Mirabeau et Péguy au secours de Blanquer
Si la réalité dépasse parfois la fiction, c’est que la fiction précède souvent la réalité. La littérature prévoit l’avenir. Cette chronique le prouve.
« Notre pays a été parmi les tout premiers en Europe, il va le redevenir », a assuré Jean-Michel Blanquer, lors d’une conférence de presse organisée après la publication de l’étude Pirls, qui a testé en lecture les élèves de CM1 et a donné des résultats catastrophiques pour la France, dernière de la classe européenne.
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Le ministre de l’Éducation a raison de se mettre en colère en fustigeant l’« inégalité entre nos élèves », qu’un certain nombre d’expérimentations pédagogiques hasardeuses, depuis des décennies, a perpétuée. Mirabeau, comme tous les révolutionnaires français, avait déjà compris l’enjeu décisif de l’apprentissage de la lecture dans l’un de ses discours au titre très moderne puisque c’est, déjà, un « Discours sur l’éducation nationale » : « Ceux qui veulent que le paysan ne sache ni lire ni écrire se sont fait sans doute un patrimoine de son ignorance, et leurs motifs ne sont pas difficiles à apprécier. Mais ils ne savent pas que lorsqu’on fait de l’homme une bête brute, l’on s’expose à le voir à chaque instant se transformer en bête féroce. »
« Les crises de l’enseignement ne sont pas des crises de l’enseignement ; elles sont des crises de vie. » (Charles Péguy)
Y a-t-il eu pour autant un âge d’or de l’école avant les ravages évidents de ce qu’il est convenu d’appeler le pédagogisme ? La réponse est ambiguë. Par exemple, on cite souvent le Péguy de L’Argent pour célébrer les instituteurs d’antan qui faisaient, comme l’exige le ministre, « une dictée quotidienne » à leurs élèves : « Vous êtes faits pour apprendre à lire, à écrire et à compter. Ce n’est pas seulement très utile. Ce n’est pas seulement très honorable. C’est la base de tout. » On oublie cependant trop souvent que L’Argent est publié en 1913 et que Péguy déplore ce qu’est devenu l’enseignement depuis ses années d’École normale en… 1880. Dans son optique, la période 1902-1905, qui vit les radicaux séparer l’Église de l’État, avait été une catastrophe. Serait-ce à dire qu’on est chez Péguy comme chez Jean-Michel Blanquer dans une illusion du « c’était mieux avant » ?
Peut-être, mais la lucidité les pousse chacun à voir cette crise de l’éducation, hier comme aujourd’hui, comme le symptôme d’une crise plus grave que Péguy définissait ainsi dans « Pour la rentrée » : « Les crises de l’enseignement ne sont pas des crises de l’enseignement ; elles sont des crises de vie. »
Comment y répondre ? Par la mobilisation générale : « L’ensemble de la nation doit s’engager pour développer la lecture chez les jeunes ! » a dit le ministre ; et Mirabeau de compléter : « Si l’éducation n’était pas dirigée par des vues nationales, il en résulterait plusieurs inconvénients graves et menaçants pour la liberté. »
« Matulu », anthologie d’un journal rebelle
En plus de vingt-cinq ans, et bien avant la parution d’Une Vie en liberté, ses passionnants mémoires, j’aurai eu de nombreuses occasions d’évoquer le cher Michel Mourlet, écrivain salué tout jeune par Morand et Fraigneau, critique dramatique, théoricien (mac-mahonien) du cinéma et acteur (dans A bout de souffle), défenseur de la langue française, militant souverainiste… Je renvoie le lecteur à Quolibets, mon journal de lectures, où je consacre quelques pages à ce clandestin capital.
Matulu dure trois ans
Un autre ami, François Kasbi, s’est donné la peine, et avec quel brio, de composer une anthologie de textes parus dans la mythique revue fondée et dirigée par Mourlet au début des années septante, Matulu, et qui, à l’instar de ses aînées Opéra et La Parisienne, fut un temps le rendez-vous des non-conformistes. Mensuel artistique et littéraire, Matulu dura trois ans – trente livraisons qui rassemblèrent la fine fleur de l’underground et qui sont autant de trésors sans rien de fané.
Le résultat ? Près de cinq cents pages bien serrées que l’on lira en grognant de plaisir, un verre de pure malt à la main. Brûlot antimoderne, « goélette corsaire » comme l’a un jour définie son fondateur, Matulu maintint sans passéisme ni exclusive un style, une tradition que d’aucuns, en ces années de délire moderniste (« du passé faisons table rase »), entendaient, les fous, éradiquer.
Une revue d’arrière-garde en somme… si ce n’est que les contributeurs étaient tout sauf des idéologues et avaient le sectarisme en sainte horreur.
Redécouvrir les marges
Au fil de ces bonnes pages, le lecteur croisera Abellio, Etiemble, Georges Mathieu, Jean-Pierre Martinet, Alfred Eibel. Les dossiers sont consacrés à Retz, à Bernanos, à Cossery, à La Fontaine, à Caillois… Montherlant y donne son ultime entretien, intitulé Le Solstice d’hiver (« la glissade et le pétrin ») ; Déon s’y confie (« les romans sont des mensonges »), de même que Morand (« les mots sont la drogue des écrivains ») ou Laudenbach.
En un mot comme en cent, relire le meilleur de Matulu, c’est redécouvrir les marges, les vraies, les précaires – les clandestines. C’est s’initier auprès de maîtres à l’art aristocratique de la dissidence.
François Kasbi (sous la direction de), Matulu. Journal rebelle (1971-1974), Editions de Paris, 2017.
Michel Mourlet, Une Vie en liberté, Séguier, 450 pages, 2015.
Les copains écrivains d’abord !
Les douze coups de minuit viennent de sonner. A peine remis des excès du réveillon que déjà, le critique littéraire croule sous la mitraille éditoriale. Ça ne s’arrêtera donc jamais cette spirale infernale ! En flux continu, un jet incessant de livres vient obstruer ma boîte aux lettres, dès le matin du 2 janvier. Ils arrivent par douzaines, emmaillotés dans leurs grosses enveloppes à bulles, dodus et déjà fourbus par leur harassant voyage postal. Epreuves non corrigées, feuilles volantes, manuscrits dont la sortie est programmée dans plus de six mois, toujours cette même rengaine qui demande des nerfs et de la concentration. Chaque professionnel du secteur opère sa sélection selon sa propre déontologie et ses intérêts particuliers. Il fait donc son jugement avec sa grille de lecture.
Humour, amour, pudeur
Je reprends à mon compte la théorie de Frédéric Berthet, j’y souscris même entièrement. Un livre me plaît quand il est composé des ingrédients suivants : « un peu d’insolence, de l’humour, l’amour du style et une certaine pudeur ». Je ne prétends pas à l’objectivité, j’essaye juste de ne pas me laisser trop emporter par ma subjectivité. Pour évaluer un roman, je dois à la fois garder la tête froide et avoir les mains moites. Ce contretemps biologique n’est pas sans conséquence sur ma santé mentale. A Causeur, le style prime. Juge de paix infaillible, il permet de trancher net. La qualité d’un texte emporte tout sur son passage. Elle laisse finalement peu de place aux doutes. Chacun a ses marottes, j’ai tendance à préférer les petites structures aux armadas commerciales, les fantaisistes aux moralistes, les polémistes aux progressistes et les tempétueux aux calmes. Se pose alors le dilemme quand un ami, une relation ou même une vague connaissance publie un livre. S’il est mauvais, la politesse impose de se taire. S’il est bon, ne pas en parler est un crime.
Jonquères, le bretteur du Roussillon
En ce début d’année, j’ai choisi deux ouvrages dont je connais les auteurs. Je connais personnellement leur tempérament, leur terreau, leurs lubies, leur moteur, j’oserais presque dire leur voix intérieure. François Jonquères, le bretteur du Roussillon, le pharmacien zélé, cet avocat et scientifique manie la plume comme il se joue de la jurisprudence, avec gourmandise et brio. Amoureux fou des livres et des écrivains réprouvés, il passe ses week-ends sur la table de travail. Jadis, le barreau recueillait les meilleures plumes du pays. Aujourd’hui, le goût pour les belles lettres semble avoir déserté cette profession. François nous avait saisi en 2016 avec sa « Révolution buissonnière », potacherie historico-sentimentale tordante et érudite. Il revient avec un conte, Voix de fées aux éditions de la Thébaïde, soutenu par une préface à la hussarde du fougueux Philibert Humm. C’est osé, irrévérencieux, plein de références oniriques, de jeux de mots et de mains aux fesses.
Laborde brosse un portrait de femme
Délirant et malicieux, retors et débordant de toutes parts, ce texte mené à la baguette magique navigue entre les genres. Le raconter est quasi-impossible, savourez-le comme un mille-feuille bien crémeux. Cet homme sérieux comme un pape se laisse aller à toutes les gamineries et les élucubrations à la manière de son maître vénéré, Marcel Aymé. En cette rentrée, un autre camarade, Christian Laborde sort Tina aux éditions du Rocher. Tout juste auréolé du Prix Jacques Lacroix de l’Académie française pour son essai La Cause des vaches, le pistard des Pyrénées revient avec un splendide portrait de femme sur fond d’Occupation et de Libération dans la région de Toulouse. Christian a le verbe chantant et la prose sensuelle. Ce spécialiste du cycle et de Nougaro ne tombe jamais dans la caricature. Il excelle dans la longue nouvelle charmeuse, sinueuse et vipérine. Peu d’écrivains en France parle aussi bien des corps enchevêtrés et du désir sourd. François et Christian sont des amis et ils ont écrit deux livres de belle tenue.
Voix de fées, François Jonquères, Éditions La Thébaïde, 2017.
Tina, Christian Laborde, Éditions du Rocher, 2018.
Non au Parti unique des Femmes !
L’édito d’Elisabeth Lévy
Les masques n’ont pas mis longtemps à tomber. Voilà deux mois qu’on nous rebat les oreilles avec la libération de la parole de la femme. En vertu de ce nouvel impératif catégorique, toute parole sortant de la bouche des femmes (disons de certaines femmes) est encouragée comme on encourage les babillages d’enfants ou vénérée comme si elle témoignait d’un miracle. Sauf que, bien sûr, on avait oublié de lire les clauses additionnelles en vertu desquelles la parole libérée doit suivre strictement la partition établie par les garde-chiourmes du féminisme. Toutes les femmes sont donc priées de proclamer librement qu’elles sont des victimes, au moins potentielles, et de dénoncer librement leurs « bourreaux », ainsi que l’impayable Sandra Müller appelle l’homme qui lui a parlé de ses « gros nibards ». Et si elles ne le sont pas, en tant que femmes, elles sont instamment priées de se montrer solidaires de la grande vague. Autant dire que cette libération ressemble fortement à un embrigadement. Vive la parole libérée à condition que tout le monde parle au pas.
Mazette, quel vacarme !
À l’exception d’une « une » de Causeur (qui n’a pas fait le bruit mérité) et de quelques prises de position isolées, tout ce que la planète compte de peoples, de belles personnes et de grandes voix mâles et femelles avait annoncé urbi et orbi son allégeance au Parti unique des Femmes. Tout allait donc pour le mieux dans le meilleur des mondes néo-féministes quand un texte, écrit par une escouade de chipies emmenée par Catherine Millet et signée par quatre-vingt-dix-neuf autres, dont Catherine Deneuve, Ingrid Caven et votre servante, a troublé ce sympathique consensus victimaire. Mazette, quel vacarme !
Cette toute petite parole libérée dans la mauvaise direction a fait s’étrangler de rage les dames de la bonne société médiatiques et exploser le braillomètre: contre-pétitions, défilé de tweets indignés, débats innombrables, interviews dans les médias du monde entier des unes et des autres (Australie, Allemagne, Pays-Bas et Israël pour ma seule pomme), sans oublier un torrent d’injures, sans doute éprouvant pour celles qui n’ont pas l’habitude de ces batailles de chiffonnières.
Les insultes ne dégradent que ceux qui les profèrent
On me dit qu’une chroniqueuse, qui est à elle toute seule un concours très serré entre la bêtise et la méchanceté, m’insulte sur Europe 1 en me traitant d’alcoolique (cela va sans doute faire remonter les audiences d’Europe 1). Pas mal d’amis ont eu la bonté de s’en indigner. En vérité, cette indigence argumentative me met plutôt en joie car elle signale la faiblesse intellectuelle et psychologique de nos adversaires (il faut à l’inverse saluer la Charline de France Inter qui s’est payé ma modeste personne dans une imitation assez vacharde mais plutôt marrante, car reposant sur mes véritables ridicules, travers et autres tics de langage, d’écriture et de pensée. Pas mal vu, et au dessus de la ceinture. Dont acte.).
Espérons que madame Deneuve, qui a subi quant à elle un déluge d’une eau encore plus crasse, lui accorde autant d’importance, c’est-à-dire aucune. De même qu’un violeur n’attente pas à l’honneur de sa victime, il perd le sien, les insultes ne dégradent que ceux qui les profèrent et devraient les disqualifier. Que les insulteurs aient pignon sur rue est un signe supplémentaire du niveau consternant du débat public. Que, par la magie noire des réseaux sociaux, toute demi-gloire médiatique puisse en quelques clics lever une armée de médiocres pratiquant la chasse en meute, planqués derrière leur téléphone comme des pilotes de drones derrière leur console, voilà qui fiche carrément la trouille. À ce sujet, il n’y a qu’une foi irrationnelle en l’espèce humaine qui puisse sauver : une civilisation qui a produit Mozart et Freud ne peut pas se soumettre durablement à un pouvoir sans visage dont la légitimité se mesure au bruit qu’il fait.
Marlène, Ségo, Caro: le sommet des noms alignés
Il est un peu décourageant, quoiqu’habituel, que les vierges les plus bruyamment outragées n’aient pas pris la peine de lire le texte qu’elles ont couvert d’imprécations. Les saintes patronnes du féminisme gouvernemental, ex-gouvernemental et para-gouvernemental, Marlène, Ségo et Caro (Schiappa, Royal et de Haas), sans oublier l’ineffable Laurence Rossignol, ont donc, comme prévu, grimpé au rideau et expliqué que les signataires faisaient l’apologie du viol ou le légitimaient et que le texte était une permission d’agresser. Dans la foulée une cohorte d’hommes parfaitement domestiqués revendiquait sur le mode ricanant « le droit de mettre des mains au cul » (que les pétitionnaires leur auraient accordé).
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Rappelons que la pétition commence par les mots : « Le viol est un crime ». Quant à la fameuse phrase sur les frotteurs, qui a choqué beaucoup de partisans du texte, peut-être était-elle un brin subtile – et dans le monde du premier degré, la subtilité est souvent une faute politique. Tout en rappelant que le « frottage » est un délit, elle disait qu’on pouvait ne pas être traumatisée, ce qui signifie qu’on pouvait l’être, mais qu’on pouvait aussi s’en moquer royalement une fois le désagrément passé. Il est tout de même curieux que cette idée fasse scandale : sous prétexte que certaines femmes sont traumatisées par des propositions indécentes ou des blagues salaces, il serait interdit à toutes les autres de s’en moquer ? Certaines femmes aiment être draguées à la hussarde, d’autres courtisées avec de grandes manières, d’autres encore détestent être draguées. Faudra-t-il nous aligner toutes sur ces dernières ? Etant entendu que la pression physique est inacceptable, doit-on inscrire dans la loi qu’un homme (ou une femme car les harceleuses sont bien plus nombreuses qu’on le dit) doit s’arrêter au premier refus ? À ce régime, nombre de chefs d’œuvre du cinéma ou de la littérature auraient tourné court.
Sexe totem et tabou
L’historienne Michelle Perrot se dit sidérée qu’on puisse manquer à la solidarité féminine. En somme, puisque des femmes sont victimes, nous sommes toutes des victimes. Nul ne nie que des femmes soient violées, battues, ou soumises au chantage d’hommes. Il est faux en revanche que cette souffrance soit la règle dans notre société. Ajoutons qu’une femme qui subit une insulte ou une mauvaise blague d’un homme n’est pas plus en situation d’infériorité qu’un homme subissant la même chose d’une femme, sauf à considérer que les hommes sont structurellement plus forts, même en insulte, ce qu’il est difficile de soutenir.
La pétition Millet rappelle que les relations entre les sexes ne sont pas une promenade de santé et que le désir n’est pas le domaine de la règle, de la codification et du contrat, mais celui du trouble, du tourment, de l’ambiguïté et du rapport de force, bref qu’entre adultes consentants tous les jeux sont permis et que nul ne saurait s’arroger le droit d’édicter une norme. Oui, la plupart des histoires commencent par un geste, un mot, un regard qui pourrait être considéré comme importun. La vision de la sexualité de nos dames-patronnesses est confondante de naïveté, convaincues qu’elles sont de savoir comment ça marche. À les entendre, nous sommes toutes des Cécile de Volanges, l’oie blanche déniaisée par Valmont dans Les Liaisons dangereuses. Peut-être n’ont-elles jamais entendu parler de la marquise de Merteuil pour croire ainsi tout ce que disent les femmes ? Quant à l’idée qu’on peut jouer avec la domination ou y prendre du plaisir, elle ne semble pas les effleurer.
En attendant, la violence des réactions à ce qui n’est qu’un texte parmi des centaines affirmant le contraire a de quoi surprendre. Il faut croire que le nouvel archevêque de Paris, monseigneur Michel Aupetit, se trompe quand il dit : « aujourd’hui, le tabou n’est plus le sexe, mais Dieu ». En réalité, aucun autre sujet ne suscite une telle montée aux extrêmes dans le débat. Il faut croire au contraire que le sexe reste le grand tabou, voire l’ultime refuge de la subversion. Le bazar qu’a mis notre petit poulet montre que, malgré leur infatigable activisme, les reines du contrôle, de l’interdit et de la sanction ne parviennent pas à normaliser le désir. Alors que des nuages noirs s’accumulent sur nos libertés, c’est une bonne nouvelle.
Non-publication des pamphlets de Céline: au régal des antisémites
La polémique autour de la réédition des pamphlets antisémites, close provisoirement par la décision de Gallimard, jeudi, d’en suspendre la publication sine die, n’a pas pris l’ampleur et la violence de la guerre civile entre les femmes ouverte depuis l’affaire Weinstein. Elle n’en est pas moins révélatrice de la question de plus en plus sensible de la liberté d’expression aujourd’hui. Contrôler la parole des uns au nom de la libération de celle des autres, censurer les écrivains et les artistes d’aujourd’hui comme d’hier, réécrire le passé en fonction des nécessités du présent (l’épisode grotesque autour de Carmen ou l’effacement stalino-hollywoodien de Kevin Spacey de Tout l’argent du Monde) n’est plus l’apanage oublié des dictatures mais celui, très actuel, de nos démocraties de marché.
Des pamphlets de Céline disponibles en ligne
Il avait donc été question de rééditer les pamphlets antisémites de Céline qui sont au nombre de trois, Bagatelles pour un massacre (1937), L’école des cadavres (1938) et Les Beaux draps (1941). Céline, dans l’après-guerre, s’est toujours opposé à leur réédition et sa volonté a été respectée par sa veuve Lucette Almanzor, qui a aujourd’hui cent cinq ans. Néanmoins, et c’était sans doute une des raisons qui a poussé Gallimard d’une part et Lucette Almanzor d’autre part à accepter cette réédition, les textes étaient disponibles depuis très longtemps, de fait. L’époque où les jeunes céliniens, dont j’étais, qui ne s’étaient jamais remis du choc de la lecture du Voyage, voulaient tout lire de Céline et payaient à prix d’or ces pamphlets chez des bouquinistes qui les cachaient plus ou moins, est révolue. Une édition existe désormais au Québec et surtout, ils sont disponibles sur le net. Le problème, c’est qu’ils sont disponibles sur des sites crypto-révisionnistes et que, de fait, ils font partie de la panoplie abjecte que se doit d’arborer tout petit néo-nazi plus ou moins honteux.
Il est impossible d’interdire
Or le problème posé par ces pamphlets est tout de même un peu plus complexe. On a souvent entendu ici et là la comparaison avec Mein Kampf. La différence, c’est qu’Hitler n’était pas un écrivain et que Céline n’était pas un dirigeant politique. Mais qu’importe, au-delà de ces approximations, la question de la réédition des pamphlets de Céline a désormais lieu dans un contexte où il est impossible d’interdire, où la liberté d’expression existe de manière anarchique, totale, souvent ignoble sur Internet et que l’on va arriver à la deuxième génération d’enfants, par exemple, qui sont à deux clics de la pornographie la plus violente. Il faudra faire avec ces nouvelles technologies, ce nouvel environnement virtuel que ça nous plaise ou non.
L’interdit profite aux interdits
C’est la première raison qui me semblait rendre la réédition de ces pamphlets opportune. Une édition critique, officielle, avec des préfaces et des notes de spécialistes auraient permis de remettre en perspective l’antisémitisme de Céline dans son œuvre et dans son époque. Là, avec la persistance de cette interdiction, le complotisme va tourner à plein. Les ados boutonneux qui fantasment sur la virilité SS, les vieux pseudo-intellectuels décavés qui regrettent le bon temps des pogroms vont pouvoir continuer à dire, selon une logique aberrante et obsidionale mais imparable au premier regard : « S’ILS interdisent ça, c’est qu’ils en ont peur et c’est donc que c’est vrai. »
Deuxième raison, dans un monde où Internet a pris une ampleur définitive, toute loi interdisant le révisionnisme ou le négationnisme, par exemple, ne rime plus à rien, ce qui n’était pas le cas à l’époque où Jean-Claude Gayssot avait fait passer la sienne. Au contraire, laisser parler ces gens montrerait à tous, même à ceux qui seraient tentés de les croire, qu’ils ne sont en fait que des « historiens » bidons, que leurs « recherches » ne sont que des fantasmes malsains, que leur méthodologie est inexistante et leur documentation largement falsifiée. Là aussi, l’interdit profite aux interdits qui peuvent jouer aux martyrs de la liberté d’expression et éviter d’avoir à rendre des comptes sur le fond inexistant de leur travaux face à de véritables historiens.
En finir avec les clichés anti-céliniens
Troisième raison, plus littéraire celle-là, et qui a été développée dans Le Monde par Henri Godard, l’éditeur de Céline en Pléiade et grand spécialiste de l’œuvre : la publication de ces pamphlets permettrait d’en finir d’une part avec cette aura malsaine mais surtout avec quelques idées reçues sur cet antisémitisme de Céline qui aurait été constitutif de l’écrivain dès Voyage au bout de la nuit. On peut ne pas aimer Céline, ou Marx, et ne pas penser pour autant que la pulsion de mort nazie est déjà dans le Voyage et Mort à Crédit, de même que le goulag serait inscrit dès les premières lignes du Manifeste. Je sais que cette façon de se comporter en prophète du passé est très à la mode aujourd’hui pour discréditer ce qu’on n’aime pas. Le droit de ne pas aimer Céline ou d’être anticommuniste n’est pas à remettre en question, évidemment, à condition de ne pas réduire le célinien à un antisémite et le communiste à un employé de la Loubianka.
La société infantilisée
Pour le reste, il serait temps, aussi de prendre les citoyens pour des adultes. Et l’on retrouve ici, avec Céline, dans le domaine littéraire, ce que l’on retrouve dans le domaine sexuel. Les pamphlets comme le disait Philippe Muray dans son Céline, appartiennent de plein droit à l’œuvre. Il y a des génies maléfiques, des salauds magnifiques, des ordures précieuses. Le grand écrivain n’est pas forcément une grande conscience comme dans un biopic hollywoodien. J’ai ainsi été heureusement surpris d’entendre le Premier ministre lui-même s’exprimer intelligemment sur la question en se déclarant favorable à la réédition selon un argument imparable, que ça plaise ou non : « Il y a d’excellentes raisons de détester l’homme, mais vous ne pouvez pas ignorer l’écrivain ni sa place centrale dans la littérature française ».
Vouloir aseptiser l’œuvre de Céline en la mutilant est aussi vain que de vouloir codifier jusque dans ses moindres détails la conduite des hommes et des femmes dans l’exercice d’un désir qui a aussi, souvent, une face noire, pulsionnelle, incontrôlable. C’est aussi, avant tout, vouloir infantiliser l’ensemble d’une société.
Wikileaks: lanceurs d’alerte ou manipulateurs?
Spécialistes du renseignement, les journalistes Philippe Vasset et Pierre Gastineau ont enquêté sur le phénomène des fuites de données. Aux lanceurs d’alerte désintéressés voulant dénoncer des scandales d’Etat ont succédé des pirates et des multinationales cherchant à déstabiliser leurs cibles à des fins peu avouables. Entretien.
Causeur. Ces dernières années, « WikiLeaks », « Luxembourg Leaks », « Panama Papers » et d’autres fuites de données massives ont mis sur la place publique des scandales de corruption, de fraude et de manipulations diverses. Or, tandis que l’opinion publique se passionne pour le contenu des informations ainsi divulguées, on s’intéresse moins à leurs origines. D’où partent ces fuites ?
Philippe Vasset et Pierre Gastineau. Depuis 2005, il y a eu 40 grandes fuites massives de données, « leaks », suivant des circuits très différents. Les premières fuites étaient essentiellement le fait de lanceurs d’alerte, c’est-à-dire d’employés d’administrations ou d’entreprises qui prélevaient des données pour les diffuser de manière désintéressée. Ils dénonçaient des faits qu’ils voyaient au quotidien et qui les choquaient. L’exemple type, c’est l’ancien soldat américain transgenre Chelsea Manning, qui fut la source de WikiLeaks sur quasiment toutes leurs grandes fuites – l’Irak, l’Afghanistan, les câbles diplomatiques américains. Elle dénonçait les mauvais agissements de l’US Army sur ses théâtres d’opération.
Toutes les fuites de données ne sont pas si désintéressées. Comment cette technique a-t-elle donné naissance à un marché très lucratif ?
Comme les ONG nées dans les années 1970-1980 pour mener des projets purement philanthropiques, la fuite massive de données a été progressivement dévoyée pour devenir, de plus en plus souvent, une arme de déstabilisation massive. L’écran d’anonymat recouvrant les fuites, initialement mis en place par des gens faibles, est devenu le bouclier des forts.
Des États, des entreprises privées, des milliardaires y ont recours, souvent en employant des pirates pour récupérer et diffuser les données. Cela permet de servir ses propres intérêts et de déstabiliser un ennemi, par exemple en l’accusant de corruption ou en révélant des informations pas forcément cruciales, mais embarrassantes. Il arrive aussi que, sans être à l’origine d’une fuite, certains organismes l’instrumentalisent. C’est le cas d’un fonds vautour qui a profité des révélations des Panama Papers sur des proches du gouvernement argentin pour que l’Argentine rembourse intégralement l’argent qu’elle lui devait.
Ce procédé n’est certes pas très reluisant, mais voudriez-vous que les fraudeurs et autres épinglés des leaks aillent en paix ?
Pas du tout. Notre livre est une enquête de terrain, pas un essai ni un précis de cybermorale. On décortique le contrechamp des fuites massives, un environnement très mal connu, mais chacun est libre de se faire ses propres conclusions.
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J’insiste : aux yeux de certains, la critique du marché des leaks peut légitimer l’impunité.
On ne « critique » ou ne « prône » rien du tout, mais force est de constater que le développement de ce secteur crée une société de surveillance mondiale. Comme Google et Facebook, les opérateurs des leaks considèrent l’information personnelle comme un or gris. Pour lutter contre les tentatives de piratage ou le travail souterrain de taupes en leur sein, entreprises et services gouvernementaux mettent en place des contrôles internes de plus en plus paranoïaques et orwelliens.
Vous citez plusieurs litiges juridiques dont le vol et la diffusion de données ont radicalement changé le cours.
Tout l’enjeu de ces fuites est de blanchir des données, c’est-à-dire de les faire passer par des institutions – médias, tribunaux ou autres – qui permettront de les distribuer au plus grand nombre. Par exemple, on pense à ce courtier en aviation en conflit commercial avec Ras al-Khayma, l’un des sept émirats qui composent les Émirats arabes unis. Un jour, sa boîte mail fuit et se retrouve entre les mains des avocats de Ras al-Khayma qui lui proposent un marché : abandonner ses poursuites contre l’émirat de façon à ce que leur conflit se règle à l’amiable. Le courtier a fait tout le contraire puisqu’il a porté plainte. Du coup, l’intégralité de sa boîte mail est donnée à des journalistes, qui écrivent toute une série d’articles sur son compte. Ses affaires, qui brassaient plusieurs dizaines de millions de dollars, explosent en vol et il finit rayé de la carte. Si Ras al-Khayma n’a jamais récupéré son argent, l’émirat a ainsi pu éliminer son ennemi. Cette histoire montre bien la trajectoire du leak, qui commence par de la collecte de renseignement et fini en black operation, comme un assassinat ciblé.
N’exagérez-vous pas un tantinet ?
L’intérêt de l’arme du leak réside dans l’impunité qu’elle autorise, notamment aux pirates informatiques, qui sont bien souvent à l’origine des fuites massives. Si certains ont été condamnés pour recel de données volées, jamais aucune source première n’a été inquiétée. Le vol et la publication de données permettent à leur auteur de faire une manifestation de force en laissant entendre qu’il est derrière l’opération, sans rien risquer politiquement ni juridiquement. C’est ce qui s’est passé dans l’affaire du vol des mails du Parti démocrate durant la dernière campagne présidentielle américaine. Tout le monde a assez rapidement compris l’implication de la Russie, ravie d’entretenir l’ambiguïté parce que c’est une manière de montrer les crocs sans rien risquer.

Moscou a d’ailleurs progressivement récupéré WikiLeaks pour en faire une arme de propagande massive à son service. Comment s’est effectué ce rapprochement ?
C’est une alliance objective. À un moment donné, le créateur de WikiLeaks a eu besoin de la Russie pour des raisons à la fois financières, personnelles et idéologiques, tandis que la Russie a eu besoin d’Assange. Leur rapprochement s’est noué entre 2010 et 2012 et a été facilité par le fait qu’Assange baigne dans une idéologie anti-impérialiste. Il faut dire que l’attitude très brutale des États-Unis à son encontre l’a conforté dans ses prises de position suivant la logique « les ennemis de mes ennemis sont mes amis ».
Et Edward Snowden, quel intérêt présentait-il pour les Russes, outre la jubilation de retourner un ancien sous-traitant du renseignement américain ?
Par ses révélations, Snowden a mis par terre tout l’État profond américain. À la seconde où les clés informatiques de la NSA et de la CIA étaient publiées par Wikileaks, ces outils devenaient inopérants. Leur diffusion a coupé les bras des services américains, contraints de combler leurs failles au plus vite.
La nouvelle guerre froide entre Russes et Américains se joue donc aussi sur les écrans. Mais votre enquête révèle que la crise du Golfe entre le Qatar et les autres pétromonarchies a également été déclenchée par un piratage informatique…
La crise a démarré le 23 mai après la publication d’une dépêche de l’agence de presse nationale qatarie disant que l’émir soutenait le Hamas, trouvait Téhéran et le Hezbollah formidables. Démentant aussitôt ces propos, le Qatar a crié au piratage et mandaté des experts américains pour en découvrir l’origine. Ces derniers ont conclu que la dépêche qui avait mis le feu aux poudres avait bel et bien été insérée par des pirates, qui travaillaient très probablement des Émirats arabes unis. En enquêtant, nous avons établi qu’il s’agissait d’un prestataire précis qui aurait travaillé pour les Émirats. La dépêche fabriquée de toutes pièces a été insérée dans un fil d’actualité authentique, au milieu des autres dépêches de l’agence qatarie. Pour se défendre, les Émirats ont fait fuiter l’information selon laquelle la boîte mail de leur ambassadeur à Washington avait été piratée quelques semaines auparavant…
Était-ce une forme d’aveu ?
Plus exactement, c’est ce qu’on appelle un « déni plausible ». Pour des raisons géopolitiques, la crise devait éclater. Il ne restait plus qu’à trouver un moyen pour accélérer l’histoire, ce que les Émiratis ont fait. Quant aux mails de l’ambassadeur émirati, ils ont été distribués par un groupe appelé Global Leaks et ont fuité dans les colonnes de plusieurs médias comme le Daily East, le Washington Post et surtout le Middle East Eye. Or, ce journal est accusé d’être financé par le Qatar. La boucle est bouclée. L’ironie de l’histoire, c’est que Global Leaks affirme avoir eu accès à la boîte mail de l’ambassadeur émirati grâce à un « lanceur d’alertes rémunéré », ce qui est un concept absolument génial : quelqu’un de désintéressé, mais qui se fait quand même payer !
Cette histoire rappelle l’affaire Clearstream : des pirates mandatés volent des données authentiques et ajoutent des lignes pour accabler des personnalités comme Nicolas Sarkozy.
En l’occurrence, la dépêche sur le fil de l’agence qatarie est fausse, mais les mails de l’ambassadeur émirati à Washington sont vrais. C’est d’ailleurs le secret du succès des opérations de fuite de données : pour que l’effet soit dévastateur, il faut que tous les documents soient vrais, sans quoi l’opération de déstabilisation tombe à l’eau. Dans le cas de WikiLeaks, toutes les données sont avérées, ce qui empêche ses victimes de nier.
D’ailleurs, dans certaines affaires, il n’y a pas forcément de victimes ni de coupables établis puisque les deux parties en conflit ont recours à ce type de techniques. Est-ce courant ?
Le leak est vraiment devenu une arme utilisée par tout le monde. En soi, pirater des mails n’est pas d’une complexité inouïe. Par exemple, dans la bataille que se livrent le Kazakhstan et plusieurs oligarques kazakhs déchus par le régime, les deux camps ont subi des vols et publications de données. Et nous avons démontré que non seulement ils employaient les mêmes techniques, mais aussi, bien souvent, les mêmes pirates.
Sur les traces de nombreux pirates, votre enquête vous a menés dans deux pays pionniers du secteur : Israël et l’Inde. Comment ont-ils conquis leur position ?
L’Inde et Israël ont développé un maillage entre les services étatiques et des sociétés paraétatiques qui emploient soit d’anciens soit d’actuels agents de renseignement, ainsi que des hackers indépendants. Entourés d’ennemis régionaux mieux armés, mieux dotés et plus forts qu’eux, tels David contre Goliath, ces deux pays ont développé une forme d’arme du pauvre en investissant dans la pénétration et le piratage des systèmes informatiques pour compenser leur infériorité stratégique. Par conséquent, ils ont acquis un double avantage stratégique et commercial, devenant des Mecques de la sécurité informatique défensive et offensive. N’importe quel État, même du tiers-monde, peut se doter d’une main-d’œuvre indienne et d’outils d’interception israéliens. Pour contrer l’avance technologique israélienne, un pays comme l’Iran s’y est mis avec quinze ans de retard.
Pareil modèle de cyberespionnage est-il transposable en France ?
Pas pour l’instant, car l’État veut absolument garder la primauté et contrôler de manière plus étroite ce que font les cyberbricolos et les codeurs de génie. Nos services de renseignement agissent comme un paratonnerre, mais s’ils se font dépasser un jour, aucun organisme privé ne pourra prendre la relève. Ici, contrairement à Israël, il n’existe pas de tissu industriel mobilisable en cas d’attaque massive. Entre 2007 et 2012, la DCRI avait bien tenté une expérience dans un pavillon de Créteil hébergeant toute une équipe de pirates, mais cela a tourné court.
La publication des leaks dans la presse, sans la moindre enquête, n’est-elle pas l’antithèse du journalisme d’investigation ?
Pour des journalistes, voir des téraoctets de mails tomber tout cru est un sacré pot de miel auquel il est difficile de résister. Beaucoup de nos confrères utilisent les leaks sans s’interroger sur leur provenance, mais pas tous. Mediapart a préfacé sa série sur les « Football Leaks » en disant : « Voilà d’où ces données viennent. Elles ont très vraisemblablement été piratées et ont d’abord servi à faire un chantage avant de nous être communiquées. » Des journaux étrangers comme Der Spiegel ont collaboré avec des hackers sans doute à la solde des Russes, mais ils l’assument clairement. Si l’information contenue dans les leaks vaut le coup, il est légitime de les traiter, mais encore faut-il poser la question de leur origine – ne serait-ce que pour savoir si ce sont des données piratées ou offertes par un lanceur d’alerte.
Si je vous ai bien compris, les fuites de données réalisées pour une juste cause se raréfient.
Effectivement, l’immense majorité des fuites massives porte sur des données piratées. D’où la nécessité de s’interroger à mesure que le vol et la publication massive de données se banalisent : qui sont ces pirates ? Pour qui travaillent-ils ? En 2017, il y a déjà eu dix fuites massives, à l’instar des « Macron Leaks » publiés deux jours avant le second tour de la présidentielle et dont l’origine et le mode opérationnel rappellent le piratage des mails du Parti démocrate l’an dernier. Que la Russie se trouve manifestement derrière ces deux opérations commence à faire beaucoup de petits cailloux mis dans l’idée du désintéressement total. D’ailleurs, à la sortie des « Macron Leaks », le directeur du Monde déclarait au Washington Post : « On est plus responsables que vous. En vous saisissant des mails du Parti démocrate, vous vous êtes fait avoir par les Russes, pas nous. » Quelques mois plus tard, lorsqu’une fuite massive cible des exilés fiscaux, cela n’a pas empêché Le Monde de publier les « Paradise Papers », dont on ne connaît absolument pas l’origine !
Le Churchill « patriotique » que Le Monde et Télérama n’ont pas aimé
Dans « Les Heures sombres », Gary Oldman interprète un Winston Churchill trop « patriotique » au goût du Monde et de Télérama.
« Un film que n’aiment ni le Monde ni Télérama a toutes les chances d’être bon », me suis-je dit en entrant au cinéma pour voir le biopic, comme on dit in french in the text, que Joe Wright vient de consacrer au Winston Churchill de mai 1940. Oh comme j’avais raison !
Je ne vais pas vous le résumer : c’est comme les tragédies classiques, on connaît la fin en entrant dans la salle, Churchill ralliera l’Angleterre à sa vision et sauvera les 350 000 soldats britanniques coincés à Dunkerque — et in fine gagnera la guerre contre le « peintre en bâtiments ». Non, tout ce qui compte, c’est le traitement.
Télérama et Le Monde n’ont rien voulu comprendre
C’est magnifiquement joué : Gary Oldman a pris trente kilos pour le rôle, un gage pour un Oscar, il ferait bien au passage de nous dire, en fin de film, comment il compte les reperdre, et Kristin Scott Thomas est égale à elle-même, donc à ce qu’il y a de mieux – et la direction d’acteurs dans l’ensemble est époustouflante. C’est magnifiquement filmé – le chef opérateur, Bruno Delbonnel, a merveilleusement rendu cette couleur années 30-40 qu’il y avait déjà dans Genius ou The end of the affair : les Anglais s’y connaissent en atmosphères. Et c’est fort émouvant : la lutte de Churchill pour prouver que le whisky et les havanes fortifient la santé frise le sublime.
Non, je ne vous parlerai pas de ce qui fait le charme, l’intérêt, l’émotion de ce film. Je me suis juste demandé pourquoi Télérama et le Monde n’ont rien voulu comprendre.
« Bêtement patriotique »
« Vision bêtement patriotique et hagiographique de Churchill en sauveur de l’Empire britannique face au péril nazi », dit l’hebdo télé. Comme malgré tout on ne peut suspecter Télérama de sympathies hitlériennes, c’est que « patriotique » est une injure suprême, au tribunal du bon goût des bobos mondialisés. Associer le mot à « hagiographique » permet d’ailleurs de dévaluer tout ce qui se réfère à la patrie. Pour un journal « de gauche » auto-proclamé, il ne saurait y avoir de grands hommes. Seules comptent les masses, bla-bla-bla.
C’est d’ailleurs sur ce point qu’insiste Le Monde, avec les mêmes co-occurrences : « Un spectacle simpliste dont est évacué le…
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Mirabeau et Péguy au secours de Blanquer

Si la réalité dépasse parfois la fiction, c’est que la fiction précède souvent la réalité. La littérature prévoit l’avenir. Cette chronique le prouve.
« Notre pays a été parmi les tout premiers en Europe, il va le redevenir », a assuré Jean-Michel Blanquer, lors d’une conférence de presse organisée après la publication de l’étude Pirls, qui a testé en lecture les élèves de CM1 et a donné des résultats catastrophiques pour la France, dernière de la classe européenne.
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Le ministre de l’Éducation a raison de se mettre en colère en fustigeant l’« inégalité entre nos élèves », qu’un certain nombre d’expérimentations pédagogiques hasardeuses, depuis des décennies, a perpétuée. Mirabeau, comme tous les révolutionnaires français, avait déjà compris l’enjeu décisif de l’apprentissage de la lecture dans l’un de ses discours au titre très moderne puisque c’est, déjà, un « Discours sur l’éducation nationale » : « Ceux qui veulent que le paysan ne sache ni lire ni écrire se sont fait sans doute un patrimoine de son ignorance, et leurs motifs ne sont pas difficiles à apprécier. Mais ils ne savent pas que lorsqu’on fait de l’homme une bête brute, l’on s’expose à le voir à chaque instant se transformer en bête féroce. »
« Les crises de l’enseignement ne sont pas des crises de l’enseignement ; elles sont des crises de vie. » (Charles Péguy)
Y a-t-il eu pour autant un âge d’or de l’école avant les ravages évidents de ce qu’il est convenu d’appeler le pédagogisme ? La réponse est ambiguë. Par exemple, on cite souvent le Péguy de L’Argent pour célébrer les instituteurs d’antan qui faisaient, comme l’exige le ministre, « une dictée quotidienne » à leurs élèves : « Vous êtes faits pour apprendre à lire, à écrire et à compter. Ce n’est pas seulement très utile. Ce n’est pas seulement très honorable. C’est la base de tout. » On oublie cependant trop souvent que L’Argent est publié en 1913 et que Péguy déplore ce qu’est devenu l’enseignement depuis ses années d’École normale en… 1880. Dans son optique, la période 1902-1905, qui vit les radicaux séparer l’Église de l’État, avait été une catastrophe. Serait-ce à dire qu’on est chez Péguy comme chez Jean-Michel Blanquer dans une illusion du « c’était mieux avant » ?
Peut-être, mais la lucidité les pousse chacun à voir cette crise de l’éducation, hier comme aujourd’hui, comme le symptôme d’une crise plus grave que Péguy définissait ainsi dans « Pour la rentrée » : « Les crises de l’enseignement ne sont pas des crises de l’enseignement ; elles sont des crises de vie. »
Comment y répondre ? Par la mobilisation générale : « L’ensemble de la nation doit s’engager pour développer la lecture chez les jeunes ! » a dit le ministre ; et Mirabeau de compléter : « Si l’éducation n’était pas dirigée par des vues nationales, il en résulterait plusieurs inconvénients graves et menaçants pour la liberté. »
« Matulu », anthologie d’un journal rebelle
En plus de vingt-cinq ans, et bien avant la parution d’Une Vie en liberté, ses passionnants mémoires, j’aurai eu de nombreuses occasions d’évoquer le cher Michel Mourlet, écrivain salué tout jeune par Morand et Fraigneau, critique dramatique, théoricien (mac-mahonien) du cinéma et acteur (dans A bout de souffle), défenseur de la langue française, militant souverainiste… Je renvoie le lecteur à Quolibets, mon journal de lectures, où je consacre quelques pages à ce clandestin capital.
Matulu dure trois ans
Un autre ami, François Kasbi, s’est donné la peine, et avec quel brio, de composer une anthologie de textes parus dans la mythique revue fondée et dirigée par Mourlet au début des années septante, Matulu, et qui, à l’instar de ses aînées Opéra et La Parisienne, fut un temps le rendez-vous des non-conformistes. Mensuel artistique et littéraire, Matulu dura trois ans – trente livraisons qui rassemblèrent la fine fleur de l’underground et qui sont autant de trésors sans rien de fané.
Le résultat ? Près de cinq cents pages bien serrées que l’on lira en grognant de plaisir, un verre de pure malt à la main. Brûlot antimoderne, « goélette corsaire » comme l’a un jour définie son fondateur, Matulu maintint sans passéisme ni exclusive un style, une tradition que d’aucuns, en ces années de délire moderniste (« du passé faisons table rase »), entendaient, les fous, éradiquer.
Une revue d’arrière-garde en somme… si ce n’est que les contributeurs étaient tout sauf des idéologues et avaient le sectarisme en sainte horreur.
Redécouvrir les marges
Au fil de ces bonnes pages, le lecteur croisera Abellio, Etiemble, Georges Mathieu, Jean-Pierre Martinet, Alfred Eibel. Les dossiers sont consacrés à Retz, à Bernanos, à Cossery, à La Fontaine, à Caillois… Montherlant y donne son ultime entretien, intitulé Le Solstice d’hiver (« la glissade et le pétrin ») ; Déon s’y confie (« les romans sont des mensonges »), de même que Morand (« les mots sont la drogue des écrivains ») ou Laudenbach.
En un mot comme en cent, relire le meilleur de Matulu, c’est redécouvrir les marges, les vraies, les précaires – les clandestines. C’est s’initier auprès de maîtres à l’art aristocratique de la dissidence.
François Kasbi (sous la direction de), Matulu. Journal rebelle (1971-1974), Editions de Paris, 2017.
Michel Mourlet, Une Vie en liberté, Séguier, 450 pages, 2015.
Les copains écrivains d’abord !
Les douze coups de minuit viennent de sonner. A peine remis des excès du réveillon que déjà, le critique littéraire croule sous la mitraille éditoriale. Ça ne s’arrêtera donc jamais cette spirale infernale ! En flux continu, un jet incessant de livres vient obstruer ma boîte aux lettres, dès le matin du 2 janvier. Ils arrivent par douzaines, emmaillotés dans leurs grosses enveloppes à bulles, dodus et déjà fourbus par leur harassant voyage postal. Epreuves non corrigées, feuilles volantes, manuscrits dont la sortie est programmée dans plus de six mois, toujours cette même rengaine qui demande des nerfs et de la concentration. Chaque professionnel du secteur opère sa sélection selon sa propre déontologie et ses intérêts particuliers. Il fait donc son jugement avec sa grille de lecture.
Humour, amour, pudeur
Je reprends à mon compte la théorie de Frédéric Berthet, j’y souscris même entièrement. Un livre me plaît quand il est composé des ingrédients suivants : « un peu d’insolence, de l’humour, l’amour du style et une certaine pudeur ». Je ne prétends pas à l’objectivité, j’essaye juste de ne pas me laisser trop emporter par ma subjectivité. Pour évaluer un roman, je dois à la fois garder la tête froide et avoir les mains moites. Ce contretemps biologique n’est pas sans conséquence sur ma santé mentale. A Causeur, le style prime. Juge de paix infaillible, il permet de trancher net. La qualité d’un texte emporte tout sur son passage. Elle laisse finalement peu de place aux doutes. Chacun a ses marottes, j’ai tendance à préférer les petites structures aux armadas commerciales, les fantaisistes aux moralistes, les polémistes aux progressistes et les tempétueux aux calmes. Se pose alors le dilemme quand un ami, une relation ou même une vague connaissance publie un livre. S’il est mauvais, la politesse impose de se taire. S’il est bon, ne pas en parler est un crime.
Jonquères, le bretteur du Roussillon
En ce début d’année, j’ai choisi deux ouvrages dont je connais les auteurs. Je connais personnellement leur tempérament, leur terreau, leurs lubies, leur moteur, j’oserais presque dire leur voix intérieure. François Jonquères, le bretteur du Roussillon, le pharmacien zélé, cet avocat et scientifique manie la plume comme il se joue de la jurisprudence, avec gourmandise et brio. Amoureux fou des livres et des écrivains réprouvés, il passe ses week-ends sur la table de travail. Jadis, le barreau recueillait les meilleures plumes du pays. Aujourd’hui, le goût pour les belles lettres semble avoir déserté cette profession. François nous avait saisi en 2016 avec sa « Révolution buissonnière », potacherie historico-sentimentale tordante et érudite. Il revient avec un conte, Voix de fées aux éditions de la Thébaïde, soutenu par une préface à la hussarde du fougueux Philibert Humm. C’est osé, irrévérencieux, plein de références oniriques, de jeux de mots et de mains aux fesses.
Laborde brosse un portrait de femme
Délirant et malicieux, retors et débordant de toutes parts, ce texte mené à la baguette magique navigue entre les genres. Le raconter est quasi-impossible, savourez-le comme un mille-feuille bien crémeux. Cet homme sérieux comme un pape se laisse aller à toutes les gamineries et les élucubrations à la manière de son maître vénéré, Marcel Aymé. En cette rentrée, un autre camarade, Christian Laborde sort Tina aux éditions du Rocher. Tout juste auréolé du Prix Jacques Lacroix de l’Académie française pour son essai La Cause des vaches, le pistard des Pyrénées revient avec un splendide portrait de femme sur fond d’Occupation et de Libération dans la région de Toulouse. Christian a le verbe chantant et la prose sensuelle. Ce spécialiste du cycle et de Nougaro ne tombe jamais dans la caricature. Il excelle dans la longue nouvelle charmeuse, sinueuse et vipérine. Peu d’écrivains en France parle aussi bien des corps enchevêtrés et du désir sourd. François et Christian sont des amis et ils ont écrit deux livres de belle tenue.
Voix de fées, François Jonquères, Éditions La Thébaïde, 2017.
Tina, Christian Laborde, Éditions du Rocher, 2018.
Non au Parti unique des Femmes !
L’édito d’Elisabeth Lévy
Les masques n’ont pas mis longtemps à tomber. Voilà deux mois qu’on nous rebat les oreilles avec la libération de la parole de la femme. En vertu de ce nouvel impératif catégorique, toute parole sortant de la bouche des femmes (disons de certaines femmes) est encouragée comme on encourage les babillages d’enfants ou vénérée comme si elle témoignait d’un miracle. Sauf que, bien sûr, on avait oublié de lire les clauses additionnelles en vertu desquelles la parole libérée doit suivre strictement la partition établie par les garde-chiourmes du féminisme. Toutes les femmes sont donc priées de proclamer librement qu’elles sont des victimes, au moins potentielles, et de dénoncer librement leurs « bourreaux », ainsi que l’impayable Sandra Müller appelle l’homme qui lui a parlé de ses « gros nibards ». Et si elles ne le sont pas, en tant que femmes, elles sont instamment priées de se montrer solidaires de la grande vague. Autant dire que cette libération ressemble fortement à un embrigadement. Vive la parole libérée à condition que tout le monde parle au pas.
Mazette, quel vacarme !
À l’exception d’une « une » de Causeur (qui n’a pas fait le bruit mérité) et de quelques prises de position isolées, tout ce que la planète compte de peoples, de belles personnes et de grandes voix mâles et femelles avait annoncé urbi et orbi son allégeance au Parti unique des Femmes. Tout allait donc pour le mieux dans le meilleur des mondes néo-féministes quand un texte, écrit par une escouade de chipies emmenée par Catherine Millet et signée par quatre-vingt-dix-neuf autres, dont Catherine Deneuve, Ingrid Caven et votre servante, a troublé ce sympathique consensus victimaire. Mazette, quel vacarme !
Cette toute petite parole libérée dans la mauvaise direction a fait s’étrangler de rage les dames de la bonne société médiatiques et exploser le braillomètre: contre-pétitions, défilé de tweets indignés, débats innombrables, interviews dans les médias du monde entier des unes et des autres (Australie, Allemagne, Pays-Bas et Israël pour ma seule pomme), sans oublier un torrent d’injures, sans doute éprouvant pour celles qui n’ont pas l’habitude de ces batailles de chiffonnières.
Les insultes ne dégradent que ceux qui les profèrent
On me dit qu’une chroniqueuse, qui est à elle toute seule un concours très serré entre la bêtise et la méchanceté, m’insulte sur Europe 1 en me traitant d’alcoolique (cela va sans doute faire remonter les audiences d’Europe 1). Pas mal d’amis ont eu la bonté de s’en indigner. En vérité, cette indigence argumentative me met plutôt en joie car elle signale la faiblesse intellectuelle et psychologique de nos adversaires (il faut à l’inverse saluer la Charline de France Inter qui s’est payé ma modeste personne dans une imitation assez vacharde mais plutôt marrante, car reposant sur mes véritables ridicules, travers et autres tics de langage, d’écriture et de pensée. Pas mal vu, et au dessus de la ceinture. Dont acte.).
Espérons que madame Deneuve, qui a subi quant à elle un déluge d’une eau encore plus crasse, lui accorde autant d’importance, c’est-à-dire aucune. De même qu’un violeur n’attente pas à l’honneur de sa victime, il perd le sien, les insultes ne dégradent que ceux qui les profèrent et devraient les disqualifier. Que les insulteurs aient pignon sur rue est un signe supplémentaire du niveau consternant du débat public. Que, par la magie noire des réseaux sociaux, toute demi-gloire médiatique puisse en quelques clics lever une armée de médiocres pratiquant la chasse en meute, planqués derrière leur téléphone comme des pilotes de drones derrière leur console, voilà qui fiche carrément la trouille. À ce sujet, il n’y a qu’une foi irrationnelle en l’espèce humaine qui puisse sauver : une civilisation qui a produit Mozart et Freud ne peut pas se soumettre durablement à un pouvoir sans visage dont la légitimité se mesure au bruit qu’il fait.
Marlène, Ségo, Caro: le sommet des noms alignés
Il est un peu décourageant, quoiqu’habituel, que les vierges les plus bruyamment outragées n’aient pas pris la peine de lire le texte qu’elles ont couvert d’imprécations. Les saintes patronnes du féminisme gouvernemental, ex-gouvernemental et para-gouvernemental, Marlène, Ségo et Caro (Schiappa, Royal et de Haas), sans oublier l’ineffable Laurence Rossignol, ont donc, comme prévu, grimpé au rideau et expliqué que les signataires faisaient l’apologie du viol ou le légitimaient et que le texte était une permission d’agresser. Dans la foulée une cohorte d’hommes parfaitement domestiqués revendiquait sur le mode ricanant « le droit de mettre des mains au cul » (que les pétitionnaires leur auraient accordé).
A lire aussi: 2017, l’année des balances – Par Elisabeth Lévy
Rappelons que la pétition commence par les mots : « Le viol est un crime ». Quant à la fameuse phrase sur les frotteurs, qui a choqué beaucoup de partisans du texte, peut-être était-elle un brin subtile – et dans le monde du premier degré, la subtilité est souvent une faute politique. Tout en rappelant que le « frottage » est un délit, elle disait qu’on pouvait ne pas être traumatisée, ce qui signifie qu’on pouvait l’être, mais qu’on pouvait aussi s’en moquer royalement une fois le désagrément passé. Il est tout de même curieux que cette idée fasse scandale : sous prétexte que certaines femmes sont traumatisées par des propositions indécentes ou des blagues salaces, il serait interdit à toutes les autres de s’en moquer ? Certaines femmes aiment être draguées à la hussarde, d’autres courtisées avec de grandes manières, d’autres encore détestent être draguées. Faudra-t-il nous aligner toutes sur ces dernières ? Etant entendu que la pression physique est inacceptable, doit-on inscrire dans la loi qu’un homme (ou une femme car les harceleuses sont bien plus nombreuses qu’on le dit) doit s’arrêter au premier refus ? À ce régime, nombre de chefs d’œuvre du cinéma ou de la littérature auraient tourné court.
Sexe totem et tabou
L’historienne Michelle Perrot se dit sidérée qu’on puisse manquer à la solidarité féminine. En somme, puisque des femmes sont victimes, nous sommes toutes des victimes. Nul ne nie que des femmes soient violées, battues, ou soumises au chantage d’hommes. Il est faux en revanche que cette souffrance soit la règle dans notre société. Ajoutons qu’une femme qui subit une insulte ou une mauvaise blague d’un homme n’est pas plus en situation d’infériorité qu’un homme subissant la même chose d’une femme, sauf à considérer que les hommes sont structurellement plus forts, même en insulte, ce qu’il est difficile de soutenir.
La pétition Millet rappelle que les relations entre les sexes ne sont pas une promenade de santé et que le désir n’est pas le domaine de la règle, de la codification et du contrat, mais celui du trouble, du tourment, de l’ambiguïté et du rapport de force, bref qu’entre adultes consentants tous les jeux sont permis et que nul ne saurait s’arroger le droit d’édicter une norme. Oui, la plupart des histoires commencent par un geste, un mot, un regard qui pourrait être considéré comme importun. La vision de la sexualité de nos dames-patronnesses est confondante de naïveté, convaincues qu’elles sont de savoir comment ça marche. À les entendre, nous sommes toutes des Cécile de Volanges, l’oie blanche déniaisée par Valmont dans Les Liaisons dangereuses. Peut-être n’ont-elles jamais entendu parler de la marquise de Merteuil pour croire ainsi tout ce que disent les femmes ? Quant à l’idée qu’on peut jouer avec la domination ou y prendre du plaisir, elle ne semble pas les effleurer.
En attendant, la violence des réactions à ce qui n’est qu’un texte parmi des centaines affirmant le contraire a de quoi surprendre. Il faut croire que le nouvel archevêque de Paris, monseigneur Michel Aupetit, se trompe quand il dit : « aujourd’hui, le tabou n’est plus le sexe, mais Dieu ». En réalité, aucun autre sujet ne suscite une telle montée aux extrêmes dans le débat. Il faut croire au contraire que le sexe reste le grand tabou, voire l’ultime refuge de la subversion. Le bazar qu’a mis notre petit poulet montre que, malgré leur infatigable activisme, les reines du contrôle, de l’interdit et de la sanction ne parviennent pas à normaliser le désir. Alors que des nuages noirs s’accumulent sur nos libertés, c’est une bonne nouvelle.
Non-publication des pamphlets de Céline: au régal des antisémites
La polémique autour de la réédition des pamphlets antisémites, close provisoirement par la décision de Gallimard, jeudi, d’en suspendre la publication sine die, n’a pas pris l’ampleur et la violence de la guerre civile entre les femmes ouverte depuis l’affaire Weinstein. Elle n’en est pas moins révélatrice de la question de plus en plus sensible de la liberté d’expression aujourd’hui. Contrôler la parole des uns au nom de la libération de celle des autres, censurer les écrivains et les artistes d’aujourd’hui comme d’hier, réécrire le passé en fonction des nécessités du présent (l’épisode grotesque autour de Carmen ou l’effacement stalino-hollywoodien de Kevin Spacey de Tout l’argent du Monde) n’est plus l’apanage oublié des dictatures mais celui, très actuel, de nos démocraties de marché.
Des pamphlets de Céline disponibles en ligne
Il avait donc été question de rééditer les pamphlets antisémites de Céline qui sont au nombre de trois, Bagatelles pour un massacre (1937), L’école des cadavres (1938) et Les Beaux draps (1941). Céline, dans l’après-guerre, s’est toujours opposé à leur réédition et sa volonté a été respectée par sa veuve Lucette Almanzor, qui a aujourd’hui cent cinq ans. Néanmoins, et c’était sans doute une des raisons qui a poussé Gallimard d’une part et Lucette Almanzor d’autre part à accepter cette réédition, les textes étaient disponibles depuis très longtemps, de fait. L’époque où les jeunes céliniens, dont j’étais, qui ne s’étaient jamais remis du choc de la lecture du Voyage, voulaient tout lire de Céline et payaient à prix d’or ces pamphlets chez des bouquinistes qui les cachaient plus ou moins, est révolue. Une édition existe désormais au Québec et surtout, ils sont disponibles sur le net. Le problème, c’est qu’ils sont disponibles sur des sites crypto-révisionnistes et que, de fait, ils font partie de la panoplie abjecte que se doit d’arborer tout petit néo-nazi plus ou moins honteux.
Il est impossible d’interdire
Or le problème posé par ces pamphlets est tout de même un peu plus complexe. On a souvent entendu ici et là la comparaison avec Mein Kampf. La différence, c’est qu’Hitler n’était pas un écrivain et que Céline n’était pas un dirigeant politique. Mais qu’importe, au-delà de ces approximations, la question de la réédition des pamphlets de Céline a désormais lieu dans un contexte où il est impossible d’interdire, où la liberté d’expression existe de manière anarchique, totale, souvent ignoble sur Internet et que l’on va arriver à la deuxième génération d’enfants, par exemple, qui sont à deux clics de la pornographie la plus violente. Il faudra faire avec ces nouvelles technologies, ce nouvel environnement virtuel que ça nous plaise ou non.
L’interdit profite aux interdits
C’est la première raison qui me semblait rendre la réédition de ces pamphlets opportune. Une édition critique, officielle, avec des préfaces et des notes de spécialistes auraient permis de remettre en perspective l’antisémitisme de Céline dans son œuvre et dans son époque. Là, avec la persistance de cette interdiction, le complotisme va tourner à plein. Les ados boutonneux qui fantasment sur la virilité SS, les vieux pseudo-intellectuels décavés qui regrettent le bon temps des pogroms vont pouvoir continuer à dire, selon une logique aberrante et obsidionale mais imparable au premier regard : « S’ILS interdisent ça, c’est qu’ils en ont peur et c’est donc que c’est vrai. »
Deuxième raison, dans un monde où Internet a pris une ampleur définitive, toute loi interdisant le révisionnisme ou le négationnisme, par exemple, ne rime plus à rien, ce qui n’était pas le cas à l’époque où Jean-Claude Gayssot avait fait passer la sienne. Au contraire, laisser parler ces gens montrerait à tous, même à ceux qui seraient tentés de les croire, qu’ils ne sont en fait que des « historiens » bidons, que leurs « recherches » ne sont que des fantasmes malsains, que leur méthodologie est inexistante et leur documentation largement falsifiée. Là aussi, l’interdit profite aux interdits qui peuvent jouer aux martyrs de la liberté d’expression et éviter d’avoir à rendre des comptes sur le fond inexistant de leur travaux face à de véritables historiens.
En finir avec les clichés anti-céliniens
Troisième raison, plus littéraire celle-là, et qui a été développée dans Le Monde par Henri Godard, l’éditeur de Céline en Pléiade et grand spécialiste de l’œuvre : la publication de ces pamphlets permettrait d’en finir d’une part avec cette aura malsaine mais surtout avec quelques idées reçues sur cet antisémitisme de Céline qui aurait été constitutif de l’écrivain dès Voyage au bout de la nuit. On peut ne pas aimer Céline, ou Marx, et ne pas penser pour autant que la pulsion de mort nazie est déjà dans le Voyage et Mort à Crédit, de même que le goulag serait inscrit dès les premières lignes du Manifeste. Je sais que cette façon de se comporter en prophète du passé est très à la mode aujourd’hui pour discréditer ce qu’on n’aime pas. Le droit de ne pas aimer Céline ou d’être anticommuniste n’est pas à remettre en question, évidemment, à condition de ne pas réduire le célinien à un antisémite et le communiste à un employé de la Loubianka.
La société infantilisée
Pour le reste, il serait temps, aussi de prendre les citoyens pour des adultes. Et l’on retrouve ici, avec Céline, dans le domaine littéraire, ce que l’on retrouve dans le domaine sexuel. Les pamphlets comme le disait Philippe Muray dans son Céline, appartiennent de plein droit à l’œuvre. Il y a des génies maléfiques, des salauds magnifiques, des ordures précieuses. Le grand écrivain n’est pas forcément une grande conscience comme dans un biopic hollywoodien. J’ai ainsi été heureusement surpris d’entendre le Premier ministre lui-même s’exprimer intelligemment sur la question en se déclarant favorable à la réédition selon un argument imparable, que ça plaise ou non : « Il y a d’excellentes raisons de détester l’homme, mais vous ne pouvez pas ignorer l’écrivain ni sa place centrale dans la littérature française ».
Vouloir aseptiser l’œuvre de Céline en la mutilant est aussi vain que de vouloir codifier jusque dans ses moindres détails la conduite des hommes et des femmes dans l’exercice d’un désir qui a aussi, souvent, une face noire, pulsionnelle, incontrôlable. C’est aussi, avant tout, vouloir infantiliser l’ensemble d’une société.
Wikileaks: lanceurs d’alerte ou manipulateurs?

Spécialistes du renseignement, les journalistes Philippe Vasset et Pierre Gastineau ont enquêté sur le phénomène des fuites de données. Aux lanceurs d’alerte désintéressés voulant dénoncer des scandales d’Etat ont succédé des pirates et des multinationales cherchant à déstabiliser leurs cibles à des fins peu avouables. Entretien.
Causeur. Ces dernières années, « WikiLeaks », « Luxembourg Leaks », « Panama Papers » et d’autres fuites de données massives ont mis sur la place publique des scandales de corruption, de fraude et de manipulations diverses. Or, tandis que l’opinion publique se passionne pour le contenu des informations ainsi divulguées, on s’intéresse moins à leurs origines. D’où partent ces fuites ?
Philippe Vasset et Pierre Gastineau. Depuis 2005, il y a eu 40 grandes fuites massives de données, « leaks », suivant des circuits très différents. Les premières fuites étaient essentiellement le fait de lanceurs d’alerte, c’est-à-dire d’employés d’administrations ou d’entreprises qui prélevaient des données pour les diffuser de manière désintéressée. Ils dénonçaient des faits qu’ils voyaient au quotidien et qui les choquaient. L’exemple type, c’est l’ancien soldat américain transgenre Chelsea Manning, qui fut la source de WikiLeaks sur quasiment toutes leurs grandes fuites – l’Irak, l’Afghanistan, les câbles diplomatiques américains. Elle dénonçait les mauvais agissements de l’US Army sur ses théâtres d’opération.
Toutes les fuites de données ne sont pas si désintéressées. Comment cette technique a-t-elle donné naissance à un marché très lucratif ?
Comme les ONG nées dans les années 1970-1980 pour mener des projets purement philanthropiques, la fuite massive de données a été progressivement dévoyée pour devenir, de plus en plus souvent, une arme de déstabilisation massive. L’écran d’anonymat recouvrant les fuites, initialement mis en place par des gens faibles, est devenu le bouclier des forts.
Des États, des entreprises privées, des milliardaires y ont recours, souvent en employant des pirates pour récupérer et diffuser les données. Cela permet de servir ses propres intérêts et de déstabiliser un ennemi, par exemple en l’accusant de corruption ou en révélant des informations pas forcément cruciales, mais embarrassantes. Il arrive aussi que, sans être à l’origine d’une fuite, certains organismes l’instrumentalisent. C’est le cas d’un fonds vautour qui a profité des révélations des Panama Papers sur des proches du gouvernement argentin pour que l’Argentine rembourse intégralement l’argent qu’elle lui devait.
Ce procédé n’est certes pas très reluisant, mais voudriez-vous que les fraudeurs et autres épinglés des leaks aillent en paix ?
Pas du tout. Notre livre est une enquête de terrain, pas un essai ni un précis de cybermorale. On décortique le contrechamp des fuites massives, un environnement très mal connu, mais chacun est libre de se faire ses propres conclusions.
A lire aussi : Paradise Papers, c’est légal mais on vous balance quand même !
J’insiste : aux yeux de certains, la critique du marché des leaks peut légitimer l’impunité.
On ne « critique » ou ne « prône » rien du tout, mais force est de constater que le développement de ce secteur crée une société de surveillance mondiale. Comme Google et Facebook, les opérateurs des leaks considèrent l’information personnelle comme un or gris. Pour lutter contre les tentatives de piratage ou le travail souterrain de taupes en leur sein, entreprises et services gouvernementaux mettent en place des contrôles internes de plus en plus paranoïaques et orwelliens.
Vous citez plusieurs litiges juridiques dont le vol et la diffusion de données ont radicalement changé le cours.
Tout l’enjeu de ces fuites est de blanchir des données, c’est-à-dire de les faire passer par des institutions – médias, tribunaux ou autres – qui permettront de les distribuer au plus grand nombre. Par exemple, on pense à ce courtier en aviation en conflit commercial avec Ras al-Khayma, l’un des sept émirats qui composent les Émirats arabes unis. Un jour, sa boîte mail fuit et se retrouve entre les mains des avocats de Ras al-Khayma qui lui proposent un marché : abandonner ses poursuites contre l’émirat de façon à ce que leur conflit se règle à l’amiable. Le courtier a fait tout le contraire puisqu’il a porté plainte. Du coup, l’intégralité de sa boîte mail est donnée à des journalistes, qui écrivent toute une série d’articles sur son compte. Ses affaires, qui brassaient plusieurs dizaines de millions de dollars, explosent en vol et il finit rayé de la carte. Si Ras al-Khayma n’a jamais récupéré son argent, l’émirat a ainsi pu éliminer son ennemi. Cette histoire montre bien la trajectoire du leak, qui commence par de la collecte de renseignement et fini en black operation, comme un assassinat ciblé.
N’exagérez-vous pas un tantinet ?
L’intérêt de l’arme du leak réside dans l’impunité qu’elle autorise, notamment aux pirates informatiques, qui sont bien souvent à l’origine des fuites massives. Si certains ont été condamnés pour recel de données volées, jamais aucune source première n’a été inquiétée. Le vol et la publication de données permettent à leur auteur de faire une manifestation de force en laissant entendre qu’il est derrière l’opération, sans rien risquer politiquement ni juridiquement. C’est ce qui s’est passé dans l’affaire du vol des mails du Parti démocrate durant la dernière campagne présidentielle américaine. Tout le monde a assez rapidement compris l’implication de la Russie, ravie d’entretenir l’ambiguïté parce que c’est une manière de montrer les crocs sans rien risquer.

Moscou a d’ailleurs progressivement récupéré WikiLeaks pour en faire une arme de propagande massive à son service. Comment s’est effectué ce rapprochement ?
C’est une alliance objective. À un moment donné, le créateur de WikiLeaks a eu besoin de la Russie pour des raisons à la fois financières, personnelles et idéologiques, tandis que la Russie a eu besoin d’Assange. Leur rapprochement s’est noué entre 2010 et 2012 et a été facilité par le fait qu’Assange baigne dans une idéologie anti-impérialiste. Il faut dire que l’attitude très brutale des États-Unis à son encontre l’a conforté dans ses prises de position suivant la logique « les ennemis de mes ennemis sont mes amis ».
Et Edward Snowden, quel intérêt présentait-il pour les Russes, outre la jubilation de retourner un ancien sous-traitant du renseignement américain ?
Par ses révélations, Snowden a mis par terre tout l’État profond américain. À la seconde où les clés informatiques de la NSA et de la CIA étaient publiées par Wikileaks, ces outils devenaient inopérants. Leur diffusion a coupé les bras des services américains, contraints de combler leurs failles au plus vite.
La nouvelle guerre froide entre Russes et Américains se joue donc aussi sur les écrans. Mais votre enquête révèle que la crise du Golfe entre le Qatar et les autres pétromonarchies a également été déclenchée par un piratage informatique…
La crise a démarré le 23 mai après la publication d’une dépêche de l’agence de presse nationale qatarie disant que l’émir soutenait le Hamas, trouvait Téhéran et le Hezbollah formidables. Démentant aussitôt ces propos, le Qatar a crié au piratage et mandaté des experts américains pour en découvrir l’origine. Ces derniers ont conclu que la dépêche qui avait mis le feu aux poudres avait bel et bien été insérée par des pirates, qui travaillaient très probablement des Émirats arabes unis. En enquêtant, nous avons établi qu’il s’agissait d’un prestataire précis qui aurait travaillé pour les Émirats. La dépêche fabriquée de toutes pièces a été insérée dans un fil d’actualité authentique, au milieu des autres dépêches de l’agence qatarie. Pour se défendre, les Émirats ont fait fuiter l’information selon laquelle la boîte mail de leur ambassadeur à Washington avait été piratée quelques semaines auparavant…
Était-ce une forme d’aveu ?
Plus exactement, c’est ce qu’on appelle un « déni plausible ». Pour des raisons géopolitiques, la crise devait éclater. Il ne restait plus qu’à trouver un moyen pour accélérer l’histoire, ce que les Émiratis ont fait. Quant aux mails de l’ambassadeur émirati, ils ont été distribués par un groupe appelé Global Leaks et ont fuité dans les colonnes de plusieurs médias comme le Daily East, le Washington Post et surtout le Middle East Eye. Or, ce journal est accusé d’être financé par le Qatar. La boucle est bouclée. L’ironie de l’histoire, c’est que Global Leaks affirme avoir eu accès à la boîte mail de l’ambassadeur émirati grâce à un « lanceur d’alertes rémunéré », ce qui est un concept absolument génial : quelqu’un de désintéressé, mais qui se fait quand même payer !
Cette histoire rappelle l’affaire Clearstream : des pirates mandatés volent des données authentiques et ajoutent des lignes pour accabler des personnalités comme Nicolas Sarkozy.
En l’occurrence, la dépêche sur le fil de l’agence qatarie est fausse, mais les mails de l’ambassadeur émirati à Washington sont vrais. C’est d’ailleurs le secret du succès des opérations de fuite de données : pour que l’effet soit dévastateur, il faut que tous les documents soient vrais, sans quoi l’opération de déstabilisation tombe à l’eau. Dans le cas de WikiLeaks, toutes les données sont avérées, ce qui empêche ses victimes de nier.
D’ailleurs, dans certaines affaires, il n’y a pas forcément de victimes ni de coupables établis puisque les deux parties en conflit ont recours à ce type de techniques. Est-ce courant ?
Le leak est vraiment devenu une arme utilisée par tout le monde. En soi, pirater des mails n’est pas d’une complexité inouïe. Par exemple, dans la bataille que se livrent le Kazakhstan et plusieurs oligarques kazakhs déchus par le régime, les deux camps ont subi des vols et publications de données. Et nous avons démontré que non seulement ils employaient les mêmes techniques, mais aussi, bien souvent, les mêmes pirates.
Sur les traces de nombreux pirates, votre enquête vous a menés dans deux pays pionniers du secteur : Israël et l’Inde. Comment ont-ils conquis leur position ?
L’Inde et Israël ont développé un maillage entre les services étatiques et des sociétés paraétatiques qui emploient soit d’anciens soit d’actuels agents de renseignement, ainsi que des hackers indépendants. Entourés d’ennemis régionaux mieux armés, mieux dotés et plus forts qu’eux, tels David contre Goliath, ces deux pays ont développé une forme d’arme du pauvre en investissant dans la pénétration et le piratage des systèmes informatiques pour compenser leur infériorité stratégique. Par conséquent, ils ont acquis un double avantage stratégique et commercial, devenant des Mecques de la sécurité informatique défensive et offensive. N’importe quel État, même du tiers-monde, peut se doter d’une main-d’œuvre indienne et d’outils d’interception israéliens. Pour contrer l’avance technologique israélienne, un pays comme l’Iran s’y est mis avec quinze ans de retard.
Pareil modèle de cyberespionnage est-il transposable en France ?
Pas pour l’instant, car l’État veut absolument garder la primauté et contrôler de manière plus étroite ce que font les cyberbricolos et les codeurs de génie. Nos services de renseignement agissent comme un paratonnerre, mais s’ils se font dépasser un jour, aucun organisme privé ne pourra prendre la relève. Ici, contrairement à Israël, il n’existe pas de tissu industriel mobilisable en cas d’attaque massive. Entre 2007 et 2012, la DCRI avait bien tenté une expérience dans un pavillon de Créteil hébergeant toute une équipe de pirates, mais cela a tourné court.
La publication des leaks dans la presse, sans la moindre enquête, n’est-elle pas l’antithèse du journalisme d’investigation ?
Pour des journalistes, voir des téraoctets de mails tomber tout cru est un sacré pot de miel auquel il est difficile de résister. Beaucoup de nos confrères utilisent les leaks sans s’interroger sur leur provenance, mais pas tous. Mediapart a préfacé sa série sur les « Football Leaks » en disant : « Voilà d’où ces données viennent. Elles ont très vraisemblablement été piratées et ont d’abord servi à faire un chantage avant de nous être communiquées. » Des journaux étrangers comme Der Spiegel ont collaboré avec des hackers sans doute à la solde des Russes, mais ils l’assument clairement. Si l’information contenue dans les leaks vaut le coup, il est légitime de les traiter, mais encore faut-il poser la question de leur origine – ne serait-ce que pour savoir si ce sont des données piratées ou offertes par un lanceur d’alerte.
Si je vous ai bien compris, les fuites de données réalisées pour une juste cause se raréfient.
Effectivement, l’immense majorité des fuites massives porte sur des données piratées. D’où la nécessité de s’interroger à mesure que le vol et la publication massive de données se banalisent : qui sont ces pirates ? Pour qui travaillent-ils ? En 2017, il y a déjà eu dix fuites massives, à l’instar des « Macron Leaks » publiés deux jours avant le second tour de la présidentielle et dont l’origine et le mode opérationnel rappellent le piratage des mails du Parti démocrate l’an dernier. Que la Russie se trouve manifestement derrière ces deux opérations commence à faire beaucoup de petits cailloux mis dans l’idée du désintéressement total. D’ailleurs, à la sortie des « Macron Leaks », le directeur du Monde déclarait au Washington Post : « On est plus responsables que vous. En vous saisissant des mails du Parti démocrate, vous vous êtes fait avoir par les Russes, pas nous. » Quelques mois plus tard, lorsqu’une fuite massive cible des exilés fiscaux, cela n’a pas empêché Le Monde de publier les « Paradise Papers », dont on ne connaît absolument pas l’origine !
Le Churchill « patriotique » que Le Monde et Télérama n’ont pas aimé
Dans « Les Heures sombres », Gary Oldman interprète un Winston Churchill trop « patriotique » au goût du Monde et de Télérama.
« Un film que n’aiment ni le Monde ni Télérama a toutes les chances d’être bon », me suis-je dit en entrant au cinéma pour voir le biopic, comme on dit in french in the text, que Joe Wright vient de consacrer au Winston Churchill de mai 1940. Oh comme j’avais raison !
Je ne vais pas vous le résumer : c’est comme les tragédies classiques, on connaît la fin en entrant dans la salle, Churchill ralliera l’Angleterre à sa vision et sauvera les 350 000 soldats britanniques coincés à Dunkerque — et in fine gagnera la guerre contre le « peintre en bâtiments ». Non, tout ce qui compte, c’est le traitement.
Télérama et Le Monde n’ont rien voulu comprendre
C’est magnifiquement joué : Gary Oldman a pris trente kilos pour le rôle, un gage pour un Oscar, il ferait bien au passage de nous dire, en fin de film, comment il compte les reperdre, et Kristin Scott Thomas est égale à elle-même, donc à ce qu’il y a de mieux – et la direction d’acteurs dans l’ensemble est époustouflante. C’est magnifiquement filmé – le chef opérateur, Bruno Delbonnel, a merveilleusement rendu cette couleur années 30-40 qu’il y avait déjà dans Genius ou The end of the affair : les Anglais s’y connaissent en atmosphères. Et c’est fort émouvant : la lutte de Churchill pour prouver que le whisky et les havanes fortifient la santé frise le sublime.
Non, je ne vous parlerai pas de ce qui fait le charme, l’intérêt, l’émotion de ce film. Je me suis juste demandé pourquoi Télérama et le Monde n’ont rien voulu comprendre.
« Bêtement patriotique »
« Vision bêtement patriotique et hagiographique de Churchill en sauveur de l’Empire britannique face au péril nazi », dit l’hebdo télé. Comme malgré tout on ne peut suspecter Télérama de sympathies hitlériennes, c’est que « patriotique » est une injure suprême, au tribunal du bon goût des bobos mondialisés. Associer le mot à « hagiographique » permet d’ailleurs de dévaluer tout ce qui se réfère à la patrie. Pour un journal « de gauche » auto-proclamé, il ne saurait y avoir de grands hommes. Seules comptent les masses, bla-bla-bla.
C’est d’ailleurs sur ce point qu’insiste Le Monde, avec les mêmes co-occurrences : « Un spectacle simpliste dont est évacué le…
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