienne isolée sur le domaine public est directement contraire aux dispositions de la loi du 9 décembre 1905, de séparation des Eglises et de l’Etat. Néanmoins, un examen sérieux des faits d’espèce présentés au Conseil d’Etat s’agissant de la commune de Ploërmel rend discutable la décision rendue le 25 octobre, au terme d’un remarquable exercice de contorsion juridique.

Séparation de l’homme d’Eglise et de sa croix

En effet, pour parvenir à la solution rendue, le Conseil d’Etat a séparé, dans son appréciation, la statue en elle-même (représentant le pape Jean-Paul II), et la croix qui la surplombe. Cette distinction, qui pourrait paraître anodine, a toutefois une grande incidence juridique : si la croix a été jugée contraire aux dispositions de la loi de 1905, la statue de Jean-Paul II n’a pas été inquiétée.

En premier lieu, sur un plan purement procédural, la séparation de la statue et de la croix a pour effet immédiat de rendre recevable le recours présenté devant la juridiction administrative. L’installation de l’ouvrage a en effet été actée juridiquement par une délibération du conseil municipal de la commune de Ploërmel du 28 octobre 2006. Or le premier recours date du 6 avril 2012, soit plus de six ans après ! Sans entrer dans un degré de technicité trop important, et comme l’avait fort justement jugé la Cour administrative d’appel de Nantes dans ce litige, un recours exercé 6 ans après une délibération municipale (devenue donc définitive) n’est pas recevable – sauf changement de circonstances : le délai de recours a expiré. La requête de la Fédération morbihannaise de la Libre Pensée aurait donc dû être rejetée, avant même d’en examiner le bien-fondé.

Un ensemble indissociable

Mais en séparant la statue de sa croix, le Conseil d’Etat est venu opportunément faire échec à cette forclusion : la Haute juridiction a ainsi jugé que si le recours porté contre la statue elle-même n’était pas recevable, il en allait différemment du recours porté contre la croix seule. Selon le Conseil d’Etat, l’installation de la croix résulterait ainsi d’une décision du maire de la commune distincte de la délibération du conseil municipal du 28 octobre 2006. Cette décision du maire n’ayant jamais été publiée, elle pouvait donc toujours être contestée, même six ans après (les délais de recours ne courent pas contre les décisions administratives n’ayant fait l’objet d’aucune mesure de publicité).

Pour qui a suivi ce raisonnement juridique alambiqué, la contorsion est grossière : comment le maire de Ploërmel aurait-il pu publier une décision qui n’existe pas ? Il est évident que la statue et sa croix forment un ensemble indissociable, sur lequel a porté la délibération du conseil municipal du 28 octobre 2006. En séparant fictivement la statue de sa croix, le Conseil d’Etat n’a donc fait, à point nommé, que rendre recevable un recours qui ne l’était pas.

De l’art d’être un chef d’Etat

En second lieu, la séparation de la statue et de sa croix a pour effet de changer totalement l’issue du litige. Appréciée isolément, qui pourrait contester qu’une croix chrétienne de grande taille, édifiée au XXIe siècle sur le domaine public heurte directement les dispositions de la loi du 9 décembre 1905 ? C’est indéniable. Mais prise dans son environnement, c’est-à-dire celui d’une œuvre d’art globale, la solution est moins évidente. La décision du Conseil d’Etat est en effet à replacer dans un contexte jurisprudentiel récent, issu principalement de deux autres décisions que nous avions précédemment commentées (CE, 9 novembre 2016, Fédération départementale des libres penseurs de Seine-et-Marne, n° 395122 et CE, 9 novembre 2016, Fédération de la libre pensée de Vendée, n° 395223).

A lire aussi: Robert Ménard: « La crèche en mairie, c’est la France qu’on aime »

Dans ces décisions de 2016 relatives aux crèches de Noël, le Conseil d’Etat avait établi un véritable mode d’emploi de la laïcité appliquée à l’espace public. Il en résulte que si la loi du 9 décembre 1905 interdit d’apposer des signes et emblèmes religieux sur, et dans, les bâtiments et emplacements publics, il n’en va pas de même pour les installations présentant un caractère culturel, artistique ou festif, ou témoignant d’un usage local. L’exception artistique est en effet expressément prévue par la loi de 1905, en son article 28. Or qui peut nier que la statue de Jean-Paul II installée à Ploërmel, appréciée dans son ensemble, présente un caractère artistique ? En outre, qui peut contester qu’au-delà de sa qualité de pape, Jean-Paul II était aussi un chef d’État ? Il convient également de rappeler que la statue de la discorde a été offerte par l’artiste russe Zurab Tsereteli au maire de l’époque, M. Paul Anselin, sans que la question de la mobilisation de deniers publics (soulevée par le passé) ne puisse donc faire débat aujourd’hui. Enfin, il est constant que ledit ouvrage n’a fait l’objet d’aucune contestation de la part des administrés (si ce n’est des deux requérants et de l’association, coutumière de tels recours) ni d’aucun trouble à l’ordre public.

Une et indivisible, la laïcité?

L’objet de cet article n’est aucunement de démontrer que l’installation située sur la commune de Ploërmel serait absolument conforme aux règles de laïcité appliquées à l’espace public, auxquelles tous les républicains sont attachés. C’est d’affirmer que la décision rendue par le Conseil d’État est pour le moins discutable. Outre la question de la forclusion, qui aurait dû avoir pour effet, à notre sens, de tuer le débat dans l’œuf, c’est cette séparation de la statue et de sa croix dans l’appréciation portée par le Conseil d’État qui est gênante.

C’est une nouvelle fois la lisibilité de la justice administrative qui est atteinte. Récemment, le 6 octobre 2017, la juridiction administrative décidait le même jour qu’une crèche de Noël était légale en Vendée, mais illégale en Rhône-Alpes. Le 25 octobre 2017, voilà que le Conseil d’Etat ne voit aucune incohérence à découper une même œuvre d’art en deux parties : une croix qui doit disparaître parce que chrétienne, et une statue représentant Jean-Paul II de 7,5 m de haut qui peut rester.

Places des « Grands Hommes »

C’est s’engager sur une pente dangereuse. Ce n’est surtout pas le rôle du juge que de choisir, au sein d’une œuvre, ce qui relève de l’art et du religieux. À notre sens, l’appréciation doit être globale : soit l’œuvre, dans son entier, méconnaît les règles de la loi de 1905 et elle n’a pas à figurer sur le domaine public (Jean-Paul II et sa croix doivent partir), soit elle les respecte et elle n’a pas à être inquiétée (Jean-Paul II et sa croix peuvent rester). En se perdant en contorsions juridiques, la justice administrative ne gagne pas en clarté.

Au-delà du débat juridique, on relèvera que la Ville de Montpellier accueille depuis 7 ans sur sa place publique, dite « des Grands Hommes », des statues monumentales de Lénine et de Mao Zedong (financées sur fonds publics), et que le parvis du centre Pompidou accueille en ce moment même à Paris une sculpture pornographique de 12 mètres de haut, sans susciter le même émoi.

Elisabeth Lévy sur France Inter : « Vous n’informez pas, vous endoctrinez »

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Elisabeth Lévy sur France Inter, jeudi 26 octobre 2017

Elisabeth Lévy était l’invitée de « L’Instant M » de France Inter ce matin. Elle s’est expliquée de ses propos tenus dans l’émission « Salut les Terriens » de Thierry Ardisson, dans laquelle elle regrettait que les humoristes de la radio publique soient devenus « les chiens de garde de la pensée unique ».


« L’Instant M » de ce matin, présenté par Sonia Devillers

Mardi, Alex Vizorek, l’un des amuseurs de la station qui officie également dans l’émission de Thierry Ardisson, s’était senti visé. Visiblement, le comique belge a mal pris le fait que son employeur télévisuel ait donné raison à Elisabeth Lévy lorsqu’elle déplorait le panurgisme des humoristes d’Inter.

Pincé, il s’en est pris à la directrice de Causeur :

Les Rien-pensants

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Trump, l’indéboulonnable

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Donald Trump, février 2017. SIPA. REX40483595_000031

Malgré ses erreurs politiques en série, Trump reste l’idole des 50% d’Américains qui l’ont élu. Pour les petits Blancs, le président est encore et toujours le rempart contre le déclassement, le multiculturalisme et l’arrogance des élites.


L’Amérique de Donald Trump ! Cette formule répétée avec effroi depuis près d’un an maintenant est porteuse de deux significations. Tout d’abord, elle peut faire référence à ce que deviendront les États-Unis sous la présidence de Trump : on imagine une Amérique à la fois belliqueuse et erratique sur le plan international, et qui serait traversée en interne par des lézardes sociales et raciales dégénérant jusqu’à une violence urbaine de plus en plus normalisée. En résumé, l’Amérique, autrefois hégémonique et aujourd’hui secouée par l’émergence d’un monde multipolaire qu’elle ne domine plus, se serait donné un président volontariste prétendant renverser le sens de l’histoire, mais dont les gesticulations pathétiques l’enfonceraient plutôt dans la décadence.

A lire aussi: Donald Trump est-il volontairement fou ?

Mais cette expression peut aussi désigner plus particulièrement la part de l’Amérique qui s’est reconnue dans la campagne de Trump et qui, encore aujourd’hui, le soutient de manière presque inconditionnelle, malgré la campagne de presse quasi permanente dont il est la cible. Autrement dit, on parle de cette frange de l’Amérique en situation d’insurrection et qui continue de voir en Trump l’homme capable de faire écho à sa révolte, à la manière d’un dissident venu de l’overclass, prêt à mener une nouvelle guerre des classes. C’est cette deuxième signification qui m’intéressera ici.

Le président d’un « rassemblement de paumés » ?

Dans les dernières semaines de la campagne présidentielle de 2016, Hilary Clinton avait elle-même fait un portrait au vitriol des soutiens de son adversaire, en les réduisant à un « rassemblement de paumés » (a basket of deplorables). En clair, Trump séduisait et mobilisait la lie de la société américaine avec un discours radicalement anxiogène. De fait, Trump avait reçu l’appui de l’extrême droite américaine, mais il fallait être de mauvaise foi pour faire de ces soutiens surexposés par le système médiatique le cœur de son électorat, qui a largement débordé la base traditionnelle républicaine. Trump était davantage le candidat des indépendants que des représentants du conservatisme officiel, qui l’accusèrent de s’éloigner des axes traditionnels de la politique républicaine, qu’il s’agisse de la diplomatie « impériale » au service de la « démocratie », de la critique du big government ou de la promotion de l’économie de marché. Au contraire, Trump proposait une forme de retour au réalisme diplomatique et prétendait servir davantage les intérêts de Main Street que de Wall Street : c’était le candidat du nationalisme économique en lutte contre le libre-échangisme généralisé.

Toutefois, c’est surtout en s’attaquant sévèrement à l’immigration massive, et plus particulièrement à l’immigration illégale, que Donald Trump a dynamisé sa campagne et provoqué l’éclatement de la vie politique américaine.

On peut à bon droit soutenir que Trump éructait plus qu’il ne parlait et qu’il avait déjà épousé des positions absolument contraires. Il n’empêche que c’est avec ce programme, en tout cas avec ce discours, qu’il a remporté la présidence alors que la plupart des analystes ne lui accordaient aucune chance de victoire. Cette vision – associée à Steve Bannon, le stratège maudit de la droite américaine, qui a suivi Trump à la Maison-Blanche en janvier avant de la quitter à la fin de l’été – ne venait pas de nulle part. Elle avait déjà été portée pendant les années 1990 par Patrick J. Buchanan, une figure majeure du populisme républicain, qui est parvenu, en 1992 et en 1996, à faire trembler les élites de son parti, avant de s’en faire chasser peu à peu, comme s’il n’était plus possible pour sa sensibilité de s’y faire entendre et respecter. En d’autres mots, la victoire de Trump reposait moins sur sa célébrité que sur sa capacité indéniable à canaliser un courant politique médiatiquement « invisibilisé » (mais qui n’en demeurait pas moins actif dans les profondeurs de la société américaine). Trump a consciemment cherché à transgresser, de la manière la plus brutale qui soit et souvent de manière grossière et grotesque, les codes du politiquement correct.

Trump contre l’insécurité culturelle américaine

Pour emprunter un concept à la politologie française, Trump a su capter et canaliser l’insécurité culturelle américaine. On a tendance, un peu trop rapidement, à réduire celle-ci à sa dimension raciale, ce qui n’est pas surprenant, par ailleurs, dans un pays qui connaît aujourd’hui une surchauffe des tensions intercommunautaires. Parce qu’on se représente facilement l’Amérique comme un grand pays universaliste, qui se serait construit depuis ses origines grâce aux vagues successives d’immigration ayant déferlé sur lui, on en vient à oublier qu’elle a une identité nationale propre qu’on ne saurait la réduire aux promesses de l’American Dream. En d’autres mots, l’Amérique n’est pas qu’une nation-crédo, mais est aussi une nation-héritage. Il y a une nation historique américaine et elle se sent fragilisée, notamment par l’hispanisation accélérée des États du Sud. On a vu se multiplier, au fil des ans, les lois assurant le statut de l’anglais aux États-Unis, comme s’il y était menacé, ce qui semble difficilement concevable pour ceux qui subissent chez eux l’hégémonie de la « langue de la mondialisation ». Pourtant, les Américains sont de plus en plus nombreux à se sentir étrangers chez eux et à avoir l’impression que l’Amérique historique se dilue dans un multiculturalisme extrême, où la légitimité même du pays est disqualifiée.

Revenons-y : il serait sot de nier que la dimension raciale soit absente du malaise identitaire américain, ne serait-ce que parce que nous parlons d’un pays où la conscience raciale est généralement décomplexée, à tout le moins, chez les minorités. Mais la perspective souvent annoncée d’une Amérique minoritairement blanche d’ici 2050 réveille aussi la conscience communautaire de la population d’ascendance européenne, qu’il s’agisse des WASP ou des « Ethnic Whites ». Cette perspective démographique se transforme alors en fantasme politique alimentant une mouvance qui hésite entre le suprématisme blanc et le survivalisme ethnique. C’est elle qui s’est fait entendre en août à Charlottesville.

Cependant, on aurait tort de réduire l’insécurité culturelle américaine à cette mouvance extrémiste. L’Amérique, depuis le début des années 1990, vit au rythme de la guerre culturelle. La critique du multiculturalisme américain remonte au début des années 1990, au moment de la controverse des National Standards, quand la gauche multiculturaliste a cherché à refonder l’imaginaire historique du pays, celui-ci n’étant plus défini comme une nation issue de la civilisation occidentale, mais comme une diversité de peuples issue du croisement de nombreuses civilisations. La majorité a vécu cette redéfinition identitaire comme une agression culturelle. Les nombreux débats sur la discrimination positive et les autres formes de privilèges ethniques qui heurtent à la fois l’individualisme américain et l’exigence d’égalité démocratique ont aussi passablement accru les tensions.

Barack Obama n’est pas parvenu à créer une société postraciale

Il suffit de se tourner vers l’œuvre de Samuel Huntington pour s’en convaincre. En 2004, le célèbre politologue avait signé un ouvrage majeur, Who are We ?, dans lequel il posait ouvertement la question de l’identité américaine. S’opposant directement à l’idéologie multiculturaliste et s’inquiétant de la dénationalisation des élites américaines, devenues insensibles aux préoccupations de leur propre peuple, il cherchait à penser les conditions d’une renaissance de cette identité et, plus exactement, à définir son noyau existentiel qu’il était impératif de préserver pour que le pays demeure fidèle à lui-même. Mais si Huntington associait cette culture à l’héritage fondateur du pays, il ne voulait pas l’y enfermer : il tenait absolument à dissocier la culture de l’ethnie, en rappelant que l’identité américaine disposait d’une vraie puissance d’intégration. Des gens venant de partout à travers le monde pouvaient se l’approprier : encore fallait-il l’assumer et vouloir la transmettre. En d’autres mots, les racines historiques les plus profondes qui avaient alimenté pendant longtemps une Amérique d’ascendance européenne pouvaient aussi nourrir l’identité des populations immigrées. Huntington espérait sortir l’Amérique d’un faux débat où elle devrait soit se définir dans l’universalité désincarnée, soit dans la régression racialiste. Si son livre a été accueilli à la manière d’un scandale à sa sortie, on constate aujourd’hui qu’il avait compris l’époque dans laquelle entrait son pays.

A lire aussi: Avec Trump, l’Amérique est de retour!

Nous sommes à l’heure où l’Amérique redécouvre en quelque sorte sa singularité historique. Elle se voyait comme un empire exemplaire censé inspirer l’ensemble de l’humanité par son modèle civilisationnel. Elle est obligée de se redécouvrir comme nation et comme peuple, mais au moment où elle cherche à renouer avec son héritage culturel, elle le découvre éclaté et conflictuel. Et chacune de ses composantes est alors tentée de reconquérir son pays, comme si elle en avait été dépossédée. L’Amérique historique, qui se sent assiégée et fragilisée, veut renouer avec une certaine idée de l’Amérique comme pays occidental. L’Amérique multiculturelle entend plutôt parachever la reconstruction du pays en république cosmopolitique se définissant par son messianisme universaliste – c’est en elle que viendrait mourir le vieux monde pour que surgisse une humanité diversitaire dont elle serait le laboratoire. L’Amérique trumpienne succède à celle de Barack Obama, qui n’est pas parvenu à créer une société postraciale, comme il l’espérait et comme il le promettait. On ne saurait pour autant le tourner en ridicule. Il s’agissait probablement d’une mission impossible : un grand discours peut rassembler les hommes le temps d’une élection, mais les failles profondes d’un pays finissent toujours par se faire sentir, qu’on le veuille ou non. Les tensions raciales qui reviennent sont alimentées de tous les côtés. S’il y a encore aux États-Unis un véritable racisme antinoir, on y trouve aussi un virulent racisme antiblanc. Il ne sert à rien de le nier.

A chaque fois qu’on fait tomber une statue, on alimente l’Amérique trumpienne

Mais si la revendication identitaire renaît au cœur de l’Amérique majoritaire, c’est aussi parce qu’elle a été diabolisée incroyablement par une élite universitaire et médiatique qui se complaît globalement dans le politiquement correct. Le délire idéologique de l’université américaine, qui en vient à contaminer la société dans son ensemble, survalorise les identités victimaires, comme si le temps était venu pour elles de surgir des marges écrasées par le colonialisme occidental, et dévalorise systématiquement l’identité nationale, comme si cette dernière était pathologique et devait disparaître. Le patriotisme américain, partout visible dans une société où il est normal d’accrocher un drapeau à sa fenêtre à n’importe quel moment de l’année, tend justement à se réduire à une conception idéalisée du pays, comme s’il portait l’idée de tous les recommencements et où domine le dogme selon lequel tous seraient des immigrants. Un tel discours, toxique partout où on l’entend, a un effet négatif supplémentaire aux États-Unis : il tend aussi à transformer la minorité noire en une minorité parmi d’autres, en niant son expérience historique spécifique absolument douloureuse, qui n’est pas celle d’un groupe immigré parmi d’autres. Le multiculturalisme fonctionne à la manière d’un aplatisseur historique qui vient écraser l’histoire propre de chaque pays, en réduisant les rapports sociaux à un jeu à somme nulle entre une majorité nécessairement étouffante et des minorités nécessairement dominées qu’il faudrait pousser à la rébellion.

C’est en ayant en tête cet arrière-fond politico-historique que l’on comprendra mieux les événements de Charlottesville. L’extrême droite et l’extrême gauche se sont affrontées de manière à la fois terrifiante et ubuesque, comme si le pays était condamné à un affrontement entre le racisme et la haine de la nation, entre la nostalgie confédérée et le déboulonnage maniaque des statues. De sorte que le débat identitaire américain a été confisqué par des fanatiques qui le traduisent dans la grammaire de la guerre civile. Une dynamique folle s’est depuis engagée, qui semble pousser le parti multiculturaliste vers une logique d’éradication du vieux monde, comme on l’a vu à New York, où le maire Bill de Blasio a envisagé de déboulonner une statue de Christophe Colomb, décrétée contraire à l’orthodoxie diversitaire. Seulement, à chaque fois que l’on fait tomber une statue, comme s’il fallait effacer le passé et le réduire à sa part honteuse, on alimente l’Amérique trumpienne en nourrissant son sentiment d’aliénation. À chaque fois que le politiquement correct hystérise les revendications victimaires des uns et des autres, il pousse l’Amérique dans les bras d’un président médiocre et très souvent odieux, mais qui a su donner une expression politique au malaise identitaire américain.

Il faut combattre le macronisme par le macronisme

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Emmanuel Macron à Bruxelles, octobre 2017. SIPA. 00828450_000030

Réactiver le clivage droite/gauche ne sert à rien. Pour combattre Macron, il faut être plus macronien que le macronisme: réunir une opposition de droite « et en même temps » de gauche.


Un excellent article du Monde signé d’un estimable constitutionnaliste, Alexandre Viala, se penche sur cette nouvelle maladie politique : le macronisme. Maladie diagnostiquée dans des termes quasi identiques par tous les cliniciens, venus de gauche ou de droite, scrutant notre Olympe. M. Viala note que ce gouvernement s’en remet à des sapiteurs, censés tout savoir sans que l’on ait le droit d’en douter;  une pensée unique et thatchéroïde. D’où le nom d’épistocratie, gouvernement non pas de savants mais des sachants.

J’ai aimé cet article et j’y adhère à 99%. Quid du 1% de divergence ? Une partie de la conclusion où il est écrit que « seule la revitalisation du clivage entre une droite et une gauche de gouvernement, proposant deux alternatives irréductibles l’une à l’autre pourrait déjouer ce scénario que la « révolution » issue des urnes du printemps est en train d’écrire au péril de la démocratie… ». Si je suis d’accord sur le péril je suis plus sceptique sur la façon d’y échapper. Je ne crois pas cette revitalisation possible à court terme; de surcroît je ne la crois pas souhaitable, ne fut-ce que pour pouvoir fédérer rapidement des forces de résistance : nous n’avons pas 5 ans.

L’union des clercs…

Voici mon idée. Face à un personnage qui irrite les 2/3 des Français et réunit contre lui la totalité des intellectuels de haut niveau, de droite comme de gauche, articulant pratiquement les mêmes griefs, il faut réunir les mécontentements. Macron se dit ni de droite ni de gauche ? Que nos intellectuels se disent eux – comme le regretté Maurice Allais – et de droite et de gauche. Là sera la véritable antinomie du macronisme. Car reconstituer la droite et la gauche serait diviser l’opposition en deux, donnant un abonnement élyséen à Macron pour 10 ans. D’autant que les extrêmes viendraient encore affaiblir les forces d’opposition: c’est le pattern actuel de 4 partis sans espoir de les voir s’unir et donc d’accéder au pouvoir, alors que la grise cohue En Marche ne représente, en étant optimiste, que 25 à 35% des Français… De plus si on devait reconstituer (ce qui n’est guère envisageable, vu leur état) la droite et la gauche il faudrait d’abord changer le système électoral qui a permis d’ériger en duopole le PS et l’UMP; puis leur éloignement du peuple et la faillite consécutive.

De surcroît et surtout, un clivage plus important que « droite/gauche », et qui le transcende, est apparu depuis 25 ans, provoqué par un phénomène très récent et inédit de notre histoire: la mondialisation et l’Europe fédérale. Cette scissure (souverainistes versus soumissionistes) dépasse désormais en importance la vieille opposition droite/gauche. Et il faut bien reconnaître que la mondialisation, et l’Europe fédérale qui en est l’instrument, sont à la fois contre la gauche par la doxa économique et sociale; et contre la droite classique par sa tentative d’abolir les nations comme cadre historique où se prennent démocratiquement les décisions et où se transmettent les valeurs morales et culturelles.

…d’accord pour être contre

Or, si on observe la majorité d’idées qui s’est constituée, puis coagulée, petit à petit depuis 3 mois, elle transcende la gauche et la droite. Il est frappant de voir que tous ceux qui ont écrit sur Macron (Taguieff, Finkielkraut, Onfray, Bellamy… ajoutons-y des chroniqueurs et polémistes comme Zemmour et Polony)disent des choses assez proches… Anti-Bruxelles, anti-mondialisme, anti-OTAN, anti-immigration de masse et anti-islamisme, anti-économisme et financiarisme, anti-ubérisation. Farouchement anti tout ce que représente Macron.

Et ce puissant courant est pro-démocratie participative (proportionnelle et referendum), alter-européiste, alter-mondialiste, pro-frontières intelligentes, souverainiste, partisan de la « monnaie pleine » (et monnaie commune), de la participation dans les entreprises, de la défense de l’agriculture et de l’industrie, d’une école d’excellence où l’on acquière les outils de la pensée et de l’expression. Bien sûr il y aura des nuances, peut être une nouvelle droite et une nouvelle gauche, souverainistes, humanistes, sociales, mais acceptant à nouveau, pour la première fois depuis 1790, une éthique commune, celle de la Fédération.

Une alternance ne sera possible que parce qu’elle aura été théorisée par des penseurs hors du désordre politicien. En quelque sorte une « contre-épistocratie » de vrais savants sans ambition autre que celle de servir de référents désintéressés; en opposition à la « fake épistocracy » de sous-intellectuels, techniciens aux ordres. Aux ordres de qui prétend détenir une « pensée complexe » là où il n’y a qu’une prétention, certes habilement présentée et, au fond, un « complexe de la pensée ». Citer à tort et à travers des auteurs fait cultivé, mais n’est pas penser. Cette symphonie d’un « nouveau monde » vaticiné s’avérera vite n’être qu’un « jingle » commercial crispant car répétitif et inefficace.

Harvey Weinstein: prédateur, harceleur et… « raciste »?

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L'actrice Halle Berry et le producteur Harvey Weinstein, 2010. Sipa. Numéro de reportage : Shutterstock40605077_000001.

On connaît tous les méfaits du roi de Hollywood. Et la liste de ses proies s’allonge de jour en jour. Des dizaines d’actrices et de starlettes. Avec une caractéristique commune : toutes des Blanches !

Le bal des actrices

Une telle anomalie n’a pas échappé à la vigilance des féministes noires. L’une d’entre elles, contributrice régulière du site BuzzFeed, a enquêté sur cette intéressante question. Elle a relevé le nom des actrices, vu leurs photos. Et son diagnostic est sans appel : pas une seule Noire n’a été entraînée dans les chambres d’hôtel de Weinstein. Pourtant, une comédienne afro-américaine se plaint d’avoir été harcelée par le magnat hoolywoodien : Lupita Nyong’o. Cette dernière, Oscar de la meilleure actrice pour son rôle dans 12 years a slave, s’est même fendu d’une tribune dans le New York Times pour y aller de son témoignage. Et Weinstein a cru bon devoir nier son incartade.

Une seule, une seule Noire! Pourquoi Weinstein n’a-t-il pas daigné harceler une ribambelle d’actrices noires ? Un oubli, le hasard ? Pas du tout, répond la contributrice de BuzzFeed : du dédain, du mépris. Du racisme donc, écrit-elle. Et ce racisme-là, selon elle, n’est pas que celui du prédateur hollywoodien. C’est celui de tout Hollywood.

Déjà que les comédiennes noires sont sous-représentées dans l’industrie du cinéma. Déjà qu’elles n’ont jamais de premier rôle. Et – suprême offense – elles ne sont pas harcelées. Alors qu’elles sont aussi séduisantes et attirantes que les actrices blanches qui passent leur vie à être coincées contre des murs.

Fuckable or not fuckable…

Il s’agit là, selon la signataire de ce texte lucide et courageux, (et applaudi par des centaines de commentaires) d’une discrimination insupportable. Et elle lâche un mot que nous recopions ici en frémissant d’indignation : les actrices noires ne sont pas jugées par Hollywood « fuckable ».

« Unfuckable » alors qu’elles devraient avoir droit au harcèlement autant que les Blanches. Si ce n’est pas du racisme ça… Ainsi s’aggravent par non-respect des quotas, par sélection sexuelle au faciès les crimes de Weinstein et de bien d’autres.

Il nous faut ici compatir aux tourments des actrices noires. En tant que femmes, elles se sentiraient salies par des attouchements masculins. Et en tant que Noires, elles sont profondément humiliées de ne pas avoir eu à subir de telles avances. Voici notre contribution à la rubrique : « On n’arrête pas la connerie », promise à un très bel avenir. Et dans le souci d’éviter tout procès en racisme, nous tenons à proclamer avec force que les actrices noires sont très, très « fuckable ».

La Chine est grande et Xi Jinping est son prophète

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Xi Jingping au XIXe Congrès du Parti communiste chinois, octobre 2017. Sipa. Numéro de reportage : 00828822_000020.

« La Chine est la religion des Chinois ». Cette affirmation que l’on relève notamment sous la plume de Simon Leys trouve une illustration grandiose dans la cérémonie qui s’est tenue à Pékin du 18 au 25 octobre. Le parti communiste chinois, sous l’égide du président Xi, a célébré lors de son XIXème congrès son triomphe historique et l’avènement d’une nouvelle ère mondiale au centre de laquelle trône la Chine. Au cœur de la Chine trône le parti, au cœur duquel trône Xi Jinping. Voici restaurés dans l’imaginaire de ses dirigeants les cercles concentriques qui organisaient la vision qu’avait la Chine de ses rapports avec le monde extérieur, au temps du régime impérial et des royaumes tributaires.

Xi est plus qu’un empereur

Mais d’un certain point de vue, Xi Jinping est plus qu’un empereur : l’empereur était le cœur sacré du monde, mais il s’agissait d’un monde plus vieux que lui, et qu’il maintenait grâce à des rituels s’imposant à sa personne. Xi Jinping au contraire est à la tête d’un parti qui a créé ex nihilo, dans la fureur de la guerre civile, le monde dont il a la charge : la « Nouvelle Chine », en 1949. Les seules règles qui s’imposent à lui sont les règles dont il est lui-même la source : le parti est cause de soi, comme le dieu impossible de Spinoza. Fidèle au démiurgisme du stalinisme, le PCC dispose de la Chine, et demain du monde, comme d’un matériau modelable à souhait. Il commande aux êtres et aux choses, au Ciel et à la terre. Durant le congrès, les usines ont été stoppées pour soulager Pékin de la pollution endémique qu’il subit : il fallait que le climat soit propice et les augures favorables.

Sur le toit du monde

Xi Jinping répète à longueur de discours faire « renaître » l’antique nation chinoise que les impérialistes occidentaux et japonais avaient mise à mort durant « le siècle des humiliations ». Il prouve aujourd’hui que la lutte des systèmes que l’Occident prétendait avoir gagné en 1989 n’est pas terminée. Appuyé sur les 5000 ans d’histoire que l’historiographie officielle chinoise fantasme, il prétend avoir reçu « mission » de la part d’une puissance indéterminée pour mener la Chine à la « grandeur » retrouvée et à sa place naturelle de « leader global ». On ne peut qu’être frappé par la mystique théologico-politique qui informe les discours du dirigeant chinois qui, face à l’Occident, veut faire bénéficier le monde entier de la « sagesse chinoise pour résoudre les problèmes de l’humanité ». Bien souvent cependant, cette sagesse chinoise consiste d’abord à faire avaler aux pays occidentaux une nouvelle couche de politiquement correct. Dans les universités australiennes par exemple, il arrive que des professeurs soient contraints à de piteuses excuses publiques, tels des Bruno Le Maire des antipodes, pour avoir refusé d’avaliser les mensonges de l’historiographie chinoise que leurs foules d’étudiants chinois leur imposent bruyamment.

Des Chinois patriotes s’expatrient

Il n’est cependant pas certain que Xi Jinping soit en mesure de réussir à imposer son modèle au monde : en Chine même, la religion politique chinoise doit faire face à un risque d’apostasie de masse. Les universités anglo-saxonnes et les paradis fiscaux sont pris d’assaut par les gagnants du système chinois. Beaucoup de Chinois, quand ils en ont les moyens, placent en effet ce qui leur est le plus cher, leurs enfants et leur argent, à l’étranger, tout en réaffirmant souvent à grands cris leur attachement à la Chine contemporaine.

Cependant, le contraste est patent entre la vigueur de la religion politique chinoise et la déliquescence de cette même religion en Occident où le pouvoir exécutif qui l’incarne y est délégitimé par le spectre du populisme. Et lorsque cela ne suffit pas, on y entrave consciencieusement à coup de « construction européenne » et de « contre-pouvoirs » sacralisés ce qui reste d’une volonté populaire morcelée. Philippe Muray prétendait que face aux djihadistes, nous allions gagner, car nous sommes les plus morts. Face à la Chine de Xi Jinping, rien n’est moins sûr.

Affaire Maëlys: les fuites contre l’enquête

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Appel à témoin pour retrouver Maëlys. SIPA. 00821114_000002

Nul n’ignore plus la polémique naissante au sujet des fuites dans la triste affaire de la disparition de Maëlys de Araujo.

Ce n’est ni la première ni la dernière fois que des éléments d’une enquête, théoriquement confidentiels, se retrouvent dans la presse. Ce n’est ni la première ni la dernière fois que les relations se tendent entre des enquêteurs, qu’ils soient gendarmes ou policiers, et un magistrat en charge du même dossier qu’eux.

Les réticences de la plupart des enquêteurs à parler de leurs affaires sont connues au point d’être un cliché, tout comme l’insatiable curiosité des journalistes. Le dialogue de sourds – « l’enquête se poursuit, nous ne négligeons aucune piste, je ne peux rien dire de plus à ce stade » face à « nous sommes en démocratie, les citoyens ont le droit de savoir ! » – est un classique, et une plaisanterie récurrente à la fois dans les brigades, les commissariats et les salles de rédaction.

Cacher n’est pas jouer

Soyons clairs, les enquêteurs n’ont aucunement l’intention de « cacher la vérité au public », seulement de maintenir le ou les coupables dans l’ignorance de ce qu’ils savent, d’une part pour les surprendre ou les piéger, d’autre part pour obtenir des aveux dits circonstanciés, c’est à dire appuyés d’éléments que seuls les enquêteurs et le coupable connaissent. N’importe qui en effet peut s’accuser de n’importe quoi, mais seul le vrai coupable pourra donner certaines précisions, qui étayeront la crédibilité de ses déclarations.

A lire aussi: Policiers/Gendarmes: vers une nouvelle guerre des polices?

En outre, tout comme un magicien n’aimerait pas que le secret de ses tours soit dévoilé, gendarmes et policiers ne veulent pas que les délinquants connaissent d’avance tous les « trucs » permettant de les identifier et de les interpeller ! Qui voudrait communiquer ses plans à ses ennemis avant même que la bataille ne commence ?

Du côté des journalistes, il est évident qu’une bonne histoire suppose des détails favorisant l’immersion du lecteur, auditeur ou spectateur. Mais il est évident aussi que les journalistes sont loin d’être tous d’irresponsables chasseurs de scoops ! La plupart d’entre eux font preuve de professionnalisme, veillent à ne pas nuire à l’efficacité des enquêtes qu’ils relatent, et renoncent même volontairement à dévoiler des éléments en leur possession s’ils estiment que cela ferait du tort aux investigations.

Et disons-le tout net : un journaliste qui, au nom d’un scoop, risquerait de permettre au ravisseur d’une fillette de s’en tirer, se verrait par la suite refuser l’accès de tous les commissariats de police et de toutes les brigades de gendarmerie. Sans oublier qu’il sera confronté au jugement de ses pairs, qui n’ont pas moins de cœur que n’importe qui d’autre, malgré l’image négative qu’une minorité de « faiseurs de buzz » sans grande déontologie donne parfois de leur profession.

Ne pas ajouter de la tension à des tensions

Rappelons aussi que juridiquement, le procureur de la République et éventuellement le juge d’instruction sont seuls maîtres de ce qui peut ou ne peut pas être dit à la presse au sujet d’une affaire judiciaire. C’est parfois frustrant pour les services enquêteurs, qui aimeraient valoriser d’avantage des actions dont ils sont légitimement fiers, ou voudraient au contraire d’avantage de discrétion. En temps normal, les magistrats du parquet et les magistrats instructeurs ont des relations de confiance avec la police et la gendarmerie, et ils élaborent ensemble des stratégies de communication adaptées.

En temps normal, mais pas toujours. Querelles d’ego ou véritables divergences sur la méthode à adopter, volonté de certains de se mettre en avant pour favoriser leur carrière, souci de dissimuler des erreurs, idéologie, méfiance fondée ou infondée… Des enquêteurs trépignent lorsqu’un contrôle trop tatillon des magistrats fait passer le formalisme de la procédure avant la recherche de la vérité et la protection des victimes. Des magistrats s’insurgent lorsque des enquêteurs croient que leur rôle de défenseurs des faibles leur donne tous les droits. Les uns comme les autres ne sont pas des surhommes, et s’ils s’efforcent généralement d’être à la hauteur des responsabilités qu’ils ont choisi d’exercer, des failles peuvent subsister.

Dans le passé, des fuites ont déjà eu lieu. Elles sont venues de la gendarmerie, de la police, des magistrats, des greffes des tribunaux, des fonctionnaires chargés des scellés, des conjoints ou des enfants qui ne comprennent pas l’importance de la confidentialité mais à qui les professionnels en charge de l’affaire se confient… Aucun d’entre eux n’est par nature insoupçonnable, aucun non plus ne doit être présumé coupable.

Ce qui nous ramène à l’affaire Maëlys. Jean-Yves Coquillat, procureur de la République de Grenoble, constate des fuites et a parfaitement raison de vouloir en identifier l’origine, pour prendre avec toute la fermeté nécessaire les décisions qui s’imposeront. Mais il a tort d’affirmer sans la moindre preuve qu’elles viennent de la gendarmerie. Il a tort de confier l’enquête sur ces fuites à la police nationale, non que la police ne soit pas à même de vérifier ce qui doit l’être, mais comme il le dit lui-même : « c’est la première fois qu’une enquête n’est pas confiée à l’inspection du service en question. » Cet étalage public de défiance vis-à-vis de la gendarmerie n’est pas sain, et la police se trouve mise dans une situation particulièrement délicate, de surcroît dans une période où les relations entre les deux forces ne sont pas sans nuages.

« Condamner a priori n’est pas une bonne manière de faire »

De son côté, le général Lizurey, directeur général de la gendarmerie, a dit l’essentiel avec beaucoup de dignité : « Je suis navré de cette polémique. Navré vis-à-vis de la famille de Maëlys à laquelle je pense, et qui est dans une situation d’angoisse. » « Je pense à la petite Maëlys, car c’est pour elle que nous travaillons. (…) Il ne faut pas ajouter à la polémique, et remettre la manifestation de la vérité au centre de cette affaire. »

Position d’apaisement, qui ne l’empêche pas d’assumer sa double responsabilité : défendre avec fermeté ses subordonnés, mais aussi les sanctionner lorsque c’est nécessaire : « Je ne peux pas laisser accuser comme ça mes enquêteurs qui donnent de leur temps et de leur énergie pour faire triompher la vérité. (…) Condamner a priori n’est pas une bonne manière de faire. (…) Il faut investiguer, et à l’issue des investigations prendre les mesures adaptées. »

Richard Lizurey est un homme brillant, grand serviteur de l’État et grand chef militaire, et il est certain qu’il ne laissera ni corporatisme ni rancœurs se mettre en travers de la manifestation de la vérité.

Ajoutons enfin que, si la famille et un avocat du principal suspect mettent en cause la gendarmerie, les parents de Maëlys ont déclaré souhaiter que les gendarmes restent en charge de l’enquête. Pour les militaires concernés, il ne pourrait y avoir plus bel encouragement.

Les vrais harceleurs se balancent au tribunal, pas sur Twitter

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Campagne anti-harcèlement sexuel. Sipa. Numéro de reportage : REX40275522_000001.

En réaction à la polémique #balancetonporc, Emilie Ménard, auteur de Repérer & neutraliser un boulet. Guide de survie en territoire amoureux (Ellébore, 2017), a souhaité offrir aux lecteurs de Causeur un profil inédit de boulet. S’il existe de gros lourds qui harcèlent les femmes, la majorité d’entre eux s’écarte facilement. Quant aux plus détraqués, mieux vaut les traîner en justice que de les jeter en pâture sur Twitter. Démonstration.


Nous sommes presque toutes victimes de boulets un jour, j’en sais quelque chose. Mais ce #balancetonporc vous rappelle peut-être un boulet bien plus pesant que les autres.

Le boulet vraiment trop lourd

Il avait franchi des limites inacceptables et vous estimez que vous méritez vengeance. Un plat qui se mange froid, paraît-il. Cela tombe bien, même si c’est arrivé il y a des lustres, qu’à l’époque vous n’aviez pas souhaité, pour des raisons qui vous concernent, porter plainte, à présent, l’heure est aux règlements de comptes grâce à la frénésie des #metoo et #balancetonporc. Aussi rapide qu’un tweet et sans conséquences pour la dénonciatrice en lui permettant d’accéder au statut très prisé de victime, #balancetonporc n’a rien de sympathique : « balance » a rarement été un mot à connotation très positive, quant à « porc », les pauvres, on se demande ce que ces animaux intelligents et doués d’empathie viennent faire là-dedans. Nous l’appellerons plutôt « le boulet vraiment trop lourd ». Nous allons voir comment appréhender ce profil dans les meilleures conditions.

Il ne vous plaît pas particulièrement mais vous vous laissez draguer, souvent par intérêt, parfois par ennui, en tout cas clairement pour de mauvaises raisons. Vous acceptez d’aller prendre un verre (ça n’engage à rien), puis un dîner (il faut bien se nourrir).

Très rapidement, il ne manquera pas de vous placer quelques informations pour se faire bien voir, essayant d’éveiller votre intérêt en vous racontant tout ce qu’il va faire pour vous propulser au firmament. Des phrases du style : « je peux t’aider à obtenir ta promotion », « tu as l’étoffe d’une star » ou bien encore « je vais te présenter à machin, je suis certain que vous pourriez faire aboutir ton projet »…

Une petite visite de sa suite

Il vous a emmenée dans un endroit qu’il affectionne, où il peut tranquillement radoter sur ses exploits en vous lançant des regards langoureux. Il va alors tout tenter pour établir une proximité physique, n’ayant aucune crainte de se montrer lourd ou pénible. S’il sent que vous le repoussez, c’est là que l’une de ses techniques préférées intervient : la culpabilisation. Il alternera avec la technique du remplissage de votre verre de vin. Ces deux méthodes combinées, dont l’efficacité redoutable n’est plus à démontrer, lui permettront généralement de gagner petit à petit du terrain jusqu’à valider l’étape cruciale du roulage de pelle.

Si vous n’êtes pas habituée à ce genre de profil et que vous avez laissé la situation dégénérer à ce point, vous êtes presque foutue : pendant le dessert, après vous avoir abondamment abreuvée en alcool toute la soirée, il vous dira avec aplomb que vous avez le plus beau regard qu’il n’ait jamais vu, qu’il va changer votre vie, que tout ce qu’il attend de vous est que vous lui fassiez confiance. Et il enchaînera en vous proposant une petite visite de sa suite ou de son loft avec vue pour discuter de vos projets. Vous n’avez pas la force de refuser. Est-ce parce que vous êtes bourrée, lâche ou intéressée ? En tout cas, vous le suivez, mais fermement décidée à conserver le caractère platonique de cette relation.

Son objectif : vous sauter !

Ce boulet a un objectif précis et clair dont il ne dérogera jamais (vous sauter). Si vos attentes sont compatibles avec les siennes, tout ira pour le mieux. Mais si c’était le cas, il n’entrerait pas dans la catégorie des boulets vraiment trop lourds et je n’aurais pas besoin d’écrire ce quarantième profil (ni vous de le lire). Donc ne croyez pas à ses promesses à moins d’être sur la même longueur d’onde que lui.

Il a finalement réussi à vous étourdir avec son blabla et vous voilà maintenant seuls tous les deux, dans une chambre d’hôtel ou chez lui. Comment à présent lui expliquer que non, vous n’allez pas le sucer, ni lui masser les pieds et encore moins faire un Twister à poil avec lui ? Il risque d’exprimer sa déception assez lourdement quand il comprendra que c’est vraiment mort ; il ne vous baisera pas ce soir. Il vous fera une crise, ça fait partie du scénario. C’est sa technique ultime, celle du « je te fais croire que je pète les plombs pour te péter le cul ».

…avant que ça dégénère

Avec ce profil, dès que la moindre divergence se fait sentir, c’est-à-dire au moment où il vous demandera d’enlever votre robe ou quand lui se mettra à poil, par exemple, des frictions risquent de naître, et pas de celles qu’on espère dans ce genre de contexte. A ce stade, la situation est déjà dégradée et il vous faudra beaucoup de diplomatie, un grand sens de la négociation ou des compétences avancées en self défense pour vous en sortir sans dommages. Nous savons d’expérience que c’est très compliqué de se débarrasser du boulet vraiment trop lourd. Dès que vous direz non, il aura recours à tous ses stratagèmes les plus élaborés ; il vous rabaissera, vous culpabilisera, tentera de vous humilier, de négocier, de vous payer, vous agressera, menacera de se casser, hurlera, radotera, bref, tout est bon. Ne vous laissez pas impressionner.

Nous vous conseillons, si c’est possible, la fuite, cette méthode a fait ses preuves, n’étant jamais certaine du résultat d’une confrontation physique, même si vous êtes tentée de mettre à l’épreuve vos cours de karaté sur le boulet, cela pourrait encore davantage l’exciter et n’en rendrait votre communication que plus compromise.

Distinguer le boulet du criminel

Il est naturel, quand on vit une expérience désastreuse avec ce type de boulet, d’en ressortir contrariée (c’est un euphémisme selon les cas). Cependant, recourir à la nouvelle vengeance très à la mode dernièrement en usant du hashtag #balancetonporc en citant un nom, n’est en aucun cas une solution recommandable. Si le boulet a réellement accompli un acte répréhensible, nous vous vous encourageons vivement à réaliser les actions qui s’imposent auprès de la justice, ce n’est sans doute pas une démarche plaisante mais nécessaire car cela peut permettre de l’empêcher de nuire à nouveau.

Mais n’oublions pas la présomption d’innocence. Aimeriez-vous que n’importe qui décidant de se faire justice, pour de bonnes ou de moins bonnes raisons, ruine votre réputation et votre honneur sans aucun contrôle, vous obligeant à vous justifier d’actes que vous n’avez peut-être même pas commis ? Aimeriez-vous vivre dans un monde ou n’importe qui peut vous descendre en flammes dans l’approbation générale ? Probablement pas. Alors nous vous encourageons à distinguer un boulet insistant d’un criminel. A recourir à la justice pour ces derniers, et si possible, au pardon pour les autres. Et n’oublions pas qu’une minorité de détraqués ne doit pas salir l’image de nos boulets adorés.

La librairie « L’Ecume des Pages », 174 boulevard St Germain, 75006 Paris, recevra Emilie Ménard mercredi 22 novembre à partir de 19h pour une rencontre dédicace au champagne. N’oubliez pas d’emmener vos boulets !

A la barbe du genre, l’écriture inclusive réinvente le sexe

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Gay pride à Paris, juillet 2016. SIPA. 00762838_000003

Le sexe ou le genre, il faut choisir! 


Qu’est-ce que le genre ? C’est ce qui doit remettre le sexe à sa place. Attention ! Par « remettre le sexe à sa place », je veux dire que le genre doit remettre le sexe à sa place dans la langue. Ou plutôt, pour éviter toute interprétation mal embouchée, je veux dire que le mot « genre » doit remettre le mot « sexe » à sa place dans la langue que nous parlons et écrivons. Si tant est que le mot « sexe » ait une place légitime dans la langue.

Car je me suis laissé dire que la différence entre les deux sexes, le masculin et le féminin, n’est pas une donnée aussi réelle et précieuse que la littérature nous l’a fait croire, mais qu’elle est essentiellement un artefact sexiste, une construction sociale  à déconstruire, une différence à faire disparaître.

« Belges ! Belges ! »

À première vue impulsée par le genre, l’évolution déconstructrice des soi-disant différences sexuelles semblait nous entraîner irrésistiblement vers un genre humain unique et indifférencié. Car, remarquons-le au passage, l’humain aussi est un genre, et donc une construction sociale : comme aurait dit l’autre, on ne naît pas humain, etc.

Bref, tout semblait annoncer que le genre humain serait prochainement indifférencié, homogène et hermaphrodite.

A lire aussi: L’écriture inclusive pour les malcomprenant·e·s sexistes comme vous et moi

Mais voilà-t-y pas que surgissent deux clivages qui nous sautent au visage ? L’un est féminin, et l’autre ne l’est pas. Quand le féminin se rebiffe, disons plutôt se re-belle, il impose l’orthographe inclusive qui oblige à faire une place bien voyante, claire, et distincte, au féminin qui était jusque là sous-entendu ou simplement possible. On écrira par exemple « un·e interview », « un·e après-midi », « la·e chienlit », « les citoyen·ne·s de notre pays», et on s’adressera aux « travailleuses ! travailleurs ! » et aux « Françaises ! Français ! » Seul Pierre Desproges échappera à cet oukase grâce à sa fameuse interpellation « Belges ! Belges ! »

Et la masculinitude fut

Certes, l’égalité-entre-les-femmes-et-les-hommes est sauvée par l’écriture inclusive qui met fin à une odieuse exclusion, mais, du coup, elle remet en piste la non moins odieuse différence entre les sexes, que l’on ne voulait plus voir.

Pire encore ! En réaction à ce retour de la féminitude, que voit-on surgir de l’autre côté de cette soi-disant dualité hommes/femmes qui n’existe pas ? On voit le masculin qui se rebiffe, qui se hérisse. Dans sursaut de virilitude, quasiment tous les jeunes mâles se laissent pousser une barbe complètement sexuée et clivante, qu’ils exhibent de façon ostentatoire et provocatrice dans l’espace public.

Pas besoin d’être un enfant de Derrida et de Bourdieu pour comprendre que la barbe, ce caractère soi-disant naturel, est en réalité un signe de distinction, le marqueur d’une discrimination, que dis-je ? une offense à l’égalité-entre-les-femmes-et-les-hommes-et-pas-réciproquement qui doit s’imposer en toute chose.

L’embarbement du genre humain

Il convient donc que la ministre en charge de cette égalité fasse passer une loi autorisant les femmes – qui ont été rendues imberbes par des millénaires de domination machiste -, à se faire médicalement pousser la barbe à laquelle elles ont le même droit que les hommes.

Il va de soi que cette pilosité faciale médicalement assistée devra leur être remboursée, c’est le cas de le dire.

L’embarbement universel du genre humain produira de prodigieux effets, ici et là-bas. Ici, dans nos contrées, la barbe qui était associée jusqu’à présent aux figures symboliques de Dieu le père, de Karl Marx et du Père Noël, ornera également le visage de leurs mères, de leurs épouses et de leurs maîtresses.

Là-bas, en terre d’islam, les femmes barbues n’auront pas plus besoin que les hommes du voile qui masque aujourd’hui leurs visages imberbes.

C'est le français qu'on assassine

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Méthode de Singapour: le truc « people » à la mode qui peut noyer le pédagogisme

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Le député-mathématicien, Cédric Villani, lors de la fête de l'Huma en 2016. SIPA. 00771117_000006

Rétablir une école qui fonctionne n’est pas une mince affaire et pour espérer y parvenir, il faut en passer par des autorités. Autrefois, on pouvait se reposer sur l’Université, les corps d’inspection et l’expérience des enseignants. Il existait alors une sorte de consensus, aujourd’hui totalement disparu. Mais c’est qu’alors on n’avait en tête que l’intérêt des élèves et celui du pays. L’école n’était jamais pensée comme fournissant une masse de manœuvre à disposition d’une idéologie, comme elle l’est aujourd’hui où l’école est vue comme un instrument de modelage de la société rêvée de demain.

Servie par Cédric Villani !

Notre nouveau ministre, Jean-Michel Blanquer, paraît désireux de revenir à une école qui enseigne. Hourra. Mais comment peut-il faire sans se faire accuser d’un retour au passé ? Fastoche ! Il suffit de faire passer ce retour pour une avancée due à de nouvelles méthodes et à d’indiscutables progrès scientifiques. Pour les progrès scientifiques, ce sera le rôle des neurosciences, lesquelles, justement, remettent à l’ordre du jour la pédagogie d’avant l’école de l’enfant-roi. Pour les méthodes, nous avons celle, dite de Singapour, plébiscitée partout dans le monde. Et pour renforcer le tout, on peut faire appel à une figure scientifique connue. La méthode de Singapour sera donc accompagnée de la personne de Cédric Villani, vrai mathématicien, médaillé Fields, « people » mais pas trop et de surcroît député LREM. « Looké » à point, il est le seul scientifique (on ne dit plus savant), dont le « look » peut être aux mathématiques ce que la langue tirée d’Einstein est aux sciences physiques. Les maths ? C’est aussi facile que la relativité restreinte. De plus, ce people-matheux n’aura rien d’autre à faire qu’à être là puisque la méthode existe. Et grâce à ce coup double, Villani-Singapour, notre pays pourrait, peut-être, redevenir ce qu’il est depuis Descartes, le pays des mathématiques.

Mais… quelle est donc cette méthode, présentée comme nouvelle, révolutionnaire, consensuelle, mais surtout magique. Magique, car il y a illusion à croire qu’une simple méthode suffirait à résoudre les problèmes de l’école et de son enseignement inefficace. Illusion aussi de croire que les méthodes existent quelque part dans un ciel pédagogique et qu’il suffit d’aller les y chercher. Illusion encore de croire que les méthodes existent indépendamment des conditions qui les ont engendrées. Mais ne chipotons pas et examinons.

La « nouvelle » méthode qui vient d’hier

Cette méthode, imposée par l’État de Singapour à une époque où se faisait ressentir le besoin d’une population formée pour l’international est réputée tirée principalement des travaux du psychologue américain Jerome Bruner et des pratiques Montessori. C’est une méthode qui passe du concret à l’abstrait, lentement et par l’intermédiaire d’une représentation par images. C’est ce que dit la présentation officielle de la méthode, présentation faite pour le grand public et qui s’abstient, bien entendu, de dire ce qu’il faut entendre par « abstrait », « concret », « image »

Bruner est assez peu connu en France, car il est (était, il est mort en 2016) une sorte de bis repetita de la psychologie piagétienne et de la psychologie de la forme, doctrines dominantes en Europe continentale. De plus, et ce n’est pas bien reçu par le pédagogisme français, il se fonde sur des facteurs cognitifs innés, ce qui est inacceptable par le pédagogisme puisque cela reviendrait à admettre que la nature pourrait limiter l’aspiration à la toute-puissance de l’éducation. C’est comme si on se mettait à affirmer que les garçons seraient garçons par nature, comme les filles seraient filles par nature alors que tout le monde sait bien que ce n’est pas le cas ! Ces capacités innées de Bruner sont pourtant reprises de Descartes (idées innées) ou de Kant (les formes a priori de la connaissance). Rien de nouveau, donc, du moins pour nous. Quant au rôle du milieu culturel, Bruner constate qu’il permet ou non le déploiement de ces capacités innées : l’enfoncement des portes ouvertes est une des grandes spécialités des sciences humaines. Et Bruner de découvrir trois étapes dans le développement de l’enfant, précisément celles, détaillées avant lui, de Piaget…

« Concrète, imagée et abstraite »

La méthode de Singapour énonce d’elle-même les trois étapes de sa démarche : « concrète, imagée et abstraite ». Elle est concrète parce qu’elle part des choses vues ou manipulées ; elle est imagée parce que ces choses vues ou manipulées sont représentées par des « images » (entendons symboles). Enfin, cette méthode est abstraite parce qu’elle finit par les nombres (le cardinal) et les opérations. Après les phases d’observations et de manipulations, puis de représentations symboliques, on découvre l’opérateur. Cet opérateur, par exemple l’addition, est présenté comme un moyen rapide de calculer. On en comprend le sens, puis on s’entraîne à la poser, enfin on l’utilise dans la résolution des problèmes. Il ne reste plus qu’à apprendre les tables par cœur. À l’endroit et à l’envers pour les virtuoses !

Bref, si on a bien tout compris, il s’agit d’observer, de manipuler et de représenter par des symboles univoques, et… c’est précisément ce qui s’est toujours fait en France. On trouve même des manuels scolaires qui appliquent la méthode de Singapour avant même son invention, comme, le manuel publié par Istra en 1961, Pas à pas de 1 à 100. Et ce n’est qu’un exemple nullement isolé. Des manuels comme celui-ci existent depuis… toujours.

1961, c’était avant que l’école de l’enfant-roi-heureux n’impose l’auto-socio-construction du savoir qui a entraîné la règle des classes hétérogènes et de l’impraticable pédagogie différenciée. Mais c’était aussi avant l’irruption, dévastatrice, de ce qu’on a appelé les « mathématiques modernes », versant pédagogique des travaux du groupe Bourbaki (1960). Les mathématiques modernes ont (heureusement) disparu de l’école primaire (avec l’échec de Bourbaki ?), mais pas la pédagogie différenciée ni l’enfant auto-socio-constructeur de lui-même.

L’éducation par l’instruction

Les pays anglo-saxons, qui nous avaient devancés dans le pédagogisme, étaient cependant restés sur les doctrines dites « behaviouristes » de Watson ou Skinner, doctrines qui n’ont que peu pénétré en France, et les systèmes scolaires de ces pays s’étaient effondrés bien avant le nôtre. La survenue de la méthode de Singapour (1980), avait ce sens bien particulier de permettre l’abandon du « behaviourisme », héritage britannique, en exploitant la « révolution cognitiviste » américaine (1960) contemporaine de Bruner. Cette « révolution » en Amérique devait faire reculer le « behaviourisme » et sa pédagogiste et tayloriste pédagogie par objectifs, ‘‘ppo’’ de son petit nom, en présentant comme des avancées des neurosciences, les théories européennes (Descartes, Kant, Piaget, Wallon) ou russes (Vygostski). C’est donc par les neurosciences que le monde anglo-saxon fait reculer le pédagogisme.

Et ce sera par les neurosciences qu’on fera oublier, en France, le règne du pédagogisme, quoiqu’il soit, chez nous, plus difficile à déraciner, car fortement politisé. Pas de retour au passé, pas de rétablissement des méthodes de la Troisième République. Au contraire, on avance d’un pas assuré en adoptant une « nouvelle méthode qui a fait ses preuves » et qui est, de plus, confirmée par les dernières recherches des neurosciences. L’adoption de la méthode de Singapour ne signifie, en fait, rien d’autre que ce retour. Il faudra quand même l’adapter, car cette méthode ignore la géométrie, tout comme elle ignore le système métrique, obligatoire en France depuis la loi Guizot (1833).

Notre ministre aurait bien tort de ne pas faire jouer, en faveur de l’école, l’extraordinaire aura de cette méthode, bien tort également de ne pas exploiter les personnalités « people » qu’il a sous la main, et, subsidiairement, il a également raison d’en appeler à l’Inspection générale. En tout cela, on peut voir la promesse d’une école qui, à nouveau, reprendrait sa mission qui est d’enseigner ou d’instruire plus que d’éduquer. Ou, pour mieux dire, qui éduque par l’instruction.

Maths ou pas maths?

Il n’y a mathématiques que lorsqu’il y a démonstration, faute de quoi, il ne faut parler que de calcul. Or les démonstrations ne sont accessibles aux élèves qu’assez tardivement, mettons vers l’âge de 12 ou 13 ans. Avant, on peut apprendre, par exemple, que les diagonales des carrés ou des rectangles sont égales, mais sans le démontrer. La Troisième République avait eu la sagesse de se contenter des mots « calcul », « arithmétique » et « géométrie », ne conservant les mathématiques que pour les classes de Cinquième et suivantes.